PARIS ÉM. PAUL, L. HUARD ET GUILLEMIN
lÀbnirtm de la Blblloihèqaa Nationale
28, ROB DBS BONS-ENTAHTS, 28
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Jl POITIERS
Depuis plus de dix ans je m'occupe à recueillir les éléments d'une Bibliographie poitevine j qui doit avoir pour introduction logique et naturelle une histoif*e de Tlmprimerie en Poitou. Dans une allocution prononcée le 13 janvier 1883^ j'annonçais mon projet à mes confrères de la Société des Antiquaires de l'Ouest, en exposant le plan que je m'étais tracé (1). Cependant, malgré mes efiforts, mon œuvre n'est pas encore achevée. On se figure difiScilement la peine qu'exigent la recherche et l'examen do plusieurs milliers d'ouvrages dispersés un peu partout, qu'il faut trier avec discernement et décrire avec exactitude. Dans le sentier qu'il se fraye laborieusement, le malheureux bibliographe trébuche à chaque pas contre une édition douteuse , une date incertaine ; il s'attarde dans la rencontre d'un auteur inconnu qui a peut-être des droits à son hospitalité ou qu'il doit délaisser comme étranger à son sujet. Mais le public oublie volontiers ces difficultés et plus d'une fois, sous des paroles amicales, j'ai senti percer l'impatience qui accusait ma lenteur à publier mon travail.
Désireux de me laver de ce reproche qui n'est pas sans une apparence de justesse , je me décide aujourd'hui , bien qu'à regret^ à produire ces quelques notes sur les débuts de l'Inipri-
(i) Bull, de là Soc. deê Aniiq. de I0ue$t, {•' trim. de 1883, p. 5.
merle à Poitiers et sur les libraires contemporains. Elles sont prématurées, incomplètes, je le reconnais. Si j'ai beaucoup cherché, je n'ai pas encore épuisé toutes les sources d'infor* mation. J'espère arriver plus tard à des conclusions plus précises, car je n'abandonne aucun point de mon programme.
Les premiers incunables.
Poitiers tient un bon rang parmi les villes de France qui eurent l'honneur d'accueillir l'art de Gutenberg dès la seconde moitié du xv siècle ; dans l'ordre chronologique elle occupe la septième place (1) ; mais ici comme partout les débuts de l'Imprimerie sont enveloppés de mystère. Nous n'apprendrons rien à ceux qui s'intéressent à cette question en rappelant que le premier livre imprimé à Poitiers est le Breviarium historiale de 1479. Quoiqu'il soit bien connu, il est indispensable que nous en donnions ici la description.
INCIPIT BREUIARIUM HISTORIALE VT HO- || MINES BONIS PRBTERITIS DISCANT VIUERE H ET MALIS EXEMPLIS SCIANT PRAUA VITARB.
Ce sommaire occupe le haut du premier feuillet qui est signé Ai. Il est immédiatement suivi d'une sorte d'avertissement ou de préface qui occupe le reste de la page et dans laquelle l'auteur, après avoir indiqué le but moral de l'histoire, annonce qu'il a mis à contribution, entre autres ouvrages, le Breviarium historiarum de Landolphe de Colonne , et qu'il a divisé sa compilation en six parties, dont chacune répond à un des six âges du monde. Le texte commence au verso du même feuillet ; il se termine par cette mention : Finis istius illustrissimi operis. p Laus deo : pax Tiuis : et reqes defûctis || Amen.
Vient ensuite une table imprimée sur deux colonnes qui occupe sept feuillets, et enfin un dernier feuillet sur lequel on lit
cette souscription : Deo gras. || Explicit tabula || huius libri pictauis || Ipressi prope sanctum || bilariû. in domo eu || iusdê Tiri illustrissi- |j mi
(1) Paris (1470); Lyon (1473); Toulouse (1476); Angers (1476); Chablis (1478) ; Vienne (1478) ; Poitiers (1479). Strasbourg, qui a une possession plot ancienne, était alors rille impériale.
c^onici eiasdem «c || desie beatissimi liila j| rii. vigilia assQptio- || nis béate marie An || no dni M. cccc. Ixxix || Inquoequidë libro |! multa quamplurima cd II tinentur utilia. que || studédo percipi po- || terint. quamobrem sum |! mopere rehemétique a jj nimo Idagamîni ea j| que hoc in libro conti || nentur. || Amen.
In-4^ gothique à longues lignes de 31 à la page, 322 ff . sans chiffres, signatures Ai-xii, 2^ alphabet. Initiales peintes en rouge. Justification très régulière ; caractères bien gravés, njais rendus parfois un peu pâteux au tirage.
Le papier a pour filigrane un quadrupède cornu et à pied fourchu qui peut ressembler à un bœuf (1).
L'exemplaire de la bibliothèque publique de Poitiers que nous décrivons est semblable à celui de la bibliothèque Sainte- Geneviève décrit par Brunet (2), avec cette seule différence que dans ce dernier la table et la souscription qui la suit sont placées aa commencement du volume.
Cet ouvrage^ si précieux pour Thistoire de notre Imprimerie poitevine, mérite d'arrêter quelque temps notre attention. C'est une chronique qui commence à la création du monde et se poursuil jusqu'au pontificat du pape Martin V^ qui mourut en 143L On l'avait jusqu'à ces derniers temps attribué à Landolphe de Colonne^ dit le Sagace, chanoine de Chartres, qui vivait au commencement du xiv^ siècle et a composé plusieurs autres traités ; mais un examen plus attentif a démontré que l'auteur anonyme du Breviarium hislorîale s'était seulement inspiré du Breviarium hisloriarum de Landolphe. Il a été écrit par un Français résidant à Rome en 1428, et M. Léopold Delisle a prouvé, avec une précision rigoureuse, que son achèvement datait de la fin de cette année ou des premiers mois de l'année suivante (3). On connaît huit
(\) Nous aTons retrouTé ce filigrane, mais d*un dessin plus incorrect, dans le papier des registres capitulaires de Saint-Hilaire à la même époque. On sait que le chapitre possédait les moulins à papiers de Pont-Âchard bâtis sur la BoiTre. Jean Citoys, papetier, en était le fermier de 1475 à 1479 ; il fut remplacé pour une même période de quatre ans par Lucien Barjot, aussi papetier. (ArehiTes de la Vienne, Reg, capit., O 526.)
(2) Mûnuel du librûire, 5* édit., tome !•', col. 1247.
(3) Biblioth. de VEcolê de$ Charlei, X. XLVi, ann. 1885, p. 649.
manuscrits de cet ouvrage/ dont quatre à la Bibliothèque nationale , deux au Vatican » un à Genève et un autre a la Bibliothèque de Poitiers.
La souscription de notre incunable indique de la façon la plus positive le lieu et la date de son impression. C'est auprès de la basilique de Saint-Hilaire-le-Grand , dans la maison d'un chanoine du chapitre » que ce travail fut accompli et achevé le 14 août 1479. Cette trop courte mention laisse cependant planer sur les origines de notre Imprimerie poitevine des obscurités qui ne sont pas encore dissipées. Quel est le chanoine qui eut la gloire d'introduire . à Poitiers la découverte qu'on qualifiait alors de merveilleuse ? Quel est l'ouvrier qui sût , avec un matériel nécessairement fort restreint, exécuter si habilement ce beau travail ?
En l'absence d'un document qui jusqu'à présent ne s'est pas produit, nous n'avons pour nous guider dans la recherche de notre chanoine que la qualification qui lui est donnée par la souscription du livre, in domo cujusdem viri illualrissimi canonici ejtisdem ecclesie. C'est peu, car Tépithète laudative dUUustrissimns peut s'appliquer à plusieurs membres du chapitre qui était alors composé d'hommes distingués par leur naissance et par leur haute situation. En tout cas, notre anonyme n'était pas un homme obscur et sans relief (1); ce n'était pas non plus un haut dignitaire de la compagnie, car il semble qu'on n'eût pas manqué de rappeler son titre.
Dans son cours suc l'histoire du Poitou, professé en 1888 à la Faculté des lettres, notre ami, M. Alfred Richard, archiviste de la Vienne, s'est occupé en passant du Breoiarium hisioriale et s'est demandé quel pouvait être le chanoine dans la maison duquel il avait été imprimé. A défaut d'autres renseignements , il s'est arrêté aux noms de Simon Hennequin , Bertrand de Brossa et Pierre de Sacierge, que nous allons successivement passer en revue.
Simon Hennequin appartenait à une importante famille
(I) Â cette époque, un homme de condition moyenne eût été Traisemblv blement désigné comme venera6t{ts, ducreiuê magister.
do Paris y qui occupait de hauts emplois. Il était lui-même conseiller au Parlement en même temps que chanoine de Saint- Hilaire, et au chapitre général tenu le 28 juin 1479, il était dispensé de la résidence pour suivre au Parlement les affaires dudit chapitre. Il ne reparait à Poitiers que le 4 octobre suivant pour toucher son émolument (1).
Bertrand de Brossa^ chantre du chapitre, était conseiller du roi et maître des requêtes de son hôtel. A la même date du 28 juin« il était à Paris comme Simon Hennequin, et dispensé aussi de la résidence, comme étant chargé des affaires du chapitre auprès de la personne du roi. Il ne revint pas de longtemps à Poitiers et, par une lettre datée de Saint-Epain le 23 octobre 1479 , le roi Louis XI informait le chapitre qu'il avait envoyé son maître des requêtes en ambassade près des seigneurs de la haute ligue d'Allemagne, et le requérait de vouloir bien lui garder ses droits comme s'il résidait (2).
Nous croyons donc devoir éliminer ces deux personnages, tout illustrifisimi qu'ils soient. Nous savons bien que le Brevia* vium eût pu être imprimé en leur absence ; mais quand un généreux Mécène poussait Tamour de Timprimerie jusqu'à installer un atelier dans sa maison, ne semble-t-il pas probable que ce fût pour se pénétrer des secrets de cet art nouveau dont le monde savant était tout ému et pour jouir par ses yeux de toutes les phases du travail.
Nos préférences seraient plutôt pour Pierre de Sacierge et nous allons essayer de les justifier. Malheureusement les r^istres capitulaires ne nous viennent point en aide, et s'ils ne constatent pas clairement son absence comme pour Simon Hennequin et Bertrand de Brossa, du moins ils sont muets sur son compte pendant Tannée 1479, jusqu'au 30 janvier de l'année suivante où il est parlé de son procès avec un de ses confrères , Michel de Bouhain, au sujet d'un canonicat et d'une prébende qu'ils se disputaient. 11 est bien certain cependant qu'il avait son habitation à Poitiers. Il avait été reçu chanoine le 9 juillet 1478
(1) Arcb. de la Vienne, G 526, Reg. capUul,
(2) Arcb. de la Vienne, ibid.
en se faisant représenter par un mandataire , ce qui prouve son eloignement à cette date.
Toujours est-il qu'homme illustre, il Tétait autant que quiconque parmi ses confrères. En Tannée qui nous occupe, il avait déjà, entre autres dignités, la charge de procureur général du roi en son Grand Conseil. Issu d'une famille noble et riche du haut Poitou , il fut, grâce à la faveur de Louis XI , pourvu de nombreux bénéfices et d'emplois bien rétribués (1). Cette faveur qu'il devait , au dire de ses détracteurs , à son rôle complaisant dans le procès de l'abbé de Saint-Jean-d'Angély , accusé de Tempoisonnement du duc de Guyenne en 1472 , lui fut continuée par les rois suivants. Nommé évêque de Luçon en 1494 , il ne résida guère dans sa ville épiscopale ; il habitait ordinairement le château des évéques aux Moutiers-sur-le- Lay (2) , et aussi Poitiers où il mourut le 9 septembre 1514. Ami des lettres et des arts, il appela à sa résidence des Moutierssur-le-Lay un libraire, Jean Clemenceau, le premier dont Tétablissement soit connu en bas Poitou (3). A Poitiers il bâtit la maison abbatiale de Notre-Dame- la-Grande, le sous-doyenné de Saint-Hilaire, et fonda le collège de Géléasis où il fût enterré.
Tout cela prouve-t-il que Pierre de Sacierge ait fait imprimer
(i) Il était Gis d'Etienne de Sacierge et de Jeanne Régnaud de la Morinière. Il fut protonotaire du Saint-Siège, chanoine de Saint-Pierre, prieur de Château- Larcher, sous-doyen de Sainl-Hilaire en 1)8*2, abbé de Nolre-Dame-la-Grande en 1483 1 devint chancelier de Milan pour Louis XII en 1499 et maître des requêtes ordinaires de son hôtel.
Pour plus de détails, consulter ïlli/itoire des évéques de Luçon, par M. de la Fontenelle, et les Mém. de la Soc. des Antiq. de l'Ouest, t. xxill, p. 346-347, et t. xxxrx, p. 135.
(2) Commune du canton de Marcuil (Vendée).
(3) Jean Clemenceau est cité par M. de la Fontenelle à la date du 5 février 1510. M. B. Fillon parle aussi de lui dans une note de Poitou et Vendée, article de TËglise réformée de Fontenay, t. i<', p. 41, et le donne comme imprimeur et libraire. « Imprimeur » est bien hardi ! D*après une pièce des Archives nat. (JJ. 230, n® 124. fol. 65), nous pouvons faire remonter l'établissement de Clemenceau aux Moutiers-sur-le-Lay jusqu'au l»' mai 1498. Ce sont des lettres de rémission , du mois de juillet suivant, accordées par le roi à André Perret , détenu pour avoir tué « ung nommé Dominique, serviteur à marier de Jean Clemenceau , libraire ». La maison de ce dernier était située « entre la porte du cbasteau dudit lieu des Moutiers et le chemin par lequel on Ta au cymetiere d'icelluy lieu ».
dans sa maison le vénérable incunable ? Assurément non ; mais nous parcourons le champ des hypothèses, et si l'on admet que pour se livrer à cette fantaisie de grand seigneur , il faut avoir une haute situation , une grande fortune , le goût des lettres et l'amour de la nouveauté, nul n'aurait plus de titres que lui pour être considéré, jusqu'à plus ample informé, comme l'inspirateur du prototjrpe de la typographie poitevine. Néanmoins toutes ces présomptions ne dissipent pas nos incertitudes, et nous croyons utile de donner les noms des chanoines qui assistaient au chapitre général tenu le S8 juin 1479 , le plus voisin de la date de l'apparition du livre. Ce sont Ytier Durand , Pierre de Morry, Enguerrand de Bouhain, écolâtre, Michel Claveurier, sous-K^hantre, Jean Le Comte (Comitis)^ Hélye Payen, Ytier Demorry, hebdomadier, Pierre d'Aubanie, Julien Autier, Jean Chalar (Chaslaru) ^ hebdomadiers , Jean Regnault, Jean de Conzay, Jacques Boilesve, Louis Prat, Robertus de Domo^ Pierre Fuzeau , Mathurin Choizy , Guillaume David , chanoines prébendes, et Guillaume Mosnier. C'est peut-être parmi eux que se dissimule le personnage que nous recherchons si avidement.
Pour le moment nous laissons de côté la personnalité de l'artisan qui exécuta le travail. Nous reviendrons bientôt sur cette intéressante question , mais nous ne quitterons pas la maison du chanoine sans faire encore quelques observations. Nous remarquerons tout d'abord qu'à Poitiers comme dans plusieurs autres villes l'établissement d'un atelier typographique est dû à une initiative particulière, sans le concours d'une corporation ou d'une autorité reconnue, et comme sur beaucoup d'autres points de la France, cette initiative vient d'un haut dignitaire de l'Église. Poitiers avait pourtant à cette époque une Université florissante qui attirait un grand nombre d'élèves autour de savants professeurs. Elle comptait parmi ses suppôts copistes, enlumineurs, relieurs, libraires, tous ceux en un mot que leur profession rattachait à l'industrie du livre , et elle devait bientôt y comprendre également les imprimeurs. Le Breoiarium historiale a bien été imprimé dans la ville de Poitiers , c'est entendu ; toutefois il l'a été auprès de l'église
de Saint-Hilaire, c'est-à-dire dans l'enceinte du bourg, circonscription indépendante qui, tout en faisant partie de la ville, était soumise à la juridiction exclusive du chapitre. L'abbaye royale de Saint-Hilaire-le-Grand, en vertu d'anciens privilèges, relevait au temporel directement du roi, comme au spirituel elle relevait directement du Saint-Siège ; aux limites de son domaine s'arrêtait l'autorité du maire de la ville et celle de l'Université. Celle-ci n'avait donc rien à voir dans l'impression d'un livre faite prope sanctum Hilarium. Y aurait-il dans cette Indication si bien définie quelque reflet d'un mauvais vouloir possible de l'Université contre l'invention nouvelle et des raisons qui auraient décidé du lieu de l'impression ?
Le commencement de l'année 1481 vit paraître un second livre imprimé à Poitiers. C'est TExpositio super toto psalterio, de Jean de Torquemada {de Turrecremata). Voici sa description d'après l'exemplaire de la Bibliothèque nationale.
Le volume semble n'avoir pas eu de titre, car le 1*' feuillet porte la signature Ai. Il commence par une épître dédicatoire : Beatissimo patri et clementissimo domino pio secundo pontifici maximo. Johannes de turrecremata sabinesis épiscopus...y qui contient trois pages.
Au numéro du feuillet Aiii, commence le texte avec ce titre :
Psalmus primas in quo descri- || bitur processus in beàtudinê.
Souscription : Reverendissimi cardinalis tituli sancti sixli domini iohâ || nis de Turre cremata expositio breuis et vtilis super loto psal || terio In burgo sanctissimi bilarii maioris pictavis impressa. [] Anno dni M. cccc. Ixxx. xiii Kl. marcii féliciter est consûmata. — Cette date équivaut au 17 février 1481 (nouv. st.}.
In-fol. de 167 ff. utiles, sans chiffres, signât. Ai-Xiii, caract. goth. Les initiales sont peintes en rouge. Les lignes sont de 35 à là page. La justification est très régulière. Les caractères sont ceux qui ont servi à l'impression du Breoiarium historiale. Les cahiers sont de 4 feuilles, sauf le premier qui est de 5, et le dernier qui est de 3 ; le dernier feuillet doit être blanc. Le
papier» blanc, épais et solide, porte pour filigrane dans les cahiers de la première moitié du volume^ le quadrupède à tête de bœuf, et dans la seconde moitié un raisin.
Décrit par Panzer (1) , qui le dit in-4** ; par Hain (2) , qui ne Tavait pas vu, et par Brunet.
Ainsi, dix-huit mois après la production du Breviarium historiale , un nouveau volume sortait de la presse établie dans le bourg de Saint-Hilaire-le-Grand. Le colophon ne dit pas si cette presse fonctionnait encore dans la maison du chanoine illustrissime ou dans une maison voisine. Nous devons nous résoudre à l'ignorer, tout en remarquant qu'elle restait encore en dehors du contrôle de TUniversité. Par la nature des quelques volumes qu'elle a encore produits à notre connaissance, nous sommes porté à penser que l'imprimeur, son premier essai ayant réussi , avait bientôt renoncé à l'hospitalité de son protecteur pour s'établir à sa guise et accepter d'autres commandes. Le Coutumier du Poitou dont nous parlerons tout-à4'heure est de 1486. Il est peu probable que le chanoine, après sa curiosité satisfaite , ait consenti à abriter pendant huit années, dans sa maison, un atelier typographique.
Les deux livres que nous venons d'étudier ont une date certaine. Celui que nous allons citer ne nous donne ni date ni lieu d'impression ; nous n'hésitons pas cependant à le classer parmi les incunables poitevins. C'est le Missale diocesis Pictavensis, dont un exemplaire unique appartient à la bibliothèque du grand séminaire de Poitiers; il est le plus ancien monument imprimé de la liturgie poitevine qui ait été conservé. Il n'a , dans son état actuel , ni titre ni calendrier et commence par ces mots : in ngIe sacte et iNDivmuE triII
NITATIS PRIS ET FILII ET SPS SANCTI.||lNCIPIT MISSALE DIOCESIS PICT.:. GREGORIUS PSUL MERITIS ET||nOMINE DIGNUS UNDE GB-||
(1) Annulez typographici, t. ii.
(2) Reperhr. bibliogr., n« 15,702.
NUS DUXIT SUMMÛ COKâciûtT HONO||ttfiM RËNOVAVrt MbNUlilBTA
patrÛII PRiORcrm tunc copoôûrr hÛc libellÛ|| musice artis
SGOLE CANTORU ANNl|| CtRCULO EYA DtC DNO. INTROITUS.
In-fol. goth. à 2 colonnes de 38 lignes chacune. Les initiales laissées en blanc ont été peintes à la main, en couleur rouge et bleue. Le chant noté non plus n'est pas imprimé. Les rubriques en noir sont soulignées seulement de rouge ; elles sont du même caractère que les titres des offices, les oraisons, les épltres, etc. ; mais les introits, les graduels, les traits, les offertoires et les communions sont en caractères plus fins. Le canon de la messe ne diffère point des oraisons. C'est du reste une. copie généralement fidèle du Missel manuscrit n^ 43 de la bibliothèque de la ville de Poitiers.
Dans sa première partie , ce volume comprend le Propre du temps et contient cxv ff. chiff., un feuillet chiffré par erreur cv, plus 8 ff . non chiff. Une deuxième partie se compose de Ixxxiv ff. chiff., non compris celui ou ceux de la fin qui sont déchirés. On lit au recto du l*** feuillet : Incipit commune sanctor. , et au recto du feuillet Iv : Sequuntur misse générales. Les signatures se suivent régulièrement pour tout le volume et sont ai-eiiii.
Le papier , très épais , a pour filigrane un écu à une fleur de lis, au lambel de trois pendants, portant une croix de la passion (1).
Ce livre de haute valeur est recouvert d'une reliure du xvii^ siècle , en veau noir , très simple , ornée seulement sur les plats d'un encadrement de filets à froid et du fer de l'ancienne bibliothèque des Augustins de Poitiers. Les premiers et derniers feuillets paraissent avoir déjà souffert des injures du temps avant cette protection.
M. l'abbé Cousseau, qui l'avait étudié au point de vue liturgique (2) , lui trouvait les plus grands rapports avec le Breviarium historiale. Nous avons nous-méme comparé minu-
(i) Midoux et MTatton, Elude zut Ub filigraneê.»., n« 276. — Le mdme filigrane se Toit aussi dans le papier des registres capitulaires de Saiiit<-Hilaire de 1480.
(S) Mim. de la Soc. des Anîiq. de VOuéit, 1. 1, |^. 261.
tieosement les deux volumes, et nous pouvons affirmer qu*îls ont été imprimés avec des caractères fondus dans les mêmes matrices.
Nous puisons dans un document contemporain un renseignement qui fournit une date extrême pour l'impression du Missel poitevin. Par son testament, en date du 15 septembre 1488 (1), Guillaume Mosnyer, maître es arts et chanoine de Saint-Hilaire, donne aux chapelains de cette église « ung messel d'impression en parchemyn à Tusage de Poictiers. »
Le Poitou, pays de droit coutumier, était régi par d'antiques usages dont il n'existait pas primitivement de texte officiel. En 1453, l'ordonnance de Montils-les-Tours, datée du mois d'avril avant Pâques, prescrivit la rédaction et la publication des Coutumes dans tout le royaume , mais elle ne fut pas exécutée. En 1514 , une nouvelle tentative fut plus heureuse et aboutit à la rédaction de la Coutume du Poitou en 381 articles. Il y eut enfin, en 1559, une nouvelle réformation qui porta à 445 le nombre des articles et fut définitive. Mais il existait auparavant d'anciennes compilations manuscrites sur la Coutume, dues à des jurisconsultes. La plus ancienne de ces compilations dont on ait connaissance fut écrite en 1372 par Jean Mignot, assesseur du Poitou; elle a été perdue pendant la Révolution. En 1417, des légistes du pays de Gâtine, tous jurés et avocats^ s'assemblèrent à Parthenay sous la présidence de Jean de l'Aubertière, bailli dudit pays, et rédigèrent par écrit les Coutumes du Poitou. C'est ce texte, encore dépourvu de la sanction royale, qui, remanié et complété par Louis Prévost et aullres bons praticiens, fut d'abord imprimé en attendant la réformation de 1514.
Le plus ancien de ces Coutumiers parait être celui cité par Brunet (2)^ sans lieu ni date ^ petit in-4^ goth. qui se termine
(f) Areb.de la Vienne, G; i,(H7.
(2) Jlfan. du libraire, t. il, ool. 384.
par une ordonnance datée de Clery au mois de juillet 1482, par une table et par une marque reproduite comme inconnue dans les Marques typographiques de Silvestre (n** 240).; nous y reviendrons plus loin. Brunet suppose que l'impression de cette Coutume n'est pas de beaucoup postérieure à la date de 1482 rapportée ci-dessus. Mais malgré l'intérêt tout local du sujet, malgré le grand M que Ton croit reconnaître dans la marque typographique et qui a fait songer aux Marnef, il serait téméraire d'attribuer cette impression à une presse poitevine ; au premier coup d'œil on voit que ses caractères ont une tout autre origine. Ce n'est qu'un peu plus tard que nous voyons apparaître avec certitude un Coutumier de Poitou, imprimé à Poitiers.
de Poitou. Au bas du dernier feuillet chiffré) :
Cy fînist le coustumier de poictou imprime a poictiers. || et. correct par maistre loys preuost licencie en loix et par plu || sieurs aultres bons praticiens de ladicte yille de poictiers.:. Lan de grâce mil quatre cens quatre yingts et six.
In-fol. goth. à longues lignes de Ixxxxvi fE. chiff., signés ai-miiii, et de 24 antres fi. non chifi. , signés Ai-Cv. Il y a des erreurs multipliées dans les chiffres des feuillets de la première partie , et bien que le dernier feuillet porte Ixxxxviii » il n'y en a en réalité que 96. Volume tout entier imprimé en noir, sans lettres ornées ou peintes, avec les caractères de Vlncipit et de la souscription du Breoiarium historiale.
n n'y a pas de titre. Le texte de la Coutume commence sans aucun préambule dès le haut du premier feuillet. 11 n'est pas divisé par articles, mais seulement en cinq livres, Le segond Uurey Le tiers liure^ Le quart liure^ Le quint Hure. Quoique tout l'ouvrage soit en français , le haut des pages porte en titre courant liber primus, liber secundus^ etc.
Après le texte de la Coutume et ce vers latin,
Finito libre sit laus et gloria Xpo (Ghristo)
sensuiuent les ordonances faictes aux grans iours de poictou tenuz le derrier tour du moys doctobre lan mil quatre cens
cinq (1), puis une épigramme de Nicolas Horius de Reims en vingt-deux vers latins (2), Nkholai Horii remensis ad librum de conaueiudinibus pictauorû epigrama^ et enfin la souscription que nous avons donnée plus haut.
La seconde partie (cahiers Ai-Cv) se compose du texte de l'ordonnance de Charles VII, datée de Montils-les-Tours au mois d'avril 1453 avant Pâques , de Tordonnance, datée aussi de Montils-les-Tours au mois d'avril 1454 après Pâques , sur la publicatio des abolicions et auctrois de Normandie^ de celle donnée à Cléry au mois de juillet 1482, prohibant la vente des blés en vert , et de la Table des chapitres de la Coutume sans renvois aux feuillets.
Les filigranes que nous avons relevés dans le papier du volume sont au nombre de quatre : un raisin dont la queue se contourne autour d'une crosse (3), un raisin plus petit, un lion couronné, et un écu à une fasce chargée de trois coquilles, accompagnée de deux cœurs en chef et un cœur en pointe, l'écu sommé d'une petite croix pommetée (4).
L'exemplaire de la ville de Poitiers est recouvert , dans les marges et entre les lignes, d'annotations manuscrites. Celui de la Bibliothèque de la Cour de cassation , en tout semblable au précédent, porte aussi de nombreuses annotations (5).
(1) Dans ses Annales d'Açut/aine, Jean Boucbet dit : « Et audit an mil quatre cent cinq , ledit roy Charles sixiesme fist tenir en la TÎlle de Poictiers par sa cour de Parlement les Grans jours de Poictou, où furent faites plusieurs belles ordonnances pour Tutilité dudit païs, lesquelles sont contenues à la fin du TÎeil Coustumier de Poictou >. Edition de Poitiers, 4644, p. 235.
{1) Cette pièce de Tcrs se trouye dans la plupart des yieilles éditions du Coutumîer, à commencer par la première que nous avons citée plus haut.
(3) Ce raisin est accosté des deux lettres J C (Jean Citoys?) ; on le retrouye aussi plus tard dans des actes ayec les lettres S L et J S, qui sont probablement les initiales des autres fabricants.
(4) Nous a? ons été tout surpris de reconnaître dans ces armes celles de la faniille Cœur, du Berry. Nicolas Cœur, frère du célèbre Jacques Cœur, argentier de Charles VII, fût nommé éféque de Luçon en 1441 et mourut en 1451.
f5) A lire sur cet exemplaire une notice de M. le président Nicias Gaillard, insérée dans la Rewie critique de législation et de jurisprudence, liyr. de mars et airil 1858, ayec tirage à part, et reproduite la même année dans les BulMins de la Soc. du Antiq. de VOuest.
L'exemplaire de la Bibliothèque nationale, qui est de toute fraîcheur, diffère des deux autres en ce qu'il débute par les trois cahiers signés Ai-Cv.
Ce Coutumier clôt la première série des incunables poitevins. Pendant plusieurs années le silence se fait^ soit que l'atelier typographique ait disparu, soit qu'aucun autre de ses produits ne soit parvenu jusqu'à nous. L'imprimeur, participant de l'humeur nomade de beaucoup de ses confrères, étsdt-il allé chercher fortune ailleurs ? Quel était d'abord le nom de cet imprimeur ? D'où venait-il ? A toutes ces questions nous n'avons hélas ! aucune réponse probante à faire. Quelques opinions ont été émises sur ces points demeurés mystérieux ; nous allons les exposer sans être à même d'en appuyer aucune d'un argument décisif.
Oq a pu supposer, non sans quelque vraisemblance, qu'un étranger venu de loin, en quête de travail et d'argent, aurait apporté sa presse à Poitiers et y aurait été retenu par un puissant patronage. Le cas n'aurait rien de singulier. A la fin du XV* siècle, l'Allemagne, berceau de l'imprimerie, envoyait en France nombre d'ouvriers qui ont marqué leur passage par d'intéressants monuments typographiques. Nous constatons bien nous-méme en 1479 la présence à Poitiers, dans le bourg de Saint-Hilaire, d'un ouvrier d'origine allemande, qui peutêtre n'était pas seul de sa nation ; c'était un nommé Lebrodeur, qui fut tué au mois de janvier de ladite année dans la rue du Mouton dépendant du bourg Saint-Hilaire (1). En suivant cette
(1) <i Predictus dominus subdecanus ex parte capituli fuit commissus et deputatus ad inquirendum et se informandum tam in burgo Sancti Hilarii et precipue in Tico intersignii Mutonis quam in parroebia beatissime Radegundis Pictavis de et super bonis lacultatibus cujusdam hominis nuncupati galUce Lebrodeur de partibus Aimante oriundi nuperrime in dicto loco seu yico Mutonis per quemdam marescalium interfectî seu occisi, et ad reiïerendum capilulo. » (Archives de la Vienne, G. 526. Reg. capUuL de Saint-Hilaire' le-Grand, f» 164, v«. Assemblée du mardi 26 janTier i478„^|e{u^^^2{f-)
Au-dessus de la porte de la maison n» 59 de la rue daîS^likSSm, on TOit encore une ancienne pierre sculptée représentant renseigne du Mouton,
piste, nous avons bien vu qu'un Pierre Le Brodeur, libraire à Paris, qui aurait pu être le fils ou le neveu de Tautre, faisait imprimer à Paris en 1518 , en société avec Jean de la Garde , Le Penser de royal mémoire^ de Guillaume Michel, dit de Tours (!)• Mais il peut n'y avoir là que des rapprochements fortuits et nous craindrions de nous égarer en échafaudant un système sur des indices aussi vagues.
Un moment, nous avons cru voir s'éclairer cette obscurité. La lumière venait de Bordeaux ; M. Ernest GauUieur^ archiviste de cette ville, avait découvert dans des minutes de notaire de curieux actes desquels il résulte qu'en 1486 un certain Michel Svierler avait tenté de fonder une imprimerie à Bordeaux, en société avec Naulot de Guiton qui était son bailleur de fonds. Par l'un de ces actes daté du 7 juin 1487, Michel Svierler reconnaît et confesse avoir reçu de Nolot de Guiton la somme de huit vingt francs bordelais, « de laquelle somme de huyt vings francs le dit maistre Micheau a dit et confessé qu'il avoit baillé
et paie à maistres Estienne Sauveteau et Guillaume (2),
imprimeurs à Poitiers, la somme de cent francs tournois, ainsi qu'il appert par cédules et quictances fêtes à causa de ung certain marché fait entre les dits imprimeurs et Micheau pour le nombre et quantité de sept centz bréviaires de l'ordre d'Aux (3), ainsi que du dit marché, entre eulx fait, appert par instrument receu par main de notaire,. ainsi qu'il dit (4). »
Il s'agissait de retrouver la trace de l'existence ou du passage à Poitiers d'Etienne Sauveteau ; s'il imprimait à Poitiers en 1487 , il est probable qu'il y imprimait aussi avant. Mais aucun témoignage manuscrit ou imprimé n'est venu confirmer la découverte de M. GaulUeur. D'autre part, le prétendu bréviaire d'Aucb est totalement inconnu ; le plus ancien bréviaire de ce diocèse dont il est fait mention est le Breviarium Auxitanum^
(1) BiblioUi. nat.. Réserve, Ye. 376.
(2) Ce nom est resté en blano dans l'acte.
(3) Auch, AuxoTum, Auxit&na, civit&s,
(4) Bmest Gaulliéur. L'Imprimerie à Bordeaux en 1496. Bordeaux, B. Forastié, 1669, m-8« de 44 p.
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imprimé à Auch même en 1533, et cité dans le catalogue de Baluze, II, n^ 9534. Notre défiance est donc mise en éveil, et nous sommes porté à partager Tavis de M. Jules Delpit (1) , qui considère Michel Svierler comme un aventurier, leurrant son créancier de Tespoir de bénéfices imaginaires et inventant de toutes pièces l'affaire des bréviaires d' Aux avec les fictif Etienne Sauveteau et Guillaume
Cherchons ailleurs.
Le premier imprimeur de Rennes fut Pierre BellescuUée qui, en 1485, imprima de compagnie avec Josses la Coutume de Bretagne, et seul, le Floret enfrancoys. Les auteurs de Vlmr primerie en Bretagne au xv* siècle (2) disent à ce sujet, p. 7A, que (( BellescuUée, travaillant à Rennes, prit Josses pour auxiliaire, comme plus tard il prit à Poitiers Bouyer, ainsi que le prouve le curieux fragment des Heures à l* usage d'Angers retrouvé par M. Léopold Delisle dans une ancienne reliure ». Dans une note (p. 17) de son étude si documentée sur les Origines de r Imprimerie à Albi (3), M. A. Claudin dit au contraire que « BellescuUée arrivait de Poitiers où il avait exercé son art conjointement avec Jean Bouyer, ainsi qu'on peut le voir d'après les Heures à l'usage d'Angers ». Nous avons le regret de ne pas être d'accord avec Térudit biblio* graphe, mais c'est à peine si nous osons faire remonter jusqu'aux environs de 1492 l'exercice, à Poitiers, de Jean Bouyer, l'associé de BellescuUée pour l'impression des Heures àf usage d'Angers. Comment conciUer que BeUescuUée ait imprimé avant 1485, & Poitiers, les Heures d'Angers, en 1485, à Rennes, la Coutume de Bretagne, puis en 1486, à Poitiers, le Coutumier de Poitou^ Si M. Claudin ne lui attribue pas le Coutumier de Poitou qui, comme nous l'avons dit, a été composé avec les caractères du Breoiarium historiale, alors BellescuUée n'est pas le prototypographe que nous cherchons, et U faudrait supposer, sur la
(1) Origine de l'Imprimerie en Guyenne. Bordeaux, E. ForasUé, 4869, in-8».
(2) Nantes, Société des Bibliophiles Bretons, 1878, in-8«.
(3) Paris, A. Claudin, 4880, in-8<>.
geule vue d'un livre sans date, rexistence dans notre ville d'une seconde imprimerie, bientôt abandonnée par Bellescullée pour aller travailler à Rennes, imprimerie qui n'aurait reparu qu'après plusieurs années d'interruption avec le nom de Bouyer et celui de Guillaume Boucbet, son nouvel associé.
Dans sa brochure sur les Débuts de l* Imprimerie à Orléans (1), M. L. Jarry parle du Manipulas curalorum , premier livre imprimé dans cette ville, en mars 1490 (v. st.), par Mathieu Vivian, et il consigne l'observation faite par le même M. A. Claudin , « lequel croit reconnaître dans ce livre un matériel usé , présentant une ressemblance frappante avec les types des premières impressions de Poitiers » . Serions-nous sur la voie ? Mathieu Vivian, avant de se fixer à Orléans, aurait-il eu un établissement antérieur à Poitiers? Quelques pages plus loin, M. Jarry nous fournissait une présomption de plus en ngus apprenant que le filigrane à l'écusson portant une fleur de lis surmontée d'un lambel à trois pendants , qui est l'écu du duché d'Orléans , était la marque spéciale , employée depuis le milieu du XV* siècle, des papiers dits d'Orléans, fabriqués à Meungsur-Loire. Or on se souvient que ce filigrane se trouve dans le papier du Missale diocesis Pictaoensis^ et cette circonstance semblait établir un rapprochement de plus avec Orléans ; on était ainsi amené à penser que Mathieu Vivian , ayant déjà des relations avec cette ville, y aurait fait ses commandes de papier. Malheureusement l'examen attentif des deux livres nous a fait reconnaître qu'ils n'ont pas été imprimés avec les mêmes caractères, ceux du Manipulus sont d'un œil plus fort que ceux de notre Missale; et de plus le filigrane à l'écu du duché d'Orléans se retrouve dans beaucoup de pièces des Archives de la Vienne, et notamment dans les registres capitulaires de Saint-Hilaire de 1477 , ce qui exclut l'idée d'une commande particulière faite par l'imprimeur du Missale.
Ainsi, de tous côtés nous viennent les hésitations et les doutes. Bibliographe et curieux, nous résumons l'état de la question, nous procédons à des éliminations , mais nous avouons en toute
(1) Orléans, H. Hçrlqtson, 1684, in-8« de 42 p.
humilité que nous n'apportons rien de plus dans le débat. Nous avons feuilleté beaucoup d'incunables , nous avons examiné avec soin tous les Jac-simile donnés par M. Thierry-Poux dans les belles planches de ses Premiers monuments de V Imprimerie en France ; plus d'une fois nous avons été arrêté par des ressemblances approximatives, mais nulle part nous n'avons rencontré de similitude parfaite avec les types qui ont servi à rimpression du Breviarium historiale et des autres livres du groupe poitevin. Un hasard heureux peut amener plus tard quelque révélation inattendue et déchirer le voile qui nous dérobe la vérité. Adhuc sub judice lis est.
Jean Bouyer et ses associés-
Jean Bouyer, croyons-nous, n'imprima jamais seul, mais toujours en société. Le premier de ses associés fut ce Pierre BellescuUée doAt nous avons déjà parlé. Celui-ci devait être d'origine poitevine (1) ; du moins il avait un frère qui s'appelait Jean et était curé de Chasseneuil, prés Poitiers, en 1481 , ainsi qu'on le voit par les titres du chapitre de Notre-Dame-la- Grande (2). Les titres de la cure de Chasseneuil nous apprennent que Jean BellescuUée était mort en 1482, laissant pour héritier son frère Pierre , et celui-ci , par un acte reçu en la cour de rOflfîcial de Poitiers le 26 janvier 1491 (v. st.), faisait un accord au sujet d'une rente de blé avec Pierre Audumeau , successeur du défunt Jean à la cure dudit Chasseneuil (3). L'acte n'indique pas la profession de Pierre BellescuUée, mais avec un nom aussi peu répandu dans la région , il ne peut y avoir de doute sur son identité. Pierre BellescuUée était donc présent à Poitiers au commencement de l'année 1492 (nouv. st.), et c'est vers cette
(1) Le nom de Belléculée est encore porté par des familles des euTirons de Niort.
(2) Ârch. de la Vienne, G. 1088.
(3)Ibid.pG. 9t8.
époque que nous plaçons rimpression du précieux volume que voici :
1. — (heures a l'usage d'angers.) Petit in-8® goth. sans chiflEres , mais avec signatures (!•' cahier non signé , 2* cahier , Kii , 3* cahier, h, 4^ cahier , K) , à 17 lignes aux pages pleines. Toutes les pages sont encadrées de gravures sur bois , représentant des fleurs , des oiseaux , des animaux , des personnages , des fleurs de lis. Les rubriques qui devaient être imprimées en rouge ont été laissées en blanc.
Il ne subsiste de ce livre que 32 feuillets qui sont conservés à la Bibliothèque nationale (Réserve, B. 23668). Pas de titre. Le recto du l^*" feuillet est occupé par les armes de France, et le verso par le Salve regina. L'indication des fêtes de chaque mois comprend 12 feuillets. Viennent ensuite l'évangile de saint Jean et des antiennes. Au bas de la première page du cahier K
(feuillet 25), on lit : Explicit ofïïcium béate marie Tirginis secundum usum ecclesie Andegavensis. Puis , une longue oraison pour la Vierge , et des antiennes ou oraisons pour saint Maurice, saint Maurille, saint René, maître Jean Michel, évêque d'Angers^ saint Licinius, etc. Le verso du 32* et dernier feuillet, encadré comme les autres^ porte la marque des imprimeurs, au-dessus de laquelle on lit Poictiers et au-dessous J. Bouyer et P. BellescuUée. Cette curieuse marque a été gravée dans la Bibliothè^ que de l'Ecole des Chartes^ année 1876, p. 68(1). Elle représente un écusson aux coins largement abattus soutenu par deux levrettes : en fasce, mi-parti au premier à trois écuelles, 2 et 1, et au deuxième à un bœuf couché, allusion transparente aux noms de BellescuUée et de Bouyer ; en chef, trois P rangés en fasce que nous ne nous expliquons pas ; en pointe, une croix à double croisillon surmontant un cercle divisé par des triangles, qui offre, dit-on, le triple symbole de TEternité, de la Trinité et de la Rédemption et qui était la marque employée par BellescuUée pour rimpression de la Coutume de Bretagne.
{{) Elle a aussi été publiée dans les Premiers monuments de l'Imprimerie en France au zv« siècle, par M. Tbierry-Poux.
Ces Heures dC Angers sont le seul livre imprimé en communauté par Jean Bouyer et Pierre BellescuUée ; celui-ci disparaît alors définitivement. L'association de Bouyer avec Guillaume Bouchot fut plus féconde ; mais avant de faire Ténumération des ouvrages sortis de leurs presses, nous devons rectifier une erreur qui s'est perpétuée jusqu'à nous.
Tous les bibliographes, tous ceux qui se sont occupés de l'histoire de l'Imprimerie mentionnent Jean Bouyer et Guillaume Bouchot comme ayant d'abord imprimé à Paris avant de s'établir à Poitiers. Les catalogues les plus modernes et les plus officiels de nos bibliothèques publiques ont accepté de confiance une opinion qui jusqu'à présent n'avait été contestée par personne. Or, il n'en est rien ; nous n'avons vu sur aucun livre l'adresse de nos deux imprimeurs à Paris. La vérité est que pendant les premières années de leur exercice ils ont imprimé pour des libraires de Paris, et qu'ils se sont contentés de mettre sur leurs œuvres la marque où étaient gravés leurs noms, sans nulle indication de ville. Ce n'est que plus tardivement que leurs noms et leur adresse à Poitiers figurent sur un feuillet du livre en dehors de leur marque. En cherchant à remonter à la source de cette erreur, nous sommes arrivé jusqu'à La Caille qui , dans son Histoire de l'Imprimerie publiée en 1689 , range Bouyer et Bouchot parmi les imprimeurs de Paris et s'exprime ainsi, page 68 : « Jean Bouyer et Guillaume Boucher imprimèrent pour Emglebert de Marnef Pétri Tatareti Expositio in Summulas Pétri Hispaniy in-quarto, en 1496. Ils avoient pour marque deux bœufs qui paissent (1), avec ces vers autour... (2). » En présence de cette marque qui porte pour
(1) Il 7 a là une petite inexactitude que nous relevons en passant : ce ne sont pas deux bœufs qui figurent au bas de la marque , mais un bœuf, allusion au nom de Bouyer, et un bouc, pour Bouchet. Voy. M&rques typogr&ph, de Silvestre, n» 160. Ces animaux n'ont du reste qu'une place bien secondaire dans la marque.
(2) Voici le quatrain :
En la parfin de leyrre lover Diev ChacTn de novs doit povr avoir sa grâce  Ivy dôcqs {doncqueê) povr ce q*il Ivy a plev Nous donner t£ps de ce ûdre et espace.
sujet principal non deux bœufs, mais les armes de France, en face de ce livre édité par un libraire parisien, nous comprenons bien que La Caille s'y soit mépris et ait cru avoir affaire à des imprimeurs de Paris. Mais nous ne pouvons partager son illusion qu'aucun fait ne justifie, et nous réclamons pour Poitiers toutes les impressions de Bouyer et de Bouchot. Nous donnons la liste de toutes celles que nous connaissons, en faisant observer que nous supprimons le nom de Paris pour celles dont nous empruntons la description à Panzer, Brunet ou autre.