LES DÉBUTS DE L'IMPRIMERIE
Les premiers incunables
Depuis que nous avons publié, dans la Revue poitevine et saintongcaise y notre étude sur les Débuts de V Imprimerie à Poitiers (1), de nouvelles découvertes se sont produites, nous avons fait nous-même de nouvelles recherches qui ne sont pas demeurées infructueuses, et nous sommes à même de présenter aujourd'hui des notes complémentaires qui grossissent singulièrement le faisceau de documents que nous avions déjà recueillis sur ce sujet. Le jour n'est pas encore complètement fait sur les temps héroïques de Tart typographique poitevin, mais une lueur d'heureux présage pointàThorizon et commence à dissiper les ombres.
On se souvient que le premier livre connu jusqu'à présent comme ayant été imprimé à Poitiers est le Breviarium hisloriale, sorti en 1479, la veille de l'Assomption, d'un atelier établi dans la maison d'un illustrissime chanoine de Saint- Hilaire-le-Grand. La date et le lieu de sa naissance sont bien autlientiquement constatés; mais voici que, malgré la régularité de son état civil, le vénérable incunable est menacé de perdre
(1) Livraisons des 15 mai, 45 juin et 45 juillet 1893. — 2« édition augm. Paris, Em. PauJ, L. Iluard et Guillemin, 1893^ in-8« de 70 pp. afcc Éacsimile dans le texte et 3 planches.
son droit d'aînesse et de se voir dépouillé, au profit de livres qui hier encore étaient inconnus, du rang glorieux de prototype de rimprimerie poitevine. Dans les derniers mois de Tannée 1893, paraissait le Catalogue ^des incunables de la bibliothèque publique de Besançon^ rédigé par le regretté Auguste Castan, et deux des articles de cette œuvre de haute science ont frappé tout particulièrement notre attention. Nous ne pouvons mieux faire que de les transcrire ici tout au long pour mettre le dossier sous les yeux du lecteur.
Le premier de ces volumes figure ainsi sous le n** 35 du Catalogue:
Albertus Trottus. Tractatus de horis canonicis. {Pic- *tavis?) — In-4^
Caract. identiques à ceux du corps supérieur employé pour le Breviarium historiale, imprimé à Poitiers en 1479 {Thierry-Roux, pi. xxvii. 7-8)! — Ce sont d'ailleurs, à quelques variantes près, les types de gros calibre de la Compilatio decretalium Gregorii IX, imprimée à Venise par Nicolas Jenson en 1475; l'origine des preqiiers caractères venus à Poitiers pourrait être supputée d'après ceUe remarque.
(F. 1, sign. a. i.) Jn nomine dni Araen. ||
Jncipit tabula coposita a dno Alberto || de ferrariis : iuris vtriusqae doctore de phi|lcetia: sup^r infra scripto opuscule de horis || canonicis: in modu qui sequitur. ||
(F. 36, V®, 1. 27.) ... in secala secuhrum. Amen. Finit féliciter. ||
Caract. goth. moy.; 36 ff. non chiff., 27 lignes long., sign. a-c (8 fî.), d (12 ff.).
Filigr.: Ecu écartelé d'une fleur de lys et d'un dauphin. — Tête de bœuf étriquée avec haste étoilée.
Art. 6 d'un recueil débutant par Consolatorium Johannis Nyder (1478).
Le deuxième volume est décrit sous le n^ 433 du Catalogue de là manière suivante :
Fabrica (Johannes de). De indulgentiis pro animabus in Purgatoi^'o {Pictaoisf). — Pet. in-4^
Caractères absolument identiques à ceux du Bremarium historiale, imprimé à Poitiers et daté du 14 août 1479, premier livre imprimé avec date dans
celte viJle. Le livret que nous allons décrire, débutant par une oo&sultatîon tbéologique donnée à Poitiers en 1476^ serait peut-être d'une date antérieure au Breviarium. (Voyez deux reproductions des types de ce dernier ouvrage dans Thierry-Poux, pi. xxvu, 7-8.).
(F. 1 .) ( ) Upposito quod papa aut sactus || elegitur : aut promotione clarus effîci- || tur. Syraachus
(F. 4, v°, 1. 12.) Hoc scripsit pro dubio quodam tollen- 1| do exbullis xantonen. idulgetia|irum doctor quidam theologas et profiïdM.s || magister Johannes de fabrica pic||tauis. M. cccc.lxxvi. U
( ) UOD aute papa indulgenti[]ain dare pro animabus in purgatorio || existetibus possit :
(F. 10, v**, 1. 30.) Opus magistri Nicholai richardi F theologia Il magistri faniosi super eadem buUa xanctonensi. • : • ||
(F. 11, r''.) s Equitur déclara^ qua dns noster fecit contra || aliquos maie sentientes
(F. 16, v°^ 1. 32.) Datu in amonensi (s/c). vi kàlendas
februarii |I Anno dni millio tricetesimo quadragesimo q?/mto. ||
Caract. gotb., pet., lignes de début en plus gros calibre; 16 ff. non cb., 33 lignes longues, signatures consistant en points (., :, ;• , : :). FUigr.: Bœuf passant. — Tête de bœuf surmontée d*une croix. Art. 4 d*un recueil débutant par le Consolatorium Joban. Nyder de 1488.
Nous voyons encore, d'après le n° 716 du Catalogue auquel nous faisons ces emprunts, que le recueil factice dont dépendent nos doux opuscules est recouvert d'une reliure du xv« siècle à ais de bois et provient du couvent des Cordeliersde Besançon, comme le prouve cette mention en écriture du xvu® siècle: « Ex libris fratrum minorum conventualium sancti Francisci conventus Bisunlini ».
Ainsi, d'après l'observation de M. Castan, ces deux impressions pourraient être rangées dans la première série de nos incunables poitevins et même être reportées avant le Breoiariiim hisloriale. Besançon est loin do Poitiers où nous écrivons, et nous avouons que nous n'avons pas encore vu ces deux livrets. La sagacité pénétrante de M. Castan nous inspire certes une grande confiance; nous n'en avons pas moins voulu, dans une circonstance aussi grave, nous entourer des rensei-
gnements les plus précis pour suppléer autant que possible à notre éloignemont, et nous avons rencontré dans le nouveau bibliothécaire, M. Viancin, le concours le plus éclairé et le plus obligeant. Grâce à lui, nous avons sous les yeux une photographie des caractères du De Indtilgentiis , que nous reproduisons dans une de nos planches, les calques des filigranes du papier des deux livrets, et nous avons fait avec ceux-ci une connaissance plus intime. Notre raisonnement y gagnera en solidité.
Si nous étudions d'abord les filigranes, nous ne les reconnaissons pas pour ceux des autres incunables poitevins. Le bœuf passant du De Indulgentiis se rapproche bien du bœuf du Breciarium historiale, mais ce n'est pas tout à fait le mén:e dessin ; dans le premier, la tête est vue de face tandis que dans le second elle se présente de profil. La tête de bœuf surmontée d'une croix, Técu écartelé d'une fleur de lis et d'un dauphin, la tête de bœuf étriquée avec haste étoilée font absolument défaut dans les livres d'origine poitevine que nous avons déjà cités. Eh bien, nous ne tirerons aucune conséquence de ce fait, et puisque l'occasion s'en présente, nous allons nous en expliquer d'une façon générale.
Selon nous, dans l'étude des incunables, il n'y a pas lieu d'attacher trop d'importance à l'examen des filigranes du papier. Que l'existence de la même marque dans deux livres différents soit un témoignage de plus ii invoquer pour prouver leur communauté d'origine, nous l'admettons volontieis, mais il ne faut pas aller plus loin et voir une preuve contraire quand celte identité n'existe pas. Les filigranes n'étaient pas au XV® siècle des marques de fabrique dans le sens absolu que nous donnons aujourd'hui à ce mot, ils étaient plutôt, pour la généralité des cas, des signes traditionnels dans le métier, indiquant la qualité de la marchandise ])lutot que sa provenance et employés dans nombre d'usines diverses. Qui oserait soutenir que le pot, la fleur de lis ou le raisin était la propriété exclusive de tel ou tel établissement industriel? Nous allons plus loin et nous prétendons que des papeteries changeaient souvent
leurs filigranes (1) et que dans celles qui les conservaient les types s'altéraient proniptement. Dans la forme où s'épanche la pâte encore liquide du papier, la figure en fil de laiton qui produit le filigrane est soudée par dessus les vergeures et les pontuseaux et elle est supprimée ou remplacée sans difficulté par une autre qui n'est pas nécessairement sa copie fidèle. Ainsi s'explique la multiplicité des filigranes que Ton relève à toutes les époques et qu'à part quelques exceptions, il est presque impossible de classer. Et pour en revenir à nos volumes poitevins, on a pu remarquer par les descriptions que nous avons données des quatre incunables imprimés de 1479 à 1486 qu'il chacun d'eux correspond l'appaiûtion d'un nouveau filigrane.
En somme, si nous étions à court d'arguments, nous verrions volontiers dans le bœuf passant du De Indulgentus le type du bœuf du Breoiariuni historiale; le bœuf, le raisin et le lion couronné paraissent avoir été à cette époque les marques des moulins de Pont-Achard, à en juger par la fréquence avec laquelle on les rencontre dans les papiers des archives de Saint- Ililaire. Mais nous n'avons pas besoin de ce secours et nous avons dans les caractères typographiques un témoignage autrement éloquent. L'œil exercé do M. Castan ne s'y est point nïépris ; les ciu\ictères des deux livrets de Besançon sont bien ceux qui ont servi à l'impression du Breviarium historiale. Et pourtant, avant de formuler cette conclusion, nous nous sommes montré exigeant. Si nous n'avions eu devant nous que le Tructatus de lioris canonicis^ nous aurions éprouvé certains soru|)ulos ; de tous temps, en effet, des cai'actères fondus dans les niômos matrices ont été susceptibles de se retrouver chez des imprimeurs différents et à des distances très éloignées. M. Ca.stan en fournit lui-môme un exemple en reconnaissant dans cet opuscule, n à queUpies variantes près », les types de la Co/ttpilatio dcci'ctalinm imprimée a Venise par Nicolas Jenson. Mais la réunion dans le De Indulgentiis des deux corps de
(I) De nos jours, certaines papeteries changent systématiquement leurs filigranes tous les ans.
lettres qui se retrouvent également dans le Breviarium histo* riale (1) lève tous les doutes, et nous croyons fermement que ces deux impressions sortent du même atelier.
Il nous reste à étudier dans quelles conditions les deux livrets de la bibliothèque de Besançon auraient été imprimés à Poitiers et quelle date on peut leur assigner. C'est ce que nous allons entreprendre.
L'opuscule sur les Heures canoniales, d'Albert Trottus de Ferrare, n'a, que nous sachions, aucun lien avec le Poitou. Il n'a dû être imprimé dans notre ville que comme tout ouvrage quelconque, jouissant de la faveur du public et d'un débit assuré. Hain, dans son Répertoire bibliographique^ en cite une quinzaine d'éditions, sans y comprendre la nôtre (2). Celle-ci a-t-elle précédé le Breviarium ou lui est-elle postérieure? Aucune circonstance ne nous l'indique, et forcément nous devons rester très réservé à cet égard.
Nous aurons plus de hardiesse avec le De Indulgentiis , de Jean de Fabrica^ parce que nous sommes mieux armé. En premier lieu, nous compléterons sur quelques points, d'après les communications de M. Vianciu, la description, trop compendieuse à notre gré, donnée par M, Castan.
Le volume n'a pas de titre. Le texte de Jean de Fabrica, qui commence sans préambule au V^ feuillet, se termine au f*'4, v°, par les mots : Hoc scripsit pro dubio quodatn (3)... Il est immédiatement suivi, sur la ménje page, du texte de Nicolas Richard, qui se termine au bas du f° 10, v*', par les mots: Opus magistri Nlckolai richardi... Au haut du f. 11 , r^: Sequitur
(1) Voir nos planches. Au premier coup-d'œil les mêmes caractères ne paraîtront pas toujours d'égale force si la composition n*a pas la même justiiication et les mêmes interlignes. Pour bien s assurer Je IMdentilé de nos caractères, il faut, à laide de la loupe et du compas, comparer et mesurer chaque lettre.
1^) Nous avons consulté les deux éditions sans date, que possède la bibliothèque Sainte-Geneviève à Paris /Œ, n*»» 490 et 723) ; elles paraissent eonslituécs comme celle de la bibliothèque de Besançon, mais ne peuvent être confondues avec elle.
(3) Dans ces extraits nous supprimons les abréviations.
declaratlo quam dominus noster fccit contra aliquos maie sentientes de atictorUate sedis super indidgenda coucessa pro aniniabus purgatorii in faoorem ecclesie Xanctonensis. Elle finit au f"" 12, v^, par cette formule : ExpedictafuU dicta declaratio rome apud sanctum petrum anno incarnationis dominice. AI.cccc.Lcxoii. quinto kalendas decembris ponti/icaius doniini nostri anno septimo. Ensuite on lit sur la même page : Sequitur clausida principalis magne per quam dominus noster concedit indulgentiam plenariam aniniabus in purgatorio eœislenùibus. Il est dit dans cette pièce que la bulle lancée en 1476, n'ayant pu être exécutée, est de nouveau prorogée par le pape. Puis, au f*' 13, v**: Transsumpta dictarum bullarum démentis sexli in Auinione reperiuntur in ciuitate viennensi apud dominos de ecclesia. Item pictauensi in ecclesia sancti Hilarii maioris. Et in ecclesia lucionensi. quividit tcstimonium per/iibet. — Sequitur ténor bulle extractus a thesauro ecclesie beati hilarii maioris pictauensis et in thesauro lucionensi {!),.. Même page, 13 lignes plus bas: Clemens papa episcopus serous servorum dei ad memoriam reducendo casum... F® 15, r°: Clemens episcopus serous seroorum dei de consensu suorumfratrum cardinalium gerens claoes... Et au f*' IG, V?, fin de notre texte, comme Ta donné M. Castan : Datum in amonensi. vi kalendas februarii anno domini millesimo tricentesimo quadragesimo quinto. Mais ne doit-on pas lire Datum in aoinionensi an lieu de in amonensi, dont le sens nous échappe, et quii parait être la faute ii*un copiste ou de l'injprimeur?
Nous retenons tout d'abord la date de la Déclaration papale, qui est du 28 novembre 1477; elle prouve surabondamment que Timprcssion du livre qui la reproduit n'a pas eu lieu auparavant, et nous ne nous avançons pas beaucoup en prétendant que ce livre n'a pu sortir de la presse qu'au commencement de l'année suivante au plus tôt, c'est déjà un point acquis ; passons maintenant à \m autre.
Le sujet que Jean de Fabrica traitait dans son petit ouvrage
(1) Et non leccion., comme le dit Ilain dans son n° G881.
passionnait en ce temps les esprits et devait au siècle suivant aboutir à la Réforn:e prêcbée par Luther. Les indulgences considérables rjuc le pape Sixte IV accorda par une bulle datée de Narni le 3 août 1476 à ceux qui contribueraient par leurs aumônes à la réparation de la cathédrale de Saintes (1) apportèrent un nouvel aliment à la querelle; elles parurent excessives à plusieurs théologiens. C'est alors que Jean de Fabrica,soutenant les droits du Saint-Siège, écrivit à Poitiers sa consultation, qui est donnée avec la date de 1476 (2). Nicolas Richard, professeur de théologie séculier et en même temps recteur de rUniversité de Poitiers, intervint dans la question et donna son avis dans le mémo sens. On chercha des précédents, on exhuma d'anciens actes , le chapitre de Saint-Hilaire (3), à la sollicitation de Jean de Fabrica, tira de son trésor la bulle donnée par Clément VI le sixième jour avant les calendes de février (27 janvier) 1345, dont il était opportun d'invoquer lautorité, et du tout naquit le petit recueil qui nous offre aujourd'hui un si vif intérêt à un point de vue tout différent. Ce n'est pas cependant la première édition du De IiidaUjentiis que nous avons devant nous , et Hain dont on connait l'exac-
(1) Celte bulle a été publiée par M. Louis Audiat, d'après un vidimus du ib mars 1477, dans les Archives historiques de la Saintonge et de l'Aunis, tome X, pp. 57-67. Nous avons cité dans notre première étude (2« édition) des Lettres d'indulgence accordées en vertu de celte bulle, qui furent imprimées par Jean Bouyer et Guillaume Bouchet.
(2) Fabricius, dans sa Bibliotheca. latina mediœ et infimœ œtatis, dit qu'il existait un manuscrit du traité de Jean de Fibrica à la bibliothèque de Quedlinburg (Saxe). ^
(3) Le chapitre de Saint-Hilaire avait lui-môme un grave intérêt dans cette querelle, car son église jouissait de graydes indulgences qui lui avaient été octroyées par les papes. Une bulle d'Eugène IV, datée du 31 mars 143*2 et renouvelant celle du pape Clément VII donnée à Ponl-de-Sorgues le 7 août 1382, accordait à ceux qui visiteraient l'église de Saint-Hilaire la veille et le jour de la Translation de ce saint ('26 juin) et lui feraient des aumônes , les mêmes indulgences qu'à ceux qui, à Rome, visitaient à certains jours la basilique de Saint-Pierre, l'église de Saint- Paul -hors-lcs-Murs et celle de Saint- Jean -de- Latran Elle fut confirmée par un bref du pape Pie II le 16 juin 1463 et elle venait de l'être de nouveau par un autre bref de Sixte IV, le 19 janvier 1473. Elle a été publiée dans les Documents pour l'histoire de Véglise de Saint-Hilaire, Une copie existe aux Archives de la Vienne, O.
-latitude va nous donner des détails instructifs sur cet ouvrage et sur son auteur. Il n'a pas connu notre édition, mais il en cite sept autres sous les n°* 6876 à 6882 de son Répertoire ; elles sont toutes sans lieu ni date (1), sauf la dernière, la seule qu'il n'ait pas vue et qui est de 1487. Les quatre premières ne contiennent que le Traité sur les Indulgences, de Jean de Fabrica. La cinquième (n® 6880) contient en plus le Traité de Nicolas Richard. Dans ces cinq éditions, Jean de Fabrica, de Tordre des Frères mineurs, est qualifié de très-renommé professeur de théologie en l'école dudit ordre à Paris. Mais dans l'édition suivante (n'' 6881), comme dans l'exemplaire de Besançon dont elle contient toutes les pièces (2) et qu'elle parait avoir suivi d'assez près, Jean de Fabrica est dépouillé de cette qualification.
C'est qu'en effet, il avait quitté Paris et résidait à Poitiers où nous le retrouvons pendant deux ans. En 1476, il y écrit la consultation théologique qui a été imprimée dans son livret. Au mois d'août de la même année il y prêche, et on lui prête même certaines paroles imprudentes qui émotionnent le Corps de ville et qu'il s'empresse de désavouer (3).
(1) Ilain croit cependant que la première a été imprimée à Mayence par Jean Fust et Pierre Schoeiïer , ce qu*il est dîflicile de concilier avec les dates, Jean Fust étant mort en 1466, et l'ouvrage de Jean de Fabrica étant de 1476.
(2) Elle contient même à la fin une pièce de plus : Item magister iohannés (jerson cancellarius pariensis...
(3) Registre des délibérations du Corps de ville de Poitiers, 19 août 1476 :
« Item et pour ce que maistre Jeban de Fabrica, cordelier, a dit et proféré en ses sermons que en ceste ville y avoit gens qui n'estoient pas loiaulx au Hoy et aultres parolles malsonnans d'aucunes personnes de lad. ville, a esté appoincté et conciud que mond. s' le Maire et trois ou quatre notables gens avec luy yront présentement devers led. de Fabrica luy demander s'il scet bomme en lad. ville desloyal au Roy ou qui ait fait ou dit cbose que vray et loial subject et obéissant ne doye faire affîn de le réveller et faire réparer et en faire bonne punition. »
« Et ledit Conseil tenu, mond. s^ le Maire, accompagné de sires Jeban Pasquicr, Jehan Favroau. Pierre Gervain, le procureur et aultres, se sont trans()orlcz ou convcnt des Cordelicrs de lad. ville ouquel ils ont trouvé led. de Fabrica auquel mond. s^ le Maire a remonstré bien et grandement ce que dit
Les registres capitulaires de Saint-Hilaîre qui nous ont déjà rendu des services signalés, nous donnent encore ici d'intéressants renseignements. Le 15 avril 1477, à la demande de Jean de Fabrica, les bons chanoines allouaient généreusement une somme de dix livres tournois aux Frères mineurs de Poitiers pour les aider à subvenir aux dépenses occasionnées par le Cliapitre général de leur ordre qui allait se tenir dans leur couvent (1) ; et cette somme était versée le 22 du même mois entre les mains dudit Jean de Fabrica par le receveur de Messieurs les Chanoines (2).
Les Cordeliers tinrent en effet leur Chapitre général au mois de juin, et ce ne fut pas un mince événement pour la ville de Poitiers. Par une délibération du 6 de ce mois, le Corps de ville avait décidé qu'on leur ferait « tout Tonneur, service et suport que oh pourra ))(3). Le 9 juin, ils vinrent en procession visiter réglise de Saint-Hilaire, où deux chanoines délégués à cet effet les reçurent avec beaucoup d'égards, leur montrèrent les chapes et autres ornements et leur servirent une collation^ ce qui coûta vni livres vi sous et vni deniers (4).
Enfin, le 10 février 1477 (v. st. pour 1478), les chanoines de Saint-Hilaire décidèrent encore que Jean de Fabrica aurait à sa disposition une place dans leur église pour y prêcher la parole
est en le sommant et requérant à toute instance de luy dire et révéler si il scet aucuns en cested. Tille, de quelque estât ou condition qu'ilz soient, qui ne soient vrais et ioiaulx subjects du Roy nostred. seigneur ou qui aient fait ou dit aucune chose contre Sa Majesté et que vrais et Ioiaulx subjetz ne doient faire, car incontinant le yroit révéler et y mectroit la meilleure provision qu'il pourroit. Lequel de Fabrica respondit que jamais n'avoit dit lesd. parolles dont on le chargeoit et que ceulx qui l'avoient raporté avoient menty et qu'il n'avoit jamais sceu ne ne savoit en cested. ville homme ne femme qui soit désobéissant au Roy en aucune manière, et que s'il en savoit aucuns, le diroit à mond. s' le Maire, et quelque chose qu'il ait dit en ses sermons, Ta dit pour la correccion des pécheurs et ne l'entendit jamais aultrement. »
(1) Arch. de la Vienne, Reg, CapituL, G. 526.
(2) Arch. de la Vienne. Comptes du receveur du chapitre de Saint- Hilaire, G. 575.
(3) Reg. des délibérations du Corps de ville.
(4) Arch. de la Vienne, G. 526 et 575.
de Dieu une fois par semaine pendant le temps du carême (1). A partir de ce moment nous perdons la trace de notre cordelier (2), mais sa présence à Poitiers est bien et dûment constatée pendant les années 1476, 1477 et 1478. Or, étant données les bonnes relations que les chanoines de Saint-Hilaire entretenaient avec les Frères mineurs et la haute estime qu'ils avaient en particulier pour Jean de Fabrica, n'est-il pas naturel de penser que, si une presse fonctionnait alors à l'ombre de la basilique, elle ait été mise au service du savant docteur pour imprimer son petit traité sur les indulgences? Nous avons vu que Topuscule, qui contient un document du 28 novembre 1477, n'avait pu être imprimé avant cette date; mais n'est-il pas supposable qu'il l'a été quelque temps après, et probablement au moment où les rapports de Jean de Fabrica avec les chanoines étaient le plus étroits, c est-à-dire pendant qu'il prêchait le carême de 1478 dans leur église? Tel est notre sentiment, et nous espérons le faire partager û ceux qui ont suivi notre argumentation.
Nous savons bien que cette opinion a pour conséquence d'enlever à Pierre de Sacierge l'honneur d'avoir été le promoteur de l'imprimerie â Poitiers, puisqu'il n'a été reçu chanoine de Saint-Hilaire que le 9 juillet 1478, et que sa comparution par mandataire prouve même son éloignement à cette date, mais nous n'avons parlé de lui que parce que sa noble origine, sa haute situation et ses goûts semblaient le désigner à notre choix, et nous sommes tout disposé à le remplacer par tout autre dont les titres paraîtraient mieux établis. La question de connaître rillustrissime chanoine qui avait fait imprimer le Breviarium hisloriale dans sa maison perd du reste beaucoup de son intérêt
(I) «Die martis décima mensis februarii anao Domini miliesimo cccc°
Ixxfii» Prefati domini Toluerunt et conseserunt unanimiter quod Rêve-
rendus pater dominus et frater Johannes de Fabrica ordinis fratrum minorum in sacra pagina professer eximius habeat locum in presenti ecclesia una dierum septimane, hora scptima post matutinas, ad predicandum ferbum D e Gbristi fidelibus ibidem existentibus et affluentibus causa de?ocionis durante tempore bujus quadragesime et prefato reverendo pâtre hoc petente et requirente. » (Arch. de la Vienne, Reg, capital. , G. 526, f» 112.)
(î) Nous croyons qu'il mourut à Dinan en 1487.
si ce livre n'est pas le premier imprimé à Poitiers, car il n*est pas démontré que le De indulgentiis aurait vu le jour sous le même patronage.
Quant à la ressemblance que signale M. Castan entre nos types poitevins et ceux employés en 1475 par Nicolas Jenson, elle ouvre la porte à plusieurs systèmes. On sait que Jenson, ancien graveur de monnaies à Tours, gravait lui-môme les poinçons dont il se servait pour son imprimerie. Ces caractères, au lieu de rester à son usage exclusif^ sont-ils entrés tout de suite dans le commerce et, la circulation? Un de ses ouvriers, muni d'un petit matériel typographique, aurait-il quitté Tatelier du maître pour chercher fortune au loin et ses pérégrinations Tauraient-elles conduit jusqu'à Poitiers ? Il est bien difficile do résoudre ces problèmes sans de plus amples renseignements ; nous allons cependant avoir bientôt l'occasion d'y revenir.
On se souvient que nous avons déjà parlé de Jean Vincent de Melle, professeur de l'Université de Poitiers, à l'article de Jean Mesnage qui, en compagnie d'A. Charron, avait imprimé un de ses ouvrages. En nous occupant de la bibliographie de cet auteur, nous avons rencontré un exemplaire do sa glose sur le Grecismus d'Ebrard de Béthune, qui nous a fait connaître une édition de la même famille que nos premiers incunables poitevins. Nous allons en donner la description :
(Grecismus Ebrardi cum glosa Johannis Vincentii
Metulini.) Sans lieu ni date, in-fol. goth. à longues lignes de 180 ff. non ch., sign. a.ii — i.iiii et Ai — Oiiii. '
Le volume n'a pas de titre. Il commence au v'' du l'^'f.:
Argumentum |{ Johannis TÎncentii metulini aquitannici in additionibus ad grecismi postillâprcfaHo féliciter incipit Explicit argumentum In additionibus. Il Sequilur argumeiitu mclriiu in ipo iibro. Au 2* f . : Argumentum || In sequcnle Iibro doclissinii atque l/Z/^ralissimi viri magistri || ebrardi bituniesis qui graecismus inliluiatur argume||lum siuc prefatio. Johannis vincentii
metulini fœiiciter incipit Suivent 24 vers latins. Au v° du même
feuillet : Prologus, qui contient près de deux pages. Au v® du 3* f., signé a.iii : Prohemiû; qui s'étend au 4« f., r^ et v°. Aur° du 5* f. : Tabula, et au v^ : Capitulum primû.
L'ouvrage est divisé en xxvi chapitres. Il se termine au r° du dernier f. par ces deux vers :
Explicit ebrardi grecismus nomine christi.
Qui dédit alpha et o sit laus et gloria christo.
puis par un alinéa en sept lignes dans lequel Tauteur rend grâces à Jésus-Christ par le secours duquel il a pu achever son livre, et enfin par ce colophon : Viri litterarum doctissimi magistri ebrardi bituniensis grel|cismi liber felicit explicit. Una eu glosa magistri ioanis Tindeetii melulini in llorete ac fructifera pictauesi vniusitate regetis.
Le livre est imprimé en lettres de deux calibres, le plus gros pour le texte d'Ebrard et le plus faible pour le commentaire de Jean Vincent. Ce sont encore les caractères du Breoiarium historiaie qu'il n'y a pas à méconnaître. Les grandes initiales des pièces liminaires et des chapitres ont été laissées en blanc ou marquées seulement par une petite lettre et ensuite peintes en rouge à la main. Le papier, épais et sonore sous le doigt, a pour filigranes le grand raisin dont la queue se contourne autour d'une crosse, l'écu à une fleur de lis et au lambel à trois pendants, le lion /couronné à la queue finissant en trèfle et le petit raisin. Nous avions déjà vu ces filigranes dans les autres incunables poitevins; seulement l'écu à la fleur de lis et au lambel ne porte pas ici la croix de la passion dont il est sommé dans le MUsale diocesis pictacensis. Les cahiers sont de 4 feuilles, sauf le cahier I qui en a 5 et les cahiers L et N qui en ont 3.
Le volume rehé en veau sur ais de bois, avec d'assez mauvais estampages dans le goût du xvi® siècle sur les plats, porte cet exlibris sur une des gardes : « CoUegii Parisiensis socictatis. » (Biblioth. nat.. Réserve, X, 32.)
Dans sa préface, Jean Vincent se plaint qu'on lui ait dérobé son travail pour le faire imprimer, alors qu'il n'était pas encore achevé, et que les imprimeurs y aient ajouté i)ar leur fait de nouvelles fautes. Nous ne connaissons pas Tëdition antérieure
dont se plaint Jean Vincent ; nous savons seulement qu^une ëdii^pfi imprimée à P^ris par Pierre Levet avec la date du 4 janvier 1487 (v. st.) et qui nous parait postérieure à celle de Poitiers contient la même préface. Dans les notes d'un article de V Intermédiaire de VOuesty M. A. Claudin dit incidemment quelques mots de ce livre qu'il croit avoir été imprimé à Poitiers vers 1487 par Jean Bouyer. Nous n'attribuons pas cette impression à Bouyer, qui n'avait pas encore paru, mais nous acceptons les environs de 1487, et mieux peut-être de 1486, par la raison que nous ne savons rien de très précis sur notre premier atelier typographique après le CouUimier de Poitou, qui en est sorti en cette année 1486.
Les premiers imprimeurs.
Nous nous sommes étendu longuement sur ces trois volumes, derniers arrivés, qu'il faut considérer maintenant comme exécutés à Poitiers; ils ne nous sont cependant d'aucun secours pour découvrir le nom de notre premier imprimeur, qui reste encore à l'état d'énigme. Il est vrai que, si l'on s'en rapporte au Bulletin mensuel des récentes publications françaises^ de la Bibliothèque nationale, le problème serait résolu, et notre premier imprimeur serait incontestablement cet Etienne Sauveteau, dont nous avons déjà parlé d'après M. Ernest Gaullieur, archiviste de la ville de Bordeaux. Voici en effet ce que nous lisons dans ce Bulletin^ n"" d'avril 1894, p. 196 :
(t DE CONTEMPTU MUNDi. — - {Poitiers , vcrs 1486.) In-4*. Caractères gothiques. — Réserve, p. Yc. 1534.
« Double feuillet d'épreuve d'une édition jusqu'ici inconnue, qui a dû être imprimée par Etienne Sauvctcau , premier imprimeur de Poitiers. Sur chacune des deux pages» de ce fragment sont imprimés 33 vers, dont le premier est: « Non osten- « dcndo sed egenis distribuendo ». — Trouvé dans la reliure d'un oxcnipl'uro do Tédition du Coulumier de Poitou, imprimé a Poitiers en 1486. »
Noufe ne discuterons pas rattHbùtion faite auX presses poite* vines de cette édition inconnue du De contemptu mundi{\)\ c'est une nouvelle œuvre qui enrichirait notre bagage prototypograpbique, lequel commence à prendre des proportions respectables. Mais pour ce qui est du nom du preiiiier imprimeur, c'est autre chose. Nous ne doutons pas que le savant établissement de la rue de Richelieu n'ait d'excellentes raisons pour trancher aussi nettement la question et nous attendons avec une vive curiosité de les connaître. Pour notre part, nous avons exprimé des doutes au sujet de cet Etienne Sauveteau, et une simple afl5rmation, sans accompagnement de preuves, ne réussit pas à les dissiper. Aujourd'hui^ nous avons à notre tour d'autres candidats à proposer et nous allons les présenter au public*
Au cours des fouilles que nous avons faites dans quelques bibliothèques de la région, nous avons eu la chance de mettre la main, à la Bibliothèque publique de Tours, sur un précieux volume que nous croyons destiné à acquérir de la célébrité, mais qui jusqu'à présent a été tout à fait ignoré dans notre pays des historiens de l'imprimerie. C'est le Gasus longi Glementinaruxn et Sexti, qui a pour auteur Elle Régnier, professeur de droit à l'Université de Poitiers, et a été imprimé dans cette ville en 1483. Ce volume est un in-folio gothique de 211 ff. non chiffrés, y compris un feuillet blanc, à 2 colonnes de 42 lignes aux pages pleines. Il n'a pas de grand titre, ainsi que beaucoup d'autres incunables, et il est divisé en deux parties qui commencent chacune sous un titre de départ.
INCIPIUNT CASUS LONGI || CLEMENTINARU NOUITER 00 || PILATI : IN FAMOSA VNIUERSI|1tATE PICTAUENSI . .* .
Tel est le titre de départ de la première partie; il est placé en tête du 1" feuillet et de la 1'" coloime, et le texte commence immédiatement après. Cette première partie se compose de 56 ff. signés A i-G iiii. L'ouvrage, qui est divisé en cinq livres ,
(I) Nous afons signalé dans une note de notre première élude* p. 34 , ces deux feuillets que nous avions examinés très rapidement à la Bibliothèque nationale.
— âo -
se termine au v** du 56* f ., 1** col. En voici les dernières lignes :
dictam demanda seu peticionem i ac tis esse prolatam Terbo et sicut ipse il lam profert et pronuntiat. Hec dicit
belias regnier doctor egregius yidea tis notabilia per vos.
Expliciunt casus clementinarum
reportati a domino heiie regnier : et
si qui defectus in eis fuerint inuenti
imputetur illi qui ab eo reportavit
non sibi doctori qui nunquam falsum dicit.
Nous avertissons tout di3 suite le lecteur que les lignes cidessus que nous avons encadrées d'un filet ne sont pas ainsi figurées sur le volume. Le cas est encore plus étrange : ces lignes ont été supprimées à l'aide d'une pâte de papier qui s'est si bien incorporée avec celle du feuillet que la trace en est peu visible et que c'est avec beaucoup de difficulté qu'on peut restituer par la transparence les mots ainsi dissimulés. Nous garantissons cependant l'exactitude de notre lecture. Hain, qui décrit cette édition sous le n° 13811, ne mentionne pas cette particularité qui n'existait peut-être pas sur l'exemplaire qu'il a vu. On peut se demander si cet empâtement , qui atteste une main exercée, est imputable au possesseur d'un exemplaire ou s'il n'aurait pas été exécuté à l'atelier même de l'impression aussitôt après le tirage. Il a eu certainement pour but de faire disparaître le nom d'Elie Régnier; mais pour quel motif? L'ouvrage aurait-il été imprimé sans l'aveu du savant professeur de droit? Ou bien celui-ci, pris d'un scrupule tardif, aurait-il craint quelque censure ecclésiastique pour l'enseignement qu'il avait laissé tomber de sa chaire sur un sujet alors très scabreux? Nous en sommes réduit aux conjectures.
Mais reprenons la description de notre volume.
Après un feuillet complètement blanc, la deuxième partie commence par un titre de départ placé en haut de page et de colonne comme à la première partie :
INCIPIUNT CASUS LONGI SUPER [| SEXTU DECRETALIUM COMPILATI IN II ALMA VNIUERSITATE PICTAUENSI • : •
Cette partie comprend 155 fi. signés a i-v iii et est aussi divisée en cinq livres. Elle se termine au r** du 155* et dernier feuillet par une souscription que nous allons reproduire tout â l'heure.
Une seule espèce de caractères a servi pour Timpression de ce gros volume, à Texception du titre de départ de la première partie qui a été composé avec des caractères d'un plus gros calibre. Les fac-similé photographiques que nous donnons de la première et de lar dernière page du livre font exactement connaître la nature et la force de ces types, et chacun pourra se rendre compte qu'ici encore nous sommes incontestablement en face des deux corps de caractères du Breoiarium historiale.
Le texte est très serré et les divisions par articles laissent à peine quelques espaces blancs. Les initiales , réservées et désignées par de petites lettres d'impression, ont été ensuite peintes en rouge et en bleu , ainsi que les signes de paragraphes. L'I (Johannes) et le B (Bonifacius), qui sont les premières initiales de cliaque partie après le titre, ont un peu plus de développement que les autres et réunissent les deux couleurs rouge et bleue.
Il n'y pas de titre courant, mais en haut de chaque page on a écrit en rouge et en bleu L=I, L=1I, etc., c'est-à-dire Liber primuSy Liber secundus.
Les filigranes du papier, qui est blanc et de moyenne épaisseur, sont un bœuf passant, un bœuf couronné, un petit signe qui nous a paru être une lettre de l'alphabet, un petit raisin, un lion (non couronné) à forte crinière et à queue finissant en trèfle. Cette dernière marque, qui figure constamment dans les derniers cahiers accuse une forte empreinte dans le papier, tandis que les autres sont beaucoup moins nettes et qu'il est très difficile de les relever avec exactitude à travers des feuillets chargés d'encre sur les deux côtés. Cependant, à part peutêtre le petit raisin, qui nous a paru celui du Coutumier de Poiioiiy de 1486, nous ne croyons pas avoir rencontré ces marques dans le premier groupe des incunables poitevins que nous
avons déjà ëtudîës; lô bœuf passant n'est ni celui du De ïndaU gentiiSy ni celui du Breviarium historùde, et nous pourrions encore appliquer ici ce que nous avons dit plus haut des filigranes.
Cet inestimable monument typographique vient de l'abbaye die Marmoutiers, près Tours, ainsi que l'atteste la mention écrite en marge de la première page : « Ex libris maioris Monasterii Congregationis Sancti Mauri ». On y voit de courtes annotations marginales faites en écriture ancienne. Un certain nombre de feuillets, le premier entre autres, qui a été grossièrement réparé avec une bande de papier collé, ont quelques taches d'humidité et de légères piqûres de vers. Dans la seconde partie, la feuille iiii du cahier f a été lacérée et il n'en reste que des témoins. A part ces défauts regrettables l'exemplaire est dans un bon éta* de conservation. De son ancienne reliure il subsiste les solides coutures fixées par quatre gros nerfs. Il y a une centaine d'années, sans être décousu, il a été revêtu d'une misérable demi-reliure à dos en veau fauve et plats en papier gris. Il serait digne d'une toilette plus élégante.
Mais nous n'avons pas encore donné la souscription de ce volume. La voici :
Finem sumpsere casus longi super sexto libro decretalium nouiter compilati in famosa tu ▼enustissima yniuersitate pic tauesi iu eademque yrbe per magi • stru Johanne Stephanuque de gradibus împressi. Anno dîTi millîô CCCC.Ixxxiii.
septimo kalendas iulii.
Enfin nous tenons donc un incunable poitevin de notre premier groupe, signé du nom des imprimeurs. Nous le saluons, et c'est sous l'impression d'une satisfaction très légitime que nous faisons connaissance avec Jean et Etiknne de Gradibus. Il n'y a pas de doute possible : les Casus longi sur le sixième livre des Décrétales ou Sexte^ et on doit y ajouter les Casus longi sur les Clémentines^ ont été compilés dans la célèbre et
-astres distinguée Université de Poitiers et imprimés dans la même ville par maître Jean et Etienne de Gradibus en Tannéo 1483, le 7 des calendes de juillet — disons tout de suite le 26 juin.
Et quand on réfléchit que tous les livres que nous avons compris dans notre premier- groupe depuis la date probable de 1478 jusqu'à celle de 1486 et peut-être au-delà , à savoir le De Indulgentils , de Jean de Fabrica, le De Horis canonicis , d'Albert Trottus, le Breviarium historiale, VExpositio super iotopsal- .teriOy de Torqiiemada, le Missale diocesis PictaoensiSy le Coutumier de Poitou^ de 1486, et le Grecismus annoté par Jean Vincent de Melle, quand on réfléchit, disons-nous, que tous ces livres ont été imprimés à Poitiers avec les mêmes caractères, il est impossible de ne pas conclure qu'ils sortent du même atelier typographique, de celui enfin qui était dirigé par Jean et Etienne de Gradibus.
Sur la foi de nous ne savons quel renseignement, M. A. Claudin avait bien soupçonné quelque chose de la vérité quand il écrivait dans V Intermédiaire de l'Ouest (1), ces deux lignes : « 1483-1487. L'imprimerie est continuée par maître Jean- Etienne des Grez (magister Johannes Stephanus de Gradibus), imprimeur ». Mais il faisait un seul et même personnage de Jean
et d'Etienne, et il ne lui attribuait que le rôle d'avoir continué Timprimerie. Aujourd'hui, grâce au volume de la Bibliothèque de Tours, nous apportons un témoignage précis, matériel, irrécusable, qui nous permet d'aflirmer que Jean et Etienne de Gradibus furent les premiers imprimeurs de Poitiers, où ils eurent un établissement fixe pendant sept ou huit ans.
La découverte du nom des prototypographes poitevins que nous recherchions depuis si longtemps est un résultat dont Timportance n'échappera à personne, et pourtant, dans notre
(I) Pelitc revue éditée à Niort, qui a vécu un an, de juillet 1892 à juinjuillcl m'3.
însatîabilitë, nous regrettons de ne pas en apprendre davantage. Nous ignorons toujours dans quelles conditions ils vinrent s'installer à Poitiers; y arrivèrent-ils de leur propre mouvement, au cours de pérégrinations aventureuses, attirés par le renom de son Université et de ses établissements religieux , ou bien furent-ils appelés par un patronage puissant? Nous continuons à croire qu'ils montèrent d'abord leur presse dans le voisinage de Saint-Hilaire, puisqu'on l'y voit avec certitude fonctionner en 1479 et en 1481 ; mais y demeurèrent-ils pendant toute la durée de leur exercice? Et enfin quels étaient ce Jean et cet Etienne de Gradibus? D'où venaient-ils et que devinrentils après leur séjour à Poitiers? Ce sont autant de points d'interrogation auxquels nous ne pouvons pas donner de réponse positive; aucun document, aucune pièce d'archives ne nous a éclairé sur leur compte en dehors de la souscription du Casus longL
Un moment même, certain doute nous vint à l'esprit, et en étudiant et retournant chaque mot de cette souscription , nous nous sommes demandé si le nom de de Gradibus se rapportait bien à Jean en même temps qu'à Etienne. Pourquoi cette expresfiion^ per magistràni, et non per magistros? Nous nous sommes rassuré en pesant ces mots, Johanneni Stepha/iumQvv:, qui nous ont paru encore plus étroitement imis de cette manière qu'avec les conjonctions et, ac ou atque. Ce serait d'ailleurs un cas tout-à-fait exceptionnel que celui d'un imprimeur désigné seulement par un prénom qui ne serait pas suivi d'un nom de famille ou tout au moins d'une épithètc rappeinnt son origine. Que l'on consulte la liste des libraires et imprimeurs donnée par Silvestre dans ses Marques typographiques, que l'on parcoure tous les catal«)gues d'incunables qui ont été publiés dans ces dernières années, on n'en trouvera pas un seul exemple. Enfin, avec le peu de renseignements que nous possédons, nous avons bâti notre petit système et nous allons l'exposer avec toutes les réserves que comportent nos hypothèses.
Pour nous, cette phrase, per magistrum JoJiannem Stephanumque de Gradibus impressi, s'explique d'une fa(;on toute
simple. Jean était le seul maître en l'art de rimprimerie, et Etienne serait son fils ou son fiére plus jeune qu'il aurait associé k ses travaux et qui n'aurait été que son compagnon. Ce déguisement latin de rfc* GradibaSy qui nous dérobe leur véritable nom, ne nous a donné en français ou en allemand aucune traduction qui ait pu nous satisfaire. Mais voici qu'à force de feuilleter et d'interroger des catalogues de vieux livres , nous tombons sur un certain Johannes de Gradibus qui, à la fin du XV* siècle et au commencement du xvi®, a écrit de nombreux ouvrages. Peu de bibliographes ont parlé de lui ; Brunet ne le cite pas. Cependant Prosper Marchand, dans son Dictionnaire historique^ hii a consacré une notice sous le nom de Jean des Degrés, et après lui la Biographie universelle ^ de Michaud, et la Nouvelle Biographie générale, de F. Didot, lui ont accordé un article sous le nom de Jean Gradi ou de Gradibus. On ne le connaît guère que par ses ouvrages où il se qualifie de professeur de droit et de conseiller du roi. Comme la plupart ont été imprimés à Lyon et que sur le titre de l'un d'eux il déclare avoir écrit ses notes dans cette ville, il est a présumer qu'il y iiabilait. Argelali, dans sa Bibliotheca sçriptorum Mediolanensiufn, ledit Italien : maisTiraboschi,'cL8iRi Mairshaod adopte n^f^d^l Topinioii^ le croit Français, ce qui ne nous apprend rien du tout. Orlandi l'a confondu avec un autre Johannes Matthœus de Gradibus ou de Gradi, médecin Milanais qui vivait aussi au XV* siècle. Ilain, qui cite les ouvrages de celui-ci sous les n^' 783G à 7841, ne parle pas de ceux de notre Jean. Marchand et la Nouvelle Biographie générale en donnent une liste assez oom[)lèto a laquelle nous renvoyons. Nous ne citerons que deux de ces œuvres.
La première en date e.st celle-ci : « Opus excellentissimum Historiarum scu Cronicarum Rev"'^ in Xristo Patris ac D. D. Antonini, archiopiscopi Florentini, nuperrime per Magistrum Johannem de Gradibus, utriusque juris professorem , hiboriosa liniitatione emendatum, necessariisque annotationibus ac aliorum historiographorum conc^rdantiis in Regia Urbe Lugdunensi illustratum. In Basilea, per Nicolaum Kessler, décima die Fcbruarii M. CCCCxcj, 3 vol. in-folio. »
L^autre que voici a eu en son temps beaucoup de célébrîtë: « La Somme rural du droit civil et canon de plusieurs coustumes en plusieurs lieux et cours, tant en parlement comme dehors, compilée par honorable homme maistre Jehan Boutillier, conseiller du roy nostre sire, et augmentée des plus notables authoritez des anciens jurisconsultes, tirées des Pandectes, par Jean des Degrez. Lyon, Jacques Arnollet^ i503^ in-folio. »
Ce Jean Gradi, ou de Gradibus, ou des Degrés^ est-il notre imprimeur poitevin, ou sommes-nous abusé par une similitude de nom? Cependant les dates s^accordent bien. Jean Gradi, après un séjour d'une huitaine d'années à Poitiers, aurait laissé son imprimerie vers 1486 et serait venu à Lyon pour se livrer tout entier à Tétude du droit et pubUer ses ouvrages. Et l'on ne saurait s'étonner de voir un modeste imprimeur devenir professeur et auteur à son tour. Ces imprimeurs du temps passé étaient des hommes d'un vaste savoir et d'un mérite réel ; qu'on se rappelle Aide Mariuce, Josse Bade, Geoffroy Tory, Robert Estienne, Gilles Corrozet et tant d'autres. Et puis, si d'après le dire d'Argelati nous faisons do Jean Gradi un Italien, quel heureux accord avec l'observation de M. Castan qui voit dans les caractères des incunables poitevins les similaires des types employés à Venise par Nicolas Jenson ! Gradi aurait travaillé d'abord dans cette ville, puis voulant opérer pour son propre compte, il serait parti avec une provision de caractères et serait venu s'établir à Poitiers, dont l'ancien graveur de Tours avait pu lui vanter les ressources littéraires. Enfin la transformation du nom italien de Gradi en clo Gradibus d'abord, puis en Des Degrés, selon les nécessités de la langue employée, nous parait découler de source, tandis que le nom original de Des Degrés nous trouve tant soit peu sceptique. On peut, à la rigueur, s'appeler Des Degrés en France, mais avez-vous jamais connu quelqu'un de ce nom-là?
Telles sont les conséquences que nous sommes amené à tirer du rapprochement de quelques faits cpars. On reconnaîtra qu'elles ne manquent pas d'une apparence de vraisemblance. La découverte d'un nouveau document peut confirmer notre
Bystème ou le ruiner de fond en comble. Errare htimanum êsi^ persecerare diabolicum. Si nous nous sommes trompé, nous aurons fait acte humain ; si on nous démontre que nous avons tort, nous n'irons pas jusqu'à faire œuvre diabolique. Que chacun agisse de même.
Et le Sauveteau de la Bibliothèque nationale, que devient-il dans tout cela? Nous ne l'avons pas oublié, et nous sommes disposé à avoir pour lui tous les égards qu'il mérite. Dans notre première étude, n'ayant pas encore relevé sa trace à Poitiers, nous acceptions provisoirement l'opinion de M. Jules Delpit qui le considérait comme un personnage fictif. Nous nous empressons de faire amende honorable et de lui rendre l'existence; nous en ferons même un imprimeur, mais à la condition de ne pas préjudicier aux droits bien établis de Jean et Etienne Gradi. Du reste, examinons ses titres.
M. Ernest Gaullieur est le premier qui ait signalé Etienne Sauveteau d'après un acte notarié du 7 juin 1487. D'autres documents que nous venons de découvrir révèlent sa présence à Poitiers ii une époque bien antérieure.
Nous le voyons apparaître pour la première fois en 1479, l'année même de l'impression du Breviariuni historiale, sans qu'il y ait là autre chose qu'une coïncidence fortuite. Le 22 novembre 1479, François Pillot, curé de Saint-Porchaire, avait arrenté à divers particuliers une partie de la grande treille de ladite cure (1) moyennant 7 livres 4 sous; un des preneurs, « Esticnne Savcteau », dénommé sans l'indication de sa profession, devait payer 20 sous pour sa part. C'est ce qui résulte des énonciations d'un acte du 2 mars 1540 (v. st.), conservé aux Archives du départeriicnt de la Vienne. (G 9, liasse 114, Cure lie Saitit-Porchaire.)
Les anciennes archives municipales de Poitiers, qui cons-
(1) Située dans la rue des Treilles, qui s'appelle de nos jours rue des Basses-Treilles.
tituent un des fonds de la Bibliothèque publique, sont plus éloquentes en respoce, et voici ce que nous apprennent les Registres des délibérations du Corps de ville.
Le 15 septembre 1481, Louis Chèvredent, maire de Poitiers, accompagné de plusieurs notables personnes, se transportait h l'hôtel de ville pour visiter la librairie (1), et ayant constaté la disparition de plusieurs livres, il déchargeait Antoine Grangier ou Oranger de ses fonctions de concierge et garde de Thôtel de ville et de ladite librairie. « Et pour ce que avons trouvé Estienne Sauveteau, libraire, à ce présent, estre de bon et grant gouvernement, aiant bien de quoy, nous, par Tadviz des dessusd., de son consentement et voulenté, luy avons baillé la charge desd. conciergerie, escolles et librairie, et Ven avons mis et mectons en possession et saisine, ensemble de la garde des livres estans en lad. libraierie, desquelx il sera tenu , a promis et promect rendre bon compte et reliquat touttefifois que requiz en sera selon le double de l'inventaire d'iceulx qui luy a esté baillé signé de nostre greffier, aussi sera tenu entretenir à ses propres coustz et despens lesd. livres de relieure et de relier ceulx qui seroient a relier^ dont Colas Godart (2), aussi à ce présent, Ta piégé et caucionné jusques à la somme de mil escuz d'or. Et à ce ont lesd. Sauveteau et Godart obligiés tous et chascun leurs biens et de chascun d^eulx pour le tout , dont nous les avons jugez et condampnez de leurs consentemens et led. registre faict soubz le scel dud. eschevinage les an et jour que dessus. »
Et à la date du 4 octobre suivant, on lit encore dans le irréme registre qu'Antoine Grangier, ayant fait appel de la mesure qui le fi'appait, il fut décidé « que la ville prendra la deffense dud. apel et que pendant iceluy ledit Granger ne joyra de lad. consiergerie pour doubte de inconvénient, mais y sera mis Estienne Sauveteau qui a jâ baillé bonne et souffisant caucion jusques à ce que aultrement par justice en soit ordonné. — Aujourduy en ensuivant lad. conclusion les clefz dud. eschevinage et
(1) Bibliothèque.
(2) D'après les Comptes de reccUes et dépenses ce Colas Godart était alors receveur du poids de la ville.
libraierie ont esté baillées aud. Saiiveteau avec tous les livres de lad. libraierie contenus en l'inventaire signé E. Delagrange.»
Ainsi donc, en 1481, Etienne Sauveteau joignait à sa profession de libraire et de relieur les fonctions de concierge de Thôtel de ville et de garde de la librairie municipale, et rien ne dit qu'en ce même temps il fût de plus imprimeur. Nous savons bien qu'au xv' et au xvi*" siècles, on ne faisait pas toujours une distinction très nette entre les libraires et les imprimeurs, et nous ne ferons pas argument du silence qui prive Sauveteau de cette dernière profession, mais encore, pour la lui attribuer, faudrait-il s'appuyer sur quelque présomption qui fait défaut jusqu'ici.
Les registres de la ville manquent dans les archives municipales pour la fin du xv* siècle; on les retrouve seulement à partir de 1501. Dans les procès- verbaux des délibérations, il n'est plus parlé de Sauveteau, mais ^ son nom revient souvent dans les comptes de deniers des receveurs. A partir de l'exercice 1501-1502 (Reg. K60), il est reçu « do Estienne Saveteau, librayre, en lieu et place de feu maistrc Pierre Savoye, aumosnier de Notre-Dame la Grant, pour sa maison assise en la ruhe de la Guyllerie (1), prés et joignant la maison de Teschevinage, quatre livres tournois ». Cette recette se continue chaque année jusqu'à l'exercice 1524-1525 (Reg. K 77). Ici nouvelle lacune dans les registres qui ne reprennent que pour l'exercice 1534- 1535 (Reg. K80). Sauveteau était mort apparemment dans cet intervalle, car le compte porte alors en recette: « De Guillaume Sanxon, bonnetier, pour sa maison où il demeure^ qui fut Estienne Saveteau, assise en la ruhe de la Guillerye, près et joignant la maison de la ville, quatre livres de rente. »> Dans le compte de 1504-1505 (Reg. J^ GO), on voit aussi qu'il est payé « à Estienne Saveteau, libraire, la somme de trente solz tournois pour avoir relyé troys volumes des livres de la ville ausquelx il a mis quatre peaux de parchemin blanc pour escripre comme appert par mandement et quitance ». Enfin, d'après le
(1) Aujourd'hui rue de la Mairie.
même compte, Sauveteau avait pris depuis le 1*** octobre 1504 la ferme du poids de la ville do Poitiers qu'il garda pendant quelques années moyennant le prix annuel de dix livres tournois. Encore une profession nouvelle à Tactif de Sauveteau ou Saveteau, qui paraît avoir entrepris beaucoup de choses. Il ne lui en manque plus qu'une, c'est celle d'imprimeur, et nous allons l'en gratifier.
Rappelons maintenant en quelques mots que, dans l'acte du 7 juin 1487 découvert par M. Gaullieur, Michel Svierler, libraire résidant alors à Bordeaux, reconnaît avoir reçu de Nolot de Guiton la somme de huit vingt francs bordelais sur laquelle il a payé « à maistres Estienne Sauveteau et Guillaume
(1), imprimeurs à Poitiers », cent francs tournois pour
l'impression de sept cents bréviaires « de l'ordre d'Aux », suivant le marché fait entre eux. Il est ajouté dans l'acte que ledit Michel Svierler a employé le reste de la somme « pour avoir et recouvrer lesdits bréviaires et les mener et les conduire Aux », qu'il consent que Nolot de Guiton soit premièrement payé « du premier argent qui adviendra et sortira desdits bréviaires », et qu*il associe son bailleur de fonds « en la moitié du gaing qui se fera et adviendra desdits sept cents bréviaires dudit ordre d'Aux » .
Il n'y a plus de raison de douter de l'impression des Bréviaires d'Auch par Sauveteau, puisque nous sommes maintenant assuré de l'existence de celui-ci (2). Mais il ressort des termes de Tacte ci-dessus que cette impression venait d'être faite tout nouvellement, puisque les bréviaires n'étaient pas encore mis en vente. Or, s'il n'existe pas en faveur de Sauveteau d'autres pièces que celles que nous venons de citer, il est impossible de
(1) Nom resté en blanc dans Tacte.
(2) Mgr de Monlillet, archevêque d'Auch, en faisant imprimer un nouveau Bréviaire pour son diocèse, parle, dans son ordonnance du 5 novembre 175Î, des antiques bréviaires de son église « dont il nous reste, dit il, divers exemplaires du quinzième et du seizième siècles intégralement imprimés ». {Liturgie du diocèse d'Auch, par l'abbé Cazauran, 1861, p. 7.) Voloi une présomption grave en faveur^des Bréviaires de Saateteau.
faire de lui le premier imprimeur de Poitiers. Nous n'insisterons même pas sur rinvraiscmblance qu'il y aurait à voir Sauveteau, tel que nous le connaissons maintenant, installer sa presse dans la maison d'un chanoine de Saint-Hilaire. On comprend très bien Thospitalité accordée par un riche personnage a un étranger; on ne la comprendrait pas à l'égard d'un bourgeois do Poitiers ayant lui-même pignon sur rue.
Ce que nous admettons volontiers, c'est qu'Etienne Sauve-
teau et Guillaume aient été les successeurs des Gradi et
aient travaillé avec leur matériel. Sauveteau , cet « homme ayant bien de quoi », suivant Texpression du vieux registre municipal, aurait sans doute résigné son office de concierge et de garde de la librairie de la ville et acheté de ses deniers l'imprimerie, qu'il aurait exploitée avec le concours d'un homme du métier. Comme nous ne connaissons pas l'époque exacte du départ des Gradi, il se pourrait même, mais ce n'est qu'une supposition, que les dernières impressions que nous attribuons à ceux-ci aient été exécutées avec leurs caractères par la nouvelle société. Celle-ci n'aurait pas été, ce semble, très longue ni très active, car elle n'a pas laissé de témoignages de sa vitalité après les Bréviaires d'Auch ; elle suffit cependant pour combler l'intervalle qui, depuis 148G, nous séparait de l'exercice de Jean Bouyer et de Pierre Bellescufiée, lesquels auraient à leur tour remplacé Sauveteau et son associé , car nous croyons bien avoir reconnu dans les Heures à U usage d'Angers les caractères de l'imprimerie primordiale, écrasés et déformés par un long service.
Quant au mystérieux Guillaume , nous sommes toujours
sans renseignements sur son compte. On est porté naturellement à penser à Guillaume Bouchot, le futur compagnon de Jean Bouyer, et nos préférences intimes sont bien en sa faveur, mais que serait-il devenu pendant l'association de celui-ci avec Bellescullée? Nous nous sommes déjà livré à assez d'hypothèses pour nous dispenser d'en faire une de plus.
Cette discussion sur les imprimeurs nous a fort éloigné des Casus longi et de leur auteur; il est temps d'y revenir.
Uexpression de Casus longi, presque incomprise aujourd'hui et tombée en désuétude dans l'enseignement, était fort usitée au XV® siècle et s'appliqua d'abord au droit romain avant de passer dans le domaine du droit canonique. « Parmi les différentes méthodes employées pour commenter les textes de droit, dit M. de Savigny (1), il en est une qui consiste à imaginer une espèce à laquelle s'applique la loi. Cette méthode, bonne pour les leçons orales où les exemples se placent naturellement, est
moins avantageuse pour les compositions écrites Les casus
de Franciscus Accursii et autres, ayant paru trop longs, on en fit plus tard des abrégés sous le titre de Casus brèves , et les recueils originaux s'appelèrent dès lors Casus long/. » Nous nous garderons bien de nous lancer dans une dissertation sur les Décrétales, que ce soit le Décret^ le Sexle, les Clémentines^ ou les Extravagantes; nous dirons seulement qu'elles étaient un des fondements du droit ecclésiastique, fondement souvent ébranlé à cause des fausses décisions qui s'y étaient depuis longtemps introduites. S'il est vrai qu'Elie Régnier ait fait disparaître lui-même son nom au cours de l'émijssion de son livre, ainsi que nous l'avons insinué, le nom de l'auteur n'en aurait pas moins été connu , et il fut toujours reproduit dans la suite. L'ouvrage obtint du succès et eut de nombreuses réimpressions. Nous allons citer les éditions que nous connaissons avant la fin du xv^ siècle, parce qu'elles sont fort rares. 11 est à remarquer que dans toutes et même dans l'exemplaire de Tédition de Poitiers décrite par Ilain, les Casus sur le Sexte précèdent les Casus des Clémentines, ce qui tendrait à faire croire que dans l'exemplaire de Tours, il y a eu une interversion dans Tordre des deux parties.
(1) Histoire du droit romain au moyen âge. Paris, Ch. Hingray, 1839, tome IV, p. 160.
CasuB longi Sexti et Clementinarum. Saris lieu ni date ni nom d'imp.^ in-fol. goth. de 168 fit. dont un est blanc, sans chiffres, signât, a ii-q iii et A-F iii, à 2 col. de 47 lignes par page. (Biblioth. de Bordeaux; le titre manque. — Non cité par Hain.)
— lidejn. Sans lieu {Argentinœ^ Strasbourg), anno domini MCCCC.lxxxDiii, in-fol. goth. de 154 ff. signés, à 2 col. de 50 lignes. (Hain, •13812.)
— lidem. Sans lieu [Bononiœ^ per Henricum Harlem et Joh, Walbeck)^ anno domini M.cccc.lxxxviij. die qaarta mensis augusUy in-fol. goth. de 158 ff. non ch., sign. a ii-v v, à 2 col. de 47 lignes. (Biblioth. de Bordeaux; le titre manque. — Hain, 13813.)
— lidem. Sans lieu, 1489, in-fol. (Hain, 13814.)
— lidem. Sans lieu, anno domini MCCCCxcif. ter lia die aprilis, in-4''. (Biblioth. de Besançon, n*' 812 des Incun.; titre absent. — Hain, 13815.)
— lidem. Sans lieu, anno domini M.CCCC xco. undecima die decembris, in-4° goth. de 180 ff. non ch. dont le dernier est blanc, sign. a ij-z iii, à 2 col. de 48 lignes. (Biblioth. de Bordeaux. — Non cité par Hain.)
— lidem. Impressi Argentine anno Domini M.ccccxcvj. Finiti in die sancii Agapeti et sociorum ejus, in-fol. goth.de 151 fl. avec signât., à 2 col. de 52 lignes. (Hain, ^13816.)
L'édition suivante parait ne contenir que le Sexte et est peut-être un autre ouvrage :
Sexti libri materia cum capitulorum numéro. Anno qratie Mccccc. die vero xv octobris, expensis Udalrici Gering et magistri Berchtoldi Renbolt sociorum in regali academia Parisiensi commorantium ad Solis Aurei signum vici Sorbonici, in-fol. goth. de 213 ff. chiff., plus 6 pour la table, texte à 2 col. entouré des commentaires. (Biblioth. Mazarine, n° 1106 des Incun. — Non cité par Hain.) — Une autre édition fut donnée par les mêmes imprimeurs avec la date du xxii juin 1503, in-fol. goth. (Biblioth. de Versailles.)
Elie Régnier est resté imparfaitement connu des bibliographes aussi bien que des historiens du Poitou. Dreux du Radier ne lui accorde que quelques lignes et dit, d'après Trithème, qu'on a de lui quelques ouvrages excellents. Mais celui-ci déclarait n'avoir vu que le célèbre ouvrage qui contient Casus sexti Decretalium^ liber unus, et Casus Clementinarum, liber unus; Régnier, à ce qu'il ajoute, vivait encore en Tannée 1494. Brunet n'a pas d'article pour lui. Le Dictionnaire des familles de l'ancien Poitou^ de M. Beauchet-Filleau, et d'autres après lui le disent fils de Pierre Régnier, lieutenant général en la. sénéchaussée de Poitiers. D'après les dates ce n'est pas possible et on l'a confondu avec un autre Elie qui mourut en 1570, car Pierre, étant né vers 1477 (1) n'avait que cinq ou six ans au plus en l'année 1483, où s'imprimaient les Casus longi. Notre auteur serait donc, selon toute apparence, le père de Pierre et non son fils.
Les Impressions de Jean Bouyer et de Guillaume Bouchet.
Nous avons donné dans notre étude sur les Débuts de l'Imprimerie à Poitiers une première liste des impressions dues à la collaboration de Jean Bouyer et de Guillaiyiie Bouchet, en faisant observer qu'elle était loin d'être complète. Nous n'étions que trop dans le vrai , et de nouvelles recherches nous permettent aujourd'hui de combler en partie les vides que nous regrettions. Un peu de secours nous est aussi venu d'un autre côté; depuis la publication de notre travail, M. A. Claudin qui s'occupe des antiquités typographiques pour toute la France, a écrit un article intéressant Poitiers dans le défunt Intermédiaire de l'Ouest, qui porte la date de juin-juillet 1893, mais en réalité n'a paru que le 19 août suivant. Dans cet article, M. A. Claudin, qui adopte notre opinion sur l'exercice continu
(1) Dans le n^ 80 de ses « Epilaphes de diverses personnes », jointes aux Généalogies et épilaphes des rois de France, édition de Poitiers, 1545, Jean Bouchet dit que Pierre Régnier mourut en 1527, âgé de près de 50 ans.
de J. Bouyer et G. Bouchet à Poitiers, donne l'indication d'autres ouvrages sortis du même atelier; nous les comprenons dans notre nouvelle liste, en y ajoutant les détails que nous avons pu nous procurer par ailleurs. Suivant notre habitude nous mentionnons toujours nos sources.
1. — QUESTIONES SUPRA LOGICAM NOUAM ARISTOTELIS I SECUNDUM DOCTRINAM DOCTORIS SANCTI THOME DE AQUINO '. NOUITER œRRECTE EMENDATEQac? ET IPRESSE. — (A la fin l)
Finem supsit logica velus duodecima die septembris Anno dni mitlio quadrùjetesimo nonagesio pria (1491) pictaats (pressa per magistru loannem bouyer et magistrum Guiller" mum boucliet, in-fol.
(Catalogue de la bibliothèque communale de Limoges, par Emile Ruben, — Sciences et arts, n° 115.)
Nous regrettons très vivement de ne pouvoir entrer dans plus de détails au sujet de cet important ouvrage, mais quand nous nous sommes présenté à la Bibliothèque de Limoges pour l'étudier, nous avons appris avec stupéfaction que le volume avait été transporté à Paris depuis plus de six mois et qu'on ne savait pas quand il en reviendrait (l). Nous devons donc nous contenter d'en faire la citation d'après son inscription au Catalogue imprimé, inscription qui, à ce qu'on nous a assuré, est exacte dans sa brièveté.
Cette édition est d'un intérêt de premier ordre pour l'histoire de rimpriraerie poitevine. Elle fait d'abord remonter la société de Jean Bouyer et de Guillaume Bouchet (2) à une date où
(1) Dans ces derniers temps les incunables poiteyins que possèdent diverses bibliothèques de province ont fait avec une facilité merveilleuse le voyage de Paris où ils ont séjourné dejongs mois. Nous pourrions citer, outre Limoges, Toulouse, Tours, Périgueux et d'autres encore. Cette rafle, eiïcctuée, croyons-nous, pour la] plus grande commodité d'un savant parisien, nous a beaucoup gêné dans' nos reclicrches cl un de ces jours nous raconterons peut-être, dans un chapitre particulier, les Mésay^entures d'un bibliographe.
(2) Le nom de Bouchet a toujours été très commun en Poitou et on le trouve souvent dans les pièces d'archives ; cependant aucun document ne nous a renseigné sur la personne de l'imprimeur Guillaume Bouchet.
aucun autre document n'autorisait à la placer; puis , du même coup, elle recule notablement Timpression des Heures à l'usage d'Angers, dues à la première association de Bouyer avec Pierre BellescuUée. D'après un acte du 26 janvier 1491 (v. st. pour 1492) qui constatait la présence de ce dernier à Poitiers, nous avions cru pouvoir placer l'exécution de ces Heures aux environs de cette date; il faut maintenant la vieillir et la reporter peut-être en 1490 ou même avant. Entre les Bréviaires d'Auch imprimés en 1487 et les Heures d'Angers il reste à peine un espace de trois ans qui ne nous ait pas laissé un témoignage de Vactivité de l'imprimerie à Poitiers. Cette lacune peut être comblée un jour ou l'autre , mais d'ores et déjà on est en droit de présumer que depuis le premier établissement de 1478 les presses ne cessèrent jamais de fonctionner dans notre ville.
2. — QUESTIONES ADMODÏÏ SUBTILES ET VTILES CUM ME||DULLA TOTIUS MATERIE ARTlU QUATTUOR LIBROram SENTEN||TIARUM ET QUODLIBETI DOCTORIS SUBTILIS SCOTI F SUIS H LOGIS QUOTATE MAGISTRI PETRI TATARETI PARISIEN||sIS SUPER LIBRIS LOGICES PORPHIRII ET ARISTOTELIS CUm || TEXTUS CLARISSIMA EXPOSI- TIONE : AU DVBlOr Um SEU DIFFI-||CULTATÛ ORDINATISSIMA TERIA- TIONE (sic) FELICITER.INCIPIÛT.
= QUESTIONES ADMODU SUBTILES ET VTILES OU ME-||DULLA TOTIUS MATERIE ARTIU QUATTUOR LIBRORWm SNÎAram || ET QUOTLÏBETORÏJ DOCTORIS SUBTILIS SCOTI IN SUIS LOCIS || QUOTATE MAGISTRI PETRI TATARETI PARISIENSIS SUPER || TOTA PHÏA NATURALI ET METAPhTcA ARISTOTELfô CÏÏ TEX||TU*S CLARISSIMA EXPÔNK AC DUBIOrwm SEU DIFFICULTATUm || ORDINATISSIMA DETERMFaTIONE FELICITER INCIPIÛT.
In-fol. goth. à 2 col. de 67 lignes par page, sans chiffres, mais avec signatures et titre courant, initiales réservées, figures cosmographiques gravées sur bois et intercalées dans le texte.
Ce volume, divisé en deux parties, n'a pas de grand titre, et ce sont les titres de départ de chaque partie que nous donnons ci-dessus. La première contient 100 feuillets signés A ij-N iiij, y compris le dernier feuillet du cahier F qui est blanc. Le texte
se termine au 100* f., r°, f^col., par ces mots: El sic est finis
totius logices aristotelis .:. *..
La seconde partie contient 120 feuillets signés a i-q iiij. Il y a une seule initiale, qui est un grand C {Circa) gravé sur bois, le même que nous allons retrouver dans Touvrage suivant. Au recto de Tavant-dernier feuillet on lit cette souscription •
Tolus artiQ cursus dni Fetri tatareti hac 26& || luce ianuarij. Anno dni millesimo quadringëtesi-llmo nonagesimo tertio (1493). Fine sumpsit. Impssus per II Magistrû Joannê bouyer xanctonêsis diocesis. et || Magistrû GuillermQ
bouchet. Vient ensuite le registre : Registrû quatemorû. Omnia sût quaterna. prêter, k. a. e. h. k. n. que sût triû foliorû. et g. quod est quinque.
Et enfin : Sequitur tabula huius libri, qui prend deux pages. Le verso blanc du dernier feuillet est occupé par la marque de Bouyer et de Bouchet, n"* 1109 du recueil des Marques typographiques de Silvestre.
^Bibliotb. de Périgueux; reliure à ais de bois très délabrée.
— Biblioth. d'Angers; exem pi. incomplet des premiers feuillets.
— Hain, 15340.^
Comme particularité, nous remarquerons que, dans l'exemplaire de Périgueux, une portion du double filet qui encadre la marque des impnmeurs a disparu au milieu de la ligne du bas sur une longueur d'environ 3 centimètres, tandis que dans l'exemplaire d'Angers^ ce vide qui provenait sans nul doute d'unç cassure du bois gravé a été comblé par un raccommodage très apparent.