QUAI DES GR ANDS-AUGUSTINS
Tous droits réservés.
Par ce dimanche équivoque de septembre, où des nuages cachaient le sommet chauve de la Dole, la jeunesse de Luville célébrait sa fête annuelle. Le village s'égayait, dans son bouquet d'arbres, à la lisière des forêts de hêtres auxquelles il doit son aisance, sous un ciel brouillé qui accentuait encore la sévérité habituelle du paysage. Les jeunes tâchaient d'oublier une première averse dont la route restait luisante. Les vieux, le nez en l'air, observaient les menaces du temps en devisant des regains ou de la vigne.
Un carrousel tournait à vide, pour attirer les gens, à l'ombre du vieux tilleul qu'entoure un banc circulaire, vis-à-vis du Guillaume Tell peint en jaune, qui depuis cent cinquante ans se balance avec son fils et son arbalète devant l'auberge communale. L'orgue de Barbarie moulait Tune après l'autre, sur un rythme accéléré, la Valse des Roses et la ballade de la Dame blanche, qu'accompagnaient les coups
secs d'un de ces tirs où l'on casse des pipes mobiles. Des bandes de gamins, piaillant et sautillant comme des moineaux, attendaient que tout le monde fût en train pour enfourcher les petits chevaux ou s'empiler dans les voitures. Entre le carrousel et l'auberge, le plancher de la danse restait vide, entouré de branches de sapins décorées de roses en papier et de lanternes vénitiennes multicolores. Vers quatre heures, le temps parut s'éclaircir : des groupes plus nombreux, venant des deux bouts du village, commencèrent à déboucher sur la place, qui s'anima.
Luville est formé d'une longue rue, qui se termine en cul-de-sac à l'église très ancienne, trapue, avec des contreforts, un clocher bourguignon recouvert de bardeaux, et un portique en bois, de construction récente : elle surveille à sa droite une cure spacieuse, confortable, aux portes et volets peints aux couleurs cantonales, en vert et blanc, et la maison d'école, bâtisse de la fin du dix-huitième siècle, dont un petit clocheton ajouré surmonte le fronton 1 ; à sa gauche le château roman, à tour carrée, qui disparaît presque entièrement sous un manteau de lierre, et qu'habitent les derniers survivants de l'ancienne famille seigneuriale dont le nom se retrouve à toutes les pages de l'histoire du pays de Vaud. Un peu avant la maison d'école, la rue tourne à gauche du côté de Brenex et de Ravinel, bordée par les dernières maisons du « Coin d'en haut», comme on appelle la par-
tie supérieure du village. De l'autre côté, après avoir encerclé une belle fontaine abondante, à deux bassins, elle descend en pente douce entre des maisons plus anciennes, dont quelques-unes ont encore des fenêtres à accolades. Ce sont de belles maisons paysannes, avec des toits profonds, de larges auvents, des balcons fleuris, des granges prospères, et quelquefois de riches « raclons » dorés qui fument au soleil. Une d'entre elles, celle du boulanger Vaulruz, ancien grenier où les Bernois logeaient leurs dîmes, a dans sa tourelle, carrée comme celle du château, un escalier à coquille où subsistent des traces de peintures que le temps n'a pas tout à fait effacées. Plus bas, la petite maison de la poste avance sur la rue : c'est là que s'arrête six fois par jour la voiture jaune, dure, fermée, étroite — une vraie voiture cellulaire — que l'administration fédérale octroie pour le service de Bielle à Brenex. Viennent ensuite deux « campagnes » d'aspect plus bourgeois :
Tune, dans le même style que la maison Vaulruz, mais plus élégante, avec une terrasse où l'on remarque un catalpa d'une exceptionnelle régularité, appartient à une famille bernoise, les Schvvendi, qui possèdent des propriétés importantes dans la contrée ; l'autre, plus moderne, toute blanche, avec un auvent et des volets bruns, est occupée en été par une famille du pays nombreuse et patriarcale, les Gormoret : ses membres, dispersés pendant huit mois de Tannée, se retrouvent là pour la belle
4 L'JNCENDIE
saison, vont et viennent, se succèdent et se réunissent, amenant chaque année de nouveaux enfants. Plus bas enfin, le village se termine après une dernière fontaine : à gauche par une ferme qu'on appelle l'Herbaget, qui appartient aux Schwendi et qu'exploite depuis bien des années Eloi Vallamand, — une grande maison, en retrait, avec un hangar séparé, un tilleul devant la porte de la grange, un bosquet de sapins qui avance en coin sur la route ; à droite, presque en face, par une maison plus étroite, récemment repeinte, où Théodore Boudry, dit le père Théodore, ou Moustiquet, a élevé sa nombreuse progéniture. Ensuite la route se met à descendre en raidillon, entre deux terre-pleins, jusqu'au pont de la petite rivière qu'on appelle la Lumelle, le long de la propriété de Pascal Bercher, le Plantaz : une propriété magnifique, de gras vergers, une avenue de vieux marronniers, des bosquets où disparaît l'habitation, — toutes les apparences de la prospérité qui dissimulent une ruine imminente.
Le sobriquet de Double-Trou, décerné à Pascal par la sagesse du village, indique assez clairement la cause de cette ruine.
Entré dans la vie avec les meilleurs atouts, ce beau domaine patriarcal dont il fut, trop tôt pour son malheur, Tunique héritier, la rondelette fortune qu'il tenait de sa mère, l'instruction que son père avait voulu lui donner, l'intelligence qu'il avait à revendre, Pascal, en vingt
ans, mangea, but, dilapida tout ce qu'il possédait. Excellent garçon d'ailleurs, le cœur sur la main, comme on dit, et la main toujours ouverte, il prêtait son argent, le perdait, en empruntait pour se refaire, cautionnait Pierre et Paul, tenait cave ouverte, se lançait à l'aveuglette dans les spéculations les plus hasardeuses, sous le prétexte de « tenter quelque chose », ou pour le plaisir de montrer qu'il avait de « l'estomac », et s'enfonçait ainsi peu à peu aussi sûrement qu'un bateau qui coule à pic. La culbute finale n'était plus qu'une question de temps : des morceaux de ses biens étaient déjà saisis, et ses créanciers commençaient à s'inquiéter, trop nombreux pour un gâteau où la part de chacun risquait d'être fort réduite. Bien qu'on le sût dans l'embarras, personne n'eût jamais soupçonné le gâchis qu'on découvrit dans ses affaires dès que les hommes de loi y mirent le nez : aussi les gens prudents commençaient-ils à prendre la droite quand ils le voyaient pointer vers la gauche, en allongeant le pas, dans la crainte qu'il leur demandât des services. Quant à lui, toujours fringant, haut en couleurs, les moustaches en crocs, le verbe sonore, le rire prompt, il s'avançait en crânant au-devant de la débâcle. Ses anciens amis prenaient des airs d'enterrement en parlant de ses affaires ; lui, n'en ouvrait pas la bouche, à moins qu'en trinquant dans sa cave avec quelque compagnon de hasard qui se laissait mener devant le guillon, — le père Biolle, par exemple,
l'ancien juge de paix, bien embarrassé de sa personne depuis qu'on l'avait dégommé, — il ne lâchât toute sa philosophie. Debout à côté de l'ovale, il frappait du poing sur les douves qui sonnaient le vide, élevait son verre à la hauteur de son œil droit, fermait le gauche, et disait cyniquement :
— Je n'ai personne après moi, pas de femme, pas d'enfants..., ou si j'en ai, il y en a qui les ont endossés... Alors quoi ?...
Les paysans qui l'entendaient parler ainsi, tout en buvant le vin qu'il leur offrait, hochaient leurs têtes sillonnées de rides, labourées de soucis. C'étaient des gens assidus, sensés, calculateurs, des hommes de devoir qui tiennent à laisser quelque chose après eux, de vraies fourmis dont l'instinct est de remplir leurs greniers. Ils songeaient que bientôt, au lieu de leur offrir sa dernière goutte, Pascal Bercher, le propre fils de ce Jean-David qui était si fier, ne serait plus qu'un pauvre gueux, sans feu ni lieu, et que même, selon toute apparence, il finirait par tomber à la charge de la commune et grever des frais de son entretien le budget collectif. Cette idée leur faisait tourner en vinaigre le vin dans la bouche, quand même c'était toujours du vin des bonnes années ; et ils ne pouvaient s'empêcher de répondre :
— On n'a pourtant pas tort de garder un petit peu de son pain blanc pour vers la fin !
Comme il était, au fond, l'un d'entre eux,
ayant dans le sang leurs passions, leurs idées, leurs préjugés, Pascal s'assombrissait un instant ; puis il chassait cette impression de son âme ancestrale, se retrouvait le bon vivant qu'il était désormais forcé d'être, haussait les épaules et vidait d'un trait son verre, en concluant :
— Bah ! ce qu'on a eu, on Fa bien eu, et au bord du fossé la culbute !
Malgré ses études et son esprit naturel, Pascal raisonnait ici comme si les hommes étaient des êtres isolés qui peuvent agir inconsidérément chacun pour son compte, sans que leurs actes et leurs manières de faire se commandent à l'infini. Pourtant sa ruine, qu'il affectait de prendre si légèrement, allait avoir un contre-coup auquel il ne songeait guère sur l'existence de son plus proche voisin. Eloi Vallamand, en effet, le fermier des Schwendi, Favait cautionné pour une somme de six mille francs, dans une affaire d'achats de blés, en un temps où personne n'eût mis en doute sa solvabilité. Et voici qu'après de longs atermoiements, les créanciers exigeaient leur argent. Il en avait cautionné bien d'autres, lui !
Quand sonnait le quart d'heure de Rabelais, il payait rubis sur l'ongle, sans seulement ronchonner : on a donné sa parole, on la tient, voilà tout. Pourquoi donc son voisin, au lieu de se conduire comme un galant homme se conduit en pareille occurrence, s'avisait-il de crier comme un écorché, en réclamant des ga-
ranties que personne d'ailleurs ne lui refusait ?
— Seulement, dam ! vous savez, mon cher, je ne peux plus vous donner qu'une deuxième hypothèque, sur mon pré par là-bas vers Brenex. Une deuxième. Autant dire qu'il vous restera pour compte avec la première au moment de la grande lessive !
Il se disait : « Six mille francs, ce n'est pas le Pérou. Quand on les a perdus, on les paye, si on les a, et on n'y pense plus». Et il en voulait à un homme, qu'il croyait riche, de faire tant d'histoires pour si peu de chose :
— Ce gaillard-là, disait-il, est encore un de ceux qui tondraient un cochon pour se faire des bas de laine !
De fait, son voisin n'était pas un écervelé comme lui.
Resté jeune d'aspect, bien qu'il eût dépassé la cinquantaine, avec toute son épaisse chevelure châtaine, sa longue barbe presque blonde, que striaient à peine quelques poils gris, des yeux clairs sous des sourcils en broussailles, un profil aux traits moins accentués qu'ils ne le sont à l'habitude chez les paysans vaudois, Eloi Vallainand était un homme régulier dans sa conduite comme dans ses comptes et dans son travail. Peu de temps avant la mort de ses parents, déjà fermiers de l'Herbaget, qui avaient perdu leurs autres enfants en bas âge, il avait épousé une femme de chambre en service chez les Schwendi: une jolie Savoyarde, fraîche.
fine, pas très solide, peu faite pour *es gros travaux des champs. Les parents l'acceptèrent non sans méfiance, malgré les éloges que faisait d'elle la vieille M me Schwendi, en devinant qu'avec toute sa bonne volonté, elle ne se mettrait jamais tout à fait à la campagne. Elle était douce, sereine, passive : l'égalité d'humeur de son mari suffit à la rendre heureuse; mais, quand à la mort de sa belle-mère elle dut prendre la direction du gros train de la ferme, elle s'usa bien vite à la peine et fut emportée en quatre jours par une péritonite.
Elle laissait deux enfants à son mari :
Maurice, le garçon, détestait la campagne : il entra comme commis chez un banquier de Bielle, — et disparut un beau jour en emportant quelques milliers de francs, que son père remboursa. Ce fut un coup terrible, qui atteignit Eloi dans sa fierté, dans son cœur et dans sa bourse. Il obtint du patron de Maurice une promesse de secret qui fut tenue, garda pour soi seul son déchirement et ses soucis, et raya son fils de sa mémoire. Personne au village ne savait rien du jeune homme, sinon qu'il courait le monde « comme un bohémien ». Eloi détournait la conversation quand on voulait parler de lui, même avec M. Blûsch, le régent, qui prédisait jadis au jeune homme un brillant avenir.
Mélanie elle-même, sa fille, n'osait prononcer le nom de l'enfant prodigue dont elle était de cinq ans la cadette. Elle était le vrai por-
trait de sa mère, celle-là ! Petite aussi, — ce qui faisait dire à son père, avec un bon sourire admiratif : « C'est dans les petites boîtes que sont les meilleurs onguents ». Elle avait les mêmes yeux gris, aimants, fidèles, un petit nez un peu retroussé, une petite bouche comme une cerise mûre à point, les mêmes petites fossettes aux joues, le même teint blanc, d'une blancheur qui bravait le soleil et le grand air et ne se hâlait jamais, les cheveux d'un blond de seigle un peu plus clair, d'une abondance et d'une finesse extraordinaires. L'âme aussi semblait pareille à celle de la morte : c'était une petite âme paisible et tendre, de jolie étoffe, tantôt rieuse et tantôt gaie, capable de souffrir beaucoup sans grande passion, parce que les chocs les plus légers éveillaient en elle des répercussions très profondes; une de ces âmes que la vie ménagerait, s'il était vrai que le vent épargne les brebis délicates et les voiles frêles.
Son père l'aimait de toutes ses forces, sans phrases, sans gestes, sans démonstrations, d'une de ces affections concentrées qui rayonnent en se cachant, dont ceux qui les ont inspirées peuvent seuls deviner la chaleur. Depuis la fuite de Maurice, Mélanie était son unique joie: il pensait à elle, toujours; il ne pouvait être heureux qu'en la sentant près de lui, ou en travaillant pour elle ; et la petite le savait bien. D'ailleurs, en dehors d'elle, personne au monde n'aurait mesuré l'intensité de ce senti-
ment. Sa réserve habituelle valait à Eloi Vallamand une réputation solidement établie de froideur et d'insensibilité, que sa prétendue indifférence à Tégard de son fils avait encore affermie. On s'accordait également à le juger retors en affaires, malgré sa droiture; bien qu'honnête, par trop « regardant »; égoïste, parce qu'il ne s'occupait que de sa ferme, et restait résolument en dehors de la vie publique, sans jamais se mêler des intérêts de la commune, sinon pour toucher ses répartitions de bois, au commencement de l'hiver. Les gens qui croyaient le connaître eussent été bien surpris si on leur avait dit que ce paysan taciturne, dont chacun connaissait la régularité pointilleuse, avait une tournure d'esprit romanesque.
C'était pourtant vrai. Mais il la cachait si bien, qu'il ne s'en méfiait pas lui-même; en sorte qu'il en était la première ou la seule victime.
Ce caractère dont la rareté chez les hommes de son état explique qu'aucun de ses voisins ne l'en soupçonna jamais, le gouverna pendant toute sa vie. Il le poussait parfois tout à coup, traîtreusement, irrésistiblement, en sorte que l'acte qu'il inspirait précédait la décision de l'accomplir; ou bien, d'autres fois, lentement, sournoisement, en prêtant aux actions les plus irréfléchies l'apparence de coups préparés avec soin, en sorte qu'on prenait pour des calculs ce qui n'était que de la spontanéité retardée. Ainsi, cette tournure d'esprit romanesque le
conduisit à un mariage que beaucoup blâmèrent, après l'avoir empêché d'en conclure un autre que tout le monde eût approuvé. Elle faillit l'entraîner à une deuxième erreur du même genre, qui eût été plus grave : on le vit pendant tout un printemps causer avec Antonie, une jolie fille, que sa mère, qui courait l'Amérique, avait déposée un jour au village, chez ses parents, les Sollard, et qui avait poussé comme une belle plante étrangère dont la graine est tombée un jour d'orage sans qu'on sache au juste d'où elle est venue. Comme il passait pour riche, la gaillarde n'aurait peut-être pas dit non. Mais il n'osa jamais confier à sa fille un projet qui l'affolait, et qu'il finit pourtant par abandonner en silence, pour l'amour d'elle. Et Antonie, avec ses dix-huit ans qui en paraissaient vingt-quatre, ses yeux en amandes, sa taille superbe, son teint de créole, s'en alla rejoindre sa mère, dans l'autre hémisphère.
Eloi souffrit de ce dénouement, sans seulement se dire qu'il l'échappait belle ; puis le temps emporta ce rêve absurde. A cette heure il avait, comme on dit, d'autres chats à fouetter. Ce n'était plus la sourde fermentation d'une arrière-jeunesse qui l'empêchait de dormir: c'étaient des soucis plus positifs, les humiliants soucis d'argent, et pour tout dire c'étaient ses affaires, aussi mal en point, ou presque, que celles de Pascal Bercher, sans que ce fût sa faute ni que personne encore s'en doutât. La débâcle datait du mauvais coup de Mau-
rice, qui avait fortement entamé les réserves : le petit capital, placé en coupons hypothécaires, auquel Vallamand devait sa sécurité. Deux mauvaises années aggravèrent les difficultés ainsi commencées : la campagne est pleine d'embûches ; pour peu que la malchance s'en mêle, le paysan est bientôt en perte ; s'il emprunte ou s'endette, il ne sait plus comment remonter le courant. Moins dures, les années suivantes ne furent pourtant pas assez bonnes pour relever Vallamand. Lui qui se vantait autrefois de ne rien devoir à personne, il connut les angoisses des billets qu'il faut renouveler, qui reviennent grossis, menaçants, la honte des petites dettes dont on remet le règlement sous de pauvres prétextes, en affectant des airs dégagés, la nécessité de réussir coûte que coûte la vente d'une bête ou d'une récolte escomptée d'avance. La mise en demeure de payer son imprudent cautionnement, vint le frapper d'un dernier coup : l'échéance tombait à la fin du mois ; s'il ne s'exécutait pas, c'étaient les poursuites, les méfiances excitées, les réclamations pleuvant de toutes parts, les créanciers refusant de renouveler les billets ou de se contenter de légers acomptes, — l'histoire même de Pascal Bercher, resté debout tant qu'on le croyait solvable et qui, depuis qu'on connaissait sa situation vraie, s'enfonçait comme un bateau percé ; celle de tous les vaincus qu'on achève à coups de talons dès qu'ils sont par terre.
Aussi, pendant que la fête battait son plein, attirant sur la place tous ceux qui ont l'esprit en repos, le malheureux, sur son banc devant la grange, un bout de grandson éteint à la main, tournait et retournait ses soucis dans sa tète, comme l'orgue de Barbarie qui là-bas mâchait la Valse des Roses après la Dame Blanche et la Dame Blanche après la Valse des Roses. A ses pieds, Fidèle, le chien de la ferme, — un gros chien de montagne, à poil fauve, — dormait en rond, tranquille, celui-là, sûr de sa pâtée du lendemain! De temps en temps, il grognait dans son rêve ; ou si quelqu'un passait, il entr'ouvrait ses yeux sanguinolents pour les refermer après s'être assuré que personne ne venait dévaliser la maison. Mélanie se pomponnait dans sa chambre, au-dessus de la cuisine : elle apparut à la fenêtre, rencontra le regard que son père leva sur elle en l'entendant, sourit. Ce sourire confiant, serein, joyeux, fit au pauvre homme une douleur cuisante. Hélas ! il faudrait éclairer cette ignorance heureuse, détruire cette sérénité, bientôt, dans quelques jours, quand la ruine, qui rôdait par là, frapperait à la porte...
Cependant les bouffées d'une musique jouant un air de marche se rapprochaient :
c'était la fanfare du cortège des jeunes gens qui « ramassaient les filles », le long du village. Il s'arrêtait devant les maisons des invitées ; le cavalier sortait des rangs, entrait dans la cuisine et ramenait sa danseuse, toute rose
d'être regardée, qui de sa main libre arran geait encore quelque chose à son corsage ou tapotait sa jupe ; puis le cortège se remettait en marche, grossissant ainsi de porte en porte.
— Papa, où sont-ils? demanda Mélanie.
Vallamand se leva lourdement, s'avança jus
qu'au milieu de la rue pour voir plus loin, tandis que Fidèle, derrière lui, remuait la queue sans se réveiller, et répondit :
— On les voit là-bas, par vers la Poste.
— Oh ! alors, j'ai le temps !
La jolie tête blonde disparut dans la chambre.
— - Tâche voir de ne pas te faire attendre, cria Vallamand. Ça n'a pas bonne façon.
Mélanie répondit, de l'intérieur :
— N'aie pas peur, j'ai tout de suite fini !
Fidèle se décidait à se réveiller, au bruit
plus proche de la fanfare.
Le cortège passa tout droit devant la maison des Boudry, close comme un jour d'enterrement. Pourtant, la cadette des filles, Adèle, atteignait à peine la trentaine. C'était une assez belle fille, qu'on aurait eu plaisir à faire tourner sur le plancher. Mais elle ne songeait guère à s'amuser : fagotée jours et dimanches dans des robes pieuses, qui aplatissaient sa poitrine, épaississaient sa taille, enraidissaient ses hanches, elle marchait les yeux baissés, comme si elle n'eût pu soulever ses paupières sans commettre quelque péché. Ses parents confits en dévotion, abstinents, darbystes, plongés jusqu'au cou dans l'Apocalypse, membres de toutes les ligues qui proscrivent la joie de vivre, n'admettaient d'autres jouissances que celles où l'on s'édifie : comme ils étaient seuls de leur secte à Luville, ils célébraient leur culte et chantaient leurs cantiques en famille, assez nombreux pour qu'on entendît jusqu'au milieu du village les faussets de leurs voix aigres et les ronflements de leur harmonium.
Il n'y avait que le cadet des fils, Paul, dit Paulet, qui en prît à son aise.
Né en retard, gâté comme le sont souvent les benjamins dans les familles les plus strictes depuis l'époque de Jacob, il vivait à sa guise, en bon luron qui fait ce qu'il veut, n'écoute personne, ne manque pas une occasion d'afficher son indépendance. Pendant que ses frères et sœurs ne buvaient que de l'eau, il vidait des décis dans toutes les pintes du district ; il ne manquait pas une fête à dix lieues à la ronde ; au lieu de beugler des cantiques, il chantait dans la « chorale du Jura », que dirigeait M. Blùsch, et qui avait obtenu un accessit au dernier concours cantonal de musique ; il gagnait dans les tirs des montres et des cuillers d'argent, qui lui coûtaient les yeux de la tête ; même il passait pour un bourreau des cœurs, ce qui n'avait rien d'invraisemblable, avec la petite flamme irrésistible qu'il avait au fond des yeux. Quand on le voyait au milieu des siens, on ne pouvait croire qu'il fût de même souche, tant il ressemblait peu à son patelin de père, dont les années rouillaient à peine la barbiche rouge d'oncle Sam, à sa mère pointue, mince, futée, avec, sur des lèvres fielleuses, un sourire figé, qui faisait penser à un filet de miel dans une jatte de vinaigre, à la séquelle de ses frères et sœurs, les uns petits, les autres grands, les uns plus gros, les autres plus maigres, mais tous également sucrés, sournois, glissants, ouatés et papelards.
Ce fut précisément Paulet qui se détacha du cortège pour venir chercher Mélanie.
Il portait une rose rouge à la boutonnière de son veston. Comme il était robuste et de formes élégantes, ses vêtements semblaient d'étoffe plus fine, de coupe plus soignée que ceux de ses camarades. Souriant dans sa moustache, il marchait d'un pas souple, avec une aisance de gaillard qui se sait partout bienvenu. Son chapeau de paille tout neuf, penché sur l'oreille, lui donnait un air un peu fat, que rachetait la franche bonhomie du regard, et qui d'ailleurs semblait naturel chez un si joli garçon. Il ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil vers la maison paternelle, dont les fenêtres closes épiaient ses gestes, pour le blâmer. Carspach, le mitron de Vaulruz, qui avait eu des propos avec lui, surprit ce regard ; il dit à la cadette des Tavannes de la Poste, Gertrude, dont il avait réussi à s'emparer et qu'il serrait à son bras comme l'anse de son panier à pain :
— Y graint que sa maman le foie !
Gertrude, — une superbe fille, avec un teint foncé d'Egyptienne, des cheveux de geati, des yeux magnifiques, — ne répondit pas : ce Thurgovien, courtaud, ne lui plaisait guère ; elle s'était souvent moquée de sa tête en brosse qui, poudrée ordinairement de farine, faisait penser à une « tête de loup » grise de toiles d'araignées ; elle s'en voulait de s'être trop pressée de l'accepter pour cavalier, tandis
qu'en attendant un peu, elle aurait eu sans doute Louis Vaulruz, rentré la veille du service militaire. Dans l'espèce, pourtant, Carspach disait juste : on savait que les deux jeunes gens « se causaient », qu'ils ne demandaient qu'à s'entendre, tandis que leurs parents, sans être positivement brouillés, se regardaient de travers, Vallamand n'aimant pas les mômiers.
Derrière Carspach, un garçon de Ravinel nommé Courtépin, qui venait trop souvent rôder dans le Coin d'en bas autour de l'Herbaget, ricana très fort en disant à Jeanne Vaulruz, qu'il conduisait :
— Quel poseur... ce Boudry !...
Mais quand Paulet reparut avec Mélanie, les jaloux baissèrent le nez. Impossible d'imaginer un couple plus agréable à voir que ce brun, presque aussi brun que Gertrude, et cette fine blonde, aux cheveux couleur de seigle. D'autant plus que Mélanie portait une toilette ravissante : une simple robe de jaconas, à fond blanc semé de petits bouquets de bleuets, avec un ruban bleu pour ceinture, un nœud bleu dans les cheveux, et, piquée au corsage, une branche de ces petites roses blanches qui fleurissent dans les jardins de village et n'ont pour beauté que leur fraîcheur. Comme plusieurs s'étaient attifées sans autre idée que d'étaler le plus de rubans possible, cette simplicité vraiment distinguée la parait encore mieux. Carspach rapprocha les roses blanches de la rose rouge, et dit,
avec son lourd accent presque incompréhensible :
— Race planche et race rouche, ça fait les couleurs fétérales, Matemoiselle Chertrude! ...
Gertrude, elle, poursuivait dans son esprit une autre comparaison, entre sa beauté brune et la beauté blonde de Mélanie.
— Quand on a les cheveux noirs, le bleu clair ne va pas bien, répondit-elle en se tournant vers Jeanne Vaulruz, qui avait aussi des cheveux de jais, mais avec un teint blanc.
Courtépin dit :
— Toutes les couleurs vont bien à celles qui sont jolies.
Et il soupira, en songeant que Mélanie serait toujours la plus belle, fût-elle en haillons.
En se dirigeant vers le cortège, la jeune fille sourit à son père, dont la figure s'allongea, et qui répondit à peine au salut déférent de Paulet, en touchant le bord de son chapeau; attitude qui suggéra à Carspach une nouvelle réflexion :
— Le fieux n'a pas l'air pien content !
Les musiciens recommençaient à souffler dans leurs instruments. Le cortège, maintenant au complet, tourna dans la rue et retraversa le village, jusqu'à la* place. La musique se rangea dans l'estrade. Les valses, les polkas, les mazurkas se succédèrent, non sans quelques couacs des trombones et des pistons.
Paul et Mélanie se quittaient le moins possible ; Carspach marchait impitoyablement sur
les pieds de Gertrude; Courtépin s'efforçait de cacher sa peine sous les éclats d'une gaîté factice, jusqu'à enfourcher les petits chevaux du carrousel en poussant des cris de Peau- Rouge. Il faisait à lui seul plus de tapage que tous les autres ensemble, dans l'espoir qu'on dirait : « Quel boute-en-train que ce gaillardlà ! » Peine perdue ! Il ne trompait personne, et ne se donnait pas le change à lui-même : les jeunes filles, fines mouches, devinaient bien qu'il ne s'agitait pas ainsi pour leurs beaux yeux, et trouvaient qu'il manquait de tact :
quand on n'est pas même du village, et qu'on s'invite à la fête, on doit au moins se comporter discrètement, en garçon comme il faut!
Même, Jeanne Vaulruz tâcha de le lui faire comprendre, en lui disant avec un peu d'impatience :
— Voyons, M. Courtépin, ne faites pas tant de boucan, je vous en prie !
Mais il avait déjà trop bu pour rien écouter.
Du reste, ces épisodes se fondaient dans la gaîté générale, qui augmentait d'instant en instant. Les musiciens jouaient avec un entrain du diable, largement arrosés entre les danses. Les gamins tournaient sur le carrousel, infatigables. Les gens d'âge allaient et venaient à pas lents, de l'église à la fontaine, ou stationnaient devant le plancher, en regardant folâtrer la jeunesse. On vit même s'avancer jusqu'au bout de son avenue le vieux M. de Luville
plus qu'octogénaire, avec qui s'éteindrait bientôt un nom illustré jadis par un chancelier des comtes de Savoie, par deux évêques, par un général du Premier Empire. Sanglé dans sa redingote, avec son impériale blanche, il gardait l'air militaire qu'il avait pris dans sa jeunesse, au service du roi de Naples. Il apparut au milieu de cette gaîté populaire comme un spectre des temps anciens, dont on ne sait plus au juste s'il a jamais existé en dehors des légendes. Peut-être se demandait-il : « Qu'estce que je fais encore là, dans ce monde nouveau, avec mon vieux nom et mes vieilles idées ? qu'y fait mon vieux château, décrépit sous sa gaîne de lierre, rempli de vieux meubles, de vieilles armes, de vieilles choses qui se disperseront après moi chez les antiquaires ? » Des gens le saluèrent. Il répondit à peine, d'un geste hautain de sa vieille tête, et s'effaça sous les vieux tilleuls de son avenue. Un peu plus tard, les dames Schwendi se montrèrent aussi: elles payèrent deux tours de carrousel aux gamins, pour se rendre populaires ; puis quelquesuns des Gormoret. Une jeune fille de leur bande, mignonne et rieuse, regarda la danse avec des yeux d'envie. Et le soir tomba lentement. Dans l'échancrure de la route qui bifurque plus haut, la ligne du Jura noircissait dans l'ombre envahissante, vers le nord, tandis qu'à l'occident, des lueurs fauves, pourpres, mordorées, s'accrochaient aux nuages. On alluma les réverbères, puis les lanternes vénitiennes. La gaîté s'ac-
crut encore dans cette obscurité papillotante, propice aux larcins d'amour. Des pétards éclatèrent, des fusées partirent, tirées imprudemment autour des granges ou séchaient les moissons. Un fracas de voix et de rires sortait du Guillaume Tell, dont le personnel était sur les dents.
Tout à coup, une nouvelle apportée on ne sait comment fit le tour des groupes : un incendie avait éclaté !... quelque part du côté de Bielle..., plus en deçà, disaient les uns, plus au delà, disaient les autres. En un clin d'œil le plancher fut évacué : ceux-ci coururent vers le Coin d'en haut, d'où la vue est plus étendue, ceux-là montèrent dans la tourelle des Vaulruz, qui domine la plaine. Ils virent une vaste lueur rouge, qui embrasait un pan de ciel, pareille à la lueur d'une forge gigantesque, tantôt plus ardente, comme si la flamme s'avivait soudain, tantôt pâlissante dans des reflets fauves, dans des rayonnements qui s'étendaient très loin. Gertrude et sa sœur Isabelle s'étaient précipitées au téléphone, dont la sonnette les appelait : Bielle demandait du secours. Aussitôt, le tocsin s'ébranla, au haut du clocher. Presque tous les danseurs étaient pompiers :
il fallait partir, sans perdre un instant, sans prolonger les adieux, abandonner la fête qui battait son plein, planter là sa bonne amie, qui se consolerait avec les fainéants laissés pour compte ou avec les rivaux des villages voisins:
— Cré nom de sort, criait Louis Vaulruz,
pour une seule et unique fois dans l'année qu'on s'amuse un brin !...
... Un fracas de tonnerre sur la chaussée...
Un cornet strident... C'est la pompe qui emporte les danseurs, avec leurs casques, leurs ceinturons, les échelles, tout l'attirail... Paul Boudry agite les bras pour dire adieu à Mélanie, dont le cœur se serre d'angoisse : un malheur est si vite arrivé dans ces bagarres ! Une poutre enflammée qui tombe du toit, un pan de mur qui s'écroule... Si c'était un pressentiment, cette idée-là ?...
... Mais la musique, qu'on paye pour la soirée, veut gagner son argent ; et puis, l'incendie n'est pas à côté : on sait maintenant que c'est une belle villa au bord du lac, sur la route de Genève, louée depuis le printemps à des Russes immensément riches et menant grand train. Enfin si les pompiers sont partis, il y a là d'autres danseurs, qui ne demandent qu'à les remplacer. Et la musique attaque une de ces polkas qui vous feraient sauter des morts, et les gens du carrousel, inquiets un moment pour leur recette, se remettent à tourner leur manivelle, aux sons de la Valse des Roses et de la Dame Blanche...
Après avoir fait un tour au village, avec les autres jeunes filles, Mélanie se retrouve avec elles dans l'enclos où il y a de la place, à présent ! Isabelle et Gertrude Tavannes, Jeanne Vaulruz, les deux Sollard, Marguerite, fille du député Yinzel, toutes les plus
jolies, enfin, se promènent à petits pas, enlacées, en chuchotant, gloussant et pépiant comme des pucines, inquiètes de savoir qui va remplacer les absents. Mélanie, elle, ne les écoute guère, ne regarde aucun des garçons qui se dandinent à distance en faisant leur choix. Tout à l'heure, Paulet la serrait contre sa poitrine, et ils échangeaient en valsant les paroles qui lient. Elle est toute à l'enchantement de cette heure divine, que les sons du tocsin ont interrompue, qui peut-être ne reviendra jamais !
Elle se plonge dans son souvenir, elle en poursuit l'émotion délicieuse, elle est heureuse, elle a peur, elle frissonne aux éclats de la gaité qui se ranime : comment y a-t-il encore de la musique, puièqu'/Z n'est plus là? Que fait-elle dans cette fête puisqu'/Z en est parti? va-t-elle tourner au bras d'un autre, entendre une autre voix, mettre sa main dans une autre main ? Justement, Courtépin s'approche, sa grande bouche fendue jusqu'aux oreilles dans un sourire aimable, rouge d'émotion, tremblant presque sur ses pieds larges et lourds, dont les dimensions épouvantent les danseuses.
— Voulez-vous m'accorder celle-là, Mademoiselle Mélanie?
Elle répond sans y penser, dans une révolte de son être :
— Non, Monsieur, je vous remercie.
jGomme Courtépin, déconcerté, la regarde
avec un air triste de chien battu, elle sent qu'elle vient d'être impolie, qu'elle afflige un
brave garçon, qu'il faut pourtant motiver son refus; elle ajoute en rougissant:
— Je me suis fait mal au pied, je ne danse plus ce soir, je vais rentrer...
Elle se faufile entre les couples qui polkent avec entrain, sort de l'enceinte, et s'aperçoit que Courtépin est à côté d'elle. Le vin lui donnait du courage : .tout à l'heure il se jurait de profiter du départ de Vautre pour s'expliquer avec Mélanie. Mais à présent qu'il est seul avec elle, dans la rue obscure qu'éclairent mal les réverbères trop espacés, il ne sait plus que dire et se contente de la regarder en dessous, aussi timide que si le plein soleil de midi éclairait à tous les yeux son secret. Il pense : « Quand nous serons devant la poste, je lui parlerai ». Puis, devant la poste : « Non, ce sera devant la maison Schwendi. » La maison Schwendi passe, avec ses fenêtres éclairées et des sons de piano : il se tait encore.
Quand on arrive à l'Herbaget, il n'a pas ouvert la bouche; et il ne l'ouvre que pour les adieux :
— Au revoir, Mademoiselle Mélanie...
— Bonne nuit, Monsieur Courtépin...
Elle ne le remercie pas même de l'avoir accompagnée, et disparaît comme une ombre légère, tandis qu'il reprend à pas pesants le chemin de Ravinel...
Eloi Vallamand était à la môme place, sous le tilleul, dans la même attitude concentrée et taciturne, — comme si ce branle-bas de
L1NGENDIB 3P
l'incendie le laissait aussi indifférent que celui de la fête. Le retour de sa fille ne le tira pas tout de suite de sa rêverie. Il ne vit pas qu'elle était accompagnée, ne remarqua pas la silhouette noire de Gourtépin qui s'enfonçait dans la nuit. Seulement, quand Mélanie, l'ayant aperçu dans l'ombre, s'arrêta devant lui, il tressaillit comme un qui s'éveille en sursaut:
— C'est toi?... Ah! tu rentrés déjà?... La fête est finie?..
Mélanie tenait à garder son secret tout pour elle, jusqu'à l'heure de l'explication. Elle eut peur d'être devinée, et, pour prévenir les questions gênantes, répéta son petit mensonge, dont elle rougit dans l'obscurité...
— Non... Ils dansent encore... Mais je me suis fait un peu mal au pied... Voilà!...
— Oh! ça n'est rien, ajouta-t-elle...
Et, pressée d'être seule :
— Et puis, je suis un peu fatiguée, aussi...
Tu ne rentres pas, toi ?
— Si... Dans un petit moment.
— Alors, bonne nuit, papa !
— Dors bien!
Elle disparut dans la maison. Sa fenêtre s'éclaira. Vallamand restait seul, avec l'horrible pensée qui venait de s'emparer de lui, aux premiers coups du tocsin.
Eloi Vallamand méritait sa réputation d'honnêteté. Sans doute, comme il arrive aux meilleurs d'entre les hommes, et même aux saints, d'abominables tentations l'effleuraient quelquefois. Il les repoussait sans effort, comme font ceux qui ont l'instinct du bien, en se demandant: « D'où diable peuvent venir des idées pareilles? » Ses impulsions l'avaient entraîné à des actes imprudents ou maladroits, qu'il regrettait aussitôt commis en se reprochant de se presser trop, — jamais à des actes coupables. Si le matin de ce jour-là, quelqu'un l'eût averti que le soir même, assis comme souvent devant sa ferme honorée, pleine du souvenir de ses parents et de ses grands-parents, sous le tilleul dont les branches avaient abrité ses jeux d'enfant, il se débattrait contre une suggestion
criminelle, qu'elle assiégerait toutes les parties de son âme, entrerait en lui et le posséderait, — il aurait haussé les épaules : tant il avait en luimême une confiance jusqu'alors justifiée. Pourtant, dès que Pascal Bercher, qui partait pour l'incendie comme pour une fête, lui eût jeté en passant la nouvelle :
— Ça brûle à Bielle !...
Dès qu'il entendit la voix lamentable du tocsin, puis le cornet des pompiers, et les cris du village, il pensa :
« Un incendie, la belle affaire!.. Les sinistrés touchent leur assurance... Ils n'y perdent rien... Si seulement ça brûlait chez moi, ah ! quelle veine !...»
Au lieu de repousser tout de suite cette idée, il s'y attarda : oui, si le hasard qui venait de frapper ces étrangers — gens tranquilles, sans doute, bien installés dans l'existence, que le feu devait déranger dans leurs habitudes ou dans leurs amusements, — si ce même hasard s'était abattu chez lui! Non pas même sur la ferme : une belle maison comme celle-là, ce serait par trop dommage, et il la regretterait ; mais sur le hangar, simplement, sur ce hangar que, depuis plusieurs années, M. Schwendi parlait de reconstruire, en remettant toujours à une autre fois ; où il y avait du foin, de la paille, des outils gâtés, tout un vieux butin qui ne valait pas à beaucoup près l'argent de son assurance!... M. Schwendi ne perdrait pas un centime. Quant à lui, l'indemnité l'aiderait à
payer son malencontreux cautionnement; et personne ne se douterait jamais qu'il avait vu la ruine de tout près. Qui sait même si cette aubaine ne ramènerait pas la chance dans la maison ? Une bonne affaire en attire une autre. Ce qui dérange ceux-ci, ferait le bonheur de ceux-là : le hasard frappe tout de travers...
La pompe passa, au triple galop, montée par les jeunes gens excités, qui riaient, criaient et gesticulaient en courant à ce nouveau plaisir. Les deux chevaux bruns du syndic traînaient toute la charge : deux belles bêtes, jeunes, en pleine vigueur, que Louis Vaulruz fouaillait comme des rosses, heureux de les tenir sous son fouet et de les mener à ce train d'enfer. Eloi se dit :
« S'il venait à brûler par ici, à présent qu'ils sont tous partis, on ne sauverait pas grand' chose, et la Commission ne pourrait pas racauder sur la prime !... »
Là-dessus, il alla joindre un groupe qui venait du village, et s'informa. On lui dit ce qu'on savait: la villa Charlotte, les grands seigneurs russes, les pompes des autres villages accourant aussi. Il écouta, sans répondre, les yeux errants. Le groupe s'en retourna du côté de la place : il revint s'asseoir sur son banc, pour poursuivre ses réflexions. Elles se déroulaient lentement, comme un écheveau qui tourne sur le dévidoir. Par moments, l'écheveau s'arrêtait, à cause de quelque nœud que Vallamand s'attardait à défaire. Il se répéta :
« Si le feu prenait à la ferme, ah! oui, ça serait un malheur... Mais au hangar, qu'est-ce que ça pourrait faire ?... »
En tournant autour de cette supposition il savourait l'arrangement de ses difficultés, comme s'il avait déjà palpé sa prime chez le receveur :
« Depuis le temps qu'on paye pour l'incendie!... Toutes les années, il faut passer à la caisse... Et on ne revoit jamais la couleur de son argent... Parce que ces chances-là, pas de danger que ça arrive quand on en a besoin !... »
En ce moment, une voix qui n'était pas la sienne, impérieuse, ironique, sortit d'un coin caché de lui-même, — et il l'entendit prononcer aussi nettement que si quelqu'un lui eût crié dans l'oreille :
— Sauf quand on est assez malin pour aider la chance, comme il y en a !...
Il frissonna de la tête aux pieds. La voix continuait à parler, d'un autre accent, comme changée : insinuante, doucereuse, pressante.
Elle lui rappela toutes sortes d'histoires d'incendies qui couraient le pays, des mystères dont tout le monde avait la clé, mais où le juge d'instruction s'était cassé le nez, tant il est difficile de prouver ces choses-là; la conclusion fatale de tant d'enquêtes : cause inconnue ; ou le truc classique qui avait réussi, disait-on, tant de fois : une caisse remplie de paille ou de foin, un trou dans le couvercle,
une bougie dans ce trou, le feu éclatant dans la maison vide. Et ni vu ni connu ; que voulezvous qu'on dise ?
Il en était là quand rentra Mélanie.
La simple vue de sa fille aurait dû l'arracher à ces tentations, comme la lumière du jour vous délivre des cauchemars nocturnes. Mais le cœur de l'homme est plein de mystères :
suivant l'heure et le moment, le même objet vous produit une impression différente, la même influence vous pousse au bien ou au mal, — comme le vent qui souffle du Jura en apportant tantôt le beau, tantôt la pluie. Au lieu de penser à la loi cruelle qui venge sur les enfants les fautes des pères, Eloi se dit que sa fille partagerait sa ruine ; que, délicate comme elle était, avec les goûts fins qu'elle tenait de sa mère, elle en souffrirait plus que lui ; qu'il écarterait d'elle, à tout prix, la misère, parce qu'il l'aimait trop pour supporter qu'elle fût malheureuse. Et il éprouva plus violent encore le désir de secouer ses embarras, d'un de ces gestes forts qui délivrent — fût-ce en brisant quelque chose. Obsédé, il se leva de nouveau de son banc, passa derrière la maison, dans le potager que la nuit enveloppait, fit deux ou trois fois le tour du hangar, et finit par prendre machinalement le chemin du village, la tète basse, les mains au dos.
Aux sons de la musique, à la lueur des lanternes vénitiennes, les jeunes gens continuaient à s'amuser, aussi insoucieusement que si la
pompe ne fût pas partie avec les meilleurs danseurs. Les vieux «causaient sous les platanes de la terrasse du Guillaume Tell, ou sur la place, devant la porte de la boulangerie. De temps en temps, celui-ci ou celui-là montait à la tour desVaulruz, observait la lueur qui rougeoyait dans le ciel noir, et redescendait en disant :
— Ça flambe toujours, par là-bas.
Ou bien:
— On dirait que ça diminue un brin, mais pas tant fort.
Eloi s'approcha d'un des groupes, où les gros bonnets discutaient avec animation.
Vinzel, le député, expliquait l'économie du nouveau règlement sur les polices d'assurances, qui venait d'entrer en vigueur :
— Moi, disait-il je l'ai voté des deux mains.
Ce règlement ne faisait d'ailleurs que développer la loi du 24 novembre 1877 : L'État continuait à n'assurer obligatoirement — il fallait entendre la majesté de cet adverbe prononcé par le législateur! — que les meubles nécessaires, les effets habituels, comme chacun en possède ; pour le reste, tableaux, objets d'art, bibliothèques, argenterie de luxe, les propriétaires restaient libres de les assurer ou non à une compagnie de leur choix:
— ... Parce que l'État, vous comprenez, il ne peut pas courir de si gros risques.
L'idée ne l'effleurait pas qu'il y a de l'arbitraire dans un contrat qu'une des parties
impose à l'autre en le limitant à son gré. Ses auditeurs ne s'en apercevaient pas davantage. Seul, le père Biolle secouait sa tête blanche, d'un air de blâme : ces nouveaux règlements offusquaient ses vieilles idées ; il les trouvait mal bâtis, et n'osait plus le dire après l'avoir trop répété, parce qu'il est oiseux de lutter contre le courant : on passe alors pour un original, ce qui dans un petit endroit est la pire des tares; et il commençait, en vieillissant à souffrir de cette réputation. Yaulruz, qui ramenait tous les problèmes à la question d'argent, fît alors, avec un geste de comptable :
— Mais rien que la villa Charlotte, écoutez voir, avec les meubles et le linge, et tout ça... Hé! hé ! Ça va en faire une lessive, pour l'Etat !...
Le père Biolle ne put s'empêcher de saisir presque malgré lui la balle au bond :
— Tant mieux ! s'écria-t-il rageusement. Ça lui apprendra peut-être à se môler de ce qui le regarde.
Le député s'empressa de relever la boutade :
tout rentre dans le domaine de l'Etat, tout le regarde... L'Etat a joliment raison d'empêcher les gens d'être imprévoyants ou négligents et de faire des bêtises... N'a-t-il pas le devoir de surveiller tout le monde, pour que les choses ie passent bien en ordre?... Il est là pour ça, que diable!... Quant au sinistre, ce n'était pas l'Etat qui en pâtirait, puisque l'Etat n'est pas une personne déterminée ; c'était le pays,
c'étaient tous les citoyens... Vinzel, qui avait la carrure d'un paysan cossu, une grosse tête, des yeux proéminents, expliquait ces choses difficiles avec autorité, en homme du métier qui met la main k la pâte. Le syndic l'approuvait, en hochant la tête. C'était un homme lourd, très gros, réfléchi, taciturne. Il ne dit qu'un seul mot, et comme l'histoire ramène toujours les mêmes problèmes avec les mêmes solutions, sans que rien en change excepté les apparences, ce ftit le mot de Louis XIV :
— Pardine !... l'Etat c'est nous !...
Aussitôt, l'ancien juge de paix retourna son
char, avec cette prestesse d'esprit dont il témoignait en son bon temps, quand il arrangeait les procès dans sa cave.
— Alors, raison de plus pour que l'Etat laisse les Sociétés d'assurances perdre leur argent, au lieu de gaspiller le nôtre»
— C'est que les sociétés en gagnent tant qu'elles en veulent ! Ne vaut-il pas mieux que ce soit l'Etat qu'elles ?
— Eh bien, expliquez-moivoir pourquoion va toujours augmentant les impôts, à mesure que l'Etat fourre son nez dans plus d'affaires ?
La discussion devenait inextricable, comme l'économie politique elle-même ; les voix montaient, comme il arrive entre gens qui s'échauffent sur l'intérêt public. Vaulruz, conciliant, essaya de remettre les choses au point, en insinuant :
-— Et puis, quoi !... Supposez qu'il y ait une
perte?... Ça se répartit entre tous, ça finit par n'être plus rien ; comme quand il y en a qui tombent à la charge de la commune !
Le député l'appuya :
— C'est clair ! . . . Le dommage n'est plus subi par celui-ci ou celui-là, mais par l'ensemble... C'est la solidarité, comme ils disent à présent...
— On n'en boira pas un verre de moins dans le canton, dit Gimel, le fermier du château, un robuste gaillard, à figure intelligente, qui venait d'arriver et n'avait entendu que les dernières phrases.
Vallamand écoutait avec une attention croissante, comme si ces propos, semés au hasard de la causerie, correspondaient à de secrètes pensées qui s'agitaient en lui; mais il n'aurait rien osé dire, tant il sentait déjà l'importance que pouvait prendre, dans la suite, un mot maladroit, tant il redoutait de livrer involontairement la clé de son âme où s'amassaient des ténèbres.
— Vous raisonnez bien, vous autres ! grogna ironiquement le père Biolle. Et si ça recommence à brûler tout le temps, à droite, à gauche, partout par là ?..
Le député écarta l'objection, d'un de ces gestes larges et catégoriques comme en font les orateurs à la tribune :
— Il n'y a pas de danger ! déclara-t-il. On sait où l'on va : on a fait des statistiques... Le taux des assurances, les primes, tout ça c'est cal-
culé d'après des moyennes... Bon an mal an, le feu fait des dégâts, pour une somme de...
On sait ça à quelques centimes près... Même en tenant compte des incendies volontaires.
— Est-ce qu'on peut les distinguer des autres ? fit le père Biolle. Quand les gens veulent mettre le feu à leur boutique — te bombarde-t-il pas ! — ils ne l'annoncent pas au son du tambour !
Vaulruz prit un air grave, et demanda :
— Et la Justice ?
— La Justice ? répondit le fermier du château... Ecoutez voir !... C'est un juge qui m'y a dit une fois, à propos d'un mauvais coup qu'un ouvrier savoyard avait fait par chez moi... « Voyez -vous, Gimel, pour attraper les malfaiteurs, c'est comme quand on dit aux enfants que pour attraper les oiseaux il faut commencer par leur mettre du sel sous la queue... On ne les prend que s'ils veulent bien se laisser prendre... » Voilà ce qu'un juge m'a dit, à moi !...
Il se tourna vers Vallamand, et demanda :
— Qu'en penses-tu, toi, hein?...
Eloi tressaillit, passa la main sur son front, et balbutia :
— Pardine !... On ne sait jamais...
Il y eut un silence, comme il arrive dans les conversations quand un sujet est épuisé. Une voix proposa :
— Si on allait boire un verre ?
Le père Biolle approuva, puis les autres.
38 L'WCISiNDIE
A pas lents, en traînant leurs gros souliers sur le sol détrempé, ils se dirigèrent vers la pinte, sans s'inquiéter de la musique, ni de la danse, ni du carrousel. Mais en arrivant sur le seuil, Vaulruz dit sans autre explication ;
— Moi, je rentre.
— Moi aussi, dit Vallamand.
Les deux hommes rebroussèrent chemin, tandis que leurs compagnons entraient dans la salle à boire, où Ton distinguait à peine, noyées dans la fumée, les silhouettes des buveurs attablés.
— Je pense qu'ils vont bientôt revenir de là-bas avec la pompe, dit Vaulruz, Ça doit être fini, cette flambée ?
Comme Eloi ne répondait rien, il ajouta :
— C'est que si le feu prenait par ici, ça ne serait pas drôle !..,
— C'est vrai, dit Vallamand.
Ils firent quelques pas en silence. L'autre, qui poursuivait son idée, reprit :
— On ne garde qu'une pompe à bras, pour ces cas-là... On n'est pas trop prudent.,.
Et encore, un peu plus loin :
— Heureusement qu'il y a les villages d'en haut, qui viendraient à notre secours, comme on va à Bielle, nous!... Mais en attendant!....
Sur ce mot ils se séparèrent devant la boulangerie.
La nuit était noire, sans une étoile. Seuls, les réverbères clairsemés étendaient des reflets sur le chemin délavé. Chez les Schwen-
I/INCEND1E 89
di, chez les Cormoret, des rais de lumière filtraient des contrevents fermés : ils veillaient tranquilles, comme à l'ordinaire, sans se soucier de la danse, ni de l'incendie, en attendant le Courrier de Bielle du surlendemain pour avoir les nouvelles. Partout ailleurs, les maisons dormaient, obscures, closes, muettes. Et l'abominable tentation grandissait dans l'âme bouleversée de Vallamand.
Au lieu de la repousser, maintenant, il la discutait. Une dialectique dont la source empoisonnée devait être en dehors de lui, diminuait dans son esprit les proportions du crime, l'excusait par des arguties d'avocat, par venait presque à le justifier. A qui porterait-il préjudice ? A tout le monde, — c'est-à-dire, comme Vinzel venait de le démontrer, à personne. Un tout petit dommage insignifiant pour chacun ! Qu'un homme, même inconnu, lui demandât quelques sous pour sortir d'un immense embarras, quelques sous qui suffiraient à le sauver de la ruine, les refuserait-il ? Non certes. Et c'était presque tout comme: il s'agissait de son salut, au prix d'un vieux hangar que depuis plus de dix ans M. Gormoret voulait démolir. Donc, le propriétaire ne serait pas lésé ; et si cette ruine se trouvait assurée au delà de sa valeur, la faute en était aux chinoiseries de toutes sortes auxquelles l'obligeait l'Etat, juge et partie dans son affaire. Si donc l'Etat, lui, subissait une petite perte, tant pis pour lEtat! L'Etat récolterait ce qu'il
avait semé. Ça lui apprendrait, comme disait le père Biolle, qui n'était pas le premier venu.
Devant l'Herbaget, Eloi leva les yeux vers la fenêtre de Mélanie : elle était obscure. Il pensa que sa fille dormait, continuant peut-être en songe le bal interrompu. Il ne se douta pas qu'elle avait soufflé sa bougie pour mieux rêver, et qu'elle était là, derrière ses contrevents fermés, toute habillée, dans la toilette encore fraîche qu'elle portait pendant qu'îZ la serrait contre sa poitrine, qu'elle baisait de temps en temps la rose rouge qu'il lui avait donnée, qu'elle fermait les yeux pour mieux le revoir, /'appelait de toutes les forces de son amour naissant, se donnait ainsi jusqu'à l'âme. Elle n'était même plus inquiète en pensant au feu : la réalité de son bonheur chassait cette crainte chimérique ; elle ne pensait pas à l'hostilité des familles, aux luttes certaines qu'il faudrait soutenir: à la naissance de l'amour, les obstacles n'effrayent pas encore, — - on est si sûr d'être les plus forts !
Eloi regarda aussi la maison Boudry: elle était sombre, avec d'imperceptibles rais de lumière dans les fentes des contrevents. On eût dit qu'ils étaient terrés chez eux, calfeutrés contre les bruits de la fête. Ils n'avaient pas bronché aux sons du tocsin : le canton pouvait brûler tout entier sans qu'ils se dérangeassent, aussi longtemps que leur toit n'était pas menacé. A cette heure, sans doute, ils lisaient l'Apocalypse, et, plongés dans ces lugubres
images, se réjouissaient en pensant à la punition des méchants...
Une rafale souffla. Vallamand leva les yeux vers le ciel qu'il vit d'un noir épais, lourd de nuages. Ayant toujours eu un fond de piété, il se dit qu'il y a là-haut un témoin, qui voit tout dans les yeux des étoiles, quelque épaisse que soit la nuit. Mais tel était son aveuglement, qu'il osa se répondre que ce témoin l'excuserait, pour toutes les raisons dont il se payait lui-même; en sorte que cette pensée pieuse traversa vainement son âme. Il y a ainsi des heures funestes où le mal nous pénètre si complètement, qu'il change jusqu'à la nature de nos pensées : comme ces gaz meurtriers qui étouffent dans l'atmosphère jusqu'aux moindres germes de vie, comme ces poisons subtils dont une seule goutte contamine l'eau d'un vase...
Entre la pensée et l'action, s'étend un espace où parfois la volonté s'arrête : Eloi ne raisonnait plus, son sang enfiévré battait à ses tempes, il appartenait déjà tout entier à son crime; pourtant, il restait immobile sur le banc où il était venu se rasseoir. Une chaîne invisible l'y retenait peut-être : qui sait ? le lien des habitudes, le poids dont pèsent sur nous, aux heures décisives, le passé de nos pères, le nôtre même, la longue série des actes antérieurs qui déterminent nos jugements ou fixent nos décisions...
Ce fut une sorte de torpeur qui, en se prolongeant, l'aurait sauvé, peut-être. Mais la force ennemie à laquelle il appartenait, l'y arracha.
43 V1N0ENDIB
Il se dit que les pompiers reviendraient bientôt, l'incendie éteint, que le défilé des chars remportant les garçons des villages voisins commencerait aussi, que des yeux passeraient dans cette obscurité déserte, que l'occasion perdue le serait à jamais. Alors il se leva, siffla Fidèle qui dormait à ses pieds, l'attacha comme chaque soir. Accoutumé à voir dans les ténèbres, en bon paysan qui rentre par les nuits les plus obscures sur son char sans lanterne, il fouilla du regard les recoins où pouvait se blottir un ivrogne assoupi, un amoureux aux aguets, n'importe quel être humain qu'un hasard invraisemblable aurait à cette heure amené là.
Il ne vit rien. Le silence était complet. La lumière, chez les Boudry, s'était éteinte : leur maison n'était plus qu'un grand catafalque, La fenêtre de Mélanie restait obscure, close, muette. Il eut la dernière lâcheté de se dire : « Si j'étais seul, je ne ferais pas ça!...» Puis il longea la maison, à pas de loup, et traversa le bosquet. La fuite d'un animal nocturne, fouine ou hérisson, dans la haie qui bruissa, l'arrêta un instant, l'oreille tendue. Il pensa : « Ce n'est rien », et marcha vers le hangar, où s'entassait le foin qu'il n'avait pas vendu. Il en prit une poignée, toute sèche, que ses doigts mettaient en poussière.
— Mâtin, murmura-t-il, quelle flambée !
Cette idée en éveilla une autre, qui ébranla sa résolution : si l'incendie gagnait du terrain ? atteignait la maison ? la vieille ferme à laquelle
i/INCENDIE 43
il n'aurait pas voulu nuire, parce qu'il y était né, parce qu'il y avait vu mourir ses parents, parce qu'il l'aimait, enfin ? — Mais il n'y a de péril que dans la surprise : au premier signe il serait sur le toit, pour guetter les flammèches et les étincelles. D'ailleurs, la rafale de tout à l'heure était tombée, une nouvelle averse commençait. Alors sa main obéit à sa volonté. Puis il rentra dans la maison. Toutes sortes de petits détails l'inquiétèrent aussitôt : fallait-il allumer la bougie ou rester dans l'obscurité ?,.. se dévêtir, pour avoir l'air de sortir du lit au premier appel, ou rester habillé?.., quand le feu éclaterait, se taire, ou crier?... Il hésitait entre ces solutions, sans pouvoir choisir, assis sur son lit, le dos plié, dans le noir de sa chambre qui donnait sur la rue, comme celle deMélanie, et d'où il ne pouvait observer le hangar. Des minutes passèrent ainsi. Et au moment où il décidait qu'il était plus prudent de se dévêtir, les fenêtres des Boudry s'ouvrirent, puis leur porte, le père Théodore apparut sur le seuil, en criant :
— Au feu!... à l'Herbaget!,.. Au feu!...
Un instant après, Eloi et Mélanie étaient dans la rue, lui dans ses habits du dimanche, elle dans sa robe de bal, tandis que la servante accourait en jupon. Ce fut alors, d'un bout à l'autre du village, un affolement, un frisson, un va-et-vient précipité. La même terreur les prenait tous : avec la pompe à Bielle, on pouvait flamber comme une allumette ! Tous se pré-
cipitèrent vers l'Herbaget : les danseurs, la musique, les dames Schwendi en peignoir, les cheveux au vent ; leurs cris et les hurlements de Fidèle se mêlaient au son du tocsin, qui appelait au secours, éperdûment, les villages de la montagne. En attendant, Vaulruz le père, Tavannes, le syndic, le fermier du château se mettaient à la pompe à bras. M. Blûsch organisait une chaîne où tous prenaient leur rang, j usqu'au pasteur, jusqu'aux Gormoret, tirés de leur quiétude par le danger commun, où l'on vit s'agiter tous les Boudry présents au village : le père Théodore, dont les cheveux roux, qui gardaient leur couleur malgré les années, s'allumaient aux reflets de l'incendie, sa femme avec sa figure de fouine, Anaïs, la mercière, Raymond, qui dirigeait le moulin syndical, Adèle, en mantelet. Quant à Vallamand, debout sur le toit, une hache à la main, il défendait la maison. Sa grande ombre allait et venait dans le rougeoiement du feu. Les gens de la chaîne, tout en se passant les seaux, admiraient son courage et son sang-froid, en se disant les uns aux autres :
— C'est un tout brave, celui-là!...
— Et qui se défend, nom de bleu !
— Au moins, des gaillards comme ça, on peut compter sur eux!
Mélanie s'était réfugiée sous l'auvent des Boudry, où Gertrude Tavannes tâchait de la réconforter. Les yeux agrandis par l'épouvante, elle suivait tous les mouvements de son père,
qu'elle s'attendait à voir d'une minute à l'autre glisser le long du toit rapide et s'abîmer sur la chaussée. Gomme elle était brave, elle serrait les lèvres sans rien dire, enfonçant sa crainte au fond de son cœur. Des cris éclatèrent : le feu venait de prendre à l'extrémité d'une solive qui s'avançait sur la route. Éloi s'élança, comme s'il eût couru sur un terrain plat : cramponné au rebord du toit, presque suspendu dans le vide, il frappait à grands coups de hache le bois enflammé. Mélanie, la main crispée au bras de Gertrude, murmura :
— Il va tomber !
Sa compagne, effrayée aussi, la serra contre elle, pour la rassurer :
— Que non!... Il se tient bien... Il est solide... Vois-tu, c'est fini!...
En effet, le fragment enflammé de la poutre s'éteignait en tombant. Mais aussitôt un cri monta de la foule : il avait éraflé l'épaule du père Théodore, qui s'était écroulé comme une masse. Vaulruz et Gimel l'apportèrent évanoui, plus pâle que sa chemise, en fendant la foule qui se pressait, au milieu des cris de toutes sortes :
— Qu'est-ce qu'il y a?.,. Qu'est-ce?... Çst-il mort?...
Pas de médecin, pas de chirurgien, personne ! Heureusement que M. Blùsch était là, toujours sur la brèche au bon moment. Il s'avança, enleva la chemise, observa la blessure, et dit :
— Je ne crois pas que ça soit bien grave.
4e L'INCBNOIK
Il demanda de l'huile, de l'ouate, de quoi faire un premier pansement. Le père Théodore rouvrait les yeux, en geignant comme un moribond. Sa femme, en l'entendant, se mit à gémir aussi, et Anaïs et Adèle, tandis que Raymond tournait autour d'elles, en répétant :
— Qu'est-ce qu'il a donc?... Qu'est-ce qu'il a donc?...
Puis, quand le régent eut fini son travail, la famille rentra dans la maison close, avec le blessé qui dodelinait de la tête et flageolait sur ses jambes.
Ce fut le seul accident. Le hangar, avec son contenu, flamba comme un paquet d'allumettes en un rien de temps, malgré la pompe à bras, la chaîne et les seaux d'eau. Mais quand tout fut consommé, le feu baissa, faute d'aliments, et l'eau acheva de l'éteindre. 11 n'y eut plus que des étincelles, de la fumée, des bouts de bois à demi-calcinés qui se rallumaient; et les gens, agglomérés devant la ferme dans la rue, faisaient leurs commentaires :
— Par bonheur qu'il n'y avait pas une brique de vent!... Sans quoi on y passait tous, jusqu'à l'église !...
Quand arrivèrent les pompes de Ravinel r de Bremont, de Palaiseau, il n'y avait plus rien. On emmena les pompiers boire un verre au Guillaume Tell; mais personne n'avait envie de recommencer la danse. Gourtépin, revenu avec ceux de Ravinel, rôda longtemps autour de FHerbaget, en se désolant d'avoir manqué une
belle occasion de montrer son courage. Mélanie, le cœur plein d'angoisse, se disait :
« Jamais le père Théodore ne nous pardonnera ce malheur... Comme si c'était notre faute, mon Dieu !...»
Quand un voisin s'est grièvement blessé en vous portant secours, le moins qu'on lui doive est de prendre de ses nouvelles : aussi, dès le lendemain, Mélanie s'en fut-elle frapper chez les Boudry.
Elle choisit l'heure du repas, où l'on est sûr de trouver tout son monde : voir Paulet l'aiderait à surmonter sa peur de s'aventurer dans cette maison hostile, d'y être examinée, pesée, jugée par les trois femmes qui ne la voulaient ni pour belle-sœur ni pour bru.
En effet, la famille, moins son chef, mangeait à la cuisine, autour d'une vieille table carrée, massive, brunie par le temps, tailladée de coups de couteau, sur laquelle fumait un plat de choux et de pommes de terre au petit salé. 11 n'y avait que de l'eau dans les pots: chez les Boudry, il fallait que les domestiques, et jusqu'aux ouvriers de passage, acceptassent le régime anti-alcoolique :
« On a des principes ou on n'en a pas, disait le père Théodore.
Sa femme ne manquait jamais d'ajouter, avec ce petit remuement de la lèvre supérieure qui la faisait ressembler davantage encore à un rongeur :
— Ce qui est bon pour les maîtres est bon pour les valets.
Mélanie était bien troublée en entrant. Pourtant, son coup d'œil de ménagère, qui sait le prix des choses, n'en fît pas moins le tour de la pièce, embrassant les beaux ustensiles de cuivre accrochés aux parois, la vaste cheminée où pendaient, au-dessus du fourneau, les derniers saucissons de l'année, et toute sorte d'objets familiers si propres, si bien frottés, si luisants qu'on eût dit qu'ils ne servaient qu'à la décoration. Par-ci par-là, des versets de la Bible, imprimés en caractères de toutes les couleurs sur des bandes cartonnées, attiraient les regards. Elle n'en lut qu'un qui se trouvait fixé juste au-dessus de la salière, à droite de la cheminée : « Pardonnez à vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous maudissent et vous persécutent ». Ce précepte charitable lui parut de bon augure : « Les gens valent souvent mieux qu'on ne pense », se dit-elle en tâchant de s'encourager. Mais les visages de la mère et des deux filles, aux fronts étroits, aux museaux pointus, presque sans mentons, s'allongèrent avec une expression hargneuse qui n'avait rien d'évangélique. Paulet, rouge comme une pivoine, avala de travers son verre d'eau et toussa, la main sur la bouche.
Mélauie s'arrêta entre la porte et la table, et se mit à dire, en s'adressant à la mère :
— Je viens demander des nouvelles de M. Boudry, Madame... On a été bien peines, papa et moi, de cet accident... Papa a dû partir de bonne heure pour la ville, à cause de toutes ces affaires... C'est lui qui m'a recommandé de venir voir comment ça va...
Elle avait la gorge serrée, on l'entendait à peine, sa voix tremblait, ses jambes aussi et cela se voyait. Pourtant personne ne lui offrit de s'asseoir. Paulet fit un geste en avant, comme s'il allait se lever pour offrir une chaise ; un regard impérieux de sa mère l'arrêta ; il baissa le nez sur son assiette. Avant de répondre, la mère Boudry consulta des yeux ses deux filles, dont les lèvres minces dessinaient un même circonflexe. Jugeant qu'elles étaient d'accord, elle poussa un de ces soupirs dont elle avait toujours la poitrine gonflée, et dit, pendant qu'Adèle observait sournoisement son frère :
— Le Seigneur nous a préservés d'un grand malheur. Mais la blessure est grave,
— mon Dieu! s'écria Mélanie.
Son regard cherchait celui de Paulet, qui l'évita; et voici qu'en se détournant, il tomba sur un des dix commandements, qui se balançait entre deux casseroles : « Tu ne prendras pas le nom de l'Eternel ton Dieu en vain. » Sa malencontreuse exclamation lui parut un crime, sa confusion augmenta. — Les lèvres de la
mère Boudry s'étaient comme enfoncées entre les restes de ses mauvaises dents ; sa petite figure chafouine, sèche, jaune, n'exprimait plus que le blâme et la condamnation. Elle reprit :
— Mon pauvre mari faisait son devoir, comme il Ta fait toute sa vie. Il n'a rien à se reprocher.
Elle tourna lentement la tète vers Anaïs, puis vers Adèle, qui l'approuvèrent toutes deux.
— J'espère de tout mon cœur que la guérison sera prompte, fit Mélanie.
Les trois femmes soupirèrent ensemble, les yeux au plafond. La mère prononça :
— Que la volonté du Seigneur s'accomplisse en toutes choses !
Les deux filles inclinèrent la tête, comme pour dire amen. Il y eut un silence. Ce fut Paul qui le rompit, en disant sans oser regarder la visiteuse :
* — Le médecin est venu ce matin... Il a dit que ça ne serait pas tant long, rapport à la bonne constitution du père.
Sa mère riposta, sèchement :
— Le médecin n'est qu'un homme. Il ne sait rien de l'avenir. La maladie durera ce qu'il plaira au Seigneur.
Le silence recommença, plus pénible. La graisse des choux se figeait dans les assiettes. Mélanie aurait voulu s'enfuir : debout au milieu de la cuisine, avec ces gens assis autour
de la table qui la dévisageaient, elle semblait une accusée devant ses juges. Elle balbutia :
— Vous voudrez bien dire à M. Boudry, que nous lui sommes très reconnaissants de ce qu'il a fait pour nous, Madame, n'est-ce pas?... que nous pensons à lui...
Elle aurait voulu ajouter : « que nous prierons pour lui », sentant bien qu'une telle phrase dans ce milieu s'imposait, et qu'on lui en voudrait de ne pas la dire. Une pudeur insurmontable la retint : la phrase pieuse eût été dans sa bouche parfaitement sincère ; pourtant elle lui parut hypocrite et s'arrêta dans sa gorge. Enfin, comme personne ne lui répondait, elle battit en retraite :
— Au revoir, Madame, merci bien!...
Les trois museaux de belette s'agitèrent comme autour d'une noisette vide. Paul fit de nouveau le geste de se lever, et fut arrêté net, comme la première fois, par le regard de sa mère. Il avait un air si piteux, qu'au lieu de lui en vouloir de sa lâcheté, Mélanie ne put que l'en plaindre; mais en s' éloignant, elle pensait, le cœur tout gros : « Jamais elles ne voudront de moi! Et lui n'osera pas leur résister. Alors qu'est-ce qu'on va devenir?... »
Deux jours après, quand il fut débarrassé de l'enquête du juge de paix, et bien qu'il eût encore à se débattre avec la commission de taxation, Vallamand rassembla son courage pour aller à son tour rendre ses devoirs au blessé. 11 lui en fallut! Sans savoir pourquoi, il redou-
tait cet homme, qui avait failli périr et souffrait par sa faute. Cette conséquence imprévue de son acte criminel le tourmentait, non seulement parce qu'elle en aggravait le poids sur sa conscience, mais parce qu'elle l'avertissait en quelque sorte de la série ignorée des effets qui peut-être en surgiraient. Il entra d'abord dans la boutique d'Anaïs, où jamais il n'achetait pour un sou de marchandise, et demanda s'il pouvait voir le malade. Sans répondre un mot, la mercière disparut, pour revenir un instant après avec sa mère, bardée de défiance, fermée comme une tire lire.
— Vous demandez à voir mon mari, M. Vallamand ?
— Si ça ne le fatigue pas trop, M me Boudry, vous comprenez!.. Je voudrais voir lui serrer la main..., pour le remercier, quoi !... et pour voir un peu comment ça va !...
Elle l'examina des pieds à la tête, comme pour prendre ses mesures, et finit par tirer de sa poitrine un de ses soupirs habituels :
— Eh bien, montez, M. Vallamand !
Eloi la suivit derrière le comptoir, puis dans l'escalier borgne. La chambre à coucher, juste au-dessus de la cuisine, donnait sur la rue.
Les fenêtres, les contrevents, les rideaux étaient hermétiquement fermés, comme si l'air et la lumière eussent été les pires ennemis du malade ; et cette obscurité empêchait de distinguer l'ordre méticuleux de la pièce, le vieux secrétaire en noyer, la pendule sous sa cloche
de verre, entre deux lampes de porcelaine, les chaises à la croix, garnies d'un reps brun qui semblait neuf bien qu'il eût au moins vingt années, et contre les murs, des daguerréotypes de famille, rapportés des foires par les parents, avec une collection de versets évangéliques comme à la cuisine» Il ne vit que le vaste lit, qui s'avançait contre la porte, emplissant de sa masse tout le milieu de la chambre. La mère Boudry annonça, sur le seuil :
— C'est le voisin qui vient te voir, Théodore.
— Oui, c'est moi, dit Vallamand qui n'osait avancer dans les ténèbres, par crainte de heurter ou de renverser quelque chose. On a eu rudement du regret de votre accident, par chez nous !
Le blessé remua, sous l'énorme édredon qui l'écrasait malgré la chaleur.
— Du regret, répéta-t-il... du regret.., oui, vous pouvez bien en avoir!...
Son accent était si singulier, qu'Eloi frissonna jusqu'aux moelles, traversé soudain par Tidée que cet homme pouvait savoir. Mais il se remémora la maison close, muette, avec ses airs de catafalque, qu'il avait examinée avec tant de soin un moment avant l'incendie, la certitude qu'il avait alors d'être seul, dans la nuit aveugle ; et il secoua cette terreur. Ses yeux s'accoutumaient à l'obscurité: il s'approcha du lit, où le malade était très pâle, sur l'oreiller qui lui soulevait la tète, sa barbiche repliée contre
I/mCËNDÎE ft5
la poitrine. Il voulut lui prendre la main : elle restait sous les couvertures, et Boudry ne fit pas l'effort de la tendre.
— Alors, comme ça, c'est à l'épaule, cette blessure ?
— Oui, c'est à Pépaule.
— Est-ce qu'elle est démise ?
— Pas seulement... C'est brûlé, c'est écorché, je ne sais pas quoi... Ces médecins, ça ne veut même pas vous dire ce que vous avez.
— Hum!... les médecins, ça se fait payer comme si ça lisait dans les corps, et ça ne sait rien de rien!...
Le père Théodore essaya de se tourner, et geignit :
— Aïe!... Aïe !... Ah! l'épaule!
— Ça vous fait bien mal?...
— Rudement ! ... Et puis, ce que ça dérange ! . . . on n'a déjà pas trop de temps pour faire son ouvrage... Et voilà qu'on est au plat du lit, sans pouvoir bouger!...
Sa femme, derrière Vallamand, l'arrêta :
— Théodore!... Tu oublies que c'est la volonté du Seigneur!...
Il interrompit ses plaintes, soupira sur le même ton qu'elle, et dit :
— Oui, bi-en sûr... (Il détachait les syllabes, ce qui donnait à sa voix un accent traînard et piteux). C'est la volonté du Seigneur!... Tout arrive par Sa volonté...
Eloi avait ses idées sur la religion, à égale distance de l'incroyance et de la dévotion;
mais rien ne l'agaçait comme cette manière d'appeler Dieu à la rescousse pour les menues affaires de la vie. Souvent, quand des mômiers comme le père Théodore parlaient ainsi, il les remettait vertement à leur place, en leur disant que l'Eternel a bien d'autres chats à fouetter. Cette fois, il n'eut garde de laisser pointer son impatience, ni de riposter comme à l'habitude. Il fit seulement celui qui n'a pas entendu, et dit avec componction :
— Quand je pense que ce malheur est venu à cause de nous !...
Le malade sortit de l'édredon sa forte main, aux doigts épais, un peu gonflés aux articulations, la souleva comme pour une menace, et répondit, avec un accent profond, presque solennel :
— A cause de vous!... Oui, Vallamand, vous pouvez dire ça!... Si je suis là, dans ce lit, au li-eu de travailler..., c'est bi-en votre faute...
Pour la seconde fois, Eloi sentit passer dans ses os un frisson de terreur. Il se pencha en avant, comme pour lire le secret qui se cachait peut-être dans les yeux de Boudry. Mais ces yeux s'enfuyaient, comme toujours, sous les paupières à demi-baissées, et la barrière du front, modelé en vigueur, sillonné de rides, arrêta son regard, comme une porte où s'enchevêtrent des inscriptions en caractères inconnus.
— Notre faute, murinura-t-il, la langue
pâteuse..., notre faute..., c'est une manière de parler...
Un silence suivit. Il entendait le souffle pénible du blessé, et sa propre respiration qui lui manquait par moments. La pendule sonna dans sagaîne de verre, d'un timbre aigu, comme acidulé. 11 tressaillit, comme si cette heure avait un son menaçant. Le père Théodore, qui avait réussi à se soulever sur son coude, répondit enfin :
— Oui, bi-en sûr..., c'est une mani-ère de parler.
Sa voix, maintenant, semblait naturelle, ne laissait rien entendre entre les mots. Derrière lui, sa femme répéta comme un écho :
— ... Une manière de dire...
A demi rassuré, Vallamand crut devoir payer d'audace :
— On ne s'est pas toujours entendu, nous deux, dit-il en affectant l'aisance. On se regardait un peu de travers, respectivement. Je ne sais pas trop pourquoi, puisqu'on n'a jamais rien eu ensemble... Enfin, c'était comme ça... Et voilà que le feu prend chez nous, et vous venez à notre secours, comme un bon voisin... Même que vous risquez de vous casser les reins... Aussi à présent, j'espère..., j'espère... que ça ne sera plus la même chose, quoi !...
De nouveau, le père Théodore se tut longuement, comme dans les affaires, quand il tournait trois fois sa langue dans sa bouche avant de répondre oui ou non. Sa main remua sous
l'édredon, et sa voix redevint mystérieuse, comme s'il ne se décidait à parler que pour mieux cacher sa pensée :
— Oh ! non, fit-il... après ce qui s'est passé... ah ! après tout ce qui s'est passé, ça ne peut plus être la même chose... non!...
Cette fois,Vallamand sentit le souffle lui manquer tout de bon. Une sueur froide mouilla ses tempes. Il l'essuya nerveusement, du revers de sa main, en pensant : « Que dirait-on si on me voyait dans cet état?... » Et justement, la mère Boudry demandait en s'avançant :
— Ne veux-tu pas que j'ouvre un peu, Théodore ?
Le malade fit signe que oui. Un rayon de soleil, un flot de cette lumière que redoutent tant les malfaiteurs, entra dans la chambre, fit danser des myriades de poussières qu'il semblait égayer, frappa la figure décomposée de Vallamand. Il devina les quatre yeux braqués sur lui, lisant dans son âme, raidit son énergie, et dit, en s'adressant à la mère Boudry :
— Ça m'a tant secoué de le trouver dans un pareil état, voyez-vous... et de penser que c'est à cause de nous!...
La femme s'avança pour le mieux dévisager, le mari s'était dressé sur son séant. Leur silence lui donna l'idée qu'ils n'étaient pas dupes de ses paroles, et il ne songea plus qu'à s'en aller, la tête rentrée entre les épaules, ployé sous la honte et sous la terreur.
Si le père Théodore eût été receveur, syndic ou juge de paix, Vallamand n'aurait pas touché sans difficulté le montant de ses assurances. Mais le père Théodore n'était rien du tout, qu'un vieil homme très malin, qui pensait plus à ses intérêts qu'à ceux de la communauté. Ni le juge de paix, ni le syndic, ni le receveur n'eurent l'ombre d'un soupçon, et Vallamand empocha son argent.
Gomme il le rapportait, par une fin d'aprèsmidi, et traversait le village, avec ses billets de banque qui lui pesaient lourd sur le cœur, il aperçut le père Biolle, des lunettes rondes sur le nez, qui lisait en remuant les lèvres son Courrier de Bielle, assis sur un banc vert, devant sa maison. Par hasard, l'ancien juge leva le nez juste au moment où Vallamand passait devant lui sans regarder ni à droite ni à gauche ; il le héla :
— Hé! dis voir, Eloi, es-tu tant pressé ?..♦ Tu ne sais pas l'histoire ?...
Vallamand s'arrêta, en tâchant de secouer ses pensées :
— Non... quelle histoire ?...
— Ceux qui ont brûlé à Bielle, le même jour que toi, tu sais bien?... ceux de la villa Charlotte, enfin, quoi!.,. Il paraît qu'ils ont mis le feu à leur baraque... On les a coffrés... Voilà !...
Vallamand reçut comme un grand coup dans la poitrine : il y a ainsi, quelquefois, des choses très éloignées de nous, qui ne nous concernent pas, et qui nous saisissent pourtant comme si elles nous mettaient en cause par des analogies, des ressemblances ou des contrastes avec nos propres affaires.
— Qu'est-ce que vous me racontez là, M. le juge ? balbutia-t-il.
Sans remarquer cet émoi, le père Biolle agita la petite feuille dans sa vieille main velue, brune, marquée de taches foncées, et qui ne tremblait pas, malgré tous les bons verres qu'il avait bus dans sa vie.
— C'est écrit là-dessus, expliqua-t-il. Regarde, tu peux y lire, si tu ne m'en crois pas.
Sans attendre l'assentiment d'Eloi, qui restait debout dans une attitude expectante, il se mit à détailler lentement le filet du journal, en intercalant ses commentaires entre chaque phrase.
— « On vient d'arrêter dans un des grands hôtels de Genève... » Ils ne se mouchaient pas du coude, les gaillards !... « où ils logeaient
depuis l'incendie de la villa Charlotte...,»
qu'est-ce que je te disais ?... « le prétendu général-comte Horn, sa femme, son fils aîné, et un autre personnage qui jouait, sous le nom de Roskoff, le rôle d'intendant...» Une vraie ménagerie..., la bande à Mandrin, quoi !...
« L'instruction préliminaire a nettement établi que la valeur réelle de leur mobilier était presque nulle... » Pardine ! on sait que tout ce qui brille n'est pas or... net qu'ils avaient, au commencement de la saison, assuré à une compagnie anglaise de prétendus tableaux de maîtres qui n'étaient que de mauvaises copies ... »
... Crois-tu qu'ils étaient malins, ces bougres-là, hein ?... Des coups pareils, on n'en aurait jamais l'idée, par chez nous !... « Dès maintenant, leur identité est à peu près établie : le chef de la bande n'est ni comte, ni général, ni Russe... » Encore un de ces chats-huants qu'on ne sait jamais au juste d'où ils sortent !... « C'est un aventurier serbe ou bulgare, qui cherche à cacher son vrai nom, qu'on ne tardera pas à découvrir...» Dieu sait tous les mauvais coups qu'il a faits !.. « Sa compagne, qui n'est pas sa femme..., » Il n'y a pas besoin d'y dire !...« Est une nommée Bertha Trottwitz, qui a subi plusieurs condamnations pour escroquerie, en Allemagne et en Autriche. Leur prétendu fils est un Suédois... » il y en a de tous les coins, tu peux voir !... « Quant à Vin' tendant, on le croit Espagnol... » Quelle marmelade, hein?... C'est bien beau s'il n'en est
62 I/INGfiNDIB
point tombé de la lune!... « Il semble donc qu'on se trouve en présence d'une véritable bande de malfaiteurs qui n'en est probablement pas à ses débuts*.. »
Là-dessus, l'ancien juge releva ses lunettes sur son front, se redressa, et demanda :
— Qu'est-ce que tu dis voir de celle-là, toi ?...
Yallamand se contenta d'ébaucher un de ces gestes vagues, qui signifient qu'au temps où nous sommes il ne faut s'étonner de rien. Ce fut du moins le sens que le père Biolle lui donna, car il répondit :
— Oui, c'est sûr, il s'en passe de toutes les couleurs, au jour d'aujourd'hui... Mais un coup pareil, non, là, c'est trop fort !... Mettre le feu à une maison !... à une maison qui n'est pas à vous !... à la maison qu'on habite 1... Détruire des choses qui sont là depuis des années !... N'avoir plus que des cendres et des bouts de murs tout noirs !... Sans compter qu'on ne sait jamais où ça s'arrête, le feu, quand c'est en train !... et qu'il peut y avoir des tués et des blessés, encore !... Tout ça pour de l'argent !... N'est-ce pas plus simple de travailler, nom d'une corne!... Ah! ce qu'il faut être canaille !...
Eloi secoua la tête, passa la main dans sa grande barbe patriarcale, et répéta :
— Oh ! oui, pour ça, il faut être...
Le mot s'arrêta dans sa gorge : pour la première fois, depuis le soir fatal, il jugeait net-
L'INCSNDIB 03
tement sou acte; et comme il n'était point hypocrite, il laissait tomber la pierre qu'il allait lancer à ces misérables , qui n'étaient pas plus coupables que lui.
— Ces citoyens qui viennent on ne sait d'où, est-ce qu'on peut jamais s'y fier ? poursuivit l'ancien juge en jetant son journal sur le banc, à côté de lui. Ils nous racontent qu'ils sont des princes ou des comtes, ou Dieu sait quoi, et qu'ils brassent des millions comme à la pelle et patati et patata, et nous autres, on les écoute avec des yeux gros comme des tommes de chèvres, et on avale toutes leurs flauses comme du noir sur du blanc! (Il frappa du poing son journal). Ils veulent du crédit ? On leur en flanque tant et plus ! Pensez voir, un prince, un général... (Il se leva en gesticulant comme s'il eût tenu les incendiaires devant lui). Je voudrais savoir les batailles que tu as gagnées, bougre de tiâdzet !... Si ça n'est pas honteux d'être aussi bobets, pour des vieux républicains!... Un beau jour, patatras,voilà toute la boutique en bas !... Plus qu'un tas de cendres de rien du tout, et quatre sacripants qu'il faut nourrir au frais du gouvernement !... (Il tendit le poing dans la direction de Bielle, où les bandits devaient être à cette heure). Parlez-moi de rester dans son coin avec des gens qu'on a vu pousser, qu'on connaît, qu'on sait bien qu'ils ne feraient jamais des gueuseries pareilles !,.. Ici, au moins, on ne fait tous qu'une famille... Quand il arrive un accident,
tonnerre de sort ! on est sur que ça n'est qu'un accident !... Aussi on se tient ensemble comme les doigts de la main... Et de temps en temps, on s'en va sécher une douve..., quand la soif vous prend... A présent, par exemple, qu'en dirais-tu, toi ?... Puisqu'on s'est échauffé la bile par rapport à ces sacripants !.. Allons, rien qu'un verre au guillon?...
Le père Biolle se leva, tout excité par son discours, prêt à obliquer du côté de sa cave. Mais Vallamand répondit qu'il était pressé.
— Pressé ? grogna l'ancien juge, indigné, qu'est-ce que tu me chantes là?... Pressé?... Il n'y a que ceux que les gendarmes leur courent après, qui sont pressés... Depuis quand est-ce qu'on est trop pressé pour boire un verre ?... On a toujours assez de temps pour faire ce qu'on fait, nom d'une pipe en bois!... Est-ce que tu vas signer la croix bleue, toi aussi ?... comme ce fesse-mathieu de Moustiquet, qui a toujours l'air de revenir de son enterrement !...
Il fallut bien accepter, trinquer, écouter le flot de paroles qui coulait toujours : car, quand le père Biolle tenait un verre, et pérorait, le diable en personne ne l'aurait pas arrêté. Le vin passait mal dans la gorge serrée de Vallamand, sans l'égayer, en lui brouillant seulement les idées. Quand il sortit de la cave, il se sentait la tète toute vide ; mais une question, toujours la même, y roulait comme un
battant dans une cloche, de plus en plus pressante, douloureuse, lancinante :
« Est-ce bien moi ?... Est-ce moi qui ai fait cette chose ?... Est-ce possible que ce soit moi ?... Ou bien est-ce que j'ai rêvé ?... »
Des voix rieuses le tirèrent de ses sombres pensées :
— Bonjour, Monsieur Vallamand, ça va bien ?...
C'étaient trois enfants de la bande des Cormoret, trois fillettes, sœurs ou cousines, qui s'en allaient à travers le village , dans leur petit char traîné par un petit âne, dont les oreilles expressives remuaient plus que les jambes. L'une d'elles ajouta d'un ton suppliant :
— Mâni ne veut plus marcher, M. Vallamand !... Est-ce que vous ne pourriez pas...
dites ?
Il fallut remettre en mouvement la petite bête, qui n'en faisait jamais qu'à son caprice, s'arrêtait n'importe où pour brouter le feuillage de son goût, ou simplement pour observer les choses qui l'intéressaient. Elle obéit pourtant, après quelques pourparlers, quand elle sentit qu'une main vigoureuse tenait le fouet. Et le petit attelage s'ébranla tout doucement.
Ce fut un rappel à la vie ordinaire, qui chassa l'obsession, rendit à Eloi quelque possession de soi-même. 11 haussa les épaules en se disant: « Des foutaises !...» Il prit la
résolution de ne plus penser à rien qu'à ses affaires ; et il se mit à siffler son air favori, le refrain de la chanson patoise : Por la fita dau quartodzé.
Vers la fontaine, il vit Mélange qui lavait de la salade, ses jolis bras nus jusqu'au coude. Elle lui sourit en balançant le panier, avec un petit signe amical. Il sourit aussi, et une idée nouvelle traversa son esprit : « Si on savait ce que j'ai fait, que deviendrait-elle ?... » Il dut faire un effort pour la repousser : personne ne saurait jamais, sauf le Bon Dieu..., qui ne le dirait pas !...
Mais voici qu'en continuant son chemin, il se trouva nez à nez avec les six vaches de Boudry, que Paul allait abreuver. Le jeune homme était en bras de chemise, les manches retroussées jusqu'au coude ; son chapeau sûr l'oreille lui donnait un air crâne de bourreau des cœurs ; il avait sa petite flamme amoureuse au fond des yeux. Il salua le voisin, comme pour montrer qu'il ne lui gardait pas rancune de l'accident de son père :
— Bonjour, M. Vallamand, ça va toujours ?
— Que oui, mon garçon. Et toi ?
— Moi, ca va bien !
Eloi hésita :
— Et ton père ?
— Il va mieux... Il s'est levé, aujourd'hui.
Paul n'aurait demandé qu'à continuer la
conversation. Mais une de ses vaches voulut brouter les feuilles d'un lilas qui passait par-
' L1NGENDÎET 67
dessus la terrasse des Schwendi. Il dut la poursuivre, et la pousser vers la fontaine, où il se mit à causer avec Mélanie, sans se gêner, pendant que les bêtes buvaient lentement, serrées l'une contre l'autre. « Il en veut à la petite, décidément», songeait Eloi. Et toutes ses inquiétudes se réveillèrent , sans qu'il sût pourquoi cette idée le troublait ainsi.
Quand le père Théodore, le bras en écharpe, se remit à aller et venir autour de sa maison, Vallamand se trouva soulagé d'une rude inquiétude. Le malheur de ce voisin, si longtemps détesté, aggravait le poids déjà bien lourd qui pesait sur sa conscience: malgré les paroles rassurantes du médecin, qu'il avait plus d'une fois arrêté au passage pour avoir des nouvelles, il craignait toujours des complications ; aussi, à le revoir tourner dans le jardin ou autour du ruclon, éprouva-t-il ce sentiment de bien-être et de légèreté qui vous ragaillardit quand on est délivré d'un long souci.
Quinze jours de lit et d'obscurité — jamais la mère Boudry ne put comprendre que la lumière n'est pas un poison — avaient beaucoup changé le blessé : avec ses joues creusées, ses yeux caves, les grisailles de son teint, sa barbiche rousse, ses longs cheveux, il avait vraiment l'air d'un prophète inquiet et famélique. Lui qui payait volontiers de sa personne et ne connaissait guère la paresse, il en était
réduit à surveiller le travail des autres au lieu de mettre la main à la pâte : en sorte qu'il s'ennuyait et trouvait tout mal fait. Son regard, qui ne luisait que par instant sous ses paupières toujours baissées, semblait deviner les secrètes pensées des gens, comme s'il s'amusait à lire dans les cœurs pour se distraire. Il ne confiait à personne ce qu'il avait ainsi déchiffré ; mais quand il disait quatre mots à celui-ci ou à celui-là, c'étaient des mots si justes, qui montraient tant de clairvoyance, qu'on répétait autour de lui :
— Ce père Théodore, il n'y a pas, c'est un tout fin grillet!
On disait aussi qu'il avait reçu, en plein sur l'épaule, un tison qui aurait assommé un ours, mais que c'était un de ces gaillards de sac et de corde comme on en fabriquait dans le bon temps, qui résistent aux mauvais coups comme le chêne à l'ouragan, et dont on ne voit jamais la fin. Il y a comme ça dans une clairière, par là-bas vers Palaiseau, trois sapins qu'on appelle les Gogans: personne ne sait leur âge; la foudre les a frappés souvent, a creusé des sillons noirs dans leurs troncs, leur a brûlé des branches; et ils sont restés là, éclopés et solides, plus forts que tous les autres, avec des airs éternels ; en sorte qu'on se demande ce qu'il faudra pour les abattre, ou combien de siècles pour les tuer. Le père Théodore devait être de leur race, et l'on disait :
— Il en supporterait bien d'autres, ce vieux
rochon-là ! Vous verrez qu'il nous enterrera tous.
Ses relations avec Vallamand, vues du dehors, semblaient peu changées : toute la différence, c'est que les deux hommes se saluaient en se rencontrant dans la rue, au lieu de passer raides, sans se regarder, comme autrefois. Mais ils ne se saluaient pas de la même manière. Dans le salut du fermier, qu'accompagnait un sourire forcé, il y avait comme une crainte de n'être pas assez aimable, avec une nuance d'obséquiosité et de malaise ; tandis que Moustiquet répondait du haut de sa majesté, sans toucher seulement le bord de son chapeau, — un chapeau de paille qu'on lui connaissait depuis des années, bruni par la succession des pluies et du soleil, déformé et bâillant. Les gens qui voyaient le salut, sans remarquer cette nuance, jugeaient les ennemis réconciliés :
— On ne sait pas ce qui se brasse entre ces deux-là, disaient-ils. Le feu, hé ! hé ! ça fait quelque fois des soudures!...
Ce n'était un secret pour personne que Paul courait après Mélanie : en voyant que les pères ne se regardaient plus comme chien et chat, on pensait l'affaire en bon chemin. Pourquoi pas, après tout ? On se brouille, on se raccomode, c'est la vie ; les jeunes gens feraient un joli couple :
— Une paire de pigeons comme on n'en voit pas tant dans les pigeonniers ! disait
Vaulruz, qui savait trouver des comparaisons justes pour toutes choses.
Vallamand s'apaisait peu à peu. Un bon mois s'était écoulé depuis l'incendie. Il avait duré longtemps, ce mois-là ! Mais comme il n'arrivait rien, les journées et les interminables nuits commençaient à reprendre leurs dimensions normales. Le sommeil revenait : tumultueux encore, agité de cauchemars coupés par des réveils brusques et prolongés, bienfaisant quand même, malgré le souci qui restait au chevet. L'ordre se rétablissait après la catastrophe, comme le beau temps revient après l'orage: l'argent de l'assurance, qui coûtait si cher, n'en produisait pas moins ses effets, comme un autre argent, gagné honnêtement.
Les dettes se payaient, l'arriéré se liquidait, et comme par-dessus le marché la fin de la saison s'annonçait bonne, Eloi regardait l'avenir avec plus de confiance, presque oublieux du mal qu'il avait fait. La guérison du père Théodore contribuait à le rassurer. Sa vie retrouvait son équilibre. Il s'intéressait de nouveau à ses marches, à ses bénéfices, à ses projets. Souvent aussi, il pensait à l'établissement de Mélanie : comme il n'avait pas plus qu'un autre les yeux dans sa poche, il remarquait le manège de Paul Boudry, et s'abandonnait à l'illusion que cela finirait par s'arranger de ce côtç-là.
Encore un changement dans ses idées, cette espérance! Avant l'incendie, il n'aurait peut-
être jamais donné son consentement au mariage : en tous cas, c'eût été une amertume pour lui que de voir sa fille entrer dans cette famille de mômiers ; maintenant, au contraire, il le souhaitait, sans trop savoir pourquoi, dans un besoin d'être en bons termes avec ses voisins, et se consolait à l'avance en pensant quePaulet ne ressemblait guère à ses parents. C'était un garçon comme les autres, après tout, qui ne passait pas ses dimanches à chanter des cantiques; c'était un joli garçon, de ceux dont une femme peut être fière, parce que les autres disent d'elle: « En voilà une qui a de la chance ! » Et c'était un gentil garçon, avenant, poli, qui ne manquait pas une occasion de témoigner des égards au père de sa bonne amie, le saluait avec respect, tâchait d'échanger en passant quelques mots avec lui, comme on fait avec ceux à qui on veut plaire.
Aussi, quand les amoureux causaient ensemble, le soir, au bas du raidillon qui longe le Plantaz, à l'endroit où la Lumelle passe sous la grande route entre les vernes, les ornes, les bouleaux, Mélanie, toute contente, disait a Paulet :
— Papa ne te regarde plus de travers, à présent ! Ce n'est plus comme le jour de la fête. Il n'est plus le même, heureusement ! S'il y a des difficultés, pour sûr qu'elles ne viendront pas de lui.
Elle espérait toujours que son amoureux lui
répondrait par des propos pareils; mais il restait dans la vague, et se contentait de dire :
— De notre côté aussi, j'espère que ça finira par s'arranger.
Il ne le croyait guère, sachant que son père ne changeait jamais d'avis ni sur les gens ni sur les choses, et voyant bien que sa mère et ses sœurs regardaient leurs voisins avec les mêmes yeux chargés d'anciennes rancunes. Mais il était de ceux qui se tourmentent peu pour l'avenir, et prennent les bonnes choses que chaque jour apporte. Ça s'arrangerait ou ne s'arrangerait pas, suivant le temps et les circonstances : ils n'en auraient pas moins eu leurs gentils rendez-vous, et les baisers dérobés dans l'ombre de la haie, qui les abritait contre le clair de lune.
Ainsi, les petits événements de la vie suivaient leur cours habituel, sans que rien annonçât qu'il fût près d'être troublé.
Mais une fois que Vallamand, vers la fin d'une de ces journées d'octobre où il y a encore dans l'air comme des restes de chaleur, fumait son grandson sur son banc, en regardant tomber les feuilles jaunissantes du tilleul, il vit le père Théodore sortir de sa maison, filer sous la haie en face, traverser la route un peu plus bas, la remonter à pas prudents et s'approcher de lui, en regardant si personne ne le guettait.
C'était la première fois que le voisin venait ainsi, et ces précautions entraient bien dans son caractère : il était de cette race de gens
qui ne marchent jamais tout droit et craignent toujours d'être vus, quoi qu'ils fassent. Eloi n'en sentit pas moins comme un petit coup dans la poitrine, — un de ces coups qui viennent on ne sait d'où pour vous avertir, quand il va vous arriver quelque chose. 11 se dit aussitôt :
« Peut-être qu'il vient pour Mélanie... » Mais en se disant cela, il ne pouvait le croire, et restait inquiet. Il se leva pourtant, l'air content, la main tendue :
— Hé ! bonjour, Boudry, comment ça va ?
Le père Théodore s'arrêta, et répondit, sans
toucher la main offerte :
— Ça va bi-en.
Il resta debout, sans rien dire de plus, en se balançant sur ses pieds, comme un ours. Avec les principes qu'on lui connaissait, pas moyen de lui offrir un verre ! Vallamand dit :
— Voulez-vous vous asseoir un moment ?
Moustiquet considéra la moitié du banc qu'on
lui montrait, se pencha pour promener sa main méfiante sur le bois rugueux, hésita, soupira, et finit par s'asseoir, dans une pose raide, les pieds serrés l'un contre l'autre, les mains posées sur ses genoux. Eloi se rassit à côté de lui, en ménageant un intervalle, et attendit. Mélanie, qui rentrait de la fruitière, fut toute saisie de voir les deux hommes dans cette posture, comme pair et compagnon. Elle devint rouge comme une cerise, adressa son plus beau salut au père Théodore, qui fit semblant de ne pas la voir, et, troublée, disparut dans
L'INGENDIE 75
la cuisine. Boudry tourna la tête vers la porte, pour s'assurer qu'elle était fermée, et commença enfin, très lentement, entraînant ses mots:
— Ecoutez voir, Vallamand..., je suis venu comme ça..., pour vous causer d'une affaire..., d'une petite affaire qui me trotte par la tête...
— Et quoi ?
Au lieu de parler tout de suite, le premier pas fait, Moustiquet se tut de nouveau, en contemplant ses mains dont la paume emboîtait ses genoux. Puis il releva son épaule blessée, comme s'il en souffrait, la remit en place, et fit:
— C'est par rapport à ce bout de pré.
— Quel bout de pré?
— Ce bout de pré que vous avez... par là-haut vers le Signal... juste au-dessus de celui de ma ferme... Eh bi-en, voilà... On dit que vous voulez le vendre...
— Moi! s'écria Vallamand, stupéfait. En voilà bien d'un autre !... Qui est-ce qui a pu vous raconter ca ?...
Sans répondre à la question, Moustiquet poursuivit :
— J'ai comme ça l'idée de vous l'acheter, si ça vous arrange ?...
Vallamand répondit, sans hésiter :
— Je n'ai jamais eu la plus petite idée de vendre ce pré, je vous dis !
Au lieu de se tenir pour averti par la netteté du refus, Boudry insista en évitant de le regarder :
— Pour un prix ?
— Ni pour un prix ni pour un autre. Boudry se frotta l'épaule, parut réfléchir, e
reprit :
— On dit ça... Mais on vous le payerait c< qu'il vaut, ce bout de pré.
— Puisque je vous dis que je veux le garder.
— C'est que, moi, vous savez... j'en ai rudement envie !...
Vallamand, surpris d'une telle insistance, s'écria, avec un commencement d'impatience :
— Et moi donc, nom de...
Il rattrapa son juron, par crainte d'indisposer le voisin, et voulut expliquer posément ses raisons :
— Si je le vendais, ce bout de pré, je n'aurais plus assez d'herbe pour mes vaches, vous comprenez... Ce que j'en ai à la ferme, ça ne suffit pas... Et puis, celui-là, il n'est pas à M. Schwendi : il est à moi... Alors, vous savez, quand on a un bocon de terre..., même qu'elle ne soit pas fameuse, comme celle-là..., ça fait plus de plaisir que de toujours cultiver celle aux autres!... Oui, oui, c'est une autre chanson ! ... Vous savez bien que je n'en ai pas tant, moi! ... Ce coin-là, et puis l'autre, plus bas..., et puis un coin de vigne à Borins... Voilà tout ce que j'ai!... Avec un petit plantage... Et j'aimerais mieux en acheter que d'en vendre, vous savez !...
11 voulut rire, son rire sonna faux. Comme
l'autre se taisait, la figure foncée dans le crépuscule, il conclut, comme si tout était dit :
— Et voilà !
Boudry, sans lever les yeux qu'il cachait toujours sous ses paupières, répliqua, d'un ton tranquille :
— On verra voir... Vous réfléchirez.
11 y avait dans sa voix comme un avertissement, ou une menace. Vallamand n'y voulut pas prendre garde :
— Oh ! c'est tout réfléchi, déclara-t-il.
Sans plus remuer qu'une statue en bois, le père Théodore riposta, de la même voix égale :
— Que non !
Cette fois, la moutarde montait au nez de Vallamand. Sa fierté, abattue depuis l'incendie, se réveillait, irritée d'une telle insistance. Il redressa sa taille un peu voûtée, en élevant la voix :
— Puisque je vous y dis ? ...
Il y eut un nouveau silence, plus prolongé.
La nuit achevait de tomber sur les forêts du Jura, dont les pentes se tendaient comme un drap sombre derrière la maison des Boudry.
Vinzel passa sur son char à bancs, qui prit le trot au haut du raidillon, dès l'entrée du village, malgré l'écriteau — Au pas. Six francs d'amende — peint en blanc sur bleu sur un coin de mur. Le père Théodore le suivit des yeux, et fit de sa voix calme, comme s'il ne pensait plus à rien :
— Voilà Vinzel qui va d'un train !...
— Pour sûr qu'il fera un malheur, un jour ou l'autre, dit Vallamand.
Le char disparut. Le père Théodore se remit à considérer ses mains, poussa son soupir de famille, et reprit, en traînant les mots.
— Vous savez, Vallamand..., Ce soir-là..., le soir du feu... Je vous ai vu...
Eloi reçut un tel choc, en plein cœur, que sa respiration s'arrêta. Ses yeux s'ouvrirent démesurément, comme si son voisin, tout à coup, grandissait, grandissait, dans l'ombre. Il voulut lui crier de se taire : pas un son ne sortit de sa gorge. Il voulut lui saisir le bras, dans un mouvement de noyé qui se cramponne à n'importe quoi : il n'acheva pas son geste. Et il restait là, pétrifié par l'épouvante, sans se demander quelle lumière miraculeuse avait éclairé son crime aux yeux toujours fermés de ce témoin, sans penser qu'il pouvait nier, se défendre, pousser un cri de révolte, demander des preuves et se mettre en colère.
L'autre ne parlait plus, ne le regardait même pas, semblait penser à autre chose, comme s'il ne venait pas de lancer dans ce silence, dans cette nuit, une parole irrévocable, d'où toutes les épouvantes allaient jaillir.
Des minutes passèrent ainsi. Que répon* dre ? Que lui dire ? L'implorer ? A quoi bon ? Il parlerait s'il voulait parler, il se tairait s'il voulait se taire, sans que nul pût deviner pour quelles obscures raisons il dénoncerait ou ferait grâce. Ce n'était pas un homme de sang,
de chair, de colère, de pitié : c'était un être pétri dans une autre glaise, dont personne ne connaissait les secrètes attaches, qu'on voyait depuis des années aller et venir par le village sans se mêler de rien, comme un étranger parmi des étrangers : à force de penser à l'autre monde, il y devait vivre en imagination, dépouillé déjà de son humanité. Les supplications se briseraient contre ce cœur impassible : peut-être, pendant les longues nuits de sa maladie, dans l'obscurité de sa chambre barricadée contre l'air et la lumière, avait-il mûri quelque sourde vengeance, qu'il allait exercer maintenant au nom de la Justice éternelle, en frappant comme si Dieu même guidait sa main. . . Ce fut lui qui renoua l'entretien, au point où sa terrible phrase venait de l'interrompre, — *• comme si elle n'avait pas été prononcée :
— Eh bien, Vallamand, avez-vous réfléchi ?
Eloi se prit la tète dans les deux mains :
entendait-il bien ? est-ce que ses oreilles ne le trompaient pas ? Il attendait une parole de juge, un de ces arrêts qu'on ne peut repousser parce qu'on en sent l'équité fatale, qu'allait prononcer cet homme averti par Dieu même, — et l'arrêt, suspendu sur lui, ne tombait pas. Le prophète ne parlait plus que d'affaires, prêt à marchander comme un maquignon. II ne vit que le répit qui s'offrait, la porte entr'ouverte, par où il pouvait sortir en pliant le dos. Il s'empressa de balbutier :
— Oui..., oui... Si vous voulez...
Moustiquet n'avait aucune hâte de profiter du succès : il était de ceux qui mettent toujours un intervalle entre leurs paroles, parce qu'on ne se repent jamais d'avoir attendu pour répondre.
— Alors, fit-il enfin..., puisque c'est comme ça..., on pourrait voir aller demain chez le notaire..., qu'en dites-vous ?
— Oui, demain...
— Vers les onze heures.
— Oui, à onze heures.
— Vous lui ferez dire un mot, 'pas ?
— Oui...
Un léger bruit se fit dans la maison : montée dans sa chambre pour quelque arrangement, Mélanie ouvrait la fenêtre et la refermait aussitôt, en voyant que les deux hommes étaient encore là, dans la crainte de sembler écouter. Boudry n'en baissa pas moins la voix, en reprenant :
— Il n'y a plus que la questi-on du prix...
Je pense bi-en qu'on va s'entendre aussi làdessus..., puisqu'on est d'accord pour le reste... Voyons, qu'est-ce que vous en voulez, de ce bout de pré ?...
Eloi tâcha de se persuader qu'il s'agissait d'un marché comme un autre, d'un de ces marchés où l'on peut se débattre et défendre son intérêt sans avoir le couteau sur la gorge.
— Faites voir une offre, dit-il... Et puis, on verra !
Le père Théodore lâcha ses genoux, et se
t/INCENDIE 81
mit à compter sur ses doigts comme pour calculer la somme que représentent un certain nombre de perches de bon terrain, au prix moyen du pays. Au bout d'un moment, il secoua la tête d'un geste découragé, qui devait signifier que son calcul, trop difficile, n'aboutissait pas ; puis il étendit la main droite comme pour protester de l'honnêteté de ses intentions.
— D'abord, il y a une chose, dit-il... Ce qui est juste est juste... On ne veut pas vous faire du tort...
Ce fut comme une goutte de baume sur une large blessure : peut-être que Boudry n'était pas si sûr de son affaire, ou qu'il était meilleur qu'on aurait cru, trop honnête pour abuser. En tout cas, il se montrait bon prince, relativement. Il répéta :
— Oui, ce qui est juste est juste !...
Et, après avoir encore réfléchi :
— Voyons voir..., combi-en est-ce qu'il est taxé au cadastre, votre bout de pré ?
— Deux mille quatre cent trente.
Les calculs et les réflexions recommencèrent, avec des mouvements de doigts, des remuements de lèvres qui n'en finissaient pas.
— Va pour deux mille et quatre, pas ?
Eloi acquiesça :
— Si vous voulez...
Cette adhésion douteuse ne satisfit pas l'acquéreur. .
— Si ce n'est pas assez, il faut y dire, reprit-il
d'une voix plus dure... On sait ce qu'on sait, mais ça n'est pas une raison!...
Eloi trembla de nouveau...
— Oh! fit-il, c'est le prix, je sais bien...
— Seulement, voilà..., on ne réglera ça que par vers le nouvel an... On s'arrangera voir pour l'échéance, 'pas ?...
— On s'arrangera.
Ayant tout obtenu, le père Théodore se leva lourdement :
— Alors, puisqu'on est bi-en d'accord..., à demain, chez le notaire ?...
Et il s'éloigna comme il était venu, en longeant la haie un moment avant de traverser la route, sans tendre la main à Vallamand. Celui-ci n'eut pas le courage de se lever pour le reconduire, et resta longtemps accablé sur son banc.
Ce qu'il y a d'étonnant chez les hommes, c'est qu'ils vont, viennent, font leurs affaires, boivent,* mangent, dorment même, avec un souci qui leur dévore le foie, sans que les autres, en les rencontrant, puissent rien deviner derrière le masque du visage. A peine remarque-t-on que celui-ci « a l'air préoccupé », ou que celui-là est « un peu drôle » : la nature de la préoccupation, sa cause, sa gravité échappent toujours; et l'on s'entrecroise ainsi par le monde, sans se connaître ni se comprendre, comme ces astres qui suivent leurs chemins à travers l'espace en s'envoyant les uns aux autres leurs muettes lumières, sans jamais les confondre.
Depuis le mot de Boudry sur le banc, devant la maison, Vallamand ne vivait plus qu'avec un étau qui lui serrait la poitrine, une poire d'angoisse intérieure qui lui remontait constamment à la gorge et l'étouffait. Pourtant ses gestes, ses habitudes, ses allures demeuraient à peu près les mômes, ou changeaient trop lentement
pour qu'on s'en aperçût. Sans doute, il n'avait plus son bel appétit d'autrefois ; mais il mangeait encore; surtout il avalait de grands verres de vin, comme pour faire descendre ce poids immatériel qu'il sentait sur l'estomac, et aussi parce que sa pensée s'engourdissait dans le bien-être de la boisson. Il dormait mal, avec des cauchemars, de brusques réveils, des angoisses : il dormait pourtant, assommé par la fatigue de ses laborieuses journées. Et qui donc aurait soupçonné qu'il maudissait la lumière en la retrouvant ? Son humeur, jusqu'alors assez égale malgré ses revers, commençait à s'aigrir; mais, excepté ceux qui le voyaient chaque jour, qui se serait aperçu de ses longs silences sombres, de ses colères soudaines?
Le seul changement dans sa vie qui attirât l'attention des gens fut son rapprochement avec Boudry. On en jasa quelque peu, surtout après la vente du pré. Pour les uns, Eloi ayant subi, malgré l'assurance, une forte perte du chef de l'incendie, se trouvait dans la gène et faisait flèche de tout bois. Pour les autres, il n'avait pas osé refuser son pré à un voisin qui s'était dévoué pour lui; ce qui leur faisait dire, en clignant de l'œil :
— Moustiquet est un fin grillet: il savait ce qu'il faisait en allant au feu ; son épaule lui rapportera plus qu'elle n'a jamais valu !
Quelques-uns pensaient aussi que cette réconciliation aboutirait à un mariage.
C'était, naturellement, l'espérance des deux amoureux, qui se gênaient de moins en moins et se regardaient presque comme des fiancés.
Le soir, au lieu de se rencontrer des petits moments au bas du raidillon, ils se promenaient ensemble par le village, bras dessus bras dessous, comme si Ton eût été tout près de publier les bans. Il n'y avait là rien de mal, à coup sûr, et beaucoup de filles ne se privent pas de causer ainsi avec les garçons, quand tout le monde sait que ça finira par de justes noces. Mais ces manières frappaient davantage de la part de Mélanie, à cause de sa réserve habituelle et de sa bonne tenue. Carspach, le mitron, disait à qui voulait l'entendre :
— Faut-il qu'elle en tienne pour ce pricand-là!...
Et Courtépin ne descendait plus que très rarement de Ravinel, avec des airs lamentables.
Dans le fait, Paul et Mélanie s'aimaient trop pour se cacher. L'amour est une chose qui rayonne, n'est-ce pas ? Il en sortait de leurs yeux, de leurs sourires, de leurs mouvements, de tout eux-mêmes. Ceux qui les rencontraient par hasard en sentaient les effluves dans l'air, se retournaient pour en humer le parfum.
Alors, lesjeunes avaient envie de faire comme eux, les vieux se rappelaient leur bon temps qui ne reviendrait plus, les mômiers pinçaient les lèvres avec des airs dégoûtés. Même il arriva que le régent, M. Blùsch, arrêta un jour
Vallamand pour lui parler de la chose, comme si elle était sûre et déjà certaine.
— Ça sera une bonne nouvelle pour tout le monde, Monsieur Vallamand, parce que c'est un joli couple, ces deux-là, et aussi parce qu'on verra que tout est raccommodé entre vous et M. Boudry... Si vous voulez que je dise, Paul est un gentil garçon ! Je le sais bien, moi qui lui ai appris à lire!... Un peu léger, peut-être, mais sa femme aura de la tête pour deux. Car votre fille, Monsieur Vallamand, ah ! je n'en ai pas vu souvent comme elle!... Une intelligence!... Ça vous voit courir le vent!... Vous pouvez être fier d'elle, c'est moi qui vous le dis!...
Pendant que M. Blùsch parlait ainsi, un bon sourire éclairait sa figure bienveillante, qu'un regard très vif pouvait rendre malicieuse. C'était un petit homme, bien rasé, plutôt chauve, soigneux de sa personne et célibataire. Il tenait l'école depuis un quart de siècle. Il connaissait ainsi, pour les avoir vus grandir ou vieillir, tous les habitants du village. Bon observateur, il les étudiait dans la classe, en leur enseignant un peu de tout, et, plus tard, continuait à les suivre à travers la vie. L'Harmonie de Luville et la Chorale du Jura, qu'il avait fondées, lui ramenaient pendant des années ceux de ses anciens élèves qui avaient un semblant de voix, ou assez d'oreille pour souffler dans un instrument à vent. D'autre part, comme on le savait renseigné sur beaucoup de choses, d'ex-
cellent conseil, d'une complaisance inépuisable, on recourait constamment à ses bons offices. Plus d'une fois, après un accident — pied foulé, brûlure, mauvaise piqûre de mouche, — il avait donné les premiers soins, dans l'attente du médecin qu'on allait chercher jusqu'à Bielle. Cueillait-on des champignons douteux dans les bois ? Il regardait son livre et vous disait tout de suite si on pouvait les manger, sans se tromper jamais.
On le consultait aussi pour des choses plus compliquées, pour des affaires de famille ou des questions d'intérêt : il vous évitait souvent la consultation de l'avocat aussi bien que les visites du médecin. On pouvait lui confier les secrets les plus délicats : il les gardait comme un tombeau ; et jamais on ne regrettait de s'être adressé à lui. Il écoutait toutes vos explications, en caressant son menton et en faisant : « C'est ça, c'est ça, c'est bien ça! » Ensuite, il réfléchissait un moment, leê yeux mi-clos ; puis il donnait son avis, d'une voix un peu sentencieuse, avec un rien de pédanterie qu'il conservait de ses études à l'Ecole normale de Lausanne ; et il avait raison plus de neuf fois sur dix.
Le petit défaut de cet excellent homme — chacun a le sien — c'était de prendre trop de plaisir à ce rôle de conseiller, de confident, de conciliateur. Il recherchait les occasions de l'exercer au lieu de se borner à les attendre. Il en voulait même à ceux qui s'avisaient de se tirer
d'un mauvais pas sans lui. Il tenait à savoir tout ce qui se passait, et risquait sans crainte le doigt entre l'arbre et l'écorce. C'était là son point faible, sur lequel la seule personne du village qui ne l'aimât pas, le pasteur, mettait pesamment le doigt, en l'accusant d'indiscrétion. — N'y en avait-il pas quelques traces dans cette manière d'aborder ainsi une question qui ne se posait pas encore ?
Vallamand ne prit point la chose en mauvaise part, au contraire : ces propos d'un homme sage, clairvoyant, qui passait pour connaître les gens comme s'il les avait faits, lui semblèrent de bon augure. Il répondit évasivement, en laissant percer sa satisfaction : le mariage est une grosse affaire;... il faut bien que les jeunes gens apprennent à se connaître avant de se décider;... il avait toujours été d'avis que leur avenir les regardait avant tout, les parents n'étant là que pour les empêcher de faire des bêtises ;... d'ailleurs, il n'y avait jamais rien eu de pénible entre les deux familles...
M. Blùsch l'approuva, et dit de son air le plus entendu :
— Tout ça s'éclaircira vers la Noël, je pense. On commandera les violons pour le printemps, au retour des hirondelles!... C'est la bonne saison, voyez-vous, c'est la bonne saison!...
Avec le temps, qui recommençait à couler comme l'eau de la Lumelle, un certain calme se faisait dans l'esprit de Vallamand : on s'accoutume à ses maux, quels qu'ils soient, à force
de les porter avec soi. Dans ses meilleurs moments, il échappait à son idée fixe et parvenait à penser à autre chose. Souvent aussi, il se rassurait en raisonnant : le père Théodore serait bien obligé de garder pour soi sa découverte, puisqu'il en avait profité; ou, s'il s'avisait de parler, quelle preuve apporterait-il ? Le passé d'honnêteté qu'on pouvait lui opposer en niant vaudrait bien son témoignage. Mais de tels raisonnements ne réconfortaient Eloi que pour un temps, et il les détruisait lui-même, en continuant à réfléchir : jamais il ne saurait soutenir son mensonge ; le sentiment de la vérité le ferait trembler de honte et de crainte; n'importe qui lirait son secret dans ses yeux. D'ailleurs, il y aurait une enquête : elle établirait sa gêne au moment de l'incendie ; elle mettrait en lumière toutes sortes de circonstances ignorées qui viendraient appuyer la dénonciation ; les rares paroles prudentes qu'il avait prononcées le soir fatal, celles mêmes qu'il avait entendues, prendraient un sens terrible et se dresseraient contre lui. C'est ainsi qu'il démolissait ses propres arguments : après s'être cru sauvé, après avoir pendant quelques heures repris goût à la vie, il se jugeait de nouveau perdu sans recours, et recommençait à se désespérer.
Mille incidents surgissaient au jour le jour, comme exprès pour l'empêcher d'oublier.
La reconstruction du hangar, par exemple, en souleva plusieurs. M. Schwendi la surveil-
lait en personne. C'était un ancien colonel d'artillerie, à qui sa belle fortune, l'indépendance de sa carrière, le passé de sa famille donnaient les allures et les habitudes d'un gentilhomme de l'ancien régime. Il portait fidèlement l'impériale, en souvenir de Napoléon III qu'il avait connu dans sa jeunesse. Sa taille restait droite et svelte sous les années. D'ailleurs, excellent homme, bienveillant à tous, sachant obliger avec délicatesse. Ayant entendu dire que son fermier avait été mal indemnisé de ses pertes par l'incendie, il voulait qu'en compensation tout fût très bien :
— Pour moi, disait-il, cet incendie est une bonne affaire ! Il fallait reconstruire le hangar, n'est-ce pas ? Je l'aurais démoli, s'il n'avait pas brûlé. Alors, c'est tout bénéfice!
Un jour, il ajouta :
— Le bruit court que vous avez vendu votre pré du Signal. Drôle d'idée ! Si vous étiez gêné, pourquoi ne mel'avez-vous pas dit ? Vous me connaissez, je vous connais : nous pouvons compter l'un sur l'autre!
Eloi rougissait à ces paroles de confiance, Or, une après-midi que M. Schwendi se promenait sur la charpente achevée du hangar, il tomba et se cassa la cheville du pied droit. Il fut très bien soigné, naturellement. Un grand chirurgien vint exprès de Lausanne pour faire le nécessaire; mais à son âge, on ne se remet plus complètement d'un coup pareil. Aussi, plus tard, en le voyant boitiller, appuyé sur
ses deux cannes, Vallamand se disait-il : « C'est pourtant moi qui ai gâté la vieillesse de ce vieux brave homme, dont je n'ai jamais reçu que du bien!... » Et si par aventure son tourment était assoupi, il se réveillait aussitôt.
Une autre affaire qui ramenait sans cesse dans son esprit le souvenir qu'il en aurait voulu chasser, ce fut celle de la Villa-Charlotte.
Impossible, en effet, d'ouvrir le Courrier de Bielle sans tomber sur quelque information relative à cette cause retentissante, dont la contrée entière s'occupait. Les accusés se défendaient comme des diables, soutenus par l'habileté de leur avocat, M. Lardin-Collas : un tout malin, qui savait faire prendre des vessies pour des lanternes à la justice elle-même et vous blanchissait un coupable en deux tours de main. Ils n'étaient ni comtes, ni généraux, ni intendants, ni Russes, ni parents les uns des autres ; ils avaient un passé louche et, dans leurs casiers judiciaires, des condamnations en plusieurs langues. Cela prouvait-il qu'ils fussent incendiaires? Et, sur le fait lui-même, pas moyen de rien établir! On recueillait des présomptions terribles ; on arrivait à une certitude morale presque complète; mais des preuves judiciaires, il n'y en avait aucune. Ces bandits finiraient-ils donc par s'en tirer? On discutait la question à perte de vue, dans tout le district. A Luville, où les avis étaient partagés, le père Biolle tenait pour l'affirmative.
— Et ça sera rudement dommage ! continuait-il
en secouant sa tête blanche. Mais que voulezvous ? Si Lardin-Collas voulait prouver que les poules ont des dents, il faudrait bien le croire. 11 va les tirer du croton, comme tant d'autres, pour qu'ils puissent recommencer !
M. Bliisch, au contraire, qui aimait à croire que les choses marchent toujours comme elles doivent, affirmait qu'à la fin des fins, le dernier mot resterait à la justice, comme dans les romans honnêtes :
— Il arrive toujours une chose ou une autre qui fait éclater la vérité, expliquait-il. La vérité, c'est la plus grande des forces qui animent les hommes ; on le voit bien par l'histoire, quand on la connaît... Ces coquins-là sont plus rusés que des tassons; n'importe! ils finiront par se mettre dedans. C'est toujours ainsi que finissent les méchants.
— Peuh ! peuh ! peuh ! répliquait le père Biolle, les méchants seront punis, c'est la règle ; mais ça pourrait bien n'être que dans l'autre monde !...
Ces propos se tenaient à la pinte, devant les portes, dans les rues, partout où l'on s'arrête un moment pour causer. Quand Vallamand se trouvait dans les groupes, il écoutait sans mot dire, en prenant un air distrait, comme s'il eût été le seul que l'affaire n'intéressait pas. Parfois, l'un ou l'autre lui demandait son avis. Alors il hochait la tête en murmurant, comme un qui ne veut pas se compromettre :
— Je ne sais pas, moi... Faudra voir...
C'est qu'une sorte d'identification se faisait dans son esprit entre son cas et celui de ces étrangers, coupables du même crime commis le même jour, — de ce crime sans l'obscure contagion duquel il serait resté l'honnête homme qu'il avait été jusqu'alors, et qu'il restait dans l'âme malgré tout, et qu'il aurait voulu redevenir au prix de sa vie ! En sorte que leur aventure, qui n'était pour les autres qu'un thème à bavardages, le touchait au plus profond de son être. Mais s'il eût été sous les verroux, comme eux, dans une des tourelles du vieux château bernois, l'aveu serait sorti de sa conscience, comme Pair jaillit d'un ballon par la moindre ouverture, ou plutôt, peut-être, comme le pus sort d'un abcès qui crève, — en soulageant. Et tantôt il admirait leur énergie à se défendre, tantôt il n'y voyait qu'une preuve de leur indignité; mais toujours, il se jugeait en les jugeant.
Comme la superstition se développe volontiers dans une âme ainsi bourrelée, il finit par suivre l'affaire avec d'autres yeux, en y cherchant des présages de son propre sort. Il se disait, par exemple : « S'ils s'en tirent, c'est signe qu'il ne m'arrivera rien; s'ils sont condamnés, c'est l'inverse. » En sorte qu'il n'ouvrait plus son journal qu'avec un battement de cœur, comme s'il y devait trouver des nouvelles sur son propre cas. Les informations, incertaines, se contredisaient d'une semaine à l'autre. Une fois, le journal lui tombait des mains, comme
94 L'INGENDIB
si tout était perdu: « Pour le coup, ils ont l'air bien malades. » — Et c'était presque comme s'il sentait la main des gendarmes le prendre au collet. La fois suivante, le vent tournait : M. Lardin-Collas réclamait leur mise en liberté provisoire. Et il se réjouissait avec eux. Mais que la silhouette de Moustiquet apparût de l'autre côté de la rue, et cette fausse joie se dissipait aussitôt : un avocat retors peut égarer la justice; qui pourrait jamais tromper ce sorcier-là?...
La première neige ne tomba qu'au commencement de janvier. Ce fut un tourbillon : en une nuit, le village avec ses toi 1 s et ses cheminées, le clocher, le château, les squelettes bruns des arbres dépouillés, les lourds rameaux des sapins disparurent comme sous un tapis blanc. Puis, dès l'aube, un coup de vent emporta plus loin les nuages et les flocons ; et lorsqu'en s'éveillant les gens virent étinceler dans le soleil cette blancheur amassée d'un bout à l'autre de l'horizon, ils se réjouirent à cause de la nouveauté. La neige enveloppait le sommet chauve de la Dôle., poudrait à frimas les forêts du Jura, avastissait les glaciers des Alpes lointaines, couvrait d'une couche translucide le granit de leurs cornes et de leurs aiguilles, dessinant ainsi dans le ciel un nouveau paysage, aux contours plus nets, aux lignes mieux marquées, d'une fraîcheur éblouissante. Sur le sol, il y en avait un bon pied. C'était moelleux comme un édredon, brillant comme du mica, joli à voir, savoureux à toucher. On comparait
la neige à de la crème, à de la mousse de savon, à de la chaux, à de la pâte, à du gâteau de riz, et Ton pataugeait en riant.
Bientôt, pourtant, les propriétaires qui craignent l'humidité pour leurs caves, les ménagères qui ont peur des flaques d'eau devant les maisons, et les hommes affairés qui tiennent à circuler librement dans les rues, jugèrent qu'il fallait se dépêcher de remettre les choses en état. Alors tous s'armèrent de pelles, de râteaux, de balais, et commencèrent le grand déblayage.
Ils amassaient devant leurs portes d'énormes tas, qui se congelaient en mottes salies, et creusaient un passage au milieu de la route, où bientôt un petit chemin apparut entre deux murs blancs. Emmitoufflées dans leurs châles ou leurs pèlerines, la peau fouettée par l'air vif, les filles étaient toutes roses, et poussaient pour rien des petits cris effarouchés. Les garçons, excités, les muscles en mouvement, ne demandaient qu'à rire. Aussi le déblayage avançait-il lentement. On s'attardait à donner aux tas des formes fantasques de bonshommes ou d'animaux, et les pelotes allaient leur train. Devant la poste, Gertrude Tavannes, dont la tète brune prenait une beauté singulière dans cette blancheur ambiante, en reçut une un peu trop serrée, que Louis Vaulruz lui envoya juste au-dessous de l'œil gauche. Une autre atteignit la quatrième des demoiselles Schwendi qui se risquait sur sa terrasse. C'était une personne très digne, d'une maturité
rigide et guindée : elle se retira en gesticulant, pour protester contre une telle atteinte à sa majesté. Son indignation était si comique, que Gertrude en oublia son bleu, et se mit à rire avec les yeux pleins de larmes, au grand soulagement du fils Vaulruz, qui ne lui voulait aucun mal.
Chez les Boudry, il y avait plus d'ouvrage que chez d'autres, leur maison étant toute en longueur ; et justement Paul, parti la veille pour acheter un cheval à l'autre bout du canton, n'était pas rentré : car quand le gaillard prenait la clé des champs, il ne se pressait jamais de revenir malgré ce qui l'attirait à Luville. D'autre part, le père Théodore souffrait encore trop de son épaule pour faire des mouvements violents ; la mère Lina n'avait de force que dans la bouche, comme les vipères; Anaïs croyait déchoir dès qu'elle s'occupait d'autre chose que de son commerce. Adèle travaillait donc seule, en ronchonnant et sans avancer, sous les yeux des trois autres, qui la regardaient les bras croisés, massés devant la porte. Ils avaient des airs mécontents, grincheux, revèches, qui détonaient dans la bonne humeur générale : tandis que les mécréants et les païens acceptaient allègrement ce cadeau du bon Dieu et ne trouvaient dans ce surcroît d'ouvrage qu'un motif de s'égayer, eux, les agneaux de la main droite, maugréaient contre l'hiver et boudaient la belle neige, qui menaçait leur paresse.
Heureusement qu'il leur vint un aide : Vallamand, quand il eut nettoyé devant l'Herbagct, eut l'idée -de leur offrir un coup de main, et traversa la rue pour leur offrir ses services :
— Il faut bien se tendre la perche, entre voisins, pas vrai ?
Et il se mit bravement à la besogne.
Adèle, aussitôt, s'arrêta, fut rejoindre sa mère et sa sœur, et toutes trois le regardèrent trimer sans lui dire un mot, comme s'il eut été le dernier des tâcherons, puis finirent par rentrer dans leur cuisine, en tirant la porte derrière elles. Quant au père Théodore, il resta sur le seuil, les mains dans les poches de son brostou brun, en suivant de ses yeux cachés et méfiants les moindres mouvements du voisin.
Depuis deux jours cependant, l'échéance qu'il avait lui-même fixée pour le payement du pré était passée : il n'avait pas donné signe de vie et n'en semblait nullement gêné. En l'observant du coin de l'œil, tout en brassant la neige, Vallamand se disait : « Peut-être qu'il n'est pas bien à l'aise, sans vouloir en avoir l'air!... Il n'est pas en mesure, ça l'ennuie de demander un délai... Avec ce service que je lui rends il comprendra que je peux attendre... Ça vaudra toujours mieux que des explications!... » Mais quand il eut fini, Moustiquet s'avança vers lui, sans sortir les mains de ses poches, et lui dit :
— A propos, Vallamand, dites voir !... Je comptais passer chez vous cet après-midi, pour ce bout de payement!...
Soulagé d'un certain poids, Eloi répondit :
— Ça n'arriverait pas mal à propos... Pourtant, si ça vous gêne, moi, vous savez...
Il n'acheva pas sa phrase, qui lui coûtait.
— Non, non, dit l'autre... C'est le terme, il faut en finir!...
Là-dessus, pivotant sur lui-même, il entra dans sa cuisine, tandis qu'Eloi retraversait la rue, avec sa pelle et son balai.
En effet, aussitôt après le repas de midi, le père Théodore se rendit à l'Herbaget, par son détour habituel. Il s'essuya soigneusement les pieds devant la porte, fit son entrée dans la cuisine et s'arrêta sur le seuil, sans regarder ni à droite ni à gauche. Mélanie essaya vainement de lui faire des grâces :
— Bonjour, M. Boudry. . . Entrez donc, M. Boudry!... Vous ne voulez pas vous asseoir?...
Voici une chaise, M. Boudry...
Il refusa du geste, raide comme un piquet, son chapeau sur la tête, et resta immobile à la même place, jusqu'à ce que Vallamand, averti, vînt le déraciner pour le conduire dans son bureau. Navrée d'avoir vu ses avances repoussées avec une telle froideur, Mélanie, les larmes aux yeux, s'assura que tout était en ordre et qu'il n'y avait rien dans la cuisine qui pût donner mauvaise opinion d'elle à cet homme de qui son bonheur dépendait. En le voyant entrer, elle avait follement espéré qu'il venait pour elle; maintenant elle se disait: « Non, non, ce n'est nas pour moi... Alors, que veut-
il faire ici?... » Et son esprit se morfondait en hypothèses.
Le bureau de Vallamand, sommairement meublé d'un secrétaire en noyer, d'une table ronde, de chaises paillées, avait l'air délabré et l'odeur moisie des pièces où l'on entre rarement. De vieux journaux traînaient sur la table. Deux lithographies de dimensions inégales, se faisaient pendant contre une des parois : l'un était une reproduction des Adieux de Winkelried, de Lugardon; l'autre, souvenir de l'année terrible, représentait le général Herzog entouré de son état-major. L'unique fenêtre, à guillotine et petits carreaux, ouvrait sur le jardin tout blanc, qu'une haie séparait des prés. La ligne des Alpes fermait l'horizon* au-dessus du lac invisible.
Éloi s'effaça pour introduire le visiteur, ferma la porte, offrit un siège. Moustiquet examina la chaise, y passa la main, et s'y installa avec circonspection, sans ôter son chapeau, les mains sur ses genoux, dans la pose hiératique qu'il affectionnait. Comme il ne se pressait pas de parler, Vallamand lui demanda des nouvelles de son épaule. Il expliqua qu'elle n'était pas encore tout à fait guérie, et se mit à la frotter, en faisant la grimace.
— C'est long, c'est long, ces brûlures...
C'est long, que ça ne peut pas finir...
Il se tut de nouveau. Un chien aboya dehors.
Il dit :
— C'est le chi-en de Bercher...
Eloi répéta :
— Oui, c'est le chien à Pascal... Voilà le mien qui va répondre.
Il attendit. La voix de Fidèle sonna dans le jardin. Un moment passa. Les chiens se turent.
Immobile sur sa chaise, ses mains vissées sur ses rotules, le père Théodore semblait de bois. Ses lourdes paupières tombées donnaient à son visage sans regard, au teint de plomb, une expression singulièrement inquiétante. Par moments, un léger mouvement des lèvres ou du menton agitait sa barbiche rouge. Enfin il poussa un de ses soupirs coutumiers, remua lentement la main droite, la passa sous la blouse bleue qui cachait son brostou, explora des poches mystérieuses, et ramena un portefeuille en parchemin, entouré de ficelle. Il le délia, l'ouvrit, en tira l'une après l'autre plusieurs feuilles de papier qu'il examina, replia et remit en place, trouva enfin celle qu'il cherchait et la tendit à Eloi sans mot dire.
— C'est la quittance? demanda Vallamand.
Boudry répondit, en baissant la tête :
— Oui, c'est la quittance.
Eloi posa le papier devant lui, et prit sa plume. Il n'y avait plus d'encre dans l'encrier. Il appela Mélanie :
— Va vite en chercher... Dépêche-toi!...
En l'attendant, il lut la pièce. Cette lecture
réveilla ses regrets : son pré était un bon pré, dans une position qui lui donnerait de la valeur
si jamais Luville venait à se développer. Mais c'était la rançon de sa tranquillité. D'ailleurs, avec l'argent qu'il allait toucher, il en pourrait bientôt acheter un autre : un de ceux de Bercher, par exemple, qui vendait sa campagne morceau par morceau, pour retarder la culbute. La terre n'était peut-être pas tout à fait aussi bonne ; mais la proximité compensait ce désavantage. Après tout, peut-être qu'il ne perdrait pas trop au change ..
Mélanie revint avec un petit flacon d'encre noire, et ressortit, légère et discrète. Il se dépêcha d'y plonger sa plume, signa, rendit le papier au père Théodore.
Celui-ci le relut des yeux, comme pour s'assurer qu'un tour d'escamotage ne l'avait pas changé, ou que la signature était bonne. Il jeta un rapide coup d'œil sur Vallamand, hocha la tête et dit :
— C'est bi-en cal...
Ensuite, il replia soigneusement la quittance, et la remit dans le portefeuille, autour duquel il roula plusieurs tours de ficelle. Sa main droite disparut de nouveau sous sa blouse, qu'elle gonfla un instant, ressortit vide et revint se poser sur le genou qui l'attendait. Il avait repris sa pose de bonhomme en bois, Vallamand songeait : « Faut-il que ça lui soit dur de lâcher ses équenettes ! . . . A sa place, moi, il y a longtemps que j'aurais payé et que je serais parti!... » Le père Théodore soupira.
« Cette fois ça va venir », se dit l'autre. Nulle-
ment : il se leva comme un automate, et dit :
— C'est en règle, à présent... Salut!...
Et il marcha vers la porte.
Stupéfait, Éloi s'écria :
— Et... la monnaie?...
Le père Théodore se retourna, — et cette fois regarda Vallamand bien en face, d'un regard qui disait tout ce que les mots ne veulent pas dire, d'un de ces regards froids, ténébreux, implacables, meurtriers, que ceux qu'ils frappent n'oublient jamais plus, qui tuent quand ils veulent tuer.
Eloi comprit, son sang bouillonna. Il ferma les poings, prêt à se ruer sur ce voleur pour défendre ses droits et son bien. Boudry, la main sur la poignée de la porte, le regardait toujours, sans se presser d'ouvrir. Alors, il recula sous ce regard, pâle comme un linge, tremblant de colère et d'impuissance, balbutiant des mots sans suite, des injures qui s'arrêtaient datfis sa gorge.
Et Moustiquet, sur que sa retraite ne serait pas inquiétée, sortit enfin, sans un mot.
Vallamand comprit alors quelles redoutables serres l'étreignaient : l'âme affreuse de son voisin lui apparut enfin dans sa hideur complète, avec ses calculs de ténèbres, sa noire hypocrisie, sa cruauté aux longs desseins : sentiments qu'il avait peine à concevoir, en raison même de leur contraste avec sa naturelle bienveillance. Et cet homme était désormais son maître! Quels que fussent ses projets ou ses entreprises, il le trouverait devant lui f constamment, barrant îa route. Son énergie se briserait contre cette volonté étrangère, impénétrable, inexorable, qu'un secret terrible armait pour toutes les offensives. Il ne serait plus lui-même, mais une lamentable marionnette dont cette grosse main velue, tachetée de roux, tirerait les ficelles. S'il travaillait encore, ce ne serait plus pour combler le trou creusé par Maurice, ni pour réparer les brèches des mauvaises années, ni pour assurer l'avenir de sa fille ou le pain de sa vieillesse : ce serait pour nourrir ce formidable parasite entré dans sa
chair, qui pouvait à son gré lui sucer le sang ou lui dévorer la moelle. S'il eût connu la légende de celui qui a vendu son âme au diable, il aurait vu qu'il la réalisait à la lettre : il appartenait à l'éternel Ennemi, qui reprenait ce qu'il avait donné, exigeait des gages, et dès ce bas monde tourmentait sa misérable proie, en attendant de la tenir dans le feu de sa géhenne. A quoi bon lutter contre une telle force ? Ne valait-il pas mieux s'enfoncer plus profond, dans la mort, dans le vin, dans l'absinthe, — n'importe où l'on trouve l'oubli ?...
Ce fut peut-être sa grande tendresse pour Mélanie qui lui donna la force de résister à ces suggestions.
D'ailleurs, le cœur de l'homme est lent à désespérer : quand toutes les lumières s'éteignent en lui, il y a toujours quelque rayon du dehors qui filtre jusqu'à ses ténèbres. Une ombre qui passe, un souffle qui rafraîchit le front, une voix lointaine qui rend un son amical, — il n'en faut pas plus pour le rattacher à la vie ou le leurrer sur l'avenir. — Au moment où le malheureux était tout près du désespoir, un incident que son imagination transforma, — l'ordonnance de non-lieu en faveur des Horn et consorts, — lui rendit un semblant de courage ; en sorte qu'au lieu de couler à pic comme un naufragé sans appui, il resta ballotté par les vagues de sa destinée, entre le ciel et l'eau.
Quand le Courrier de Bielle consigna ce fait,
sans commentaires, tant le bon sens et l'opinion en devaient rester offusqués, Eloi ressentit une espèce de soulagement, une joie basse, comme si ce triomphe du mensonge lui promettait l'impunité de son propre crime. Autour de lui, les gens poussaient des oh ! et des ah ! humiliés de cet évident échec de la justice.
Pascal Bercher criait avec cynisme:
— Vous voyez !... Les gros poissons rompent les mailles du filet, il n'y a jamais que le menu fretin qu'on prend!...
Le père Biolle, navré d'avoir raison, faisait chorus :
— Qu'est-ce que je vous avais dit, moi?...
Ceux 'd'aujourd'hui ont beau faire les malins et inventer un tas de balançoires pour donner de la tablature aux tribunaux, le monde ira toujours du même train FI.. On pince les bouèbes qui maraudent des pommes, les pauvres bougres qui vont pêcher sans permis, les braves gens qui oublient d'allumer les lanternes de leur char quand il fait un clair de lune à éclairer les morts... Mais les vrais gredius, bernique!... Ils sont bien trop fins, ceux-là !... Vous croyez les tenir, — pas de ça, Lisette ! ils vous glissent entre les doigts comme des anguilles, et va-t'en voir s'ils viennent, Jean!...
Seul, M. Blusch continuait à sonner l'autre cloche :
— Attendons la fin , disait-il d'un air un peu triste, mais convaincu; attendons!... Rira bien qui rira le dernier!... Moi, j'ai confiance
en la justice... Elle ne va pas vite : les anciens disaient déjà qu'elle a le pied boiteux ; mais elle arrive à son heure... Oui, oui, le moment vient où il faut régler ses comptes, avec les intérêts... Et gare à ceux qui ont de l'arriéré !...
Entre ces explications contraires d'une des énigmes du monde, Vallamand s'efforçait de choisir la première : avec sa grande expérience de la vie, le père Biolle devait être plus près de la vérité que le régent, toujours dans les nuages comme les hommes d'étude ; et cette idée le rassurait, en lui rendant l'espoir que son crime, connu d'un seul, resterait à jamais ignoré. Mais un soir qu'il roulait ces idées dans sa tête, en pipadzant sur son banc, et qu'il en oubliait le froid de l'hiver, voici qu'il aperçut tout à coup le père Théodore. Le vieil homme semblait sortir de terre, et se tenait debout devant lui, les bras croisés, en le regardant à travers ses paupières fermées ; et il devait lire dans son esprit comme dans un livre. Sa barbiche rousse frétilla, comme toujours quand il préparait un mauvais coup ; il dit :
— ... Mais personne ne les avait vus, ceuxia . • . •
Et il s'évanouit dans l'ombre, si vite, qu'Eloi ne sut pas si l'apparition était réelle, ou sortie de son cerveau...
Cependant, son année avait bien fini; malgré la coquinerie dont il avait été victime, il bouclait ses comptes avec un gentil bénéfice : de quoi acheter quand même ce bout de pré
tout proche, qui remplacerait celui du Signal. Il entama donc les pourparlers avec Pascal Bercher. Celui-ci prenait allègrement son parti de la ruine : son patrimoine s'en allait tranche par tranche, selon les exigences de ses créanciers ou ses besoins du moment ; sa belle propriété était comme éventrée par les ventes faites ainsi, à tort et à travers ; sa maison même, jusqu'alors si avenante et gaie avec ses murs garnis de chèvrefeuille, son toit puissant, ses vastes dépendances, prenait un aspect misérable et délabré. N'importe ! il n'en manquait ni une bouchée à table, ni un bon coup dans la cave.
— Un peu plus tôt, un peu plus tard, disaitil à tout venant, qu'est-ce que ça fiche ? L'important, voyez-vous, c'est de se la couler douce jusqu'au bout, sans se fouler la rate.
Et c'était un vrai scandale de le voir ainsi toujours prêt à la rigolade, le verbe haut, plus joyeux compère que ceux qui triment du matin jusqu'au soir pour payer leurs dettes ou porter leurs économies à la caisse d'épargne, alors qu'il aurait eu tant de raisons de se dessécher le sang.
Un jour qu'il rentrait pompette sur la tombée de la nuit, son voisin l'arrêta pour lui parler de ce bout de pré. Il n'était pas de ceux qui finassent, lui, et vous enfilent les mots les uns dans les autres pendant des heures pour éviter de dire oui ou non ; aussi répondit-il sans tergiverser :
— Je ne demanderais pas mieux que de te
vendre ça, puisque tu en as envie, parce que tu es un bon bougre et m'as rendu service.
Seulement il y a ce pète-sec de Moustiquet qui m'en a déjà touché deux mots, et je n'ai pas dit non. Et quand même c'est un sacré cagot que le diable emporte, je ne voudrais pas lui faire une trop forte crasse... Non pas pour lui, bigre de bigre !... mais par propreté pour moi, tu comprends... Alors, si tu n'as rien contre, je lui en parlerai d'abord, et on verra après.
Il ne se gênait pas pour parler haut, quoiqu'on fût à deux pas de la maison de Boudry, dont les fenêtres closes voyaient tout, dont les murs avaient des oreilles. Effrayé. Eloi lui mit la main sur le bras, en disant :
— Pas si fort !...
— Je m'enf..., répondit Pascal.
L'autre ne songeait déjà plus qu'à battre en retraite, sans trop en avoir l'air :
— C'est que, vois-tu..., si le père Théodore est là-dedans..., je ne voudrais pas aller sur ses brisés, moi !...
— Pourquoi ça ? Crois-tu que tes bloutzes ne valent pas les siennes ?... J'ai dans l'idée qu'elles sont plus propres, si tu veux que je te dise!... Et j'aimerais mieux les toucher que les siennes... Et j'ai le droit de vendre mon pré à qui je veux, nom d'une pipe!... Et de le donner pour rien, si ça m'amuse!...
Double-Trou s'excitait en parlant , rouge comme une brique, les yeux flambants. Eloi vit le moment où il allait lui offrir son pré
comme on s'offre un cigare ; il eut plus peur:
— Non, non, ne dis pas ça, s'écria-t-il!...
Tu sais que Boudry s'est blessé en nous portant secours, le jour du feu... Je n'y oublie pas, tu comprends...
Pascal interrompit en haussant les épaules.
— Il a fait semblant, le vieux babouin.
— Ne crois pas ça. Il est resté au lit pendant plus de quinze jours...
— Tu l'y as vu ?
— Comme je te vois.
— Tu avais la berlue!
— Ne blague pas : je neveux pas qu'on dise que je rends le mal pour le bien.
— Qu'est-ce que tu me chantes là?... Moustiquet s'est échaudé un petit peu ; est-ce ta faute ?... Tu n'y peux rien de plus qu'à ton incendie!... Et puis, vois-tu, s'il s'apercevait que tu lui en as de la reconnaissance, tu serais f...., mon cher!... Il trouverait que tu n'en as jamais assez... Tu sais le proverbe :« Oignez vilain, il vous poindra... » Et Moustiquet est un vilain Moustiquet... Et puis, pense: tu n'es pas censé savoir qu'il m'a parlé de ce bout de pré, après tout!... Alors?... Tiens, si tu veux, on va s'arranger là, tout de suite !
— Non, non, dit précipitamment Eloi... Dans ces conditions, c'est impossible, je t'assure... Je ne voudrais plus!...
— Veux-tu que je te dise ?... Tu as la trouille, tu es un froussard !... Je n'aurais jamais cru ça de toi. ma parole!... Ah! ce n'est pas lui qui
ferait tant d'histoires, à ta place!... Ce n'est pas lui qui se gênerait!... Il a l'air de ne jamais penser qu'à l'autre monde, c'est pour mieux faire ses coups dans celui-ci!... Il ne vous parle que du bon Dieu et du Seigneur et du Jugement dernier, et quand il peut jouer un mauvais tour au prochain, il le fait rien que par malice... Parce qu'au fond, il ne vaut pas la corde pour le pendre!... Crois-moi: quand tu auras le pré, tu l'auras: il te respectera davantage..., et s'il brûle encore une fois chez toi, il se fera rôtir l'autre épaule !...
Eloi se balançait sur ses pieds, comme un homme perplexe qui se demande s'il va ou non faire le saut. Pourtant, son parti était pris, et pour cause : s'il achetait le pré, Boudry le lui prendrait comme l'autre, tout simplement. Il voyait cela clair comme le jour, et pour rien au monde n'aurait écouté Pascal.
— Non, décidément, conclut-il, c'est impossible!... Et puis, vois-tu, ce bout de pré..., je n'y tenais pas plus que ça... C'était une idée en l'air... N'en parlons plus !...
Et il s'éloigna, en baissant la tête, courbé sous le joug de cette volonté étrangère qui, même à distance et sans se montrer, gouvernait ses actes. Double-Trou le suivit des yeux, haussa les épaules, et murmura au milieu de la rue :
— Sacré gnangnan, va!
Dans ces petits endroits où les yeux épient, où les langues s'agitent, il n'y a pas de drame, de vaudeville ou de roman que n'accompagne en sourdine un chœur invisible, dont les commentaires suivent l'action, — ou parfois la dirigent, en aggravent les péripéties, en précipitent le dénouement. — ToutLuville savait que Paul et Mélanie « se causaient », selon l'expression suggestive qui devient facilement une calomnie ou un euphémisme, au gré des circonstances : c'est-à-dire qu'il y avait entre eux le manège à demi-secret toléré par les familles et guetté par l'opinion, qui précède souvent les fiançailles. Eux-mêmes interprétaient ainsi leurs rencontres, et se regardaient comme des fiancés. Aussi se gênaient-ils de moins en moins, parce qu'ils s'aimaient toujours davantage, parce que l'amour ne marche pas avec la prudence, parce que le moment vient où l'on a trop besoin l'un de l'autre pour se préoccuper beaucoup du qu'en dira-t-on. Alors, les autres ne comptent plus guère. Oui, la terré avec tout ce
qu'elle porte, et le ciel avec ses étoiles, et le vent qui disperse les bruits humains, ne sont plus qu'un accompagnement à la divine musique qui vous chante dans le cœur. On sait bien que les gens se mêlent de ce qui ne les regarde pas, vous imputent à mal les plus innocents rendezvous, tendent sous vos pas les filets de leur malignité trop renseignée, se préparent à vous faire expier comme autant de forfaits les menues joies que vous avez braconnées. On sait cela, et on l'oublie, et l'on est trop fou, trop épris, trop heureux pour calculer ses moindres mouvements.
Ainsi Paul et Mélanie, après s'être aimés comme des adolescents qui se contentent de se tenir la main au clair de lune en échangeant quelques baisers par-ci par-là, entrèrent dans cette phase nouvelle où le sentiment, plus mûr, devient plus exigeant. Chacun d'eux s'abandonnait au charme selon son caractère : lui, facile, ardent, léger, accoutumé à plaire, peu soucieux des lendemains ; elle, ignorante, grave, naïve, avec une retenue passionnée qu'un souffle pouvait emporter ; tous deux prêts à toutpour s'appartenir: lui par égoïsme d'homme, elle par tendresse de femme. — En sorte que les gens se demandaient :
— Qu'est-ce qu'ils attendent encore?... La petite va sur ses vingt-deux ans, le garçon en a vingt-six, les parents sont raccommodés...
Mais que diable altendent-iis donc ?
Et M. Blùsch pensait que puisqu'on avait
laissé passer la Noël, on se déciderait pour Pâques.
Mais Pâques passa comme Noël : les seules promesses de mariage que lut le pasteur à ce moment-là furent celles de Gertrude Tavannes avec Louis Vaulruz, — dernier effet des pelotes de neige. Pourtant, Eloi et Théodore semblaient à tu et toi : c'était même — chacun en faisait la remarque — la première fois qu'on voyait Moustiquet rechercher la compagnie d'un de ses semblables, en dehors des réunions où il prenait la parole selon l'inspiration du Saint-Esprit. On pouvait changer la municipalité, blackbouler le syndic, renommer le député, voter pour ou contre les lois fédérales, ou même décider la construction d'une nouvelle école qui grèverait d'une forte somme le budget communal : il ne paraissait pas seulement s'en apercevoir. Jamais il ne parlait qu'à des mômiers de son espèce, qu'on ne peut pas toucher sans qu'il en sorte des prières ou des cantiques. Et les farceurs disaient que s'il se tenait un pied dans le paradis, cela ne l'empêchait pas de faire, de l'autre, un joli chemin sur la terre. Que pouvait-il donc brasser avec un voisin plutôt tiède pour la religion, qui n'allait pas au sermon quatre fois dans l'année ? Quelques-uns commençaient à blaguer Vallamand, en lui demandant à quand la conversion ; et leurs plaisanteries le mettaient mal à l'aise, parce qu'il tenait à sa réputation de libéral.
Cette année-là justement, les sectaires de toutes les couleurs, Darbystes, Wesleyens, Salutistes, Adventistes du Dernier Jour et autres farceurs, se montraient assez excités: deuxprédicants écossais, nommés Billy et WorkLey, parcouraient le pays en annonçant un grand Réveil, la prochaine réalisation des prophéties de l'Apocalypse, le Millenium, l'Enlèvement de l'Eglise et la Fin du Monde. Ils attiraient ainsi la foule de ces âmes inquiètes comme il y en a tant dans le protestantisme, qu'aucun frein ne préserve des dérèglements d'une imagination où se déforment parfois jusqu'à la folie les obscurs symboles de la Bible, et que leur critique désordonnée des Livres sacrés précipite dans la crédulité la plus aveugle- Beaucoup, voyant en eux des envoyés spéciaux de Dieu, les comparaient à Elie, à Daniel ou à Jean-Baptiste ; tandis que les sceptiques et les gens pondérés, auxquels suffisent les prières liturgiques et les sermons officiels, se moquaient de ces deux gaillards qui devaient être, à les juger par leurs mines, de bons vivants, habiles à tirer parti du spirituel au mieux de leurs intérêts; et quelques-uns rappelaient les aventures de tant de pseudo- Salomons et de Prophètes apocryphes, soi-disant revenus au monde pour ranimer la foi, qui avaient fini en simples chevaliers d'industrie.
Or, on apprit unbeau matin que les Boudry, toujours tendus vers la vie éternelle, avaient décidé les deux copains à venir donner à Luville une de leurs représentations. Elle aurait lieu — « Dieu
voulant », comme ils disaient en roulant les yeux — dans leur nouveau pré du Signal si le temps le permettait, dans leur grange si la pluie s'en mêlait. Ce fut un tollé, le village n'étant pas en proie aux dissidents, comme le sont certains endroits plus haut dans le Jura. Même la jeunesse agita le projet de recevoir avec des huées et des pommes cuites ces deux marchands d'orviétan de la Nouvelle Sion, et de jouer de la fanfare à côté de leur réunion, pour les empêcher de parler.
M. Blûsch les en dissuada.
Il était radical ; bien que ses fonctions l'obligeassent à entonner les cantiques en marquant la mesure, le dimanche, au pied de la chaire, il avait en matière religieuse « des idées très larges », et ne s'en cachait pas.
Mais il était sincère, et voulait loyalement la liberté pour tous :
— Allez les entendre, au contraire, disait-il : vous les jugerez. S'ils ne disent que des bêtises, vous verrez bien ! S'il y a du bon dans leurs paroles, vous en prendrez votre part. Il faut que chacun puisse défendre ses idées, dans un pays libre.
Gomme les hommes sont les hommes, il est possible qu'un sentiment moins noble se mêlait au libéralisme très honnête de M. Blûsch : le désir de voir le pasteur ennuyé. Celui-ci, en effet, n'était pas content : il n'aimait guère les manifestations excessives du sentiment religieux qui devait, selon lui, conserver toujours
de la tenue et de la modération ; et la concurrence de ces charlatans, qui recouraient à mille moyens factices pour énerver les gens, ne laissait pas que de l'inquiéter un peu pour ses honnêtes sermons, où il recommandait de faire le bien, de fuir le mal, d'aimer son prochain, en se gardant avec soin de s'aventurer sur le terrain glissant de la dogmatique. Mais, dans la crainte peut-être de laisser percer le bout de l'oreille, il s'abstint d'entrer en campagne, et prit une attitude, si l'on peut dire, de neutralité armée.
Du reste, il n'y avait pas besoin d'exciter le monde ! Beaucoup n'abandonnaient qu'à regret leurs intentions agressives : tout en renonçant à l'idée du charivari, ils se consolaient en criblant de brocards et d'invectives Moustiquet, sa famille et tous les mômiers de la région.
Parmi les plus violents, Pascal Bercher était au premier rang, bien qu'il eût vendu son pré aux Boudry. Il ne dérageait pas, criait partout que Luville serait déshonoré quand les deux prophètes y auraient passé, s'efforçait de pousser les têtes chaudes à organiser une contremanifestation. Sans succès d'ailleurs : l'influence de M. Bliïsch prévalait d'autant plus facilement qu'elle flattait l'indolence, l'indifférence et la prudence qui sont presque toujours, dans les villages, les sentiments dominants. Se trouvant à la pinte, trois ou quatre jours avant le dimanche fixé pour la réunion, très éméché, le visage en feu, les yeux rouges, il se mit à tempêter plus
furieusement que jamais, dans un petit cercle où il y avait les Vaulruzpère et fils, Tavannes, Gimel et quelques autres. Vallamand sirotait sa deuxième absinthe, seul à l'autre bout de la salle à plafond bas, où la fumée s'amassait. Il n'aurait eu garde de se mêler à la conversation ; même, en l'écoutant, il se félicitait d'y rester étranger, quand tout à coup Double-Trou, fatigué peut-être de l'impassibilité de ses auditeurs, s'avisa de l'interpeller :
— Hé ! toi là-bas, voyons voir, qu'est-ce que tu dis ? Tu es toujours fourré avec Moustiquet, depuis qu'il a fait semblant de t'éteindre ton feu. Mais tu es quand même un vieux de la vieille... Eh bien, dis-nous voir ce que tu penses de tout ça... Qu'on le sache, nom de bleu !...
Eloi se sentit aussitôt très mal à l'aise. D'une part, il pensait comme Pascal, connaissant mieux que personne la juste valeur de la religion de Moustiquet; d'autre part, il n'aurait pour rien au monde lâché un mot désobligeant pour son terrible voisin, dont les oreilles devaient entendre à distance comme ses yeux voyaient dans les ténèbres. De plus, les fumées de l'absinthe lui obscurcissaient l'esprit. Au lieu donc de trouver un mot pour rire qui l'aurait tiré d'embarras, il expliqua doucement qu'il ne se mêlait pas de ces affaires-là, et que s'il avait ses idées, qu'on connaissait, il respectait toutes les croyances sincères :
— Gomme le régent, alors! cria Pascal... Il vous a tous entortillés, que vous prenez du chiendent
pour du raisin!... Voyons, Eloi, vas-tu nous dire que Moustiquet est sincère?... Ah! non, tu ne nous la feras pas, celle-là!...
De plus en plus gêné, Vallamand balbutia :
— Il est bien un peu exalté si on veut... je ne dis pas non... Mais il ne fait de mal à personne...
Sa bouche s'emplit de fiel à ce mensonge :
qu'est-ce qui le forçait donc à parler ainsi, lui qui, seul peut-être au monde, avait lu jusqu'au fond dans les cavernes de cette âme hypocrite ? quelle lâcheté suprême le poussait à s'ériger en défenseur de son bourreau ?
Sa réponse, au lieu de calmer Pascal, l'irrita:
— Qu'est-ce que tu nous chantes là ? s'écriat— il. Ce n'est donc pas faire du mal à tout le monde, que d'amener par chez nous ces deux sacripants qu'on devrait poursuivre pour escroquerie et je ne sais quoi ?... On voit bien qu'il t'a ensorcelé, le vieux pandour!... C'est de ces histoires-là que vous causez, quand on vous voit ensemble?... et que vous avez l'air de vous cacher et que vous regardez de tous côtés comme si vous aviez peur qu'on vous entende?... Quand on dit ce qu'on pense, on parle haut, mille tonnerres!,.. Est-ce que je me gêne, moi ?...
Il se retourna vers ses compagnons, qui riaient de l'algarade :
— Vous verrez voir ce qui va se passer, je vous dis!,.. Eloi Vallamand sera au premier
rang de ceux qui beugleront les cantiques, dimanche prochain !... Ah ! ah ! ah!...
Les autres firent chorus avec lui.
— Ah! celle-là, elle serait bonne !...
— Vous verrez, vous verrez!... Il faut croire qu'il avait l'étoffe d'un mômier!...
Piqué au vif, Vallamand protesta :
— Ah! non, par exemple, non, non!... Moi qui ne vais déjà pas trop au sermon... Ah ! non, je n'irai pas écouter ces chameaux d'anglais !...
— Tu iras, ricana Pascal. Et tu diras que c'est par curiosité !
— On verra bien !... je sais trop que ça n'est que des simagrées...
A peine avait-il lâché cette phrase, qu'Eloi la regretta d'autant plus que Pascal la prit au vol, et s'adoucit :
— A la bonne heure!... on te retrouve!...
Mais ne soutiens donc plus cet abruti de Théodore!... Des gaillards pareils, vois-tu, je dis qu'ils sont bons pour les rioutes comme de crouïes bouèbes, tant ils sont bêtes!...
Quelqu'un rapporta-t-il ces propos à Moustiquet ? ou les devina-t-il comme il devinait tout ? Le fait est que le samedi soir, à l'heure où chacun, fidèle ou libre-penseur, balaye la rue devant sa maison pour que le village ait bonne façon le dimanche, il s'approcha d'Eloi, et se mit à lui dire, de sa voix sucrée :
— Ecoutez voir, Vallamand..., est-ce que vous ne vi-endri-ez peut-être pas demain à la réuni-on ?
Eloi tremblait toujours dès qu'il voyait son voisin s'approcher, avec ses obliques allures de scorpion. Mais jamais il ne se serait attendu à ce coup-là.
— Qu'est-ce que j'y ferais? répondit-il en tâchant de prendre un air dégagé. Moi, vous savez, ces choses-là, . . . heuh ! . . . ça n'est pas trop dans mes idées.
Le père Théodore poussa un de ses plus profonds soupirs, comme s'il gémissait dans son cœur sur un tel endurcissement ; et il insista :
— Venez-y tout de même... C'est justement dans votre anci-en pré qu'elle aura li-eu, la réuni-on !...
11 fallait un rude toupet, pour rappeler ainsi une pareille canaillerie ! Eloi, fâché, déclara :
— Non, décidément, je n'irai pas.
Le père Théodore souleva ses paupières, et lui jeta un coup d'œil, — le même que lors de la vente et du payement :
— Venez-y, je vous dis !... Ça ne pourra que vous faire du bi-en, dans votre situati-on !...
Outré d'une telle violence faite à ses idées que chacun connaissait, le malheureux tâcha de se débattre encore.
— Mais non, je ne peux pas, vous savez bien !...
L'autre lui jeta un nouveau regard, et dit seulement :
— Que si !...
122 I/1NCENDIE
Alors, Eloi courba la tête, et après un silence, capitula :
— Après tout, si vous y tenez tant!...
Il aurait voulu rentrer sous terre, tant la honte l'écrasait. Boudry ajouta :
— Ça n'est pas tout... Il nous a fallu payer cher pour les faire venir, ces deux-là... L'ouvrier est digne de son salaire, comme il est écrit..., et la communauté n'est pas riche... Vous pourr-iez peut-être bi-en nous aider un petit peu, qu'en dites-vous?
Vallamand eut un grand geste d'ironie et de désespoir :
— Oui, oui, bien sûr, comme vous voudrez, Boudry !...
— Pour une centaine de francs..., si vous ne trouvez pas que c'est trop ?
— Comment donc, mais c'est pour rien !...
Ce n'était plus lui-même, qui cédait ainsi,
livrant tout, sa conscience et son argent : c'était un être de peur, de lâcheté, de faiblesse, entré en lui avec le crime, qui le dominait, et ne lui rendrait jamais, jamais sa liberté perdue...
Il ajouta encore, en mettant toute sa vengeance dans ce sarcasme :
— Ça vaut ça !...
Le père Théodore s'éloignait tranquillement, les deux mains dans les poches de son brostou...
Le lendemain, Éloi dit à Mélanie, en affectant un air naturel :
— Décidément, je veux voir un peu ce que ça peut être que ces Anglais... Je vais à la réunion.
Surprise, la jeune fille s'écria :
— Toi, papa!... Quelle idée!...
Et tout en riant un peu, elle offrit aussitôt de l'accompagner. Il refusa:
— Non, ces simagrés peuvent faire du mal à la jeunesse. Moi, c'est différent!...
Il eut la consolation de voir que tout le village était accouru au signal : jusqu'à Double- Trou lui-même, qui se mit à rire en le voyant :
— Moi, tu sais, si je suis là, c'est pour la rigolade. Toi, je ne sais pas s'il n'y aurait rien autre chose !...
— Oh! moi, répondit Éloi en cherchant à expliquer sa présence, je suis là parce que... parce que tout le monde y est !
— Pardine ! conclut Bercher, conciliant.
Dès longtemps avant l'heure, en effet, la pente verte fourmillait de gens : les uns venus pour se moquer, ou sans parti pris, en curieux qui attrapent au vol une occasion de voir du nouveau; les autres, les croyants, pour s'édifier, en pensant au temps où Jésus prêchait sur les collines de la Galilée. Ceux du premier groupe goguenardaient dans leurs habits du dimanche, le cigare à la bouche, en causant et riant entre eux, pour bien marquer leurs sentiments : et ils avaient autant que possible laissé leurs femmes et leurs filles à la maison. Ceux du second, avec des faces blêmes, des figures d'oiseaux de nuit, portaient leur dévotion comme un masque : les femmes, plates comme des planches à repasser, avaient les yeux baissés, le cou allongé, les lèvres pincées avec des oirs de chattes-mittes ; les hommes avançaient la tête, pliaient le dos, et coulaient de côté et d'autre des regards sournois.
Ces cteux groupes s'installèrent des deux côtés d'une ligne idéale, comme les boucs et les brebis du Jugement dernier, sur le pré qui descend d'un petit bois de pins^aux vergers du village. Dans le fond, comme un haut dossier régulièrement arrondi, les pentes boisées du Jura, surélevées au pied de la Dôle dont elles cachaient de là le sommet chauve, puis descendant en dégradations lentes par les cols de la Faucille et de Saint-Cergues, semblaient isoler du reste du monde ce paysage austère et magnifique. Un premier plan de plaines, semées
de bois noirs, de prés, de villages, de blés encore pâles, repoussait la banderole du lac, dominé par les Alpes d'où se détachait, en vigueur, sur la droite, la masse colossale du- Mont-Blanc, taillé sur ses énormes assises, tandis que plus loin, de l'autre côté, la fine silhouette de la Dent du Midi s'estompait, presque bleue, par derrière des lignes plus basses. Tout près, un peu sur la gauche, caressé justement par un rayon de soleil, Luville se reposait dans la paix du dimanche, avec son château, son église, le clocheton brillant de l'école, les toits lents des fermes, le bouquet de ses arbres en fleurs : en sorte que le petit endroit tranquille semblait être le centre de ce beau coin du monde, épanoui dans le soleil, baigné dans la fraîcheur du printemps.
Les deuxprédicants arrivèrent à l'heure dite. La bande complète des Boudry, Paul excepté, leur servait de garde du corps : Prosper, le portier, était venu de Genève, pour la circonstance, après avoir posé sa casquette à galons ; et Élise, celle de Palaiseau, qui ne descendait que dans les grandes occasions; Raymond, le meunier, avait amené sa femme et ses sept enfants. Tous étaient construits sur le même modèle, avec des nez pointus, des lèvres minces, de tout petits mentons ; et ces museaux de rongeurs prenaient une expression d'extase gourmande, comme pour savourer toutes les faînes et les noisettes de la forêt. Adèle, au milieu d'eux, semblait plus jolie,
avec une taille ronde, des traits mieux dessinés, un regard bien vivant qu'elle oubliait parfois de surveiller; si bien que Pascal, étonné de trouver une figure agréable au milieu de ces mômiers, dit à Vallamand, à haute voix :
— Que diable fait-elle parmi ces vilains moineaux, cette petite-là, avec ses yeux en charbon ?...
L'un des étrangers, Billy, était petit, replet, chauve, avec des favoris d'un blond cendré qui paraissaient presque roses, de bonnes joues pleines, comme des pommes, un air jovial.
Workley, plus fort, plus grand, plus râblé, avait le visage rasé, des traits énergiques, taillés à Temporte-pièce, des yeux de braise enfoncés sous d'épais sourcils noirs, une extrême mobilité d'expression. Ils s'installèrent au haut du talus, sur un petit banc de bois devant lequel un harmonium était installé : la musique était indispensable à leur action.
Ils se recueillirent, chacun à sa manière : le petit homme en souriant, les regards levés au ciel; l'autre en fermant les yeux et crispant son visage. Des quolibets éclatèrent dans le groupe des sceptiques, qui s'agitaient. Ils attendirent sans broncher que la curiosité l'emportât sur la malveillance. Puis Workley fit une prière, dont les plus proches seuls entendirent quelques mots ; et Billy, ouvrant son harmonium, se mit à chanter, dans sa langue.
Personne ne comprenait les paroles, paraphrasée de David ou de Salomon. Mais la voix
de ténor, très haute, d'une pureté extraordinaire, indiciblement mélodieuse, et le rythme violemment cadencé d'une musique rapide et entraînante, vous entraient dans l'âme, vous tordaient les nerfs, vous saisissaient et ne vous lâchaient plus. De courtes stances, terminées par un refrain répété trois fois, tombaient comme les coups réguliers d'un marteau sur un clou qui s'enfonce. Bientôt, les voix des croyants reprirent le refrain, et Billy, qui marquait la mesure avec son psautier, se mit à la battre des deux mains, puis de toute sa personne, en chantant toujours plus fort. Alors, les railleurs entonnèrent à leur tour le refrain, entraînés malgré eux, en précipitant encore le mouvement : de sorte que le cantique devint une marche furieuse, un pas redoublé, une bacchanale de sons inarticulés, que dominait la voix mystérieuse du petit homme, dont le crâne poli ruisselait.
Quand il se tut, à bout de voix et d'haleine, la disposition de l'auditoire était changée : il n'y avait plus là des gens méfiants, le sens critique en éveil, prêts à « s'asseoir au banc des moqueurs », mais un troupeau énervé, dont toutes les unités se trouvaient dans un état voisin de l'hypnose. Les hommes ne riaient plus : Pascal était parti en haussant les épaules. Les femmes restaient suspendues aux lèvres du chanteur. Les grands yeux de Gertrude Tavannes brillaient dans son visage brun, dont l'expression extatique et passionnée eût à cette
heure tenté le pinceau d'un Zurbaran. De grosses larmes roulaient sur les joues de Marguerite, la fille de Vinzel, venue à l'insu de son père absent, et qui s'agitait en se parlant à elle-même :
— Cette voix... Oh! cette voix!...
Quant à Valiamand, il lui semblait que les accords de l'harmonium, les notes et les cris de Billy, et jusqu'à ces paroles qu'il ne comprenait pas, éveillaient en lui comme un orchestre de sensations suraiguës.
Depuis des mois, il n'avait qu'une seule idée, qu'il chassait de tout son effort et réussissait à endormir par moments; voici que, déchaînée, elle chantait dans cette musique, vibrait dans cette voix, tonnait en lui, y creusait un vide plus large et plus profond pour s'y installer avec un cortège de terreurs nouvelles, d'angoisses plus mordantes, de remords plus lancinants. Derrière le chanteur, à l'orée de la forêt de pins, il voyait se dresser la haute taille de Boudry, et distinguait dans l'ombre cette figure qui celait tant de choses, plus redoutable pour lui que celle d'un archange, ces yeux cachés sous les paupières d'où ils étaient sortis comme des stylets de leur gaine pour fouiller son âme jusque dans les replis les plus cachés. En ce moment, cette figure, muette à l'ordinaire, exprimait une telle béatitude qu'on eût pu croire que le paradis se révélait au vieil homme, avec toutes ses magnificences, ses concerts, ses parfums. Valiamand se rappela
l'autre expression qu'elle savait prendre, à l'heure des exigences, quand elle se faisait plus dure que le bronze, plus menaçante que l'acier. Un instant confondu devant cet abîme de duplicité, il en déchiffra tout à coup le mystère : lui-même, hélas! lui-même, n'était-il pas double aussi, comme ce misérable? honnête et souillé, criminel et rempli d'une telle horreur de son crime, condamné à ramper dans des sentiers tortueux et si passionnément désireux de droiture et de lumière !
Billy s'épongeait le crâne : son rôle achevé, il redevenait un petit homme un peu ridicule, rose et poupin, — un objet sans résonnance, comme un violon sans archet.
Workley se leva pour donner à son tour.
Il s'exprimait dans un charabia à peine intelligible, où se mêlaient des mots tirés de toutes les langues, ou des phrases amorphes s'enchevêtraient comme des tronçons d'invertébrés, où des images baroques alternaient avec des anecdotes puériles. Amplifié par la solennité du ton, son discours était grotesque et d'une niaiserie insondable, et vous prenait pourtant comme la musique des couplets, parles nerfs, par l'imagination, par l'instinct, par toutes les attaches qui nous relient encore à l'effroi primitif de l'inconnu, aux terreurs maladives de la superstition. Il parlait d'ailleurs à bâtons rompus, sans dessein visible, avec des jeux de physionomie et des gestes inattendus, de Dieu, de Satan, des anges, des démons, de la Bête et du Mil-
lénium, en remuant ces éléments comme dans une cuisine de sorcière. Sa figure, dure au repos, se transformait avec une incroyable mobilité, tour à tour caressante, extasiée, tendre, terrible, effrayée, menaçante, parcourant ainsi la gamme des passions que le délire religieux peut allumer dans une âme déréglée.
Après avoir divagué de la sorte pendant une bonne demi-heure, sans lasser l'attention ou Fétonnement de ses auditeurs, le prédicant se mit à parler des péchés ignorés, des crimes cachés, des hideux secrets qui dorment dans le silence, que leurs misérables auteurs croient ensevelis dans le temps et dans l'oubli, et qui en sortent tout à coup comme des ressuscites dans leurs linceuls pour hurler dans les ténèbres : « vautours sortis de l'enfer, qui plantent leurs crocs empoisonnés dans les esprits des coupables, en attendant le Grand Jour des morsures plus douloureuses, des épouvantes sans fin, des grincements de dents dans la géhenne ». Maintenant, on comprenait ses moindres paroles. Sa figure, sa voix, son geste les soulignaient, les commentaient, leur donnaient leur sens complet. L'idée puritaine de la Dam* nation, telle que Bunyan Ta si tragiquement rendue dans ses visions hallucinées, le faisait trembler lui-même. L'effroi de l'au delà tonnait dans sa bouche, tandis qu'assis à côté de lui, son associé reposé, rafraîchi, prêt à recommencer sa partie, souriait de sa figure rose et poupine, les mains croisées sur son ventre
rondelet, en Elu du Seigneur confortablement installé dans sa foi, à l'abri de telles épouvantes.
Les paroles du fanatique tombaient sur Eloi comme des gouttes de poix enflammée : étaitil possible que cet homme ne parlât pas pour lui? Sans doute, averti par son hôte, il lui jetait l'arrêt de Dieu, la damnation implacable que suivrait bientôt un autre arrêt, plus effrayant peut-être, à cette heure, parce qu'il était plus imminent : celui des hommes. Son nom allait tomber de cette bouche irritée. Qui sait même si déjà les assistants ne lisaient pas ses aveux sur son front?...
Mais les assistants ne le regardaient pas : ils étaient tout à l'orateur, qui poursuivait en chargeant les teintes, en forçant les traits. Bientôt, dépassant le siècle, il entra dans l'infini. Ce fut alors un tableau terrifiant et féroce des vengeances célestes, de ces éternelles peines dont la contemplation mystique est souvent le plus doux ravissement des dévots, plus acharnés encore à torturer le pécheur qu'à se sauver eux-mêmes, et qui ne concevraient pas leur béatitude sans les souffrances des autres pour la compléter. Il tenait jusqu'alors son auditoire en haleine. A ce moment, l'excès de sa manie arrêta son succès. Il avait devant lui des gens de sens rassis, accoutumés aux réalités de la vie, qui, s'ils lèvent les yeux au ciel, n'y cherchent pas des tableaux d'épouvante, — des paysans à l'esprit solide, pieux avec modération, dont l'imagination paresseuse
ne se prête guère à de telles chevauchées. Il les révolta : l'opium dont la voix de Billy avait versé de larges ondes, cessa son effet, la plupart des auditeurs du second groupe se reconquirent. Des murmures coururent dans leurs rangs; des hommes donnèrent des signes d'impatience ; des femmes se détournèrent.
Marguerite Vinzel, qui sanglotait dans son mouchoir, s'évanouit. Ce furent alors des protestations, des cris :
— Assez!... Assez!... Taisez-vous!...
Le prophète,très maître de lui jusque dans ses fougues les plus désordonnées, savait mesurer ses effets à la réceptivité de son auditoire : accoutumé comme un acteur en tournée à se plier aux dispositions de publics différents ou variables, il baissa le ton instantanément, reprit son visage du début, son accent britannique, son jargon de la Tour de Babel : remontant comme d'un coup d'aile de l'Enfer où il se plaisait à la Terre où était son vrai règne, il redevint familier et termina par des phrases inintelligibles.
Aussitôt Billy, sans lui laisser le temps de se rasseoir, se dressa sur ses petites jambes, avec sa figure épanouie, et sa voix magique se mit à lancer ses vibrations sur les nerfs des assistants. Mais son cantique n'était plus la charge du début : il était apaisant et doux comme une berceuse, avec des mots caressants, un refrain paisible qui faisait du bien, des ondes délicieuses de tendresse et de sérénité.
— Oh! cette voix, cette voix!... répétait Marguerite, qui s'était remise.
Les hommes eux-mêmes approuvaient :
— Celui-là, au moins, il ne vous donne pas la frousse! dit Louis Vaulruz à sa fiancée.
Gertrude, extasiée, répondit :
— C'est si beau!...
Quant à Éloi, il secouait le cauchemar qui venait de l'étreindre, il respirait comme s'il sortait tout de bon de la fournaise infernale. L'air du Jura, ce bon air frais qu'il avait savouré toute sa vie, allait achever d'emporter au loin ces images de désespoir Mais au moment où il élargissait ses poumons pour en aspirer la saveur, son regard rencontra celui de Boudry qui, lui sembla-t-il, se penchait en le fixant à l'oreille de Workley...
Le printemps, sans pluie, fut mauvais pour les foins. Vailamand, qui avait de l'eau en abondance, put irriguer ses champs. Il fit donc une récolte passable. Il en eut du plaisir. Quand Gimel ou Vaulruz lui disait, non sans une pointe d'envie :
— Vous avez eu de la chance, vous !
Il répondait, avec la satisfaction légitime da travailleur dont l'effort est récompensé :
— On s'est bien aidé un petit peu !
Il était même si content pendant la fenaison, qu'il en oubliait sa blessure empoisonnée, par moments. Mélanie, la fourche à la main, exposait ses jolis bras de lait au soleil, qui ne parvenait pas à les brunir, bien qu'il piquât comme à travers une lentille. C'était plaisir de la voir ramasser le foin, le lancer en Fair, l'éparpiller en le retournant. Impossible que la vie ne s'arrangeât pas pour une si brave et jolie fille, que personne ne pouvait regarder
sans se sentir meilleur! Pour elle, Paulet vaincrait tous les obstacles ; et leur couple uni s'avancerait avec confiance vers l'avenir...
Justement, vers le soir, Paulet arriva à travers champs, retour d'un des prés de son père où jaunissaient quatre brins d'herbe qui ne valaient pas seulement la peine d'être fauchés. Il s'arrêta, tout brun dans les rayons obliques que le soleil lançait encore avant de disparaître derrière le Jura: la main en abatjour sur les yeux, il regarda les travailleurs qui se dépêchaient pour finir avant la nuit.
Mélanie l'aperçut, et se redressa, en s'appuyant sur sa fourche. Sans se gêner, ils se firent un petit signe tendre, se contemplèrent un moment comme dans l'oubli du monde entier. Quelque chose de mystérieux traversa l'espace : un souffle d'amour, un parfum de bonheur printanier, des effluves de joie qui se mêlèrent aux haleines du soir, à l'odeur de l'herbe et des fleurs coupées, à la saveur de l'air fraîchissant. Tous en sentirent le bienfait, et l'un des ouvriers, qui avait de la voix, entonna à tuetête l'air des faucheurs, de la dernière Fête des Vignerons :
Allons, faucheurs et faneuses...
Quand le char de foin arriva devant le nouveau hangar, où l'on devait loger une partie de la récolte, on trouva M. Schwendi, en complet clair et souliers jaunes, qui venait clopinclopant assister a l'opération, appuyé sur ses
deux cannes. Il ne gardait aucune rancune de son accident pas plus à la ferme qu'au fermier, et s'intéressait à la construction neuve, comme si elle ne lui coûtait pas son pied. Tout en boitant, il conservait cette bonne humeur sereine qui donnait à sa vieillesse l'aspect d'un beau soir d'été et restait intacte, malgré la mort encore récente de sa femme, les chagrins que lui faisait son gendre, le caractère de trois filles non mariées qui se querellaient autour de son veuvage. Optimiste en toutes choses, il se louait de son nouveau hangar comme de sa vieille maison, il disait même que le feu vous rend parfois service, en détruisant à propos des bicoques qu'on n'aurait jamais le courage de démolir, — surtout dans un pays où de bonnes lois vous préservent de l'imprévoyance :
— On se plaint, fit-il en revenant une fois de plus sur ce sujet; on trouve excessive cette intervention de l'Etat dans des affaires qui n'intéressent en rien la chose publique... Oui, oui, aussi longtemps qu'on n'est pas sinistré!... Mais quand on est sinistré ?... Ah, quand on est sinistré, on change de ton!...
Il se frottait les mains, tout content de l'être :
— ... On bénit l'Etat tutélaire, on reconnaît la sagesse des législateurs, on se dit : « Si l'on ne m'y obligeait pas, sous peine d'amende, j'aurais peut-être oublié de renouveler mon contrat, ou de payer mes primes... » On se dit cela, et l'on se félicite d'avoir des lois qui
ne tolèrent aucune négligence et vous rapellent au jour le jour les moindres choses qu'il vous faut faire... Qu'en dites-vous, Vallamand ?...
Le fermier, qui baissait les yeux, répondit d'une voix incertaine :
— Oh! bien sûr, monsieur Schwendi!...
— N'est-ce pas?... L'Etat a mille fois raison de pourvoir à tout, quoiqu'on puisse dire... Il est là pour ça !... L'Etat, c'est un bon père, qui ne veut que le bien de ses enfants, et sait mieux qu'eux-mêmes ce qui leur convient...
Dans un pays comme le nôtre, du moins..., dans un heureux pays où tous, riches et pauvres, se sentent de la même famille...
Ses bons yeux tendres rayonnaient à ces idées de fraternité, qui s'accordaient si bien avec sa naturelle bienveillance, qu'aucune expérience n'avait pu ternir dans le pur miroir de son âme. Mais en ce moment, le père Théodore arrivait, en voisin, avec ses allures de scorpion. Le regard connaisseur qu'il jeta sur le beau foin blond fit courir un frisson dans les veines de Vallamand. M. Schwendi s'empressa de l'appeler à la rescousse :
— N'est-ce pas, Boudry, vous qui en avez tant vu dans votre longue vie?... Car vous êtes presque aussi vieux que moi, mon cher!...
N'est-ce pas, qu'il est juste que l'Etat pourvoie atout..., en respectant la propriété de chacun, cela va sans dire !...
Sans regarder personne, la figrure immo-
bile, Moustiquet répondit de sa voix la plus sucrée, en traînant les syllabes :
— C'est Di-eu qui pourvoit à tout, Monsi-eur Schwendi. Tout ce que nous avons nous vi-ent de lui et lui apparti-ent!...
M. Schwendi resta interloqué: comment répondre sans porter atteinte à l'idée religieuse, complément nécessaire de l'idée civile ? Pourtant il est certain que l'Eternel ne s'occupe point d'assurances, et que si l'on ne comptait que sur Lui en cas d'incendie... L'excellent homme n'acheva pas de formuler, dans son esprit, une idée qui pouvait aller loin. Sans y songer, rien qu'en parlant avec légèreté devant un homme qui suivait jusqu'au bout sa logique, il avait soulevé un problème insoluble, un de ceux auxquels il est toujours préférable de ne pas toucher, si l'on tient à conserver sa sérénité :
— Sans doute, sans doute, fit-il... Sans doute... Pourtant, l'Etat c'est l'Etat... Il est dit: « Rendez à César... » Vous savez cela mieux que moi!...
Et il battit en retraite, en boitant plus bas, pour éviter la discussion.
Moustiquet le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il l'eût vu disparaître ; puis il se mit à contempler le foin, que les ouvriers empilaient dans le hangar. Et il dit :
— Pour du beau foin, c'est du beau foin...
Vallamand hasarda :
— Un peu maigre.
Le père Théodore en prit une poignée, l'examina, le flaira, le roula entre ses doigts ; et il déclara d'un ton péremptoire :
— Pour une année comme celle-ci, je dis que c'est du beau foin !
Eloi n'osa plus le contredire. A son tour, il prit quelques brins d'herbe, les tordit et acquiesça.
— C'est vrai, il n'est pas mauvais... on ne peut pas se plaindre...
Il y eut un silence, — un de ces silences prolongés d'où il ne sort presque jamais que des choses fâcheuses. Les deux hommes se tenaient à côté l'un de l'autre, comme une paire d'amis ; les ouvriers finissaient leur besogne sans s'occuper d'eux, dans la hâte d'aller manger leur soupe ; Mélanie était rentrée. Enfin, Boudry poussa son soupir coutumier :
— Ecoutez voir, Vallamand, fit-il... vous ne pourri-ez peut-être pas m'en remettre un bout, de votre foin ?...
Eloi, qui le voyait venir depuis le commencement de l'entretien, objecta :
— Je n'en ai que ce qu'il m'en faut, vous savez bien... Tout au plus !...
Impassible, l'autre répliqua, sans le regarder :
— Ça ne fait ri-en... Moi, il m'en manque !
Le visage durci, un pli volontaire au coin
des lèvres, il restait immobile, les mains au dos, dans une attitude d'attente.
— Il m'en faudrait racheter, dit Eloi d'une voix presque suppliante... Ou bien, il me fau-
drait vendre une vache... Et on ne peut pas, une année comme celle-là on n'en tire rien... Et puis, écoutez voir, celles que j'ai sont de tant bonnes laitières !...
Moustiquet ne daigna pas répondre : ses deux épaules se soulevèrent presque imperceptiblement, comme pour indiquer son mépris de telles objections ; sa figure se tendit en avant, avec une expression rogue, qui peu à peu se nuança d'impatience ; sa barbiche fauve aux poils rêches s'avançait aussi, menaçante. Un voile rouge passa devant les yeux de Vallamand : la tentation de se jeter sur son bourreau,, de le renverser sur le foin, de l'étrangler; après, tant pis, il aurait fait justice ! Ce fut un éclair : il mesura son impuissance, contint sa colère, et répondit encore, tout pâle, avec un tremblement dans les jambes:
— Si vous le voulez... il faudra bien que je m'arrange.
— On s'arrange toujours, dit le père Théodore.
Il ajouta, en abaissant sa barbiche.
— ... Di-eu aidant !...
Indigné d'une telle hypocrisie, Eloi s'écria :
— Dieu n'a rien à voir là-dedans !...
Le père Théodore ne releva pas ce cri de révolte; et ils commencèrent à discuter la quantité de la marchandise, et le prix. A cause des ouvriers qui pouvaient entendre, ils y mirent de l'entêtement : celui-ci invoquait la stérilité de Tannée ; celui-là répondait que les regains se-
(fl\im:prK: gîte tous id«ax-aaTîat«nt^tii'. : irv tàv^ît tccne iîranB&iinnt A un fmirâaaû ^uMrr^U4^^t>s Ssctsthirtfe «eersfcB tfee (jOTtioiuaarm. qui ptwit Haatoe HjDittatl & ktiiantetikipÈô-fto. ValtouvàHtf eaaît mn .geste luièaiE: mi xxnritukutt Jem^-orr* :
— lEh tinm, oui. mon* «omnt^ {î'mtr.wil. ^ ^>it
— JMotb, demanda iBruiriïj;, çumiil**&M^ -tyù£ je peux te jirtmfee ?
— EtemiiiiL, aprèfr-dsinain. qmïtiiî x»*m$ \Wr*«
Eîoi itte cDooteoDiait gains «a <&èitewv ïl ^tftô* % tout bats à ciru-se des amTOfijr&, amas <$a ^*W#*& les dents de rage :
— Prenez le resle^ peaHB-aiûiL'^pe vn$&$ y >£to^ •!•.-... Oui, prenez le fcm, les vadbes* l* w**is<yft.... Prenez tout!.-. Mais d^un coups qu<ê ^ lîttii^é> « — nom de Dieu 3...
Le père Théodore répondit :
— Ne prenez pas en vain le nom dt> l>ÎM*wh> %
Et il s'éloigna de son pas tranquille
Paul Boudry continuait gaîment à courtiser Mélanie. Il voyait qu'elle l'aimait chaque jour davantage : la pauvre petite n'y mettait point de coquetterie, étant trop naïvement éprise pour calculer ses sourires, mesurer ses aveux ou refuser ses lèvres, dans les coins d'ombre, derrière les vernes de la Lumelle; et lui-même se prenait au jeu. L'idée d'avoir pour femme cette jolie fille qui l'aimait tant, le remplissait d'aise. Il faisait mille beaux projets, qui dépendaient tous de celui-là : échapper aux mômeries de sa famille, être chez soi, le maître , tenir une ferme pour son compte , sans dépendre de personne. Justement, il y en avait une à la Côte, qu'on pouvait avoir à bon compte : une ferme magnifique, avec des bois, des vignes, tout ce qu'il faut. Et Mélanie ferait une fameuse fermière : ses bras blancs étaient solides, malgré leur délicatesse ; sa jolie figure ne l'empêchait pas d'être remplie d'entendement: à preuve que grâce à elle, le ménage de son père marchait avec plus d'ordre et d'éco-
LUfCKRDIB 143
nomie que beaucoupd'autres,gouvernés pourtant par des femmes d'expérience. C'étaient là des points à considérer, sans parler de l'amour qui le tracassait, triplant les forces de ces bons arguments ; et si Paul n'avait eu qu'à se décider pour agir, le mariage eût été conclu en cinq-sec. Mais il sentait bien que cela n'irait pas tout seul avec ses pareuts : sa mère et ses sœurs, quand elles voyaient passer Mélanie, pinçaient la bouche d'une certaine manière qui n'augurait rien de bon ; son père, dont on no connaissait jamais les arrière-pensées, devait avoir contre elle la sourde antipathie qu'il nourrissait contre tout ce qui est jeune, beau, aimable et gai. Aussi, étant de ceux qui redoutent par-dessus tout les difficultés et les discussions, le jeune homme remettait-il de semaine en semaine l'explication nécessaire, tantôt sous un prétexte tantôt sous un autre, parfois même en disant à sa bonne amie une partie de la vérité :
— Vois-tu, je ne sais pas quelle anguille il y a sous roche, mais il y en a une, pour sur!... C'est quelque chose que je ne comprends pas, et qu'ils ne me diront jamais... Alors, quoi !'... Il vaut peut-être mieux attendre encore un petit peu ; c'est peut-être bien plus prudent !...
Mélanie n'insistait pas, par dignité, par crainte de sembler trop près**''*:, peut-£tie aussi parce qu'elle avait au fond du <;«*ur, ave<: de mauvais pressentiments, l'angoiss* de n'être pas aimée autant qu'elle aimait; et elle souffrait
i44 L'INCENDIE
en silence. Ce beau garçon, dont elle guettait la première sortie dès le matin, derrière son contrevent, c'était toute sa vie ; elle pensait à lui d'un bout à l'autre de la journée, au travail, au repos, en causant avec les autres de petites choses indifférentes, la nuit quand elle ne dominait pas, et dans ses rêves; tandis que lui, la tête pleine de tout ce qui amuse ou occupe les jeunes gens, courait les vogues, les tirs, les cabarets, descendait à Bielle pour unoui ou pour un non, rentrait quelquefois pompette ou même jouait aux quilles l'après-midi du dimanche, sous les platanes du Guillaume Tell, sans se soucier de la désapprobation des siens qu'il redoutait si fort dès qu'il s'agissait de son mariage. Elle se disait souvent: « Je ne compte pas plus pour lui que les petites fleurs que les garçons piquent à leur boutonnière quand ils vont courir. » Quand elle s'en était assez désolée, elle se consolait en pensant que tous les hommes étaient comme lui et toutes les femmes comme elle, et que dans ce monde d'inégalités, il y en a toujours un qui souffre et l'autre qui fait souffrir.
Entre autres différences qu'il y avait entre eux, Paul ne se gênait pas de causer et de rire tantôt avec celle-ci, tantôt avec celle-là. Il n'y mettait point de malice ; elle n'en sentait pas moins une douleur aiguë, comme si on lui arrachait un petit morceau du cœur. Si par hasard elle se plaignait, et lui demandait :
— Pourquoi fais-tu ça?
Il répondait, comme si son besoin de gaîté et de plaisir expliquait tout :
— C'est pour rire !
Lui, au contraire, n'était pas jaloux. Courtépin, par exemple, pouvait venir de Ravinel, flâner le nez en l'air par le Coin d'en bas, girer autour de la maison comme autour de la Tour-prends-Garde, Paul ne paraissait pas seulement s'apercevoir du manège : soit qu'avec son gros grain de fatuité il fut trop sûr de son affaire, soit que son amour ne fût pas assez fort pour enfanter cette torture de la jalousie, qu'elle connaissait et cachait si bien ! Même il affectait de traiter Gourtépin en bon camarade, comme si le gaillard ne cherchait pas à lui couper l'herbe sous les pieds. Il le saluait gentiment, lui serrait la main, lui offrait son verre, que l'autre n'osait pas refuser, lui posait mille questions familières.
— Eh bien, comment ça va, par là-bas, à Ravinel?... Est-ce vrai, ce qu'on dit, que les affaires à Barboutzet ne marchent plus?... Que le père Pivert est à l'hospice (1) ?... Tu es descendu comme ça pour faire un tour par chez nous?...
Courtépin passait par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel : il aurait eu plus envie de le mordre ou de l'assommer que de causer avec lui de Pierre et de Jean, du temps qu'il allait faire ou des récoltes qui s'annonçaient mal ; mais il
(1) Voir VEau courante,
146 MIKCENDIE
y a bien des choses, dans la vie, qu'on est forcé de garder pour soi. Il fendait de son mieux sa grande bouche pour avoir l'air de sourire, tiraillait les poils de sa moustache pour paraître à Taise, répondait que le père Pivert avait eu, en effet, une attaque de delirium tremens, ou que personne ne savait ce qui se brassait chez Barboutzet. Trop heureux quand il ne perdait pas sa course, et réussissait à apercevoir Mélanie ! Elle se sauvait en le voyant, comme s'il lui faisait peur. N'importe ! il lui adressait de loin un salut tout mélancolique, un pauvre salut d'amoureux transi, qu'elle tâchait de ne pas rendre. Et il restait planté au milieu de la rue, comme un chien fidèle à qui Ton a fermé la porte au nez, d'un air de dire : « Vous savez, je suis là, j'y reste, j'attends, vous pourrez toujours compter sur moi, et me donner des coups de pied si ça vous amuse!... » Quelquefois aussi, il s'efforçait de faire au père la cour que repoussait la fille, l'emmenait à la pinte, s'ingéniant à lui dire tout ce qui, pensait-il, pouvait lui être agréable :
— Eh bien ! M. Vallamand, vous voilà content de votre nouveau hangar?... Il est rudement bien construit, celui-là !... L'ancien ne le valait pas... Au fond, cet incendie..., ça n'a pas été une trop mauvaise affaire, hein ?...
Il ne voyait pas que le malheureux pâlissait, dans l'angoisse d'être deviné.
D'autres fois, il se croyait malin en comparant Luville à Ravinel, pour donner la préfé-
rence à Luville , comme si cette supériorité excusait à ses propres yeux l'antipathie de Mélanie. Il ajoutait, en soupirant :
— Si je n'étais pas forcé de rester à Ravinel, moi, je n'y resterais pas, bien sûr... Mais que voulez- vous, où la chèvre est attachée il faut qu'elle broute.
Il énumérait complaisamment les richesses qui l'y retenaient, dont il était seul propriétaire, ayant perdu en bas âge ses père et mère, dans l'espoir que tout cela reviendrait aux oreilles de la jeune fille ; et il concluait :
— Et puis, vous savez, si Ravinel n'est pas aussi beau que Luville, c'est tout de même un joli village !... Personne ne dira que non !
D'ailleurs, que Courtépin s'adressât au père ou à la fille, il en était pour ses frais. Vallamand, qui pensait toujours à autre chose, ne l'écoutait que d'une oreille ; Mélanie ne voulait pas l'écouter du tout.
Après l'affaire du foin, Paul Boudry modifia ses idées sur les sentiments de sa famille à l'égard de sa bonne amie. Il se dit que sa mère et ses sœurs conservaient un reste de rancune contre les Vallamand, mais que ce n'était peutêtre pas le cas de son père, puisqu'il était toujours en affaires avec Eloi ; que la volonté de celui-ci comptant seule, il pouvait l'entreprendre ; que s'il obtenait le consentement du maître, les femmes n'auraient plus qu'à dire amen. Et il attaqua le sujet le jour même où il fut requis pour transporter le foin du voisin
dans leur grange. L'occasion lui parut bonne, l'entrée en matière était toute trouvée. Il s'informa du prix, et s'écria, ne croyant pas si bien dire :
— Ça n'est pas cher !
Tout en continuant à entasser les fourchées, il ajouta:
— Sans eux, nous n'aurions pas seulement de quoi nourrir deux vaches !
Et encore, après un silence:
— Il n'y a pas, mais Vallamand nous a rendu un fier service, avec ce foin. Qu'en dis-tu ?
Comme le vieux allait toujours son train sans avoir l'air d'entendre, Paul essaya un abordage plus direct:
— Tu es bien raccommodé avec lui, à présent, 'pas?...
Le père Théodore secoua la tête à sa manière, comme il faisait quand il ne voulait dire ni oui ni non, à son habitude ; et il ralentit ses mouvements, dans l'attente d'une explication qu'il souhaitait peut-être, mais n'aurait eu garde de provoquer, parce qu'on ne sait jamais comment tournent les choses et que le silence est toujours la meilleure politique. Alors, Paul cessa de travailler, s'appuya sur sa fourche, et reprit, en insistant :
— Enfin, vous êtes bien ensemble, à présent, quoi?... On vous voit tout le temps causer... Il est venu par ici, tues allé chez lui, vous vous entendez pour les affaires... Ça n'est donc plus comme autrefois ! . . .
Moustiquet toussa, mais ne répondit pas encore.
— ... On ne sait plus seulement pourquoi on se regardait de travers, avant l'incendie... Il n'y avait pas de raison... Personne n'aurait pu dire d'où ça venait... C'étaient des bêtises!
Le vieux continuait son train, comme s'il n'entendait pas. Paul comprit que pour obtenir une réponse, il fallait poser une question directe ; il rassembla son courage, et après avoir respiré fortement, demanda :
— Enfin, si je voulais marier sa fille...
qu'est-ce que tu en dirais, hein?...
Le père Théodore souleva ses paupières — le temps d'un éclair, — les laissa retomber sur ses yeux, s'appuya aussi sur sa fourche, en face de son fils, dans une solide posture défensive; et il répondit, sans le regarder:
— Ça ne se peut pas !
La réponse tomba comme un coup de massue. Paul, pourtant, n'en fut pas assommé.
— Pourquoi ? fit-il.
Moustiquet s'arc-bouta sur ses fortes jambes, et dit:
— Parce que.
La brutalité de ce refus piqua le jeune homme souvent ballotté entre la crainte de son père, et l'envie de lui tenir tête en affirmant une bonne fois pour toutes sa propre volonté. Au lieu de céder tout de suite, il se rebiffa.
— Parce que... Parce que... Ça n'est pas une raison... Dis voir pourquoi, dis?...
Il y avait dans sa voix comme un grondement de révolte. Moustiquet ne parut point s'en émouvoir, et répondit :
— Il n'y a pas besoin que tu y saches.
Paul devint rouge jusqu'aux tempes; pour
la première fois de sa vie en causant avec son père, il éleva le ton :
— Ça, par exemple, c'est un peu fort, dis donc!... Voilà une fille que je courtise depuis dix-huit mois..., et sans nous cacher, encore !... Tout le village y sait, et toi aussi,.?... Et c'est une brave fille, comme il n'y en a pas deux par ici... Et personne n'a jamais dit un mot contre elle... Et voilà que je veux me marier, parce que j'ai l'âge... Et je te dis: je voudrais celle-là... Et tu me dis que ça ne se peut pas, et tu ne veux pas me dire pourquoi... C'est qu'il n'y a point de raison, alors?...
Impassible comme toujours, Boudry déclara:
— C'est comme ça!...
Malgré la crainte qu'il avait de son père, Paul sentit la moutarde lui monter au nez; s'oubliant, il enfila pour se soulager un chapelet de jurons.
— Sacré bigre de bigre de...
Il s'arrêta. Son père ne bronchait pas.
— Et si je veux quand même ? reprit-il d'un ton plus calme. Oui, si je veux?
Boudry se remit à taguenasser dans son foin, comme si la conversation était terminée. Alors, Paul se planta devant lui, les bras croisés sur la poitrine, dans une attitude de défi.
— Tu peux bien m'écouter un moment, père... Si je veux quand même?... Tu sais que je suis majeur...
La bouche autoritaire du vieillard se crispa, mais il ne dit rien.
— ... J'ai le droit de faire ma volonté!... Si je vais voir Eloi, et si je lui dis : « Ecoutez » voir, M. Vallamand, j'aime votre fille, elle » m'aime, je voudrais bien la prendre et elle » veut aussi. Il n'y a que mon père qui fait » des histoires. Mais il ne sait pas seulement » pourquoi. Alors, ma foi, tant pis ! Si vous êtes » d'accord, vous, on se passera de son consen- » tement. » Si je vais lui dire ça?
Cette fois, le père Théodore se décida à répondre :
— Si tu vas lui dire ça, mon garçon, il te répondra comme moi : « Ça ne se peut pas. »
— Qu'en sais-tu ? •
— Vas-y voir !
Une telle certitude ébranla la confiance du jeune homme, qui pressentit la possibilité d'un mystère. Il s'entêta pourtant, tourna la question.
— Il n'y a pas rien que Vallamand : il y a aussi Mélanie... Elle est majeure, comme moi... Elle fera ce que je voudrai!... Alors, tu vois: si nos parents ne veulent pas écouter ce qui est raisonnable, on se mettra d'accord, les deux... Et on se mariera malgré tout, nom de...
Le père Théodore ne s'attendait pas à une résistance aussi opiniâtre, et n'avait pas prévu
cet argument; jamais sa volonté n'avait rencontré nulle opposition sérieuse dans sa famille : l'idée que les deux jeunes gens pourraient s'abriter derrière la loi pour lui désobéir n'eût pas même effleuré son esprit. Il se trouva donc pris au dépourvu, réfléchit quelques secondes et conclut :
— On verra ça.
Puis il suspendit soigneusement sa fourche à la place habituelle et s'en alla.
Le soir même, Boudry se rendit chez Vallamand, avec toutes les précautions cauteleuses qu'il prenait chaque fois. Eloi avait vendu la veille, au-dessous de leur prix, les deux vaches qu'il ne pouvait plus nourrir. Ce mauvais marché lui restait sur le cœur. Très sombre, il calculait dans sa tête la durée probable de sa dégringolade : après son champ, son argent, son foin, qu'inventerait-on de lui prendre?
Combien de temps résisterait-il au parasite entré dans son bien et dans sa chair ? Quelques mois, peut-être; une année ou deux, tout au plus. Déjà, il se trouvait plus bas qu'avant l'incendie. Le vieux proverbe : « Ce qui vient par la flûte s'en va par le tambour », tournait comme une obsession dans son esprit harassé; et, à travers ce nouvel incident, il contemplait le désastre de sa destinée.
Son sang ne fit qu'un tour, quand il vit se dresser devant lui le redoutable bonhomme.
Déjà! Son foin garnissait la grange d'en face, les vaches du voisin s'engraissaient en le ru-
minant, et voici que le bourreau revenait à la charge, sans seulement laisser à sa victime le temps de respirer. Il tremblait de tout son corps en disant, d'une voix lasse et sans courage :
— C'est vous, Boudry... Asseyez-vous là!...
Il montrait ce banc, sous le tilleul, où il se
reposait autrefois tranquillement après les rudes journées du labour ou des moissons, qui devenait pour lui un vrai chevalet de torture. Moustiquet s'assit, avec sa lenteur coutumière, après avoir tâté de la main la place qu'il allait occuper, comme pour s'assurer qu'aucun piège ne s'y cachait. Et il dit, de sa voix traînarde :
— C'est pour une chose importante que je vi-ens, cette ibis!...
Quelle exigence inconnue annonçait une telle phrase ? Allait-il demander d'un coup ce qui restait encore, les vaches, les meubles, les outils?
— C'est par rapport à mon garçon... Le cadet, Paul..., vous savez bi-en...
Il tira du fond de sa poitrine son soupir le plus dévot.
— Un garçon qui n'est pas sage et rangé comme ses frères... un garçon qui nous a déjà donné tant de soucis!... Une vraie croix que le Seigneur a mise sur mes épaules, quoi !... Voilà-t-il pas qu'il s'est fourré dans la tête de marier yotre fille, à présent!... Voyez-vous ça ?... Il a cette idée... Vous comprenez crue ça ne se peut pas...
L1NGBNDIE 155
Vallamand laissa tomber sa tête sur sa poitrine. Une grosse larme roula le long de sa joue, et se perdit dans sa barbe. Son dernier espoir s'effondrait : fragile, incertain, il luisait encore tout à l'heure, comme une lumière qui vacille ; voici qu'au souffle brutal du père Théodore, la petite lueur falote s'éteignait dans la nuit noire. Et puis, c'était aussi le premier coup direct qui frappait, derrière lui, celle qu'il aimait tellement plus que lui-même, celle qu'il ne pouvait ni défendre ni protéger. Hé! que n'expiait-il plutôt son crime comme tant d'autres malfaiteurs qu'on découvre, qu'on arrête, qu'on envoie dans les maisons de force ?
Ceux-là du moins savent à quoi ils sont condamnés, connaissent la limite de leur peine, retrouvent la paix en la subissant. Mais il ne pouvait se dénoncer sans perdre sa fille avec lui, et il fallait tendre l'échiné à cette sourde justice armée par le hasard, plus cruelle que celle des tribunaux, qui les frappait tous les deux. Une fois de plus, l'inique loi de la solidarité entraînait à l'abîme l'innocent avec le coupable; une fois de plus, la terrible menace du Décalogue se vérifiait dans sa férocité, la faute du père retombait sur l'enfant...
Gomme il se taisait en roulant ces pensées, Boudry insista :
•— ■■" ... a as r...
Eloi leva les épaules, dans un geste résigné de vaincu qui attend le coup de grâce. Puis il se dit qu'en capitulant ainsi, sans résistance,
comme pour le pré ou le foin, il trahissait celle qu'il devait au moins essayer de défendre; qu'il fallait donc tenter quelque chose, lutter, répondre... Hélas! comment?
— Pourtant, si vous vouliez..., balbutia-t-il avec effort.
Il s'était à demi tourné vers son persécuteur, qu'il n'aurait osé regarder en face; sa voix prit un ton plaintif, un ton de prière :
— Ce qui est arrivé, qu'est-ce qu'elle en peut?... Ah! çan'est pas sa faute, allez !... Elle qui est une tant brave fille!... Une fille qui ne se doute pas seulement de ce que c'est que le mal... Ah! si elle savait que son père...
A l'idée évoquée ainsi, il frissonna, tant il en souffrait :
— Voulez-vous que je vous dise, Boudry ?...
Eh bien, si ça n'était pas à cause d'elle, je crois que j'irais me dénoncer!... Oui, oui, j'aimerais mieux ça, que d'être là comme je suis, dans vos mains... Mais je ne puis supporter cette idée, qu'elle saurait tout!... Il n'y a que ça qui me retient, je vous assure!...
Le père Théodore leva la main droite, la balança à la hauteur de son menton, et dit :
— Ce qui est fait est fait : personne n'y peut ri-en changer.
— Bien sûr ! convint Vallamand, avec un accent de douleur indicible... Aussi le mal qui m'arrive, c'est de la justice: je ne me plains pas... Mais elle, qui n'a rien fait?... Elle qui ne croirait jamais qu'une chose
pareille est possible ?... Elle qui est brave, qui est honnête..., le vrai portrait de sa mère!
Ah! si vous la connaissiez !... On peut être sûr qu'elle rendra son mari trop heureux, celle-là; je vous en réponds !... et qu'elle le tiendra dans le droit chemin !... et qu'elle mènera rudement bien la barque!...
Boudry prononça :
— Est-ce qu'on peut savoir?... Vous aussi, on vous croyait un brave homme.... Et puis, à la premi-ère occasi-on... Voyez- vous, il n'y a que la crainte du Seigneur, pour nous préserver du Malin et de la tentati-on...
Il était là, immobile sur son bout de banc, les paupières baissées, les mains sur ses genoux, comme une statue en bois. Vallamand savait que ni supplications ni prières ne parviendraient à l'émouvoir. Alors, il mit la main sur ses yeux et sanglota sourdement, dans la nuit qui les enveloppait, comme elle enveloppe tant de souffrances et tant de hontes, tant de bourreaux, de supplices, de victimes. Le père Théodore ne parut pas l'entendre; pourtant, après un moment d'attente, il reprit :
— Voilà l'explicati-on... Je ne sais pas quand mon garçon a eu cette idée... C'est aujourd'hui qu'il m'en a parlé... Je lui ai dit tout de suite: « Ça ne se peut pas... » Je ne lui ai pas dit pourquoi... Parce que, si je lui avais dit pourquoi, il aurait fallu... lui raconter toute l'histoire!... Alors, ça Ta mis en colère... Il m'a dit qu'il était le maître, et qu'il se passerait de ma
permissi-on... Voilà comme ils sont, les jeunes gens, quand ils n'ont pas la crainte du Seigneur!... Ils ne respectent plus leurs parents ni ri-en!... Alors, s'ilvi-ent vous parler un de ces jours..., vous saurez ce qu'il faut lui répondre... Tas?... C'est tout ce que je voulais vous dire !...
Là-dessus, il se mit debout, et s'en alla, en rasant le mur, pour exécuter sa manœuvre ordinaire.
Vallamand n'attendit pas longtemps la visite de Paul Boudry. Dès le lendemain, en effet, le jeune homme vint faire sa démarche, dans ses habits du dimanche, un peu après le repas de midi. Il était très ému, malgré les encouragements de Mélanie, qui lui avait répété que son père était bon, ne voulait que leur bien. La quasi-certitude du succès qu'elle lui avait inspirée, ne l'empochait pas d'avoir peur, comme ces écoliers qui redoutent l'examen, tout en comptant réussir. Ce grand garçon vigoureux, chançard et léger, était si bien accoutumé à voir les difficultés s'aplanir d'ellesmêmes devant ses pas, qu'il lui en coûtait d'être contraint à un effort pour les arranger. D'ailleurs, Vallamand lui en imposait, à cause de sa haute taille, de sa belle barbe, de sa réputation d'homme méthodique et froid. Quand il entra dans la cuisine, au moment où 4a servante commençait le relavage, son émotion l'empêcha de voir Eloi pâlir et se troubler. Il s'arrêta sur le seuil, jeta un regard vers Mélanie qui
se tourna contre le vaisselier pour cacher sa rougeur ; et il balbutia, debout, en tenant des deux mains son chapeau contre sa poitrine, comme si sa plus grande crainte était de le laisser tomber :
— C'est moi, Monsieur Vallamand!... Je voudrais voir... vous causer un petit peu... Oh! si ça ne vous dérangeait pas!...
— Pas du tout, répondit Eloi, qui savait l'explication nécessaire, et gardait le courage de l'affronter.
Il se leva, fit signe au jeune homme de le suivre dans son bureau, et là, quoiqu'il le connût à peine, il se mit à le tutoyer:
— Voilà une chaise; assieds-toi, mon garçon.
Paulet commença, la voix mal assurée.
D'abord, les mots sortaient péniblement l'un après l'autre, à peine intelligibles. Mais, à mesure qu'il parlait, sa tâche lui semblait plus facile. Il raconta comment il s'était mis à causer avec Mélanie, sans penser plus loin, malgré la brouille des familles, simplement parce qu'elle était jolie et qu'il la voyait tous les jours aller au village ou à la fontaine; comment l'amour était venu peu à peu, dans leurs rencontres, en grandissant jusqu'au jour de la fête ; comment alors il avait vu à quelle brave fille il avait à faire, et que c'était celle-là et pas une autre qu'il lui fallait :
— Et voilà tout, Monsieur Vallamand!...
Eloi se taisait, les yeux à terre. Paulet lui
trouva F air bienveillant; de plus en plus
rassuré, il précisa ses projets ; il parla de la ferme de la Côte, qu'il prendrait à son compte; et pour sûr qu'avec une ménagère comme Mélanie, ça irait bien!... D'ailleurs, il avait de quoi commencer, ayant fait d'une parente, sa marraine, un petit héritage qu'il s'était bien gardé d'entamer, tout fou qu'il paraissait :
— ... C'est placé à la Banque, à Bielle... Je n'y ai jamais pris que les intérêts... Gomme ça, on sera libre, on n'aura besoin de personne !...
Ensuite, l'explication devint épineuse : Paul croyait que Vallamand ignorait les sentiments de son père; ne sachant comment s'y prendre pour les décrire sans l'offenser, il s'embrouillait dans des circonlocutions inextricables, en insistant sur le chagrin qu'il éprouvait d'une telle injustice :
— D'où est-ce que ça lui vient, puisqu'on n'est plus fâché comme autrefois?... Personne n'y pourrait dire!... Mais quand il s'est mis une idée dans la tète, voyez-vous, ça tient commela rouelle dans les vignes !... Et tout ce qu'on lui dit, c'est comme si on chantait... Et pourtant, au lieu de faire ainsi la petite bouche, il devrait être rudement content, de ce que je lui amène une si brave fille !...
Il s'animait en parlant, pour montrer comme il tenait à Mélanie. Eloi le laissait aller, tant il lui en coûtait de souffler sur ce bel enthousiasme, et aussi parce qu'il ne savait comment
s'y prendre pour renverser ce château en Espagne sans compromettre irrémédiablement l'avenir. Il évitait de regarder l'amoureux, passait la main dans sa barbe repliée contre sa poitrine ou tambourinait des doigts sur le bureau en faisant de temps en temps : « Hum ! hum ! » comme un médecin à qui on expose un mauvais cas. Enfin, Paulet s'arrêta, en respirant :
— Voilà ce que je voulais vous dire, Monsieur Vallamand... Et c'est tout, cette fois!... A présent, c'est à vous de décider!...
Il concluait ainsi pour le flatter par sa soumission, mais sans croire à un refus, dont l'attitude d'Eloi semblait exclure la possibilité. Aussi tomba-t-il de son haut en écoutant la réponse, qui se fit attendre au moins deux ou trois minutes :
— Tu es un brave garçon, je sais... On voit que tu aimes bien la petite... Il n'y en a pas un par là à qui j'aimerais mieux la donner... Seulement, voilà... Ça ne se peut pas !...
Après le premier étourdissement, Paul de* manda pourquoi, les yeux tout stupéfaits, la figure toute longue. Vallamand, sans le regarder, répétait avec une douceur triste :
— Parce que ça ne se peut pas, mon pauvre garçon.
On voyait bien qu'il parlait à contre-cœur.
Paul pensa qu'un pareil refus ne pouvait être définitif, et se mit à le supplier :
— Voyons, Monsieur Vallamand, réfléchis-
sez!.. Réfléchissez un peu, je vous en prie !... On s'aime tant, les deux !... On serait si heureux ensemble!... Pourquoi est-ce que vous voulez nous en empêcher?... Il n'y a rien à dire contre moi, n'est-ce pas?... Rien de grave!... On a ses petits défauts, tout comme un autre... Mais on fera son possible pour se corriger. Ça, je vous le promets!... Parole d'honneur, Monsieur Vallamand!...
Eloi dit :
— Je sais bien... Ça n'est pas à cause de toi,
— Alors, qu'est-ce qu'il y a?... Je ne peux pas comprendre!... Tout le monde sait qu'on se cause depuis longtemps, Mélanie et moi...
Ils croient tous qu'on va se marier!... Même que le régent y a dit, partout... Qu'est-ce qu'ils vont dire?... Y avez-vous pensé?...
Eloi fit un geste de découragement, comme pour répondre qu'il n'y pouvait rien.
— Expliquez-moi au moins pourquoi ça ne se peut pas, Monsieur Vallamand !... Dites vos raisons, pour qu'on puisse se défendre !... Voyons, nous sommes là, rien que les deux... Dites-moi ce qu'il y a!... Vous ne pouvez pas me refuser ça, c'est impossible!...
Presque comme s'il parlait en rêve, Eloi répondit :
— Oui, bien sûr... Ça a l'air impossible...
Personne n'y comprendrait... Et pourtant...
pourtant... c'est comme ça!...
Alors, Paulet perdit patience, comme avec
son père ; il se leva de sa chaise et se mit à gesticuler, en haussant la voix :
— C'est trop fort, à la fin!... Vous verrez, si vous ne voulez rien entendre!... Qu'est-ce que je demande, moi ? qu'on m'explique, voilà tout!... Est-ce que c'est trop demander?...
« Ça ne se peut pas... c'est comme ça, parce que c'est comme ça ; »... Ça n'est pas des rai-
sons, mille ton Il ne faut pas nous pousser
à bout, vous savez ! . . . On n'est plus des enfants!... On se passera de votre consentement, si vous y tenez!... Et c'est vous qui l'aurez voulu!... Ça nous fera de la peine, bien sûr... Quand on se marie, on voudrait que tout le monde soit heureux et content comme soi...
Mais que voulez- vous qu'on y fasse?... Si on nous dit non, non, non et rien de plus... Si on s'entête sans vouloir rien entendre, comme des... comme des mulets, enfin, sauf votre respect!... Ma foi, vous saurez à qui vous enprendre, mon père et vous!... A présent, vous voilà prévenu, tâchez de réfléchir un peu !...
Au lieu de se fâcher de ces menaces, comme font les parents quand les enfants contestent leurs volontés, Eloi regarda Paul sans colère, avec des yeux tristes ; et il lui dit doucement, d'une pauvre voix fêlée qui sonnait son grand chagrin :
— Si tu savais comme ça me fait de la peine de te dire ce que je te dis, mon garçon!... Si tu savais!... Mais, vois-tu, je ne peux pas te dire autre chose, je ne peux rien t'expliquer !...
164 L1NGENDIB
Ton père est venu me parler hier soir... Et je savais déjà ce que tu allais me dire... Et que veux-tu que je te réponde, moi?... C'est ainsi parce que c'est ainsi, voilà tout!... Et ça ne servirait à rien de réfléchir, ni d'attendre, ni de se fâcher, parce que ni toi ni moi nous ne pouvons rien changer à ce qui est... Et ça n'est pas ma faute, je t'assure... Et voilà tout ce que je peux te dire!...
Il se troubla tout à fait, la voix lui manqua ; il ajouta:
— Et si tu es un brave garçon... comme...
comme j'en suis sûr..., tu me serreras la main là-dessus..., parce que... je suis bien malheureux!...
Paulet n'y comprenait rien. Il prit la main qu'Eloi lui tendait, tout ému, lui aussi, des larmes dans les yeux :
— Oh ! Monsieur Vallamand ! m-urmura-t-il, si vous saviez comme j'ai de la peine !...
Il s'en alla, la mort dans l'âme, en ressassant la singulière réponse qu'il venait de recevoir. La tristesse d'Eloi lui enlevait toute velléité de révolte ; mais il se demandait :
— Qu'est-ce que tout ça veut dire?... Bon Dieu de bon sort, qu'est-ce que ça peut vouloir dire?...
Et il avait vaguement peur d'un malheur plus grand encore que celui dont il souffrait tank
Quand Paul, confus, vînt rapporter à sa bonne amie le résultat négatif de ses deux démarches, Mélanie en fut presque aussi surprise que désolée. Elle prévoyait l'opposition de Boudry, qu'elle savait hostile, mais ne se fût point attendue à celle de son père. Cette inflexibilité ressemblait si peu à ce qu'elle connaissait de lui ! Elle se fit répéter deux et trois fois le récit détaillé de l'entrevue, en insistant pour Pavoir exact et complet :
— Il t'a bien dit ça ?... comme ça?... Rien de plus ?...
^aul répétait fidèlement les paroles d'Eloi, stéréotypées dans sa mémoire, comme un écolier qui récite une leçon.
— Oui, oui, je t'assure... Comme ça... Et c'est tout !
Alors elle se mit à réfléchir, sans pleurer ni faire de petites manières, en fille vaillante qui veut comprendre son malheur, pour mieux résister. Ils s'étaient rencontrés à leur place habituelle, vers la rivière, en deçà du pont,
dans la nuit tombée. Inquiets, ils pensaient aux yeux malveillants qui les épiaient peutêtre. L'obscurité les oppressait: Paulet n'osa pas demander les lèvres qui ne lui refusaient pas leur goût de framboises.
— Qu'est-ce que nous allons faire ? répétaitil, mais qu'est-ce que nous allons faire ?... Tâche voir de trouver une idée, toi qui as tant d'escient!...
Quand elle eut longtemps réfléchi, Mélanie déclara qu'avant de prendre un parti, il fallait tout savoir,
— Tout?... quoi ?... demanda Paul qui ne comprenait pas.
Elle lui expliqua :
— Oui, tout... Car il doit y avoir quelque chose là-dessous... Je ne sais pas quoi, mais quelque chose que mon père ne t'a pas expliqué... Il n'aurait jamais dit non sans motif, mon père.,., parce qu'il est bon !.., Et il est juste, aussi... Et il devine ce que je pense... Et il m'aime bien... Et il ne me ferait pas un chagrin pareil s'il pouvait faire autrement... Alors, tu vois qu'il y a quelque chose !... Et c'est ça qu'il faut découvrir.
— Pardine! approuva Paul, il y a là un mystère, c'est sûr !... Mais pour y voir clair comment ferais-tu ?
— Oh ! dit-elle posément, en personne qui a pris son parti, je le demanderai à mon père, voilà tout !... Après, on verra !..
— Puisqu'il n'a rien voulu me dire! objectaPaul,
XTNCENDIE 167
— Mais moi. cr ires; na- h même chose !
Paul fut b: entuousiasm* de cette manière
simple «1 calme de prendre la chose, qu'il s'écria :
— Ex: tout ca&. tu peux compter sur moi. tu sais !-.. Je ferai ce que tu Tondras... On se fâchera ave', mt iamili'j. avec h tienne, avec le monde entier, s'il*- houé contrarient !... Oui. oui. on se mariera mainrè eux. maipro tout... Et quand ce frera iait. ça seTa fait, nom dur. chien 1...
Mélanie. moin* confiante en 1 avenir, se contenta de rénondre. Tvensivement :
— On verre hier ....
En ce moment, ut bruit le? effrava: la fuite d'un oiseau de nuit dans ut arbre ou d*un hérisson d*oi& h haie. lis se dépêchèrent de se dire adieu : P&u! contitua du coté de Ponthoud. qui n est j>as à plus d'un kilomètre du pont, et où il yautr fameuse auberce : Mélanie remonta le raidillon pour rentrer ohe7 elle. La lune, qui venait d'apparaître, commençait à planer sur la campagne humide de rosée et de fraîcheur. Deux amoureux passèrent, enlaces.
Dans la clarté blanche qui les enveloppait, Mélanie reconnut avec surprise Marguerite Vinzel avec Carspach. Elle pensa que la jeune fille avait un drôle de goût, et qu'ils ne se gênaient guère. Eux, ne la regardèrent pan :
ils appartenaient à la minute présente, et comme elle leur semblait bonne, n'attendaient et ne voyaient qu'eux-mêmes...
Mélanie était résolue à provoquer le soir même , en rentrant, l'explication que son bon sens jugeait nécessaire. Mais elle ne trouva pas son père : il sortait souvent le soir, depuis quelque temps, lui qui jamais autrefois n'allait à la pinte. Elle se mit à l'attendre, sur le banc, devant la maison, petite forme noire, immobile dans l'ombre que le tilleul' découpait sur le clair de lune. Tous les bruits s'étaient éteints; le village dormait de son bon sommeil paisible. Marguerite et Garspach repassèrent sans la voir, enlacés comme tout à l'heure.
Puis elle n'entendit plus rien, jusqu'au moment où les pas de Vallamand résonnèrent sur la route déserte.
Elle le vit s'avancer, noir dans la nappe de lumière diffuse qui blanchissait la route. Il marchait droit, mais lourdement. Il tâtonna pour ouvrir la porte, qui n'était pas fermée à clé. Mélanie entra derrière lui dans la cuisine où la lampe restait allumée :
— Papa!...
Eloi se retourna en tressaillant. Sans être ivre, il était énervé par la boisson, la figure enflammée, les yeux flottants. Le moment était mal choisi pour une explication. Mais il était trop tard pour reculer : le cri de Mélanie, vibrant de détresse, ne faisait que répondre aux idées qu'il avait roulées toute la soirée devant son verre, et leur premier regard engagea l'entretien. Il demanda, comme en rêve :
— Tu n'es pas couchée ?
Elle éclata en larmes :
— Papa, pourquoi ne veux-tu pas ?
De toutes les stations que le malheureux gravissait depuis son crime, celle-ci fut la plu» douloureuse. Les fumées du vin avaient détendu ses derniers ressorts, et les larmes de 6a fille tombaient pesamment sur son cœur. Il s'effondra sur un escabeau, devant la table, cacha la tête dans ses mains, et se tut. Sa respiration ralentie bruissait dans la vaste cuisine mal éclairée par la petite lampe faible. Il y avait un désespoir si profond dans ce geste et dans ce silence haletant, que Mélanie, cessant de pleurer, demanda d'une voix changée :
— Dis, pourquoi ?
Eloi se taisait, sans remuer, les coudes élargis sur la table. Elle poursuivit :
— On s'aime tellement, les deux!... Tellement!... Voilà plus d'une année que ça dure... Tu y voyais bien... Et tu n'as jamais rien dit!... Pourtant, tu n'es plus fâché avec son père... On vous voit ensemble... Il vient par ici... Alors, qu'est-ce qui empêche?... Dis?...
C'étaient les mêmes arguments dont Paul usait la veille: c'étaient presque les mêmes paroles, mais combien plus émouvantes dans cette voix chérie, qui tremblait de chagrin !... Sans changer s* pose accablée, Eloi murmura sourdement :
— Je ne peux pas t'expliquer !
Pas plus que son bon ami, la jeune fille n'accepta ce refus sans motifs ; mais, plus fine, elle
se mit à les chercher, en interrogeant avec une adresse instinctive :
— Est-ce contre lui que tu as quelque chose ?
Eloi fit signe que non.
— Alors, c'est contre ses parents ?
Il répéta le même signe.
— Et eux qui ne veulent pas non plus !
s'écria-t-elle.
A son tour elle s'accouda sur la table, en face de son père, presque dans la même pose, l'esprit tendu vers le problème dont les deux termes se rencontraient d'une façon si singulière. N'ayant trouvé aucune interprétation, elle essaya d'une autre manœuvre, et reprit en se redressant :
— Il faut pourtant bien que tu m'expliques... C'est impossible autrement!... Voyons, tu sais que je suis une fille dévouée., , Il y en a qui ne s'entendent pas avec leur père... Nous, ça n'est pas la même chose.... Je ne t'ai jamais désobéi... Encore à présent, je ne veux pas me révolter... Je comprends bien que si tu me fais ce chagrin-là, il y a une raison,... une raison importante... Mais cette raison..., il faut que je la sache..., pour pouvoir me résigner...
Il s'écria, malgré lui, en abattant sa main sur la table :
— Ah! si tu savais!...
Cette exclamation était à peine partie, qu'il la regrettait déjà, tremblant qu'habile à deviner beaucoup de choses, Mélanie ne soupçonnât
une part au moins de la vérité. Pour en atténuer l'effet, il tâcha de s'expliquer, sans lâcher un mot imprudent :
— Oui, ma pauvre petite, il y a une raison... Oh! oui, il y en a une!... Ton Paul est un brave garçon... Un tout brave!... Mais que veux-tu?... C'est là, parce que c'est là!... Une de ces choses contre lesquelles on ne peut rien, ni toi, ni moi, ni personne...
L'incohérence de ces paroles ne pouvait qu'augmenter l'inquiétude de Mélanie; pourtant, elle voulut chercher une lueur d'espérance :
— Mais cette raison..., puisque ça n'est la faute à personne,... est-ce qu'elle ne peut pas s'en aller?... Plus tard, peut-être?... dans quelques années?... Dis?...
Il s'était lui-même posé plus d'une fois cette question: le cauchemar durerait-il toujours?
Quand, d'où viendrait la délivrance ?... Le père Théodore était vieux, mais solide comme un roc; d'ailleurs, il ne partirait pas sans confier son secret à sa femme ou à ses filles, plus féroces que lui, — si ce n'était déjà fait! Aussi ne répondit-il que par un geste évasif et désespéré.
— C'est donc pour toujours que nous sommes séparés? reprit Mélanie en insistant... pour la vie ?... Alors, raison de plus pour que tu m'expliques!... On ne vous brise pas le cœur sans vous dire au moins pourquoi ?... Comment veux-tu que je vive en pensant le iour et la
nuit: « J'aurais pu être heureuse comme les » autres, avec le garçon que j'aime et qui » m'aime, et qui ne demandait pas mieux que » de m'épouser... Il est là tout près... Il ne » peut pas sortir de sa maison sans que je le » voie... Il passe chaque jour devant la porte... » J'entends le bruit de ses pas dans la rue... » Et on est séparé comme s'il y avait les mers » entre nous... Et on ne sait pas seulement » pourquoi!... » Voyons, comment veux-tu que je pense ça et que j'aille et que je vienne comme avant ?. . . Quand on connaît son malheur, eh bien, voilà, on se fait une raison... On se dit : « C'est impossible, pour ceci ou pour cela. » Et puis c'était trop beau pour arriver!... » Oui, on se dit ça, et on prend son parti... Mais quand on ne sait rien?... Ah! non, ça, vois-tu, c'est trop cruel !...
Sa voix tremblait encore, avec un accent brisé; mais elle ne pleurait plus, ne cachait plus son visage, se redressait au contraire, bravement, prête à tenir tête au destin ; et chacune de ses phrases, si vaillantes, si justes, avivait la blessure de son père. Il se leva sans répondre, se mit à marcher par la cuisine, les mains au dos, en poussant des soupirs dont chacun soulevait un poids de plusieurs atmosphères. Enfin, il s'arrêta devant elle ; et il lui dit:
— Tu sais que je suis ton père..., et que je n'ai plus que toi au monde..., et que je t'aime plus que tout!... Tu sais ça!... Et vois-tu,
pour te sentir heureuse..., ah! il ny a pas de tourments qui me feraient peur !... Et quand tu me parles ainsi..., tu ne peux pas t'imaginer ce que je sens... Non, non, tu ne peux pas !... Et je sens que ce que tu dis est juste... Et pourtant, cette raison que tu veux que je te dise..., c'est impossible!... Oui, impossible!... Parce que, si tu la savais... Ah ! je ne peux pas même te dire pourquoi c'est impossible de te la dire!... Alors, écoute-moi!... Ne me la demande plus !... Plus jamais!. ..Je t'en supplie !.. Puisque je ne peux pas te la dire, ne me la demande plus jamais !...
Il parlait avec une agitation croissante, en gesticulant dans la clarté pâlissante de la lampe où l'huile baissait. Tout à coup, il prit sa fille dans ses bras, et la serra désespérément contre sa poitrine. Effrayée d'une telle émotion, elle dit, faiblement :
— C'est bien, papa... Je ne te demanderai plus rien... plus rien...
Alors, il laissa échapper ce cri :
— Tout est ma faute..., à moi..., à moi seul..., rien qu'à moi !...
Et il s'enfuit, comme s'il avait peur de luimême. En sorte que Mélanie garda de cette scène, en plus de son chagrin, une impression de terreur qu'elle n'aurait pas même confiée à son bon ami, tant elle pressentait la gravité tragique de l'obstacle inconnu qui les séparait.
Peu de temps après ces événement», Maurice vint frapper à la maison paternelle.
Trois ans de voyages l'avaient métamorphosé : le petit paysan d'autrefois, déjà trop souple et fin pour le village, mais encore alourdi par les habitudes campagnardes, s'était changé en un svelte jeune homme, blanc comme une demoiselle, d'une élégance un peu criarde, et dont les mouvements avaient une grâce féline. Quand il descendit de la diligence, devant la porte où il y a toujours des curieux pour guetter l'arrivée de la vieille guimbarde, plusieurs le reconnurent et s'étonnèrent : Tavannes, qui recevait les paquets, Gertrude, qui signait la feuille du postillon, Louis Vaulruz. Ce furent aussitôt des cris de surprise :
• — Maurice !... Pas possible !... Est-ce bien toi ?...
Le voyageur serra des mains, éluda les interrogatoires et se dirigea vers le Coin d'en bas. Toutes sortes de questions et de réflexions
jaillirent derrière lui, dans le petit groupe que vinrent grossir cinq ou six passants, accourus comme pour voir un accident :
— Qu'est-ce qui lui est arrivé ?... Il a donc trouvé une mine d'or ?... Est-ce qu'on l'attendait, chez lui ?...
— On ne sait seulement pas d'où il vient : il n'a pas voulu y dire !...
— Ça doit être encore une histoire I...
Ce fut Mélanie qui ouvrit la porte au. jeune homme. Stupéfaite, elle exclama comme les autres :
— Maurice !... Est-ce toi ?...
Sans en parler jamais à son père, elle n'oubliait pas ce frère, rayé de leur vie, qui devait pourtant exister quelque part, dans un coin du vaste monde, et qu'elle se figurait malheureux, gagnant son pain le jour par un dur travail, pleurant la nuit ses fautes et son foyer perdu, à l'instar de l'enfant prodigue dont il est parlé dans l'Evangile. Ce joli garçon, trop bien vêtu, en complet beige, en souliers jaunes, avec une grosse épingle à sa cravate rouge, des gants, un coquet chapeau gris, ne ressemblait guère à cette image. Avec sa fine moustache blonde aux pointes relevées d'un coup de fer, la mobilité de sa figure fatiguée, un je ne sais quoi d'inquiet à la fois et de blasé dans le regard, il faisait plutôt penser à ces êtres équivoques qui s'épanouissent sur les pavés des capitales, et qui, à son âge, ont déjà derrière eux un long passé de mystère. Mélanie
ignorait jusqu'à l'existence de cette espèce de gens ; mais son instinct l'avertit qu'il y avait entre elle et son frère un monde qu'elle ne pouvait ni connaître ni concevoir. Elle l'embrassa pourtant, heureuse de le retrouver, puis, vite soucieuse, s'écria :
— Et papa, qu'est-ce qu'il va dire ?
Maurice eut un mouvement d'épaules avec
un sourire amer, et répondit :
— Je ne viens rien lui demander.
Ce mot froissa Mélanie, pour qui le passé vivait encore. Son visage s'assombrit, elle réfléchit une seconde, et reprit :
— Attends-moi là. Je vais l'avertir. Qu'il ne soit pas pris par surprise, tu comprends.
Avant de disparaître dans la cuisine, elle se retourna pour ajouter :
— Tu le trouveras bien changé, bien vieilli... On en a tant vu, depuis que tu es parti !...
Maurice s'assit sous le tilleul, comme s'il portait trop de fatigues anciennes pour rester debout un moment. Penché en avant, les mains entre ses genoux, les yeux à terre, il se mit à jouer avec sa canne en bois d'amourette, à corbin d'argent modem style, pendant que la mère Boudry et ses deux filles l'observaient à travers les vitres de la boutique. Personne n'aurait pu dire ce qui se passait en lui ; mais à voir son œil fixe, ses sourcils froncés, le petit mouvement amer de sa bouche qui creusait un pli dans ses joues, les
moins malins auraient deviné que ses pensées n'étaient pas couleur de rose, et que des serpents s'agitaient dans son âme.
Son attente se prolongea: Vallamand avait d'abord déclaré qu'il le mettrait à la porte, et ce ne fut qu'à force de supplications que Mélanie obtint sa grâce. Mais elle ne put empêcher le revoir d'être pénible. Maurice ne montrait aucune émotion, — n'en éprouvait peut-être aucune. Eloi comprimait la sienne, — tout pâle, bouleversé par ce soudain rappel de ses premiers tourments. Et puis, il eut d'emblée la même impression que sa fille : ce jeune homme élégant, qui lui ressemblait si peu, qui ne ressemblait plus même à l'ancien Maurice, lui parut un étranger, un être d'autre race, dont une voix secrète vous avertit de vous méfier. Il le dévisagea un instant, comme s'il cherchait à lire ce qui se passait derrière la porte fermée du front ; et bien que cet examen ne le rassurât guère, il montra la maison en disant, avec une certaine solennité :
— Tu peux entrer !
Dans son esprit, cette formule renfermait une idée de pardon. Il l'accordait sans joie, à cause de Mélanie, — peut-être aussi parce que, déchu lui-même, il ne se sentait plus le droit ni la force de juger celui dont la faute l'avait entraîné si bas. Et il s'effaça pour le faire entrer.
L'air étranger de Maurice s'accentua encore, dans la vieille maison qui n'était plus son
178 L'INCBNDÏIT
cadre, sur la vieille chaise paillée que lui offrit Mélanie, vis-à-vis de son père qui restait debout à l'examiner. Ces trois êtres, unis parles liens les plus intimes, séparés depuis si longtemps, secoués par tant d'orages, devaient avoir mille choses à se raconter. Cependant ils se taisaient, méfiants, presque hostiles, tandis que la servante dressait la table en les observant à la dérobée. Puis quelques questions banales sortirent avec efforts :
— Alors, ça va toujours, à la maison ?
— Comme tu vois... Et toi, ça va bien?
— Pas trop mal... Rien de nouveau, par là ?... Mélanie ne se marie pas?...
Aux regards qui seuls lui répondirent, Maurice comprit qu'il venait de mettre le doigt sur une blessure. Il se mordit les lèvres et se tut.
— Alors, et toi... qu'est-ce que tu deviens?
reprit Vallamand, pour dissiper la gène.
— Oh! moi!... répondit Maurice.
Son geste et son ton ajoutaient : a Ne parlons pas de moi!... »
— Tu vas rester un peu avec nous, j'espère ?
demanda Mélanie.
— Non. Je pars après midi.
Il se résigna aux explications indispensables, qu'il débita d'un ton ennuyé.
— Je suis en séjour à Aix-les-Bains. Ce n'est pas très loin. J'ai voulu vous dire bonjour en passant, et voir un peu ce que vous faites. Mes bagages sont à Bielle. Je reprends le train de cinq heures.
— Tu vas toujours dîner ici, dit Eloi... Si on avait su que tu viendrais, on aurait pu mettre un saucisson, ou tuer une poule... Mais on ne savait rien... Tant pis!...
Maurice s'assit au haut de la table, entre son père et sa sœur. Un ouvrier de passage, le valet de ferme et la servante, assis plus bas, le regardaient entre chaque bouchée, sans mot dire. Il effila sur son assiette le morceau de lard qu'il trouvait trop gras, les choux que son estomac ne supportait plus.
— Tu ne manges rien, lui dit son père avec un regard de reproche. Il te faut des mets plus fins, je suppose. Ici, tu sais, on mange ce qu'on a : toujours la même chose, quoi !
— Je n'ai plus l'appétit du village, voilà tout ! répondit Maurice, pour s'excuser,
Vallamand murmura:
— Ah! oui, la ville...
Il n'acheva pas sa pensée, les yeux perdus.
Mélanie avait pris sur elle de monter une bouteille de vieux la Côte, une des dernières de la cave. Eloi la regarda, la déboucha, enleva la poussière avec le pouce, remplit les verres et dit:
— Tu n'en bois pas souvent du pareil, par là-bas, hein?... Allons, à la tienne!
Maurice répondit, avec un sourire ambigu:
— A la vôtre, à tous !
L'ouvrier, le valet et la servante avancèrent leurs verres remplis de piquette rose, pour
trinquer. Et ce furent à peu près les seules paroles qui s'échangèrent pendant le repas.
Ensuite, le père et le fils allèrent causer ensemble dans le bosquet, sous le grand sapin, en prenant une tasse de café avec un petit verre d'eau-de-cerises. Chacun avait ses secrets qu'il gardait; de sorte que leur conversation ne fut longtemps qu'un vain bavardage, qui les laissait aussi distants l'un de l'autre que s'il y avait encore entre eux des frontières, des fleuves et des montagnes. Fatigués de paroles qui ne servaient qu'à leur donner le change sur leurs véritables pensées, ils finirent par se taire devant leurs tasses vides, en achevant leur eau-de-cerises. — Il n'y a rien de plus doux que le silence, entre deux êtres qui s'aiment et qui s'entendent ; mais quand les âmes s'en vont en sens inverse, craignent de se révéler Tune à l'autre et n'évitent les pièges des mots que pour mieux se cacher leurs replis ou leurs abîmes, le silence ressemble à des phrases qui mentent, et Ton s'y offense plus encore qu'en se querellant ..
Par bonheur qu'un écureuil, qui venait de traverser imprudemment la route, se mit à grimper très vite sur le sapin, où son petit corps fauve et sa queue en panache disparurent entre les branches. Maurice, qui l'avait suivi des yeux, murmura :
— Jolie petite bête!...
Eloi répondit :
— Oui... Il a son nid par là quelque part.
LTKCEXDIE 1S1
Il poussa un long soupir; puis, comme si cette diversion le tirait de son mutisme, il dit tout à coup :
— Ce qui est passé est passé, Maurice: je ne veux pas te faire de reproches... Mais tu ne sauras jamais, jamais le mal que tu nous as fait!...
Le jeune homme tressaillit, et se mit sur ses gardes; son visage se ferma; une ironie cruelle passa dans ses yeux, vibra dans sa voix.
— C'est vrai, mon pauvre père, je t'ai coûté la forte somme... D'autant plus quêtes gredins-là ont profité de l'occasion pour se faire rendre plus qu'ils n'avaient perdu... Les honnêtes gens n'en font jamais d'autres !...
— Ne dis pas ça ! s'écria Eloi, indigné. On m'a montré tous les comptes.
Maurice haussa les épaules, comme pour répondre qu'il savait à quoi s'en tenir, et ne voulait pas discuter; et il demanda:
— Voyons, combien as-tu payé pour moi ?
— Tu sais bien !
— Parole d'honneur, je ne m'en souviens plus au juste.
— Est-ce qu'on oublie des choses comme ça?
Le jeune homme fit claquer ses doigts, avec
un geste d'insouciance.
— Oh! les détails, c'est bien permis... Il y a si longtemps!... D'ailleurs, je n'ai pas la mémoire des chiffres... Voyons, dis-moi la somme..., toi qui t'en souviens.
— Ah! bigre oui, que je m'en souviens !...
Je suis payé pour m'en souvenir moi !... Je n'oublie pas ces affaires... C'étaient quatre mille francs... Quatre mille!... Ce qu'il m'avait fallu d'années, pour les gagner..., et pour les garder, malgré le gel, la grêle, les maladies et tout!... Et ils sont partis..., ft... comme si on soufflait dessus !... Maintenant, ils courent... Et je ne les rattraperai jamais!...
— Tu vas voir qu'ils ne sont pas perdus ! En disant cela, Maurice tira de sa poche un
beau portefeuille en cuir de Russie, en sortit quatre billets bleus et les mit dans la main de son père. Comme celui-ci, stupéfait, les retournait dans tous les sens, il ajouta :
— Tu peux les palper, ils ne sont pas faux.
On en voyait d'autres — toute uùe liasse —
dans le portefeuille qu'il garda un moment à la main, avant de le remettre dans sa poche.
— D'où as-tu tout ça ? demanda Vallamand.
La figure de Maurice se ferma plus encore,
prit une expression mauvaise et sournoise ; il répondit :
— Je l'ai gagné, pardine !
La voix gouailleuse changeait le sens du verbe honnête. Vallamand, soucieux, demanda:
— Qu'est-ce que tu peux bien faire, pour gagner tant d'argent ?
— Je travaille.
De nouveau, l'accent raillait le mot: impossible à un honnête homme, qui savait ce que l'argent coûte, d'accepter en fermant les yeux
L'INCENDIE !tt
une telle explication, aussi vague, lancée de ce ton-là. Avant ses malheurs, Eloi aurait voulu savoir, en eût demandé davantage , et sans doute eût repoussé ces billets de louche origine. Mais les temps étaient changés : ces quatre mille francs, d'où qu'ils vinssent, n'en remettraient pas moins l'équilibre dans le budget dévasté par Boudry; et d'ailleurs, pouvaient-ils être plus souillés que ceux de l'incendie?... Une question tremblait sur ses lèvres: « Tu travailles... qu'est-ce que tu fais, pour qu'on te paye si cher?... » Maurice l'attendait peut-être, de ce père dont il avait connu jadis la scrupuleuse honnêteté, et qu'il voyait là, devant lui, troublé, perplexe, serrant dans sa grosse main laborieuse les quatre impudents carrés de papier. Eloi ne la posa pas. Il murmura, en hochant la tête :
— Oh ! bien alors... Ah ! mazette !...
Et après une dernière hésitation, il empocha l'argent sans regarder son fils, qui le jugeait.
Ces quatre mille francs ne tardèrent pas à rejoindre le reste.
Peu de temps après que les vaches furent descendues de la montagne, Boudry eut le malheur d'en perdre une, qui avait mangé du trèfle. C'était une belle fribourgeoise, blanche et rousse, aux cornes régulières : debout contre un pommier, dans le pré derrière la maison, énorme, les naseaux en l'air, elle poussait des meuglements lamentables, qui attirèrent les
voisins. Quand Eloi vit accourir le maréchal , pour faire la ponction, — le temps manquait pour mander le vétérinaire de Bielle, — il pensa bien qu'il aurait le contre-coup de la catastrophe. Aussi suivit-il les phases de l'agonie avec plus d'ennui que les propriétaires eux-mêmes, impassibles et résignés comme toujours, dans la conviction que leur vache gonflait par suite d'un arrêt spécial du Seigneur. Livide, avec quelque chose d'humain dans le regard, la pauvre bête promenait ses gros yeux remplis de douleur sur les gens qui s'agitaient autour d'elle, comme pour les supplier de la soulager. Tous la plaignaient, avec des airs de condoléances, comme au chevet d'un moribond qui n'en a plus pour longtemps; et ils échangeaient, en regardant, des réflexions qui marquaient peu d'espoir, supputant la perte qu'elle allait causer à ses maîtres ou faisant son oraison funèbre :
— Une tant bonne bête!... Il fallait la voir aux chalets, par là-haut... C'était toujours elle qui menait les autres...
Soulagée un moment par l'opération , la vache recommença bientôt à souffrir, la tête tendue, et ses meuglements affaiblis, de plus en plus plaintifs, ressemblaient à des râles d'agonie. Les femmes s'en allaient, émues, en disant :
— On ne peut pas voir ça!... Non, non, pas moyen !...
Et les hommes restaient là, graves ettristes, en hochant la tête pour dire qu'on n'y pouvait rien.
La yache se débattit ainsi un moment encore, avec des convulsions, des meuglements, des râles, en tremblant sur ses jambes; puis elle creva. Alors, les assistants se dispersèrent en échangeant leurs réflexions ; et Vallamand s'éloigna, la tête basse, en supputant ce que l'accident allait lui coûter.
Le soir même, en effet — il ne s'agissait pas de perdre le lait d'une journée — Boudry vint lui demander une de ses vaches, comme si c'était une chose toute naturelle et sans y plus mettre de façon Eloi refusa, d'abord, ayant eu le temps de se préparer à la résistance.
— Non, non, cette fois, c'est trop fort!...
Faites ce que vous voudrez, dénoncez-moi, je me défendrai et nous verrons !... Mais vous n'aurez plus rien, je ne veux pas, j'aime mieux aller en prison, si vous parlez, et tout ce que vous voudrez !...
Le père Théodore répondit, en traînant ses mots:
— Peut-être en effet que ça vaudrait mi-eux... Ça serait l'expiati-on...
Presque aussitôt, le malheureux céda, comme un blessé qui se laisse couper un membre par peur de la mort, et l'on se mit à discuter le prix, comme on avait fait pour le pré. Puis, Moustiquet voulut la meilleure bête de l'étable : une laitière sans pareille, que tout le village connaissait et admirait, et qui savait son prix, la coquine: on le voyait bien, quand elle allait à la fontaine en se dandinant comme une
coquette, en faisant des bonds de côté, les cornes en avant, ou en sautant sur ses compagnes, pour montrer à tout le monde qu'elle n'en faisait jamais qu'à sa tête. Lorsqu'on apprit qu'elle changeait de maître, lorsqu'on la vit marcher à l'abreuvoir sous le fouet d'Adèle, ce fut une véritable stupéfaction. Personne n'y comprenait plus rien, et les commentaires allaient leur train :
— Est-ce que Vallamand perd la boule ? se demandait-on. Le foin après le pré, la vache après le foin, tout y passe... Qu'est-ce qui va leur rester, à l'Herbaget ?... Et cet animal de Moustiquet qui attrape tout!...
Il fallait bien rechercher là cause de changements si extraordinaires. Les uns les attribuaient, sans plus, à la faiblesse d'Eloi:
— Il est trop bon... Il se laisse tondre comme un agneau...
Les autres, à la roublardise de Moustiquet.
— ...Un tout fin grillet, qui le met dedans...
Certains, plus clairvoyants et soupçonneux, suggéraient :
— C'est à croire qu'il y a quelque chose entre eux... Mais quoi?...
Si ces malins avaient tout vu, qu'auraientils pensé?... Un peu plus tard, quand arriva l'échéance de Pascal, Boudry vint encore « emprunter » un millier de francs, qui lui manquaient pour son payement : il fallut donner comme le reste. D'autre part, les affaires ne marchaient
pas ; si bien qu'au Nouvel an, les billets bleus de Maurice avaient achevé de se dissiper. A peine en restait-il quelques pièces d'or et d'argent, un petit paquet qui n'avait plus l'air de rien ; et Vallamand ne prit pas la peine de le porter à la banque, tant il était sûr qu'il lui faudrait aussitôt l'en retirer.
Pendant que Boudry bourraudait ainsi le père, Paulet restait tout feu tout flamme pour la fille. Quand Mélanie lui rapporta la réponse de Vallamand, il se mit à crier comme un diable que pour son compte il se f. des volontés paternelles ; que si elle en voulait faire autant, personne au monde ne les empêcherait de profiter de leur majorité ; qu'ils pouvaient donc se marier aux nez et barbe de leurs parents, pour aller se mettre en ménage à la Côte où ils seraient maîtres chez eux ; et ainsi de suite. Mais la jeune fille, sans parvenir à percer le mystère qui les enveloppait, pressentait que son père, en les contrariant, cédait à une nécessité plus forte que sa volonté, que leur désir et que leur amour. Très raisonnable, cachant de son mieux la meurtrissure de son cœur, elle se contentait de répondre, au risque de paraître insensible :
— On ne peut pas !
Ces quatre mots tranquilles opposaient comme une barrière infranchissable aux sup-
plications, aux lamentations, aux fureurs de Paulet. A coup sûr, c'était celle qui les prononçait qui en souffrait le plus ; mais celui qu'ils arrêtaient se désespérait plus bruyamment ; en sorte qu'aux tristesses que Mélanie éprouvait pourson compte, s'ajouta cellede voir son amoureux plongé dans un chagrin dont elle ne l'aurait jamais cru capable, qui l'effraya. C'est presque toujours ainsi, dans la vie. Les femmes cachent leurs peines, d'autant mieux qu'elles sont plus lourdes ; les hommes grossissent celles qu'ils ont en les étalant, et l'on ne sait trop si ceux-ci, même sincères, ne spéculent pas un peu sur la pitié dont celles-là sont les éternelles victimes.
Pendant quelques soirs encore, par crainte de le désespérer, Mélanie vint aux rendez-vous qu'elle avait pourtant pris la résolution d' interrompre. Mais un jour que son ami lui parut plus calme, elle pensa que l'heure arrivait d'en finir, et lui dit, en le quittant :
— Il ne faut pas qu'on se voie ici, à présent, mon Paul !...
Il demanda, surpris :
— Alors, où est-ce qu'on se verra?
— On se verra... de loin... Pas le soir... On ne se causera plus...
Il eut un mouvement de surprise, et se fâcha :
— Alors tu ne m'aimes plus ?... Dis-le donc, ça vaut mieux, c'est plus franc !...
Envoyant qu'il pouvait croire une telle chose, Mélanie dut raidir toute son énergie pour tenir
bon, au lieu de lui promettre tout ce qu'il voulait.
— Ne dis pas ça !... Je t'aime toujours... Mais que veux-tu qu'on fasse?... Puisque tout est fini!... Les gens savent déjà qu'on ne se mariera pas... Qu'est-ce qu'ils diraient, s'ils apprenaient qu'on se rencontre ici ?...
Paul se lamenta de plus belle, en jurant ses grands dieux qu'il ne supporterait jamais la séparation, qu'il ne pourrait plus vivre, qu'il en mourrait: tous les refrains des garçons dans ces occasions-là ! Mélanie le plaignait, au lieu de penser à sa propre tristesse, et pour l'apaiser un peu, elle fit une demi-concession:
— Au moins pour quelque temps,.. Après, on verra!
— Tu m'oublieras ?
— Oh ! que non !
Paul tenait plus au présent qu'au futur: il demanda un baiser, « pour lui donner le courage d'attendre », et il y mit tant de violence, que la jeune fille eut peine à s'échapper de ses bras. Elle réussit à se dégager, et s'enfuit, en emportant le souvenir de ces lèvres qu'elle n'avait jamais senties si ardentes, de cette étreinte qui la brisait, de toute cette passion irritée par l'obstacle dont elle gardait le goût sur sa bouche et dans son cœur, et qui jamais, jamais, ne serait satisfaite. Pourtant, quelque douloureuse que lui fût cette certitude, elle faisait à ce moment-là son sacrifice complet , sans arrièrepensée, sans réserve d'aucune sorte ; et d'igno-
rer quelle fatalité l'exigeait tel, le rendait plus cruel encore.
L'amour n'obéit pas à tout ce qu'on lui commande, comme un caniche bien dressé. Il a ses lois qu'il est seul à connaître ; il se rit des volontés, des craintes ou des espérances de ceux dont il s'est emparé ; il poursuit ses fins à travers leurs cœurs, comme la balle d'une carabine. Quand on le contrarie, tantôt il s'arrête comme un ruisseau devant une écluse, qui déborde doucement dans les prés ou va se perdre parmi lès marais ; tantôt, comme un torrent puissant et rebelle, il devient furieux, emporte les digues, ravage ses rives : cela dépend d'une source plus ou moins vive, d'un courant plus ou moins fort, du terrain ravineux ou plat. Si Paul avait épousé Mélanie, son histoire eût été celle de tant d'autres : après une lune de miel qui ne dure guère, viennent les difficultés, les soucis, les enfants, l'habitude ; la femme se déforme, l'homme pense à ses affaires ; bientôt il ne reste plus grand' chose de l'amour du début. Dans un cœur léger comme le sien, plus susceptible de passion que de tendresse, plus capable d'emballement que de persévérance, il y avait peu de chances pour que les choses se passassent autrement.
Mais quand il vit qu'on lui refusait sa bonne amie, qu'elle-même disait non, qu'il y avait entre eux des obstacles où sa volonté se brisait, il la désira bien plus fort, à n'en plus avoir d'autre pensée, à en perdre le sommeil et l'ap-
petit, à en maigrir comme dans une véritable maladie, à en prendre un air sombre de maniaque ou de conspirateur.
Mélanie le voyait de sa fenêtre dès qu'elle se risquait à y mettre le nez, de la fontaine quand elle lavait son linge, du jardin quand elle y cueillait des légumes. Qu'elle fût devant ou derrière la maison, il se trouvait toujours quelque part dans le voisinage. Elle ne sortait pas dans la rue sans le rencontrer, tout pâle, avec de grands yeux suppliants. L'image de ce garçon qui souffrait pour elle s'enfonçait à chaque rencontre plus profond dans son cœur. Quand elle restait par aventure une demi-journée sans l'apercevoir, elle s'inquiétait, s'énervait, le croyait malade, se rappelait avec une intensité lancinante leur dernière étreinte, leurs lèvres unies; et dans son angoisse, il lui venait des pensées dont elle rougissait ensuite, mais qui la remplissaient un moment de délice et de désespoir. Toutefois, quand elle le revoyait, sa figure ne trahissait rien de ces émois. S'il faisait mine de s'approcher d'elle, au lieu de l'appeler selon son propre désir, elle le regardait d'un air si triste et pourtant si résolu, que le pauvre garçon battait en retraite, l'oreille basse, sans oser dire un mot; et cette impossibilité d'adresser seulement la parole à celle qu'il aimait et qu'il rencontrait partout, simplement parce qu'elle le lui défendait, cette barrière invisible mise entre eux par la destinée après qu'ils s'étaient si souvent rencontrés dans l'ombre et
que même il l'avait serrée dans ses bras, ce sentiment qu'il n'aurait jamais ce qu'il avait presque possédé, ce bonheur entrevu, touché du doigt, qui s'éloignait en l'appelant, tous ces regrets, ces souvenirs et ces désirs avivaient son chagrin, qui tournait à l'idée fixe et lui rendait la vie insupportable.
La crise se prolongea, le printemps vint : la saison jolie où il y a de l'amour partout, dans les haies qui bourgeonnent, dans l'herbe sous vos pieds, dans les arbres qui fleurissent, jusque dans la poussière des chemins où les insectes se poursuivent. Les autres années, il s'en allait courir, où il pouvait, en quête de celles qui ont déjà rôti le balai et qu'il attirait par sa jeunesse, sa force et sa belle mine. Cette année-ci, son idée fixe lui enlevait jusqu'à l'envie de se consoler avec d'autres. Alors il se sentit si malheureux qu'il prit la résolution d'en finir, n'importe comment.
Un jour qu'il revenait de Bielle, vers la fin de l'après-midi, il aperçut Gourtépin, qui rôdait par le Coin d'en bas. On ne l'y voyait plus guère, depuis quelque temps. Aussi, cette rencontre inattendue fouetta la jalousie de Paulet, dont l'imagination se mit en voyage : si le gaillard revenait ainsi, après une éclipse, ce n'était pas pour des prunes, sans doute, il avait vent de la rupture, cherchait à se glisser dans la place vide, et, mille tonnerres ! ce serait lui qui finirait par décrocher la timballe, parce que, quand une fille ne peut pas avoir celui qu'elle voudrait,
elle prend le premier venu, comme chacun sait. Il eut l'idée de l'aborder, et dans l'état où il était, Dieu sait ce qui serait arrivé ! Mais justement Courtépin, qui n'avait pas même aperçu l'ombre du petit doigt de Mélanie, se décidait à reprendre une fois de plus le chemin de Ravinel ; et il s'en retournait, penaud comme un chasseur qui revient bredouille, sans regarder ni à sa droite ni à sa gauche. Avec ses grands pieds, sa grosse figure épaisse, Sa barbe rousse, sa jaquette des dimanches qui lui allait mal, il avait si piteuse mine, que Paul rassuré se mit à le plaindre: tt On voit bien qu'il n'est pas heureux, lui non plus », pensa*t-il. Et il le laissa passer, et retourna sur Ses pas jusqu'à la pinte, pour se rafraîchir de sa course.
Gomme il en sortait au bout d'une demi* heure, il se trouva nez à nez avec son ancienne bonne amie, qui allait chercher un pain à la boulangerie. Aussitôt toutes Ses idées d'amour et de jalousie se réveillèrent avec plus de force ; et il se décida en un clin d'œil i sans s'inquiéter de M. Bliisch qui faisait sa promenade hygiénique, ni du père Biolle qui babillait devant sa porte avec Vinzel, ni de la mère Sollard qui faisait sa lessive, ni de personne, il marcha droit sur elle, en évitant le regard des grands yeux doux auxquels il obéissait toujours. Et il se campa devant elle, en disant:
— Ecoutevoir, Mélanie!... Non, non, écoute!.*. Il n'y a pas, il faut que je te parie !...
La jeune fille était devenue toute pâle. Pour*
I/ÎNCENDÎE 195
tant elle voulut poursuivre son chemin. Il la suivit hardiment, en continuant :
— Il faut que je te parle, entends-tu ?... Ça ne peut pas durer ainsi !... Je n'en peux plus... Tu vois bien qu'il faut que je te parle !... Si tu ne veux pa&în'écouter... Ah ! si tu neveux pas, tu en auras des remords après, je ne te dis
que ça !...
Cette fois, Mélanie s'arrêta.
^- Si on nous voyait! dit^elle... Voilà déjà la înère Sollard qui nous regarde.
Paul fit un grand geste d'indifférence dédaigneuse.
— Qu'on nous voie, qu'on ne nous voie pas, et que les gens pensent <ie qu'ils voudront, ah ! c'est ce qui m'est égal.*.
Elle le supplia.
— Non, Paul, je t'en prie... Ils auront toutes sortes d'idées... Ils sont si méchants, vois-tu !...
— Si tu ne veux pas m'écouter là, viens ce soir, après souper, vers le pont?...
Mélanie fit un mouvement de reeul. Il crut qu'elle voulait s'éloigner sans répondre, et lui prit le poignet.
— Dis que tu viendras !...
Effrayée de ce geâté imprudent, elle répondit en le repoussant, sans trop savoir ce qu'elle diâaiti
— Oui, oui, j'irai...
Il pensa qu'elle cédait pour se débarrasser de lui, comme font les filles qui disent oui Sans que ça les engage ; il insista, méfiant :
«■— C'est pour de bon, hein ! que tu promets ?
— Oui, oui...
— Ta parole ?
— Oui.
— Si tu ne viens pas... ah! si tu ne viens pas !...
Il leva le poing vers le ciel en s'écartant pour la laisser passer. La jeune fille dut se dire qu'un garçon qui parlait ainsi, avec cette voixlà, était capable de tout. La mère Sollard, les poings sur les hanches, les yeux écarquillés, faisait ses réflexions, sans plus s'occuper de son linge qui flottait en se gonflant dans la seille...
Mélanie tremblait sur ses jambes en entrant dans la boulangerie. Maintenant, c'était Gertrude, mariée depuis deux mois, qui servait les clients. Elle était plus jolie que jamais, avec l'air heureux, un peu fier, d'une jeune femme qui a un chez soi, un bon mari, un commerce qui marche bien. Tout en pesant le pain, elle dit:
— Ce pauvre Paulet vient de passer par là...
Il a l'air tout moindre, ces temps... Est-ce qu'il aurait du décroît ?...
Mélanie balbutia qu'elle n'en savait rien, et rentra pleine de tristesse et d'incertitude, sans plus savoir ce qu'il fallait faire: ces choses sont si difficiles, que celles mêmes qui ne demandent qu'à marcher droit ne distinguent pas toujours leur chemin...
Ce soir-là, son père fut plus sombre que jamais. Il mangea sans mot dire, en roulant les pensées qu'il ne confiait à personne, et qui
ne le quittaient jamais. Sous l'influence de sa continuelle angoisse, il commençait à changer, au physique comme au moral : lui qui était autrefois d'humeur égale, plutôt douce, il avait maintenant de fréquentes colères, des accès de violence qui coupaient son habituel abattement. Des rides lui labouraient le visage, pareilles à des griffures d'ongles invisibles ; la souffrance intérieure tirait ses muscles et ses traits ; ses yeux se cavaient dans leurs orbites, avec une expression inquiète, parfois hagarde, qui trahissait la tension de son esprit guettant l'adversaire. Mélanie essaya de lui parler : elle n'obtint que de brèves réponses distraites. Elle lui demanda s'il était malade ou fatigué : il la regarda sans rien dire, comme s'il n'entendait pas, et se replongea dans sa muette rêverie. Alors, une affreuse sensation de solitude étreignit la jeune fille : elle n'avait plus que son père, et son père s'éloignait d'elle, comme s'il ne l'aimait plus ; les souffles du printemps couraient dans la campagne, invitant les êtres à la joie de vivre :1a maison était plus triste qu'une maison de deuil; de toute la sève de sa jeunesse elle aspirait au bonheur, et sentait peser sur elle d'obscures menaces. Ah ! s'il était là, pour la consoler , pour la défendre , ce garçon si robuste, qui l'aimait tant ! Gomme elle se sentirait brave et forte, à côté de lui ! Hélas ! et lui-même, n'avait-il pas besoin d'être consolé, malgré sa vigueur, comme elle et par elle ? Ce malheur inconnu, dont les grandes
m L'INGBNDIE
ailes planaient sur eux, n'était-ce pas simplement la séparation, trop longue pour leur courage, qui les torturait?...
Le repas terminé, Vallamand sortit, sang rien deviner de la plainte muette qui montait vers lui. Au moment où il passait le seuil, Mélanie poussa un cri étouffé, de toute son angoisse, comme un noyé qui tâche d'appeler au secours :
-*- Papa!.,.
Il ne l'entendit pas, et tira la porte derrière lui. Et la jeune fille la rouvrit pour sortir à son tour, dans la nuit épaisse, dans la nuit parfumée où couraient des souffles tièdes chargés de toutes les haleines amoureuses qu'expi» rent les choses...
Et chaque soir, désormais, les amoureux se rencontrèrent, en deçà du pont de la Lumelle, dans un coin fait pour eux, où le clair de lune n'entrait pas. Parfois, le bruit d'un char sur la route les troublait un instant ; mais le bruit s'éloignait, ils restaient seuls dans l'ombre di-> vine, avec un lit de mousse au bord du ruisseau, le rideau desvernes, des saules, des boiw leaux dont les feuillages devenaient de jour en jour plus épais, les étoiles qui leur faisaient de là-rhaut de petits signes d'amitié.
Et il arriva ce qui devait arriver.
XVUI
Mélanie connut toutes les amertumes de l'amour défendu, qui cache ses joies dérobées et fuit la lumière : la honte du mensonge qui en est la rançon, la peur des yeux embusqués et des langues sévères, les résolutions de se reprendre que suivent les fatales rechutes, les jours d'attente où les minutes n'ont plus d'ailes, l'effroi devant l'avenir incertain, — et bientôt, les angoisses de la maternité qui s'éveille, la recherche éperdue d'un salut impossible, les projetp fous où l'esprit se morfond. Sa nature honnête et vaillante la préserva des tentations criminelles qui harcèlent si souvent les filles dans son état: après des nuits douloureuses, où sa tête se perdait, elle prit le parti le plus simple de tout dire à son amant, «i— au risque d'être abandonnée comme il arrive à tant de malheureuses, que l'homme délaisse dans le péril commun. Gette misère lui fut épargnée : elle eut la consolation de voir qu'avec ses airs de têteal'évent, Paulet ne manquait pas de cœur et savait Être sérieux, Elle pleurait en balbutiant
son aveu, serrée contre lui, dans le mouvement instinctif de l'être faible en quête d'un appui, — à côté de leur lit de mousse, sous les vernes de la Lumelle qui courait en chantonnant. Quand il comprit,il eut un cri naïf de garçon insouciant :
— Pas possible !...
Là-dessus, il resta pensif un moment, la tête basse, pendant que Mélanie pleurait toujours, doucement. Il dit enfin :
— Surtout, il ne faut pas te désespérer!...
Cette bonne parole rendit un peu de courage
à la pauvre fille, tout en aggravant un des éléments de sa peine : le chagrin de mettre dans Tembarras, par la faute de la nature, un garçon qu'elle aimait tant, auquel elle eût rêvé de donner du bonheur à foison sans rien demander en échange, en prenant à son compte toute la part de soucis, de maux, de souffrances que comporte l'amour. Jusqu'alors, elle ne le connaissait que pour l'aimer : sans qu'il lui fût moins cher pour cela, elle le trouvait parfois léger, frivole, coureur, tout en paroles. Voici qu'à l'épreuve il se montrait meilleur. Elle savait bien qu'on n'a pas souvent de ces surprises-là !
— Moi, je n'ai pas changé, reprit-il avec décision... Je suis toujours le même, et ce qui est dit est dit: je te marierai quand tu voudras!... Demain, si tu veux!... Ça n'est pas mon père qui m'empêchera, ah ! non, par exemple!... Tâche voir seulement de t'arranger avec le tien... Peut-être qu'il ne dira plus non,
à cette heure î... La ferme de la Côte est prise, c'est vrai... Bah! on en trouvera bien une au-
Mélanie le remercia comme s'il faisait un grand sacrifice, attendrie de sentir qu'il lui restait, prête à sourire encore à la vie.
— ■ Alors, c'est entendu, tu vas parler à ton père ?...
— Oui, je lui parlerai...
s311e savait Eloi rigide à sa manière, chatouilleux sur ce qui touche à l'honneur, sévère sur le chapitre des mœurs, comme peut l'être un homme dont toutes les forces se sont absorbées dans le travail. Elle se disait donc : « Il va crier, me frapper, me tuer peut-être.» Et ce n'était point cette crainte qui la tourmentait le plus, — c'était une autre pensée : qu'elle allait r.jouter une nouvelle douleur à celles qui pesaient déjà sur le pauvre homme, et qu'après avoir souffert par Maurice, il souffrirait par elle : « Il n'avait plus que moi, songeait-elle. Il croyait en moi. Sa peine sera d'autant plus grande. Sa colère aussi. Et moi, j'ai tout mérité. »
Les choses sont presque toujours moins terribles dans la réalité que dans notre imagination : Mélanie fut plus surprise encore que soulagée par l'attitude de son père, dans le bureau en désordre où il avait reçu déjà tant de coups cruels. Il accueillit l'aveu sans broncher, presque comme s'il s'y attendait déjà, — parce qu'il s'attendait à tout, — en s'affaissant en silence, la tête dans ses mains, comme un blessé
qui reçoit le coup de grâce et n'a plus la force d'en souffrir. Cette résignation muette -«. la seule alternative qu'elle n'eût pas prévue — fit plus de mal à la jeune fille que les oris ou les coups. Haletante, elle contempla un moment ce dos robuste, comme écrasé sur le pupitre où des soupirs le soulevaient, gonflant la blouse bleue. Puis, effrayée de ce silence, elle s'agenouilla devant lui, en l'appelant :
^- Papa!.,, Papa !...
Vallamand se redressa, en tournant vers elle son visage désespéré; la grosse main vigoureuse qui aurait pu la briser, se posa sur soh épaule, aussi douce qu'une main de mère, tandis qu'un léger tremblement agitait les doigts déformés. A cette caresse, ejle leva les yeux, et vit qu'il la regardait sans colère, avec, une tendresse infinie.
— Papa ! s'écria^t-elle , est-ce que tu me pardonnes... déjà?...
Il mesurait ce péché d'amour à son crime, le mal qu'il souffrait par sa fille à celui qu'elle souffrirait par lui ; son âme élargie jugeait à leur poids les rigueurs sociales : il n'éprouvait qu'un immense besoin de pardonner pour être pardonné. En même temps, il se rappelait qu'il ne pouvait rien pour aider la malheureuse, qu'il était sans prises sur le séducteur, dans la dépendance d'une volonté qui paralysait ses ressentiments, lui défendait la vengeance, lui interdisait de se conduire en père et de mettre 9a force au service de celle qu'il aimait tant. Il
murmura, en lui caressant les cneveux, avec la même douceur maternelle:
— Ma pauvre petite!... Ma pauvre chère petite !...
Et cette plainte attendrie exprimait seule les choses qui ne seraient jamais dites.
Quand elle put parler, Mélanie essaya d'expliquer que tout n'était pas perdu : Paul ne demandait qu'à réparer la faute commune,..
Si Ton voulait, leur mariage se ferait tout de cuite,, , Personne ne saurait au juste ce qui s'était passé entre eux... Ou bien on l'oublierait, comme il arrive quand il n'y a point de scandale :
— Tu vois, Paul n'est pas le garçon égoïste que tu croyais peut-être... Il est prêt à faire son devoir malgré les obstacles.... Tout dépend donc de toi !..
— Et son père, à lui ? demanda Vallamand avec un semblant d'espérance, a-t-il changé ?
Mélanie fit signe que non, et répondit, plus bas :
-™ II faudra bien qu'on se passe de son consentement... Le tien nous suffira...
Elle n'avait point l'esprit de révolte de son bon ami. Peut-être aussi pressentait-elle confusément que si Vallamand avait résisté, que s'il résistait encore, c'était qu'une volonté étrangère gouvernait la sienne, et qu'il souf-*frait plus qu'elle encore de cet esclavage.
Cependant, les yeux fixes, immobile, il semblait réfléchir, chercher... Hélas! ne contem-
plait-il pas plutôt, sans espoir, l'abîme ouvert devant eux, où l'impitoyable vengeance des choses allait les pousser d'un dernier geste ?.. Entrevit-il une lueur lointaine ? ou voulut-il, par pitié, laisser à sa fille une illusion qu'il ne partageait pas ? ou bien encore, comme ces vaincus qui n'attendent plus rien de leurs armes et ne se rendent pas, songea-t-il à tenter l'impossible ? Il dit plaintivement, comme s'il implorait un délai pour lui-même :
— On verra voir... On verra ça... Attends que j'y pense un peu... Deux ou trois jours, 'pas?...
Cette fois-ci, ce fut lui qui traversa la rue, pour se mettre dans les tenailles de son bourreau ; et jamais calvaire ne fut plus douloureux à franchir que les cinquante pas qui le séparaient de la maison Boudry. D'autant plus que dans ce court espace, il fut arrêté par Pascal, qui rentrait, et qui se mit à lui parler de la pluie et du beau temps, en bavard qui cause sans demander qu'on l'écoute. Tout à coup, au milieu d'un flot de propos inutiles :
— Vas-tu chez Moustiquet, par hasard ?
Eloi éprouva le besoin de justifier sa visite :
— Justement... J'ai à lui parler... par rapport à la correction de cette maudite route, là en dessous, qu'on nous promet depuis trois ans... Tu comprends, il y a sa haie, et puis la mienne...
Heureusement que Pascal Fempêcha de s'embrouiller, en l'interrompant :
— Encore un de ces gaillards qui feraient bien de mettre une goutte d'huile à la charnière de leur porte-monnaie, celui-là!... Croirais-tu qu'il ne m'a pas encore payé mon bout de pré, le vieux pingre ?... Dis-lui voir un peu de m'amener ses équenettes, hein ?..•
Stupéfait, Eloi demanda :
— II... ne t'a... rien donné?...
— Pas une brique d'acompte!... Et j'ai besoin de mesbloutzes, moi... pour les boire !...
— Mais, l'échéance... est passée ?
— Pardine!... Ce qu'il s'en fiche!... Il sait qu'on est bon garçon... Alors il se dit: « Peut attendre !... »
Là-dessus, Pascal s'éloigna, en laissant Eloi bouche bée au milieu de la route. Comment !
il avait prêté un millier de francs au père Théodore ! « pour compléter la somme », et rien n'était fait ! Ce serait donc à recommencer ? Son peu de courage défaillit : s'il continua d'avancer, ce fut à la manière de ces joujoux qu'on remonte et qui vont jusqu'à ce qu'ils aient dévidé la ficelle autour de leur ressort. La porte de la cuisine était entr'ouverte. Il la poussa en oubliant de frapper, et entra sans s'inquiéter d'Anaïs, dont les petits yeux le transperçaient. Le père Théodore, assis dans un coin, ses lunettes rondes sur le nez, arrangeait une vieille paire de sabots ; car il faisait le cordonnier, à l'occasion, habile comme personne
à tirer parti de ses dix doigts. Eloi lui toucha l'épaule, en disant :
— Ecoutez voir, Boudry, j'ai à vous parier..., moi aussi;..
MoustiqUet se retourna, en soulevant une Seconde ses paupières qui retombèrent après un éclair. Il ôta ses lunettes, posa ses Sabots et ses outils, et se leva, avec la lenteur sereine d'un homme sûr que rien de fâcheux ne saurait l'atteindre ; et il conduisit le visiteur dans sa chambre à coucher, n'ayant pas d'autre pièce pour causer de ses affaires.
L'éclatant soleil de l'été filtrait par l'entr'ouverture des contrevents et perçait les rideaux blancs, éclairant les versets de la Bible accrochés aux murailles. Plus encore qu'à la cuisine, il y en avait là pour toutes les situations, tirés de l'Ancien Testament, des Evangiles, des Epîtres, recommandant la crainte de Dieu, l'amour du prochain, le mépris des richesses, l'amour de la vérité, tous imprégnés de cette sagesse divine qui a fait du Livre des Hébreux le Livre universel : tellement qu'un homme qui aurait appliqué lé demi-quart de ces préceptes dans sa manière de vivre, eût pu servir de modèle à l'espèce entière et fait dire à chacun : « 11 n'y en a pas deux comme lui dans ce bas monde!... » La chambre en prenait un air de chapelle. Les vieux meubles en étaient cotnme sanctifies, sous leurs housses d'indienne à pois dont aucune main ne dénouait jamais les attaches. Quand le père Théodore soulevait ses
paupières, son regard tombait nécessairement sur l'un quelconque de ces versets. Il les savait tous par cœur, et en connaissait bien d'autres. Mais leur sève se changeait en poison dans cette plante mauvaise ; car, comme Fa dit Saint-Mathieu, le méchant ne peut tire* que du mal du mauvais trésor de son cœur.
Il s'assit devant son secrétaire, et demanda d'un ton bourru :
— Eh bien, qu'est-ce qu'il y a encore ?...
Au lieu de s'asseoir aussi, Vallamànd fit
deux fois le tour de la chambre, la gorge serrée ; et il aurait donné sa vie pour faire entrer un souffle de la bonté qui s'étalait aux murs dans l'âme aride de son bourreau! Enfin, il s'arrêta à deux pas de lui, les bras croisés sur la poitrine, et s'écria, d'une Voix contenue où vibraient les restes de son orgueil d'autrefois :
— Ce qu'il y a ?... Vous ne le savefc pas ?... Il y a que votre garçon a séduit ma fille et qu'elle est enceinte de ses œuvres... Voilà ce qu'il y a!i*.
Moustiquet esquissa de la main droite un geste évasifj qui pouvait également exprimer la plus complète indifférence ou le soupçon le plus injurieux. Vallamànd n'essaya pas de l'interpréter et poursuivit, en baissant déjà le ton :
— Ils ont eu tort tous les deux, c'est sûr!... Mais quoi, c'est la jeunesse!... Et puis ils ne demandaient pas mieux que de bien faire... Si on ne les avait pas contrariés, ça se serait
passé autrement... A présent encore, ils ont les mêmes idées... Votre garçon comprend le mal qu'il a fait... C'est un brave garçon!... Il voudrait bien la marier, lui... Il ne demanderait pas mieux... Ça ne dépend plus que de vous... Alors, voulez-vous ?...
Immobile comme un bonhomme en pierre, le père Théodore répondit :
— Non!
L'adverbe, tout sec, trancha comme un couperet. Eloi tâcha de plaider, sans courage :
— Voyons, Boudry !... Pensez un petit peu !... Vous savez bien que ma fille est une honnête fille, quand même !... Elle n'a point de vice, point de ruse, point de malice... Elle aimait trop votre garçon, voilà tout... Est-ce que c'est un si grand crime, puisque ça peut s'arranger ?... Est-ce que ça n'arrive pas tous les jours, ces affaires-là?... Et les parents disent: « A présent que c'est fait, qu'est-ce qu'on peut « contre?... » Et ça n'empêche pas les filles d'è tre après des bonnes mères et des bonnes femmes... Vous y savez bien...
Vallamand attendait, espérant presque des paroles de sévérité, de blâme, de mépris. Elles eussent du moins ouvert la discussion : aussi était-il prêt à subir les plus offensantes, qui lui auraient paru comme une première demiconcession. Mais le père Théodore n'ouvrit pas la bouche. Sa figure resta muette comme ses lèvres, avec ses yeux invisibles sous les paupières abaissées. Peut-être qu'il n'écoutait pas,
et pensait à autre chose : à la moisson prochaine, à une de ses vaches malades aux chalets, ou à quelque affaire de ce genre. Il fallut bien poursuivre :
— Si vous continuez à vous entêter comme ça, qu'est-ce qui va arriver, dites voir ?... Y avez-vous réfléchi ?... Une fille perdue, un enfant sans nom..., la pire misère qui puisse tomber sur une famille !... Et les gens diront: «C'est la faute à Boudry, tout ça..., parce que » son garçon est un honnête garçon, qui ne » demandait qu'à réparer sa faute... » Et ça sera vrai !...
Le silence continua. Seulement, le père Théodore changea de posture : accoudé sur son secrétaire, maintenant, penché en avant, sa barbiche retroussée dans sa main, il ressemblait à un de ces blocs erratiques que les glaciers ont déposés dans les plaines il y a quelques milliers d'années, et qui n'en ont plus bougé. Éloi fléchissait : rien de plus facile que de trouver de bons arguments dans la discussion, quand on est excité par un contradicteur ; mais quand on a devant soi un mur, une borne, et qu'il faut parler tout seul, comme un avocat devant un Tribunal!...
— Vous n'êtes pourtant pas en pierre, Boudry... Vous êtes un homme comme les autres, n'est-ce pas ?... Vous avez un cœur... Vous avez des enfants... Écoutez voir !..« Si une chose pareille était jamais arrivée à une de vos filles ?...
Un froncement de sourcil avertit le malheureux qu'il faisait fausse route,
— ,.. Et puis, vous croyez qu'il y a un Dieu.,, un Dieu qui nous connaît, qui lit dans nos âmes. , . Vous êtes pieux. . Pieux ! . . Tout le monde y sait... On y voit bien, par chez vous !... Tenez, là, sur ce papier, qu'est-ce qu'il y a d'écrit?.,. « Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît!,.. »Etlà, sur celui-ci?.. (( Ne jugez pas, afin de n'être pas jugés... » Et vous savez bien que Notre-Seigneur pardonnait... Vous savez bien!.,. « Que celui qui est sans péché...» C'est aussi dans l'Ecriture, ça!... Vous y savez mieux que moi, Boudry, puisque vous avez des réunions et tout ça... Eh bien, n'est-ce peut-être pas le moment de penser à toute cette charité... qu'il y a dans la Bible... et partout par là contre vos murs... et que le bon Dieu recommande à tout le monde?...
Les lèvres du père Théodore eurent un léger frémissement, comme s'il allait parler. Mais il devait avoir pris la résolution de ne rien dire : il continua de se taire,
— ...Vous voyez où j'ensuis, Boudry: au bord de l'abîme... à deux doigts !.. Eh bien, ne trouvez-vous pas que je suis assez puni du mal que j'ai fait ?. . . Pas encore ?. . . Voyez, les chagrins tombent sur moi dru comme grêle... Personne ne peut savoir ce que je suis malheureux!...
Je sais bien ce que vous me direz : c'est Dieu qui me frappe... Oui, oui, peut-être.,.
Peut-être bien que j'ai mérité tout ça... Mais
ma fille ?... Ce n'est pas pour moi que je suis là, voyez- vous, c'est pour elle... C'est à elle qu'il faut penser, pas à moi... Son sort est dans vos mains, à cette heure... Vous n'avez qu'un mot à dire pour la sauver... Rien qu'un mot!... N'aurez- vous pas un brin de pitié ?... Et vous savez, tout ce que j'ai, tout ce que je peux encore gagner en travaillant, tout ça leur reviendra plus tard... à elle, à son mari, à leurs enfants... Même, si vous voulez je leur y donnerai tout de suite... Et si vous voulez que je parte, je m'en irai, on n'entendra plus jamais parler de moi... Pourvu qu'elle soit sauvée!... Moi, je suis dans vos mains... Je ne me défends pas, je ne me suis jamais défendu... Je ferai tout ce que vous voudrez, voyez- vous !... Mais... dites à votre fils que vous lui permettez de se marier!...
Le père Théodore abaissa la main sur laquelle il s'accoudait, et dit.
— Ça ne se peut pas... Vous savez pourquoi.
Vallamand mit ses deux poings sur ses tempes, comme s'il pensait qu'à force de se serrer la tête il en ferait sortir une bonne raison.
— Et si votre fils passe outre? s'écria- t-il... Oui, s'il vous désobéit, à la fin ?
Le père Théodore jeta sur Eloi un de ces regards qu'il ne prodiguait pas, et répondit :
— C'est à vous d'empêcher ça... Autrement...
Il fit le geste de fermer une porte en tournant la clé. Cette fois, la colère emporta
Vallamand, qui se redressa, menaçant à son tour, oublieux de toute prudence :
— Plus à présent, mon cher ! . . . Non, non, plus à présent!... Vous en avez trop fait, vous aussi, à la longue!... Non?... Voyons, c'est presque comme si vous étiez mon complice!... Allez, allez, finissons-en, dénoncez-moi !... J'irai en prison, c'est en règle... Mais vous aussi !... Oui, vous, vous, espèce d'hypocrite!... Le jeu que vous jouez, — -ah ! ah ! vous savez comment on l'appelle?... Du chantage!... Du chantage, entendez-vous?... C'est dans le code, ça aussi!... Vous m'avez fait chanter, canaille !... Et vous ne pouvez plus rien dire contre moi sans vous mettre dedans du même coup ! Dénoncez-moi :
devant la justice nous serons sur le même banc, vieux gredin !...
Le père Théodore se tourna vers Eloi, sans colère, le regarda bien en face, et dit posément :
— Gomment y prouveri-ez vous ?. . . Voilà. C'est toute la questi-on!...
Et Vallamand sentit une fois de plus qu'il ne pouvait rien contre cette force implacable et cruelle, comme le châtiment.
Mélanie avait attendu, en tâchant d'espérer:
cachée derrière le contrevent — de cette fenêtre même d'où elle avait si souvent guetté le passage de Paul, — elle vit son père traverser la route, l'observa pendant qu'il causait avec Pascal, et quand il fut entré chez les Boudry, l'attendit, sûre que s'il rapportait une bonne nouvelle il ne mettrait pas deux pieds dans un soulier pour venir l'annoncer ! Son cœur se serra en le voyant reparaître sur le seuil, hésiter avec un regard vers l'Herbaget, puis filer à gauche, du côté du village, en rasant les murs.
L'heure du souper passa sans le ramener. La nuit tomba. Un orage, qui s'amassait depuis le milieu du jour, éclata. La pluie ruisselait sur le toit et tombait du chéneau avec un petit bruit agaçant de cascade, — le seul bruit qui régna dans le silence du village, quand les roulements du tonnerre se furent éloignés. La ferme s'endormit, à l'heure accoutumée : Mélanie attacha Fidèle, et reprit son poste d'observatî'
2i4 L'INCENDIE
L'obscurité était complète : plus haut seulement, vis-à-vis de la campagne des Cormoret, le réverbère jetait son rais de lumière jaune sur la route délavée, d'un noir luisant. L'horloge, au loin, sonnait les heures et les demies, d'une voix que la distance affaiblissait, que l'oreille percevait à peine. Vers minuit, des pas résonnèrent: Mélanie reconnut, ou plutôt devina son père qui rentrait enfin, bras dessus bras dessous avec Double-Trou, en zigzaguant. Elle vit les deux hommes s'arrêter sous la pluie, causer encore longtemps, avec des gestes incohérents d'ivrognes, se séparer enfin.
Eloi ouvrit, non sans peine, la porte de la cuisine, son pas sonna sur le bois de l'escalier, où il tituba. Elle l'entendit encore se jeter comme une masse sur son lit. Alors, elle fit le tour de la maison, pour s'assurer que tout était en ordre, et ne s'endormit que vers le matin, après avoir creusé toutes les hypo*thèses...
Le lendemain, Vallamand parut tard, — le dos courbé, la figure congestionnée et sombre, comme il était d'habitude après ses vains efforts pour oublier ses soucis dans l'ivresse. Il tourna dans la maison, donna des ordres en grondant, et comme il rencontrait deux fois de suite Mélanie, dont les yeux le suivaient, lui dit d'un ton irrité :
— Qu'est-ce que tu as à te trouver toujours sous mes pas ?
Sans doute, il espérait éviter ainsi l'expli-
cation, ou du moins en reculer l'échéance. Mais si le jeu du silence — dernier espoir de ceux qui connaissent les désastres qu'un mot peut déchaîner — lui servait encore de refuge, Mélanie ne pouvait plus s'y résigner. Elle voulait savoir. Elle eut la patience de laisser s'écouler cette lente journée, en vaquant comme toujours, aux soins du ménage, avec les malaises qui lui tourmentaient le corps, l'angoisse qui lui travaillait l'esprit. Aux approches du soir seulement* quand elle vit son père prendre une bêche et se rendre au jardin, elle se décida à l'y rejoindre. Il retournait un carreau : le travail l'eut bientôt mis en nage; la sueur couvrait son visage et sa forte poitrine, que laissait voir la chemise entr'ouverte. Quand il comprit que Mélanie le cherchait, il précipita les coups de sa bêche dans la terre grasse, amollie par la pluie de la veille. Elle s'avança vers lui, et, debout de l'autre côté du carreau, demanda simplement :
-— Papa, dis-moi pourquoi c'est impossible ?
Vallamand ne prévoyait pas une question aussi directe, qui remontait aux causes, par delà les faits acquis. Il s'arrêta, s'appuya sur sa bêche, balbutia sans la regarder :
— Ah 1 tu as deviné*.. Eh bien ! oui... Alors, quoi?.*.
Peut-être, dans la lassitude infinie qui le livrait à la destinée, s'étonnait-il qu'il y eût un être issu de lui, un être jeune, dont la sève,
restait intacte, qui voulait savoir, comprendre, lutter...
— Oui, pourquoi ? répéta Mélanie... Puisque veut... puisque..., puisqu'il faut, enfin!... Pourquoi ?.., Voilà ce que je ne peux pas comprendre !
Eloi baissa la tête, en murmurant :
— C'est comme ça!..
— Alors, c'est donc toi qui t'opposes?..
Toi !... Dans l'état où je suis?... Quand je suis perdue ?... Quand bientôt je ne pourrai plus rien cacher!...
Il continuait à se taire, en regardant la terre à ses pieds, — la bonne terre où l'on doit être si bien quand on a fini de souffrir !
— . . . Tu veux donc mon malheur, ma honte ?... Non, non, non !... Je ferai comme lui, c'est lui que j'écouterai..., lui qui est le père du petit que j'ai là !... Tu dis non, il dit oui... Eh bien, ça sera oui!... Et ce n'est pas nous qu'on blâmera, tu peux en être sûr!... Oh! je ne dis pas ça pour te braver !... Mais que veux-tu que je fasse?... Que veux-tu que je devienne ?... C'est toi qui me forces à te désobéir!...
Eloi secoua la tête et fit, doucement :
— Tu ne pourras pas.
Elle se récria, plus violente :
— Par exemple!... Et si je veux ?...
— Tu ne pourras pas vouloir, je te dis.
— Alors, dis-moi pourquoi !...
Vallamand sentait l'impossibilité de se
taire plus longtemps, et celle de répoudre
par un faux-fuyant, et il y avait comme un poids de plusieurs atmosphères qui refoulait son secret dans son cœur. Il passa la main sur son front où ruisselait une sueur qui n'était plus celle du travail, poussa un long soupir qui ne le soulagea pas :
— Je ne peux pas te dire, fit-il, je ne peux pas !...
Le geste, l'accent, l'attitude exprimaient une telle angoisse, que Mélanie tendit les mains vers lui, en s'écriant :
— Pardonne-moi!... Pardonne-moi de te tourmenter ainsi... Mais... je ne peux pas faire autrement, vois-tu !...
Et, abandonnant son ton de révolte et de menace, elle se mit à le supplier, très doucement :
— Eh bien, non, mon pauvre papa, je ne te désobéirai pas... Je ferai ta volonté, comme je l'ai toujours faite... Si tu veux que je sois malheureuse, je le serai... Mais il faut que je sache... Il faut!... Pas pour moi seulement...
Pour les autres... Oui, tu comprends, il faut que je puisse dire à Paul : « Mon père ne veut » pas, décidément, et c'est pour telle ou telle » raison!... » Et ce n'est pas tout... Plus tard, quand... quand l'enfant sera là..., et quand il sera grand et verra qu'il n'est pas comme les autres..., et quand il me demandera pourquoi il n'a point de nom..., pourquoi il n'a point de père..., il faut que je puisse lui dire : « Ce » n'est pas la faute de ton père..., C'était un
» brave homme, va !... Et il n'aurait pas mieux » demandé qu'à faire son devoir I... Et tu » n'as rien à lui reprocher... Mais c'est.», pour » ceci ou pour cela!.*. » Oui, il faut que je puisse tout lui expliquer, au petit, s'il me demande un jour... Tu comprends bien, 'pas?...
Tout cela était si simple, sijuste!... En l'écoutant, Vallamand songeait : « Si je pouvais parler, quel soulagement!.». » Il lui semblait que l'aveu s'échapperait de son cœur gonflé sans coûter un effort, qu'au contraire il le jetterait comme un fardeau dont on est excédé, qui vous tombe des bras rompus. La tenta* tion fut irrésistible. Il commença :
— Tout ça est vrai, ce que tu dis... Eh bien, écoute!.*. Puisque tu veux, je vais t'expliquer... Voilà l'histoire...
Il s'interrompit encore : une fois qu'il aurait parlé, aucune force ne pourrait plus détruire ni ses paroles ni leurs effets inconnus. Sa fille le jugerait. Elle ne le verrait plus sans se dire : « Mon pore est un incendiaire : sa place serait en prison... » Même en lui pardonnant, elle partagerait le poids et la honte de ce secret qu'à cette heure encore il était du moins seul à porter. Elle serait presque une complice. Elle aurait peur de tout, comme lui. Elle n'oserait plus regarder personne en face... Et l'aveu s'arrêta dans sa gorge. Il dit seulement.
— Le père Théodore sait une chose... sur nous..., une chose, vois-tu, que je ne peux pas
L1XCEXDIB Mt
t'expliquer ! . . . Nous sommes dans ses mains . . . , dans ses serres... Tu rois qu'il me fait faire tout ce qu'il veut* depuis un temps... Et il faut bien... Parce que, si je ne faisais pas tout ce qu'il veut, il parlerait... Et alors..., alors, on serait perdu!..»
Tout s'éclairait : les affaires brassées en* semble, les entretiens mystérieux, le pré, le foin, la vache, le refus, la visite de la veille, les stations à la pinte. Derrière tous leurs malheurs se dressait la silhouette du vieil homme inflexible, qui jouait avec eux comme avec des pantins. Mais la lueur restait incomplète, comme un rayon qui ne descend pas jusqu'au fond d'un abîme.
— M. Boudry sait une chose..., répéta Mélanie en réfléchissant..., une chose sur nous..., et c'est pour ça... Sur Maurice, alors?...
Eloi fit signe que non.
— Pas sur Maurice ?...
Il voyait poindre les questions inévitables, pressantes, qui serreraient la vérité, peu à peu, comme dans ce jeu d'enfants où l'on cherche un objet caché.
— Alors, quoi ? reprit-elle... Il sait quelque chose..., sur toi?... Et puis après?... Qu'est-ce que ça peut faire ?... Tu n'a jamais rien fait de mal, toi !...
Il y avait dans ce cri une confiance intacte et fière qui fut plus cruelle au malheureux que la plus cruelle injure. Il ouvrit la bouche pour la démentir, et de nouveau, son courage fié-
chit. Il leva sur sa fille ses yeux où s'amassait l'angoisse, la regarda un moment avec une expression d'indicible désespoir, et supplia :
— Ne me demande plus rien !...
Et comme elle le regardait, sans plus rien dire, avec stupéfaction, avec énouvante, il s'enfuit, en jetant sa bêche.
On ne sait jamais comment les nouvelles se propagent; mais ce qui est certain, c'est que rien ne peut rester caché. D'ailleurs, il y a des choses qui se devinent : Mélanie avait une figure si tirée, un teint si plombé, l'air si triste ! Ses malaises n'échappaient pas à la servante, qui savait depuis longtemps à quoi s'en tenir; sa taille même commença bientôt à se déformer :
en sorte que peu à peu, son malheur fut connu de tous. Il n'y eut aucune hésitation, dans le village, sur le nom du séducteur. Et l'on apprit encore, par cette voix anonyme de la rumeur publique d'où sortent pêle-mêle les mensonges avec la vérité, que les deux familles se trouvaient d'accord pour empêcher le mariage, malgré l'accident. Comme on croyait Eloi et le père Théodore réconciliés depuis l'incendie, c'était une histoire à n'y rien comprendre, une véritable énigme que la sagacité campagnarde se morfondait à résoudre. Les suppositions et les potins allaient leur train, chacun racontant ce qu'il savait ou ce qu'il ne savait pas ; et les plus malins n'y voyaient goutte. Entre femmes,
on épluchait l'affaire avec des sous-entendus mystérieux, en promenant le long du village les renseignements qu'on avait pu recueillir : Anaïs disait à ses clients — jamais elle n'en avait eu autant! — que son frère n'était pas le premier : à l'en croire, la servante de l'Herbaget en avait vu de grises ; les amoureux se rencontraient toutes les nuits vers le pont de la Lumelle, et Mélanie, avec ses airs de chattemite, était la pire des dévergondées. Les hommes, moins sévères, jugeaient cela bien triste, simplement :
— Surtout pour ce pauvre Vallamand !•«,
M. Bliisch, qui avait toujours eu pour Mélanie une prédilection marquée, répétait en s'affligeant:
— Une fille si sage!... Une fille que je n'ai jamais eu besoin de punir, pendant ses années d'école!... Une fille qui n'était ni mai élevée, ni garçonnière... C'est la dernière dont on aurait attendu ça!...
On lui répondait que ce sont souvent les plus sages qui font les plus grosses folies; et il en avait assez vu par le monde pour savoir qu'il en est ainsi.
La morale paysanne a de l'indulgence pour ces péchés-là, du moins quand les coupables s'empressent de rentrer dans l'ordre : on en sourit plus encore qu'on ne les blâme ; si le baptême suit de trop près la noce, les malins l'accompagnent de quelques quolibets t les
L'INCENDIE 22a
bienveillants font mine de ne pas s'en apercevoir. Mais quand les coupables oublient ce qu'ils doivent au petit être que leur caprice appelle à vivre, quand les parents rechignent et s'obstinent sans rien écouter, quand l'accident se change en scandale, alors les gens clabaudent, s'informent, veulent tout savoir, amplifient, jugent à tort et à travers ; et qui pourrait s'en étonner ?
Lorsque le bruit de cet événement parvint aux oreilles de M. Schwendi, il en fut aussi affligé que M. Blùsch : ayant connu le père et le grand-père d'Eloi, il était attaché aux Vallamand qui depuis trois générations tenaient sa ferme ; il s'intéressait surtout à cette jolie Mélanie, qu'il avait vu grandir, avec son teint de demoiselle et ses cheveux couleur de seigle ; il lui souhaitait pour mari un brave garçon, qui reprendrait la ferme ou seconderait la vieillesse d'Eloi, et comptait bien lui faire un beau cadeau de noces. Ce fut sa quatrième fille qui lui raconta l'histoire, avec des gestes effarouchés de vieille fille pudibonde. Il la savait malveillante, pimbêche, et, comme il arrive souvent à celles qui n'ont pas connu l'amour, encline à voir le mal partout, capable en plus de broder d'énormes enjolivures sur des canevas ténus. Elle mettait à son récit une telle âpreté, qu'il finit par l'interrompre en disant :
~- ■ Je suis sûr que tu exagères.
Et il s'en alla aux renseignements, clopin.
clopant, appuyé sur ses deux cannes.
Les versions différaient, selon que les gens tenaient à ménager les Boudry ou les Vallamand, ou nourrissaient d'antiques rancunes contre les uns ou les autres, ou même selon leurs caractères, plus ou moins indulgents, sévères au faciles. Pour les uns, toute la faute incombait à la jeune fille : une coureuse, une effrontée, une hypocrite ! Pour d'autres, Paul Boudry n'était qu'un mauvais sujet capable de tout et du pire, qui n'avait pas fini de faire parler de lui. M. Schwendi les écoutait avec un peu d'impatience : on n'arrive pas à son âge sans savoir que la jeunesse est la jeunesse, et que ce ne sont pas à l'ordinaire les filles qui courent après les garçons :
— Ce que je ne comprends pas, c'est que cette affaire ne finisse pas comme les autres, disait-il : par un bon mariage, qui remettrait les choses au point !... Pourquoi diable est-ce que cela ne se passe pas ainsi ?
Il fixait ses yeux candides et francs sur les bonnes gens, qui hochaient la tète en prenant des airs graves :
— Est-ce qu'on y peut savoir, M. Schwendi ?
La plupart s'en tenaient là, par crainte des
désagréments qu'on s'attire quand on en dit trop. Quelques-uns, moins prudents, hasardaient à demi-mots une des hypothèses qui couraient sous le manteau. La mère Sollard, incapable détenir sa langue, dit:
— Ça doit être par rapport à la religion.
Ces mômiers, voyez-vous, on ne sait jamais de quel bois ils se chauffent !
Et elle se mit à raconter le détail des réunions qu'elle observait de sa fenêtre, chez les Boudry, le dimanche matin.
Vinzel fut le plus explicite, en commençant:
— Peut-être que ce barbouillon de Moustiquet sait des choses...
— Quoi donc ?
Le député ne parlait guère que par réticences, dès qu'il se sentait sur un terrain dangereux.
— Des choses sur les affaires, quoi!... Eh bien, oui, sur les affaires de Vallamand...
M. Schwendi se récria, fort alarmé :
— Qu'est-ce que vous me dites là ?... Les affaires de Vallamand vont sur des roulettes... Il paye ses fermages rie rac. Il ne se plaint jamais. La ferme est d'un bon rapport, et a toujours bien marché, depuis qu'elle est dans sa famille.
Vinzel s'empressa de battre en retraite, en bon politique.
— Oh î ce que j'en dis, c'est pour dire, M. Schwendi, sauf votre respect... Parce que quant à savoir, voyez-vous, je ne sais rien...
M. Blùsch, lui, souffrait de son ignorance, et s'en plaignait :
— On croit connaître un village, on a appris l'alphabet à tous ses habitants, on les a vus grandir, ils vous ont souvent demandé de petits conseils... Eh bien, on ne sait rien d'eux,
leur âme reste un livre fermé, on ne peut pas percer leurs mystères...
M. Schwendi entra même à la boulangerie, où Gertrude tricotait, en attendant les clients.
Elle était en pleine beauté, épanouie dans son bonheur comme une fleur danp le soleil, avec pourtant un tout petit commencement d'inquiétude : le bébé qui tardait à venir. Elle ne savait rien de particulier, mais prenait bravement le parti de son amie, urçe flamme généreuse dans ses beaux yeux noirs :
— Ils sont là tous à lui jeter la pierre, s'écriatrelle en posant son tricotage; eh bien, c'est des lâches !... J'irai la soigner, moi, quand le moment sera là!... Je sais bien qu'elle n'est pas une mauvaise fille, allez, M. Schwendi, malgré les histoires de cette peste d'Anaïs !... On l'a tourmentée à cause de son Paul... Alors, elle s'est dit : « Ma foi tant pis!... » Et celles qui lui jettent la pierre en auraient peut-être bien fait autant !...
— A la bonne heure, Madame Vaulruz ! Vous n'abandonnez pas vos amis dans la détresse et vous avez du courage !
Gertrude tapa des poings sur le comptoir, eut un beau sourire de confiance qui montra ses dents solides et saines, et conclut :
— Non, je ne l'abandonnerai pas!... On est allées au catéchisme ensemble, c'était la plus gentille de toutes... Les gens diront ce qu'ils voudront... Tant pis!...
«^ Vous direz de ma part à votre mari qu'ij
a une brave petite femme ! fit M. Sçhwendi en s'en allant.
Bien qu'il fût fatigué de sa course, à cause de sa jambe faible, il était si préoccupé de ce qu'il venait d'entendre, qu'il dépassa la grille de sa campagne. Au moment où il s'aperçut de sa distraction, il se trouvait devant la maison du père Biolle, qui était justement assis devant sa porte, dans un pâle rayon de soleil, bien au chaud dans son brostou de laine brune. M- Sçhwendi vint familièrement s'asseoir à côté de lui, comme il faisait quelquefois : car il prisait la compagnie de ce vieux sage. Et il engagea sans préambules la conversation sur le sujet qu'il avait à cœur. Le père Biolle écoutait, en mâchonnant un bout de grandson éteint entre ses gencives, qui n'avaient plus de dents :
— Démon temps, fit-il, du ton sentencieux qu'il prenait pour parler du passé, quand un garçon avait comme ça pris les devants, il faisait ce qu'on doit faire... Sans quoi, tout le village l'aurait montré du doigt !...
— Oui, approuva M. Sçhwendi» c'est bien ainsi que ça se passait autrefois !...
— Ils disent qu'il y a du progrès, poursuivit l'ancien juge... Des foutaises!... Moi, je dis que le monde devient toujours plus mauvais!... Que voulez- vous qu'on y fasse?... Ils croient qu'on peut tout corriger avec des lois, par là-bas à Lausanne et à Berne... Ah| bernique!,.. On y voit bien quand il arrive quelque chose I.,,
Il cpntinuait ainsi» sans plus penser à la ques-
tion, mêlant les radotages et les choses sensées. Et pendant qu'il parlait, Paul apparut, revenant du Coin d'en-haut, les mains dans les poches de son brostou. En passant devant le Guillaume Tell, il s'arrêta un instant pour sourire à la sommelière : une Allemande dontla figure ronde, rose et blonde s'encadrait dans une des fenêtres du rez-de-chaussée ; puis il continua son chemin, de son pas tranquille, sans se douter de ce qui le menaçait: M. Schwendi s'était dépêché de serrer la main au père Biolle, ennuyé d'être interrompu au beau milieu de ses discours ; debout au bord de la route, il regarda le jeune homme s'approcher, et l'appela en soulevant une de ses cannes :
— Hé ! mon garçon, viens un peu par ici!...
J'ai deux mots à te dire....
Paul devina tout de suite de quoi il s'agissait, et voulut alléguer que son père l'attendait à la maison. Mais M. Schwendi n'était pas de ceux qui s'en laissent conter: il retrouva pour la circonstance son ton de colonel, celui qu'il prenait dans sa jeunesse, en commandant à ses troupes :
— Pas de mauvais prétexte, mon gaillard!..
Allons, allons, par file à droite, en avant, marche !...
Et il l'emmena, l'oreille basse, comme un gamin pincé à la maraude par le garde champêtre.
De toute cette affaire, qu'il aimait à croire terminée, Paul n'éprouvait plus guère qu'un peu d'ennui, quand par hasard il y songeait encore. Il en avait d'abord été fort ému : d'autant plus
qu'il avait un goût très sincère pour Mélanie. Mais qu'y pouvait-il, si cela ne s'arrangeait pas mieux ? Ayant eu de bonnes intentions, il dégageait allègrement sa responsabilité. Et puis, il était de ces hommes qui ne pensent jamais qu'à ce qu'ils ont immédiatement sous les yeux : quand les rendez-vous cessèrent, il oublia sa bonne amie. S'il l'apercevait par hasard, il sentait un petit serrement d'estomac, étouffait un petit cri de sa conscience, et dix minutes après, n'y pensait plus. Tout le monde connaît le proverbe qui dit: « Loin des yeux, loin du cœur. » Ce proverbe a été inventé pour les gens comme Paul Boudry, si vite oublieux du mal qu'ils ont fait.
M. Schwendi l'introduisit sur sa terrasse, aux allées sablées de fin gravier; et il l'emmena dans un bosquet de lauriers, à l'abri des regards plongeants de ses filles, qui passaient une bonne partie de leur temps à guetter les allants et venants : fixés dans le mur, à côté de leurs fenêtres, de petits miroirs qu'on nomme des « espions » les renseignaient sur les passants ; et elles accouraient sitôt averties.
Ayant fait asseoir Paul sur un banc déjà couvert de feuilles mortes, M. Schwendi s'assit à côté, ses deux cannes entre les jambes ; et il commença, de son ton de colonel :
— Eh bien, mon garçon, voyons ?...
Paul avait pris une pose défensive qui rappelait celle de son père : la taille raide, les deux mains vissées à ses rotules, pas méfiant si
Ton veut, parce qu'il savait à quel brave homme il avait affaire, mais sur ses gardes. Il avança le menton, le remit en place, et ne dit rien.
— Eh bien, voyons I répéta M. Schwendi î, qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce que tu vas me dire ?
Paul balança son buste, en se caressant les genoux, et répondit machinalement, comme si Ton était là pour causer de la pluie et du beau temps :
- — Rien que de bon, Monsienr Schwendi 1
Le colonel eut un mouvement d'impatience :
« — Voyons, ne fais pas semblant de ne pas comprendre !...Tu sais bien de quoi je te parle sapristi!... Heinî... Onraconte des choses, par le village..., des choses!... Voyons, est-ce que c'est vrai, oui ou non !....
Paul plia les épaules, baissa le nez et soupira :
— Je crois bien qu'oui, Monsieur Schwendi.
Dans quelque posture embarrassée qu'il se soit
mis par ses fredaines, un jeune homme les avoue avec une certaine complaisance, quand il n'y a plu» moyen de les nier.
— Ah ! c'est vrai !... Ah ! sapristi!... Ehbien, dis-moi, qu'est-ce qu'on fait dans un cas pareil?... quand on a de l'honneur, et le sentiment du devoir ?... Voyons !... Tu n'es pas le premier, qui devance ainsi la noce, tu ne seras pas le dernier... Il vaudrait toujours mieux attendre le mariage, c'est clair 1...
La morale..., la religion..., Hufri!... Mais<<. mais... on n'est pas de bois, à ton âge!... Et quand on peut réparer, après tout..-, il n'y a que demi-mal, sapristi !... Tù peux réparer, toi, heureusement.. . Qu'est-ce qui t'en em»
pêche, voyons ?.;.* Paul serra les jambes et répondit:
— Je ne sais pas.
— Comment, tu ne sais pas ?.<♦ Est-ce une ré-* ponse, ça ?... Qui est-ce qui peut savoir, alors?..* Voyons, explique-toi, que diable !..*
Paul abandonna son genou droit, et se mit à tirer les poils de sa moustache, d'un air perplexe :
— • Non, je ne sais pas!... Parole!*.. Aussi vrai que cette canne est une canne !... Ça n'est pas moi qui dis non, M. Schwendi... Ah! non, ça n'est pas moi!... Non... non... Moi, au contraire, j'ai ditouitoutde suite... Môme que je ne demandais pas mieux, si vous voulez satoir..* On se serait marié, on aurait pris une ferme à la Côte... Moi, ça m'allait !...Maisily a en mon père... Ah! Voilà! c'est mon père qui a corn-* mencé par dire que non... Et puis après il y a eu le sien, qui n'a pas voulu... Et puis elle aussi, Mélanie... Ils se sont tous mis à dire non, non, non.». Qu'est-ce que je pouvais faire, moi ?. . .
Embarrassé à son tour, M. Schwendi dessin nait du bout d'une de ses cannes des arabesques dans son gravier.
— C'est justement cela que je ne peux pas
m'expliquer ! dit-il... Voyons! suis mon raisonnement... Quand il arrive un de ces... accidents..., on comprend que les familles ne soient pas trop contentes... Ah fichtre !... Les parents avaient leurs idées pour établir leurs enfants... Ils voulaient ceci ou cela : un pré dans leur voisinage, un bout de vigne quelque part, un peu d'argent, qu'est-ce qu'on sait!... Ils ont de l'expérience, eux:, ils connaissent la vie, ils savent ce qui convient... Et patatras, voilà' tous ces beaux projets bousculés... Les enfants n'en font qu'à leur tête, ne pensent qu'à ce qui leur va... Ils prennent les devants, et ils vous disent : « Ce qui est fait, est fait, vous n'avez plus qu'à » tirer la révérence !... » Alors, les parents se rebiffent, c'est tout naturel... J'en ferais autant, moi qui te parle, si...
Il se mordit les lèvres, en s'apercevant àtemps qu'il allait offenser ses filles par une supposition d'ailleurs tellement invraisemblable, que Paulet, bien qu'il ne fût pas sur des roses, ne put s'empêcher d'en sourire. M. Schwendi était trop préoccupé pour remarquer ce signe irrespectueux. Il cessa de dessiner sur le gravier, se tourna de trois quarts vers le jeune homme, et reprit :
— .... Mais les intéressés?... Oui, les intéressés !... C'est à eux d'expliquer à leurs familles respectives qu'au-dessus des petites combinaisons de dot et de fortune..., et qu'au-dessus de toutes les autres convenances. . . , qu'au-dessus de tout, enfin, il y a le devoir... Le devoir qu'ils
ontcontractérunenversrautre...étourdiment!... Et surtout celui qu'ils ont... envers l'enfant, sapristi!... Voyons, est-ce assez clair, tout cela?... Qu'est-ce qu'il te faudrait de plus?...
Paul étendit les mains en écartant les doigts, et fit:
— Oh moi!... d'accord!...
— Ne crois pas que tu vas te tirer les pattes avec des paroles !... 11 ne suffit pas de vouloir: il faut agir!... Voyons !... Tu sais bien que tu ne peux pas abandonner une pauvre fille que tu as perdue, n'est-ce pas?... Et une fille qui est une brave fille..., une fille qui t'aimait trop, voilà tout!... Vas-tu le lui reprocher, par hasard?... Et tu ne peux pas non plus abandonner un enfant qui est de toi..., le laisser courir par le monde sans nom, sans père, sans rien !... C'est impossible, cela!...
Paul répéta, sans un geste :
— Oh! moi!...
Et, après un silence :
— Je vous y ai déjà dit, Monsieur Schwendi, ça n'est pas moi qui recule... Et jamais je n'aurais reculé!... Quand ça n'aurait été que pour montrer à mon père qu'on est capable de vouloir ce qu'on veut, nom de nom !... Mais puisque Mélanie ne veut rien écouter?... Puisqu'elle dit comme son père, non, non et non!... Alors, tant pis pour elle, je m'en lave les mains, à la fin !...
— Elles n'en seront pas plus propres, mon garçon!... Quand le vin est tiré, il faut le
boire.*. Tu oublies toujours le petit innocent sur qui tout retombera, à la fin !.., Paul allongea le cou, et dit :
— Ah! ma foi!..* ça n'est pas ma faute!...
— Bien sûr que non ; c'est la sienne ! ricana M. Schwendi.
Et, s'astreignant à reprendre un ton conciliant et raisonneur :
— Tout cela, vois-tu* ne peut être que de l'orgueil mal placé... Je connais mon Vallamand, moi!... Fier comme un Artaban!... Eh bien, nous allons voir ça, nous allons voir!... J'irai lui dire deux mots à l'oreille!... A lui d'abord, à ton père ensuite... Hein?...
— Pour M. Vallamand, Monsieur Schwendi, je ne dis pas... Mais pour quant à mon père sauf votre respect, vous ne le connaissez pas... Une fois qu'il a une idée, voyez-vous, on aurait plus vite fait de déblayer la Dôle que dé la lui tirer de la tète...
— On verra ça, conclut M. Schwendi, en se levant.
Paul comprit que la séance était terminée, et se dépêcha de filer, en abrégeant les compliments. Dans son for intérieur, il aurait préféré que l'affaire s'arrêtât là : Mélanie finirait par l'oublier, si ce n'était déjà fait, puisqu'il ne pensait plus à elle ; quant à l'enfant il se débrouillerait quand même, parce qu'on se débrouille toujours. Mais, d'autre part, sa légèreté naturelle l'inclinait au bien comme au mal, et l'idée de faire pièce à son père, avec un ap-
pui aussi solide que celui de M. Schwendi, le remplissait d'aise :
« D'ailleurs, on verra bien! » conclut-il.
Et il fît la remarque que Marguerite Vinzel, qui venait à passer, avait les cheveux de la même couleur que Mélanie, un peu plus foncés seulement, comme si lé seigle était plus mûr...
M. Schwendi n'aimait pas à différer l'exécution de ses desseins. Mais sa quatrième fille avait aperçu dans son « espion » l'image de Paul Boudry, au moment où il ouvrait la grille. Elle accourut aussitôt, émoustillée par la curiosité, plus questionneuse qu'un point d'interrogation, puis vexée et rageuse quand elle comprit que son père ne lui ferait aucune confidence. Par crainte de l'exciter davantage en sortant sans dire où il allait, il rentra, non sans grogner contre l'indiscrétion des femmes qui veulent toujours se mêler de ce qui ne les regarde pas: ce ne fut donc que le lendemain qu'il se rendit à l'Herbaget, dans la matinée.
Mélanie lui ouvrit la porte. Il vit tout de suite combien elle était changée. Elle restait devant lui, surprise de cette visite, honteuse de sa taille et de sa mine, et le supposant renseigné, comme tout le monde. M. Schwendi joua celui qui ne sait rien:
— Eh bien, petite, comment va ? fit-il avec bonhomie... Un peu pâlote, on dirait... Il faut
L'INCENDIEf 237
prendre des fortifiants... J'ai reçu un petit tonneau de malaga la semaine dernière; je t'en enverrai deux bouteilles, pour te rendre tes couleurs.
Et, sans attendre les remerciements :
— Ton père est là?...
— Il travaille au jardin, je crois... Mais entrez donc, Monsieur, je vais le chercher.
— Non, non, ne le dérange pas : je saurai bien l'y rejoindre.
11$ suivirent le corridor qui coupait la maison de la rue au jardin. Eloi arrachait les tuteurs d'un carré de haricots, dont les tiges desséchées et les feuilles jaunies s'amoncelaient sur le sol. Il se retourna avec un mouvement nerveux, en voyant approcher son propriétaire qui s'arrêta en le saluant :
— Bonjour, Vallamand, comment va?
— ■ Pas trop mal, M. Schwendi, je vous remercie. Et vous-même ?
Il ajouta, en montrant ses mains terreuses :
— Je n'ose pas vous la tendre.
— Ça ne fait rien, dit M. Schwendi. Je voudrais causer un moment avec vous. Mais vous travaillez, je vous dérange ?
Eloi s'approcha, en secouant son grand corps:
— Que non... Voulez-vous venir au bureau ?
— Allons plutôt sous les sapins, si vous voulez. Il faut profiter des derniers beaux jours, puisqu'on a tout l'hiver pour rester dans les chambres.
Ils longèrent la maison, garnie d'une treille qui ne mûrissait jamais, jusqu'au bosquet, tandis que Mélanie rentraitàla cuisine. M. Schwendi remarqua la démarche fatiguée, les yeux enfoncés et inquiets, le visage vieilli de son fermier.
— Voilà du temps qu'on se connaît tous les deux, hein, Vallamand ? dit-il en s'asseyant sur un banc de bois qui branlait sur ses pieds vermoulus... Ça ne nous rajeunit pas... Hé!
hé! savez-vous que je suis le dernier de ma génération, par ici ?... avec le père Biolle, qui a quelques années de plus que moi, heureusement!... Aussi, quand on a mon âge... et qu'on en a vu de toutes les couleurs..., on peut se permettre de donner des conseils aux cadets, même quand ils ne vous en demandent pas...
C'est justement pour vous donner un conseil que je suis venu, Vallamand!...
L'excellent homme sentait qu'il allait poser le doigt sur un point douloureux, et ne savait comment s'y prendre pour toucher la blessure sans l'aviver. Il toussotta un instant, la main sur sa bouche, et reprit :
— Il faut vous faire une raison, mon brave !
J'admets que vous ayez eu d'autres idées... Mais à présent!... On est bien obligé de se plier aux circonstances, quelquefois... A quoi sert de s'obstiner, quand elles sont les plus fortes ?... Et puis, après tout, le jeune homme est très bien... Il est solide, bon garçon, pas mômier comme son père.... Voyons, ne vous entêtez pas !...
Eloi ne prévoyait pas cette nouvelle attaque : jamais M. Schwendi n'était intervenu dans ses affaires de famille. Est-ce que tout le village allait donc s'en mêler, maintenant, et défiler chez lui pour le chapitrer? Ses sourcils se plissèrent, sa figure se durcit, avec une expression maussade et revêche qui n'échappa pas à son interlocuteur.
— Ne prenez pas cela en mauvaise part, Vallamand, je vous en prie!... Vous savez que je ne voudrais pas être indiscret... Mais que voulez-vous ? J'ai une vieille affection pour vous, et pour votre fille, moi!...
Il y avait tant de simplicité, tant de franchise dans l'accent du vieillard, dont la voix prit même un léger tremblement, qu'Eloi se radoucit aussitôt ; il répondit :
— Je ne vous en veux pas, M. Schwendi...
Oh! que non!... Je sais que ce que vous me dites là, c'est dans notre intérêt... J'y sais bien... Et c'est vrai que ça vaudrait mieux, si... ça se pouvait... Seulement, vous savez, M. Schwendi... Il y a comme ça des choses qui se peuvent, et puis il y en a qui ne se peuvent pas...
— Je ne vois pas pour quelles raisons ce mariage rentrerait dans la catégorie des choses qui ne se peuvent pas, répliqua M. Schwendi, avec un petit rire bienveillant. Et je puis vous dire que personne ne peut comprendre pourquoi il serait impossible...
Vis-à-vis d'un étranger, Eloi se sentait plus fort que contre sa fille: il retrouvait d'instinct
ses petites ruses habituelles, ses cachotteries, ses roublardises, tous les moyens qu'on emploie couramment dans les affaires, quand on défend ses intérêts contre les entreprises du prochain. Il cligna de l'œil d'un air entendu, et dit :
— Les gens parlent toujours des choses qu'ils ne connaissent pas...
Comme à cette parole équivoque M. Schwendi prenait un air d'interrogation, il ajouta, avec une mine encore plus mystérieuse :
— Mais on sait ce qu'on sait... Voilà !...
— Voulez-vous insinuer qu'il y aurait quelque chose à dire contre l'honorabilité des Boudry ?... du père ou du fils ?...
Eloi n'avait pas prévu que ses sous-entendus prendraient un pareil sens ; effrayé, il protesta avec la plus grande vivacité :
— Oh ! que non !... Non, non, je n'ai pas dit ça, M. Schwendi, je n'ai pas dit ça !... Il ne faut pas me faire dire ce que je n'ai pas dit, sauf votre respect !... Le père Théodore, oh ! oh !... c'est... la crème des honnêtes gens, on peut dire !... Et son fils..., un bon garçon. Il n'y a rien contre eux, M. Schwendi, rien, pas ca . . • .
Il fit craquer son ongle contre ses dents, tiré de sa réserve par la terreur d'avoir offensé l'ennemi qui voyait tout, entendait tout, savait tout.
— Alors, s'écria M. Schwendi, je n'y suis plus !... Non, je ne vois pas d'où peut venir
votre opposition... De la part de Boudry, je comprends encore, à la rigueur... Un jeune homme, dam! on a pour lui des ambitions...
Et puis, enfin, ce n'est pas tout à fait la même chose... Mais vous !... que voulez-vous que devienne votre fille, à présent?... qui voulezvous qui l'épouse ?... Vous ètes-vous demandé cela ?... Avez-vous une idée pour son avenir?... Voyons !...
Vallamand resta muet : la crainte de lâcher une nouvelle imprudence le paralysait.
— ... Et c'est vous qui empêchez tout !...
Oui, c'est vous !... Le jeune Boudry était prêt à passer outre à l'opposition de son père; il me Ta dit... Ah ! certes, je n'approuve pas la désobéissance des fils, ah ! non !... Je suis de la vieille école, moi, j'ai le respect de l'autorité paternelle... Et chez moi... Hum !... Mais dans un cas pareil, ce n'est pas à vous à soutenir le père, que diable !... Et puis, les choses ne seraient pas allées jusque-là: on aurait finipar s'entendre... On s'arrange toujours, à la fin... Et encore à présent, si vous vouliez... Oui, oui, j'en suis sûr, on s'arrangerait encore, si vous ne vous obstiniez pas comme un vrai mulet...
Voyons !...
Vallamand se taisait toujours, la tête basse, les mains pendantes entre ses genoux.
— .... Vous ne savez comment on vous juge, sans doute !... Vous ne savez pas qu'on est unanime à vous blâmer... Oui, unanime !... Il n'y a pas un chat qui vous soutienne, mon
cher... Personne même ne vous comprend...
On n'explique votre attitude que par un orgueil démesuré..., absurde !... Et l'orgueil va devant la ruine: c'est un plus sage que nous qui Ta dit... Il suffisait de regarder le malheureux écrasé , sur son banc, pour voir que cette explication n'était pas la bonne. Mais M. Schwendi n'en trouvait aucune autre ; pour marquer à quel point il blâmait un orgueil aussi mal compris, il se résuma en disant, avec une moue de mépris :
— L'orgueil, si vous voulez que je vous dise, c'est de la bêtise!...
Vallamand murmura :
— Oh ! ça n'est pas de l'orgueil, allez, M. Schwendi !...
— Alors, qu'est-ce que c'est, voyons ? Qu'estce que ça peut-être ?... Qu'est-ce que vous voulez qu'on croie, enfin? Voyons!... Si Boudry changeait d'avis, s'il donnait son consentement, est-ce que vous continueriez à vous obstiner, vous ?... Peut-être bien que vous en seriez encore capable !...
Eloi chercha pendant une bonne minute un moyen d'éluder la question :
— Le père Théodore ne changera pas d'avis, répondit-il enfin.
Cette prudente réponse fit surgir un nouveau danger.
— C'est une question ! s'écria M. Schwendi... Et il proposa, en frappant sur les genoux de
son fermier :
— Si j'allais lui parler, moi ?...
Eloi se raidit, comme un homme au bord d'un précipice qui sentirait l'approche d'une main prête à Fy pousser :
— Non, non, Monsieur Schwendi, ne faites pas ça, je vous en supplie, ne faites pas ça !... Il croirait que c'est ïnoi qui vous envoie... Et alors..., il pourrait... Ah ! non, ne faites pas ça !...
Très agité, il s'embrouillait dans ses paroles :
— Il n'y a rien à faire, je vous dis..., rien du tout!... Non, non, croyez-moi... C'est une histoire où il vaut mieux ne pas se mêler... Vous ne le connaissez pas, le père Théodore!... Vous ne savez pas de quoi il est capable... Promettez-moi de ne rien lui dire, Monsieur 8chwendi, je vous en supplie!...
— Je ne comprends pas, fit M. Schwendi, étonné d'une pareille agitation... Mais si vous ne voulez pas que je lui parle, soit... Je n'y puis plus rien, moi !...
Et il s'en alla, un peu plus troublé par cette autre forme du mystère.
Courtépin venait encore quelquefois rôder par le Coin d'en bas, sans se douter de ce qui se passait à l'Herbaget : il faut du temps pour qu'une nouvelle franchisse les trois kilomètres qui séparent Luville de Ravinel ; malgré la proximité, les deux villages ne voisinent guère, et l'on ne raconte pas volontiers à ceux du dehors les histoires de la commune, où l'on lave son linge en famille. Pourtant, un secret pressentiment l'avertissait qu'il y avait quelque chose : pourquoi ne voyait-on plus Mélanie à la fontaine, où seule la servante se bleuissait les bras ? Pourquoi, aux heures accoutumées, n'allait-elle plus aux emplettes ? Pourquoi la ferme prenait-elle cet aspect triste qu'ont parfois les maisons où la douleur est entrée ? A plus d'une reprise, le brave garçon tâcha d'aborder Eloi, dans l'idée de lui tirer les vers du nez. Mais il n'était guère habile à ce jeu-là : Vallamand se laissait emmener à la pinte, et s'accoudait devant son verre, muet comme une carpe, les yeux perdus dans la fumée, sans qu'il fût possible d'en obtenir quatre paroles.
En vain, excité par son inquiétude, Courtépin devenait-il pressant, au risque de se découvrir :
— Et votre fille, M. Vallamand ? Il me sem bJe qu'il y a longtemps qu'on ne la voit plus parla! Elle n'est pas malade, j'espère?
Au lieu de répondre, Eloi vidait son verre, en regardant d'un autre côté.
Or, un jour que Courtépin montait sa garde aux abords de l'Herbaget, Garspach, qui sortait de la boulangerie sa drôle de tête enfarinée, vint se camper en face de lui :
— Fous ne sa fez pas la noufelle, Courtépin /... Le petite, hé! hé!... le fille à Fallamand.... cette cholie fille.... elle fa avoir un bûbeli
— Qu'est-ce que vous dites ? balbutia Courtépin.
Le mitron paraissait enchanté, et ses petits yeux pétillaient de malice :
— Un bùbeliy répéta-t-il en ricanant... une bouèbe..., Vœufre du foisinl...
Il loucha du côté de la maison des Boudry ; comme s'il craignait que Courtépin, frappé de stupeur, ne comprît pas son charabia, il fît de ses deux mains, sur son ventre, un geste explicatif. Courtépin s'écria:
— Menteur !...
Le sang affluait à ses tempes : il ferma le poing en fonçant sur le mitron, qui eut juste le temps d'éviter le coup, et s'enfuit en ricanant dans la boulangerie.
Courtépin resta planté au milieu de la rue, avec tous les serpents de la ialousie Qui lui
sifflaient dans le cœur. Il se trouvait alors sous le catalpa des Schwendi, dont les branches se dépouillaient. L' Herbage t lui apparaissait à gauche, en retrait. Il n'en voyait qu'une partie : la moitié du tilleul, la porte de la remise, la chute lente du toit, du côté des sapins. Dans la lumière tamisée par de légers nuages, sous le joli ciel pâle, les pentes noires du Jura s'enlevaient en vigueur. Ce paysage automnal faisait un cadre un peu mélancolique, mais tranquille et très doux; et le malheureux, planté comme une borne au bord du chemin, l'esprit ravagé d'angoisses, s'en allait du désespoir à la colère, en formant les projets les plus fous de fureur et de vengeance. Il s'était toujours douté du penchant de sa bonne amie pour le beau garçon qui demeurait vis-à-vis d'elle ; mais il espérait quand même, parce que quand on aime on espère toujours. Surtout il ne se fût jamais attendu à une telle catastrophe, lui qui plaçait la jeune fille si haut dans sa pensée, -*- si haut qu'il ne levait qu'en tremblant les yeux sur elle. A cette heure, des images affreusement douloureuses la ravalaient dans son cœur: il la voyait en esprit courant à ses rendez-vous dans les prés ou dans les granges, bousculée sur du foin ou derrière quelque haie, — et c'était comme un effondrement de tout ce qui le faisait vivre.
Pendant qu'il s'abandonnait ainsi à ce chagrin, son rival déboucha au bout de la rue, dans ses habits du dimanche. Il revenait de la ville, sans doute. Il semblait de belle humeur,
avec peut-être une légère pointe qui mettait une flamme dans ses jolis yeux. Il marchait d'un pas souple, un peu balancé, en sifflant Pair de Roulez Tambours, et en regardant de côté et d'autre, comme s'il cherchait quelqu'un. Justement, Marguerite Vinzel sortait de la boulangerie, où elle devait avoir taillé une fameuse bavette avec Gertrude, car Courtépin ne se souvenait pas de l'avoir vue entrer. Les deux jeunes gens causèrent un moment au milieu de la route, sans se gêner, en riant et se regardant au fond des yeux. Quand ils se furent enfin quittés, ils se retournèrent ensemble, pour s'envoyer un dernier sourire. Puis Paulet pressa le pas, sans plus s'inquiéter de rien; en sorte qu'il ne remarqua pas Courtépin sous son catalpa.
Cette rencontre rappela au pauvre garçon qu'il était dans la rue, exposé à tous les yeux; et pour sûr que Marguerite et Gertrude l'avaient remarqué, de la boulangerie ! N'importe qui pouvait l'aborder, lui demander ce qu'il faisait là : qu'aurait-il répondu ? Il se mit donc à remon~ ter la rue. Devant la porte, Isabelle Tavannes causait avec son frère Auguste : il crut deviner qu'ils s'occupaient de lui, disant peut-être :
— Ce pauvre Courtépin ! qu'a-t-il encore à faire parle Coin d'en bas?...
Plus loin, le père Biolle bavardait, debout devant sa porte, avec le Syndic. Devant le Guillaume Tell, Courtépin se rappela tout à coup, avec l'intensité douloureuse que les souvenirs
prennent en certains moments, la fête où Mélanie avait refusé de danser avec lui. A cette heure, la placette était déserte; il n'y avait personne, même à la fontaine. Mais un groupe de jeunes gens apparut plus haut, après le tournant. Pour les éviter, Courtépin s'engagea à tout hasard dans l'impasse qui s'arrête à l'Eglise. C'est alors qu'il aperçut M. Blûsch dans son jardinet, devant la maison d'école.
Aussitôt, lui qui d'habitude était plutôt réfléchi, il prit, dans une impulsion, le parti de parler au régent, ne fût-ce que pour se soulager le cœur. Il le connaissait bien, s'étant fait inscrire dans la Chorale du Jura pour avoir un prétexte de venir à Luville. Il connaissait aussi sa réputation, et savait qu'on pouvait lui confier n'importe quoi sans avoir à craindre aucune indiscrétion. Il obliqua donc résolument vers l'école, s'arrêta devant la palissade du petit jardin, et salua :
— Bonjour, Monsieur le régent !
M. Blûsch avait à côté de lui, sur son banc, un panier de champignons dont il faisait le triage avec beaucoup de soin. Il s'interrompit en répondant :
— Tiens! c'est vous, Courtépin!... Est-ce que vous vous trompez de jour?... C'est après-demain, notre répétition.
— Non, je ne me suis pas trompé, Monsieur le régent... Je sais bien que c'est après-demain. Mais voilà... Je voudrais bien vous causer un brin, sauf votre respect!...
Aussitôt, M. Blûsch se leva pour lui ouvrir la porte, qu'il fallait soulever un peu, parce qu'elle était dure.
— Alors, entrez, mon garçon, entrez!...
Il loucha vers ses champignons :
— Ces agarics délicieux sont si vite gâtés! expliqua-t-il. Si on ne s'en occupe pas tout de suite, les vers s'y mettent, et c'est fini... Les bolets beurrés aussi, sont bien délicats... Enfin, on verra ça!...
Il avait les mains tachées du jus orangé des lactaires, de la boue visqueuse qui se forme sur les chapeaux des bolets :
— On ne peut pas les sécher, ajouta-t-il ; on est obligé de les manger tout de suite.
Et il conduisit son visiteur dans la pièce du rez-de-chaussée qu'il occupait à côté de la salle d'école. Un vrai capharnaûm, qui ne faisait point honneur à l'ordre de sa femme de ménage. Des cartes de géographie, des planches de botanique, des tableaux chronologiques, tout de travers, décoraient les parois. Un pupitre noir disparaissait sous des paperasses.
Il y avait pêle-mêle un lit, un fourneau de fonte, des ustensiles de ménage, un canapé à
galerie sur lequel traînaient des vêtements,
deux fauteuils, une table ronde chargée de
champignons secs, des chaises disparates.
M. Blûsch en offrit une à Gourtépin, s'assit et
demanda :
— Eh bien, qu'est-ce qu'il y a pour votre service ?
Impossible de souhaiter un début plus enga géant ! Malgré cela, le pauvre garçoa ne savait par où commencer. Il tournait son chapeau dans ses mains, croisait ses jambes, s'agitait comme sur un pal.
— C'est donc bien grave ? fit M. Bliïsch, pour tâcher de le mettre à Taise.
— Ah ! Monsieur le régent, c'est rudement difficile à expliquer!
— Allez toujours! Il n'y a que le premier pas qui coûte.
Courtépin se décida :
— Il faut d'abord vous dire...
Il s'arrêta net. C'était un faux départ. Un début pareil l'engageait dans un fouillis d'explications d'où il ne se tirerait jamais. Il brusqua les choses, en entrant au cœur du sujet :
— Ah ! si elle avait voulu de moi, tout ça ne serait pas arrivé !... Et vous savez, Monsieur le régent, que je suis bien à l'aise !... On peut dire même que je suis dans une jolie position, sauf votre respect !... J'ai ma maison de Ravinel, avec le champ qu'il y a autour... Et un bon bout de bois bien soigné... Et dix vaches, qui sont des toutes bonnes!... Mais voilà, elle ne voulait pas !...
— De qui parlez-vous ? demanda M. Blùsch, qui n'était pas au courant.
— Vous savez bien.
— Non, je ne sais pas... Comment voulezvous que je sache?... Vous ne m'avez jamais rien dit.
Courtépin avala sa salive :
— C'est de... Enfin, quoi, c'est de Mélanie!
— Ah! diable!...
— A présent, voilà qu'on me dit... qu'on me raconte... Enfin, ça, vous y savez bien, alors !... Est-ce que c'est vrai, dites voir?
— Je crains que oui, mon garçon.
— Hé! mon Dieu! mon Dieu! 't'y possible!...
Je croyais encore, voyez-vous... que ça pouvait être... enfin, quoi, des menteriesl...
Il avait de grosses larmes dans les yeux, et la voix cassée :
— * ... Ça m'a donné un de ces coups, quand on m'y a dit!... En plein dans l'estomac, Monsieur le régent!... Là, tout à l'heure... Je n'y croyais pas... pas tout à fait... Les gens vous disent ci et ça, 'pas ?... et on ne sait plus à quel saint se vouer!... Mais quand on est sûr... quand on est sûr...
Courtépin ne put achever d'exprimer son idée, qui devait rester confuse dans son cer*veau bouleversé. A bout de forces, il se mit à sangloter, les poings sur les yeux, en secouant ses grosses épaules. M. Blùsch le plaignit, et chercha de bonnes paroles pour le consoler :
— Mon pauvre ami! Quelle triste histoire!...
Affreusement triste!... Et puis, vous savez, tout le monde se conduit très mal, dans cette affaire. Autant que j'ai pu en juger, du moins. Les parents sont absurdes!... Et, si vous voulez que je vous dise mon avis, eh! bien, c'est
encore cette malheureuse qui est le moins à blâmer !
Dans sa douleur, Gourtépin éprouva un vrai soulagement, à entendre une voix honnête défendre ainsi celle qu'il aimait tant.
— Je ne devrais pas dire ça, moi qui ai pour mission d'instruire lesenfants,continuaM.Blùsch en se levant de sa chaise et en marchant dans son taudis. Mais, tant pis!... Dans tous les pays du monde, la jeunesse est la jeunesse, et on sait qu'un malheur est vite arrivé... Seulement, quand c'est là, on s'arrange... On raccommode les choses, enfin !... Le garçon dit : <c Je t'épouse!...» Les familles s'entendent entre elles... On se dépêche de publier les bans... On marche à l'église sans tambour ni trompette. Et quand l'enfant vient, ça ne fait point de grabuge... Oui, voilà comment ça doit se passer... Eh bien, cette fois, pas du tout!... Et notez bien que ce n'est pas le garçon qui refuse de faire son devoir.... Non, non, ce n'est pas lui... C'est les parents, mon cher! Oui, les parents... Les parents de l'un et de l'autre... A-t-on jamais vu une pareille folie ?...
Gourtépin, dont les sanglots s'étaient arrêtés, dit avec conviction :
— Non... non... Bien sûr!... On n'a jamais vu...
— Encore si Mélanie était une mauvaise fille, une coureuse!... Mais ce n'est pas le cas... Je vous affirme que ce n'est pas le cas!...
— Oh! je sais bien, Monsieur le régent!
— Et moi donc, qui l'ai vue à l'école!... Ce
n est pas une mauvaise fille, je vous le répète... C'est même une brave fille, au fond... qui vaut mieux que beaucoup d'autres, allez ! C'est la dernière dont j'aurais attendu ça !...
L'excellent homme s'avança vers Courtépin en levant la voix comme s'il le rendait responsable du malheur, ou le confondait avec Paul Boudry :
— Et maintenant, que 7 avenir est-ce qui l'attend, dites?... Quelle vie aura-t-elle?... On n'ose pas y penser... Est-ce qu'il n'y a pas de quoi avoir pitié, au lieu de blâmer et de jeter la pierre, comme font tous ces Pharisiens!... Et après ce que vous me dites là...
Il l'examina avec plus d'attention, comme pour se rendre compte des raisons qu'avait eues Mélanie de le repousser.
— On ne peut pas dire que vous soyez joli joli, non!... Paul Boudry est plus beau garçon, c'est incontestable... Mais, enfin, vous n'êtes pas plus mal qu'un autre!... Solide, bien portant... Du cœur, ça se devine!... Et vous avez de quoi, encore!... Et vous l'aimez... Alors, qu'est-ce qu'il lui fallait de plus?... Je voudrais bien savoir!... Avec un honnête homme, elle aurait pu être heureuse... Gentille femme, bonne mère..., bien chez elle, dans une belle maison... Et tout ça, fft!... Plus rien!... Pour un sacré gaillard qui n'avait que son joli museau!...
Mais c'est désolant, ma parole !...
— Oh! oui, c'est désolant, répéta Courtépin, en se levant.
Il ajouta, en se balançant sur ses grands pieds :
— Pardonnez-moi de vous avoir dérangé, Monsieur le régent !... Mais je vous remercie de ce que vous m'avez dit... Ça m'a fait du bien quand même, voyez-vous !...
M. Bliisch ne pensait plus à ses lactaires qui verdissaient déjà sur son banc.
— Hé ! mon garçon, si j'y pouvais quelque chose! s'écria-t-il... Mais le mal est fait, personne n'y peut plus rien !... Goûsole-toi, fais-toi une raison : le monde est tout plein de jolies filles qui ne demandent qu'à devenir de bonnes femmes..., et qui ne font pas des bêtises !...
Comme les regains étaient fauchés, Gourtépin prit à travers champs pour rentrer à Ravinel. De place en place, les mousserons d'automne poussaient dans des ronds d'herbe plus verte leurs drôles de petits chapeaux couleur d'amadou ; et partout, d'innombrables colchiques ouvraient leurs pétales mauves. On entendait les sonnailles des vaches qui tondaient les dernières pousses des prés, les cris des gamins autour des feux de broussailles dont les épaisses fumées s'élevaient lentement dans l'air. Les Alpes, là-bas, se coloraient de violet, de rose et d'or, tandis que le Jura restait presque noir, comme une muraille qui fermerait le paysage. Un air frais, légèrement humide, d'une saveur de fumée, parcourait l'espace Kbre et commençait à dépouiller les arbres déjà rouilles: pommiers aux branches enchevêtrées, char-
L1KCEKDII »:■
gés encore de ieurî fruits routes, grands poiriers sauvages. couvert- dr iein> <. blessons >■. noversieuillur, cerisiers âecuarii--..ri;rchraiioh es
cassées. Plus ioiL. ui. Dent boit. ir^err^r/inanî" le déploiement des vergers, dressai: ull bouqu ■*: de bouleaux à lecorcr Liancm. de sapins, «i ■ frênes. Il v avait aussi nar-c: tv.:?-]; de vieux chvnés. trapus et solitaire^. aéi>ri£ d'antinwîs i'nrèt< disparues. Et Coun.MJiL Ttensah t se cu."i! veuaiî d'apprendre, aun uarol-^ di. logent, aux maiheurs de Méiani- . ai.L aimait encore, malgré tout. BieL sût- qut ce n étai: nîus 1& même chose, qu'il y avait t;L lu: comin*- une corde cassée dont les deux b<>uts ne se rejoindraient jamais. Mais quo- '. faliail-i- vraiment concevoir la vie sans élit ':' ^o a^^isso: cian^ sol désastre ? chercher, seloi* le conseil de M. Blùsch. une autre bonne aïoJe tl:: if la vu 'irait pas? Kt que faire, sinon ceîi ■ " : -..Lii-nnr fi lie a oublié ses devoirs, et qn":ii le sl.;. : h a ~r-;a bien de la peine a lui pardonner. Mais accepter le gage de sa faute, ah! non. c'est plus qu'on n'en peut faire !...
Ainsi pensait-il en avançant à travers les prés, où ses pieds enfonçaient dans la terre amollie. Il était si bien perdu dans ses réflexions, qu'il s'aperçut à peine qu'il traversait la grande roule de Bielle à Palaiseau, longeait le marécage où se balançaient les derniers mouchets des linaigrettes, arrivait au fond du ravin, vers la scierie abandonnée du Pied-des-Bois, montait le raidillon et se retrouvait sur la plaro de Ha
vinel, vis-à-vis du clocher sans église où l'horloge bleue marque les heures. Quand il fut devant sa maison, qui est un peu plus haut, sur la gauche en allant vers la forêt, il s'étonna de la trouver solitaire et funèbre. Volontiers, en rentrant, il en admirait la façade, recrépie depuis peu, la galerie ajourée du premier étage, l'auvent, les vastes toits. C'était une vieille maison, construite jadis par des gens prévoyants, pour loger d'abondantes récoltes et de nombreux enfants, une de ces maisons où l'on peut passer toute sa vie, de la naissance à la mort, sans risquer d'être à l'étroit. Tout à coup, elle parut à Gourtepin beaucoup trop grande pour son isolement: à quoi bon, songea- t-il, posséder une riche demeure, des champs, un bois, dix vaches, d'autres biens encore, si on ne peut les partager avec celle qu'on aime ? Et il eut envie de quitter tout cela pour s'en aller courir après ses chimères à travers le monde, comme un heimatlôse...
Vallamand évitait ceux avec qui, jadis, il aimait à causer, tels que Vaulruz le père, Gimel, Biolle. Quand il traversait le village, il prenait un air pressé, comme si ses affaires ne lui laissaient pas le temps de souffler, et passait sans regarder personne. Parfois l'ancien juge de paix, qui guettait les allants et venants pour leur communiquer ses réflexions sur les affaires du monde, essayait de le détourner de son chemin :
— Hé ! dis voir, Vallamand !... Tu ne t'arrêtes pas une brique?....
11 répondait, en filant plus vite:
— Pas aujourd'hui, Monsieur le juge, je n'ai pas le temps.
Alors le père Biolle soupirait, et se plongeait dans des réflexions mélancoliques sur l'isolement de la vieillesse. Tous ses contemporains, ceux qui avaient vu comme lui la Révolution de Quarante-Six, dormaient depuis longtemps sous les saules ou les cyprès du cimetière ; et les cadets, après l'avoir écouté comme un oracle
pendant un bon demi-siècle, commençaient à le fuir par crainte de ses radotages. Autrefois, on faisait cercle autour de lui, en riant de ses mots drôles, sans trop s'apercevoir qu'il les réchauffait souvent ; on disait : « Le père Biolle, » tout de même, il n'y a pas, c'est un tout » fin!...» A présent, on ne l'écoutait que d'une oreille, en bayant, ou l'on s'échappait avant qu'il eût fini, en grognant derrière son dos : « Déci- » dément ce pauvre père Biolle se fait vieux : » on voit bien qu'il a passé les nonante, il ne sait » plus trop ce qu'il pétoye et recommence cent » fois la même histoire !... » Presque seul, M. Blùsch venait encore de temps en temps s'asseoir à côté de lui. Mais tous deux aimaient mieux parler qu'écouter: en sorte que leurs dialogues leur laissaient à chacun le même fond de mécontentement qui les aigrissait l'un contre l'autre.
Malgré les airs affairés qu'il prenait pour éviter ses anciens amis, Eloi n'en perdait pas moins beaucoup de temps : soit à la pinte, où il restait seul dans un coin, devant son absinthe, pendant que des ouvriers savoyards ou des maçons italiens tapageaient autour des tables ; soit au Plantaz, chez Pascal, qui vidait son dernier tonneau en répétant :
— Quand on sera au bout de celui-là il n'y en aura plus. Ça n'est pas une raison pour se laisser avoir soif. Après nous la fin du pnonde!...
Personne ^'ignorait ces nouvelles habitudes
d'un homme qui avait été un modèle d'ordre, d'économie, de sobriété. Et les gens disaient :
< — Que voulez-vous ? Il en a tant vu !... Son fils disparu, sa fille qui a mal tourné, ses affaires qui vont couci eouça... On ne peut pas s'étonner !
Quelques-uns ajoutaient :
— C'est depuis qu'il s'est mis à fréquenter Moustiquet. Les mômiers, c'est comme les hiboux : ça porte toujours malheur!
Celui-là, du moins, le laissait tranquille à présent, comme un corbeau qui s'éloigne d'un cadavre où il n'y a plus rien à ronger. Peutêtre qu'un reste d'humanité l'empêcha de s'acharner davantage sur un malheureux don t son fils avait perdu la fille ; peut-être aussi qu'il craignit de le pousser à bout. Le fait est qu'on ne le voyait plus traverser la route, avec ses louches allures de scorpion, pour venirplanter son dard dans la chair du voisin. Il restait chez lui, très occupé par ses affaires de ce monde-ci et de l'autre. Il avait fait agrandir sa grange, qui ne suffisait plus à loger ses récoltes : et chaque dimanche, elle se remplissait de la tribu croissante de ses enfants et petitsenfants et des « frères » et « sœurs » des villages voisins, qui venaient écouter ses commentaires de l'Apocalypse. Il y témoignait une lucidité d'esprit merveilleuse, de sorte que sa réputation de prophète se répandait dans tous les villages du Jura, et que les piétistes
venaient de loin pour l'eateudre ou le consulter.
Le nombre de ses vaches, de ses chèvres, de ses moutons augmentait d'une année à l'autre ; tous ses biens prospéraient, jusqu'à ses ruches, dont les abeilles dévoraient les fruits des voisins ; son ruclon était le plus beau du village. Vraiment, on pouvait dire de lui, comme les anciens Hébreux de Jacob :
— Il est abondamment béni dès cette vie!...
Or il arriva qu'en novembre, par une de ces nuits qui suivent l'été de la Saint-Martin, où Ton passe presque sans transition des dernières tiédeurs de l'année à des températures d'hiver avancé, Vallamand attrapa un mauvais coup de froid, en sortant de la cave de Pascal. Il était encore très bien en vidant son dernier verre ; et quoi qu'il n'y eût pas trois cents mètres du Plantaz à l'Herbaget, il arriva chez lui transi» avec des frissons si prolongés , qu'il claquait des dents et croquait le marmot. La maison dormait, dans le silence profond de l'heure tardive : il se coucha sans allumer sa bougie, tout en chair de poule, les idées flottantes. Le lit ne le réchauffa pas tout de suite : il grelotta longtemps sous son'édredon. Puis, brusquement, une chaleur ardente succéda à ce froid qui lui glaçait les os. En même temps, une douleur aiguë au côté droit le traversa comme un coup d'épée et le fixa à son matelas, pareil à ces insectes qu'une épingle pique sur la planche d'un collectionneur et qui ne peuvent plus que battre faiblement des ailes ou remuer un peu leurs pattes inutiles en attendant la
Pascal Bercher, qui arriva pendant la visite et entendit un bout de l'homélie par la porte entrebaillée.
Il salua le pasteur au passage, avec une politesse narquoise ; quand il eut entendu la porte se refermer derrière lui, il dit à Mélanie :
— Moi, quand j'en serai là, si j'y arrive, je demande qu'on me fiche la paix!... Mais chacun ses idées et liberté pour tous !
Et il s'en retourna au Plantaz, où il vida une dernière bouteille avec un employé de l'office des poursuites qui dressait l'inventaire des meubles qu'on allait vendre aux enchères.
Tandis que les voisins arrivaient l'un après l'autre, ceux-ci par curiosité, ceux-là par pitié, beaucoup pour faire comme tout le monde, si bien que la cuisine de l'Herbaget ressemblait par moments à une salle publique, les Boudry ne donnaient pas signe de vie. Pourtant, parmi les secrètes pensées de Mélanie, il y avait l'espoir que Paulet traverserait la rue et frapperait à la porte, fût-ce sans entrer, ou tout au moins qu'il la guetterait au passage pour s'informer. Mais non : elle le vit deux ou trois fois sur la porte de la boutique causant avec Anaïs ou avec Adèle, l'air aussi tranquille que si le deui lne rôdait pas autour de la maison d'en face. Une telle indifférence, dans un de ces moments où les plus durs cherchent à montrer un peu de cœur, lui fit comprendre bien clairement qu'elle ne comptait plus pour son bon ami, et que même il tenait à le lui montrer.
cachette ! Qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire?...
Le docteur arriva vers dix heures, dans son petit cabriolet, avec ses gants gris.
C'était un très jeune homme, imberbe, délicat, élégant, qui semblait mieux fait pour soigner de petites dames névrosées que de rudes gaillards dont les maladies sont brutales. Mais il était à ses débuts, — un moment de la carrière où l'on ne choisit pas sa clientèle. Et tout en portant envie à ses confrères de Divonne, dont le travail consiste à doucher de vieux messieurs et de jolies étrangères, il tâchait de faire de son mieux.
Entre la pinte et l'Herbaget, il fut arrêté par trois ou quatre femmes dont les enfants avaient le faux croup ou la coqueluche ; en sorte qu'il n'entra qu'après onze heures dans la chambre de Vallamand. Il l'interrogea, en disant entre les réponses : « Mais oui, mais oui », comme si rien ne l'étonnait. Il l'examina, il l'ausculta, posant sa petite figure fine sur la grosse poitrine velue, maniant dans ses bras grêles le corps lourd, à la solide charpente, qui se raidissait. Après quoi, sans hésiter, il prescrivit du lait, des grogs légers, des ventouses, une potion dont il rédigea la formule. Il dit à Vallamand, qui le regardait avec des yeux angoissés et suppliants:
— Ne vous tourmentez pas, mon brave :
dans huit jours, vous serez sur pieds !
Et comme Mélanie le reconduisait, il
expliqua qu'il s'agissait d'une pneumonie parfaitement caractérisée, plus effrayante à voir que dangereuse :
— A moins que... Mais votre père est un homme sobre, n'est-ce pas ?
La jeune fille rougit et balbutia :
— Oh ! oui, Monsieur le docteur... Il a toujours été bien rangé... Il n'y a que ces derniers temps...
Elle n'acheva pas: sa réticence et sa rougeur étaient trop claires. Le médecin insista ;
— Depuis combien de temps ?...
Elle se troubla davantage.
— Je ne sais pas... Peut-être une année...
— Alors, il faudra l'observer de très près... Ne vous inquiétez pas, mais soyez prudente... t très prudente.
Et il promit de remonter le lendemain, tout exprès.
Dans l'intervalle, la maladie s'aggrava : ce fut bientôt comme si des milliers de petites pointes jaillissaient du long clou qui traversait le corps, pour en multiplier les douleurs. Eloi ne respirait plus qu'à coups haletants et saccadés, comme un soufflet crevé qui ne peut plus ni recevoir ni rendre assez d'air. Une soif ardente lui dévorait les entrailles. Sa langue était aussi sèche que si on l'eût rôtie au four. La fièvre lui brouillait à tel point les idées, qu'il demandait par moments les choses les plus déraisonnables. En phrases incohérentes dont la liaison échappait, il parlait à tort et à travers de Mau-
rice et de l'incendie, de Paul et de M. Schwendi, de Moustiquet, du père Biolle, de toutes sortes de gens et de choses qui devaient danser une drôle de sarabande dans sa tête, à en juger par ses propos.
Le médecin parut plus troublé que la veille.
Il ne savait pas encore cacher ses impressions véritables, que sa petite figure mobile reflétait comme un miroir. Il laissa échapper quelques mots d'inquiétude quand il constata la hausse de la température :
— Hé î qu'est-ce que cela veut dire?... La fièvre n'aurait pas dû augmenter...
Et il partit sans rien ordonner de nouveau.
Cependant, la nouvelle s'était répandue dans le village. D'anciens amis, des curieux, des commères se risquèrent à venir aux informations, en tâchant d'examiner ce qui se passait à l'Herbaget. Au mot de « pneumonie », ils tombaient en arrêt, prenaient des airs graves, et leurs réflexions ajoutaient à l'angoisse de Mélanie :
— C'est de ça que mon frère est mort, dit la mère Sollard... Tu sais bien, celui qui était allé en Russie, valet de chambre ? et qui s'était marié par là-bas ?... Tu te rappelles?... Mais voilà, lui, il buvait depuis longtemps!...
Gertrude, au contraire, raconta que son père aussi avait eu cette maladie :
— Il s'est guéri presque tout à coup, au bout de cinq jours... On le croyait encore perdu qu'il était déjà beaucoup mieux!...
M. Blusch proposa des globules de Mattéi :
depuis des années, il en prenait pour tous ses maux, selon les prescriptions d'un petit livre très simple, et ne croyait à aucun autre remède. M. Schwendi insista pour voir le malade, qui avait à ce moment-là sa connaissance ; il lui dit quelques mots compatissants, et resta plusieurs minutes à le considérer, sans deviner une seule des pensées que sa vue éveillait en lui : car jusqu'à la dernière minute, les visages des hommes sont des livres incompréhensibles, où Ton ne déchiffre que des phrases incomplètes ou des mots sans suite. Quand il partit, boitant tout bas sur ses deux cannes, il était rempli de cette tristesse qu'on a lorsqu'on peut se dire à chaque nouveau départ :
« Encore un que j'ai vu naître, et qui me devance. Je serai bientôt seul au milieu des jeunes, comme ces vieux chênes oubliés par le temps, qui n'ont plus de contemporains... »
Dans le courant de la troisième nuit, la douleur de côté se relâcha quelque peu, sans diminution des autres symptômes. Le délire allait et venait. Par moments, Eloi reconnaissait son monde, paraissait plus calme, demandait des nouvelles de la maison. Mais d'autres fois, on eût dit qu'il se voyait entouré de fantômes : il ne parlait que pour eux, leur faisait des signes, les repoussait d'un geste mécanique de sa grosse main qui s'agitait devant sa face comme un éventail. Ou bien encore il restait affalé, haletant, après de grands efforts
— J'irai, dit-elle sans hésiter.
L'idée de traverser la rue en obliquant vers la maison des Boudry, d'y entrer avec son gros ventre, d'affronter lès regards d'Anaïs, d'Adèle, de la mère Lina, de rencontrer peut-être Paulet qui ferait semblant de ne pas la voir, d'adresser la parole au père Théodore, dont le seul aspect la faisait trembler, cette perspective causait à la pauvre fille un indicible effroi. Mais elle ne pouvait ni refuser à son père un service dont elle pressentait confusément l'importance, ni charger la servante de la commission : après avoir rapidement arrangé ses cheveux, elle se mit donc en devoir de s'exécuter.
Le hasard, parfois, cruel, lui épargna le plus pénible de sa tâche : en ouvrant sa porte, elle aperçut le père Théodore, tout seul, qui taguenassait autour de son ruclon. Elle courut à lui, toute soulagée de le trouver là, et d'éviter les regards empoisonnés des femmes :
— Monsieur Boudry , écoutez!... Le père est bien malade... Et voilà, il voudrait tant vous voir !...
Le vieux s'appuya sur sa fourche, toute jaune de fumier, et demanda, durement :
— Qu'est-ce qu'il peut me vouloir, encore?... Mélanie, qui tremblait, répondit, tout bas :
— Je crois qu'il a des choses à vous dire avant... avant de... s'en aller...
Le père Théodore réfléchit, sans la regarder. Il posa sa fourche contre le mur, à côté du ru-
clon, essuya lentement ses mains au vieux pantalon qu'il avait mis pour sa besogne, enfonça d'un geste résolu son chapeau sur sa tête, et pour la première fois de sa vie, traversa la rue en droite ligne.
Mélanie le conduisit sans parler dans la chambre de Vailamand. Le malade avait entendu leurs pas dans l'escalier ; ses yeux guettaient la porte. Au moment où Moustiquet entra, la tête en avant, il murmura d'un ton de lassitude infinie, du ton d'un condamné qui voit le bourreau entrer dans sa cellule après une attente dont les affres ont détendu son courage :
— Ah ! c'est vous !...
Et à sa fille, avec hâte:
— Laisse-nous, Mélanie !...
La jeune fille s'éloigna. Les deux hommes restèrent en tète-à-tête, dans la chambre close où flottaient des odeurs de remèdes et de maladie. Moustiquet s'avança lourdement jusqu'auprès du lit, ôta son chapeau, et dit:
— Je suis venu !
Des pensées tumultueuses s'agitaient dans rame de Vailamand. Elle était endolorie par la souffrance, épuisée par la faiblesse, affaiblie par les approches de la mort ; pourtant, les images du passé s'y mouvaient encore: celles du travail, de l'effort, des affections, et sur ce fonds qui s'obscurcissait, le souvenir du crime, qui avait aboli le reste, vivant, terrible, tragique. Le moribond aurait voulu tout dire à
la fois, pour être sûr d'eu avoir le temps, et
aussi parce que sa tête, à bout de forces, ne pouvait plus classer ses idées, qui lui apparaissaient dans l'ombre et la confusion, comme un troupeau de nuages moutonnant dans un crépuscule orageux. Il haleta un moment, trempé de sueur, cherchant vainement un regard qui se dérobait sous des paupières baissées, et qu'il devinait, embusqué derrière cet abri, dur, impitoyable, mortel.
— Ecoutez, Boudry! commença-t-il avec d'immenses efforts... Ecoutez voir!. ..Vous voyez... où j'en suis... Je m'en vais... C'est la fin... J'y sens bien, allez!... Le médecin, peuh !... Qu'estce qu'ils savent, les médecins?... Vous voyez, 'pas?
Le père Théodore attendit un moment et dit, sans un mouvement, de sa voix égale, qui traînait les syllabes :
— Notre vie apparti-ent au Seigneur... C'est lui qui nous Ta donnée et c'est lui qui nous la reprend... Que sa volonté soit faite en toutes choses... Amen !..
La main de Vallamand s'agita devant son visage, dans ce mouvement qui tâchait d'écarter l'invisible. Il répéta, avec un frisson qui secoua son corps ravagé :
— La fin !...
Le père Théodore récital'Apocalypse telle qu'il la lisait sans cesse dans son nouveau testament:
— « Souvi-ens-toi donc où tu es tombé, repens-toi,,. Sinon je vi-eadrai bi-entôt et j'ôterai
ton chandeli-er de ta place, si tu ne te repens...»
Eloi tendit la main vers lui, comme pour le supplier de se taire :
— Ecoutez !... Il y aune chose... une chose... que je veux vous demander!
Il réussit à se soulever à demi. Son grand corps se pencha en avant. Son cou se tendit.
Sa voix siffla, rauque et basse en même temps:
— Quand je ne serai plus là..., ne dites rien... à personne!... Voulez-vous... m'y promettre?...
Le père Théodore réfléchit longuement, comme il faisait toujours avant de répondre :
— Qu'est-ce que ça peut vous faire que j'y dise ou que jen'ydise pas, fit-il enfin, quand... quand vous aurez rendu au Seigneur le compte de vos acti-ons?...
Le mourant, qui était presque tombé en avant sur son édredon, se redressa, comme un accusé qui veut faire face au juge; sa voix rauque s'affermit :
— Je n'ai pas peur... de son jugement... à Lui!... Non, non!.. Vous pouvez penser... ce que vous voulez... Je n'en ai pas peur!... Il a lu dans mon cœur... tout!... Tout ce qui s'y est passé..., comme il a lu dans le vôtre !... Il nous connaît tous les deux... Il sait ce que j'ai souffert... Il est bon... Il pardonne!..
Boudry souleva la main, et dit:
— Oui, le Seigneur est miséricordi-eux...
— Il m'a pardonné! répéta Vallamaiid... Et jem'en vais. ..tranquille!... Seulement..., ily a...
ma fille!.. Que deviendra-t-elle quand... quand je n'y serai plus?... C'est pour elle, ce que je vous dis ! . . . Vous savez. . . vous savez qui Ta perdue ! . . . Mais vous ne savez... pas tout!... Quand on aura liquidé..., il ne lui restera... pas ça!... Vous savez pourquoi, aussi !... Vous savez où ça a passé..., la terre, l'argent..., cequej'avaiseutant peiné à gagner... Alors qu'est-ce qu'elle fera?... Qu'est-ce qu'elle deviendra ?... Voilà ce qui me bourreaude, voyez-vous ... ah ! bien plus que la douleur que j'ai là!...
Il pressa ses deux mains sur sa poitrine, hors d'haleine, et reprit pourtant, avec de nouveaux efforts :
— Vous comprenez... Moi, qu'on sache, qu'on ne sache pas!... Mais il y a... elle !... C'est pour elle... que je ne .veux pas!... Et ça dépend... de vous. . . rien que de vous. . . Promettez, Boudry, promettez !... On tient toujours... ce qu'on a promis... aux morts!...
Le père Théodore restait immobile avec sa figure muette, tandis que le moribond, dressé sur son séant, s'appuyait de la main droite sur son oreiller, en tendant vers lui sa poitrine découverte, sa grande barbe en désordre, son visage crispé par la souffrance, vieilli de plusieurs années, où flambaient des yeux brûlés de fièvre. Il leva encore une fois sa main libre comme dans une prière :
— Promettez !..
Le père Théodore abaissa la tète, et dit :
— Je veux bi-en, moi !...
2;i l incendie
Il regarda se détendre les traits, s'éclairer le regard comme en signe d'une suprême espérance ; et après avoir caressé sa barbiche, il ajouta :
— Mais voilà... « Tout ce qui est caché sera découvert », comme il est dit dans les Ecritures... Et puis il y a ma femme, qui est peutêtre bi-en au courant...
La réaction fut si violente, que le malheureux poussa un grand cri, en retombant sur ses oreillers. Ce cri traversa les parois et les fenêtres, remplit de son désespoir j usqu'auxcombles de la vieille maison, s'enfuit dans l'espace en demandant justice, vengeance ou pitié, tandis que Théodore restait impassible et muet. Mélanie accourait :
— Qu'est-ce qu'il y a?... Papa!... M. Boudry !...
— Ri-en, dit le père Théodore en se tournant... c'est une petite crise...
Et il s'en alla, sans aider la jeune fille qui s'efforçait de soulever son père pour le faire respirer.
Vallamand revint à lui, reconnut le visage de Mélanie penché sur le sien, avec une indicible expression d'angoisse, de compassion, de tendresse. Elle n'avait plus que lui dans ce monde, il n'avait plus qu'elle, et la mort appro* cliait. En rouvrant les yeux, en la voyant là, il retrouva sans cloute les terribles soucis qui avivaient si tragiquement ses souffrances. Peutêtre qu'une fois encore, il sentit l'éperdu désir
d'ouvrir son cœur gonflé, d'en vider le secret dans cette âme de bonté, d'obtenir le pardon qu'elle ne refuserait pas, elle qui restait seule à porterie poids du crime ignoré, et de s'éteindre alors dans un apaisement. Ses deux mains l'attirèrent contre lui, dans un geste presque enfantin, où il y avait de la prière et de la protection. Il la serra de ses dernières forces :
— Ecoute voir, Mélanie... commença-t-il.
Comment savoir ce qui l'arrêta ? On ne lit pas
dans l'âme des mourants. Quand ils veulent emporter leur secret, quelque faibles qu'ils soient, leurs paroles ou leur silence savent encore l'arracher aux vivants. Ce furent sans doute, une fois de plus, une fois suprême, les mêmes pensées: une chance restait pour que Mélanie ignorât à jamais le crime, et son ignorance en allégerait peut-être le fardeau. Si même, plus tard, un soupçon lui venait, elle garderait un doute qui lui permettrait de lutter, sans courber trop bas la tête... Ces idées durent se brouiller dans son cerveau halluciné ; il dut se dire que si Boudry parlait, il fallait qu'elle pût ne pas le croire. Il dut penser d'autres choses encore, de ces choses confuses qu'aucune clairvoyance ne peut démêler avec certitude, de ces choses qui échappent aux formules précises, au sens trop étroit des mots : raidissant ses dernières énergies pour un suprême mensonge, ou cédant à une impulsion du délire, il murmura :
— Ecoute !... J'ai eu peur... de Boudry.., Il ne
savait rien... mais... il faisait semblant... de savoir... Il voulait... m'accuser... faussement... Ne le crois jamais... jamais!...
Puis il entra en agonie, et ne dit plus rien.
Presque tous les hommes du village rendirent l'honneur à Vallamand, et beaucoup raccompagnèrent jusqu'au cimetière. En l'absence de Maurice, dont on ignorait même l'adresse, le deuilfut conduit par M. Schwendi : malgré son âge,lefroid,sajambefaibleetlesobjurgationsde sa qualrième fille, le vieillard tint à rendre ce dernier hommage à son fermier. Quelques cousins éloignés étaient venus des villages de la Côte, d'où les Vallamand sont originaires. Mélanie ne se souvenait pas de les avoir jamais vus, mais son père parlait d'eux quelquefois: on a beau être parents, quand on n'a pas d'intérêts communs on ne pense les uns aux autres que dans ces occasions-là.
Les hommes reçurent les gants de fil noir, que les familles des morts distribuent aux enterrements, et qui vont s'entasser dans les tiroirs des vieilles commodes. Sous le lourd manteau de deuil que le vent agitait autour d'eux, les porteurs et les invités traversèrent le village, où leurs pas rythmés sonnaient lugubre-
ment. Derrière les contrevents entrebaillés, les femmes suivaient des yeux le cortège, en plaignant Vallamand à cause de ses chagrins. Au cimetière, on descendit le cadavre dans la tombe où la loi lui garantit trente ans de repos. Le pasteur, tout grelottant, lutles versets de la Bible qui constatent la brièveté de la vie ; et Ton rentra plus viteàl'IIerbaget. Mélanie, aidée des deux cousines qu'elle ne connaissait pas, de Gertrude Vaulruz et d'Isabelle, avait préparé la collation, le vin vieux, les pâtisseries : quels que soient les coups qui frappent sur une maison, il importe qu'en ces moments-là tout se passe avec convenance, selon les traditions.
Les femmes recueillirent les manteaux, les plateaux circulèrent. Les hommes en se servant louchaient vers le ventre de Mélanie ; et ils devaient avoir des idées, car parfois, une flamme malicieuse pétillait au fond de leurs yeux.
Mais chacun gardait ses réflexions par devers soi, et reprenait bien vite un air de circonstance. Ils sortirent par petits groupes, lentement, avec la gaucherie des gens endimanchés qui ne sont pas chez eux. M. Schwendi, resté le dernier, prit la main de Mélanie, la garda un instant dans la sienne, et dit avec émotion :
— Si tu as besoin de quelque chose, mon enenfant, n'oublie pas que je suis là!
Il partit aussi. Les cousins et les cousines de la Cote allèrent chercher leurs chars au Guillaume Tell, pour reprendre le chemin de leurs villages disséminés à travers les vignes. Alors
Mélanie se remit à pleurer, avec Gertrude, dans la maison vide, où flottaient des odeurs de mort. Et quand Gertrude s'en fut allée aussi, elle resta seule, — seule effrayamment, seule au monde, sans un appui, seule avec l'enfant qui remuait dans ses flancs, seule pour le nourrir, seule pour l'élever, seule pour vieillir et attendre la mort...
Elle pensait à Maurice, son unique soutien pos* sible, qu'on ne savait où trouver. Elle pensait à ses lendemains, dont l'incertitude l'accabla. Elle pensait aux derniers jours du pauvre homme si douloureusement descendu dans la tombe.
Elle pensait au poids ajouté par sa faute aux chagrins connus et ignorés dont il avait souffert. Quelle amertume que cette idée-là ! Pourtant, même en s'y abandonnant, elle sentait bien que ses malheurs et ceux de son père avaient une cause commune, qu'elle ne parvenait pas à déterminer : les dernières paroles de Vallamand, leur contradiction avec le demi-aveu qui lui avait échappé en d'autres circonstances et dont elle se rappelait jusqu'à l'accent, fortifiaient cette impression; mais loin d'y trouver un soulagement ou une excuse, elle devinait une nouvelle menace dans cet inconnu dont sa réflexion se morfondait vainement à soulever le voile...
Cette menace s'accentua, quand les formalités légales commencèrent à mettre au jour la véritable situation de Vallamand.
Le notaire avait conseillé de demander le
bénéfice d'inventaire, par mesure de prudence: mais pas plus que les autres, lui qui pourtant connaissait un peu les affaires de chacun, il ne prévoyait le résultat lamentable de cette opération. Jusqu'à la dernière minute, on avait cru Vallamand dans une situation passable, malgré ses revers des derniers temps; voici que chaque jour amenait la découverte de dettes inconnues, tandis que l'actif n'était guère représenté que par le mobilier, les bêtes, les outils, et un petit nombre de créances arriérées ou douteuses. Tout le monde s'en montrait surpris ; on disait :
— Tout s'explique, à présent !... On voit pourquoi il vendait ses champs, son foin, ses bêtes.,. Pour boucher les trous, pardine ! . . . On voit aussi pourquoi Moustiquet ne voulait pas de la petite pour son fils... 11 se contentait de guetter les aubaines, le vieux malin, comme un requin qui suit le bateau !...
Mais Mélanie comprenait de mieux en mieux que cette explication n'expliquait rien, qu'il y en avait une autre dont Boudry tenait seul la clé, qu'elle-même ne posséderait probablement jamais, que son père avait voulu lui cacher — jusqu'après la mort, — et qu'il valait peut-être mieux pour elle ignorer toujours...
Elle quitta la ferme, où vint s'installer un étranger, un homme de Bremont. Un moment, le bruit avait couru que Paul Boudry la reprendrait, pour entrer en ménage, au printemps, avec Marguerite Vinzel. Ce bruit ne se confirma pas : c'était peut-être une de ces inven-
tions comme la malice des gens en ourdit sans rime ni raison, en suivant l'instinct qui la pousse à peser sur toutes les blessures ; peut-être aussi M. Schwendi, brave homme qui tenait aux « principes », refusa-t-il d'entrer en relations avec un garçon qu'il ne pouvait estimer. D'ailleurs, qu'importait que ce fût Pierre ou Jacques ? La douleur, c'était de quitter la maison, où restaient tant de souvenirs, et de partir les mains vides, sans savoir où aller. Les commères, au lavoir, s'apitoyaient:
— Ah! c'est bien triste !... une pareille histoire !... Alors, c'est vrai, il ne lui a rien laissé ?
— De quoi faire ses couches, et encore !...
— Pauvre fille ! qu'est-ce qu'elle va faire ?...
— Se mettre en service, pardine!... Comme d'autres qui la valent bien!...
— Hé! dans son état!...
— Et puis, quoi?... Elle se fera nourrice...
A la ville, il y en a qui les aiment mieux quand elles n'ont pas de mari...
En attendant, n'étant bonne à rien, ne sachant où aller, Mélanie s'installa pour quelques jours chez les Vaulruz, dans une petite chambre que lui prêta Gertrude, insoucieuse du qu'en-dirat-on, souvent plus sévère aux bonnes actions qu'aux mauvaises. — Parfois ainsi, dans la détresse, on trouve des amis sur qui Ton ne comptait guère : de braves gens qui ont un cœur, s'émeuvent, et s'élèvent pour un temps au-dessus des préjugés ou des calculs de l'égoïsme humain, — pareils à des oiseaux
282 L'INCENWE
qu'un coup d'aile emporte un moment dans l'azur, loin du marécage où ils reviendront pourtant. Vaulruz le père n'osa pas la contrarier, en souvenir de son amitié pour Vallamand, avec qui dans leur jeunesse il avait fait campagne sur la frontière, en Septante, — et aussi parce qu'on hésite à se montrer moins bon pour les autres, dans ces occasions-là. Quanta Louis, il faisait les trente-six mille volontés de sa femme. Il risqua pourtant une objection :
— On la reçoit chez nous, eh bien, oui, c'est en règle... Mais pour combien de temps?
Gertrude expliqua que Mélanie s'en irait certainement après sa délivrance, dans cinq ou six semaines. Il ajouta, la mine inquiète, avec un soupir:
— On ne sait jamais où on va, quand on fait le bien !
Gertrude, qui pensait au triste sort de son amie, à la mort de Vallamand, à la ruine de l'Herbaget, répondit:
— Est-ce qu'on sait jamais où on va soimême ?...
Mélanie aidait de son mieux aux travaux du ménage, mais restait de préférence cachée dans sa chambrette, à coudre pour son amie ou pour « le petit ». Sa fenêtre ouvrait sur la rue: elle voyait, dans le fond à gauche, l'angle extrême de la maison Boudry; plus près, les arbres des Cormoret; presque en face, la maison des Schwendi, avec sa tourelle, « l'espion » de ces demoiselles dont les têtes se montraient souvent
aux fenêtres, les plates-bandes de la terrasse dégarnies par l'hiver, le squelette régulier du beau catalpa. Elle voyait aussi la poste, où s'arrêtait la diligence, Isabelle qui poinçonnait la feuille du cocher, Auguste qui recevait les paquets ; puis, sur la droite, la fontaine, le tilleul, et même l'enseigne du Guillaume Tell qui se balançait au vent. Elle voyait aller et venir les gens: lesfemmes portant dulinge dans des seilles, les gamins conduisant les vaches à l'abreuvoir, la mère Sollard aux écoutes, le père Biolle que le froid confinait dans sa cuisine, mais qui montrait encore de temps en temps, devant sa porte, sa vieille tète blanche, ridée comme une pomme oubliée sur la paille, le pasteur qui s'en allait faire ses visites, emmitoufïlé dans son cachenez, M. Blùsch à l'heure de sa promenade hygiénique ; tous enfin, ceux qu'elle voyait depuis toujours, aussi loin que remontaient ses souvenirs, et que bientôt elle ne verrait plus.
Elle s'attendrissait en songeant à cette phase nouvelle de sa vie, qui se développerait parmi des figures inconnues, dans un décor qu'elle ne parvenait pas à imaginer. Pourtant, son désir amer de tourner la mauvaise page où elle s'attardait à cette heure, la faisait appeler de tous ses vœux sa délivrance ; et en prononçant ce mot, elle ne pensait pas seulement à l'enfant déjà bien-aimé qu'elle sentait dans ses flancs, mais à tout ce qui disparaîtrait de son horizon le jour où pour jamais s'éloigneraient le clocher de l'église, les tourelles du château, la
muraille noire du Jura, la tête chauve de la Dôle, tout le cadre de sa misère!...
Un jour qu'elle s'était ainsi mise à la fenêtre, elle vit M. Blùsch entrer dans la boulangerie. Elle pensa aussitôt : « Sa femme de ménage serait-elle malade, qu'il fait lui-même ses commissions?... » Car lorsqu'on est souvent seul, et qu'on a l'esprit vagabond, on s'intéresse ainsi à mille petites choses qui n'en valent guère la peine. Elle attendit de le voir ressortir, en se rappelant ses amies d'école, ce que disait le régent dans telle circonstance, ce que faisait celle-ci ou celle-là. Gomme il tardait, elle se dît encore : « M. Blûsch fait un bout de causette avec Gertrude ou avec Louis ; il aime ça ! »
Puis elle se souvint d'un jour où Gertrude, déjà grande, pleurait toutes ses larmes, parce qu'il l'avait punie. Juste à ce moment, elle entendit frapper à sa porte. Surprise, elle cria:
— Entrez !
M. Bliisch apparut, tout rouge, sans doute par l'effet de la transition du froid de la rue à la bonne chaleur de la maison. Les yeux clairs pétillaient derrière les lunettes, la bonne Qgure souriait toute.
— Je te dérange ? demanda le régent.
Mélanie, de plus en plus surprise, se leva
péniblement pour lui offrir son unique chaise, en restant debout devant lui.
— Oh! que non, Monsieur le régent.
Il s'installa, en étendant les pieds vers une cheminée imaginaire. La jeune fille le regardait
avec cet air anxieux de ceux qui, ayant beaucoup souffert, s'attendent toujours à recevoir quelque nouveau coup. Il continuait à sourire, avec bienveillance, avec joie, comme on sourit quand on apporte une nouvelle heureuse.
— Tu ne sais pas pourquoi je viens? cornmenca-t-il.
Elle secoua la tête.
— Comment pourrais-je y savoir, Monsieur le régent ?
— Eh bien ! voilà, c'est pour une commission...
Il attendit encore quelques secondes avant de continuer.
— Tu ne te doutes pas qu'il y a par le monde un brave garçon qui te veut du bien?... C'est pourtant comme ça!... Il sait tout ce qui t'est arrivé, bien entendu... Mais ça ne fait rien, il a bon cœur..., et puis enfin, c'est un brave garçon, comme je t'ai dit!... Et un garçon qui a de quoi, par-dessus le marché. Hé! hé!... Eh bien, voilà, il est venu me voir, pour me parler de toi... Et il m'a chargé de sonder le terrain..., pour voir... pour voir si tu voudrais de lui, enfin, quoi !...
Mélanie se trouvait en face d'un morceau de miroir qui lui servait pour sa toilette. Elle y jeta machinalement un regard, y vit sa figure tirée par le chagrin, vieillie, amaigrie, où il n'y avait plus de joli que les yeux et les cheveux blond de seigle. Elle pensa qu'il fallait être un vrai bon garçon, pour vouloir du bien à
une pauvre fille comme celle-là, qui ressemblait si peu à ce qu'elle était moins d'une année auparavant !
— Qu'est-ce que vous me dites là, Monsieur le régent ! balbutia-t-elle.
— C'est ainsi, affirma M. Blûsch. Ça prouve qu'il y a encore des braves gens sous le soleil, quoi qu'on dise!... Il faut aussi que tu saches qu'il est venu aux renseignements... Oui, un beau jour il est venu me demander ce que je pensais de toi... Même que j'étais en train d'éplucher des champignons, et que je les ai oubliés après et qu'ils ont été perdus!... Je lui ai dit que tu es une honnête fille, malgré... ce qui t'est arrivé... Il est parti tout triste, à faire pitié... Et je ne sais pas ce qui s'est passé dans sa cervelle, mais voilà qu'il est revenu... Et sais-tu ce qu'il m'a dit?... Ecoute bien, parce que ce sont ses propres paroles: « Voyez-vous, » M. Bliïsch, quand elle sera loin, et que je ne » saurai plus rien d'elle, et que je saurai seule- » ment qu'elle est en service Dieu sait chez » qui, et qu'il lui arrive Dieu sait quoi, et » quand je penserai qu'elle est malheureuse, » et que moi j'ai ma maison et mes champs et » tout ça, je n'en pourrai plus !... » Voilà ce qu'il m'a dit, ma chère!...
Mélanie, toute émue , s'était assise sur le bord de son lit. M. Bliïsch, lancé à fond, ne s'arrêtait plus.
— ... Alors, moi, j'ai réfléchi, je lui ai dit: « Mon garçon, sais-tu bien ce que tu vas faire ?
» Les gens vont dire ceci et ça, et patati et » patata... » Il m'a dit: « Ça ne fait rien! » Je lui ai dit: « Et puis, il n'y a pas, il y aura le » bouèbe..., ce bouèbe qui n'est pas de toi, et » qui sera comme s'il était de toi et que tu » verras toujours autour de toi et qu'il te » faudra élever... » Et il m'a dit: « Ca ne fait » rien ! » Et je lui ai dit encore : « Ça n'est » pas tout, ça; le mariage, quand c'est fait, » c'est fait. Il ne s'agira pas de bourreauder ta » femme pour le passé, quand vous vous dis- » puterez comme ça arrive dans les meilleurs » ménages...» Et il m'a dit: a Je jure que je » ne lui reprocherai jamais rien... » Alors je lui ai dit: « Puisque c'est ainsi, je veux bien » aller sonder le terrain ; tu es un brave cœur, » ta femme ne sera pas à plaindre... » Voilà pourquoi je suis venu!...
Mélanie resta longtemps pensive, une larme au bord des cils. Elle était touchée, incertaine, etne savait comment exprimer ce qu'elle pensait.
— Ah ! Monsieur le régent, dit-elle enfin, je vois bien tout ce qu'il me donnerait, ce brave garçon-là!... Et pour sûr que c'est un brave garçon!... Mais moi, qu'est-ce que je lui apporterais, dites?... Regardez-moi, j'en ai tant vu, que je suis toute laide... Je n'aurai pas même dequoi m'acheter un trousseau... Et alors, vous compreuez..., celui qui me prendrait..., c'est comme s'il me faisait l'aumône... Et je crois que j'aime encore mieux m'en aller gagner mon pain..., et celui... du petit...
— Tu réponds comme une brave fille, riposta M. Blùsch, que l'émotion gagnait ; mais c'est des bêtises, si tu veux que je te dise !... Il ne faut pas être par trop fière, vois-tu, parce que la vie est la vie... Un mélange d'un peu de bien avec beaucoup de mal, qu'il faut accepter comme il est... Ni toi ni moi n'y pouvons rien changer... Et puis, tu n'as plus à penser rien qu'à toi : tu vas avoir charge d'âme..., et de corps aussi!... Alors, quoi?... Tu parles de travailler, de gagner ton pain... Joli pain, que tu gagneras!... Et tu ne pourras pas même garder ton petit... Et plus il grandira, plus ça deviendra difficile... Si tu trompais quelqu'un, je te comprendrais... Mais tu ne trompes personne... Tu as fait une bêtise, tu as eu un malheur, et il y a un brave garçon qui sait tout ça et qui te veut quand même... Ma foi, tu serais rudement bête de le renvoyer!...
Comme celles que forme la dure vie des champs, si laborieuse, difficile et positive, Mélanie était avant tout une fille de bon sens et de sens pratique, iguorante de l'art futile de couper le cheveux en quatre, et dont les scrupules d'honnêteté ne risquaient point d'aller jusqu'au romanesque. De tels arguments ne pouvaient manquer de la toucher. Ils l'auraient persuadée, sans la sourde inquiétude qui la bourrelait toujours : le mystère qu'elle sentait suspendu sur sa vie comme un grand oiseau qui pouvait tomber sur elle comme un épervier sur sa proie, au moindre signe du père
Théodore. Pour rien au monde elle n'en aurait dit un mot à M. Blùsch. Mais elle voyait là un obstacle, un danger pour elle et pour qui partagerait son destin, une raison de quitter le pays pour s'en aller très loin. En réfléchissant confusément à ces choses, elle demanda :
— Qui est-ce ?
M. Blùsch sourit.
— Tues trop fine mouche pour n'y pas savoir!
Elle avait un soupçon, sans doute, mais pour
rien au monde n'eût couru le risque de se tromper.
— Non, dit-elle, je n'y sais pas !...
— Chatte mitte!... C'est Courtépin.
Elle demeura pensive et fit :
— Oui, c'est un brave garçon !
— Alors, ça y est ?
— Pas encore, Monsieur le régent.
— Comment, pas encore!... Il est à l'Ecole, qui attend.
Mélanie prit son parti.
— Il attendra bien deux jours... Dites-lui ça, Monsieur le régent!... Et dites-lui encore ça: si je ne dis pas oui tout de suite, c'est que j'ai besoin desavoir une chose..., une chose..., une chose qu'il faut que je sache, enfin, quoi!...
— Une chose sur lui? demanda M. Blùsch, étonné de ne pas la voir sauter sur l'aubaine comme un poisson sur l'amorce.
Mélanie était excitée et nerveuse, les yeux pleins de larmes.
— Non, pas sur lui, Monsieur le régent...
C'est une chose, voyez-vous... je ne peux pas vous expliquer!... Enfin, dites-lui qu'il faut me laisser jusqu'à demain... jusqu'à ce soir, s'il est tant pressé... Ce soir, je vous dirai oui ou non... Et dites-lui que je le remercie..., et que je voudrais bien,.., et que si je ne peux pas... Ah ! ça ne sera pas ma faute, allez!...
— Et cette chose que tu ne sais pas..., tu la sauras ce soir ?
— Je la saurai !
— Et tu ne veux rien me dire de plus?
— Je ne peux pas.
M. Blùsch se leva, très intrigué, peut-être un peu vexé de ne pas tout savoir tout de suite.
— C'est bon, conclut-il, je lui dirai de prendre patience... Mais ne perds pas de temps, si tu m'en crois ; les garçons, vois-tu, ça tourne comme le vent: ça peut toujours changer d'avis...
Placée ainsi sans préparation devant un arrangement de vie qui lui semblait le salut, mais dont un scrupule si profond l'éloignait, Mélanie vit clair tout de suite :
Jadis, quand elle aimait Paul et qu'elle se croyait aimée, Gourtépin lui déplaisait plutôt, parce qu'il était lourd, parce qu'il était gauche, parce qu'il venait de Ravinel, parce qu'elle le trouvait sans cesse sur son chemin, parce qu'il l'aimait sans qu'elle l'aimât. Ensuite, dans son malheur, elle n'y pensa plus : il n'existait pas plus pour elle que les autres jeunes gens ; quand elle le rencontrait encore, elle n'éprouvait plus même la petite impression d'hostilité qu'il lui avait inspirée. Mais la preuve d'attachement qu'il lui donnait ainsi, dans une heure d'absolue détresse, transforma aussitôt tous ses sentiments : Gourtépin changea d'aspect à l'instant dans sa mémoire et dans son cœur. Le long récit de M. Blûsch, entrecoupé de poses savantes, lui laissait le loisir de la réflexion. Tout en l'écoutant, elle vit avec une parfaite netteté, d'abord, qu'elle était prête à accepter
l'offre du brave garçon, sans arrière-pensée, en lui vouant sa vie en reconnaissance ; ensuite qu'elle ne pouvait pourtant l'accepter qu'avec la quasi-certitude que le secret emporté par son père ne serait jamais une menace pour leur ménage ; enfin que, Boudry étant à sa connaissance Tunique dépositaire de ce secret, il fallait qu'elle l'interrogeât.
Mélanie était d'un naturel timide. Sous l'influence des derniers événements, cette timidité s'était exagérée jusqu'à devenir un état permanent de crainte ou d'angoisse. Elle ne l'empêcha pourtant pas d'accepter très vite l'idée de cette démarche , dont elle ne songea bientôt plus qu'à se délivrer. Mais à peine M. Blûsch parti, elle vit arriver Gertrude, à qui le régent n'avait point caché l'objet de sa visite, tant il se croyait sûr du succès immédiat, et qui accourait avec des félicitations. La jeune femme ne pouvait croire que son amie hésitât, et la grondait un peu.
— Tu fais des histoires: à quoi bon, puisque tu diras oui, à la fin?
— Je ne sais pas encore, répétait Mélanie ; il me faut réfléchir.
Gertrude eut un geste de décision, qui s'accordait bien avec sa beauté fière et ses jolis yeux énergiques :
— Réfléchir ! pourquoi ? Quand il y a une bonne occasion, il faut la prendre, d'abord. On réfléchit après.
Et elle se dépêcha de redescendre à la bou-
langerie, où des clients Pattendaient peutêtre.
C'était l'heure où Ton peut passer inaperçu dans l'ombre qui s'étend aux approches de la nuit. Mélanie sortit de la maison par la porte de derrière, pour éviter quelque question des Vaulruz. Son excitation soutenait son courage ; elle se dirigea vers le Coin d'en bas, sans hésiter, d'un pas rapide, frappa à la porte des Boudry, l'ouvrit sans attendre qu'on répondît :
« Entrez!... »
La mère Lina était en train de disposer sur la table les bols de café au lait, pour le goûter. Elle se retourna, et leva les bras en appelant ses filles, qui accoururent auprès d'elle avec des exclamations de stupeur. Sans les regarder ni les entendre, Mélanie marcha droit au père Théodore, qui se chauffaitau coin du feu, en sommeillant, et lui dit d'une voix qui ne tremblaitpas:
— C'est moi, Monsieur Boudry... J'ai une chose à vous dire.
Lui seul ne témoigna nulle surprise : jamais son visage ne trahissait aucune de ses émotions ; jamais non plus il ne s'étonnait de rien, en raison de tout ce qu'il avait vu dans sa vie et de tout ce qui se passait dans son cœur. Il était bien de ceux dont on peut comparer l'âme à la mer, à cause de ses profondeurs, de ses sables, de ses abîmes; mais jamais aucun poète n'y eût trouvé la moindra perle. Il se tourna à demi vers Mélanie, et dit :
— Qu'est-ce que vous me voulez ?
— Rien que vous demander une chose, Monsieur Boudry,... une chose que vous savez.
Elle regarda autour d'elle, s'assura que les trois femmes ne l'entendraient pas si elle parlait bas, et lui souffla, à voix basse:
— Dites-moi ce que vous savez sur mon père ?
Le père Théodore souleva ses paupières, enveloppa la jeune fille de son regard qui s'enfuit aussitôt, et, pour se donner le temps de réfléchir, demanda :
— Qu'est-ce que vous dites?... Hein?...
A l'autre bout de la cuisine, les trois femmes tendaient l'oreille, pour tâcher de saisir au vol un mot de l'entretien. Mélanie répéta sa question, en leur tournant le dos. Et le père Théodore resta un long moment sans répondre, comme s'il recommençait à sommeiller.
C'est qu'il se trouvait pris au dépourvu : lui qui prévoyait tout, jamais il ne se fût attendu à celle-là ! Son esprit retors, accoutumé à voir très vite en quoi un acte ou une parole pouvait lui nuire ou le servir, ne lui donnait ici aucun conseil.
— Pourquoi me demandez-vous ça? fit-il avec méfiance.
— J'ai besoin d'y savoir, dit Mélanie... Il faut que j'y sache, Monsieur Boudry!... J'ai cette idée qui me tourmente.
S'il jetait brutalement la vérité à la fille de sa victime, il la chassait du village pour n'y plus revenir ; et certes, ce serait un bon débarras l
Mais, d'autre part, il ne parlerait pas sans découvrir ses trames, dont il ne laissait pas de redouter parfois les suites. N'ayant rien à tirer de cette malheureuse, ne pouvant exploiter sur elle le secret qu'il détenait, la prudence ne lui conseillait-elle pas plutôt d'ensevelir dans l'oubli tout le souvenir de l'incendie ? Il en avait le moyen, ayant menti en disant à Vallamand, pour lui donner le coup de grâce, que sa femme n'ignorait rien : gardant toujours pour soi seul toutes ses affaires, il possédait seul au monde la clé du mystère. Il dépendait donc de lui seul que cette clé fût enfouie pour l'éternité, que le crime de Vallamand et ses propres manœuvres restassent à jamais ignorés, que Mélanie ne connût jamais la véritable origine de ses malheurs...
Gomme il pesait le pour et le contre de ce9 deux solutions, insoucieux de la pauvre fille qui attendait sa réponse dans un torturant crescendo d'angoisse, la porte s'ouvrit, et Paul entra, en sifflant : « Salut, glaciers sublimes! » Sur le seuil, le jeune homme aperçut Mélanie, qui lui tournait le dos et n'eut pas l'air de l'entendre, bien qu'elle reconnût son sifflet et son pas. Il 9'interrompit net, cloué au sol. Sa mère et ses sœurs lui télégraphiaient des signaux éperdus. Un instant, il hésita, comme pétrifié à deux pas de la porte. Puis il s'esquiva, le dos plié, avec un regard circulaire de malfaiteur poursuivi. Son père l'avait vu. Cette fuite et l'impassibilité de Mélanie lui firent compren-
dre, clair comme le jour, que tout était fini entre les amoureux, et qu'il n'avait plus rien à craindre pour son fils. Alors il se décida, et dit, de sa voix qui traînait à l'habitude un peu plus sur les mensonges :
— Ce que je sais sur votre père, moi?... Je .ne sais ri-en...
Une contradiction de plus venait s'ajouter à toutes celles où se débattait Mélanie : inconciliable avec la dernière parole d'Bloi, cette réponse lui laissait la même incertitude.
— C'est Vrai? fit-elle en tâchant de lire quelque chose sur ce visage masqué d'hypocrisie et d'impudence.
La voix traînarde répondit :
— Bi-en sûr... Qu'est-ce que je peux savoir, moi!... Votre père ne me faisait pas ses confidences Je ne comprends pas même votre
questi-on.
A ces mots, Moustiquet tourna le dos, pour marquer que la conversation était terminée ; et Mélanie sortit, sans un regard sur les trois femmes qui ricanaient et la foudroyaient des yeux, furieuses de n'avoir pas deviné l'objet de sa visite.
Elle sentait que Boudry venait de lui mentir; et pourtant, une voix d'espérance lui disait qu'elle se trompait peut-être, que son père avait parlé dans le délire. En tout cas, cette réponse négative, deux fois répétée, lui enlevait tout motif plausible de repousser une offre qui la sauvait, et sauvait son enfant. Un doute, un
souci subsisteraient toujours : du moins n'aurait-elle pas à se reprocher la moindre ombre de dissimulation...
En réfléchissant à ces choses, elle s'achemina vers l'école. La nuit n'était pas encore tout à fait tombée. Elle passa devant la maison des Cormoret, fermée depuis huit jours, croisa l'aînée des demoiselles Schwendi, qui venait de faire visite à la femme du pasteur, aperçut devant la porte Isabelle Tavannes, qui la salua d'un petit signe amical. Les vaches du syndic s'abreuvaient à la fontaine, et remplissaient l'air du bruit de leurs sonnailles. Debout devant la porte, l'Allemande du Guillaume Tell secouait une salade. Au fond de l'impasse, le clocher s'estompait dansl'obscurité naissante ; et justement Thorloge sonnait cinq heures. Mélanie ouvrit la petite porte à claire-voie du jardinet de l'école, frappa à la maison, et M. Blûsch vint ouvrir :
— Ah! c'est toi, ma fille... Eh bien?...
— C'est oui, Monsieur le régent.
— Tu en as fait, des manières!... Enfin, les femmes sont comme ça, elles ne savent jamais ce qu'elles se veulent... Il va venir chercher la réponseetje lui dirai... Veux-tu entrer ?...
— Non, merci, Monsieur le régent...
... Au lieu de rentrer à la maison Vaulruz, Mélanie s'achemina vers le cimetière. Elle monta jusqu'au Coin d'en haut, où depuis si longtemps elle ne s'était pas risquée, qu'elle eut presque l'impression devoir un endroit nouveau. Devant
les petites maisons proprettes, à balcons ajourés, qui longent la route de Ravinel, les jardinets montraient tristement leurs arbustes dépouillés, leurs plates-bandes dégarnies où s'espaçaient quelques touffes de chrysanthèmes bruns ou blancs ; et des vaches remontaient en folâtrant. Mélanie fila le long des haies, et prit le chemin qui passe à travers champs. L'air était gris, le ciel était gris ; noir dans ces grisailles, le Jura paraissait tout proche ; ses lignes presque régulières, dont on ne distinguait pas la descente lointaine, semblaient se prolonger dans l'infini. Dans les vergers, les squelettes des arbres se dressaient avec des airs de désolation : le vent froid de la montagne agitait leurs branches, qui s'entrechoquaient plaintivement. La tombe d'Eloi, toute fraîche encore, la dernière qu'on eût creusée, se trouvait au fond du cimetière, derrière d'autres tombes entourées de leurs grilles, garnies de pierres funéraires et de cyprès. Sur le tertre, encore trop haut, deux pots de chrysanthèmes étaient enfoncés, des deux côtés d'une couronne de celluloïd.
Tout cela serait arrangé plus tard. La jeune fille contempla longuement cette terre encore meuble qui se tasserait peu à peu; des souvenirs s'en levèrent en foule et des larmes coulèrent le long de ses joues :
« mon pauvre cher père, pensait-elle, tu es là..., tu te reposes après tant de misères... Si tu as emporté un secret avec toi, garde-le, puisque tu l'as voulu ' J'aime mieux croire que
tu n'en avais point, que tu parlais dans la fièvre, et que tu es maintenant dans la paix de ceux qui s'en vont les mains pures... Mais si vraiment tu as jamais fait quelque chose de mal..., quelque chose que je ne puis soupçonner..., eh bien, je suis sûre que le bon Dieu t'a pardonné : parce qu'il doit être meilleur que les hommes..., et parce que tu as assez souffert, et moi aussi, pour que sa justice soit satisfaite !... »