‹ L'imprimerie à Bordeaux en 1486Chapitre 3 sur 3 · TRADUCTION · texte numérisé non relu

TRADUCTION

16 décembre.

Sachent tous que aujourd'hui Se... a été personnellement constitué Michel Svierler, de la ville d'Orme en Allemagne, lequel de son bon gré a obtempéré au contrat fait par les seigneurs prévôt et jurats de la ville et cité de Bordeaux, lequel contrat suit, de mot à mot, en cette manière :

Nous, prévôt et jurats de la présente ville et cité de Bordeaux, certifions avoir fait et passé contrat avec Michel d'Orme, libraire et vendeur de livres, que, lui, doit et est tenu amener dans la présente ville et cité de Bordeaux un maître et des com-

(') André d'Espinay, d'abord chanoine de Saint-André, d'une ancienne maison de Bretagne, éta le neveu d'Arlus de Montauban, qu'il remplaça au siège archiépiscopal de Bordeaux, siège où l'appela le suffrage de ses confrères, les chanoines de la Primatiale, le 10 avril 1478. Il était de plus abbé commendataire de Sainte-Croix et cardinal du titre de Saint-Marlin des Monts. (Voir dom Devienne — Histoire de l'Église de Bordeaux, et Arrh. dép'" de ta Gironde. — G. Rcg. rapitulaires de Saint-André.)

gnons per far libres d'impression et mole, et y tenir detz ans;

Et plus, et prendre deus enfanlz et compaignons de la bile p. aprendre, si en y a aucuns q. bulhen aprendre deud. art par pretz rasonables.

Et si s'en bolen anar los d. mests etcompanhons sino a temps p. mor~ talitat durant lod. temps, que nos pusquam saisir so que se trouvera deud. Micheu et deusd. mests et cpanhons.

Et per que lod. Micheu fassa las causas dessusd. luy auem ordenat et accordât dos cens francs bordales, a pagar per lo thesaurey de lad.

ciutat : cinquante francs dintz la festa de Nadau; auts cinquante francs a la festa de S' Johan; auts cinquante francs a Vaut. jo T et festa de Nadau; et los auts cinquante francs a Vaut. jo T et festa de Nadau. (')

Et a maior fermetat auem so accordât las pns lo xxi e J° r de jung Van mil m\ c m\ lt et seys.

Et en obtempant ausd . appunctamtz lod. Miclieu d'Orme de son bon grat reconogo auer agudz de hono le home Johan Ferron lo belh, thesaurey de lad. bila la soa de cinquante

pagnons pour faire livres imprimés et moule, et y demeurer dix ans ;

Et de plus, prendre, à des prix raisonnables, des enfants et compagnons de ladite ville, s'il y en a qui veuillent apprendre ledit art.

Et si ledit maître et lesdits compagnons veulent s'en aller avant le terme ou sont frappés de mortalité pendant ledit temps, nous pourrons saisir ce qui se trouvera appartenir audit Michel et auxdits maîtres et compagnons.

Et pour que ledit Michel fasse les choses dessus dites, lui avons ordonné et accordé deux cents francs bordelais, à payer par le trésorier de ladite ville : cinquante francs à la fête de Noël ; cinquante autres francs à la fête de S 1 Jean ; cinquante autres francs à l'autre jour et fôte de Noël ; et les autres cinquante francs à l'autre jour et fête de Noël. (')

Et pour plus grande sûreté avons, d'un commun accord, conclu les présentes, le 21 e jour de juin l'an mil quatre cent quatre-vingt six.

Et en obtempérant auxdits accords, ledit Michel d'Orme, de son plein gré, reconnaît avoir reçu de honorable homme Johan Ferron l'aîné, trésorier de ladite ville, la somme de

(') 11 est probable que les derniers cinquante francs devaient être comptes à la seconde fêle de S' Jean, sans quoi une année se serait écoulée entre les deux derniers paiements. — Le notaire aura écrit Soël au lieu de S 1 Jean.

francs boni, et en tau man. q. n'en tengo et etc. et a promet tenir losd.

appunctamlz en obliga M de sa psona et bens sotz met ex» <fc...

ren &...jur. etc..

Et au cas q. lod. d'Orme no tengue los d. pactes, mest. Nolot de Guiton, licen. en decretz deu rendre et recobrar los d. cinquante f. bord, a la d. billa oblig. <fc... ut sup.

PnTib^â:... Pet 0 de More et Ard»

Ayma htator. Durd.

cinquante francs bordelais, en telle manière qu'il s'en déclare satisfait et a promis de tenir lesdits accords sous l'obligation de sa personne et de ses biens & les soumettant &

Et au cas que ledit Michel d'Orme ne tienne pas lesdits pactes, Maître Nolot de Guiton, licencié en décrets, s'engage à rendre et à faire recouvrer à la ville lesdits cinquante francs &. ..

sous obligation & .. ut supra.

Présents : Pierre de More, et Arnaud Ayina, habitants de Bordeaux.

Comme on le voit, ce sont le prévôt et les jurats qui traitent directement avec Michel Svierler, et lai avancent les premières sommes nécessaires à son établissement; (') peut-être même, et c'est probable, n'était-il venu en Guienne que sur leur demande. C'est donc à la Municipalité de cette époque que revient, en partie, l'honneur de l'introduction de l'imprimerie à Bordeaux.

Le Conseil de la ville comptait alors des hommes fort intelligents, et quelques-uns même fort érudits; le clerc de la ville, par exemple, noble Henri de Fcrragnes, ( 2 ) était licencié en droit et conseiller au Parlement.

Nous parlerons, tout-à-l'heure , du procureur-syndic.

Damai, dans la Chronique Bordelaise, nous a conservé le nom des jurais, c'étaient : Jehan Colomb, sous-maire en 1476, d'une familli qui fut, au xuf siècle, la plus puissante de la ville; Grimon Gaasies; Bernard Olivier; Grimon du Four, dont nous aurons à nous occuper, et Jehan Gimel, son beau-frère; Nolot Râvesques, riche marchand, qu'on rencontre si fréquemment dans le Registre des Grands Jours de

f] Le franc bordelais valait 15 sols, environ francs 50 centimes d'aujourd'hui. Les 200 francs avancés à Svierler représentent donc 4,500 francs de notre monnaie.

(') Sa femme, Madeleine de Lamothe, lui avait apporté en dot 1,000 fr. bordelais, différents vignobles, dont un en graves de ttordeaux, appelé la Croix de Bareyres, et cinq sols de rente sur une hôtellerie connue sous le nom de « YOstau deus très conilhs », autrement : dit Y Auberge des Trois Lapins. Nous avons encore à Bordeaux la rue Harevre el la rue des Trois-Conils.

1456; Arnaud Miqaeit, dont une rue de Bordeaux conserve encore le nom; (•) Grimon Eyquem, le grand-père de Michel Montaigne; ( 2 ) Jehan de Laurensanes, frère de noble Amault de Laurensanes, écuyer, seigneur d'Auros, el Jehan France.

Quant au prévôt, que la chronique ne nomme pas, c'était, nous l'avons dit, Bande Constantin, frère de Psalmodier Constantin, principal du Collège des Arts.

Et, maintenant, qu'est-ce que cette ville d'Orme, patrie de Michel Svierler, et que la teneur même de l'acte nous dit être une ville d'Allemagne ?

Habitué depuis des années à voir passer sous mes yeux des noms propres écrits d'une manière incorrecte, et dont il faut deviner l'orthographe réelle, il ne m'a pas fallu chercher beaucoup pour comprendre qu'il s'agit de la ville d'Ulm en Souabe. Si l'on veut bien réfléchir que ulmus en latin signifie orme, que Vu des latins se prononçait et se prononce encore ou en Allemagne et partout ailleurs qu'en France, et que, par conséquent, à cette question posée par le notaire : D'où êtesvous?— Michel Svierler dut répondre : à'Oulm, on conviendra que j'ai raison.

Les hommes qui s'occupent d'études philologiques savent combien est fréquente, dans les langues du Midi, la transformation de / en r, et réciproquement. En gascon, on disait, à cette époque, oulme pour orme ou ormeau, et à Bordeaux on se servait également des mots olme ou orme, comme le prouvent les manuscrits qui nous sont parvenus. ( 3 )

Le notaire Dubois, que gênait, pour la rédaction de ses contrats, le nom trop germanique de Svierler, ne l'emploie qu'une seule fois en tête de l'acte, et trouve plus commode d'écrire Michel d'Orme, traduc-

(') l'n des jurais de l'année i l 15 se nommait aussi Arnaud Miqucu. I 1 ) Voir Pièces justificatives, n° 8.

(') 11 existait à Bordeaux une voie appelée rue de Lomé, de YOlmr, et quelquefois de YOurme de Papou, laquelle prenait son nom d'un ormeau qui occupait le centre du carrefour formé par la rencontre des rues Claie, Saumenude, de Mauraillau et de Pommiers.

Voir, à ce sujet, aux Archives municipales, le manuscrit de l'abbé Baurein, intitulé : Recherches concernant la ville de Bordeaux, f» 87.

-lotion française de Michel d'Ulm, ou plutôt iYOuhn, comme il entend prononcer. Plus lard, dans un autre contrat, il se trompe, il écrit : maître Michel Svierler Dolme; puis, il efface ce dernier mot, et le remplace par ceux-ci : de la ville d'Orme en Alemaigne. (*)

J'ai, du reste, en réserve, pour ceux qui ne seraient pas convaincus, une preuve qui me semble irrécusable. L'imprimeur allemand, auquel était associé le libraire Svierler, se nomme Jehan Waltear, de Mindellon, c'est-à-dire de Mindelhcim, en Souabe.

Les èrudits habitués à fouiller dans les manuscrits, et qui savent de quelle étrange manière les scribes et les tabellions estropient même les noms français, ne s'étonneront pas de voir un notaire gascon dénaturer, au xv f siècle, des mots allemands, dont les consonnances gutturales surprennent son oreille.

On sait, d'ailleurs, que la Souabe figure avec honneur dans l'histoire des origines de la typographie.

Il me suffira de citer le nom d'Amerbach, célèbre imprimeur souabe, de la lin du xv e siècle, qui donna la première édition de Saint- Augustin, revue et corrigée par lui-même, et de rappeler, qu'aujourd'hui encore, le caractère dont il se servait pour cette impression porte le nom de Saint- Augustin.

Disons, maintenant, qu'il est tout naturel de voir des allemands apporter à Bordeaux les secrets de l'art nouveau, car c'est à eux que la plupart des contrées de l'Europe doivent l'introduction de l'imprimerie .

En 1465, trois ouvriers allemands, Conrad Sweinheim, Arnold Pannarz et Ulrich Han, sortis de l'atelier de Mayence, passent en Italie, et transportent leurs presses au monastère de Sublac, où des religieux allemands, leurs compatriotes, leur accordent l'hospitalité. Ils ne tardent pas à être mandés à Rome.

L'allemand Jean Heynlin, prieur de la Sorbonne, appelle à Paris Ulrich Gcring, Michel Friburger et Martin Crantz, et les fait venir de Mayence en 1469.

('} Voyez Pièces justificatives, i.° i.

Le premier imprimeur de Genève est Adam Sleinschaber, deSchweinfurth, ville du royaume de Bavière, dans la basse Franconic. (')

Enfin, Jean Snell, artiste allemand, apporte l'imprimerie en Suède en H85.

D'où venait Michel Svicrler, et dans quelle ville, lui et son associé et compatriote Jehan Wallear, avaient-ils établi leurs presses avant l'arrivée du premier à Bordeaux? Voilà ce qu'il importerait de savoir.

Il suffit de jeter les yeux sur une carte d'Europe, pour comprendre qu'il est peu probable, en raison de la diffioultê énorme des moyens de locomotion et du peu de sûreté des routes à cette époque, que Svierler fût venu directement de Souabc à Bordeaux. Très-probablement Waltcar et lui avaient fait leur apprentissage à Strasbourg, et commencé leur association dans quelque ville de Hollande ou de Flandre, contrées qui, nous l'avons dit, étaient en relations constantes avec le marché bordelais. Dans la plupart des inventaires de quelque importance, faits à Bordeaux au xv e siècle, je vois figurer des bahuts de Flandre, et les drapiers flamands achetaient journellement des cargaisons entières de pastel expédié de Bordeaux, et auquel on joignait toujours quelques tonneaux de vin de graves pour les amateurs.

Le commerce de cette place avec la Zélande était énorme : les expéditions dirigées sur les ports de Lecluse, de Myddlcbourg et d'Urecht atteignaient un chiffre très-considérable.

Il est probable que Svierler avait pris la route de mer et avait fait la traversée de l'un de ces ports à Bordeaux sur une des nombreuses caravelles qui apportaient dans cette ville les produits de ces industrieuses contrées.

Mais il est temps de laisser de côté ces suppositions, fort naturelles d'ailleurs, pour entrer dans la réalité des faits.

On a vu que l'acte passé entre Michel Svierler et les jurais porte la date du 21 juin i486. Ce contrat, qui dut être fait en double sur parchemin, et dont une expédition dut être remise au libraire allemand

(') Études sur hi typographie genevoise ilu xv au x\x< siècles, et sur les origines de l'imprimerie en Suisse par Kusèk-H. Gaullicur, professeur à l'Académie de Genève secrétaire général de l'Institut genevois.

pour sa garantie personnelle, ne fui transcrit sur le registre du notaire Pierre Duboys que le 1C décembre suivant.

Le 25, c'est-à-dire la Noël, approchait, époque à laquelle devait être fait, par Jehan de Ferron, trésorier de la ville, le premier paiement de 50 fr. à Svierler.

On se rappelle que maître Nolot de Guiton, licencié en droit, avait répondu de la somme totale aux jurats, et s'était porté caution pour le libraire, au cas où celui-ci viendrait à ne pas remplir ses engagements.

C'était un personnage fort riche et très-inlluent que maître Nolot de Guiton, licencié utriusque juris. (') Il était procureur-syndic de la ville, c'est-à-dire qu'il remplissait les fonctions du ministère public près la Cour des jurats. On sait que ces magistrats municipaux tenaient une Cour de justice comme juges criminels de la ville de Bordeaux et seigneurs d'Ornon, et qu'ils avaient le droit de fourches patibulaires, ou, si l'on veut, celui de pendre un homme haut et court . Nolot de Guiton était, de plus, « assesseur en la court du Grand Sénéchal de Guienne. »

En outre de ses domaines de Floirac et de Macau, en Mèdoc, du vignoble de graves qu'il possédait près du Palais-Galienne, ( a ) à deux portées d'arbalèle du mur d'enceinte et de la maison qu'il habitait dans le voisinage de l'hôtel de ville avec sa femme Eliette Ysarn, il avait une importante part de droits sur le navire la Marie-Jehan de Bordeaux, caravelle de quatre-vingts tonneaux, décidée à se bien défendre en ces temps de guerres continuelles, car elle était armée de vingt canons ou couleuvrines, et pourvue de quatre ancres de rechange. ( 3 )

('] Ou mieux : in utroquejure; en gascon : en cascun dreyt. C'était pour plaider devant les officiantes que les avocats se faisaient graduer et en droit civil et en droit canon. Ce no» de Guiton était porté, 5 la même époque, par plusieurs personnes à Bordeaux, dont il est question dans les minutes de M c Pierre Duboys :

1° Guillaume Guiton, marchand, qui signe comme témoin dans un acte relatif au procureur-syndic, et pourrait bien être son frère ;

2° Messirc Benedict de Guiton, abbé de la Sauvc-Majcurc, ancien prieur de S* Jacques, et professeur à l'Université de Bordeaux;

3° M* Rodolphe de Guiton, licencié en lois, qui figure dans un contrat relatif au précédent.

( J ) Arch. dép. de la Gironde. — E. notaires : Minutes de Praheaco, 441 — I, f° 182.

( J ) Arch. dép. de la Gironde. — E. notaires : Minutes de Debosco, 170 — 3, f» 31. La Marie-Jehan, dont il est question dans plusieurs actes, représentait une valeur de 1,400 fr. bordelais, c'est-à-dire 22,550 fr. d'aujourd'hui.

Riche, influent, redouté^ doué d'une habileté très-grande et d'une instruction peu commune à cette époque, mais avant tout avide et intéressé, tel était maître Nolot de Guiton, tel était l'homme que nous allons voir jouer, auprès de Michel Svierler, le rôle de Jean Fust auprès de Guttembcrg.

Voici, in extenso, le contrat d'association passé entr'eux, dont on trouvera le texte même aux pièces justificatives ; les mots placés entre crochets ne sont point dans le manuscrit et ont été rétablis par nous pour la commodité du lecteur :

Dicta die [t6 décembre i486]

[Sachent tous] que aujourduy [par devant moi, notaire, ont esté] personnellement establiz Monsieur maistre NOLOT DE GUITON, licencie en décrets, d'une part, et maistre MIGHEAU SVIERLER, de la ville d'Orme en Alemaigne, d'autre part ; les dites parties ont fait traicté et appoinctement entre eulx en la manière que s'en suyt :

Et premièrement a esté appoincté que le dit de Guiton entrera pièges (') envert messieurs de la vile pour la somme de deux centz francs bourdelois; c'est assavoir : au cas que le dit maistre Micheau d'Orme ne entretint les pactes et convenances faitz entre les dits sieurs de la Vile et luy.

Au moyen duquel plege le dit Micheau d'Orme recuillera le dit de Guiton en la moitié de sa part du gaing en partie qui viendra sur les livres imprimés.

Item , et au cas que le dit Micheau fist aucune marchandise (*) de livres ou autres chouses de la dite somme de deux centz francs, en icelluy cas le dit de Guiton en aura sa part et porcion.

Item, et pendant le terme de dix ans, de tous les livres imprimés, or ou argent, papier, qu'ilz auront en comun le dit de Guiton sera tousjours saisi de la dite somme de deulx cents francs o de la somme de laquelle sera entré pièges.

Item , et en faisant leur recognoissance, ( 3 ) celui de eulx qui aura fait fornitures en blé, vin, papier ou autres chouses il sera paié de ce qu'il aura forni préalablement et le domourant ( 4 ) du gaing sera devisé entre eulx par equalos porcions.

(') Entrera plcgrs, e'est-à-tlire : se poi-lera c aution.

( J ) Actiat délivres.

(') Règlement «le romptes.

l'J Le re>U-.

Item , au bout de leur terme le dit de Guiton ara sa part en la dite somme de deux centz francs.

Item, et pour ce que le dit Micheau a puis naguières rccuilli en sa compaignie ung maistre emprimeur nommé maistre Jehan Waltear, de Mindellon, pour le terme de deux ans, lequel a forny grant quantité de lectres d'estaing, lesquelles se doybvent communiquer entre les dits Micheau et maistre Jehan , a esté appoincté entre eulx que les lettres d'estaing qui escheront au dit Micheau pour sa part seront comuniquées ensemble (') au dit Guiton.

Item, les dits deux premiers ans passés, le dit de Guiton et Micheau seront comuns ou (*) dit gaing ou partie, le tout par moitié.

Item , s'il cstoit cas que avant les dits deux ans le dit maistre Jehan ne voulsist tenir les pactes et appoinctementz faitz entre luy et le dit Micheu , le dit Micheu, de son bon gré, recuill et assossie le dit maistre Nolot en la moitié des dits deux cens francs baillés par mes dits sieurs de la Ville , sans aucune difficulté.

Et pour tout ce [dessus dit] tenir [et observer] obligent [leurs biens meubles et immeubles] l'une partie à l'autre etc..

Présents : maistre Pierre Aisselin etc.. et Pierre Guionneau, sébatier, habitants de Bordeaux.

Ce curieux acte d'association est suivi d'une reconnaissance des sommes comptées t \ Michel Svierler par Nolot de Guiton, qui, en sa qualité de procureur, faisait les choses en règle. En voici la teneur :

Dicta die [Î6 décembre i486].

[Sachent tous] que le dit MICHEAU D'ORME etc.. doit au dit de GUITON, présent, la somme de cinquante francs bourdelois, laquelle somme le dit de Guiton a receue de mes dits sieurs de la ville, a cause du dit appoinctement, de laquelle le dit de Guiton est pièges envert mes dits sieurs pour le dit Micheu.

Et plus, la some de trente francs bourdelois, lesquelz le dit de Guiton lez y a bailliez du sien proupre, [s'engageant] à les paier et rendre au dit de Guiton du premier gaing qui sera en la marchandise qui sur ce a esté ordonné à faire etc.. obligeant et soubzmettant [ses biens meubles et immeubles, etc.].

[') Aussi.

Au.

Résumons, maintenant, ces deux actes :

t° Nolot de Guiton reconnaît s être porté caution auprès des jurais des 200 francs bordelais promis par eux à Michel Svierlcr, mais sur lesquels ce dernier n'en reçoit provisoirement que cinquante.

2° En échange de ce service, Michel Svierlcr associera Guiton à la moitié des bénéfices qui pourront être faits sur la vente des livres imprimés.

5" Il reconnaît au procureur-syndic la moitié du droit de propriété sur les livres ou autres marchandises qui pourront être achetés avec les 200 fr. que lui promet la ville.

4° Pendant dix ans, Nolot de Guiton sera toujours nanti d'une valeur de 200 fr., soit en marchandises, comme papier ou livres, soit en espèces sonnantes, pour se couvrir d'une somme qu'il ne débourse point, et dont il vient de se faire donner la moitié.

5° A l'expiration du bail, Nolot de Guiton prélèvera, en dehors de sa part des bénéfices réalisés, la moitié des susdits 200 francs.

G 0 Ce n'est rien encore que tout cela : le procureur-syndic exige que, par une clause spéciale, le malheureux libraire s'engage à mettre à sa disposition la moitié des caractères mobiles d'étain provenant de l'association de Svierler avec Jchaiv Waltear ; moyennant quoi, Svierlcr reçoit cinquante francs bordelais, c'est-à-dire le premier quart de la somme promise par les jurais.

A cette somme, probablement insuffisante pour faire face aux premières dépenses, Nolot de Guiton ajoute trente francs bordelais de ses propres deniers, en ayant bien soin de spécifier, dans un contrat particulier, qu'il sera remboursé de cette somme sur le premier bénéfice qui sera réalisé.

Il est curieux de rapprocher de ces deux contrats le traité passé à Mayence, le 6 novembre 1445, entre Guttcmbcrg et le banquier ou l'orfèvre Jean Fust, traité qui donna lieu à un procès devenu célèbre dans l'histoire de la protolypographie.

Fust prête, pour cinq ans, à Gultembcrg, 800 florins portant intérêt à six pour cent, pour la confection du matériel nécessaire à l'établisse-

meut de son imprimerie. Tandis que les 200 francs bordelais avancés à Svierler par les jurais lui sont donnés en toule propriété.

De même que les outils de Gutlcmbcrg devaient rester en gage jusqu'à ce que la somme eût été rendue, les marchandises et le matériel achetés par Svierler devaient répondre des 200 fr. à lui avancés, jusqu'à parfaite exécution du contrat.

Comme Fust, Nolot de Guilon se réserve la moitié des bénéfices.

Enfin, de même qu'en dehors de l'avance faite parles jurais à Svierler, Nolot de Guiton ajoutait trente francs bordelais, probablement destinés aux frais généraux de l'entreprise, Fust, en outre des 800 florins, en avance 300 autres à Guttemberg pour le même motif.

Comme l'immortel inventeur de l'imprimerie, Svierler, qui, à ses risques et périls, en apportait à Bordeaux les importants secrets, se voyait condamné à ne retirer aucun profit de son labeur et se trouvait lié de toutes parts par les clauses impitoyables d'un contrat que la nécessité l'obligeait à accepter.

Il ne recevait en réalité que 80 francs bordelais, environ 1 ,800 francs de noire monnaie. Cette somme était-elle suffisante pour installer une petite imprimerie, commencer l'impression d'un manuscrit et vivre six mois, c'est-à-dire jusqu'à la fête de S 1 Jean, époque du second paiement promis par les jurats? ;

Si, comme je le pense, les jurats lui avaient octroyé un logis aux frais de la ville, il pouvait consacrer à l'achat des objets indispensables pour se mettre à l'œuvre une parlic de la somme qu'il avait entre les mains. Le papier coulait à cette époque 4 sous et 2 deniers la main, ( ! ) environ 6 francs 25 centimes; et quarante ans après, en 1526, une presse à imprimer, mise en place, sans la ferrure, ne coûtait encore que 7 francs bordelais. ( a ) Quant aux outils, Svierler qui,

(') J'ai sous les yeux un de» Compota de S' André (Registres des comptes du Chapitre), et j'y lis, au f° 141, v° : Item... solvi pro una manu papiri pro negotiis capituli : ittp Item... pro faciendo papiros assensarum hujus, très manu papiri pro quibus solvi : xi|' v[ d .

Arch. dep'" de la Gironde. Sept francs représentent 157 francs 50 centimes au taux actuel de l'arpent.

on l'a vu, était muni de caractères mobiles, avait dû en apporter quelques-uns. La vie était à celte époque facile à Bordeaux ; il pouvait, d'ailleurs, à peu de frais, se nourrir et entretenir un apprenti.

Je crois donc qu'avec le peu d'argent dont il pouvait disposer, le libraire allemand aurait pu réussir à Bordeaux, s'il n'eût été forcé d'accepter les conditions cruelles d'une association avec Nolot de Guiton.

C'est l'histoire douloureuse de la lutte entre le novateur hardi ou l'inventeur de génie et le bailleur de fonds rapace, lutte de tous les pays et de tous les siècles !

Cherchons, maintenant , quels furent les résultats de l'arrivée de Svierler à Bordeaux, et des différents traités pour l'introduction de la typographie dans cette ville.

On a vu que, dans le contrat passé entre les jurais et le libraire souabe, celui-ci s'engageait à faire venir à Bordeaux un maître imprimeur et des ouvriers pour y travailler de leur métier pendant dix ans.

De plus, à enseigner, aux enfants et aux apprentis qui en témoigneraient le désir, l'art de l'imprimerie à des prix raisonnables.

Des termes mêmes de l'acte et de la lecture* attentive qu'on en voudra bien faire, il me semble qu'on peut conclure hardiment que Michel Svierler était venu seul à Bordeaux, probablement dans le doule de l'accueil qui lui serait fait, et pour éviter les frais considérables qu'aurait entraîné le déplacement de plusieurs personnes ; mais qu'il avait traité d'avance avec l'imprimeur et les ouvriers qui devaient le seconder, et qui n'attendaient qu'une lettre de lui pour venir le rejoindre.

Daus le premier des actes passés avec Nolot de Guiton, il parle, en effet, nous l'avons vu, d'un traité de deux ans, conclu entre lui et Jehan Waltear, maître imprimeur. Ce traité était-il déjà expiré lors de l'arrivée de Svierler à Bordeaux? ou venait-il seulement d'être signé?

La forme dans laquelle est rédigée l'une des clauses du contrat d'association entre Guiton et Svierler ne me semble laisser aucun doule à cet égard.

« ïhm, y est-il dil. s'il estait cas que, avant les dits deux ans, le

dit maislrc Jehan )ie eoutsist tenir (es pactes cl appoinctcmcnts faiclz entre tatj et le dit Michcu, te dit Michcu, de son bon gré recuill et associe etc.. Ce qui prouve clairement que les deux aimées d'association de Michel Svierler et de Jehan Waltcar n'étaient pas encore écoulées, et que probablement l'accord fait entre eux datait de quelques mois à peine.

Ce dernier vint-il à Bordeaux ? c'est ce que j'ignore ; mes recherches à cet égard sont demeurées infructueuses. Peut-être l'avenir nous réscrve-t-il quelques nouvelles découvertes à cet égard.

J'ai été plus heureux d'un autre côté : j'avais à cœur de savoir si les traités passés entre le libraire et les jurats d'une part, avec le procureur-syndic d'autre part, avaient eu quelques résultats, ou si Michel avait dû repartir au bout de peu de temps pour une contrée plus propice à ses projets.

Je l'avoue, je cherchais avec l'assurance de découvrir au moins quelque trace des relations de Svierler avec Nolot de Gui ton, car en marge du dernier acte passé entre eux en i486 j'avais lu l'indication suivante :

Can'e hor. cart. die vq* mes. junii ano Di M 0 m\ e lxxxvq.

Selon toutes probabilités, Svierler devait se trouver encore à Bordeaux le 7 juin 1487, puisquo les contrats dont nous venons de nous occuper avaient été canccllés à cette date.

Il était donc resté au moins une année à Bordeaux, et nul doute qu'il n'eût fait, pendant ce laps de temps, quelques essais d'impression au moyen de ses caractères mobiles d'étain.

Dans le cahier des minutes du notaire Pierre Duboys en 1487, cahier commençant par cosjnots : Regcstrum cartaru. receptemn per me Petrum de Bosco, notarm reg. anni octuagesimi septimi, au folio 24 je trouvai l'acte suivant, précisément à la date du 7 juin 1487 ;

Dicta die.

Saiehent tous cculx qui ces présentes lectres verront et ourront que au jour duy scpliesme du mois de jung l'an mil mp mi v * et sept, en la présence de

moi, rierrc du Dose, notaire royal ès pais de Guianne et des tesmoings cy après nommez [a esté] personnellement establi maistre Michcau Svierler, de la ville d'Orme en Alemaignc , lequel de son bon gré et pour ce que très bien luy a pieu et plaist a cougneu et confessé, cognois et confesse avoir eu, prins et receu de Monsieur maistre Nolot de Guiton, licencié en decretz de la paroisse de Sainct-Michel et bourgeois de Bourdeaux, la somme de huyt vings francs bourdelois (') à compter xv sols tournois pour franc, en tielle manière qu'il s'en tient pour bien content.

De laquelle somme de huyt vings francs le dit maistre Michcau a dit et confessé qu'il avoit baillé et paié à maistres Estienne Sauveteau et Guillaume

,(*) imprimeurs à Poitiers, la somme de cent francs tournois, ainsi

qu'il appert par cédules et quictances fêtes a causa de ung certain marché feit entre les dits imprimeurs et Micheau pour le nombre et quantité de sept centz bréviaires de Tordre d'Aux, ainsi que du dit marché, entre eulxfajt, appert par instrument ( 3 ) receu par main de notaire, ainsi qu'il dit.

Et le demourant de la dite somme de huyt vings francs le dit maistre Micheu a dit et confessé qu'il avoit despendu ( 4 ) et miz à la poursuite et diligence pour avoir et recouvrer les dits bréviaires et les mener et conduire Aux

De lesquelles sommes dessus dictes, le dit maistre Micheau Svierler d'Orme veul et se -constent que du premier argent qui adviendra et sortira des dits bréviaires le dit maistre Nolot de Guiton, ou son commis, soyt premièrement paié et sactisfait bien et entièrement, et puisse prendre l'argent des dits bréviaires entro ( 5 ) au paiement de la dite somme.

Et au moyen du dit argent et sommes dessus dites ainsi par le dit maistre Nolot baillé , le dit maistre Micheau a accuilly , associé et acompaignê le dit maistre Nolot de Guiton en la moitié du gaing qui se fera et adviendra des dits sept cents bréviaires du dit ordre d'Aux, sans aucune difficulté.

Et pour ce faire , tenir et accomplir en la forme et manière qui dessus [est] escripte et contenu, le dit maistre Micheau, de son bon gré, qui a obligé et oblige au dit maistre Nolot de Guiton, et asses hoyrs et sueccesseurs qui de luy auront causé, sa propre personne et tous et chacuns ses biens meubles et immeubles présens et advenir quelzconqucs , et par spécial a obligé les dits bréviaires et a soubzmis et soubzmect sa dite personne et biens et bréviaires à les juridictions et rigueurs de noble et puissant seigneur Monseigneur le grand

(') 160 francs bordelais, c'est-à-dire 3,600 francs d'aujourd'hui. ('} Ce nom est malheureusement resté en blanc dans le manuscrit. ( 3 ) Instrument, c'est-à-dire contrat.

{') Despendu, c'est -dire employé.

0) Entro : jus(|ii*à, — mot gascon. —

seneschal de Guiaine, du prebost royau de l'Ombrière de Bourdeaux de Messieurs les ofliciaulx de Bourdeaux et de Poitiers et à chacun de eulx de leurs lieutenans particuliers et généralement de tous autres seigneurs et juges séculiers et d'église.

Et a renoncé et renonce à tous droiz, loyx, coustumes et establissemens par lesquelx se pourroit aider à venir ou faire venir en contre les chouses dessus dites.

Et a promis et juré le dit mestre Micheau d'Orme aux sainetz evuangiles [de] nostre seigneur touchés de sa main dextre, que tout dessus escript et contenu, aissi que dit, tiendra et acomplira, sens venir ne faire venir au contraire en aucune manière.

Ce fut fait et passé en la ville et cité de Bourdeaux , ès présences de maistre Bartholomé du Mourar, clerc, notaire, et Pierre Guiraud coturier, demourans en la dite ville de Bourdeaux tesmoings à ce appeliez , priés et requis les jour, moys et an que dessus.

Voyons ce qu'il faut entendre par ces mots « sept eentz bréviaires de Tordre d'Aux » .

Et, tout d'abord, qu'est-ce que celte ville dont il est question? On pourrait croire qu'il s'agit d'Ax ou Acqs (Aquaî Juliaï), aujourd'hui Dax par corruption, et qui était alors le siège d'un évèché, tandis qu'il s'agit d'Auch (Ausci, la cité des Auskes), dont le nom s'écrivait alors Auchs ou Aux, qui possédait un archevêché.

Citons un passage des Coutumes de Bordeaux, dans lequel figurent les deux villes :

« Et dedentz aquetz termes a dos arcibescalz : l'archibesquc de Bordeu et l'archibesque d' Auchs, et abesquatz : Bayonnc, Acx, Marssan, Lesquar, Oloron, Tarba. Condom, Leytorc, Basatz clc. » (*)

Un des savants les plus remarquables entre tous ceux qui se sont occupés de l'histoire de Bordeaux, M. Rabanis, pense que le nom tfAquitania, tel que les Romains et les Grecs l'ont orthographié, représentait la forme primitive Auskilania ou Auxitania, pays des Auskes. (*)

(*} Arch. de la ville de Bordeaux. AA. M», des Coutumes. Copie du xv* s., sur parchemin, f» 5. p) Les Euskes ou Auskes, colons de la primitive Aquitanic, appartenaient, dit M. Kahanis, à l'une de ces nombreuses tribus ibériques qui, avant les temps historiques, s'étaient établies dans la Gaule méridionale.

L'une des principales cilês de l'Aquitaine avait reçu de ses fondateurs le nom Euske iïlliri-Berri (ville neuve) ; les Romains l'appelaient simplement la cité des Auskes, Ausci (Auch).

Le notaire Pierre Dubois ne se sert, dans ses minutes, que du mot Aux, lorsqu'il veut parler de cette ville. C'est ainsi que nous voyons en 1 459 un menuisier de Bordeaux prendre chez lui un apprenti « de la bila de Florenssa (Fleurance) en la diocesa Daux. » (*)

C'est donc comme s'il y avait dans notre texte « sept centz bréviaires de Tordre d'Auch. »

Quel est le sens qu'il faut donner à ces mots, voilà qui est plus difficile à préciser. Si le mot ordre était surmonté d'un signe abrèvialif, il faudrait alors lire : de l'ordinaire d'Auch, sens tout naturel, et qui se présente d'abord à l'esprit.

On sait qu'on entendait autrefois par ordinaire l'évêque d'un diocèse.

Mais le mot ordre revient deux fois dans le texte qui nous occupe, et toujours sans aucune marque d'abréviation; peut-être faut-il le prendre tout simplement dans le sens de commande; la phrase « sept cenls bréviaires de l'ordre d'Aux » signifierait alors : 700 bréviaires, ordre reçu d'Auch ou de l'archevêque d'Auch.

Ainsi, Svierler, associé à Nolot de Guiton, avait reçu d'Auch, siège d'un archevêché, la commande d'un bréviaire, et au lieu de l'imprimer lui-même l'avait fait composer et tirer à Poitiers à sept cents exemplaires, travail pour lequel le procureur-syndic avait avancé 160 francs bordelais.

Faut-il conclure de ce fait qu'on n'imprimait pas à Bordeaux, ou bien que Svierler, déjà occupé à l'impression d'un autre ouvrage, et n'ayant pas voulu refuser une nouvelle commande, s'était .adressé à des tiers? Je laisse à chacun le soin de choisir celle de ces deux hypothèses qui lui paraîtra réunir plus de chances de probabilité.

Toujours est-il qu'un an après leur association, Svierler et le procu-

(') Aixh. dep'" île la G. - E. — Debosco. 170-4, f»2. Fleurnncr, aujourd'hui dcparlnncnl du Gers.

reur-symlic étaient encore dans de bous rapports et faisaient des operations en commun.

Cet exemple d'un libraire, imprimeur lui-même, faisant exécuter un livre par d'autres typographes, est loin d'être le seul; il me suffira de citer celui d'Antoine Vérard, libraire do cette époque, qui demeurait à Paris sur le pont Notre-Dame, à l'enseigne de. Saint-Jean l'évangèliste, et qui, le plus souvent, confiait ses impressions à Pierre Le Caron, Pierre Lerouge et autres typographes, et cependant quelquefois imprimait lui-même.

t Les libraires qui ne s'occupaient que de vendro des livres, sans s'inquiéter comment ils étaient confectionnés, que ce fût à l'aide de la plume, du pinceau ou par le moyen de la typographie, se donnaient de bon cœur aux progrès de l'imprimerie, dans laquelle ils voyaient une source de fortune moins lente et plus féconde que dans l'industrie des copistes. » (•)

Il est facile de voir l'importance que M' Nolot de Guilon, qui n'était pas procureur pour rien, attachait à ce dernier acte. Cent quatre-vingtr dix francs, ( a ) sortis de son escarcelle, sont engagés dans une affaire d'imprimerie, —affaire d'un genre tout nouveau pour lui; — aussi prend-il des précautions minutieuses.

Sans doute, il dut faire quelques recommandations au notaire Duboys, car un deuxième tabellion assiste à la lecture du contrat et y figure comme témoin ; et — chose qui ne se voit pas une seule fois dans tout le reste du registre — les formules sont écrites tout au long.

Or, parmi les clauses que relatent ces formules, il en est une d'une extrême importance pour Svierler, c'est, qu'indépendamment de ses biens, de sa presse, de ses caractères d'imprimerie, de tout ce qu'il possède en un mot, il engage « sa propre personne » .

Nolot deGuiton, qui dut probablement rédiger l'acte lui-même, in-

(') Le Livre d'Or des Métiers, — Histoire de l'Imprimerie, par Paul Lacroix, Edouard Fournicr cl Ferdinand Séré.

( 3 ) En tenant compte des 30 fr. avancés par lui précédemment , il faut toujours avoir présent à l'esprit la valeur relative de l'argent : 190 f. bordelais représentent environ 4,47o fr. de notre monnaie.

siste, à tlcux reprises, pour s'assurer aussi un recours contre les détenteurs des bréviaires, se réservant sans doute de les attaquer au besoin.

L'acte du 7 juin 1487 est d'ailleurs du plus haut intérêt, en ce qu'il nous révèle l'existence d'un livre imprimé à Poitiers en 1487 par deux imprimeurs, dont l'un au moins était resté jusqu'ici complètement inconnu.

Nous avons dit qu'à Poitiers on imprimait depuis 1479; les deux plus anciens ouvrages que puisse mettre en ligne la typographie de cette ville sont, d'après Panzer : (')

1° Le Brcviarium historiak de Landulpho de Columna. — Pictavii in œdibus canonici Ecclesiœ B. Hilarii typis editus, anno MCCCCLXXIX.

2° Johannis de Turrecremata. Exposilio super loto psalterio. — In burgo sanctissimi Hilarii majorispictavis MCCCCLXXX.

De 1480, il fallait sauter aux impressions de Jehan Bouyeret de Guillaume Bouchet, en 1499 ; le nom d'Etienne Sauveteau et l'impression du bréviaire d'Auch, en 1487, viennent fort à propos combler cette lacune.

Je reviens à Michel Svierler : ceux qui supposeront que, du mois de juin 1486 au même mois de l'année suivante, il n'avait commencé l'impression d'aucun livre, conviendront avec moi qu'il est peu probable qu'il n'eût au moins enseigné à personne l'art de la typographie.

Selon toutes apparences, il avait dû, tout d'abord, en révéler les secrets à Nolet de Guiton, son associé, trop intéressé pour ne point chercher à tirer de son argent tout le parti possible.

Je pense qu'il dut montrer à quelque autre encore l'art de reproduire l'écriture au moyen des caractères mobiles, ce qu'il s'était engagé à faire « à des prix raisonnables » , comme le porte, on s'en souvient, son traité avec les jurats.

Ne serait-il pas possible de retrouver la trace de l'un de ces apprentis? Cherchons bien.

L'un des témoins de l'acte passé le 16 décembre, entre Nolot de

{') Panzer — Annales T<ji>oijruphici, tome t, |>!ij:e 381.

Guiton etSvicrler, est désigné sous le nom de maître Pierre Aisselin, Fautrc est un savetier, nommé Pierre Guionnean, dont nous n'avons pas à nous occuper.

Voici ce que m'ont appris mes recherches sur Pierre Aisselin : il était bachelier en droit (en leys), ce qui explique le mot de maître placé devant son nom ; jeune, probablement, car il ne se marie que deux ans après l'arrivée de Svierler; riche, ou jouissant tout au moins d'une certaine aisance, car, le 16 novembre 1487, il reconnaît avoir reçu de honorable homme Thibaud Bec, marchand de Bordeaux, qui lui devait 1 ,000 francs, un à-compte de 326 francs bordelais et 9 ardits ; et je le vois acheter au même bourgeois ses droits de propriété d'un tiers sur deux maisons situées l'une rue Neuve, dans la paroisse S 1 Michel, l'autre rue Clare, où logeait le Roi des Arlots, ( l ) et sur une vigue en graves de Bordeaux « au plantier de S 1 Laurent » .

Nous savons, de plus, qu'il avait hérité d'un certain Jehan Baudel.

Enfin, ce qui mieux que tout le reste prouve que c'était un homme d'une certaine importance, c'est qu'il épousa, le 4 février 1488, Aude Dufour, fille de honorable homme Grimon Dufour, riche marchand de la paroisse S ,e Colombe, et l'un des jurats de la ville.

Par son contrat de mariage, elle apporte à Pierre Aisselin 1 ,000 fr. bordelais et une maison située au marché de Bordeaux et habitée par un sieur Rivière. ( a )

A partir de cette date (4 février 1488), je n'ai pu retrouver aucune trace d'Aisselin dans les minutes de maître Pierre Duboys, son notaire, et il est probable qu'il dut quitter Bordeaux peu après cette époque, car il ne figure dans aucun des actes relatifs à sa famille.

En 1493, le jurât Grimon Dufour marie une autre de ses filles, Véronique, à honorable homme Menyon de Laripau, marchand de la paroisse S" Colombe, et Pierre Aisselin, qui n'est pas même nommé dans l'acte, n'est point au nombre des témoins. ( 3 )

(■) Le bourreau de la ville, qui avait la charge de fouetter les Harïots, cest-à-dire les filles de joie. ( J ) Arch. dép 1 » de la G. — E. — Deliosco, 170-4. Rejî. de I4K8 à UflO. f» 8. H Delioseo, ibid., f° 12t. \<» cl suivants, et <29 à 132.

S'il ne figure pas au contrat de mariage de sa belle-sœur, c'est, probablement, qu'il n'est plus à Bordeaux.

A l'époque où Svierler arriva dans cette ville, c'était le moment du réveil de l'esprit humain : on n'entendait parler de tous côtés que d'expéditions lointaines et de nouvelles découvertes, de gens qui, par des moyens merveilleux, reproduisaient deux et trois cents fois un recueil liturgique ou un roman de chevalerie, en moins de temps qu'il n'en fallait à un moine pour transcrire sur vélin les dix premières pages d'un bréviaire; Pierre Aissclin qui, sans doute, était doué d'une imagination ardente comme les méridionaux, plus instruit qu'on ne l'était alors généralement, c'est-à-dire à même de comprendre l'importance de l'admirable invention dont il s'agissait, dut se prendre d'enthousiasme pour les idées et les projets que le libraire Svierler apportait de la brumeuse Allemagne, et peut-être devint-il son élève.

Or, Panzer, dans ses Origines typographici, et Prosper Marchand, dans son Histoire de l' 'Imprimerie, signalent l'existence, à Orléans, en l'an 1500, d'un imprimeur nommé Pierre Asselin.

Le savant M. Herluison, dans ses Recherches sur les imprimeurs et libraires d'Orléans, ( l ) nous apprend qu'il n'est connu que par l'ouvrage suivant, devenu fort rare :

Johannis Anglebmni institulio boni magislralus et a lia opuscula, etc.. — Aurelianisper Petrum Asselinum, MCCCCC.

Le Pelrus Asselinus qui, en 1500, imprimait à Orléans l'ouvrage de d'Anglebermes, et le Pierre Aisselin, qui figure comme témoin dans le contrat passé en U86 pour l'introduction de l'imprimerie à Bordeaux, et qui se trouvait encore dans cette ville en U88, ne pourraient-ils pas être le même homme?

11 est probable que l'imprimeur d'Orléans a publié d'autres livres que l'édition de d'Anglebermes en 1500, et peut-être antérieurement à cette date, dans les dernières années du xv* siècle. Rien n'empêche

(') Qu'il me soit permis de témoigner ici toute ma gratitude à M. J. Rimasson, ancien élève de l'Ecole des Chartes, aujourd'hui archiviste à Orléans, et a M. Herluison, auteur de l'excellent ouvrage que je viens de citer, pour l'empressement qu'ils oui mis à me faire parvenir les indications dont j'avais besoin.

de supposer que le bordelais, Pierre Aissclîn, qui disparaît de sa ville natale vers 1 480, n'ait été se perfectionner auprès de Mathieu Vivian, qui imprimait en 1490, rue de l'Ecrivineric, le « Mam'pulus curatorum de Guis du Mont Du Rocher » .

Si Pierre Aisselin eût été d'Orléans, nul doute qu'on n'eut découvert quelques traces de son origine, soit dans les archives de la ville, soit ailleurs, tandis qu'à Bordeaux le nom d'Aysselin figure dans les registres de délibérations des jurats du commencement du xv e siècle. Un Guillaume Aysselin faisait partie du Conseil des Trois^Ccnts, en 1407. (*)

Quant à ce rapprochement de deux hommes portant les mêmes noms, nous le donnons pour ce qu'il vaut : nous n'affirmons rien ; d'autres, plus heureux que nous, trouveront peut-être la preuve de ce que nous croyons être vrai.

J'ai dit plus haut que, selon moi, les jurats avaient dû mettre à la disposition de Michel Svierler un des immeubles appartenant à la ville, tant pour s'y loger lui-même que pour y installer son imprimerie.

Quelques indices me font soupçonner que cette installation dut avoir lieu dans les nouveaux bâtiments achetés par les jurais pour y placer le Collège des Arts. L'acte passé entre ces magistrats municipaux et Svierler est du 21 juin i486; le contrat d'acquisition des immeubles et des emplacements de la rue Entre-deux-Murs est du 50 juin, c'est-à-dire qu'il fut conclu neuf jour s après. Le prévôt Baude Constantin et Jehan Ferron, que nous avons vu figurer dans le traité relatif à l'imprimerie, y sont les délégués de la ville, assistés cetlc fois de Guillotin Makanan, l'un des jurats.

Un mois et demi après, le 12 août 148G, le prévôt et les jurats, ayant sans doute reconnu l'insuffisance de leur acquisition, achètent à un bourgeois nommé Jehan de La Sale deux maisons et l'emplacecement compris entre-deux, le tout situé rue du Petit Caffarnan, ( a )

(') Arch. de la ville de Bordeaux. -BB.-Dclib. des jurats. - Registre de 1-WG à 1408, fo

(') On a donné de ce nom différentes étymologics qui ne me satisfont guère. — On le trouve souvent

écrit Caffarnam, et je crois qu'il faut y voir tout simplement la contraction de Capharnaum, quartier

des Juifs.

et s'étendant jusqu'aux terrains précédemment acquis rue Kntre-deux- Murs.

Or, le premier des témoins qui figurent dans ce nouveau contrat est précisément ce même Pierre Ayssclin, bachelier en lois, déjà témoin dans le contrat passé avec Svierler. (')

Il serait ridicule d'attacher à ce simple rapprochement plus d'importance qu'il n'en a peut-être; mais il était de mon devoir de le signaler.

Je termine ici ce travail, que les érudils qui s'intéressent à l'histoire de l'imprimerie en France ne trouveront pas trop étendu, et dont ils seront les premiers à consulter l'utilité s'ils veulent bien se reporter aux ouvrages spéciaux qui se sont occupés des origines de la typographie bordelaise.

Croirait-on, par exemple, qu'on lit dans un magnifique ouvrage, publié il y a peu d'années par trois écrivains dont la réputation comme savants de premier ordre ne saurait être contestée, l'étrange assertion que voici :

« Ce fait d'une ville aussi importante que Marseille, n'admettant l'imprimerie que plus d'un siècle et demi après son introduction en France (1*595), est un fait certainement très -curieux. Ce que nous avons dit à propos de la ville d'Aix, ce que nous pourrions dire à propos de Bordeaux, qui ne se donna une imprimerie, celle de M 'illanger (sic), qu'en Î572, nous prouve que les grandes villes du Midi furent généralement peu empressées à se montrer hospitalières pour l'art civilisateur. » ( a )

On conviendra sans peine qu'il n'était pas inutile d'établir que, qua- Ire-vingt-six ans avant l'époque fixée, par l'ouvrage que je viens de citer, cet art recevait à Bordeaux mieux que l'hospitalité.

11 serait possible même que des tentatives, pour introduire l'imprimerie à Bordeaux, eussent été faites antérieurement à 1480 et nolam-

(') Arch. dép 1 " de la Gironde. — E.— Debosco, 470—4, f° 431. Voyez notes et pièces justificatives, n° 6.

(*) Le litre d'Or des Métiers. — Histoire des arls et professions <|ui se rattachent à la typographie, ouvrage publié eu 1832 par Paul Lacroix (bibliophile Jacob), Edouard Fournicr et Ferdinand Seré, p. 133.

nient vers 1470, date à laquelle elle fut apportée simultanément à Toulouse et à Poitiers.

Il reste peut-être encore à cet égard bien des découvertes à faire.

Je suis heureux, pour ma part, d'avoir pu révéler aux savants, qui s'occupent spécialement de l'histoire de l'imprimerie en France, l'existence de documents importants et complètement inédits sur la typographie bordelaise.

Ernest GAULLIEUR,

Archiviste de la ville île Bordeaux.

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