L'incertaine
Gn témoignage de mon admiration et de mon respectueux attachement, en souvenir de belles heures passées dans votre société idéale ou psésente, permettezmoi, mon cher maUre et ami, d'inscrire votre nom à la première page de ce petit volume.
Comme au temps de ma jeunesse, je suis assis devant mon bureau. Il me semble qu'avec ma plume, je vais retrouver les rêves qui agitaient, alors mon esprit. Que de combinaisons romanesques, que d'amoureux épisodes, n'ai-je pas imaginés ici-même, dans cette haute pièce sévère, où j'ai peut-être vécu davantage, sans guère sortir de ses quatre murs, que je n'ai fait par la suite en courant les grands chemins !
Si je tourne la tête, je revois le jardin que j'ai tant aimé. Ses arbres opulents souffrent en ce moment des premières atteintes de l'automne. Une lèpre dorée les ronge, qui découvrira bientôt sous leur verdure le squelette qui ne vieillit pas. Il tombe quelques gouttes de pluie.
Tantôt, en reprenant possession de mon domaine, j'ai présenté mes devoirs aux déesses qui
le protègent. L'une est une Cérès au visage noirci par les larmes et qui tient dans ses bras toujours beaux une gerbe pourrie ; l'autre, une Pomone sans nez, dont la robe ouverte laisse épanouir un sein encore intact. Toutes deux ont veillé sur mon adolescence ; elles m'ont enseigné, les miséricordieuses ! la pensée vivante qui demeure sous les formes les plus immuables, l'amour qui donne leur éclat aux bouches moites des jeunes femmes et que le temps, qui emporte avec lui toutes choses, oublie parfois d'en dérober l'essence. Entre les platanes et les charmes, devant ce bassin qui servait de scène aux ballets des libellules, mes déesses ouvraient les portes de l'avenir.
Pourquoi les ai-je laissées quand j'ai quitté cette austère demeure provinciale ? Peut-être m'auraient-elles aidé à découvrir ce qu'elles me promettaient alors I
Depuis que je suis chez moi, j'éprouve un sentiment de bien-être mélancolique. Je respire une odeur d'encens, de cire et de vieilles boiseries. Bien qu'il y ait déjà vingt ans que je sois parti, tout est à sa place, rien n'a changé d'aspect. Philomène, ma vieille domestique, m'attend-elle tous les jours depuis vingt ans ?
Je suis arrivé hier, assez tard. Les clartés et les ombres alternaient dans la cheminée, comme si le jour et la nuit y jouaient à cachette. Le thé fumait. Sur une petite table, un énorme pâté doré, — un vrai pâté de comédie ! — semblait m'inviter à souper avec Pierrot et Colombine ou avec une princesse déguisée.
Une princesse déguisée... Pierrot et Colombine î... C'étaient, en effet, les hôtes que je recevais quand j'habitais ici. Mais voici que j'ai parcouru déjà la moitié du chemin et que la fée qui m'accompagnait, touchant chaque chose de sa baguette magique, a cédé la place à une vieille sorcière grondeuse, acariâtre et qui, sans cesse, en me suivant, chevauche un balai déplorable : elle s'appelle Réalité.
Réalité, mon ennemie, ma rude et tenace ennemie, vas-tu me harceler jusqu'en ce lieu qui fut l'habitacle de mes songes? Vas-tu mêler encore de la cendre à ce que je mange, de l'absinthe à ce que je bois ? Comme l'automne, m'indiqueras-tu le squelette sous toute chair vivante?
Va-t-en, Réalité, je te chasse. Partout ailleurs, je te subis. Mais je suis le maître de cet empire, je n'y reconnais pas ta puissance ! Chevauche loin de moi ton affreuse monture. Hier, tu as
empêché Pierrot, Colombine, la princesse déguisée, de partager ce pâté que Philomène avait disposé sur la table, mais je les attends, ce soir, et tu peux bien leur défendre la porte. Ils entreront malgré toi 1
...J'ai visité les meubles, rouvert les tiroirs. Que ces cabinets, ces commodes de laque m'amusaient autrefois avec leurs scènes d'opéras chinois et ces paysages filamenteux, où tout arbre s'achève en chevelure, toute rivière, en linéaments !
J'eusse voulu traverser ces ponts en dos d'âne, m'asseoir sous les pavillons à coins relevés et y boire de ce thé que versent les jeunes filles d'or !
Dans le grand salon, où ma mère recevait et où j'entrais rarement, j'ai revu avec admiration les bibelots innombrables ; surtout un minuscule jardin de verre filé qui occupe toute une table : orangers couverts de fruits, corbeilles, rosiers en fleurs, vignes avec toutes leurs grappes, vasque où boit une colombe, ouvraient à mes yeux je ne sais quelle perspective de jardins d'Italie, de terres promises, de prairies vaporeuses où l!on jouerait le Songe d'une nuit cVété.
On me défendait de porter la inain à ces
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brimborions ; c'est peut-être pour cela qu'aujourd'hui encore, je les trouve mystérieux. Je n'étais admis à les regarder que par les longues après-midi de fin septembre, quand les premiers orages nous forçaient de rester enfermés. Dehors, les arbres ruisselaient, de fréquents éclairs fouettaient le ciel de leurs lanières de feu, les nuages se cabraient, — et assis sur un tabouret, je contemplais pendant des heures ces jouets interdits, ces jouets pour grandes personnes, avec une attention si passionnée qu'ils n'ont jamais quitté tout à fait mon esprit et qu'il m'arrive encore de rêver que je les emporte avec moi I
J'ai vécu, j'ai visité l'Italie, l'Espagne. Quel n'est pas l'enfantillage de notre pensée ! Me voici de nouveau devant ces babioles, amusé, curieux, ému par des nostalgies fugitives ! J'ai souffert, j'ai aimé. Je ne retrouverai plus aucun de ceux qui me furent chers à l'égal de ma propre existence. Je redescends la pente solennelle des jours, chaque pas que je fais me porte malgré moi vers l'heure la plus redoutée. Mais il suffit d'une bulle de verre à qui un ouvrier a donné une forme arborescente et un aspect givré pour que mon imagination prenne de nouveau
la clef des champs et recommence de s'ébattre dans la société des elfes et de Titania, sous les ombres de cristal d'un château de Thulé.
Pourtant, ce que j'ai exhumé du fond des tiroirs me serre atrocement le cœur ! Ces témoignages de leur vie que nous laissent les disparus, connaissez-vous rien qui sache vous faire autant de mal ?
Un de ces jours, je rédigerai l'inventaire des lettres, des portraits, des médaillons, des carnets de bal, des boîtes de santal, des mille souvenirs qu'on enfouit dans les secrétaires, les cabinets et les commodes. Aujourd'hui, je n'ai cherché que le plaisir, le plus grand que je connaisse au monde, et le plus amer, d'y fouiller à mon aise.
J'ai commencé aujourd'hui mes visites. J'ai envie de revoir quelques-uns de mes camarades. <( Sont-ils les mêmes ? Ont-ils beaucoup changé ? » me disais-je, en suivant les rues imprévues et tortueuses de ma ville natale.
Qu'elle est devenue petite depuis que je l'ai quittée ! En quatre pas, on en fait le tour. Mais rien n'est plus amusant que ces quatre pas. A tout moment, une fontaine garnie de quelque monstre, un hôtel à cariatides, une échauguette, un magasin vieillot, retiennent votre attention. Quelques-unes de ces boutiques n'ont pas changé d'étalage depuis vingt ans, ni de propriétaire.
C'est ainsi que je me suis arrêté devant un luthier qui se nomme Salinbaraas. Je ne sais pourquoi cette réunion de violons, de mandolines et de cithares me paraît toujours mystérieuse. J'ai l'impression que ces instruments viennent à peine de se taire. Chaque nuit, ne servent-ils point à des musiciens défunts, dans un concert offert aux ombres ? Sans le pacte se-
cret qui le lie à ces fantômes, comment pourrait-il vivre de son métier, ce M. Salinbaraas, dans une cité où l'on ne vend certainement pas un mirliton par an ?
Quelques mètres plus loin, je retrouvai M. Parpaillon, l'empailleur. La même hulotte sur son perchoir biscornu happait toujours le même campagnol. Tiercelets, lézards, hérons, castors, donnaient à croire que le Paradis terrestre se trouvait boulevard du Pérou, mais naturalisé. Sous des vitres, quelques papillons sans couleur tombaient en poussière ; il fallait bien supposer que c'étaient des papillons de nuit !
Au premier rang, des yeux de verre se suivaient, dans le fond d'une longue boîte : verts, bleus, marrons, noirs, bigarrés, ils présentaient à votre examen un assortiment complet de regards sans expression. Vous eussiez pu retrouver là l'œil de votre chien, de votre chat, voire de votre maîtresse, s'il vous eût plu d'en conserver le souvenir.
Je revis chez M. Lecocq, le confiseur, les gâteaux massifs et indigestes qui récompensaient mon dessert, le tailleur, ces mannequins au visage inerte dont on ne sait si ce sont des hom-
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mes de cercle ou des diplomates, et qui suivent si fidèlement les modes de la capitale, — cinq ans après I
Tout cela, et ces herbes ondulées qui font douce la chaussée entre les cailloux en forme d'oeufs, et ces pigeons qui tournent sans cesse autour du clocher de Sainte-Barbe, et le vieil invalide à la tête fêlée, qui porte les armes devant chaque passant, le long du cours des Trois- Chimères, tout cela, dis-je, me renforçait dans mes années anciennes. Une sorte de miracle me dépouillait de quatre lustres et me rendait subitement l'espérance indistincte, les aspirations foisonnantes de la jeunesse.
Je marchais d'un pas élastique sur les dalles polies des trottoirs, je souriais aux enfants qui traînaient des tambours sur le seuil des portes, ou mettaient à nu leurs poupées.
Au-dessus de moi, le ciel se soulevait légèrement comme une tente, un jour de fête. Ne me heurterais-je pas plus loin aux longues perches d'or qui en soutenaient certainement la voûte et en écartaient les pans, comme on le voit sur ces vieilles gravures, où Alexandre accueille Campaspe, où Achille ronge son frein et projette d'enlever Chrvséis ?
C'était un jour de fête, je vous l'assure. Aussi eus-je l'impression qu'une douche glacée tombait sur mes épaules, lorsque me fut entrebaillé l'hôtel de mon vieil ami, Philéas de Maragde.
Je ne me souvenais pas que l'escalier fut si humide, le corridor si long, ni si obscur, le grand salon où l'on m'introduisit. Pas un meuble qui n'eût sa housse. La pendule sans globe, avec sa femme en robe de bal qui effeuillait une marguerite, en prenant un air indécent.
Une porte à rinceaux délicats s'ouvrit enfin, et un homme parut, congestionné au point d'en être écarlate, les cheveux déjà rares, portant avec précaution un ventre pesant. Je ne le reconnus qu'à grand'peine. Quoi ! c'était là mon contemporain ? Je hasardai vers une glace un coup d'ceil vite détourné : n'allais-je point, au lieu de la mienne, y voir apparaître la face d'un vieillard ?
Mais non, je n'avais point changé : mon pauvre ami Maragde était bien seul à prendre une telle avance sur le temps. Pour moi, qui ne prétendais guère aux anticipations, je m'en tenais plus exactement à l'almanach.
Cependant Philéas me saisissait les deux
mains, il m'attirait près d'une fenêtre qui avait sa housse, elie aussi, mais de poussière.
— Toi, toi, mon cher ami !... Est-ce possible ? Que je suis heureux ! Laisse-moi te voir. Tu es merveilleux ! Tu as toujours trente ans ! Comment as-tu vécu pour résister ainsi ! C'est bien vrai que la débauche conserve ! Suis-je assez ruineux à côté de toi ! Que veux-tu ? la vie rangée, calme, sans trouble, la vertu, les joies du foyer, voilà qui vieillit son homme !
Il suffoquait en parlant, ses yeux se remplirent de larmes. Venaient-elles de l'asthme ou de l'émotion ? Ses grosses mains tremblaient, déjà tachées de brun comme celles d'un septuagénaire.
Il me força à m asseoir tout près de lui. Il n'attendait pas mes réponses et sans cesse me questionnait :
— Tu ne t'es jamais marié ? Tu ne t'ennuies pas ? Où vas-tu le soir ? Penses-tu quelquefois à nos amis de jeunesse ?
Il cligna des paupières, comme s'il voyait le grand soleil, sur un chemin.
— ■ Si je ne sais pas ce que Von gagne à vieillir, dit-il, je n'ignore plus ce que l'on y perd. Et je ne pnrle point seulement des dents qui se
déchaussent, ni des cheveux qui demeurent accrochés au peigne ! Hélas j'ai perdu aussi ma femme, qui était bonne, douce et vertueuse, et ma famille ne se compose aujourd'hui que de quelques cousins et d'une nièce à la mode de Bretagne qui me donne de grands soucis. Les terres rapportent de moins en moins, les impôts nous écrasent. On a de lourdes responsabilités et moins de courage, parce que l'insouciance diminue. Heureusement que j'ai fiancé ma pupille en toute hâte, aussitôt que ses dix-huit ans eurent sonné. Si je mourais, elle ne serait point seule au monde. Elle épousera un de nos voisins, dont la famille est liée avec la mienne depuis des siècles : cVst un honnête garçon un peu rude, mais franc et loyal ; on dit qu'il n'a pas inventé la poudre, et tant mieux ! du moins, n'aura-t-il pas sur la conscience la mort de tant de gens I II est ingénieur, près de Grenoble, dans une usine d'électricité. Il s'appelle Simon de Bréviaire.
Mon ami soupira.
— Fréquentes-tu toujours nos camarades, lui demandai-je, Philippe do Boisberthe, Charles de Moussac, Gomer, Lamparnave ?
— Je vis bien seul depuis mon mariage. Je le* ai perdus de vue. Lo fils dr Boisberthe vient
souvent ici. C'est un ami de ma nièce. Moussac et moi, nous sommes brouillés. Gomer est mort.
Quelques mètres à peine le séparaient de Charles de Moussac, de Lamparnave ; il ne les connaissait plus, il ne pensait jamais à eux ! Pour aimer ses amis, pour se souvenir d'eux, faut-il donc s'en aller, ne les aborder que dans sa mémoire ? Je leur demeurais fidèle ; Maragde, non. Ou bien, je ne sais quoi de bourgeois, de conjugal, d'égoïste, se mêle-t-il à la vie de certains hommes, qui leur défend les sentiments désintéressés, — les sentiments de la jeunesse ?
Nous nous serions plus longuement attardés sur ce thème, mais je me crus soudain transporté de trois cents ans en arrière, à la cour d'un Valois. Un nain entrait dans le salon, un nain véritable, haut de quatre-vingt-dix centimètres environ. Dans sa tête énorme, intelligente et ravagée, ses yeux prenaient une ardeur singulière. Sa mise était recherchée, ses gestes, prétentieux, et il y avait dans toute sa personne quelque chose d'avantageux et d'insinuant. Je m'efforçai de cacher la stupeur où me plongeait ce nouveau venu, Maragde nous présenta l'un à l'autre :
— Hector Guinemont dont je vous ai parlé si
souvent, mon cher Laurent... Le baron de For geris.
En une phrase extrêmement alambiquée, le nain témoigna du plaisir qu'il avait à me connaître, puis il se hissa comme un singe sur un grand fauteuil. Je pus examiner tout à mon aise sa face grimaçante, son regard rapide et perçant, son air vaniteux et narquois.
Sa présence m'interloquait à tel point que j'abandonnai la conversation. Maragde se taisait aussi, en proie à ses souvenirs. Mais le baron de Forgeris m'entreprit sur ma famille et ma parenté avec les Guinemont qui habitaient le Hurepoix et ceux qui s'étaient établis au Canada. Je ne sus si j'avais affaire à un généalogiste éminent ou à un curieux redoutable, dont la mémoire était sans défaillance. Il me rappela que mon arrière grand-père avait péri sur l'échafaud, en 1793, et qu'un de mes cousins avait suivi l'équipée de la duchesse de Berry.
— Je connais bien votre famille, conclut-il avec satisfaction, mais j'en connais mille aussi parfaitement que la vôtre !
Je n'étais pas au bout de mes surprises ; la porte à rinceaux s'ouvrit une troisième fois,
comme poussée par un coup de vent, et un être fantasque s'élança dans la pièce.
Etait-ce un lutin, une danseuse ou une jeune fille ? Elle portait un costume caucasien : corsage de mousseline aux manches largement ouvertes, tablier brodé à la russe, jupe courte, bottes de cuir rouge, et sur la tête, un bonnet de fourrure d'où s'échappaient les ondes noueuses d'une chevelure foncée. Mais le plus beau visage rayonnait au-dessous, un visage long, très blanc de peau, au nez hardi et pur ; à la bouche en forme d'arc et ses yeux sombres, sous des paupières largement bistrées, étaient de la couleur de l'or.
— Charlotte, s'écria M. de Maragde, tu es encore déguisée !
— Pour une fois, s'écria l'enfant, que je ne le suis pas ! Tu n'y vois plus clair, pauvre oncle ! C'est quand je m'habille comme la mercière du coin que je suis déguisée.
— Où vas-tu ?
— Faire la fête chez les Boisberthe. Mais que t'importe !
Elle avisa le fauteuil où s'étalait Forgeris.
— M. de la Langue-Bien-Pendue, dit-elle, je suis votre servante. Ne m'oubliez pas dans vos
fiches. Décrivez-y tout au long mon costume et n'omettez pas de m'attribuer quelque vice, un bon vice bien anodin, comme il y en a dans les vieux romans !
Elle me regarda soudain et rougit.
— Que va penser de toi M. Guinemont, petite folle ? Hector, je te présente ma nièce et pupille.
Mlle de Giscours me fit une révérence moqueuse, puis courut vers la porte en criant :
— Bonsoir, mon cher oncle ! Ne m'attende pas pour dîner. Je rentrerai sans doute fort tard.
Elle disparut ; et soudain, le salon me parut plus triste et plus obscur. Je pris congé de mon vieil ami et de son singulier compagnon.
L'ombre venait doucement sur la ville, un long tissu lamé d'étoiles. Les arbres se taisaient, et les oiseaux. Seules, chantaient les fontaines, qui ne distinguent pas le jour de la nuit.
Etait-ce dans les heures les mieux inspirées de ma jeunesse ou dans le morose hôtel de Philéas de Maragde que j'avais vu bondir une jeune fille grande et souple, chaussée de bottes rouges et coiffée d'un bonnet de fourrure ? Etait-ce dans mes plus beaux souhaits de naguère ou dans la réalité, qu'avaient étincelé ces yeux d'or bruni,
voilés tantôt ou pleins de feu, que s'était
entrouverte la bouche la mieux arquée du monde ?
— Philomène, servez-moi tantôt, avec mon pâté de comédie, le meilleur Chambertin de la cave ! J'ai de nouveau à rêver ce soir !
Il m'est venu le caprice de revoir l'hôtellerie où je conduisis, un soir, l'aimable jeune femme qui fut la plus charmante aventure de ma jeunesse. J'ai supposé qu'il y aurait un plaisir assez grand, encore qu'un peu amer, à me retrouver entre ces murs tout embaumés de souvenirs.
L'hôtellerie a deux cabinets particuliers, situés vis-à-vis l'un de l'autre, au bout d'un escalier fort noir. J'éprouvai une certaine stupeur, cette fois, à constater que le patron n'était plus le même. Il s'inclina devant moi avec respect, quand je formulai ma demande, mais ne laissa pas que d'être assez stupéfait de m'entendre commander un seul repas.
— C'est le cabinet de gauche que je retiens, vous vous en souviendrez.
— Oui, Monsieur. D'ailleurs, aujourd'hui, Monsieur n'aurait pas l'embarras du choix. L'autre est déjà réservé.
Le digne homme prononce cette phrase avec une certaine ostentation. Peut-être est-ce la pre-
mière fois depuis qu'il est hôtelier qu'il assiste à chose semblable : ses deux cabinets occupés le même soir !
En me rendant au rendez-vous que j'ai donné à mon passé, je ne peux distraire mon esprit des inconnus qui seront mes voisins occasionnels de l'autre côté de la muraille. Qui donc, dans cette ville sage, endormie et prudente, songe encore aux aventures et désire l'amour avec assez de courage pour ne pas trembler devant l'opinion ?
Bientôt, je me trouvai dans une petite pièce bien modeste et qui n'avait pas changé d'aspect. Sur les murailles peintes de vert-mousse, quelques assiettes de vieille faïence montraient, dans leurs disques laiteux et un peu jaunis, des figures chinoises, des grotesques à la Callot. Au milieu de la cheminée, entre des vases de bazar, un vilain groupe de biscuit représentait deux amours luttant à qui écraserait un cœur. Dans un coin, un canapé défoncé par le milieu laissait voir la lassitude de ses ressorts.
Je m'assis mélancoliquement devant la table servie ; un candélabre l'éclairait de six bougies à la flamme immobile. J'avais commandé le même menu qu'autrefois : des truites meunière,
un perdreau rôti, une salade de truffes. Je cherchai à ressusciter la figure de cette amie à qui j'avais confié tous les joyaux de ma jeunesse. Mais elle m'apparaissait, telle que ces personnages de fresque, que le temps n'a épargnés qu'à moitié et qui ont des parties du corps toutes blanches et pour ainsi dire, inachevées.
Ce que nous nous dîmes, ce jour-là, est bien sorti de ma mémoire. D'ailleurs, je fus fort peu éloquent, c'était assez mon habitude. Je rêvais aux femmes avec une telle constance et une si furieuse ardeur, je leur adressais en esprit de? discours si tumultueux et si magnifiques, qu'une fois en leur présence je ne savais plus que balbutier. Les amoureux propos ne me venaient à l'esprit que lorsque je me trouvais seul. Elles-mêmes ressemblaient si peu aux Colombines, aux princesses déguisées que j'attendais sous les charmes de mon vieux jardin !
Aujourd'hui, certes, si Odile me tenait compagnie, je goûterais le prix de sa présence, mais alors, quelque tendresse qu'elle me témoignât, je n'y goûtai aucun bonheur. J'espérais autre chose, et quoi donc ? Une aventure plus merveilleuse, en tout cas, que eetto banale rencon-
tre, dans un cabinet vert-mousse, d'une jeune femme qui s'ennuie en province. Une aventure où il entrât plus de romanesque et de rêve, une aventure, vous dis-je...
Là-dessus, je fus interrompu dans ma méditation par de grands éclats joyeux qui venaient de la pièce voisine. Quelqu'un dut courir autour de la table, car une chaise tomba. Les rires redoublèrent. Je soupirai. La solitude me serra le cœur.
Je tentai de grouper à nouveau mes souvenirs, mais ils s'éparpillaient dans tous les sens, comme une bande de poussins qui prend peur. Ma curiosité parla plus haut que la religion des amours défuntes.
— Lélio ! dit une voix de femme, je vous en conjure, laissez-moi !
J'entendis encore un bruit de pas précipités. Que se passait-il donc ? Dans le grand silence qui succéda aussitôt à cette folle agitation, un mauvais piano retentit. On ne jouait ni valse, ni refrain de café-concert, mais la plus triste des Kreislerianas. Ces accents anxieux, cette plainte si touchante dans sa sincérité, ce pauvre
appel d'une âme frissonnante, ne me disaient-ils pas ma propre histoire ?
Mais à peine ma mémoire réchauffait-elle les années mortes que déjà je pensais : « Me faudra-t-il désormais m'asseoir toujours comme aujourd'hui, avec une ombre, devant toutes les tables de la vie ? Mon amie d'autrefois, qu'estelle devenue ? Le temps a-t-il respecté ce visage qui m'a tant ému ? »
Odile, je le savais, habitait depuis longtemps le pays des Maures. Elle avait deux garçons. Son mari, après avoir fait de mauvaises affaires, la laissait vivre dans une situation voisine de la gêne. Y avait-il eu dans sa vie beaucoup d'épisodes aussi charmants que ce dîner en tête-à-tête dans une hôtellerie presque déserte ? M 'avait-elle aimé ? L'avais-je aimée moi-même ? Nos sentiments, quand nous sommes jeunes, sont si mêlés de véritable et d'imaginaire que nous n'avons guère le moyen de les peser et qu'il nous faut nous contenter de leur faux-semblant. Les regrets que je conservais d'Odile étaient plus profonds et plus vifs que les désirs que j'en avais eus.
J'écartai les rideaux de la fenêtre. L'hôtellerie
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se trouvait à l'orée d'un bois. Entre les branches à demi dépouillées, un fin croissant de lune descendait à l'horizon, si aiguisé sur la meule du soleil qu'il semblait faible à se rompre. Sa lame aiguë et amincie me donnait à penser que les choses les plus fragiles peuvent avoir une grande durée et que l'émotion d'un rendez- vom laisse parfois plus de traces qu'une passion pro fonde.
Le piano s'était tu. Avec une mélancolie grandissante, je pelai une poire, une de ces poires, succulentes et glacées, qui fondent dans la bouche, en y laissant le froid des sources et le parfum des bois, quand j'entendis une voix masculine traverser la cloison.
— Je vous aime, Àrabella, disait-elle. Buvons, dansons, réjouissons-nous ! Demain, comme di sait le vieux Khayam, nous appartiendrons aux vingt mille ans d'hier. Tirons donc aujourd'hui notre feu d'artifice ! La vie n'est qu'une pauvre fusée entre deux longues suites de ténèbres !
Une telle phrase, en un tel moment, renllamma ma curiosité amortie. Quelle société était-ce là ?
— René, s'écria quelqu'un, que je supposai
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être Arabella, il faut partir. Je vous en prie,
Lélio, laissez-moi !
J'avais, depuis le début du repas, distingué nettement une voix d'homme et deux de femme. Mais j'additionnais les trois noms entendus : René, Lélio, Arabella, et mon compte n'était pas juste !
Ma foi, tant pis I Coûte que coûte, il me fallait être indiscret. Je réglai ma note, puis j'attendis quelques minutes. Quand mes voisins sortirent, je me précipitai vers la porte et l'ouvris comme par hasard. Il y eut un petit cri, on se rejeta en arrière, mais les candélabres des deux pièces répandaient un jour assez clair ; j'avais eu le temps d'apercevoir une fort belle personne blonde, en robe blanche, et un jeune homme en smoking. Un matelot les accompagnait, le col largement découvert et le béret retombant sur l'oreille II cacha son visage dans ses mains., mais j'avais eu le temps de reconnaître la pupille de mon vieil ami de Maragde, Mlle Charlotte de Giscours I
L'amusement d'une telle rencontre chassa les dernières mélancolies de ma soirée solitaire. Que pouvait bien être une jeune fille, qui tan-
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tôt apparaissait en Caucasienne et tantôt en marin, et comment vivait-on maintenant, dans cette ville où je m'étais tant ennuyé, quand j'avais l'âge de ce Monsieur au profil grec, qui menait au cabaret les jeunes filles les plus honorables du pays ?
Si Philéas de Maragde a vieilli, je n'en dira: pas autant de Lamparnave. Tel je l'ai connu, tel je le retrouve. Dans sa figure poupine et rose, les traits sont à peine plus marqués qu'autrefois. ses cheveux n'ont pas une boucle de moins et, dans ses yeux, sourit le même regard clair et quelque peu enfantin. 11 a mis son lorgnon poui m'envisager, puis il m'a dit paisiblement :
— Ah ! ça. tu tombes de la lune ! Est-ce toi en chair et en os ou bien n'es-tu qu'un revenant ? En ce cas, je dois l'avertir : si tu veux me tirer par les pieds, la nuit, tu en seras poui tes frais, j'ai le sommeil terriblement dur !
Je l'aurais quitté l'avant-veille qu'il ne m'eût point parlé autrement.
— Tu avais beaucoup de projets quand tu es parti, continua-t-il, en as-tu réalisé quelquesuns ? Tu voulais devenir homme d'Etat en Angleterre. Pourquoi diable en Angleterre, puisque tu es Français et que tu sais à peine quatre mots d'anglais ? Je ne l'ai jamais compris. Mai? Disraeli te tournait la tête en ce temps-ln. Eli bien, es-tu au moins ministre ?
— Et toi, Lamparnave, qui avais fait le vœu d'épouser quelque princesse de Babylone ou dt Bagdad, de devenir très riche, avoir ton yachl et ta ménagerie, as-tu fait le mariage que tu rêvais, vis-tu entre Corfou et Ceylan, élèves-tu des panthères noires ?
Nous nous regardâmes l'un l'autre, moitié figue, moitié raisin. Ces livres, tous ces livres étages le long des murailles, me disaient la vie humble et laborieuse de Lamparnave. Mais s'il avait perdu ses jours dans la poussière des mots, avais-je été, moi-même, autre chose qu'un nivelier ? Nous pouvions nous donner la main.
Il y a un moment dans notre destinée où noue projetons devant nous notre propre spectre, qui nous devance et qui nous dépasse. Bientôt, il se confond avec nous-mêmes. C'est un très court éclair, le midi d'une journée de novembre. Presque aussitôt après, quelque mauvaise fée nous transforme, et chacun ne voit plus que notre caricature.
Lamparnave et moi, nous nous considérions sans pleurer, ni rire. Que pouvait-on nous demander de plus ?
Un jour pâle entrait par les hautes fenêtres du cabinet de travail. Un buste de Socrate, ins-
tallé au milieu de la table, jugeait sévèrement les actions de Lamparnave. Quelles actions ? Lamparnave n'agissait plus depuis longtemps,, mais sans souci de son auditoire éphémère, il commentait sans fin devant lui les textes les plue clairs.
Où était mon vieux Lamparnave, Lamparnave le fou, le délicieux escamoteur de vérité ? Je n'en voyais de traces nulle part. Mais une photo graphie, poussée dans un coin du bureau, s'appuyait contre une pile branlante de papiers ; je m'en approchai ; elle représentait un tableau de Piero di Cosimo, qui est à Londres : une longue femme adorable et nue, couchée sur une grève, le cou percé d'une blessure mortelle et devanl qui un faune vient de s'agenouiller.
— Tu vois, me dit mon camarade, que ma princesse de Babylone est bien morte. Il faut se faire une raison, nous n'aurions jamais pu vivre ensemble. Je déteste le protocole !
De fait, avec sa cravate dénouée, ses pantou fies, son gilet qui avait perdu trois boutons, on ne pensait point qu'il eût pu avoir une vocation princière. Il s'étalait dans son fauteuil, à la façon d'un bourgeois que nulle ambition ne
talonne plus, à qui le double repas de chaque jour mesure seul le temps écoulé.
— Pourquoi me regardes-tu ainsi, Guinemont ? Me railles-tu ou bien si tu m'admires P Je vis comme quelqu'un dont on ne vient jamais prendre les proportions, en vue d'un buste fu tur, je ne hanterai pas les squares, amputé du pylore, au-dessus d'un peuple de nourrices el de marmots titubants, comme un homme poli tique, un explorateur, un usurier tombé dans la philanthropie. J'ai ma coquille et je m'y tiens. Suis-je heureux ? Ça, c'est une autre affaire ? Et toi ?
Je fis un geste vague, comme si je prenais l'horizon à témoin de la vanité de toutes choses.
Et alors nous commençâmes doucement d'égrener le chapelet de nos souvenirs communs.
Nos souvenirs étaient comme des pèlerins qui reviennent de Terre-Sainte ; ils en rapportent quelques images arides, mais aussi des émotions sacrées. Nous aussi, nous avions déposé à nos pieds la gourde et le bourdon, la pèlerine cousue de coquilles Saint-Jacques ; nous ne devions plus repartir !
— Te rappelles-tu, Guinemont, du jour où
nous lûmes la Tempête, assis dans ton jardin, au pied de la Pomone qui n'a plus de nez ? Jamais nous n'aurions cru, en ce temps, que la vie ne fût pas une comédie de Shakespeare ou de Lope de Vega. Toutes les femmes nous semblaient Mirando, Rosalinde, Doua Juana. Mais personne ne voulut entrer dans notre folie, et de guerre lasse, nous dûmes prendre part à notre tour à la sottise de tous I
— Peut-être avons-nous manqué de courage et de constance. Nous désirions les choses, nous ne les voulions pas !
— Crois-tu ?
— Des êtres aussi chimériques, aussi adorables que Rosalinde et qu'Olivia vivaient peutêtre auprès de nous. Avons-nous su les distinguer ? Toutes les chenilles deviennent des papillons. Il faut surprendre le papillon au moment qu'il s'envole !
— Je me console en faisant des fiches, dit Lamparnave.
Il tira à lui une boite de chêne, hérissée de bouts de carton.
— Toute la comédie romanesque est là, dit-il. Quand j'aurai rassemblé mes notes, mon ouvrage sera fini.
On fait ainsi un herbier avec les fleurs des champs et des jardins, avec les algues bleues des côtes. Mais quand l'herbier est tout gonflé d'ombres végétales, possède-t-on les champs et les jardins, a-t-on mis la mer sous clef ? Le sage Lamparnave ne valait guère mieux que Parpaillon, l'empailleur. Bourrer de paille une hulotte et la guinder sur une branche, ou dissocier les traits divers qui composent le caractère divin d'une figure, n'est-ce point semblable besogne ? Grands Dieux ! mais qu'avais-je à dire, moi, qui n'avais pas même été un Lamparnave ou un Parpaillon ?
Au bout de quelques instants, j'interrogeai Lamparnave sur nos compagnons d'autrefois.
— Je ne vois guère que Boisberthe, me dit-il. qui vient quelquefois ici. Son fils aussi me rend souvent visite. C'est un bon garçon qui se destine à la littérature, il n'est pas sans talent. Mais il doit avoir un moulin dans le cerveau, car il tourne à tous vents !
— Et Maragde ?
— Maragde est un pauvre fou. Il vit dans son hôtel, fort retiré, avec une nièce qui passe dans le pays pour extravagante et que le petit Boisberthe dit assez belle. Il est la victime de ter
reurs imaginaires. Il a même une sorte de parasite qui exploite ces terreurs. C'est un avorton du nom de Forgeris, qui a longtemps vécu à Paris où il a mangé la plus grosse partie de sa fortune. Il excelle aux épigrammes ; il n'y a guère de gens sur qui il n'ait exercé sa verve venimeuse. Comme il est méchant et qu'il aime l'intrigue, Maragde tremble devant lui. C'esl ainsi que Forgeris a pu établir son empire. De plus, dans son désœuvrement, ce malheureux Maragde est d'une curiosité maladive ; Forgeris lui tient au jour le jour une chronique scandaleuse qui est une de ses grandes distractions.
Ce portrait m'affligea. Je ne laissais point que d'avoir conservé à Philéas de Maragde une vieille tendresse. Il m'en coûtait de le voir tomber ainsi à la manie, au radotage. Mais il faut être trèr fort pour supporter la province ; l'ennui, la monotonie, la mesquinerie des points de vue y viennent vite à bout des meilleurs cerveaux. Dans certaines petites villes, on conçoit très bien, quand on y passe, que l'empoisonnement, par exemple, puisse devenir un plaisir unique !
— Et Gomer ?
— Gomer est mort. Il est mort singulièrement. Sa timidité, tu t'en souviens, était très
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grande et presque insurmontable. Il a fini par ne plus fréquenter que les gens les plus ordinaires et par s'y faire des relations suivies, parce qu'eux seuls ne l'intimidaient pas. Délicat, sensible, vibrant comme il l'était, je ne doute pas qu'il n'en ait infiniment souffert, mais en dehors des plus misérables, toute personne l'épouvantait. Il en est arrivé de chute en chute h épouser une petite fille, qui vendait des violettes dans les rues et qui avait à peine dix-sept ans. Il s'est enfermé avec elle, dans un château, en pleine campagne, mais bientôt cette enfant, on apparence inoffensive, a appelé auprès d'elle toute une famille de bohémiens, innombrable, avide et considérable. Un jour, Gomer a été trouvé mort dans son lit. Comme sa femme héritait, la police eut des soupçons, elle a même fait une enquête, qui a donné le résultat habituel dos enquêtes, et Mme Gomer est aujourd'hui fiche et, sinon estimée, du moins puissante.
Je revoyais passer, dans une cour de collège, Gomer trop blond et qui rougissait sitôt qu'on lui adressait la parole, je revoyais aussi Philéas de Maragdo, gai, turbulent, expansif, et Lamparnave, la tête pleino do romans et de projets, et ce long soir d'été où la lumière intarissable
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n'en finissait plus de dorer l'envers des feuilles et de faire danser dans chaque rayon des myriades d'éphémères ivres de leur unique journée î Assis sur le banc, nous lisions la Tempête. Chacun de nous, en attendant l'avenir, rêvait d'y voir paraître la blanche Miranda.
— Je veux être un grand homme d'Etat, disais-je, mais en Angleterre !
— Et moi, je ne pense qu'à devenir riche. Il me faut une princesse de Babylone ou de Bagdad !
Autre temps, autres chansons ! Seul, le jet d'eau, qui avait eu de bonne heure la sagesse de connaître ses limites, chantait toujours la sienne. Où était Miranda ? Je fermai les yeux, je ne vis plus Lamparnave, les étages de bouquin? poudreux, les hautes fenêtres de son cabinet de travail.
Sur le fond gris de ma mémoire, une figure venait d'apparaître, dans un costume caucasien, de longs yeux d'or s'ouvrirent lentement, et un pied, chaussé d'une botte rouge, donna dans le buste de Socrate un grand coup qui le fit voler en éclats !
— Viens dîner avec moi un de ces soirs, Lamparnave, dis-je, en me levant, nous n'avons pas fini de gémir ensemble !
Je viens de recevoir la plus singulière visite du monde. Assis sur le banc, au fond du jardin, je regardais travailler les dentellières de l'automne. Sans cesse, elles promenaient leur? ciseaux et leurs épingles dans les arbres d'or, et j'y voyais se former des rosaces, des entrelacs et des réseaux. A travers les jours faits dans les branches, transparaissait un ciel d'un bleu si pâle que l'azur semblait s'en aller pour toujours de ce monde.
Et c'est alors que, précédée par Philomène, Mlle de Giscours s'est avancée vers moi.
J'ai grande envie de dire que rien ne m'a plu? surpris que sa visite, mais je n'écris que poui moi seul ; jusqu'au but de mon récit, cela me dispensera, j'espère, de mentir. J'avouerai donc que sans trop y compter, je m'attendais à quelque message de Mlle de Giscours.
Elle eut le tact de ne prononcer aucune banalité, en se présentant à moi, mais loua en termes mesurés, le calme du jardin, les parfums qu^ montaient des dernières fleurs et la suave majesté des statues endolories par le temps.
Je lui offris de visiter la maison, ce qu'elle accepta. Quand nous fûmes installés dans ma pièce préférée, la bibliothèque où je trace ces lignes, et que Philomène eut servi le thé, Mlle de Giscours commença en ces termes :
— Vous vous doutez bien un peu, Monsieur, du but de ma démarche, mais je ne sais comment m'en expliquer avec vous. Vous m'avez surprise, l'autre soir, dans une situation qui n'est guère celle d'une jeune fille. Je comptais si peu vous trouver là ! Jamais personne ne vient dans cette vieille hôtellerie. Cependant, la liberté de mes allures avec mon tuteur aurait pu vous donner à croire que ces expéditions ne sont pas un mystère pour lui ; aussi ai-je voulu vous demander le secret sur cette rencontre.
— C'était peine perdue, je vous assure. Mlle de Giscours hésita à continuer ; je la vis
si incertaine et si désireuse de s'ouvrir davantage que je l'adjurai de ne rien me taire :
— Oui, dit-elle, il y a autre chose encore. Je me méfie de tout le monde. On m'a fait tant de méchancetés déjà que dans chaque nouveau venu, je redoute un ennemi. Et cependant, vous semblez si aimable et si clairvoyant qu'il m'en coûte de vous parler ainsi. D'autre part, je ne
sais pourquoi vous m 'et es infiniment sympathique et je ne voudrais pas que vous me jugiez mal.
— Je vous jure...
— Ne me jurez rien. On ne jure que les choses trop invraisemblables pour être affirmées sans serment. Vous êtes l'ami de mon tuteur, vous revenez dans un milieu dont vous connaissez l'honnêteté rigoureuse, vous me savez fiancée, et vous me décrouvrez, dans un costume ridicule, au fond d'un hôtel douteux, où un jeune homme me mène souper. Vous voyez qu'il ne faut pas jurer.
— Tout cela est peut-être plus clair que vous ne le faites. Aimez-vous votre fiancé ?
Elle répond avec chaleur :
— Oui, je l'aime, je le connais depuis longtemps ; depuis longtemps, je crois, il est entendu que nous nous marierons un jour.
Mais ses yeux d'or soudain se voilent, je ne sais quel brouillard y passe, cette fumée qui monte des feuilles mortes que l'on brûle en pleine campagne.
— Pourquoi ne l'aimerais-je pas ? Il est bon, loyal, délicat. Peut-être n'a-t-il pas mes goûts, peut-être ne voit-il pas la vie sous le même angle que moi. Mais qu'importe, n'est-ce pas ?
— Oui, qu'importe ? dis-je comme un écho. Elle reprend :
— Ici, la vie est si triste, si morne, si languissante ! Vous la connaissez sans doute, puisque vous l'avez menée autrefois. Et j'ai tellement besoin d'avoir une autre existence, une existence plus belle, où il y ait des caprices, des aventures, des musiques, des relations curieuses, de la tendresse, de la folie ! Il se trouve que quelques amis ont les mêmes penchants que moi ; aussi nous donnons-nous les uns aux autres la comédie d'une liberté qui nous est défendue. Y a-t-il beaucoup de mal à cela ? C'est ainsi que vous m'avez trouvée habillée en matelot, au seuil de ce cabinet particulier où nous rêvions, bien innocemment, je vous le promets, de projets fantasques. Mon ami Louis de Boisberthe et moi. nous nous amusions à faire ensemble la cour à Jane Drogheda, que vous ne connaissez pas encore et qui vous charmera. Mais sans doute allez-vous nous trouver bien enfants...
Nous avions de nouveau pris place sur le banc, au fond du jardin. Les dentellières de l'automne ne s'arrêtent pas quand le soir vient. Sans cesse, elles piquent leurs épingles, nouent leurs fil? entrecroisés dans les verdures, et des bouts de
feuilles tombent à côté d'elles, doucement, mollement. A travers les arbres, on voyait un ciel d'un rose si pâle qu'on eût juré que la couleur de rose s'en allait de ce monde pour toujours. Mais n'est-ce pas l'opinion de Charlotte qu'il ne faut jurer de rien ?
Je l'écoutais avec respect. J'avais retrouvé ma Jeunesse ; c'était elle, qui, assise à mes côtés, m'entretenait de rêveries et de complicités amoureuses, elle qui ressuscitait à mes yeux les prestiges et les désirs dont elle s'était exaltée, elle qui me dépeignait une vie errante et fantasque dans ces lieux qui, on ne sait pourquoi, conservent à jamais pour notre esprit une poésie indistincte et voluptueuse.
« Caprices, aventures, musiques sur l'eau, relations curieuses, tendresses, folie I »
Va-t-en, Réalité I Hors de céans, vilain monstre au dire pesant, il y a ici une âme de cristal que tu ne dois pas approcher I
Qui m'aurait dit, il y a un an à peine, quand je poursuivais, d'étourdissement en étourdissement, les dernières illusions de la jeunesse, que je prendrais plaisir, un jour, à m'asseoir à la ta ble d'un ami d'enfance, dans la plus engourdie des villes de province, au milieu de gens fort éloignés de mes préoccupations habituelles.
Et je dois convenir cependant que j'éprouvai pendant ce repas, une émotion aussi douce que si, fils prodigue, je retrouvais ma place au sein d'une famille longtemps perdue. Je n'ai pourtant pas dilapidé mon bien, dans la société de Juives trop belles, ni, sous les arbres de la forêt, conduit un troupeau de porcs noirs. Non, la vie ne m'a jamais donné autant d'opprobre, ni de libre joie ! Mais je regardais, dans la haute salle à manger, aux plinthes de chêne, cette table simplement servie, cette argenterie vénérable, marquée aux armes des Maragde, ces flacons poudreux, ces gargoulettes, et voici qu'un sentiment de détente libérait mon âme et que quel-
que chose en moi s'amollissait, de pénétrant et de suave comme le bonheur de pleurer.
A mon côté, s'épanouissait la bonne ligure rouge de mon vieil ami ; et à tout moment, Mlle de Giscours tournait vers moi un visage éblouissant. Il me faut avouer pourtant que la présence du baron de Forgeris, juché sur une chaise, dont un dictionnaire exhaussait le siège, me causait un certain malaise et nuisait à ma joie. Je dois noter aussi la surprise amusée avec laquelle dans l'une des invitées je reconnus l'Arabella de l'hôtellerie : grande personne, de belles proportions, extrêmement fraîche, qui avait des yeux bleus et des cheveux à reflets blonds. J'appris qu'elle était Anglaise et s'appelait Jane Drogheda. Les autres convives étaient un couple quadragénaire, M. et Mme de Serraz, et un long garçon, flegmatique et rasé, aux yeux très doux, qui me fut présenté sous le nom d'Henri Clochenson.
Dès le début du déjeuner et comme nous décortiquions des écre visses, M. de Maragde commença de s'agiter sur son siège et parla en ce? termes, d'une voix sombre et saccadée :
— J'ai ouï dire que l'on vient d'arrêter deux
incendiaires. On prétend qu'ils ont fait des aveux complets. Ils auraient, entre autres méfaits, mis le feu à la ferme du Grand-Pelet et aux bois de Fombeauregard.
— Je n'en crois rien, rétorqua aussitôt le baron de Forgeris, dont la physionomie prit une expression vive et méchante. Pensez- vous que l'on puisse mettre la main sur des incendiaires, à moins que ce ne soit dans le moment même de leur crime ? Soyez bien persuadé que les gaillards courent encore et sont tout prêts à recommencer !
— Dans quel affreux temps vivons-nous ! As sassinats, incendies, vols, émeutes, scandales...
— Ah ! ah ! s'écria le nain, pour ce qui est des scandales, mon bon Philéas, je peux vous prédire que ce n'est pas fini et que nous en ver rons d'autres, et plus près de nous que vous ne supposez. Ah ! mon ami, votre candeur et votre délicatesse sont trop grandes pour que vous puissiez imaginer à quelle noirceur d'ingratitude et d'hypocrisie atteignent certaines âmes !
Je regardai machinalement Charlotte de Gis cours ; elle me parut gênée et considérait de tout près son assiette. Un sourire indifférent e1 comme paralysé entr'ouvrait à demi les lèvres de Mlle Droghedn. Mais, dans le malaise général
qui se répandait progressivement, une voix s'éleva, celle de M. Clochenson :
— Monsieur de Forgeris, vous êtes l'Isaie. l'Ezéchiel des scandales, nous ne l'ignorons pas. Mais savez-vous ce que m'a dit un exégète de mes amis qui avait reçu des confidences de Renan ? On soupçonne certains prophètes d'ftrùii truqué les événements. Lorsqu'ils les avaient prédits et qu'ils n'arrivaient pas assez vite à leui gré, ils les faisaient créer par des gens à lein solde ! C'est un métier difficile que d'être prophète !
La voix de M. Clochenson était douce, d'apparence innocente, mais toute pleine d'intentions ironiques, d'inflexions faussement naïves. On eût dit qu'elle avait des replis et des détours, comme certains chemins qui vont sous bois.
Je surpris le regard de haine que le baron de Forgeris jeta à Clochenson et qui ne parut point le troubler beaucoup.
— Vous venez de Paris ? me demanda M. de Serraz. Vous devez trouver notre vie bien plate et bien fastidieuse, si vous la comparez à celle que vous y meniez !
— Aussi, monsieur, ne les comparé-jc pas ! Paris est la réunion de beaucoup de petites villes de province, liées par des rues communes. On
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vit à Auteuil ou rue Royale de la même manière qu'ici.
— Que dit-on de la Révolution ? s'écria M. de Maragde, qui sursauta tout à coup. La croit-on prochaine ?
Ici, M. de Forgeris poussa une série de ricanements tels que je crus qu'il était en train de s'étouffer. Je lui aurais frappé dans le dos, si je n'avais redouté, ce faisant, de paraître insultei à sa taille.
— La révolution dans les mœurs précédera l'autre, put-il enfin déclarer. Nous allons assister bientôt à un effroyable déchaînement d'appétits et de vices. Même au milieu de nous, j'ai fait bien des remarques singulières et si je les communiquais...
De nouveau, Henri Clochenson releva le gant :
— Ne les communiquez pas, cher baron. Jugez si nous sommes ingrats ! Quand bien même vous viendriez à nous, les mains pleines d'atroces vérités, de ces vérités qui vous empoisonnent pour toujours, nul ne vous en aurait la moindre reconnaissance ! Et puis, ajouta-t-il brusque ment, pourquoi une révolution ? Ne voyez-vous pas que l'homme progresse indéfiniment ? Avons-nous quelque rapport avec les barbares
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qui vivaient au temps de Périclès et d'Auguste ? C'est évolution qu'il faut dire. L'homme se réveillera dieu, un beau matin. Alors le chimpanzé deviendra homme, le chien s'élèvera jusqu'au rang de singe et il n'y aura pas jusqu'aux crabes qui n'auront des idées générales. Ce sera l'âge d'or. Nous serons nourris par les chimistes avec des pilules mystérieuses, qui seront un composé de radium et de moelle de lion, les li vres auront disparu, chaque homme aura assez de génie pour penser sans effort et spontanément des œuvres aussi grandioses que la Divine Comédie et aussi spirituelles que Candide. A ce moment, on abolira enfin le mariage, car les femmes ne vieillissant plus, aucun homme n'aura assez de prétention pour accaparer la même jusqu'à sa mort I
— C'est donc la vieillesse qui est la raison d'être du mariage ? fit Jane Drogheda, qui avait un fort accent anglais.
— N'en doutez point, mademoiselle, on ne se marie que parce qu'on est condamné à vieillir. Qui le ferait si la jeunesse était éternelle ? Mais les jours nous sont parcimonieusement comptés, comme à de malheureux rats que nous sommes, et cela nous force à faire très vite, et au
hasard, notre choix, dans l'énorme hangar à grains que la Nature nous laisse entrevoir !
— Et les jeunes filles, que feront-elles dans cette humanité future P demanda Mlle de Giscours.
— Il est déjà si difficile d'expliquer ce qu'elles sont aujourd'hui ! Oui pourrait prévoir ce qu'elles deviendront ?
— Vous ignorez ce qu'elles sont ? Je peux vous le dire, moi, grommela Forgeris.
— Très bien. Ne nous le dites pas, cher baron ! Au surplus, j'en sais quelque chose, moi aussi, bien que je me vante de l'ignorer ! Dans chaque jeune fille, il entre du sylphe et du chattigre, mais le dosage est infiniment variable ! Et quelques-unes sont tout l'un ou tout l'autre !
— Je suis trop peu poète pour apercevoir le sylphe !
— • Dans les chimères du xvme siècle, qui gardent les vieux jardins, distinguez- vous le beau visage de marquise à haute perruque, ou la croupe de lionne ? Quand je pense aux jeunes filles, je crois voir des arbustes souples et forts, qui porteraient, en même temps, une floraison de roses et d'altheas. Chez elles, toutes les facultés, tous les sentiments s'exaltent à la fois,, et nul
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ne peut assurer ce qu'elles sont et ce qu'elles seront. Il y a comme cela des journées d'avril, où le vent souffle, où la pluie tombe à travers un rayon de soleil, où l'orage qui éclate est contraint de faire défiler ses éclairs sous un bel arcen-ciel, mais ce sont celles qui laissent s'épanouir le plus de neige aux amandiers !
— Si je vous comprends bien, déclara M. de Serraz, qui avait écouté ces paroles légères en contractant ses sourcils bourrus, comme s'il faisait un grand effort, les jeunes filles ne prennent un caractère défini que dans le mariage. Alors, conclut-il pompeusement, l'arbuste se décide à faire son choix et à porter des marguerites ou des pieds-d'alouette !
Henri Clochenson haussa ses épaules maigres, en signe de découragement.
— Le plus souvent, elles ne portent plue rien ! Le mariage détruit presque toutes les femmes. Où l'on avait laissé un sylphe et un chattigre, on retrouve une bonne épouse qui écume le pot ou rêve que son fils sera premier en composition ! Heureusement qu'il y a des jeunes filles éternelles! Celles-là ont beau épouser un agent de change, un pasteur ou un receveur des contributions indirectes, elles ne se laissent ja-
mais réduire en esclavage, elles gardent en même temps leur tète de marquise et leurs griffes de chimères, elles ne jettent pas dans le lit conjugal la clef du royaume secret où les fées dansent avec elles. Elles traversent le mariage, comme la salamandre fait le feu, et vous les voyez galoper de l'autre côté du fossé, et bondir sur quelque fier sommet où le mari aux pieds lourds n'atteint pas !
— Mariez- vous après cela ! dit Forgeris, amèrement. Ce que je pensais des jeunes filles est moins dur, monsieur Clochenson. Je n'aurais pas osé aller si loin !
— Nous n'allons pas à la vérité par les mômes chemins, dit Clochenson.
On quittait la table. En passant dans le salon. Philéas de Maragde me prit le bras.
— Hector, il ne faut plus que tu nous laisses ! Ta présence, il me semble que c'est une sauvegarde, une sécurité. Je sens autour de moi mille choses que je ne peux exprimer, mille choses qui m'inquiètent, qui m'effraient. J'ai une telle confiance dans ton jugement, dans ta sagesse ! Mon ami, ne m'abandonne pas !
Une fois de plus, ses yeux s'emplirent de larmes :
— Ce Clochenson parle bien, n'est-ce pas ? Mais il parle trop bien ! Ce qu'il dit, on voudrait toujours qu'il ne l'ait pas dit. J'ai peur que ce ne soit un mauvais conseiller !
Maragde se tut. Dans un coin du grand salon, Clochenson, debout, causait avec Charlotte de Giscours et Jane Drogheda. Elles riaient toutes deux à plein gosier. Je ne sais pourquoi, j'eus un pincement au cœur, un malaise général, un accès subit de tristesse.
Qu'ai-je à démêler cependant avec Charlotte de Giscours, Mlle Drogheda ou M. Clochenson ? Leur place est ici et la mienne, là-bas. Nos routes n'ont pas à se croiser... Et puis, Guinemont. mon camarade, il te faut mieux regarder Maragde : tu as le même âge que lui.
Boisberthe étant à la campagne avec son fils, il ne me restait plus, pour avoir terminé mes visites, qu'à me présenter rue d'Athènes, chez Charles de Moussac.
La vieille domestique en bonnet de lingerie, qui ouvrit prudemment la porte, souleva de nombreuses difficultés protocolaires, avant d'aviser son maître de ma présence. A force d'obstination, j'obtins qu'elle lui portât ma carte, mais lorsque j'entrai dans le salon, je compris le motif de ses scrupules.
Moussac, qui a toujours aimé la musique, est devenu franc mélomane, et je suis tombé tantôt au milieu d'une séance de quatuors.
On m'invita on silence à m'asseoir dans un coin, à mp tenir tranquille et à collaborer d: toute l'attention de mes oreilles à cette solennité. Mais je n'ai pas voulu priver mes yeux de la fête : elle avait aussi de quoi les réjouir.
Je remarquai d'abord combien Moussac s'est transformé depuis vingt ans. On ne saurait dire
qu'il a maintenant un visage, non, c'est une barbe surmontée d'un peu de front. Mais quelle barbe ! Epaisse, abondante, lustrée, roulée en petits anneaux, comme celle d'un Assyrien. Tout prend, à côté d'elle, un air nu, un air chétif . Deux longs bras maigres sortent de cette rivière majestueuse qui recouvre la clef du violon ; et les doigts pointus et trop fins de mon ami ne cessent de trembler que lorsque l'archet touche les cordes.
Le fils de Moussac jouait de l'alto ; je le reconnus à ce qu'il offrait aux regards opulente et calamistrée, la même toison que son père.
Des autres exécutants, l'un était un jeune homme brun, au teint cuivré, les favoris descendant à mi-joue, l'autre représentait exacte ment le personnage que les sculpteurs imaginent quand ils veulent figurer Eole.
Gros, épanoui, les yeux hors de la tête, les joues gonflées, l<^s veines du cou saillantes, il me parut tout prêt à enlever Orithyé, sitôt que serait fini le quatuor.
Machinalement, je la cherchai dans l'assistance. Ce fut alors que le caractère de cette assistance me frappa. On n'y voyait personne de
jeune, ni d'agréable, mais des gens si pâles, si décolorés, que j'eus l'impression d'une assemblée de mites. On distinguait vaguement un vieux prêtre à longs cheveux, une sœur de Saint-Yincent-de-Paul, deux ou trois dames si visiblement, si irrémissiblement veuves qu'elles semblaient débarquer du Malabar par le dernier paquebot, et des vieilles filles, les unes boulottes, et les autres, très maigres, mais toutes également fanées. Je reconnus aussi M. et Mme de Serras.
J'ai su depuis que cette société choisie n'aimait en rien la musique et eût été fort en peine de distinguer un aria de Bach d'une ronde populaire ; mais c'était un petit groupe de gens qui gravitait depuis des années autour de Moussac. l'admirait et le louait sans limites et faisait, de ce fanatisme, son mode d'activité et, pour ainsi dire, sa manière de se révéler au monde.
Aussi le quatuor à peine fini, — et- c'était un des derniers de Beethoven ! — toutes les mites se levèrent ensemble, et, tandis que les unes congratulaient Moussac, les autres se faisaient mutuellement des révérences et, tout en s'inclinant comme des marionnettes, révélaient leur enthousiasme.
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— Quelle mesure I — Quel sentiment I — Comme il sait faire vibrer son violon I — Jamais le piano ne donne des effets pareils ! — Moi, j'ai été aussi émue que lorsque j'entends un cor de chasse ! — Il y a un cocher tout près de chez moi qui en joue comme un véritable artiste. — C'était de Mcndelssohn, ce morceau, n'est-ce pas ? — Non, Mlle Lafolie dit que c'est du Rameau. — En tout cas, c'est bien joli !
Une femme de chambre servait des galettes et des verres de sirop. Je fus conduit devant Mme de Moussac, qui était la plus effacée de toutes ces mites et qui me présenta, à son tour, son fils Hubert et les deux autres musiciens. Eole s'appelait, en réalité, Claude Pocquet, le jeune homme aux favoris, Richard Lèche vin. Je ne m'approchai du premier qu'en tremblant, et sans quitter de la main le dossier d'un lourd fauteuil, tant je craignais qu'un souffle de lui me fît tourbillonner dans l'air et me jetât par la fenêtre.
M. de Serraz me rejoignit :
— Vous devez trouver, Monsieur, notre ville bien morne, bien maussade, à côté de Paris. Mais vous le voyez, nous avons aussi nos plaisirs intellectuels. Je vous assure que pour moi, qui
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ai tant aimé l'opérette, ces après-midi chez notre ami sont un vrai régal.
— Vous avez raison, Monsieur, lui dis-je.
— J'étais sûr que vous m'approuveriez. Mais vous, monsieur, vous habituez-vous à nos modestes coutumes, ne regrettez-vous pas trop la grande ville ? Nous n'avons pas le boulevard ici, ni l'Opéra, ni le Palais-Royal.
— Non, non, dis-je avec énergie.
— ■ Mais nous avons de bons cœurs, Monsieur, et nos femmes sont vertueuses. Cela a bien son charme aussi.
— Certes, Monsieur.
— L'honnêteté est rare à Paris, Monsieur ! Je regardai M. de Serraz sous le nez :
— Cela vient de ce que la ville est plus grande, Monsieur. Moins il y a de rues, plus les tentations sont rares ! Quand un village n'a que trois maisons, presque toutes les femmes sont fidèles à leurs maris.
Je jetai un coup d'oeil sur les personnes présentes, sur Mme de Moussac, sur Mme de Serraz. A Paris même, leur vertu eût été inattaquable 1
Au moment où les musiciens se réinstallaient à leurs pupitres, la vieille domestique en bonnet
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entrebâilla la porte et fit un signe à Hubert de Moussac, qui se hâta de déguerpir.
Quand il reparut, il était dans un état de surexcitation si anormale qu'au moment où son père donna le signal de l'attaque, j'eus peur qu'il ne manifestât sa joie par quelque cataclysme et ne se servît de son violoncelle, comme d'un filet à papillons pour faire la chasse aux mites. Il se calma peu à peu, à mesure que se développait un quatuor de Mozart. L'assistance fut plongée de nouveau dans une extase mystique, le vieux piètre dodelinait doucement de la tête, la sœur de Saint-Vincent-de-Paul, souriait béatement Mlle Lafolie battait la mesure avec un doigt, à contre-temps, d'ailleurs. On eût dit que des flots d'opium, bien plutôt que des ondes d'harmonie, se déversaient sur ces bonnes gens.
Moi-même, je me laissai aller peu à peu à je ne sais quels rêves. Cette musique vieillotte et doucereuse ressuscitait mes années de jeunesse ; j'y voyais des promenades autour d'un jet d'eau fumant comme un cheval qui vient de galoper, ou comme une plume d'autruche, j'y entendais de longues conversations, au soir, dans une rue mal pavée où l'ombre poussait plus vite encore que l'herbe, j'y reconnaissais mille et mille fan-
taisies. Mais je ne distinguais plus le visage d'Odile, ni aucun de ceux que j'avais alors chéris.
La figure qui se présentait impérieusement à moi ouvrait dans le plus clair des visages des yeux brillants et dorés. Dans quel but revenaitelle si souvent faire honte à ma solitude, faire honte à mon abandon ? Si la Cérès, si la Pomone de mon jardin me l'avaient promise autrefois, pourquoi la vie me l'avait-elle refusée ? Si elle incarnait Miranda, il me fallait donc à tout jamais renoncer aux îles heureuses !
Le quatuor terminé, le monde inconsistant des mites manifesta la même agitation et la même ferveur que tantôt. On entoura Moussac, en poussant de pâles cris, on serra la main d'Eole et de Richard Lèche vin, avec ardeur, mais sans les regarder. Mlle Lafoiie ne tenait plus en place :
— J'ai pleuré, disait-elle, j'ai pleuré d'émotion ! Je n'avais pas pleuré autant depuis la mort de mon pauvre père !
Je compris qu'elle tenait le même propos à chaque séance, mais Charles de Moussac écoutait ces douceurs avec un air qui était à peindre : on eût dit un ours qui vient de tomber sur un gâteau de miel ! Sa femme parlait d'une voix si fai-
ble que je m'approchai d'elle, prêt à la recueillir dans mes bras si elle s'évanouissait.
A ce moment, je me trouvais tout près de Hubert de Moussac. Il se pencha vers Léchevin et lui dit très bas :
— Je viens de recevoir un mot de Jane. Elle me donne rendez-vous demain.
Je tressaillis. Je ne pouvais douter qu'il ne s'agît de Mlle Drogheda, car il avait prononcé son prénom à l'anglaise.
Je tournai la tête vers Léchevin ; il avait pâli, et ses doigts sonnaient fiévreusement la charge sur l'appui d'un fauteuil. Son ami, les yeux ailleurs, ne s'en aperçut pas.
— Où ? murmura-t-il, dans un souffle.
— Au jardin des Rois-Mages, à six heures 1 Les générations passent, les traditions restent.
Moi aussi, naguère... Etait-ce naguère, était-ce jadis ? Qui le sait ?
N'importe, je voudrais bien savoir ce qui se passe entre Miss Drogheda et Hubert de Moussac, et pourquoi Léchevin a pâli...
— Mon cher ami, me dit Charles, quand je pris congé de lui, j'ai eu grand plaisir à te revoir. Mais je jouis bien peu de toi les jours de
séance. Reviens plutôt quand je serai seul, nous pourrons causer tranquillement !
J'avais compris ; Moussac ne voulait pas de moi comme auditeur et ne me le cachait guère. Je ne m'en affectai point, pénétrant tout aussitôt la raison de cet ostracisme : moi aussi, je suis musicien !
Je me suis demandé tout le jour si j'irai ce soir au jardin des Rois-Mages. Je n'aime pas les indiscrétions, surtout quand c'est moi qui les commets. Mais le moyen, je vous le demande, d'éviter une innocente promenade, où l'on ravive ses souvenirs de jeunesse en même temps que l'on a quelque chance de démêler ce qui se passe autour de Mlle de Giscours ?
J'ai tant erré autrefois dans ce jardin des Rois- Mages ! Que d'imbroglios, que de projets audacieux, de rêves d'avenir n'y ai-je point formés avec Lamparnave ! Que de fantômes n'y ai-je pas conduits avant d'y mener des figures moins chimériques ! C'est au fond de la grotte, dans une galerie dont je me souviens, que pour la première fois j'ai embrassé Odile, c'est dans le coin des negundôs que j'ai eu mes rendez-vous avec Mme de Cernel, c'est dans l'île que je retrouvais Lisette avant de courir avec elle au...
Mais à quoi bon remuer ces cendres ? Quelqu'un dont je ne vois pas le visage les éparpille
à tous les vents, en les frappant d'un pied hardi, d'un pied chaussé d'une botte rouge !
Le jardin des Rois-Mages a bien diminué, je le croyais plus grand autrefois ! Mais son charme n'est pas éventé. Il a été ordonné, puis légué à la ville par M. d'Englebert, un de ces aimables fous du xviii6 siècle, qui composaient un parc comme un manuel de philosophie. Aussi les curiosités y abondent-elles ; entre autres, la grotte dont je parlais tout à l'heure, un tombeau de la Fidélité sur laquelle prie une femme à genoux qui porte un chien dans ses bras et un monument élevé à la mémoire d'Edward Young, l'auteur des Nuits !
Mais ce qui lui a donné son nom, c'est un rond-point où se dressent les statues de Pépin le Bref, de Charlemagne et de Lothaire, assemblées dans un but que j'ignore et qui sont si barbues, si chargées de couronnes et de manteaux d'hermine, que l'imagination populaire eût vite fait de transformer en rois- mages ces honnêtes souverains 1
Une brume à peine violette circulait doucement dans les allées. Je franchis un des ponts de bois et j'allais m'asseoir sur un banc de l'île. En face de moi, les vents de l'automne avaient dévêtu un arbre-aux-quarante-écus et chargé de
sa parure les bras d'un cèdre tout voisin. On eût dit un grand filet noir qui ramenait d'une pêche mystérieuse les trésors perdus de l'Armada. Je m'adressai tout bas au souvenir d'Odile.
— Odile, chère Odile, pensai-je, dont les yeux avaient la couleur de cette brume, qui vient à moi et qui a le goût d'une feuille glacée, c'est ici sur ce banc que je vous ai promis de vous aimer toujours ! C'était un soir de printemps. Une fauvette romantique racontait à tous les échos les incidents de sa vie privée. Votre chair embaumait comme la pulpe de la jacinthe, et je ne pouvais supporter l'idée que, trente ans après ma mort, je ne soupirerais pas encore pour vous, au fond de mon cercueil. Je vous fais mes excuses, Odile : je suis bien loin d'être mort et je ne soupire déjà plus. Voilà l'homme !
J'allai jusqu'au bout de ma pensée : que n'avais-je Pascal pour secrétaire !
— Un misérable mannequin, habillé, pour trois jours à peine, d'étoffes disparates, une mosaïque de cellules assemblées par caprice, et dans ces trois pauvres jours, que d'incertitudes, de violences et de hasards ! Victimes de nos propres désirs, nous ne rêvons que de les imposer à autrui. Ce fou qui ne sait où porter ses pas, il
lui faut l'univers pour le distraire ; et comme enivré de son impuissance, il meurt d'orgueil et de dépit plutôt que d'apprendre à se satisfaire I
Ces considérations m'enchantèrent au point que j'en oubliai Odile. Le doux chant de l'eau, contant son aventure aux joncs du bord, la ramena à ma pensée. J'accueilis avec mélancolie cette plaintive dérivation !
J'aurais ainsi longtemps rêvé si je ne m'étais souvenu du but de ma promenade. Il était plus de six heures ; je savais bien où retrouver mes amoureux.
Je descendis donc jusqu'au fond du parc. Il s'y trouve un petit bassin, tout mangé de nénufars, où l'eau arrive par une rocaille. Derrière lui, s'ouvrent et se contournent les galeries obscures de la grotte. Au-dessus, s'élève un kiosque extrêmement rustique d'où la vue rayonne sur l'ensemble du jardin. Je m'installai dans un coin du kiosque et j'attendis.
On n'y voyait plus très clair ; une sorte de toile d'araignée suspendait aux pointes des branches ses dentelles et ses rosaces ; toute personne qui eût traversé une allée fût venue à vous, couverte de longs fils d'argent. L'herbe semblait bleuir de froid.
Peu à peu, une tristesse à demi-funèbre s'empara de moi. Dans ce mauvais crépuscule, rien qui ne fût un exemple de dissolution. Toute feuille qui se détachait d'un arbre posait sur le sol une coquille, propre à conserver des larmes. Mes sentiments se désagrégeaient peu à peu. Je cherchais dans ma conscience si les liens qui me retenaient à la vie étaient solidement éprouvés.
Il me parût que chaque câble rompait ses torons, qu'il ne me fallait plus compter sur une grande résistance de leur part.
Nous traversons ainsi des heures où le renoncement nous apparaît comme une douce ivresse. Plus qu'une ancre à lever, *t la galère s'en irait si bien avec ses roses et ses jouets d'ivoire, avec ses musiques et ses cadavres embaumés, s'en irait si bien, là-bas, là-bas, sur le fleuve infernal, entre les rives où les ombres se pressent, à qui le renoncement fût doux aussi !
Un bruit de voix m'arracha à la funeste compagne qui murmurait à mon oreille ses secrets douteux.
J'avais à peine dégringolé du kiosque que deux silhouettes, sortant de la grotte, se dirigeaient vers le rond-point.
Je n'eus pas le loisir de m'élancer à leur poursuite, car je faillis me cogner au coin d'un arbre contre un personnage inattendu qui s'échappait aussi de la grotte, mais tout pâle d'émotion, et en qui je distinguai Richard Léchevin ! Je fis mine de ne pas le reconnaître, mais il m'était maintenant interdit de continuer ma promenade ! Non sans pester, je tournai bride.
Malgré tout, j'avais envie de rire et la bonne humeur me revenait. Je me souvenais nettement du plan de la grotte : certaines niches, certaines anfractuosités y sont dissimulées, d'où l'on a tout le loisir d'entendre et de voir. Déplorable privilège quand il s'agit d'un Léchevin et de ce qu'il avait dû subir dans sa cachette I Je ne doutais plus, en effet, maintenant, de son amour malheureux pour la belle Anglaise : mais pourquoi dans ces conditions-là jouait-il les confidents auprès de Moussac ? Pour ridicule qu'il soit, Pylade n'est point amoureux d'Hermione. ni Burrhus, d'Emilie.
Mes réflexions tournèrent court : au moment de doubler l'angle d'un parterre, je me trouvai, si j'ose dire, nez à nez, avec le baron de Forgeris, qui, goguenard et cachottier, mis avec une prétention extravagante, berçant une canne
d'ébène aussi haute que lui, se balançait sur ses jambes torses.
— Eh I Eh ! fît-il, en me voyant, qui m'aurait dit que je rencontrerai ici Monsieur Hector Guinemont ?
— Ma surprise n'est pas, Monsieur, moins grande que la vôtre !
— Oh ! moi, je suis partout, je vais, je viens, comme l'abeille, tout m'est matière à butiner.
— Etes-vous satisfait du butin que vous avez fait ici P
— Je ne suis pas mécontent.
Tout en badinant, il me dirigeait insensiblement vers la croisée de deux chemins. Je ne compris cette manœuvre que lorsque je me rendis compte que Moussac et Mlle Drogheda devaient y déboucher peu après, suivis sans doute par l'inévitable Léchevin. Je fus si penaud de cette manière de traquenard que j'allais fausser compagnie au baron quand un troisième larron survint, plus imprévu encore que les deux autres : j'ai nommé Henri Clochenson !
Il surgit si brusquement devant nous que j'eus l'impression qu'il sortait de dessous un cèdre, dont les longues branches poussiéreuses traînaient à terre. Du coup, Forgeris quitta son
air goguenard et satisfait et son vilain œil jaune laissa filtrer le même regard de haine que j'avais surpris déjà.
— Monsieur de Forge ris, je vous prends à faire des promenades sentimentales ! Auriezvous quelque rendez-vous céans ?
— Mais, moi-même, Monsieur Clochenson, dérangerai-je par hasard un des vôtres ?
— Il n'y a aucun danger. Je suis ici, mon cher baron, pour contempler les nuages. C'est l'endroit de la ville, d'où on les voit le mieux. Tenez, regardez ce blanc qui s'avance là-bas ! Ne dirait-on pas d'une licorne qui traverserait un cerceau de cirque ?
— Exactement ! Et celui qui le suit ne ressemble-t-il pas à un prophète à grande barbe, qui .vendrait de l'orviétan pour sustenter ses vieux jours ?
Les deux compères riaient, mais sans cesser de se surveiller. Ils semblaient aussi heureux de s'être rencontrés qu'un angora, de croiser un mâtin.
— Rien ne m'amuse autant que de considérer les nuages et de chercher leur signification !
— C'est tout comme moi.
— Admirez ! il y a là-bas une caravelle qui
s'arrête devant un quai de feu I Qui va monter à bord ?
— Attendons pour le savoir I
— Et voici un renard qui sort de son terrier et court à l'horizon, les oreilles basses et la queue toute droite !
Clochenson frappa un peu lourdement l'épaule de Forgeris.
— Mon cher baron, il ne faut pas s'y tromper. J'ai pris un lièvre pour un renard. Rentrons, croyez-moi, notre gibier a disparu !
Tout en devisant, nous nous trouvions devant la grille du jardin. Je la franchis avec joie. Nous nous dirigeâmes machinalement vers l'hôtel de Maragde, Jane Drogheda et Hubert de. Moussac s'étaient-ils volatilisés ?
La conversation prit un tour nouveau, Clochenson s'étant enquis avec sollicitude de la santé de M. de Maragde.
— Le pauvre homme ! répondit le nain. Sa santé est bien chancelante. La vie est dure pour lui et il se tourmente beaucoup. Tant de tracas, de soucis à son âge ! C'est très inquiétant I Je lui ai conseillé, hier, de voir le médecin. Il souffre beaucoup des reins, et il a des suffocations, je
*]k l'incertaine
crains qu'il ne soit malade. Il lui faudrait couler des jours calmes et paisibles...
— Heureusement que sa nièce est auprès de lui I repartit M. Clochenson, d'une voix doucement sarcastique. Rien ne vaut les soins d'une femme. Les hommes manquent de douceur, de patience 1
— J'allais vous le dire, répliqua l'autre, rouge de fureur contenue, vous me l'ôtez de la bouche I
Nous nous trouvions enfin devant l'hôtel de Maragde. Les adieux furent un peu froids. Forgeris une fois rentré, j'allais à mon tour échanger quelques mots avec Henri Clochenson, mais il me quitta, avec une brusquerie à peine courtoise, et comme si une mouche venait tout soudain de le piquer.
Je m'avisai alors qu'on ne pouvait être plus maladroit que moi de m'être allé jeter comme un étourneau, dans un réseau si compliqué d'intrigues mystérieuses, et que mon étourderie risquait fort de me coûter la précieuse sympathie de Mlle de Giscours.
Mais quelle singulière ville où un honnête rendez-vous d'amoureux déplace aussitôt six personnes !
Après mon équipée de l'autre jour, je m'attendais bien à recevoir quelque émissaire de la rue de la Vieille- Abbaye. Un bourdon ne se jette pas dans une toile d'araignée, sans causer un bouleversement qui en ébranle chaque fil. Mais le bourdon, une fois envolé, ne se souvient guère d'une révolution qui laisse à peine un peu de poussière au bout de ses ailes. Il n'en était pas ainsi de moi : qu'allait me valoir mon étourderie ?
Je me posais cette question aujourd'hui, assis devant une fenêtre de mon bureau. Il pleuvait depuis le matin : pluie serrée et tendue comme une trame sur un métier ; mais nul n'y brodait la moindre arabesque, le moindre dessin. Au bas de l'escalier, un yukka en fleurs dressait sa hampe rigide ; ses clochettes avaient la couleur d'une chair morte, comme si les racines de la plante avaient retrouvé sous terre le cadavre d'Ophélie. Il me semblait qu'à la fin du jour, si personne ne me délivrait, je serais noyé aussi, mais sous le spleen, plus encore que par l'eau.
Je goûtai seul en face de moi-même. C'est un compagnon souvent amer :
— As-tu, me disait-il, quelque raison de te montrer joyeux ou fier depuis que tu as retrouvé ton berceau ? Si l'on peut toutefois appeler berceau le morose mausolée que tu hantes ! Ailleurs, tu pouvais du moins t'étourdir. Mais ce n'est pas moi qui te farderai la vérité ! Qu'as-tu fait de cette intelligence que Dieu t'avait donnée pour goûter les belles œuvres des hommes et peut-être pour aider tes frères à les comprendre, qu'as-tu fait de ce cœur que l'amour aurait dû épanouir et qui se flétrit déjà comme un bouton inutile sur un arbre sans sève ?
— Odile, m'écriai-je, est-ce cela que vous pensez de moi ? Odile, ne vous ai-je pas aimée ?
Une musique inattendue couvrit cette supplication. Je courus au salon qui communique avec la bibliothèque et dont les croisées ouvrent sur la rue. J'y vis, arrêté sous l'averse, un pauvre et touchant trio.
Deux hommes jouaient, l'un de la flûte, et l'autre du violon. Une jeune fill'e se tenait derrière eux ; elle avait mis sur sa tête un mouchoir rouge pour protéger ses beaux cheveux; pas précisément jolie, mais bizarre, le teint olivâtre, les
lèvres pourpres et charnues, elle baissait tristement les yeux. Elle portait un vêtement, semé de sequins, qui pouvait à la rigueur passer pour un costume de danseuse napolitaine, et sa jupe, un peu courte, laissait voir des jambes maigres, mais d'un dessin élégant. Je ne sais pourquoi cette physionomie mélancolique et ce déguisement excitèrent en moi une sympathie très vive. J'ouvris la fenêtre.
— Entrez, bonnes gens, leur dis-je, venez vous sécher ici !
Je dus leur paraître quelque peu fou, criant ainsi sous l'ondée cinglante, car ils me regardèrent sans répondre, la bouche toute grande ouverte.
— Entrez, entrez I
Et j'allai ouvrir la vieille et lourde porte à moulures.
— Ma foi, fit le violoniste, ce n'est pas de refus, car on est diablement mouillé !
Ils s'essuyèrent longuement les pieds sur le paillasson, puis entrèrent dans la bibliothèque, les deux hommes d'abord.
Un bon feu ronflait dans la cheminée, un de ces feux ambitieux, dont chaque flamme semble grimper à l'assaut d'un bastion invisible qu'elle
sait bien qu'elle n'atteindra jamais, mais dont elle lègue l'investissement à celle qui la suivra.
Ce sont ces feux-là que l'on apprécie à mon âge, quand on a la sagesse de comprendre que tout ce que l'on n'a pas fait soi-même, un plus jeune peut-être l'accomplira.
Les musiciens, avisant les deux fauteuils qui flanquaient la chemine'e, s'y installèrent sans façon et présentèrent à la flamme leurs semelles humides d'où s'e'chappa une bue'e tremblante.
La jeune fille, d'un air boudeur, alla s'asseoir près d'une fenêtre, de façon à être cachée en partie par le rideau, mais je poussai une bergère entre les deux compagnons et je l'invitai à y prendre place.
Elle refusa d'abord, puis me jetant un regard farouche, vint s'accroupir devant le feu.
J'appelai Philomène fort ahurie, et lui commandai de servir aussitôt un de ses pâtés froids et une bouteille de vin d'Espagne.
Aussitôt qu'ils eurent aperçu les apprêts de ce régal, mes deux musiciens, muets jusque-là, commencèrent de s'animer, et la fourchette et le couteau au poing, ils me firent part de leurs projets et de leurs déconvenues. J'appris que l'un, qui, jaune et les traits tirés, semblait en
proie à quelque funeste malaria, se nommait Cicognani ; l'autre, fort gros et la mine fleurie, s'appelait Onofrio. Quant à la jeune fille, elle ne semblait exister ni pour soi-même, ni pour eux.
— Signore, me dit Onofrio, nous rentrons en Italie. La vie n'est pas bonne en France pour des gens de notre sorte.
— Les Français n'aiment point la musique, fît Cicognani, d'un air lugubre. Chez nous, les musiciens se mêlent à la vie de la cité, ils l'ornent, ils l'animent, ils lui donnent (Je la gaieté, mais ici, chacun a son souci, pense à sa petite combinaison, et nous autres, pauvres musiciens, on nous écoute à peine, nous n'amusons personne !
— Là-bas, dit Onofrio, en engloutissant la moitié d'une énorme tranche, nous sommes considérés comme des artistes, ici, nous avons l'air de mendiants 1
— D'où êtes- vous ? leur demandai-je.
— Nous sommes nés à Vérone, dit Cicognani, et je suis de la paroisse de San-Bernardino, et celui-ci, de San Zenon, Simonetta, elle, est Florentine.
La jeune fille leva ses yeux farouches et dit d'une voix zézayante :
8o l'incertaine
— Florence est la plus belle ville du monde, et qui sort de ses murs mange un pain amer et boit du fiel 1
Puis elle retomba dans le silence ; et dans ce silence, je voyais, comme elle le faisait sans doute, la coupole et le clocher de Santa-Maria- Novella se lever du sein de la rose éternelle, cependant que dans l'immensité des terres, entre deux replis bleuâtres, un coude de l'Arno, suspendu dans l'espace, vibrait, comme une corde d'or, sous l'archet du soleil couchant.
— Vous avez raison, lui dis-je, Mademoiselle, Florence est la plus belle ville du monde.
— Signore, me dit-elle, vous connaissez Florence ?
Elle me prit la main, d'un mouvement emporté, et soudain, éclata en sanglots.
— Cinq ans que je ne l'ai revue ! s'écriat-elle. Où est ma pauvre mère ? Où est mon pauvre père ?
— Vous l'avez peut-être rencontrée déjà, me dit Onofrio. Enfant, elle vendait des paniers de paille tressée aux forestieri qui montent à Fiesole. Elle avait de si rares dispositions pour la danse que nous l'avons emmenée avec nous. Nous aurions voulu la faire* entrer au grand
l'incertaine 8i
Opéra de Paris, mais povera ! elle a dansé dans la rue, et celui-ci soufflait dans sa flûte et moi, je m'escrimais sur mon violon. La vie est dure pour les artistes, Signore. On nous a même dit que Mozart était mort dans la peine. Mais il y a de braves cœurs partout, et depuis mes malheurs je n'avais si bien mangé, ni bu un vin aussi bon!
Je ne me consolerai jamais de n'avoir pas entendu l'histoire des malheurs d'Onofrio, qu'il allait sûrement me raconter, mais Philomène, éplorée, vint m'avertir que le baron de Forgeris demandait à me voir.
Pour rien au monde, je n'aurais eu honte de mes nouveaux amis.
— ■ Faites entrer, dis-je.
L'apparition du nain dans le salon, où la danseuse et les deux musiciens ambulants venaient de se lever, ne fut pas une chose ordinaire. Il y eut un peu de gêne de part et d'autre. Je rassurai tout le monde du geste et fis de sommaires présentations.
— Mademoiselle et ces messieurs, dis-je, retournent en Italie. Ils s'arrêtent dans notre ville et m'ont consenti le plaisir de goûter avec moi.
— Hélas ! me dit Onofrio, le chemin est long et il pleut moins. Il nous faut partir. Votre Sei-
gneurie nous a fait un accueil inoubliable. Toute notre vie, nous prierons pour son bonheur et sa prospérité. Quel dommage qu'il faille nous en aller! Pour vous remercier, Simonetta aurait dansé ! Ah ! Signore, elle danse comme la Taglioni !
La Florentine jeta un regard de haine au gros violoniste et détourna la tête avec tristesse.
J'appelai Philomène, je lui recommandai de donner aux musiciens un autre pâté, une seconde bouteille. Je les raccompagnai jusqu'à la porte et leur remis un louis à chacun ; ils me remercièrent avec une exubérance indescriptible, mais quand je tendis la pièce d'or à Simonetta, elle recula comme si je voulais l'outrager.
— Non, non, dit-elle, avec fureur, jamais, Signore...
Puis plus doucement :
— La rose, si vous voulez bien !
C'était une rose d'automne, à peine épanouie, tout emperlée, de la couleur même de la lumière, presque rose avec des transparences d'or. Elle s'ouvrait dans un vase blanc, au milieu de la table.
Je courus la chercher et l'offris à la jeune fille, qui rougit de plaisir. Ses yeux s'emplirent de
larmes ; du même mouvement passionné que tantôt, elle prit ma main, mais cette fois, elle la porta à ses lèvres.
La porte allait se refermer. Onofrio revint brusquement sur ses pas :
— Signore, je ne suis pas le musicien que vous croyez. Moi aussi, j'ai été un compositeur î J'ai écrit une Didone abandonnata, où il y a des parties qui sont admirables ! Mais aucun directeur n'a voulu la monter. Addio, Signore !
Il hocha la tête avec désespoir, tira sur son nez son feutre crasseux et déformé et rejoignit ses camarades. Ils s'en allaient lentement sous les dernières gouttes, qui tombaient de l'auvent des toits, et je remarquai que Simonetta baissait fréquemment la tête en marchant, comme si elle respirait, au creux de sa main, tous les parfums de l'Arabie !
Je rejoignis le baron de Forgeris. Un air de sarcasme et de gouaillerie était répandu sur sa figure, qui ne laissa pas que de me déplaire très fort.
— Vous avez des relations singulières, me dit-
— Pas plus que les vôtres ! Est-ce que la pauvreté vous offusque ? Il y avait dans cette dan-
seuse errante plus de poésie et de sincérité que chez bien des gens du monde. Ces bohémiens, ces chemineaux que j'aime, en savent plus long sur la vie que je n'en saurai jamais. Je goûte fort, je vous l'avoue, leur naïve et rude philosophie.
M. de Forgeris m'approuva doucement, mais plutôt par politesse, je pense, que par conviction. Il m'entreprit ensuite sur l'agrément de mon séjour. On lui avait dit monts et merveilles de mon hôtel ; il s'estimerait heureux que je lui en fisse les honneurs. Philéas de Maragde lui en parlait souvent.
— A ce propos, Monsieur, que je vous gronde, si toutefois vous le permettez I Vous venez bien rarement le voir. Vous ne sauriez imaginer à quel point notre bon ami le déplore. Il n'ose vous inviter plus souvent, tant il craint que vous vous ennuyiez chez lui. Il a une telle affection pour vous ! Depuis votre retour, il n'est plus le même : aussi vif, enjoué, bavard, qu'il était languissant, morose, taciturne. Parole d'honneur ! vous l'avez ressuscité. Il dit toujours que les seules heures de bonheur de sa vie, c'est près de vous qu'il les a passées, que vous lui rappelez toute sa jeunesse, qu'il n'y a pas d'ami
meilleur, ni de plus confiant que vous. Les lar mes vous viennent aux yeux quand il aborde ce sujet I
Le visage grimaçant du nain exprima une pitié profonde :
— Il a si peu de joie en ce monde, le pauvre homme ! S'il n'avait pas des amis comme vous et moi, je ne sais ce qu'il deviendrait.
Le baron de Forgeris poussa son fauteuil tout contre le mien, toussa derrière sa main, jeta un coup d'œil soupçonneux de côté et d'autre, puis très bas :
— Tenez, Monsieur, j'aime mieux tout vous dire. Sa Charlotte dont il raffole est une coquine, une impudente, une rouée dont il n'aura qu'ennuis et tristesses. Vous la croyez amoureuse de Simon de Bréviaire et fiancée avec lui ? Pas du tout ! Elle a une intrigue avec le petit de Boisberthe et ne rêve que de se faire épouser par lui. Et la voilà maintenant en coquetterie réglée avec Clochenson, ce dont il faut avoir bien envie, car cet homme est l'indifférence même ! Elle et la Drogheda font bien la paire, cette péronelle qui cherche à séduire à la fois Hubert de Moussac et Léchevin ! Voilà en quelles
mains est placée la confiance de notre pauvre Philéas. Aussi quand il apprendra, lui si honnête et si loyal, à quel point il a été joué, je vous jure qu'il jettera proprement à la porte cette petite peste ou qu'il la fourrera dans un couvent ! Mlle de Giscours avait beau m'être indifférente, une révélation si brutale me troubla et m'affligea quelque peu. Dame, pour sceptique que l'on soit, on conserve certaine pente à la candeur, à la naïveté.
— Mais, objectai-je, qui donc Mlle de Giscours compte-t-elle épouser en fin de compte ?
— Eh ! Monsieur, qui le sait ? Bréviaire sera un joli parti, mais Louis de Boisberthe jouit dès maintenant de la fortune de sa mère qui est considérable. Charlotte est avide, ambitieuse. Bien entendu, elle ne rompra avec Bréviaire que si elle est sûre d'empaumer Boisberthe. Sinon elle s'en contentera ! Je reconnais qu'il est un peu simple, un peu naïf, mais il est si bon ! D'ailleurs, s'il l'épouse, il saura ce que ça lui coûte !
M. de Forgeris ajouta d'un air patelin :
— Si je vous dis tout cela, c'est pour que vous m'aidiez à cacher à Philéas ces turpitudes le plus longtemps possible. Il les apprendra toujours assez tôt I C'est alors qu'il aura besoin de notre
affection, le pauvre homme, pour lui adoucir sa déconvenue I
Mon Dieu, je ne connais guère Mlle de Giscours I Pourquoi tout ceci ne serait-il pas vrai ? Serait-ce la première fois que ma sympathie, que ma confiance auraient été mal placées? Sous ces déguisements, ces enfantillages et ce mystère, derrière cette fantaisie et cet appareil romanesque, il n'y a peut-être que des intérêts médiocres et des appétits mesquins. Ce n'était pourtant pas cette histoire-là que je lisais dans ces yeux dorés et profonds, dont le regard a^ par moment, tant de chasteté !
L'amertume de ses révélations semble empoisonner M. de Forgeris. Tant de rouerie et de misère morale lui donnent, je pense, de véritables nausées, car sa bouche se contracte de dé goût.
• — Dieu protège notre malheureux Maragde, dit-il enfin, et lui épargne les chagrins que je redoute et qui sont, je le crains, inévitables, cai sa vieillesse en sera bien assombrie !
Sur ce, mon visiteur change de conversation et commence de me faire des habitants de la ville, une série de portraits, assez drôles, ma foi, car le gaillard ne manque pas d'esprit. Comme
ss
je le félicite de ses dons de poète épigrammatique, il consent à me montrer divers exemples de son inspiration.
— Sur une bavarde ! annonce-t-il.
Egaux sont l'enfer et le ciel !
Ce dont souffre Clorinde morte, C'est d'avoir en poussant la porte Trouvé le silence éternel !
— Entre nous, Clorinde s'appelle Mme de Bernacle, vous la verrez chez Philéas.
Et comme je ris, M. de Forgeris lève un index et me récite ce quatrain sur une Mme Melquiade, qui est, dit-il, la personne du monde la plus snob et la plus entichée de toute espèce de relations.
Leucothoé, qui brûle un cierge Devant tout marquis ou baron, Serait folle de son concierge, Si Leduc, Pierre, était son nom !
Ayant jugé qu'il vient d'obtenir un succès, le nain ne prolonge pas davantage sa visite. Il verra une autre fois la maison et le jardin, mais au moment de me quitter, il me serre énergiquement la main, comme à un complice, en ajoutant :
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— Venez souvent nous voir. Et n'oubliez pas ce que je vous ai dit : Philéas aura besoin de
nous !
— Philomène, qu'y a-t-il pour dîner ? Encore votre sempiternel pâté ? Je n'en veux plus ! Faites-moi une omelette aux cèpes ! Ou plutôt, non, ne me servez rien. Je n'ai pas le moindre appétit I
— ■ Monsieur ne prendra pas même un œuf à la coque, une tasse de café, un poulet froid ?
— Rien, vous dis-je I
— Monsieur veut-il que je dispose près de son lit une aile de pintadon et une tasse de thé ?
— Non, non ! Laissez-moi ! Ne me dérangez plus !
Je me suis rassis devant le feu presque éteint. Quelques braises roses s'y ravivent par moment, puis cèdent à l'ombre de nouveau.
La pluie recommence à tendre au dehors sa trame froide et serrée. Mais grâce à la derni-obscurité, je distingue mieux les figures qui sont tissées maintenant dans sa tapisserie. Ce sont figures bien vilaines : masques riants et qui mentent, dénonciateurs, imbéciles s'y pressent à l'envi. Image exacte de ce monde. Des crapauds jaillissent de la bouche fraîche des jeunes filles,
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des ètrea hidein y dressent des embûches à dos nyimpbj b, les idiots y sont bernés par des valets d'écurie, el au f<»nd du tableau, un dieu sardo nique s'amuse il sculpte] d< a statues de boue !
Conunenl ue tourne-t-on pas le dos à un s] tacle aussi vil, aussi répugnant ? La misérable (t morne comédie I Et moi, comme un Lâche, j< demeurerai, dans ma stalle, jusqu'au tomber du rideau, espérant toujours qu'un souille d'air pui viendra balayer ces miasmes I Etre nu homme, c* -t donc approuve! a I ensemble de 1 c'est devenir le complice d<' toutes les infamies de l 'uni vers 1
Je in1 pouvais guère, il me semble, généralise] davantaa ii là I Quelle chance que je ne
me fusse pas plus attaché à Mil.1 de Giscoursl Comme cette désillusion m'aurait été douloureuse si j'avais éprouvé la moindre tendi pour cil''! Heureusement qu'il n'en «'tait rien m que j'allais me coucher tranquillement el oublier toutes ces choses, qui. au surplus, ne me regardaient guèi
I.a pièce étant devenue tout à fait obscure, j'allumai une lampe ; quelque chose brillait à tei if : un des sequins do métal doré qui .ai.
la veste de Simonetta. Je le ramassai et le posai sur le coin d'une table.
Où dormait-elle à cette heure, cette malheureuse enfant ? Peut-être que dans son pauvre lit de rencontre, elle approchait encore de ses narines la rose qui lui avait plu I
Je montai dans ma chambre et me mis au lit. Je tournai longtemps entre mes draps avant de m'endormir. Et je rêvai que Charlotte et Sirno netta ne faisaient qu'une seule et môme personne ; et cette personne, frissonnante de froid, dansait sous la pluie, entre deux musiciens, dont l'un, Philéas, jouait du violon tandis que Forgeris soufflait éperdûment dans une flûte et qu'une foule véhémente les huait tous les trois !
Je suppose que la pluie avec la terre vient de signer un traité secret. C'est un nouveau déluge qui commence. Chaque matin, je mets le nez à la fenêtre ; je regarde si le ciel n'apporte pas une colombe, chargée d'un rameau d'olivier. Mais le ciel reste obscur, les colombes, cette année, ont modifié leurs usages millénaires, elles ont suivi en Egypte les hirondelles qui hivernent, en frac et gilet blanc, au Gésireh-Palace.
Dans mon désœuvrement, je me suis assis tantôt devant un grand cabinet de laque presque rose, dont les portes et les tiroirs offrent toute une faune exubérante de phénix d'or et de mandarins cérémonieux. Pendant des années, j'ai jeté, pêle-mêle, dans ce meuble, tout ce que je voulais sauver de l'oubli. Je viens d'y plonger la main au hasard.
La première liasse qui remonte de l'abîme, ce sont des lettres de Lamparnave. A peine ai- je défait la ficelle qui la noue qu'à relire certains
billets de mon camarade, j'éprouve autant de plaisir que lorsque je les recevais.
« Demain, me mandait-il certain jour, demain, j'aurai vingt ans ! Je passerai toute ma nuit en vigile comme les apprentis chevaliers. Et lorsque les premiers rayons du jour glisseront jusqu'à moi, j'irai à mon tour trouver le Sphinx qui est assis au seuil de l'avenir. J'entends lui arracher son secret : « Sphinx, lui dirai-je, cher petit Sphinx, révèle-moi ce que sera ma vie ! Ecoute-moi, je ne suis pas très exigeant, mais il me faut tout ! je veux même avoir la réputation d'un homme d'esprit. Déjà, avec mon ami Guinemont, quand nous prenons le thé ensemble, nous nous entraînons mutuellement à faire des mots... »
La préface a été plus belle que le volume. Le sphinx n'a pas répondu à Lamparnave qu'il demeurerait toute sa vie professeur dans une ville de province et que la seule princesse qu'il fréquenterait serait cette Procris, dont une photographie est poussée dans un coin de son bureau.
Je choisis dans le paquet une autre enveloppe :
« Pends-toi, mon cher Hector, tu n'étais pas avec moi hier soir ! J'ai rencontré sur le cours des Trois-Chimères et suivi jusqu'à Saint-Biaise
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la plus adorable petite personne. Seize ou dixsept ans à peine... Des yeux clairs qui viennent de s'ouvrir à la vie et qui lui attribuent avec tant de générosité tout ce qu'ils contiennent euxmêmes, une bouche si pure qu'on n'oserait pas l'effleurer, même avec des lèvres immatérielles, et des cheveux flottants. Un vieux monsieur l'accompagnait, qui ne semblait pas savoir qu'il escortait un des chefs-d'œuvre de ce monde. Je ne peux pas dire que j'aurais voulu l'aimer. Peuton aimer ces figures mystérieuses qui se coulent dans la réalité comme les génies des airs ? Mais j'aurais voulu la servir à genoux, me faire plongeur sur les côtes de Goromandel pour lui cueillir des perles, apprivoiser Bellérophon et l'attacher à sa voiture d'enfant. Et tandis que, pieux et distrait, je cheminais derrière elle, mon imagination brûlait les relais : je demandais ma jeune fille en mariage, son père me la refusait, je me déguisais en brigand italien pour l'enlever, nous partions dans une diligence capitonnée de soie aurore, suivis au galop par un lévrier, nous allions nous marier à Venise, en l'église des Miracoli, le patriarche lui-même nous bénissait. Le plus difficile au fond, c'était de trouver des témoins. Mais Venise est une telle
hôtellerie ! Ma fiancée finissait par y découvrir Carpaccio et la fée Mélusine, et moi, j'appelais à mon secours le divin Mozart et le gondolier du coin... Cher Hector, je ne suis pas allé à Venise : mon héroïne est prosaïquement entrée dans un modeste hôtel de Saint-Biaise, et je ne la reverrai jamais ! Je viens te faire mes adieux : demain matin, j'entrerai à la Trappe — à la Trappe-Nigaud ! »
Qu'est-ce que l'amour peut offrir à quelqu'un qui déploie pour le recevoir une telle salle de fêtes ? La vie de Lamparnave est ainsi toute pleine de guirlandes fanées, de lampions éteints, de couronnes sans objet. Il est bien des Lamparnave, en ce monde, qui, n'ayant pas rencontré de destin fait à leur taille, jouent dans un pauvre désert la comédie de leur grandeur. Feux d'artifices qu'un enfant allume dans une nuit sans témoins I
Non. Je n'aurai pas le courage de lire plus avant. Et cependant, en poursuivant mes fouilles, je viens de découvrir tout un gisement de lettres : la correspondance de Maragde, de Gomer, de Philippe de Boisberthe, de Moussac ! Mais je ne confronterai pas aujourd'hui leurs
visages avec leurs fantômes ; ce serait une cérémonie trop douloureuse î
Mais Bactres, néanmoins, n'a pas livré tous ses secrets. J'ai bien des souvenirs encore à exhumer de ses souterrains.
Une vieille odeur de fleurs desséchées et de rubans défraîchis monte de cette fosse amoureuse. J'en ramène des bouquets de violettes jaunâtres, craquants comme des parchemins et qu'un bout de rafia lie encore : cette boucle de cheveux, onduleuse et lustrée, a appartenu à Odile. Mais ce carnet de bal, à qui a-t-il été ?
A mesure que je descends plus profondément dans les entrailles de la ville morte, l'inconnu m'envahit de toutes parts. Je reconnais bien cette écharpe de dentelles que Mme de Cernel a laissée un jour chez moi, mais d'où me vient cette voilette ? D'ailleurs, le caractère hétéroclite des objets que je découvre s'accentue. Aux fleurs et aux étoffes, ont succédé un faux-nez de carnaval, une broche en strass, un recueil de chansons de Béranger, une sandale turque, puis des fragments sans nom, ce qu'on trouve dans une cité, après un tremblement de terre.
Et voici que j'avise un petit portrait : ce front têtu, ces grands yeux riant9, ces cheveux tordus
et retordus, ne disent rien à mon esprit. D'où m'arrive ce souvenir ? Ce visage que je ne reconnais pas, est-ce une femme que j'ai aimée ? Mais alors j 'entendis dans toute la vaste maison courir de couloir en couloir le son aigrelet et perçant de la sonnette. Je repoussai les tiroirs, rabattis les portes du cabinet, et ie phénix rena quit à mes yeux, et les mandarins tranquilles se remirent à leurs politesses.
Cette fois-ci, ce fut Henri Clochenson qui se présenta à moi, tout de gris vêtu, et d'un gris tel qu'il semblait au préalable s'être roulé dan? un cendrier. Nous nous étions quittés si fraîchement, lors de notre dernière entrevue, que sa visite me surprit.
Mais Clochenson est un homme du monde ; il ne me dit pas ce qu'il vient faire céans. Je le croyais un ennemi : nullement ; jamais je ne l'ai vu déployer autant de grâces. La ville est petite ; je ne doute pas qu'il n'ait été avisé de la visite de Forgeris. Il est malin : sans doute soupçonne t-il ce que le baron m'a confié de ses amies. Mais il ne souffle mot de Forgeris. Il se contente de gémir doucement sur la médiocrité des gens d'ici, sur le plaisir qu'il y a à y rencontrer un homme tel que moi.
Un homme tel que moi ? Nous sommes ainsi quelques millions en France qui traverserons la mémoire des hommes, comme la farine fait le crible. Tel que moi ? Ce M. Clochenson serait-il un flatteur ? Je suis anonyme comme le chiendent qui pousse au bord de la route, comme le contrôleur en habit, qui, assis à son tribunal, remplit le rôle de Minos auprès des spectateurs de l'Opéra.
J'objecte que la ville n'est pas dépourvue de lettrés, de musiciens, que Lamparnave est un érudit, que l'on joue des quatuors chez Charles de Moussac. Clochenson sourit ; il sourit de loin, de côté, comme une figure du Vinci ; on ne lui en fait pas accroire.
J'aime les gens qui en savent toujours plus qu'ils ne disent ; fi de ces pédants qui à chaque interlocuteur secouent toute leur besace ! Celui-ci a certainement plus d'une perle dans son sac !
M. Clochenson m'invite à l'aller voir, il habite, me dit-il, dans un coin de faubourg, un logis bizarre, un bout de couvent, au fond d'un jardin.
— Il faudra, me dit-il, venir goûter un jour avec Mlle de Giscours et Mlle Drogheda.
Il sourit toujours, comme si au lieu des meu-
blés de la bibliothèque où il est assis, il se détachait sur un paysage de glaciers, de rochers bleus, de basaltes à transparence de cristal.
— Pensez-vous que ma présence puisse être agréable à ces jeunes filles ?
Je crains d'avoir par trop souligné cette allusion à ma fâcheuse intimité avec Forgeris. J'ajoute aussitôt :
— Je suis un bien vieux monsieur pour elles !
— Elles raffolent de vous I
— Elles sont bien bonnes. Je ne les vois jamais !
— C'est une grande faute de votre part, vous fréquentez mal, Monsieur, me dit Clochenson, en riant. Il y en réalité ici deux personnes qui méritent d'être connues : Charlotte et Jane Drogheda. Qu'allez-vous vous encombrer de vieux singes quand il existe de telles enfants !
— Vous les aimez beaucoup, Monsieur Clochenson ?
Le visage incolore et sec de mon interlocuteur s'anime soudain.
— Mlle de Giscours, s'écrie-t-il avec feu, est un des êtres les plus adorables qui soient sortis des mains du Créateur. En elle, il ne se trouve que noblesse, pureté, désintéressemen.t II s'y trouve
aussi une sorte de douce folie qui fait que Mlle de Giscours n'habite point exclusivement la terre, mais une autre planète où nous ne sommes guère admis, nous autres, hommes aux sens grossiers. C'est pour cela qu'elle a des ennemis. Je sais bien qu'elle a, elle aussi, sa part de chat-tigre, mais le sylphe l'emporte sur lui !
— Y a-t-il longtemps que vous la connaissez ?
— Peu d'années. Un jour, M. de Maragde est allé faire un voyage, — le premier et le seul de sa vie, — il en a rapporté cette coquette et vive personne, qui venait de perdre ses parents. Aussitôt qu'il a pu le faire, il l'a fiancée avec ce Simon de Bréviaire qui...
M. Clochenson ne veut pas en dire plus long.
— L'aime-t-elle ?
— Qui le sait ? Elle croit l'aimer. Peut-être aime-t-elle en lui l'amour qu'elle ne connaît pas. Gare à la goutte de cire sur l'épaule ! Mais j'ai bien peur qu'à la place d'un dieu, elle ne trouve, ce jour-là, que Caliban ! Qui peut répondre des sentiments d'une jeune fille ? Mais à qui s'adressent les murmures d'une haie de roseaux quand le vent passe sur elle ?
Mon interlocuteur devient de plus en plus va-
gue. D'une bouche à peine ouverte, il laisse tomber négligemment ces mots :
— Qu'importe, d'ailleurs ?
Il me tend la main.
— Alors, Monsieur Guinemont, c'est entendu. Vous viendrez un de ces jours goûter avec nos amies.
J'accepte et le voilà parti, d'un pas digne et solennel, dans la direction du cendrier qu'il habite sans doute.
Il ne pleuvait plus. J'allai faire un tour au jardin. Le sol était si amolli qu'on eût pu y suivre à la piste la trace d'un lézard, celle d'un farfadet. Les feuilles mortes détrempées se gonflaient démesurément. Flore et Pomone, brunes d'une sueur sacrée, semblaient ivres d'une vie nouvelle. Je m'assis sur un banc.
Un vibrant rayon de soleil, juste en face de moi, jaillissait d'un œil de Cyclope, comme si, au fond de l'enclos humide, il eût embrassé Galathée. Je me dérangeai pour lui permettre de tout voir : non, ce jeune berger ne se cachait pas derrière l'if, ni au pied du mur où grimpent les lierres.
Le rayon, fâché, s'en alla.
Le ciel, là-bas, avait pris des nuances pures ; les derniers nuages qui y jouaient encore flottaient comme un plumage de grèbe ; nacres et roses se poursuivaient dans une lumière d'ambre ; on eût dit la boisson miellée dans laquelle Cléopâtre faisait fondre ses perles.
Je respirais à l'aise, je m'épanouissais. Je ne sais quoi de bon, de tendre, d'indulgent tombait avec le soir léger. La vie me donnait ses caresses ! Je ne voyais partout qu'amis qui vont la main dans la main, cortèges de princes délicats qu'un guépard accompagne à la chasse, jeunes filles dont la danse religieuse se déroule sous des citronniers, femmes qui n'ont qu'une parole, veuves qui n'ont qu'un bûcher. Tout serment me semblait intransgressible, toute signature, respectable. Je ne croyais plus qu'une rose pût mourir, Enée, survivre à Didon, Racine, être sifflé. Une salamandre m'eût paru belle, je supprimais pour mon plaisir i5o.ooo kilomètres de la distance qui sépare Vénus de la terre (il en restait encore bien assez !) Cet état lyrique, l'avez- vous jamais éprouvé ? C'est la béatitude qu'ont connue les Saints i
a Pureté, noblesse, désintéressement ! » Ces mots sonnaient à mon oreille comme si tous les
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anges de Melozzo da Forli les faisaient retentir sur les cordes de leurs harpes. J'entendais les voix mêlées et lointaines d'Odile, de Mme de Cernel et de Lisette, et toutes disaient : « Il faut aimer I Il faut aimer ! »
En passant le long du bassin, je me penchai au-dessus de la bordure. L'étoile du soir y perça pour moi les couches nocturnes de l'eau ; mais je fus étonné, à sa place, de n'y point voir sourdre le visage de Charlotte 1
— Philomène, criai-je en rentrant, je meurs de faim ! Servez-moi un de ces admirables pâtés dont vous avez le secret et aussi une aile de poulet, si vous n'avez pas déjà dévoré tout ce volatile. Versez-moi aussi à boire, car j'ai soif. Et surtout, faites vite : la lune m'a donné rendez-vous !
Il est dit, dans d'excellents textes, que les saintes répandent, après leur mort, un parfum spécial que l'on appelle couramment odeur de sainteté. Mon amie, Mlle de Giscours. est heureusement bien vivante, mais elle laisse derrière elle un arôme particulier auquel je donnerai, moi, le nom d'odeur de poésie.
Je la respire, ce soir, assis sur le banc. Je me plais à me les représenter toutes deux, Jane Drogheda et elle, telles qu'elles me sont apparues tantôt. Les cheveux de Mlle de Giscours étaient cachés sous une manière de capote, toute tissée de roses, qui lui faisait un visage lumineux. Pour Jane, elle avait posé sur sa tête un comique petit tricorne noir, grâce à quoi elle avait l'air d'un garde-française. Elles semblaient, l'une et l'autre, sortir d'une de ces comédies romanesques qui nous ravissaient tant, Lamparnave et moi, autrefois... Autrefois !
— Eh bien, monsieur le solitaire, on ne vous voit donc plus ? s'est écriée Mlle de Giscours, en entrant. Vous êtes-vous transformé en Saint- An-
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toine qu'il faille venir vous tenter jusque dans votre domicile ? Mon oncle vous réclame, M. de Forgeris verse sur votre absence des larmes de sang, et vous ne vous dites même pas que vous avez quelque part une amie qui languit de votre indifférence. Est-ce la pluie qui vous épouvante, craignez-vous que les champignons, si vous sortez, vous poussent aux jambes ?
— Je suis un solitaire, Charlotte, vous l'avez dit. Et puis, il est inutile que les vieux murs allongent leur ombre sur les fleurs fraîchement écloses.
— Dieu veuille, cher monsieur, que les fleurs ne soient jamais ombragées que par des murs de votre genre ! Il ferait bon pousser à leur pied. Menez-nous dans votre jardin 1
Mes deux jeunes amies prennent place sur ce banc où, jadis, j'ai lu la Tempête. Miranda s'est rapprochée de moi. Si je tourne la tête, je vois le coin délicat de sa bouche, le modelé d'une joue que Dieu a confiée à son plus habile mouleur.
— Pourquoi ne vous êtes-vous jamais marié ? me demande Charlotte, en regardant une large feuille gaufrée, qui se balance de droite à gauche, dans l'air humide, avant de tomber quelque part, coquille vide dont aucune Vénus ne naîtra.
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J'ai failli répondre à Charlotte que je me serais marié si je l'avais rencontrée plus tôt, mais a-t-on coutume que les vieux murs portent ainsi des devises galantes ?
— Parce que j'aime trop les jeunes filles I Mais vous, Charlotte, avez-vous envie de vous marier ?
Mlle de Giscours fait la moue.
— J'ai bien peur que nous ne nous entendions jamais, les hommes et moi. Je me marierais volontiers si j'étais sûre de trouver ce que je cherche.
— Et que cherchez-vous P
— C'est si difficile à expliquer I Un homme a si peu d'aspects et la vie est si variée ! Il me faudrait bien un mari, mais aussi un amant, un ami, un amoureux. Ce n'est pas tout encore. Qui fera mes courses, écrira mes lettres, arrangera mes rendez-vous, essuiera mes rebuffades ?... La liste n'est pas complète : j'ai besoin d'un patito, d'un sigisbée...
— D'un paillasson, dis-je.
Les deux enfants se mettent à rire.
— Un paillasson, si vous voulez ! Mais c'est toute une maison à monter, un guignol, un théâtre de marionnettes. On s'ennuie si vite quand on n'a pas vingt fils à tirer... Et puis
j'aime tellement les bêtes, mais pas celles que l'on voit partout ! Je voudrais avoir un grandduc, un kanguroo... Croyez-vous, monsieur Guinemont, que je trouverai tout cela dans l'intérieur que me fera Simon de Bréviaire, mon fiancé P
Elle se tait un moment, son œil se voile un peu.
— J'ai toujours pensé que ma mère, avant ma naissance, avait eu aussi son Annonciation ! Mais aucun ange ne sera venu à elle ! Avec un rayon de lune, elle aura vu entrer la Folie dans sa chambre, et c'est pour cela que j'ai des grelots dans la tête I
...Mon Dieu, oui, un être viendra qui prendra cette enfant par la main et l'emmènera avec lui. Il la considérera avec gêne, il l'écoutera avec effroi, il n'aura de cesse qu'il n'ait chassé les oiseaux divins qui chantent sous ce front, et quand la cage d'or sera vide, il pourra se dire : « J'ai fait de ma femme un être pareil aux autres, je vais l'épouser... »
Mais moi, si j'avais connu Miranda dans ma jeunesse, j'aurais dit aux oiseaux chanteurs :
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« Voyez, je vous écoute à deux genoux, votre voix me transporte loin d'ici. Révélez-moi vos secrets, confiez-moi vos mélancolies. Vous savez tout de ce monde et de l'autre, rien d'amoureux ne vous est étranger. Apprenez-moi pourquoi la reine de Saba, assise au milieu de ses plus belles esclaves, pleurait, la veille de son départ, à la pensée de voir enfin Salomon qu'elle aimait depuis tant d'années sans le connaître, et pourquoi Psyché, ayant trouvé l'amour sans défaut, jura qu'elle n'aimerait jamais plus, et pourquoi Héro éteignit sa torche, afin que, perdu dans l'Hellespont, Léandre ne pût aborder. Enseignez-moi la chanson des Sirènes et le rythme qui soulevait les petits pieds de Salomé, quand elle demandait le chef de ce vilain prophète qui n'avait pas compris la Beauté! Répondez à mes questions, oiseaux divins I Comment étaient les roses des jardins de Sémiramis ? Les lys du Paradis ne laissent-ils pas échapper un soupir douloureux, quand ils sont froissés et meurtris par un rayon trop brutal delune ? Mais y a-t-il un homme digne d'entendre vos divagations ? C'est la jeunesse qui chante en vous, c'est je ne sais quoi d'inspiré, qui retrouve les lois éternelles sous les phénomènes changeants I Ma seule prière au destin, c'est qu'il
m'accorde de vous entendre encore, quand sonnera ma dernière heure ! »
Voilà ce que j'aurais dit, moi, aux oiseaux de Miranda! Mais quand Simon sera venu, quand la volière sera vide, où se seront-ils envolés ? Alors Simon, enfin satisfait, se frottera les mains, et je serai seul, sur cette terre, à rêver au chant indicible !
— A quoi pensez-vous, monsieur le solitaire ?
— Je songe à un de mes amis qui était oiseleur. C'est le seul homme que j'ai envié. Il avait chaque jour les dernières nouvelles du ciel. Il fit un héritage et vendit tous ses oiseaux, il fut alors le plus malheureux des êtres, jusqu'à ce que, mourant d'ennui, il redevînt par plaisir ce qu'il avait été par métier. Mais tout le monde ne sait pas le prix des oiseaux !
— Et pourtant vous n'en avez pas !
— Je ne suis pas digne d'en avoir. Je ne peux qu'aimer ceux qu'élèvent les autres.
Je conduis mes jeunes amies vers la maison pour leur offrir à goûter. Les feuilles sont si entassées que le sol en est presque rose, mais la lumière qui s'échappe des rameaux d'or est telle qu'elle éclaire le ciel gris.
Je regarde les pieds légers de Charlotte toucher à peine la crème onctueuse qui revêt le sol. Que de fois, en cette saison, quand le jardin se chamarrait comme un tapis de cachemire, n'ai-je pas été tenté d'emmener pour toujours une fille de sa race !
...Ah ! vieux fou, prends ta tête entre tes mains, gémis tout à ton aise ! Il y a quelque part une immense ronde, faite des couples qui se sont unis pour s'aimer I II fallait entrer dans la ronde. Tu n'en as jamais eu le courage et te voilà seul maintenant, comme un poète romantique ! Quelle va être ta compagnie ? Un volcan éteint, comme à Chateaubriand ? Un crâne vide, comme à Rancé ?
— Monsieur Guinemont, me demande Charlotte, connaissez-vous Louis de Boisberthe ?
Et sur ma réponse négative, elle ajoute :
— Il faut que vous le voyiez ! Nous demanderons à Clochenson de l'inviter avec vous. Je crois qu'il vous amusera.
— N'est-ce pas un de vos amoureux ?
— C'est cette vipère de Forgeris qui vous Ta dit ? Amoureux ! Quelle expression ridicule ! Boisberthe est bien autre chose qu'un amoureux.
l'incertaine III
Ou bien alors, il faut qu'il le soit de nous deux en même temps, car il fait aussi bien la cour à Jane qu'à moi. La vérité est que nous l'aidons à supporter l'ennui de la vie qu'il mène ici.
— En somme, vous vous moquez de lui ?
— Je n'aime que les gens dont je me moque un peu. Oh ! à peine ! Histoire de me faire les griffes !
— Et de faire souffrir un pauvre diable I
— Nous ne sommes que deux malheureuses filles ! Il ne faut pas chercher à nous tromper. Les hommes répandent le bruit que nous les torturons, mais c'est une légende. S'ils étaient tout à fait sincères, ils avoueraient qu'ils préfèrent la plus infâme trahison ou la plus douloureuse rupture à une simple rage de dents I
— Vous nous raillez, Charlotte, mais vousmême, savez-vous souffrir ?
— Apprenez qu'à huit ans, j'ai eu un tel chagrin d'amour que j'en ai failli mourir ! J'ai confectionné une omelette aux fleurs de laurier-rose et j 'ai invité Jane à goûter ; elle était aussi désespérée que moi. Mais au moment de notre mort, nous avons appris l'arrivée toute prochaine d'un cirque, et notre trépas en a été reculé jusqu'à ce jour.
— De qui étiez- vous amoureuse, alors ?
— D'un jeune médecin, qui, en remplacement du nôtre, m'avait soignée pendant une angine. Il avait une barbe d'anachorète et un crâne chauve. Je trouvais cela si beau que chaque soir je m'arrachais des poignées de cheveux dans l'espoir de lui ressembler.
— Mais vous, miss Jane, pourquoi étiez-vous désespérée ?
— Parce que j'avais appris la mort d'un officier de mon pays que je rencontrais souvent à Nice, sur la Promenade des Anglais. J'étais folle de lui. Il se noya un soir d'ivresse. Rien ne m'a paru aussi poétique. Je me souviens d'avoir dit alors à mon frère, qui se destinait à être pasteur et qui l'est aujourd'hui, que je ne l'estimerais que s'il tombait un jour à l'eau dans les mêmes conditions !
Soudain le grave avertissement d'une pendule fait pousser à mes deux visiteuses des cris perçants. Elles vont être en retard I Elles s'enfuient en toute hâte, perdant encore dans le corridor des bouts d'histoires, dont je ne saurai jamais la fin, et peut-être en même temps, la pantoufle de Cendrillon !
Je me suis décidé tantôt à voir Maragde que j'ai fort négligé. Mais ce bon Philéas qui ne met jamais le nez dehors, accompagnait sa nièce chez le couturier. Que n'y suis-je allé avec eux 1 Le couturier de ma ville natale doit être un personnage très particulier !
Je me retirais donc, lorsque je m'entendis héler, et levant la tête, j'aperçus, entre les barreaux de la rampe, le baron de Forgeris, vêtu du plus extraordinaire veston d'intérieur, en velours canari et bordé de fourrures.
— Philéas est sorti, me cria-t-il, mais montez donc 1
Pestant un peu, j'obéis à l'injonction du nain et le rejoignis au second étage de l'hôtel.
Forgeris me fit mille protestations d'amitié, puis me poussa dans son appartement qui se composait d'une chambre, d'un cabinet de toilette et d'un salon.
Le salon est vaste, carré, et comme un beau livre, tout relié de cuir. Des rosaces rehaussées
II l\ l'incertaine
d'or fleurissent le plafond. Ce qui me frappe dès l'entrée, c'est l'abondance des gravures et leur caractère spécial. Toutes représentent des scènes de la vie des saints, ou plutôt des martyres de saintes. J'y reconnais Cécile étendue sur la roue, Agathe entre deux bourreaux qui lui tenaillent les seins, Perpétue déchirée par une vache furieuse, Christine écorchée vive et dépouillée de son épidémie, comme se pèle un fruit.
Ces pieuses images me permirent de mieux comprendre le caractère de Forgeris. J'eus d'ailleurs une preuve nouvelle de la haine qu'il nourrissait pour Mlle de Giscours, car, après un quart d'heure de conversation banale, il revint à son sujet favori :
— Avez-vous revu M. Clochenson, ces joursci ?
Je répondis évasivement que je l'avais rencontré une fois.
Aussitôt le baron m'expliqua que les tentatives que faisait Charlotte pour séduire ce pauvre garçon devenaient plus pressantes de jour en jour, et il ajouta qu'il m'en avait déjà trop dit pour ne pas me tenir au courant de ce qui se passait, d'autant plus qu'il comptait effectivement sur moi pour venir en aide à Maragde I
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Il se leva, ouvrit péniblement le tiroir d'un cabinet espagnol et en tira une lettre, non sans précaution.
— Mlle de Giscours, fit-il, avec un ricanement haineux, a perdu ce précieux papier, l'autre jour, dans l'escalier. Je le garde. Il faut être armé dans la vie. Cette lettre établit péremptoirement la preuve de sa malignité. Permettez-moi de vous la lire.
Forgeris installa sur son nez de larges conserves d'écaillé, rit joyeusement et commença en ces termes :
(( Pourquoi me demander de correspondre avec vous, ray dear heart ! Tout ce que j'ai à vous dire, vous le soupçonnez. Pourquoi en exigez-vous une confirmation nouvelle ?
« Je vous écris dans mon pavillon que vous connaissez bien. Je regarde par la fenêtre un coin de ce jardin démodé, dont tous les buig semblent bénits et où je m'attends, chaque nuit, à voir un ballet de religieuses — de religieuses mi-blanches, mi-noires, mi-vivantes, mi-mortes — danser sur une musique muette, sous les saules couleur d'encens ! Quand je passe ainsi ma soirée, solitairement, je ne peux m'empêcher de songer
Il6 i/iNCERTAINfi
à vous et à vos guises singulières et à l'être que vous portez en vous, qui n'est pas encore tout à fait vous-même et qui est à la fois séduisant et redoutable I »
Forgeris s'arrêta et leva un index décisif.
— Redoutable ! proclama-t-il. Vous avez bien entendu, Guinemont ! Redoutable ! Je ne le lui fais pas dire.
Puis il se remit à sa lecture :
« Et puis, ne croyez pas que je vous écrive, parce que je vous l'ai promis, vous êtes une femme trop subtile pour ne pas savoir que les promesses n'engagent jamais que les gens à qui on les fait ! La vérité est que je suis aussi peu libre de ne pas vous écrire que de ne pas penser à vous ! J'en suis même un peu effrayé I Qu'ai-je à faire de rêver ainsi d'une enfant qui s'envolera bientôt dans un pays où je ne serai pas ? Et quel plaisir cela peut-il vous causer que je vous l'avoue ? C'est cependant un joli résultat pour une coquette... Quoi, vous froncez déjà vos sourcils ? Je ne le suis pas, dites-vous. C'est vrai : vous ne l'êtes presque pas ! Mais dans ce presque, il y a la place de faire tenir la tête de Jean-Bap-
tistc et la chevelure de Samson, — pas ensemble, grands Dieux, sous peine des plus fâcheux anachronismes !
« My dear heart, ne me répondez pas que je plaisante, je n'ai jamais été plus sérieux. Mais si vous proclamez que je suis sérieux, je bouffonnerai aussitôt. Je peux vous parler librement ; je ne suis pas amoureux de vous I
« Je voudrais vous emporter partout avec moi, mais surtout vous emmener Nulle Part, en un lieu où les lois du monde soient moins stupides qu'ici-bas et plus dignes de votre fantaisie. Ah ! que je redoute que vous la perdiez, cette capricieuse fantaisie, et que quelqu'un, à qui je ne veux pas penser, froisse brutalement ces deux ailes de papillon qui vous soutiennent au-dessus de la vie, avec de la poussière irisée I
<( Quand je vous dis que je vous aime, mon enfant, entendez bien que c'est ce qu'il y a de meilleur en vous, — et je le fais sans espérance, puisque vous n'avez rien à me donner, hormis votre souvenir !
« Ma lettre s'éternise et devient décidément trop grave. Je veux bien vous donner un concert de violons, mais pas éveiller les grandes orgues, qui effraient toujours un peu les personnes aux
n8 l'incertaine
ailes de papillon. C'est si bête de faire du bruit avec ses sentiments I II faudrait tout exprimer avec presque rien, — à la manière du divin Mozart que vous aimez tant ! Le cœur de l'homme peut tenir dans quelques accords très simples, mais Mozart y a enfermé aussi le Paradis, — et cela c'est une autre affaire 1
« Ne voyez en tout ceci aucune déclaration, ma chère Charlotte, ce serait la chose la plus ridicule du monde. Nous sommes des êtres intelligents, vous et moi, — vraiment intelligents, — et quand je dis que j'ai pour vous de la tendresse, ce n'est pas pour prendre aussitôt des attitudes d'opéra-comique ! Je n'ai ni la cape de Don José, ni le melon chocolat de Werther I Je me sens le cerveau plus libre que jamais, et j'aime votre esprit plus encore que votre cœur.
« Est-ce là ce que vous voulez de moi, mon amie ? Chi lo sa ! Les femmes n'attendent jamais que certaines paroles de chacun, et qui les prononce est leur élu. Elles vont jusqu'à couronner plusieurs hommes à la fois, quand ils savent dire la même chose. Mais vous, Charlotte, votre choix est fait, n'est-ce pas ? Vous serez Mme de Bréviaire. M. de Maragde vous dotera pour cela, et vous oublierez René, la princesse de Cnide, Del-
phine, tous les personnages que vous aurez été pour nous I
« Allons, my dear heart, bonsoir I Je ne vois plus la moindre ombre autour de mes buis bénits, et la lune a dû descendre dans le puits, où le renard du bon La Fontaine se chargera de la repêcher. Je vous baise les mains. »
— Eh bien, s'écria Forgeris, sur un ton triomphant, que pensez-vous de ce poulet ? Vous voyez que Clochenson se défend contre les avances de Charlotte.
— Hum ! Monsieur de Forgeris, je serai moins affirmatif que vous. Se défend-il contre elle ou la tente-t-il sournoisement, voilà ce que je vous défie de me démontrer. Monsieur, vous en êtes pour vos frais : votre lettre ne prouve rien !
— Vous ne doutez point cependant que Mlle de Giscours et Mlle Drogheda ne soient deux fieffées coquettes ?
— Je n'en doute pas, Monsieur, parce que c'est vous qui me le dites et que je suis bien élevé, mais je n'ai pas d'autres raisons de le croire...
— Soyez tranquille, dit le baron, d'une voix sifflante de colère, je vous en donnerai, moi !
Soudain, avec une prestesse inouïe, l'infirme
dégringola de son fauteuil et se précipita vers le cabinet où il enfouit la lettre volée. En même temps, j'entendis la claire voix chaude de Mlle de Giscours dans l'escalier. Peu après, un valet de chambre vint nous avertir que ' M. de Maragde nous attendait.
T>ous le trouvâmes devant son feu, encore enveloppé de son paletot et le cou engoncé dans un cache-nez.
— L'hiver sera rigoureux, dit-il. Je suis déjà glacé.
Charlotte se tenait debout à ses côtés, le visage étincelant, le cou nu, et je ne sais quel air de tranquille défi répandu sur son beau visage.
— Puis-je encore vous donner la main ? me dit-elle. Quand on a passé une heure avec M. de Forgeris, j'hésite toujours I
— Allons, Charlotte, ne taquine pas ce bon Laurent !
— Elle plaisante, elle plaisante, dit le nain, en faisant une affreuse grimace, qui prétendait être un sourire.
— Je vous laisse, j'ai à écrire, déclara Charlotte.
Quand nous fûmes seuls, Maragde me dit :
— Il faut souvent venir me voir, Hector, j'ai
bien des choses à te confier. Je me sens si vieux, si triste ! J'ai des soucis, des inquiétudes qui me rongent. Je devine autour de moi tant de choses dont j'ai peur...
Le nain s'était accroupi sur un tabouret, presque aux pieds de mon vieil ami, il lui parlait de tout près en serrant ses mains :
— Oui, Philéas, il viendra, il viendra I N'ayez plus d'inquiétudes I M. Guinemont vous consolera, il vous donnera de bons conseils, il pense comme nous, vous savez...
J'eus envie de jeter au feu cet affreux hypocrite, mais je fis réflexion que le meilleur moyen de sauver peut-être un jour ou l'autre Mlle de Giscours, c'était de demeurer le confident du baron.
— Je viendrai, murmurai-je d'une voix basse et honteuse.
— Vous avez entendu, Philéas, il viendra, répéta Forgeris, en serrant de nouveau la main tremblante de Maragde. Il vous dira lui-même qu'il pense comme nous.
— Vraiment ? C'est un grand soulagement pour moi de le savoir, répondit Maragde, en levant la tête vers moi.
Je souris pour ne pas répondre et je me levai :
— Quoi, déjà ?
Je pris je ne sais quel prétexte pour m'en aller.
— Il reviendra ! Il reviendra 1 répétait le baron de Forgeris.
Dans la rue, j'entendais encore à mon oreille la voix sifflante du nain : « II reviendra ! Il reviendra ! »
— Oui, je reviendrai, pensais-je avec fureur, c'est entendu, mais ce jour-là, vieux singe, tu cesseras de ricaner !
Je rentrais de ma promenade quotidienne, quand Philomène m'avertit que deux messieurs m'attendaient depuis une demi-heure.
Deux messieurs ? Aurais-je, à mon insu, offensé quelqu'un ? Le baron de Forgeris ou Henri Clochenson ? Non, chacun me souriait ici, chacun m'offrait son amitié. Il ne s'agissait pas d'un duel!
Il ne faisait pas très clair dans le grand salon noir et jaune. On se leva à mon approche. Je reconnus cependant ce beau garçon au visage de dieu grec, qui traitait à l'hôtellerie Mlle de Giscours et Jane Drogheda, mais non pas ce personnage qui l'accompagnait, étonnamment pâle, avec des touffes blanches dans ses cheveux et un regard voilé. Il tendit cependant vers moi des mains couleur de cire, étroites et presque transparentes, dont les doigts avaient un léger tremblement.
— Hector, s'écria-t-il, d'une voix qui chevrotait, c'est une grande joie pour moi de te revoir.
Dieu m'est témoin que je ne comptais guère te retrouver en ce monde !
Ce début me rendit extrêmement confus, lî n'y avait qu'un être au monde qui pût être aussi solennel. Comment n'avais-je pas compris plus tôt que j'avais affaire à Philippe de Boisberthe ? Mais si j'ai trouvé Maragde changé, que dirais-je de lui ? Un amandier en hiver, quand il est nu, ne diffère pas davantage de sa forme printanière que mon ami Boisberthe de l'image de ses vingt ans.
— Bah I répondis-je, ne supposes-tu pas que nous habiterons encore quelques années cette auberge-ci, où il y a beaucoup à redire, certes, mais à laquelle nous avons fini par nous habituer ?
— C'est possible, fit-il, mais j'en doute. Nous nous posâmes mutuellement un grand
nombre de questions, comme il arrive entre gens qui se sont longtemps perdus de vue. Le jeune homme ne pipait mot. Je finis par demander à mon camarade comment il occupait sa vie.
— Je cherche la sagesse, déclara-t-il, en levant l'index de la main droite, comme s'il allait démontrer au tableau noir l'immortcilité de l'âme. Je cherche dans chaque religion, dans chaque philosophie, les vestiges divins d'une religion,
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d'une philosophie primitives. A mesure que l'homme descend le fleuve du temps, il s'éloigne de la vérité. J'aspire à retrouver cette source sacrée. Je ne sors plus guère de chez moi, je lis, je lis sans cesse. J'établis ainsi les linéaments d'un vaste système qui me donnera la clef de Dieu. Je commence à entrevoir l'espérance de l'atteindre.
Un oblique rayon de lumière frisante, qui glissait par la fenêtre, l'éclairait un peu. Ses mains, posées à plat sur ses genoux, me parurent privées de vie, tant elles étaient exsangues et inertes. Une peau de parchemin collait aux os de son maigre visage.
— Crois-tu donc découvrir la sagesse avant de mourir ?
— J'en suis sûr !
— A quoi te servira-t-elle ?
— A bien mourir.
— On ne meurt jamais bien, dis-je, en hochant la tête.
— As-tu trouvé la vérité, toi, Hector, qui prétends me railler ?
— Je n'ai pas besoin de vérité.
— Es-tu heureux sans elle ?
— Je n'ai pas besoin d'être heureux.
N'en avais-je pas besoin ? J'avais ma joie de chaque jour, ma joie de chaque heure. J'avais vu mon bonheur bondir dans un grand salon, en bottes de cuir rouge, avec un bonnet d'astrakan enfoncé sur les yeux. Mais ce que j'appelais mon bonheur, ne pouvais-je aussi bien l'appeler ma peine ? Comme fait l'abeille, je me nourrissais du miel de toute minute ; ce miel, je le puisais tantôt dans les roses et les belles-de-jour, tantôt aussi sur les cyprès en fleurs.
Cependant, Louis de Boisberthe m'intriguait. Je me tournai vers lui.
— Nous avons des amis communs, lui dis-je. Il parut gêné et rougit légèrement.
— Je ne sais à qui vous faites allusion.
Je nommai Charlotte de Giscours et Jane Drogheda. Il fut mécontent. Etait-ce à cause de son père ou craignait-ii que ces jeunes filles m'eussent parlé de lui malencontreusement ? Le fait est qu'il détourna la conversation.
Je me rabattis sur Philippe et le questionnai au sujet de Maragde.
— C'est un fou. D'ailleurs, quiconque ne consume pas ses jours dans la recherche de la sagesse est un fou. Si Louis n'était pas un être absurde, il se préoccuperait de ce problème essen-
tiel, au lieu de courir les aventures avec des enfants. Mais la raison est accordée à bien peu detres... Et l'amour vient, qui détourne chacun de sa voie. Il nous aveugle, il nous interdit de rechercher la vérité. Si Louis savait m'entendre...
— Mon père, dit le jeune homme avec humeur, n'avez-vous jamais aimé ?
— Oui, votre mère I
Je me souvenais d'une blanchisseuse à qui, dans sa jeunesse, Philippe de Boisberthe avait acheté un mobilier de palissandre. Je me disais que la recherche de la vérité le servait bien mal. Je n'osai pourtant pas lui reparler de cette belle fille.
Elle s'appelait Sylvaine Labrousse et demeurait rue des Cordeliers. Je la revoyais, rousse, bruyante et vulgaire, aussi nettement que je distinguais les épaisses touffes blanches qui se hérissaient aujourd'hui au-dessus du front de Boisberthe. Il passait auprès de nous, jeunes gens assez réservés, pour un coureur de filles.
— Je n'ai aimé que votre mère, disait-il à son fils.
Comme on devient bête quand on a des enfants I
— Mais vous, dis- je au jeune homme, n'avezvous point regret de demeurer ici ?
Il me regarda avec inquiétude, hésitant à me répondre.
— Pourquoi le regretter ai- je ? Ici ou là, les éléments de la vie ne sont-ils pas les mêmes ? J'ai mes travaux, mes amis, mes plaisirs. Irai-je ailleurs leur chercher des équivalents ? Pourquoi donc ?
— Votre père poursuit la sagesse : il me semble que vous l'avez trouvée.
— Mon cher Guinemont, s'écria Boisberthe, en agitant soudain ses mains décolorées, ne confondons point, s'il te plaît, sagesse avec agrément !
— Et puis, reprit le jeune homme, avec une certaine exaltation contenue, j'aime cette ville. Toutes les fois que j'en suis sorti, je n'ai su que m'ennuyer. Elle a des recoins que j'ai tant regardés, si souvent mêlés à ma vie, qu'ils m'émeuvent aujourd'hui comme des poèmes.
Quand je franchis la Galmette sur le pont Saint- Georges et que je regarde ces roues de moulin, couvertes de mousse, sortir de la rivière et s'y replonger aussitôt, quand je contemple ces vieilles maisons noires, sur les fenêtres desquelles des enfants sans couleur disposent des pots de basilic
et de giroflée, je me dis que je ne trouverai nulle part un endroit qui soit aussi près de mon cœur. L'eau, verte comme le fiel, coule à mes pieds, les moulins tournent docilement, je songe aux misérables jeunes filles qui fleurisent leurs croisées d'un brin de poésie, et il me semble que les plus belles images du monde viennent se grouper autour de moi.
Il s'animait en parlant :
— Il y a aussi une tapisserie devant laquelle je fais de longues méditations. Elle se trouve dans le chœur de Saint-Biaise. Je ne sais pas au juste ce qu'elle représente, mais on y voit une foule de gens réunis autour d'une femme qui parle, sans doute pour les convertir ; et sur la gauche, se détachent deux ou trois personnages, dont on ne sait si ce sont des garçons ou des jeunes filles. Ils ont les cheveux bouclés, de grands manteaux et un certain air ambigu et riant, qui ne présage rien de bon. J'aime ces enfants, conclut-il avec feu.
— J'ai pour fils un fou, un fou! grommela Boisberthe.
Je me rappelais, en effet, ce coin de tapisserie et les pages qui y sont figurés. Et je fus frappé tout à coup de la vague ressemblance
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qu'il y avait entre l'un d'eux et Mlle de Giscours. Charlotte ne m'avait donc pas dit la vérité. Ou peut-être ne la savait-elle pas. C'était certainement d'elle que Louis était amoureux.
Mon vieil ami se leva et nous nous embrassâmes avec effusion, en nous promettant de nous rencontrer bientôt.
Une fois seul, j'eus envie de revoir la tapisserie de Saint-Biaise. Il n'était pas tard encore, et la ville n'est point grande. Quelques pas me porteraient jusqu'à ce quartier lointain !
Saint-Biaise est une bien sombre église. Ses portes sont célèbres, ayant été sculptées par des artistes flamands. Aussi des volets de bois, en les protégeant contre les indiscrets, mettent-ils à l'abri de tous les regards les bonnes commères nues, les anges lourdauds et les rinceaux de grenades qui y sont représentés.
A peine entré, je respirai avec délices cette odeur d'encens conservé, qui émane des vieilles pierres religieuses. Une étoile rouge clignotait devant l'autel. Des ombres agenouillées semblaient des figures de bronze en prière sur des tombeaux.
Je me glissai dans le chœur ; une herse de bougies brûlait à gauche. A cette vacillante lu-
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mière, je pus voir la tapisserie. Elle avait de beaux tons morts et dédorés, la couleur qu'ont certaines feuilles d'automne, pâles comme le bois. Les jaunes étaient devenus du sable, l'azur, de la cendre. Au fond, des coupoles se gonflaient comme des bulles de savon. Sur une place ronde, la sainte au visage de fleur montrait le ciel d'un geste inspiré à ses auditeurs, marchands à turbans, soldats, pèlerins, astrologues à bonnets pointus. Dans un coin, se tenaient les trois enfants moqueurs. Que tout cela leur semblait donc plaisant, et cette prophétesse, et ces convertis improvisés, et ces spectateurs surpris ! Ils causaient ensemble de quelque niche à faire, de quelque escapade, d'amour peut-être. Mais je m'arrêtai davantage devant celui qui ressemblait à Charlotte ; oui, je ne sais quoi de pareil flottait sur les deux visages, et dans le modelé de la joue, l'ouverture de l'œil, l'écartement des sourcils.
Un pas derrière moi ; je me retournai ; c'était Mlle de Giscours.
— Vous venez vous voir, lui dis-je, en lui désignant l'enfant capricieux.
La clarté des bougies me révéla qu'elle rougissait.
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— Est-il vrai que je lui ressemble ? Louis le prétend.
— Oui, dis-je.
— Je préférerais ressembler à la sainte qui prêche. Au moins, je croirais à quelque chose.
— Ne croyez-vous donc à rien ?
— Mon cœur est comme les vieilles têtes de pavot que vendent les herboristes. Quand on l'agite, il fait du bruit, ce qui donne à croire qu'il y a quelque chose dedans, mais il est tout desséché.
— On croit toujours cela à votre âge. C'est plus tard que l'on se rend justice. Le cœur devient jeune en vieillissant.
Nous sortîmes ensemble de Saint-Biaise. Sur la place, des gamins s'amusaient à la marelle. Un vieux mendiant chantonnait une complainte en tendant aux passants un chapeau crasseux, au fond duquel on pouvait lire : Great fashion, London. Le vent jouait à cachette avec les feuilles des ormeaux.
— Avez-vous de bonnes nouvelles de M. de Bréviaire ?
— Oui, il m'écrit tous les trois jours. Il m'entretient de tous ses travaux. La houille blanche n'a plus de secrets pour moi.
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Elle soupira et, avec son ombrelle, essaya de piquer par terre une feuille morte.
— Pourquoi l'aimez-vous ? lui dis-je brusquement, est-ce là l'homme que vous devez épouser ?
Elle leva le nez et me regarda en riant ; sa ressemblance avec l'éphèbe de la tapisserie me parut alors extraordinaire.
— Oh ! dit-elle, que ce soit l'un ou l'autre ! Puisqu'il faut aimer un homme, n'est-ce pas, le premier venu est le mieux trouvé.
C'est, en effet, un curieux logis que celui de M. Clochenson. Dans le quartier de Saint-Biaise, se trouve un vieux couvent désaffecté, qui appartenait à l'ordre des Carmes. Divers locataires s'en partagent aujourd'hui la jouissance ; il forme comme une petite cité, isolée dans un coin de la ville.
Je gagnai d'abord le cloître ; des colonnettes grêles, qui soutiennent des ogives, y espacent une cour où l'herbe monte, longue et bleue. Au milieu, un puits rongé mire en même temps le ciel et une potence de ferronnerie, qui a l'air d'une crosse d'évêque. Quelques commerçants ont ouvert boutique sous les galeries et y exercent leur gentille industrie.
Je m'arrêtai devant le magasin d'un relieur, bien que son étalage, à 'tout prendre, contînt peu de curiosités ; non, quelques livres à peine, mais précieusement habillés, les Lettres d'Héloïse et d'Abélard, en maroquin citron, le Vocabulaire des houilleurs liégeois, en veau racine, et aussi le Dictionnaire infernal, de Collin de
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Plancy, un catalogue de plantes de serre, deux ou trois romans, enfin tout ce qui fait l'ornement d'une bibliothèque de province. Sur la porte, se balançait d'un air rêveur un grand garçon albinos, aux yeux roses, dont Clochenson m'avait parlé déjà. Il regardait de mon côté avec prudence et précaution et finit par battre en retraite devant mon obstination à ne pas m'en aller.
Quelques mètres plus loin, je vis la boutique de M. Colladon, marbrier. Ses échantillons funèbres débordaient sur le trottoir même ; croix de pierre, modèles de dalles, ceintures de sauvetage en immortelles, et jusqu'à ces couronnes de perles sur quoi on lit : « A mon époux regretté. A ma tante à héritage. A l'ami Pierrot...»
Plus loin, Mme Ossu, vénérable herboriste au visage de Sibylle, un chat sur ses genoux, se tenait assise au milieu de ses bocaux et de ses bouquets poussiéreux, qui fleuraient bon la camomille, la lavande et le thym.
Ce fut elle qui m'indiqua fort honnêtement la porte de M. de Clochenson ; porte si étroite et si dissimulée que nul ne se fût avisé tout seul qu'elle pût conduire quelque part.
Elle ouvre, en réalité, sur une sacristie et de
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là, par un tambour de cuir, on entre dans une salle haute et voûtée, qui est l'ancienne chapelle du couvent ; non point très grande, mais d'heureuses proportions, avec ses trois nefs ombreuses. Aux fenêtres, les vitraux demeurent encore, qui représentent les quatre évangélistes. Mais à la place de l'autel, sur une estrade, se tient un grand Bouddha de bois doré, dont la contemplation muette semble rouler des mondes. Il fait vis-à-vis, de l'autre côté du vaisseau, à une tribune circulaire.
Je trouvai mon Clochenson, Boisberthe et leurs deux amies installés dans un angle de la chapelle, disposé comme un coin de bibliothèque. Singulier endroit pour s'isoler que ce studio perdu sous les voûtes ténébreuses de ce lieu désert !
Mon arrivée changea l'orientation des propos Au bout de quelques minutes, Clochenson m'invita à visiter son appartement. Il emmena aussi Mlle Drogheda, et je lé soupçonnai de vouloir laisser ensemble Mlle de Giscours et Louis de Boisberthe, ce qui me serra soudain le cœur, je voudrais bien savoir pourquoi.
Nous gagnâmes la tribune par un étroit escalier en colimaçon, et de là, au bout d'un couloir,
la chambre de Clochenson ; basse, curieuse, tapissée entièrement, plafond compris, d'un papier d'or, épais comme brocart. C'est l'intérieur d'un coffret ancien, une cavité dans une ruche mielleuse. Ici, tout bruit doit mourir, toute chose à la fois paraître vaine et somptueuse, s'exalter magnifiquement toute passion.
En bas, j'aperçus les buits bénits du jardin dont parlait la lettre à Charlotte.
Près du lit, un beau perroquet nous accueillit de ses cris rauques.
— Je vous présente mon compagnon fidèle, dit notre hôte. Quand je m'ennuie, je lui apprends les Oraisons funèbres, de Bossuet, mais il se trompe toujours, et c'est de Michel Le Tellier qu'il persiste à dire : « Madame se meurt, Madame est morte ! »
— N'est-ce pas, ajouta-t-il, que ma demeure est sympathique ? J'ai encore là deux ou trois pièces, très sombres aussi, qui me servent à des choses vagues...
Il nous entretint ensuite de ses voisins :
— Je les aime, dit-il, ils ont leurs mœurs, leurs préjugés, leurs idées particulières. Je les observe. Je suis le Buffon du quartier. Vous ne pouvez imaginer combien l'albinos, par exem-
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pie, est plaisant. Il se nomme Lespérance ; il est chargé des affaires de son patron, quand celuici va au bar. Mais Lespérance n'a qu'une idée : éviter les clients. Toutes ruses lui sont bonnes, jusqu'à se tapir sous une table ou derrière une pile de bouquins, quand l'un d'eux entre dans la boutique. Il est amoureux d'une jeune personne, épouse de l'horloger le plus voisin. Il lui écrit des lettres passionnées, mais comme il est fort timide, qu'il n'ose pas les mettre à la poste, et qu'il souffre de ne jamais recevoir de réponse, il a fini par en composer qu'il s'envoie à luimême et qu'il attend avec les battements de cœur et les impatiences des véritables amants. C'est pour ne pas interrompre cette double correspondance qu'il fuit ainsi les bibliophiles.
— Et le marbrier P
— M. Colladon est moins plaisant. Son métier, contrairement à ce que l'on croirait, lui a donné à la longue des idées lugubres. Il a fini par se vouer au spiritisme. Il a des colloques fréquents avec un fantôme, qui se présente à lui sous le costume de garde-national et décoré du Nicham-Iftikar. Cet individu lui a fait des révélations surprenantes sur l'avenir. Tout le quartier sut ainsi que le monde devait finir le k sep-
tembre dernier. On se prépara à mourir ce j ourla, on mit le matin une chemise propre, on sortit sa meilleure bouteille, mais rien n'arriva. Et à la suite d'une communication nouvelle, on apprit qu'il y avait sursis, que l'événement était remis au 12 janvier prochain, mais serait remplacé peut-être par une calamité analogue, une épizootie générale, par exemple.
Je soupçonnai que les récits de Clochenson n'avaient d'autre but que de nous retenir dans sa chambre. Mais pourquoi diable voulait-il laisser si longtemps seuls ensemble Mlle de Giscours et Boisberthe ?
Et soudain, interrompant ses légendes, il mit doucement la main sur l'épaule de Mlle Drogheda :
— ■ Jane, et Lèche vin P
Elle le regarda, qui riait :
— Tout va bien, dit-elle. Léchevin est fou de jalousie. Moussac continue de lui faire toutes ses confidences. J'essaie de prouver à Léchevin que pour égarer les soupçons de Maman et demeurer libre de le voir, je suis obligée de me compromettre avec Moussac, mais il a de la peine à le croire. Bien entendu, Moussac ne se
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doute en rien de la passion de Léchevin et de mon double jeu. C'est ravissant I
— Et tout cela continue d'amuser Charlotte ?
— Follement.
Clochenson sourit tendrement :
— Allons, c'est bon. Il faut continuer. Toute cette histoire n'est-elle pas charmante, Jane ? Sans elle, vous ennuieriez-vous assez dans cette ville sempiternelle ! N'ai-je pas eu raison de vous offrir ces deux jouets ? Mais vous, Jane, de qui finirez-vous par devenir amoureuse ? Décidez-vous ! Allons, éprenez-vous de Léchevin !
— Le voyez- vous, soit en amant, soit en mari ? Non, c'est un vrai patito, un éternel jeune premier. Au Paradis, s'il y va, il soupirera en core pour un angelot, pour une sainte, pour un lys. Il roulera des yeux blancs, pâmera, menacera de se jeter du haut du ciel si l'on ne veut pas couronner sa flamme et gravera des chiffrée entrelacés sur tous les arbres qu'il rencontrera.
— Et Moussac ?
— Fi donc ! Une barbe ! Voulez-vous me voir étouffer sous le flot de cette toison, périr dans ce pelage ? Et puis, cet homme est fou de respect... Si je l'épousais, il me ferait porter le lundi un mot par le valet de chambre pour obte-
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nir la permission de me baiser le petit doigt, le dimanche suivant. Non, non, pas de Moussac !
— Alors ?
— Pourquoi aimer, Henri ? Est-ce nécessaire? J'ai mon chat, j'ai Charlotte, j'ai deux amoureux, j'ai quelques amis. Pourquoi aimer ?
Il y eut un silence. On entendait au loin, un oiseau, un long cri aigu et triste.
— Aimer, dit Clochenson, c'est révéler à un autre être un immense mystère. Notre vie n'a pas d'autre but que cette révélation. Vivre sans la recevoir ou sans la donner, c'est prolonger sa destinée de larve quand on devrait devenir papillon.
— Aimez-vous, Clochenson ?
Il rit soudain, et ce rire plein éclaira toute sa ligure immobile et tendue.
— Vous ! s'écria-t-il.
Et, attirant à lui Jane Drogheda, il l'embrassa dans le cou.
— C'est toujours ainsi que finissent les hommes réservés, dit-elle, en se dégageant. Comme des coltineurs ! Mais vous, Monsieur Guinemont, avez-vous aimé ?
Mlle de Giscours me manquait de plus en plus. J'écoutais à peine ce qu'on disait :
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— Avez-vous aimé, Monsieur Guinemont ?
répéta Jane.
— Mon Dieu, oui, Mademoiselle, j'ai aimé, comme tout le monde, Salomé, la reine de Saba, Diane de Poitiers, — et je me suis consolé de leur absence dans les bras de la première danseuse venue 1
— Ce n'est pas l'amour dont parle Clochenson, celui-là I
— Pourquoi pas ? Une danseuse sait dire avec ses yeux autant de jolies choses que vous autres avec vos lèvres. Elle a un cœur tout comme vous, des sentiments aussi peu solides que les vôtres. Pourquoi n'aimerait-on pas d'amour une danseuse ?
— Et pourquoi, moi, n'aimerai-je pas un clown ?
— Soyez tranquille, c'est ce que vous ferez : mais vous vous éprendrez d'un clown sérieux, beau costume riant, avec un soleil dans le derrière, et qui sera un député, un agronome, ou un pasteur !
Charlotte ne revenait toujours pas. Vaguement impatienté, je retournai vers la tribune et jetai un regard dans la chapelle. Mlle de Gis-
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cours et Louis, debout en face l'un de l'autre, s'entretenaient avec vivacité. Elle, toute rouge d'animation, semblait reculer devant Boisberthe. Lui avait l'attitude d'un suppliant. 11 parlait vite, en faisant beaucoup de gestes.
Jane Drogheda et Clochenson me rejoignaient. Nous descendîmes l'escalier. Les deux jeunes gens se turent à notre approche, mais Clochenson nous isola dans un coin, l'Anglaise et moi, et nous montra des gravures japonaises, qu'il tira d'un tiroir. Le laissant exposer tout ce que peut comporter de commentaires une branche de pommiers en fleurs, tracée en travers d'un volcan, un oiseau hérissant son plumage, une grue sur un pont, je tendis l'oreille aux propos. Je l'ai assez fine. Je surprenais une phrase, de-ci, de-là.
— Je n'ai rien à reprocher à Simon, disait Charlotte.
— Allons, Charlotte, quelle folie I Est-ce ainsi que vous devriez être aimée ? Simon est tranquille ; loin de vous, il surveille ses chutes d'eau, il fume sa pipe, il attend patiemment vos lettres. Et l'heure du mariage sonnera. Toute votre vie, Simon sera à vos côtés, et vous ranimerez son foyer. Pauvre foyer sans feu ! Vous aurez
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beau souffler sur les charbons pour y ranimer des étincelles, il n'en sortira que des cendres qui vous piqueront les yeux. Vous à qui les dieux ont tout promis, vous à qui...
— Chut, Louis !
Mlle de Giscours soupçonnait que je les écoutais. Boisberthe dit à Clochenson :
— Henri, nous allons voir ta chambre. Je veux montrer à Charlotte ton nouveau miroir.
Ils disparurent, et de nouveau, tout se ternit et se décolora à mes yeux. Forgeris avait raison. Charlotte n'était rien qu'une coquette bien banale, qui n'aimait pas Simon et n'aimerait jamais Boisberthe. Elle jouait leur bonheur, et sa vie, à pile ou à face.
Je me préparais à m'en aller, mais Clochenson versa du thé dans les tasses et s'obstina 5 me faire manger des gâteaux qui ressemblaient à du sable sec, à du sable sucré. Mlle Drogheda parlait de ses voyages, puis se moqua de Boisberthe. Il y eut un silence :
— Eh bien, ils ne reviennent plus. Qu'est-ce qu'ils font là-haut ?
Et comme Jane avait l'œil sur le samovar, Clochenson se tourna vers moi et le plus simplement du monde :
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— Monsieur Guinemont, voulez-vous être assez aimable pour leur dire que le thé est servi.
Je regagnai la tribune. La porte de la chambre était ouverte. Sur le canapé bas, dans un coin, je vis Charlotte renversée en arrière et prise dans les bras de Boisberthe. Il la maintenait par les coudes, et penché sur elle, il buvait à sa bouche. Elle ne se débattait pas, mais ne lui rendait pas ses baisers.
Et soudain, Louis leva la tête et me vit. Il fit un mouvement qui dégagea Mlle de Giscours ; elle m'aperçut aussi. Us devinrent pourpres tous deux. Charlotte baissa la tête. Le jeune homme quitta le canapé et se dirigea vers moi.
— Le thé est servi, dis-je d'une voix troublée. Clochenson vous attend.
Nous descendîmes en silence. J'éprouvais une gêne obscure, une sorte d'agacement, de la tristesse. J'avais un poids sur le cœur. De nouveau, je ne croyais plus aux promesses du monde. Charlotte mentait à Bréviaire, elle mentirait à tous. C'était comme si, dans le sanctuaire de mon cœur, l'image même de la Pureté eût été soudain profanée, comme si la Justice eût jeté ses balances, la Paix, aiguisé son épée.
Notre retour eut quelque chose de si morne et
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de si froid que Jane et Clochenson se turent. Boisberthe essaya de faire quelques plaisanteries. Elles échouèrent piteusement dans le malaise général.
— Viens-tu ? dit enfin Charlotte à Mlle Drogheda. Il faut rentrer.
Elle détourna la tête en passant devant moi et me serra la main à peine. Clochenson souriait. Louis de Boisberthe se tenait dans un coin, maussade et boudeur. Il attendait visiblement mon départ pour se confier à son ami.
Je repris donc le chemin de ma demeure. Dans la nuit qui se faisait épaisse, les réverbères distillaient à peine quelques rares gouttes de miel. L'odeur des jardins cachés était dense et captivante. La nature jetait son dernier appeL avant de se remettre, captive, aux mains de l'hiver.
Mais j'avais envie de regagner Paris. J'étais las soudain de ma ville natale, las des jeux qui s'y livraient devant moL Mon ami, Xavier du Taybosq, venait de m'écrire que Mlle Isaïa, entrant dans sa soixantième année, avait décidé de créer Agnès, dans YEcole des femmes. Ce spectace incroyable valait d'être vu.
Je comprends, d'ailleurs, maintenant que le
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rôle de Clochenson est de faire épouser Charlotte à Boisberthe. Pour les mieux compromettre, il a imaginé le traquenard de cet après-midi. Il espère que j'irai partout, colportant cette anecdote. Mais n'est-il pas curieux que Forgeris, afin de perdre Charlotte, et Clochenson, de la sauver, entendent se servir également de moi ? Ai-je à ce point l'air d'un gobe-mouches ? Tant pis pour eux s'ils me jugent aussi court d'esprit ! Ils seront les plus engeignés !
— Je suis venu à vous, s'écria le baron de Forgeris, en entrant, parce qu'il n'y a que vous, Monsieur, qui puissiez m'aider à sauver notre pauvre Philéas I
— ■ Eh I là ! qu'y a-t-il ?
— Il y a que cette Charlotte est une éhontée, il y a qu'elle prend la maison de son oncle pour un mauvais lieu, il y a qu'elle perd le sens commun, il y a... il y a...
Le baron de Forgeris est à ce point suffoqué par l'indignation qu'il manque presque d'étouffer, il devient pourpre, agite les mains comme un homme qui tombe à l'eau, enfin, reprend lentement sa respiration et son assurance.
— C'est donc bien grave, mon cher baron ?
— Je vais vous en ^ faire juge, Monsieur. Mlle de Giscours, oublieuse de l'hospitalité qu'elle reçoit, a donné ce soir rendez-vous à Boisberthe dans le jardin même de l'hôtel.
— N'est-ce que cela ? répondis-je avec humeur. J'ai failli croire que vous parliez sérieusement I
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— Que cela ! Vous oubliez donc qu'elle est fiancée à Simon de Bréviaire ! Supposez-vous qu'une fois averti de ces turpitudes, Maragde supportera qu'elle bafoue ainsi un homme qu'il aime et qu'il estime ; supposez-vous qu'il laissera cet homme épouser un être qui n'est fait que pour le mensonge et la trahison, un être qui conduirait ce pauvre garçon au malheur et au désespoir ? Non, non, Monsieur, détrompezvous, il ne le tolérera pas, et s'il le tolérait, il ne serait plus l'honnête Philéas que je respecte. Connaissez-vous les femmes ? Moi, Monsieur, je les connais !
11 a quitté le fauteuil où il s'était accroupi et il marche de long en large en agitant sa badine.
— Oui, répète-t-il, je les connais. Je les ai aimées quand j'étais jeune. Ah ! je vous jure bien que cette fantaisie-là m'est sortie de l'esprit ! Duperies, infidélités, traîtrises, il n'y a rien que ces chiennes ne m'aient fait ! Aussi me suis-je bien juré, toutes les fois que j'en aurai l'occasion, de tirer d'affaire les malheureux qui tombent entre leurs pattes. Et vous voudriez que j'hésite aujourd'hui ? Non, Monsieur, je confondrai Charlotte, je confondrai Miss Drogheda. Elles devraient être toutes deux enfermées dans
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un couvent, marquées au fer rouge, fouettées en place publique...
Les yeux de Forgeris laissent voir la violence de ses passions haineuses. J'éprouve en même temps de la pitié pour ce misérable et un certain mépris.
Je fais une dernière tentative de conciliation. J'objecte que la faute n'est peut-être pas aussi grave que le croit le baron de Forgeris et qu'elle ne paraîtra sans doute qu'une peccadille aux yeux de Philéas de Maragde. Mais il crie farouchement :
— Elle trompe Simon, elle trompe Louis, elle trompe son pauvre oncle ! C'est une gueuse, elle trompera tout le monde ! Il faut que Philéas y voit clair, et je me charge, moi, de lui ouvrir les yeux. Vous m'y aiderez. Il faut que vous veniez avec moi, ce soir. Je veux avoir un témoin.
Il vocifère de nouveau.
— Aller avec vous ? Mais où ?
— Vous me suivrez dans le jardin, nous serons cachés au fond du kiosque. Nous entendrons tout, vous porterez témoignage devant Philéas.
Irai-je au rendez-vous qui ne m'est point donné ? J'ai déjà bu, il me semble, une gorgée
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bien suffisante de ce calice. Quelques gouttes de plus n'ajouteront rien à mon bonheur. C'est le seul moyen pourtant d'aider Charlotte, le moment venu. Et puis, au fond, je veux en avoir le cœur net, savoir enfin à quoi m'en tenir sur Mlle de Giscours.
J'ai donc promis.
La nuit vient lentement. J'attends l'heure de gagner l'hôtel de Maragde.
Ce qu'il me faudra entendre et voir, tantôt, je mesure déjà la blessure que j'en recevrai. Pourquoi donc en suis-je si impatient ? Ai-je l'illusion que l'innocence de Charlotte éclatera ce soir à nos yeux ? Hélas ! non, mais je veux connaître ce que Mlle de Giscours dit à un homme qu'elle aime peut-être, entrevoir, imaginer l'expression de son visage, quand une bouche implorante s'approche d'elle, écouter dans la nuit le bruit de ses baisers. Qu'importe la douleur que j'en ressentirai, je veux...
Je me suis arrêté devant un miroir; j'éclate de rire, mais d'un rire insultant.
— Ma parole, me dis-je, je suis jaloux I Jaloux !
Cette découverte me cause une profonde consternation. Peut-on être jaloux à quarante ans
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passés d'une enfant qui en a vingt à peine et suis- je destiné à faire le pitre pour elle ?
Le miroir est vénitien. Un personnage de Comédie-Italienne se dessine sur son tain gravé : c'est le bonhomme Pantalon qui grimace, une longue barbe pointue au menton, son tricorne au poing. Et l'image de cet homme jaloux que j'examine, c'est à travers le masque de Pantalon que la glace me la renvoie I
Et me voici dans l'imbroglio jusqu'au cou ! J'ai mis comme un personnage de mélodrame un manteau couleur de muraille ; et je me suis glissé, rasant les murs, dans la direction de la rue de la Vieille- Abbaye.
Mais je dépasse l'hôtel de Maragde et gagne la rue des Nuées-Bleues, dont il fait l'angle et sur laquelle ouvre la porte du jardin. C'est là que je frappe timidement, à la fois vexé, impatient et honteux de moi-même. Elle s'entrebâille avec lenteur.
Le baron de Forgeris m'attendait ; il la referme doucement.
— Je l'ai huilée aujourd'hui même ! gromvnelle-t-il à mon oreille.
Il porte au poing une lanterne vénitienne dont
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l'accordéon lumineux tressaute à chaque pas qu'il fait. Sa mise est si extraordinaire que je manque lui pouffer au nez. Il est coiffé d'un haut bonnet pointu en astrakan et vêtu d'une ample robe de chambre de velours violet, qui lui bat les talons. J'ai l'impression de suivre un kobold dans le jardin, un kobold véritable.
Le jardin est assez long, étroit ; il y pousse quelques beaux arbres dont les ramures débordent sur la rue des Nuées-Bleues, un catalpa, un paulownia, de vieux ormes contournés. Au fond, un pavillon tout masqué de lierre dont les deux fenêtres donnent sur un banc. Forgeris estimait assez justement que les amoureux viendraient occuper ce banc, qui est le plus éloigné de l'hôtel. Aussi m'introduisit-il dans le pavillon dont il verrouilla la porte. Les fenêtres entrebâillées, la lanterne éteinte, assis dans l'ombre, au fond d'une sorte de salon qui sentait le moisi et dont je savais que les papiers tombaient en lambeaux, un peu gênés du voisinage des araignées, nous attendîmes en silence.
Nous attendîmes longtemps. Forgeris, qui s'ennuyait, chercha des sujets de conversation.
— Connaissez-vous cette insupportable co-
quette de Mme Hyérard qui a tant de vanité et de sottise ?
;nds que non.
— J'ai fait sur elle un excellent quatrain que je veux vous dire. Je l'appelle Erythéis parce Ile a les cheveux rouges :
Erythéis est si peu lasse De croire qu'on lui fait la cour, Que si la Mort montrait sa face Elle la prendrait pour l'Amour !
J'affecte de ne pas entendre et Forgeris, déni offre un cigare, — un des cigares de refuse. A force d'attendre, je trouve nia conduite de plus en plus exaspérante, et j'en suis indigné contre le baron. La malhonnêteté de cette indiscrétion m'est si insupportable que j'ai presque envie de faire une scène à mon compagnon. Je me rappelle heureusement ma résouver Charlotte de ses griffes, coûte que coûte. Et je me donne l'absolution.
— Etes-vous bien sûr qu'ils viennent? dis-je enfin.
— .Si : - nis de source sûre.
— Quelle source ? demandai-je, presque bru taie m
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— Chut !
On entendait en effet ce léger déplacement du gravier qui décèle des pas humains. Nous nous tûmes. La cloche toute voisine de Sainte-Barbe laissa tomber dans la nuit le compte des heures. Quand elle eut fini son énumération, deux voix alternaient à quelques mètres de nous.
— ■ J'ai bien cru que je ne pourrais pas venir, dit l'une, qui n'était pas celle de Charlotte.
— Malédiction ! grommela Forgeris à mon oreille, c'est Jane I
— Jane ?
— Eh ! oui, parbleu ! La Drogheda ! Que peut-elle faire avec Boisberthe ?
Mais ce n'était pas Louis non plus. La situa tion devenait comique. J'entendais dans l'ombre le baron qui soufflait de colère.
— C'est bien imprudent ce que nous faisons, dit la jeune fille. Pourquoi tenez- vous à me voir?
— ■ Bah ! que risquez-vous ? Votre mère dort. Vous avez la clef du jardin. Tout le monde repose. Et moi, Jane, je voulais avoir avec vous une explication.
— C'est Léchevin, me murmura mon voisin.
— Une explication ? Pourquoi ?
— Oh ! assez de plaisanteries, Jane, assez,
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assez ! Je veux savoir quel jeu vous jouez. Abattez les cartes I Moussac me fait des confidences qui me rendent fou. Qui ment ? Est-ce vous ? Est-ce lui ? Est-il vrai que vous l'aimiez ?
— Aimer Moussac ! Vous perdez la tête ! Je n'aime que moi, mon ami !
— Alors pourquoi ces lettres dont il radote ? Vous m'avez dit qu'il était amoureux de vous et que cela vous amuserait de jouer avec lui. Mais vous jouez trop maintenant et qui me prouve que vous ne vous amusez pas aussi de moi ?
— Oui, fit-elle, tranquillement, qui vous le prouve ?
— Je ne peux plus supporter vos railleries.
— Allez-vous en donc !
— Ah ! taisez-vous ! Jane, pourquoi êtes-vous tantôt tendre et tantôt cruelle ? Que me voulezvous ? Qui êtes-vous ?
— Pourquoi le ciel est-il tantôt pur et tantôt pluvieux ? Pourquoi les femmes sont-elles tantôt gaies et tantôt tristes ? Pourquoi m'aimezvous aujourd'hui et ne m'aimerez-vous plus demain ? Eh bien, oui, je suis cruelle, dévouée, tendre, impitoyable. Il y a des jours où, si quelqu'un vous disputait à moi, je l'étranglerais plutôt que de vous perdre, et des jours où vous
m'ennuyez tant que je préférerais être jetée en prison plutôt que de vivre avec vous I
— Si vous ne devez jamais m'aimer, dites-le moi.
— Je m'appelle Jane Drogheda, je ne suis pas Ezéchiel. D'ailleurs, je crois que vous ne seriez pas amoureux d'Ezéchiel ! Je vous aimerais peut-être si vous deveniez laid, si vous aviez une maladie grave ou si vous gagniez au Conservatoire le premier prix de violon. Mais je ne peux supporter que vous portiez les ongles aussi longs. C'est vraiment cela qui m'empêche de vous aimer.
— Eh bien, moi, je vous aime, Jane, je ne suis pas où me porte mon corps, mais là seulement où vous êtes. Quand vous levez les yeux et qu'il passe dans votre regard distrait cette sorte d'onde voluptueuse qui le traverse, comme à votre insu, j'ai mal dans le cœur et dans tous les membres, il me semble que je vais mourir de suave émotion, j'étouffe comme sous une pluie de roses trop parfumées. Le monde au vous vivez n'a point de rapport avec celui des autres femmes. Je voudrais vous servir, m'enlacer à votre corps, ne faire qu'un avec vous, être l'eau que vous buvez, le fruit dans lequel vous enfon-
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cez vos dents. Chaque minute que je passe loin de vous est une minute qui m'est volée par le Destin.
— Très bien, Léchevin. J'ai eu comme cela un almanach ancien où l'on avait noté toutes les phrases que doit dire un amoureux à sa bienaimée. Vous en aurez sans doute appris par cœur. Mais je pourrai vous en souffler d'autres : « Votre œil est un saphir si merveilleux que je voudrais devenir le joaillier qui le sertira dans une bague... » ou encore : <c Que ne donneraisje pour être le cordonnier chargé de vous chausser... » ou bien : « Je vendrais ma part d'éternité pour un baiser sur vos orteils I »
— Je vois bien, Jane, qu'il est inutile de chercher à vous attendrir ! Et Clochenson assure ce pendant que vous m'aimez !
J'entendis un éclat de rire :
— J'aime beaucoup que vous consultiez Clochenson là-dessus ! Mais il dit exactement la même chose à Moussac.
— Clochenson sait-il donc que vous vous moquez de nous deux ?
— Vous êtes un pauvre sot, mon ami. Le baiser que je vous ai donné l'autre soir, était-il vrai ou faux ? Que vous font mes sentiments les plus
secrets. Vous avez la proie et vous cherchez l'ombre...
— Vous vous laissez embrasser aussi par Moussac !
— ■ Sans cela, Moussac m'aimerait-il ?
— C'est donc pour cela que vous m'embrassez I Je ne saurai donc jamais rien de vous. Ah ! Jane, j'arracherai votre masque !
— Arrachez-le donc !
Il y eut un silence, puis le bruit d'un long baiser, et la voix éperdue de Léchevin monta dans la tranquillité nocturne :
— Je vous aime, Jane, je vous aime !
— Allez- vous en ! Il faut que je rentre ! — ■ Encore un instant !
— Non, non. Il est tard ! Charlotte m'a bien recommandé de quitter le jardin avant onze heures.
— Jurez-moi du moins que...
Ils s'éloignaient. Nous n'entendîmes pas la suite.
Un quart d'heure après, le baron de Forgeris me raccompagnait à la porte. Il faisait piteuse figure avec son bonnet de kobold et sa robe de chambre de velours. La lanterne vénitienne rallumée sautait à son poing.
— Séverine m'a trompée, dit-il. Et cependant, j'ai appris beaucoup ce soir, mais pas assez 1
Je supposai que Séverine était une femme de chambre.
— Comprenez-vous quelque chose à ce qui se passe ici ? me demanda-t-il, à brûle-pourpoint, en élevant la lumière à la hauteur de mon nez.
— Pas très bien.
— Eh bien, nous éclaircirons ceci.
Il me tourna brusquement le dos et je l'entendis verrouiller la porte avec soin.
Charlotte nous a emmenés dans le vieux domaine de Maragde, hors des portes de la ville. Pendant notre enfance, on n'y pénétrait point, car la mère de mon ami, étant devenue folle, y vivait enfermée avec ses gardiens.
C'est un vieil endroit que le domaine de mon ami. La grille à peine franchie, on s'enfonce dans une allée de cèdres, dont les branches poussiéreuses traînent presque à terre. Elle aboutit à un bosquet de liquidambars, de tulipiers et d'érables, d'où l'on gagne par un double escalier, le château, tout simple, mais qui a les honnêtes proportions, l'aisance confortable d'une maison du xviii6 siècle.
Je fus frappé de voir dans les cèdres des formes suspendues, qui avaient l'aspect et la couleur de la dentelle. Ces écharpes qui tombaient mollement des rameaux, c'étaient des paons blancs. Bientôt, il en vint à notre rencontre, qui sortaient du bosquet. Ils marchaient avec précaution, balançant leurs cous, dressant au-dessus d'un œil méchant et fier, d'un bec acerbe, les pistils d'argent de leur cimier.
— Depuis que Mme de Maragde est morte, dit Charlotte, mon malheureux parrain ne vient jamais ici. Il croit superstitieusement qu'il y a des microbes de folie, comme il y a des microbes de choléra-morbus ou de peste bubonique. Hélas ! ces précautions sont bien inutiles. Pauvre homme ! ses manies, ses terreurs, sa méfiance, c'est déjà la maladie qui vientl II entretient deux ou trois jardiniers qui s'occupent tant bien que mal du parc et de la maison. Comme sa mère aimait les paons, il a défendu qu'on en vende ou qu'on en tue, et ils se multiplient indéfiniment. Ils abîment tout, mais ce jardin est leur paradis.
Le bosquet commençait de se dévêtir. Toutes les nuances de la pourpre, l'automne les essayait sur sa palette aérienne, que le vent effaçait et brouillait, touche à touche. Et la lumière oblique du jour donnait un reflet d'argent aux feuilles trempées qui couvraient le sol, aux feuilles innombrables, couleur de paille, couleur de chair brune, couleur de bois des Iles...
La brume de novembre, qui est dense comme la perle, se mêlait aux cimes des arbres, aux lambeaux dorés qui étouffaient leurs branches moyennes, aux voiles des paons ; tout n'était
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que buée glaçante, douceur, amour un peu funèbre. Le mourir des choses vous prenait le cœur comme une musique mélancolique et vous alanguissait jusqu'à l'engourdissement.
Nous montâmes lentement les marches du vieil escalier, qui menait à la terrasse. Des mousses spongieuses y adhéraient, si épaisses que Charlotte glissa sur l'une d'elles et faillit tomber. Je la saisis à bras-le-corps pour la retenir et, perdant à demi l'équilibre, je me laissai aller moi-même un peu lourdement contre la rampe de pierre. Mais dans cet instant, le torse de Charlotte pesa sur le mien ; et sa double forme charmante et tendue, à travers une étoffe légère, me communiqua sa chaleur. Je fus si troublé, si enivré par ce contact que, perdu dans une sorte de rêve physique, je n'écoutai plus les paroles échangées. Un brouillard voluptueux m'isolait du monde ; ma poitrine humide, comme une motte d'argile, gardait l'empreinte de ce sein.
Nous nous assîmes devant une serre, dont plusieurs carreaux étaient brisés. Des orangers, dans des vases émaillés, y groupaient leurs cônes luisants. Quelques paons blancs nous avaient suivis ; ils picoraient les graines que Charlotte leur jetait.
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Une sorte de mélancolie divine montait pour moi de ce parc désert et de la présence de Charlotte. Mes désirs étaient si nombreux et si contradictoires que, si une fée m'avait prêté son pouvoir, j'en eusse été interdit. Ce moment de ma vie me paraissait unique ; j'en respirais savamment le parfum, comme on fait la dernière rose d'un jardin, quand les arbres s'endorment pour le long hiver.
Quelque chose de mon émotion dut se refle'ter sur mon visage. Mlle de Giscours me demanda :
— Etes-vous heureux, monsieur Guinemont ?
— Comme des souvenirs de la vingtième année, Charlotte !
— ■ Est-ce le bonheur, cela ?
— C'est tout ce que j'en connais !
— Henri, s'écria Jane, j'ai donné avant-hier soir rendez-vous à Léchevin !
Je faillis rougir de honte et laisser surprendre mon fâcheux secret ! Mlle Drogheda raconta succinctement, mais avec beaucoup de fidélité, l'entrevue nocturne dont j'avais été le témoin.
— Mais il faut que je me plaigne- à vous, Henri, conclut-elle. Pourquoi dites-vous à Léchevin que je suis amoureuse de lui ?
— Est-ce tout à fait impossible ?
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— Non, mais fort improbable I
— Il faut bien corser la comédie I Si Léchevin n'avait plus d'espoir, il cesserait de vous aimer.
Jane Drogheda se campa fièrement devant Clochenson.
— ■ Croyez-vous donc qu'on puisse cesser de m'aimer aussi facilement ?
— 0 fatuité des femmes ! Et l'on ose parler de la nôtre I Ce qu'il y a de plus vaniteux au monde, de plus suffisant, c'est une jeune fille ! Vous vous croyez le centre de l'univers, n'est-ce pas, vous pensez que chacun doit se trouver fort honoré, même de vos mépris, et que rien n'est comparable au don de votre petite personne ! Pauvre mignonne I Mais la vie est là pour vous rendre un peu de raison ! Croyez bien que Léchevin a besoin, lui aussi, de tout son amourpropre pour demeurer amoureux de vous I
— Pourquoi ? fit Charlotte. Ne saurait-on aimer sans espoir ?
Je tressaillis, tant elle prononça cette phrase d'une voix grave ; et l'obscurité de son sens me donna quelques minutes une absurde espérance. Clochenson feignit de ne pas avoir entendu. Il entraîna Mlle Drogheda et nous les ouïmes se disputer.
Nous nous levâmes aussi et, comme nous nous éloignions, la jarretelle de Charlotte se dégrafa ; pour la rattacher, elle releva, sans cesser de me parler, sa jupe jusqu'au genou, et je vis, dans un bas de soie grise, la jambe la plus longue, la plus gracieuse et la mieux faite du monde. Mais si je fus troublé, ce fut du naturel de ce geste. Il révélait une confiance si grande que j'aurais dû m'en réjouir, mais il me rappelait, hélas ! mon âge. Pour oublier à ce point la présence d'un homme, il faut être bien sûr que ce n'est pas un amoureux !
Et cela me rendit ma lucidité. Quand Charlotte parlait d'aimer sans espoir, il ne s'agissait, certes pas, de quelqu'un, devant qui elle osât se montrer encore une enfant !
— Hector, me dit-elle, soudain. Simon revient dans huit jours. Nous devons fixer la date de notre mariage. Me conseillez-vous de le faire ?
— Pourquoi pas ?
— J'ai peur de me décider. Le jour où je connaîtrai cette date, il me semble que je détesterai Simon.
— Mais l'aimez-vous aujourd'hui ?
— Je voudrais l'épouser sans l'avoir revu. Mon sort serait ainsi fixé presque en dehors de
ma volonté. Quel effet me fera-t-il ? J'ai tellement changé, et lui, si peu ! C'est un pic des Alpes, Simon !
— Et vous, la rivière qui change chaque jour et se modifie selon la couleur du ciel.
— Et sur bien des points déjà, Henri a détourné mon cours ! Je n'ai plus les mêmes penchants que Simon, mais je lui conserve toujours un sentiment très tendre, un sentiment très profond...
— En un mot, vous ne l'aimez plus !
— Le sais-je ? J'ai tant réfléchi là-dessus que je n'y comprends plus goutte.
— Charlotte, je vais être affreusement indiscret. Simon vous a embrassée quelquefois ?...
Elle rougit, comme je l'avais prévu.
— Quelquefois !
— En éprouviez-vous du déplaisir, de l'éloignement ? Non, n'est-ce pas ? Si un autre homme vous embrassait aussi, vous laisseriezvous faire ?
— Cela dépendrait de qui !
Notre conversation se termina dans un éclat de rire et je n'en sus pas davantage.
Au-delà de la brume, le soleil, quelque part, était en train de se coucher. Des marchands
orientaux dérobaient sans doute son or, à mesure qu'il le répandait autour de lui, car aucune parcelle n'en parvenait jusqu'à nous ; mais seulement des feuilles de roses qui flottaient sur les bassins. Les paons blancs se perchaient dans les cèdres.
— J'aurais voulu aimer Simon toute ma vie, murmura Mlle de Giscours. C'est lui qui détruit mon amour. Mais me connaît-il ? Il n'a en vue que Mme de Bréviaire. Ai- je à ses yeux une intelligence, un cœur, une personnalité ? Non, je serai, comme il le dit, la mère de ses enfants, la gardienne de son foyer. Ei si je n'ai pas les mêmes goûts que lui, il me faudra quand même obéir, courber la tête. Il sera mon mari I C'est du moins ce que m'expliquent toutes ses lettres. Suis-je condamnée à ne connaître de l'existence que cet esclavage, que cette pédagogie ?
Clochenson et Jane revenaient vers nous, réconciliés.
— Charlotte, s'écria le j :une homme, vous rappelez-vous ces vers de Keats ?
Season of mists and mellow fruitfulness, Close bosora-friend of the maturing sun ; Conspiring withhim how to load and bless With fruit of the vines that pound the thatch-eves run; To bend with apples the inoss'd cattage-trees,
And fill ail fruit with ripeness to the core ; To swell the gourd, and plump the hazel shells With a sweet kernel ; to set budding more, And still more, later flowers for the bées, Until they think warm days will never cease, For Suramer has o'er-brimm'd their clammy cells.
Un sourire lumineux épanouit aussitôt le visage de Charlotte. Ses traits contractés se détendirent. Je vis dans son regard combien elle était reconnaissante à Clochenson de s'adresser., lui du moins, à ses facultés les plus hautes. Le sort de Simon de Bréviaire me parut bien menacé.
Nous revînmes par l'allée de cèdres. Elle était pareille au bois sacré, avec toutes ses formes blanches, mêlées aux arbres comme des vapeurs.
La grille dessinait sur le ciel ses arabesques entrelacées. Je me retournai. On n'apercevait du parc qu'une image indécise, décolorée, flottant dans un bain d'opale.
Et dans la voiture qui nous ramenait en ville, sentant contre mon genou le genou chaud de Charlotte, j'éprouvai une mélancolie diffuse et poignante, pareille aux mélancolies de l'extrême jeunesse, qui sont sans remède et sans cause, et où nous devinons déjà tout l'irréalisé de notre vie future !
Je connais enfin M. Simon de Bréviaire.
J'ai déjeuné avec lui chez Philéas de Maragde, qui semble avoir pour ce jeune ingénieur une très grande tendresse et le couve sans cesse d'un regard orgueilleux et reconnaissant.
C'est un gros homme gai, cordial, le teint fleuri, les cheveux déjà rares, l'œil saillant et couleur de moutarde. Il est sans âge, ou plutôt, il a l'âge des gens sérieux. Il m'a parlé tout de suite de son séjour dans les montagnes, où il dresse des cascades et dompte des chutes d'eaux, il m'a mis au courant de ses difficultés avec les ouvriers, de ses travaux et de ses succès. Il chante facilement ses louanges, presque sans s'en apercevoir.
Assise à côté de lui, Charlotte l'écoutait avec un agacement qui lui crispait le visage, de manière presque imperceptible. Clochenson, impassible, mangeait pieusement les quenelles de brochet à la purée d'écrevisses, le poulet farci de foie gras. Jane Drogheda souriait dans le vide,
et M. de Forgeris se prodiguait en phrases boursouflées et en flatteries générales, non sans y mêler des allusions narquoises que je ne comprenais pas toujours. Il y avait aussi M. et Mme de Serraz et une petite femme fanée, boulotte et pétulante, qui est la Clorinde du baron :
Egaux sont l'enfer et le ciel !
Ce qui pèse à Clorinde morte, C'est d'avoir, en poussant la porte, Trouvé le silence éternel 1
Pour l'instant, Clorinde, bien vivante, est un vrai moulin à paroles. D'ailleurs, ce qu'elle dit n'a aucune signification ; on l'entend vaguement comme, les soirs d'automne, le vent dans la cheminée.
— J'ai rapporté de là-haut des photographies sans nombre, disait M. de Bréviaire. Fort jolies, ma foi ! Faites-moi penser à vous les montrer, Charlotte. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, monsieur Guinemont, mais la Nature...
Il s'arrête pour avaler une bouchée, et aussitôt Clorinde s'écrie :
— C'est comme moi, Simon. J'adore les arbres, tous les arbres, les cyprès, les seringas, les chênes, les... vous savez bien, ceux qui ont des fleurs violettes et qui portent le nom d'un
pays oriental, la Palestine ou la Galilée, je ne sais plus au juste. Une fois, j'ai été amoureuse d'un prunier, qui...
— Oui, continue M. de Bréviaire, le grand air, le travail, les occupations saines et régulières, tout cela vous rend meilleur, plus robuste, plus opiniâtre. N'êtes-vous pas de mon avis, monsieur Clochenson ?
— Oh ! moi, je ne peux pas vivre dans un endroit où il n'y ait pas de libraire !
— C'est tout comme moi, s'écrie de nouveau la pétulante Clorinde. Je lis sans arrêter. Je viens justement d'achever un roman admirable. Tout le monde en parle... C'est V Article 90, ou plutôt non, le Torpilleur 90... Enfin, il y a le numéro 90 dans le titre. Il s'agit d'un officier de marine dont la femme vient de prendre... Non, le héros est un magistrat qui vient de découvrir que...
Mais M. de Bréviaire coupé sans pitié Mme de Bernacle.
— Moi, je ne lis jamais. Quelquefois le journal. Mais les nouvelles, quand elles arrivent làhaut, paraissent si vieilles, si démodées...
— Ici aussi, dit Clochenson. D'ailleurs, que voulez-vous qu'il arrive ? L'humanité ne se re-
nouvelle pas beaucoup. Il n'y a guère eu en ce monde que quatre ou cinq événements d'importance : la mort d'Alexandre, la bataille d'Actium, la prise de Constantinople par les Turcs, la grande invasion Mongole, Hamlet, la Sixtine... Ma foi, je crois bien que c'est tout !
— Diable ! fait Bréviaire. Et la Déclaration des Droits de l'Homme ?
— Oh I ce n'est pas un événement historique, jette nonchalamment Clochenson. C'est une manœuvre électorale !
— Vraiment I dit M. de Bréviaire, avec inquiétude, est-ce là votre conviction ?
— C'est mieux qu'une conviction, Monsieur, c'est un raisonnement I
— N'écoute pas Clochenson, dit M. de Maragde, il est affreusement sceptique !
— Vous appelez sceptique ceux qui n'ont pas la même foi que tout le monde I
— Vous l'êtes alors, vocifère soudain le baron de Forgeris, vous ne croyez pas à l'amour, vous vous moquez de lui sans cesse. N'est-ce pas, Charlotte ?
— Le sais-je ? murmure-t-elle.
— Ah ! pardon, je croyais que vous le saviez ! Elle rougit, et d'un regard narquois, le nain
souligna sa méchante allusion à la lettre qu'il avait volée.
— Je ne raille pas l'amour, fit Clochenson; mais les amoureux qui se jouent la comédie et qui singent les sentiments qu'ils n'ont pas, ceuxlà sont à l'amour ce que les mauvais poètes sont à la poésie.
— Eh bien I Jane, s'écria le jovial Simon, n'avez-vous point aussi le désir de vous marier ? Le bonheur de Charlotte ne vous fait-il pas envie ? Allons, décidez-vous, il ne manque pas d'hommes dans la ville !
— Hubert de Moussac, Léchevin, dit l'incorrigible baron.
— Boisberthe, ajouta Bréviaire.
— Il est déjà occupé ailleurs I — ■ Où donc P
— Cherchez, cherchez, Simon, ce n'est pas mon secret I
— Jane ! reprit Simon, n'avez-vous pas envie d'avoir un foyer, un intérieur, des têtes blondes autour de vous ? Moi, j'aime le mariage. Vivre, entre soi, dans une confiance mutuelle, loin des étrangers, loin des importuns, quel idéal! N etesvous point de mon avis, monsieur Clochenson ?
— Si fait, monsieur, si fait I On est si vite
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fatigué des aventures, du romanesque, de la vie errante...
— Comme vous avez raison !
— Rien de plus absurde que le monde, les bals, les spectacles, les restaurants. On goûte cela dans sa jeunesse, mais c'est si vide, si décevant !
— Vous parlez d'or, Monsieur !
— Un bonheur bien tranquille, bien douillet, une femme de tout repos, qui vous dorlote, vous fait de bons petits plats, vous soigne quand vous êtes malade, voilà la vérité !
— Ecoutez-le, Charlotte !
— Je reconnais que ce n'est point là le songe que l'on forme à vingt ans, mais alors on a l'esprit tout plein des fariboles inventées par les romanciers, les faiseurs de comédies. Avouons entre nous, que ces pauvres gens ne sont guère bons qu'à vous fausser l'esprit et à vous transformer les vessies en lanternes.
— Vous ai-je dit assez tout cela ? s'écria Bréviaire, qui exultait.
— Je peux témoigner, en effet, que j'ai souvent entendu ces paroles, dit Charlotte.
- — Monsieur Clochenson, vous êtes un ami
précieux. Je vous prie de donner souvent des conseils à ma fiancée.
— Soyez tranquille, grommela le nain. Il n'y manquera pas !
J'admirai une fois de plus l'adresse avec laquelle M. Clochenson faisait le jeu de Boisberthe. Mais je ne pouvais comprendre s'il agissait ainsi par amitié pour lui, par antipathie pour Bréviaire ou dans le simple but de débrouiller le cocon mystérieux des sentiments de Mademoiselle de Giscours.
Bréviaire triomphait. Tout en fumant un cigare monumental, il avait pris le bras de Clochenson et lui parlait de ses travaux.
Philéas m'entraîna dans son cabinet. Il se laissa tomber dans un fauteuil.
— Que penses-tu, Simon?
— Mais je crois que c'est un homme plein de cœur, peut-être un peu...
— N'est-ce pas ? n'est-ce pas ? Il fera le bonheur de Charlotte. Moi, je l'aime depuis son enfance. Son père a été un de mes meilleurs amis. Mais crois-tu que Charlotte puisse le rendre heureux ?
— Je ne te cache pas qu'une telle question me laisse hésitant...
— Forgeris, qui est un perspicace, ne le croit pas. C'est un problème sur lequel nous revenons souvent. Lui aussi adore Bréviaire, il trouve ma filleule bien changeante, bien coquette pour lui. Il a peur que Simon en souffre. Mon rêve, c'est de laisser ma fortune, qui est assez belle, à Charlotte et à Simon. Pour cela, il faut les unir. Il m'en coûterait de diviser ce que je possède. Le quart de mes biens m'a été légué, d'ailleurs, par un cousin de Simon et je voudrais le restituer à sa famille, sans léser la mienne !
C'était donc à ce pauvre calcul que devait être sacrifiée Mlle de Giscours !
— Charlotte est ma plus proche parente, en effet, mais elle n'est pas la seule. Ce bon Forgeris est lui-même de mes cousins.
Je dressai l'oreille à cette révélation inattendue et qui m'éclairait tant de choses.
— D'ailleurs, continuait Philéas, il aime beaucoup Charlotte. Mais par moments, elle l'effraie. Elle est si étrange, si secrète, si indomptable ! Il pense comme moi sur bien des sujets mon cher Laurent. Lui aussi est épouvanté par l'avenir. Il me semble que nous entrons dans une effroyable danse macabre. Fidélité, amour, honneur, respect de la parole jurée, tout s'en va. On
I jS l'incertaine
prétend qu'à Paris la corruption est pire qu'ici. Forgeris m'a affirmé que sur la scène d'un caféconeert, on avait publiquement montré une femme nue ! De telles horreurs m'épouvantent ! La folie se répand partout... Tiens, Hector, je dois tout te dire : j'ai peur de l'influence de Jane sur Charlotte. Depuis qu'elle est née, Miss Drogheda voyage avec sa mère, tantôt en Egypte, tantôt en Italie. Elle n'a ni tradition, ni principes, elle ne connaît que son bon plaisir. Elle a tout lu, elle parle de tout, elle a fréquenté des sociétés invraisemblables. Dis-moi, je te le demande, est-ce là ce qu'on peut appeler une jeune fille ? Vois-tu si Charlotte trompait ma confiance...
— Pourquoi un pareil soupçon ?
— Je ne sais. Un pressentiment. Si elle trompait ma confiance, si elle bafouait ce bon, cet honnête, ce loyal Simon, je la chasserais, je la chasserais...
Il agitait avec frénésie un poing furieux et dérisoire.
— T'es-tu demandé, Philéas, si elle aimait véritablement Simon ?
— ■ Tu vois, Hector I Toi aussi, comme Laurent, tu doutes d'elle I
Je compris qu'il valait mieux me taire, le terrain étant trop glissant. Toute intervention en faveur de Charlotte risquait d'envenimer les choses. Je pris congé de mon vieil ami.
En m'en allant, je traversai le salon. Forgeris jouait aux échecs avec Mlle de Giscours. Mme de Bernacle pérorait à grand bruit.
Jane avait disparu.
— Eh bien, Monsieur, me cria M. de Serraz, ne regrettez-vous pas trop Paris ?
Bréviaire, de plus .en plus épanoui, se confiait à Henri Clochenson :
— Oui, le mariage, il n'y a que cela de vrai. D'ici trois ans, à pareille époque, Charlotte et moi, nous serons réunis au coin du feu, elle brodera sous la lampe, je lui parlerai de mes travaux, ce sera la sagesse ! Mariez-vous, Monsieur Clochenson. Je sais que vous ne déplaisez pas à Mlle Drogheda. Pourquoi ne demandez-vous pas sa main ? Elle aura une jolie dot. Voulezvous que je m'informe du chiffre ?
— Forgeris, dit paisiblement Charlotte, je prends votre tour et fais échec du même coup. Tirez-vous de là !
Et me voici de nouveau dans le petit pavillon de l'hôtel de Maragde, caché derrière les volets, attendant la révélation promise une fois de plus par Forgeris et pour laquelle il est encore venu tantôt m'arracher de chez moi I
Il fait froid, ce soir. Les persiennes sont à demi-closes, mais par une fente, on peut voir ce qui se passe dans le jardin.
Un large clair de lune l'imbibe, en effet, et lui donne les ombres les plus fantasques du monde. On dirait que la matière même de la nuit est tissée par quelque araignée d'une autre planète : chaque fil scintille et, soyeux, glisse et vibre ; partout, des rosaces, des dessins entrecroisés. Clair de lune si fabuleux, si éclatant, que sa lumière est dense et comble l'espace ; cet impalpable voile semble pourtant tactile comme la peau de la méduse, comme le relief du givre. Dans cet unanime étincellement, le monde devient l'œuvre d'un maître verrier qui, dans sa longue canne, soufflerait le caprice d'un poète chinois I
J'entends de temps en temps Forgeris qui fris-
sonne à mes côtés. Il a cependant son bonnet pointu de kobold et sa comique robe de chambre en velours violet.
— Eh bien, grommelle-t-il, ils ne viendront donc pas !
Il m'a juré, cette fois, que nous surprendrions Charlotte avec -Boisberthe et que nous démêlerions le secret de tant d'intrigues. Mais moi, je donnerais tout pour voir réapparaître Jane Drogheda avec Léchevin ou même Moussac !
Hélas I j'entends la voix claire, nombreuse et chaude de Mlle de Giscours, et je l'entends avec une émotion inexprimable.
Mais ce n'est pas Louis de Boisberthe qui la suit, et, à notre commune stupéfaction, je dois le dire, nous apercevons derrière elle la haute silhouette maigre de M. Henri Clochenson.
— N'avez- vous pas froid ? lui demande-t-il. Et Mlle de Giscours répond :
— Avec vous, Henri, je n'ai jamais froid ! Ils prennent place sur le banc luisant de lune.
Clochenson porte une grande pèlerine de voyageur dont il distrait un coin sur lequel s'assied Charlotte. Et ils sont ainsi tout près l'un de l'autre, comme ceux qui affrontent la vie ensemble, comme ceux qui regardent mourir la terre
natale, émigrants sur un navire qui cingle !
— Je ne suis vraiment bien qu'avec vous, Henri 1
— Alors, partons ensemble 1 J'ai toujours rêvé d'enlever une jeune fille ! Où voulez-vous que nous allions tous deux ? Il y a à Venise un palais dont j'ai envie, il donne sur un rio toujours désert, il a la couleur de l'orange trop mûre, et derrière lui, dans un jardin bas et sombre, j'ai vu une source de glycines, si prodigieuse qu'elle doit alimenter toutes les glycines du monde! Nous y serions si loin de tout que nous oublierions ce monde. Ses femmes pourraient mentir à l'aise, ses hommes faire commerce de leurs dieux et de leurs vices, ses politiciens ronger comme des termites l'édifice de leurs aïeux, nous ne saurions plus rien de ces bassesses. Ou plutôt, non, Charlotte, j'ai encore mieux à vous offrir. Suivez-moi à Amritsar ! J'y sais un colossal palais de marbre, ouvragé comme une dentelle, et dont le toit est fait de lames d'or. Il est relié par un pont d'ivoire à un pavillon, massif et léger à la fois, isolé au milieu d'un étang. Tous les bruits y meurent ; seuls, les martins-pêcheurs parviennent jusquelà, et les divinités éternelles, qui s'y reposent de
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loin en loin en regardant des bayadères mimer les scènes du Ramâyana.
— Trop charmant ami, pourquoi déroulezvous ces étoffes devant moi ? Vous savez bien que je suis captive. Et pourquoi d'ailleurs vous suivrais-je si loin ? Vous ne m'y aimeriez pas plus qu'ici I
— Je vous aime, pourtant, Charlotte. Quand je suis loin de vous, je ferme les yeux et je vous vois. Vous êtes seule, enfin seule, et je ne distingue plus auprès de vous votre oncle, ni cet affreux singe de Forgeris...
A ces mots, j'entendis à mon côté un grincement de dents.
— Et je vous enferme en moi, et je vous emporte comme un trésor. O Charlotte, qu'y a-t-il de plus beau au monde que votre jeunesse et votre pureté ? Vous êtes comme la lumière de cette lune, qui est si délicate qu'il suffirait d'un nuage pour la détruire à tout jamais, vous êtes comme la première rose du printemps, qui ose à peine s'ouvrir et où l'on sent déjà tous les parfums de l'été ; et lorsque je regarde votre ombre sur le sol et que je relève la tête, il me semble que va s'élancer vers moi l'oiseau même de Paradis !
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— Parlez ! Parlez encore, Henri, j'aime ce que vous dites.
— Oui, parbleu ! Je sais vous flatter, vous envelopper de tendresse et faire danser pour vous les étoiles du firmament. Allons, Sirius, sautez pour ma belle I Hop I Orion, crevez le cerceau de la Voie Lactée, Arcturus, Bételgeuse, faites des cabrioles, et toi, mon cher petit Cygne, jette toutes tes plumes à ses pieds 1
— Vous êtes fou, mon pauvre Henri I
— Oui, fou de vous, fou de vos yeux et de vos lèvres, fou de l'air qui flotte autour de votre fantasque personne ! Que ne puis-je vous emmener tantôt avec moi ? Je voudrais posséder un titre pour vous faire princesse, un royaume pour vous l'offrir, un cheval ailé pour parcourir le monde avec vous, une fortune pour que vous soyiez exclusivement nourrie de langues de rossignols et de perles dissoutes I Rien n'est assez beau pour vous I Vous êtes la Jeunesse aveugle et riante que mène en laisse la Fantaisie !
— Pourquoi ne m'aimez-vous pas, Henri ?
— Mais je vous aime !
— Non, vous vous moquez de moi, comme vous vous moquez de l'amour, comme vous vous moquez de tout. Je vous connais, mon pau-
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vre Henri, vous êtes un mandarin indifférent et délicieux, que tout amuse un moment et qui éprouve, à son gré, les sentiments qu'il veut connaître. Mais, au fond, vous n'aimez personne, ni rien.
— Si, j'aime le rêve qui me vient de vous et qui n'est pas tout à fait vous.
■ — ■ Vous ne m'aimez pas. Vous aimez un caprice, une phrase ailée dans laquelle vous croyez me saisir et qui est fille de votre éloquence. C'est Simon qui m'aime, c'est Boisberthe ! J'épouserai peut-être Simon, et je serai vouée à la houille blanche, j'épouserai peut-être Boisberthe, et j'aurai l'écho de vos sornettes, car vous l'avez formé à votre image. Mais de ce petit bourgeois précautionneux, vous n'avez fait qu'un faux poète, et il sera aussi ennuyeux que Simon ! Vous, on ne vous emprisonne pas, on n'étreint pas la liberté ! Quand vous aurez suffisamment joué avec moi, vous vous en irez et vous m'oublierez. On m'a dit que vous aviez abandonné ainsi Muriel Brethwalda, qui vous adorait, et que Camille d'Ogival est entrée au couvent pour vous.
— C'est faux. C'est moi qui suis devenu athée à cause d'elle ! Et quant à Muriel Brethwalda,
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bien loin de m'aimer, elle écrivait, à toutes mes amies, des lettres anonymes, pour leur dire que j'avais refusé de l'épouser ! Non, Charlotte, je ne vous oublierai pas. Cependant je vous quitterai I Pensez-vous que j'aurai le courage de voir, un jour, paisible, morne, engraissée, Mme de Bréviaire ou Mme de Boisberthe ? Je m'en irai avec votre souvenir écrire mes mémoires à Venise ou à Amritsar ! Seul au monde, je vous adorerai et penserai encore à vous, car je me souviendrai de la Charlotte que vous aurez été et qui n'aura pas survécu.
— Je périrai donc en me mariant ?
— Oui, corps et biens !
— Vous m'avez dit, cependant, qu'il y a des jeunes filles éternelles ?
— Je mentais pour vous plaire, mon amie ! 0 Charlotte, ce monde est plein de morts, tous les êtres que vous rencontrez sont des morts, votre oncle est mort, Forgeris est mort. Ils n'ont plus ni jeunesse, ni liberté, ni amour ! Car c'est l'amour seul qui nous donne une vie véritable. Tout le reste est décombres, et vous et moi, vivants pour bien peu d'heures encore, nous dansons et jonglons avec des torches sur les ruines d'un monde évanoui !
— Qu'est-ce qui existe, Henri ?
— Rien n'existe. Il y a quelque part un dieu qui s'ennuie. Alors, avec la soie du temps, il tisse dans la trame de l'espace, une tapisserie, qui, comme celle de Pénélope, est détruite aussitôt que créée. Un jour, son ennui sera tel qu'il jettera en même temps, et son aiguille, et sa broderie, et dans un bâillement divin, tout retombera au néant!
— Alors ?
— Alors, Charlotte, dansons, moquons-nous de tout et sourions à l'amour. Cette heure nous est donnée pour une fois, — pas pour deux !
— ■ Il faut donc m'aimer !
J'entendis ici le plus intempestif éclat de rire, et la voix de Clochenson aussitôt après :
— N'est-ce pas, Charlotte, que j'ai bien joué mon rôle et que je vous fais merveilleusement la cour ? Vous avez désiré que, tout un soir, je me conduise auprès de vous comme un amoureux véritable ? Ai-je tenu ce que je promettais ?
Charlotte riait aussi, mais d'un rire, me sembla-t-il, plus amer.
— Admirablement, Henri. J'aurais voulu que cette parade fût la vérité I
A ce moment, un nuage nacré, fluide et ra-
pide, s'interposa entre la lune et nous. Tout le jardin glissa dans l'ombre.
— N'avez-vous pas cru aussi que ce clair de lune était authentique ? Regardez ce qu'il devient I Allons, rentrez chez vous, Charlotte, et réfléchissez sur vous-même. Tâchez enfin de savoir si vous préférez Bréviaire ou Boisberthe 1
Au bout de quelques minutes, nous n'entendîmes plus rien.
Une allumette grinça sur le phosphore d'une boîte. La lanterne vénitienne se balança de nouveau devant le visage congestionné du baron de Forgeris :
— Qu'est-ce que c'est que cette comédie ? dit-il.
— Vous voyez bien, répondis-je, qu'il ne l'aime pas !
— Avouez donc que Mlle de Giscours est une coquette I
— Ce n'est pas une coquette, c'est une incertaine I
— C'est une fille I
— C'est une enfant !
Nous nous tournâmes le dos et chacun rentra chez soi.
Il m'est venu la curiosité de réunir autour d'une même table Charlotte de Giscours et Jane Drogheda, avec leurs amis. De tous les démons qui nous hantent, je ne sais quel est celui qui m'a soufflé cette inspiration. Mais quand j'ai parlé de ce projet à M. Clochenson, il a souri avec finesse, et j'ai surpris sur son visage une sorte de moqueuse estime.
Je supposais d'ailleurs la chose irréalisable, mais chacun a accepté ma singulière invitation. Il est certain que Jane n'a pas dû laisser à Moussac et à Lèche vin la liberté de dire non.
Depuis combien d'années n'avais-je pas fait ouvrir cette salle à manger ? En la parcourant, j'y ai respiré un acre remugle que le soleil, par les fenêtres largement ouvertes, s'est efforcé de dissiper.
J'ai dû parcourir un grand nombre de jardins, avant de trouver les fleurs dont j'avais besoin pour la table. Partout, des tiges appauvries laissaient tomber les derniers calices de la saison. Cependant, un enclos, protégé contre le
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froid, m'a donné toutes ses roses, blanches et jaunes, glacées, et dans un verger, j'ai cueilli des rameaux de néflier, dont les floraisons odorantes et poudrées répandaient un arôme de miel.
Ces belles dépouilles ont couvert la nappe, entre les coupes de fruits et les candélabres à quatre branches, qui avaient reçu la mission de jeter sur notre petite société la lumière pâle des fines fêtes d'autrefois.
A huit heures, tout était prêt; et j'arpentais fiévreusement la pièce, aussi impatient, mais aussi heureux, qu'un jeune homme, qui reçoit ses amis pour la première fois.
Mlle de Giscours arriva la première, vêtue d'une longue robe de coupe florentine, toute droite, serrée à la taille par une ceinture d'or et dont l'étoffe était vert pâle, brodée de feuillages plus ombres. Elle portait à son corsage un bouquet de feuilles d'oliviers. Son malicieux et mélancolique visage, sous ses cheveux bouclés, avait une douceur suave, cependant que ses épaules pures et laiteuses sortaient avec éclat de l'étoffe incertaine. Une longue poire d'émeraude, mais lourde et taillée comme le fruit du cyprès, pendait à son cou.
— Je me suis habillée en Sagesse, dit-elle, pour assister à votre repas de fous.
La jolie Anglaise, au contraire, nous apparut tout en noir, dans une jupe à paniers très amples.
11 avait été entendu qu'aux yeux de son tuteur, Charlotte dînait chez Mme Drogheda, tandis que Jane avait simplement averti sa mère qu'elle passait la soirée dehors, sans lui spécifier l'emploi de sa sortie.
Elles étaient bien belles, toutes les deux, et je songeais avec mélancolie que j'empoisonnais vraiment à plaisir mes soirées futures de vieux célibataire. Gomme cette salle à manger plus tard me paraîtrait lugubre, après avoir hospitalisé, quelques instants, en un tel équipage, ces charmantes, mais énigmatiques personnes, et comme ma solitude en serait plus amère I
Peu après, surgirent Boisberthe avec Clochenson, et Léchevin escortant Moussac. J'observai que Boisberthe était nerveux, trépidant, Henri, cérémonieux, que Moussac se montrait sombre et enfin, que Léchevin semblait rayonner de joie. Ces contrastes me donnèrent une grande espérance : on ne s'ennuierait pas. Je craignais, en effet, que l'on fût contraint, méfiant, que cha-
ciin refusât de s'abandonner, je craignais... Mais vais-je faire étalage de mes phobies ?
A vrai dire, les débuts du dîner fuient difficiles. On s'assit, on déplia sa serviette, on examina ses voisins. Je commençais de m'inquiéter et de maudire mon goût des combinaisons excentriques ; la conversation était lente, incolore, gênée, je voulais y mettre du liant ; peine perdue !
Une croustade de grives, comme, seule au monde, Philomène en sait confectionner, donna cependant à tous une certaine animation, mais ce fut Jane qui ouvrit franchement le débat. Comme on venait de servir un vénérable Hermitage, elle fit brusquement :
— Nos poètes sont plus grands que les vôtres, mais vous avez de meilleurs vins !
— Nous avons aussi des femmes supérieures. répondit hargneusement Moussac. Les Anglaises sont comme vos pommes de terre, pâles et sans goût.
— Je ne veux pas vous contrarier, Hubert, on vous réservera une Espagnole, sèche, noiraude et roulée dans l'huile rance !
— Non, mais une jeune fille de chez nous,
simple, sans détours, sans coquetterie, et fleurant bon la lavande et les contes de fées I
— Les contes de fées ! dit dédaigneusement Jane. Mais est-ce là votre affaire ? Vous n'avez jamais eu de fées, vous autres, et seulement des mondaines, qui ne songeaient qu'à leurs robes, à des bijoux ! Fi donc ! Venez seulement une nuit dans une de nos landes, et vous verrez des fées, des fées véritables. A moins que votre sotte raison, Hubert, ne les épouvante tant qu'elles ne fuient à votre approche.
Qu'a donc fait Jane à Moussac pour qu'il se montre aussi agressif à son endroit ? Le visage heureux de Léchevin révèle quelque manigance nouvelle. Sa joie ne dit rien qui vaille. Je vou drais bien savoir ce que pense en ee moment Clochenson, qui fait la chatte-mitte auprès de Mlle Drogheda !
— Jane, dit-il, vous êtes injuste pour nos fées. Je crois, en effet, qu'elles se plaisent moins que les vôtres dans la nature et qu'elles ont des goûts de cour. Mais nous en avons de toutes sortes, et de bien humbles aussi, nous avons les fées du foyer, les fées du pétrin et du lavoir. Grandes comme le demi-doigt, elles veillent sur nos enfants et sur nos livres, sur nos jeunes fil-
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les amoureuses et sur nos vieux savants, sur nos petites villes et sur nos rivières. Elles sont moins aériennes que les vôtres, mais aussi moins arrogantes ; elles ne dansent pas au clair de lune, mais elles savent de moqueuses maximes pour attraper les sots. Les petites fées de France, Jane, il ne faut pas les mépriser, elles hantaient un bois de Domrémy, quand une Pucelle s'y agenouilla, pour écouter les appels de la délivrance, elles ont soufflé à Racine quelques-uns de ses plus beaux vers, elles étaient aux Feuillantines, comme à Ccmbourg, comme à Milly !
fioisoertL^ nécout&ii pas. il parlait bas à Charlotte ., dont le vidage s'animait d'une sorte de rayonnement. Sans doute 1 entretenait-il d'amour, et c'était là ce qui la irmdait joyeuse. Et Clochenson, il y a trois jours, lui disait des paroles identiques et la ravissait de même. Forgeris avait-il donc raison ? Charlotte, une fois de plus, me paraissait telle que l'affreux nain la dépeignait.
— Qu'il a fallu dé circonstances heureuses, s'écria Léchevin, en levant son verre, pour produire cet Hermitage ! La terre, le soleil, la pluie, la permission de Dieu se sont unis dans ce but ! Il est parfait, mais pour bien peu d'années.
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Quelques-uns de ses éléments se désagrégeront, et c'en sera fait de lui. Aimons-le. Il réalise un moment de la beauté de ce monde, périssable comme lui.
Je me penchai vers Charlotte.
— Êtes- vous heureuse?
— Pourquoi croyez-vous donc que je préfère à tout le bonheur P II n'est peut-être au fond qu'un engourdissement, un coupable repos. Ne me le souhaitez pas.
— Quels vœux désirez- vous que je forme pour vous P
— Je ne sais pas. J'ai peur de choisir. Il me semble que ce que j'obtiendrais m'accordera moins de choses qu'il ne m'en ôtera. En cet instant, toutes les portes sont entrebâillées. Si j'en ouvrais une, les autres se fermeraient.
— ■ Vous avez pourtant un désir P
— • Oui, je voudrais avoir un cœur qui ne se fatigue point, un esprit qui n'abdique pas, une jeunesse inaltérable. Notre vie est une cabane au bord d'un fleuve, appelé Torpeur. Je crains la crue de ce fleuve. J'ai rêvé ma vie sous tant de formes 1
— • Lesquelles ? Lesquelles P
Elle haussa les épaules en signe de lassitude et ne répondit point.
— J'aurais été content, lui dis-je, de vous donner ce soir une vraie fête, et non point une pauvre réunion comme celle-ci. Il aurait fallu que le jardin fût plein de danseuses. Elles seraient venues, demi-nues, à peine voilées d'étoffes volantes et d'écharpes multicolores. Leurs jeux et leurs entrechats se seraient déroulés autour de vieilles statues ; elles auraient mimé la naissance de l'amour, le désir qui fait son choix, le regret qui tourne la tête, Galathée qui devient vivante, Euridyce qui s'évanouit. Vous auriez entendu les airs les plus languissants et les plus fous du monde, une musique bizarre et capricieuse, comme les conversations des dieux et de leurs bouffons. Au lieu de ces plats, on vous aurait servi des paons dans leurs plumes, des sterlets du Volga, des gazelles du désert. A la fin du dîner, les trois plus grands poètes du monde seraient entrés, afin d'improviser en votre honneur des odes immortelles !
J'avais emprunté à l'Hermitage la plus grande partie de mon éloquence, mais Charlotte me regarda et posa sa main sur la mienne :
— Je me suis habillée en Sagesse pour venir.
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Elle ajouta :
— Je ne suis pas une coquette, Hector. Grands dieux, ne devenez pas amoureux de moi !
Je fus si surpris que je rougis de mon exaltation et que je me tus tout aussitôt.
Moussac et Léchevin commencèrent de se disputer avec aigreur sur un sujet fort indifférent, et ils échangèrent des propos tellement acariâtres que je ne pus douter que la jalousie empoisonnait leur querelle. Boisberthe s'était remis à causer bas avec Charlotte. Jane sépara rudement les belligérants, qu'elle traitait d'ailleurs avec grand mépris.
— Si vous continuez, dit-elle, à nous ennuyer de vos histoires, nous allons demander en chœur à M. Guinemont de vous mettre à la porte. J'ai horreur des disputes I
Le regard de Clochenson devint si gai et si narquois que je pus y lire sa pensée.
— Voilà les femmes, disait ce regard, et c'est à cause de l'une d'elles que ces deux amis se haïssent I L'odeur des cadavres de Troie devait ainsi incommoder Hélène : « Que l'air est donc malsain ici, déclarait-ele négligemment à Paris, ne pourrait-on aller aux eaux? »
Nous quittions la table. Boisberthe entraîna
Charlotte dans le salon jaune et noir, Hubert de Moussac, Jane, dans la bibliothèque.
Nous demeurâmes à fumer, Clochenson, Léchevin et moi. Mais celui-ci donnait des signes d'impatience.
— Qu'a donc Moussac, ce soir ? demanda Clochenson, bonhomme.
— Il devient stupide, s'écria Léchevin, avec colère. Vous avez vu comme il m'a cherché noise ? Cela ne se serait pas terminé ainsi, je vous jure, monsieur Guinemont, si nous n'avions été chez vous !
— Ce qu'il y a de lamentable avec les hommes, murmura Clochenson, c'est que jamais on ne peut assister à une action de quelque intérêt sans avoir pu la prévoir. C'est navrant !
Richard se tournait vers lui.
— Que voulez-vous dire ?
- — • Il y a une fable de La Fontaine au sujet de votre querelle, Richard. « Deux coqs vivaient en paix. »
— Mon cher, vous ne supposez pas cependant que ce soit à cause de Mlle Drogheda que...
— Allons, allons, dit Clochenson, nous sommes entre nous. Guinemont sait à quoi s'en tenir. Pourquoi faites-vous attention aux méchan-
cetés et aux fureurs de Moussac ? Vous savez bien que vous êtes aimé.
Richard Léchevin sourit avec fatuité et gagna à son tour la bibliothèque.
— Est-ce vrai ? demandai- je à Glochenson.
— Jane aimer Léchevin ? il éclata de rire, — elle n'aime personne. Ce qu'ils ignorent l'un et l'autre, c'est que dans un mois elle repartira pour l'Italie avec sa mère. D'ici là, elle promettra tout et ne tiendra rien.
— En ce cas, pourquoi encouragez-vous ce jeune homme ?
Glochenson me regarda en souriant, avec un mélange de gentillesse et de raillerie. Puis il ré pondit :
— Il faut bien que, moi aussi, je fasse ma partie dans le concert.
— ■ Vous êtes cruel !
— Léchevin n'est-il pas heureux de s'imaginer qu'une aussi jolie fille a un sentiment pour lui ? Dans un an, cette histoire lui sera indifférente, et d'ici là, elle l'amuse et double le prix de sa vie. ?>e le plaignez pas.
Tout le monde était réuni dans le salon. Nous y rentrâmes. Charlotte, silencieuse, écoutait toujours Louis de Boisberthe. Mlle Drogheda regar-
dait mùqueusement ses deux amoureux et dé chirait un des camélias blancs qu'elle portait au corsage.
— Monsieur Guinemont, doit-on croire les hommes quand ils vous parlent d'amour ?
Elle m'appela :
— Oui, répondis-je, on doit les croire, — comme on doit croire le bourreau, quand il vous parle de pendaison !
Elle se leva en riant.
— Très bien, dit-elle, je vous remercie. Et maintenant, Charlotte, il nous faut rentrer. Henri nous raccompagnera.
À la porte, Mlle de Giscours détacha son bouquet de feuilles d'olivier et me ie donna.
— Gardez-le en souvenir de cette soirée et puisse-t-il ne vous inspirer que de sages résolutions I
Elle m'aurait laissé, en partant, un bonnet à grelots et un hochet, que je ne me sentirais pas plus absurde, ce soir I
Je suis sorti tantôt, avec l'intention de rôder dans ma chère ville et de faire lever des souvenirs à chacun de mes pas. Je voulais revoir les hérons de M. Parpaillon, goûter chez Lecocq, choisir une cheviotte chez M. Cottedefert, qui sait, peut-être même, acheter chez M. Salinbaraas une cithare ou un alto ? Vers le soir, j'aurais rêvé à Saint-Biaise devant l'espiègle figure qui rappelle Charlotte de Giscours !
C'était un programme enivrant, mais je comptais sans mon hôte, c'est-à-dire sans Charlotte elle-même.
Je la croisai au coin de la rue Antoine-Heroët et qui se dirigeait vers ma porte. Elle marchait vite, pâle, les yeux absents, comme chassée de soi-même.
— Eh ! dis-je, où allez-vous ainsi, Charlotte ? Au bois, cueillir la fleurette ?
— Non, chez vous !
— Chez moi ? Voilà un grand honneur que vous me faites ! Pourquoi ne pas m'avoir prévenu ? J'aurais passé chez l'artificier !
— Ah î mon ami, je ne plaisante pas. Je viens vous faire mes adieux.
Je fus si surpris de cette nouvelle que j'entraînai Mlle de Giscours chez moi, et que, l'ayant emprisonnée entre la fenêtre et le cabinet de laque, je lui fis raconter son histoire.
Elle avait déjeûné chez Mme Drogheda, et comme elle rentrait, vers trois heures, rue de la Vieille- Abbaye, le baron de Forgeris, qui la guettait, lui raconta précipitamment que son oncle savait tout, qu'il était furieux, qu'il voulait la chasser et que mieux valait pour elle ne pas reparaître en ce moment et se tenir coite jusqu'à ce qu'il fût un peu calmé.
J'interrompis doucement l'éplorée :
— Votre oncle sait tout, Charlotte ? Mais quel est ce tout ?
La pauvre enfant rougit :
— Mes rendez-vous avec Clochenson, je pense, avec Boisberthe.
— ■ Vous donniez des rendez-vous à Clochenson et à Boisberthe ?
— Oui, oui ! Y a-t-il grand mal à cela ? Boisberthe me suppliait tant et Clochenson est si drôle I Est-ce que mon oncle s'imagine que j'attendrai éternellement le bon vouloir de Simon ?
l'incertaine 2o3
J'ai toute ma jeunesse en moi ! Mais il paraît surtout que les lettres de Louis ont causé un grand scandale !
— Boisberthe vous écrivait ?
— ■ Mais oui, voyons I Comme si vous ne vous en doutiez pas ! Des lettres extraordinaires, où il se moquait de Simon, où il me demandait de l'épouser I
— ■ Et ces lettres sont compromettantes ?
— ■ Dame, il y parle de nos rendez-vous, des baisers que je lui ai laissés prendre, de mille absurdités romanesques. Elles me distrayaient tant, ces pauvres lettres ! Elles contrastaient si plaisamment avec celles de Simon, qui étaient froides, guindées, cérémonieuses, qui me disaient des choses de ce genre : « Je viens d'avoir une occasion excellente, j'ai acheté un service à découper... » Un service à découper l'amour, oui ! Enfin, mon oncle est au courant de mes folies et il veut me déshériter. Ce bon Forgeris m'attendait depuis deux heures pour m'aviser de ce drame. Moi qui le jugeais si mal ! Voyez comme on se trompe. C'est lui, au contraire, qui a tenté l'impossible pour me tirer d'affaire. En attendant qu'il réussisse à me faire rentrer en grâce, il trouve prudent que je me cache dans
une ville voisine, à Orves, par exemple. Il m'y a même indiqué un hôtel : l'Ecu d'argent. Je vais m'y réfugier.
— C'est Forgeris qui vous a sauvée ? Je n'en reviens pas !
— Quand je vous dis que c'est un amour ! Et comme je n'avais pas un sou sur moi, il m'a même avancé un peu d'argent : quinze louis, pour me permettre de régler les premiers frais.
— Vous auriez mieux fait de vous adresser à moi ! grommelai-je.
— Je suis partie en toute hâte, mais avant de filer, j'ai voulu vous dire adieu, ainsi qu'à Clochenson, chez qui je cours maintenant. Vous serez seuls tous deux à connaître ma retraite.
J'avais de bonnes raisons de me méfier du jeu de Forgeris, et je supposais bien qu'il tendait à Mlle de Giscours quelque piège de sa façon.
— Charlotte, dis-je, croyez-moi. N'allez pas à Orves. Tout ceci me paraît bizarre, trop bizarre à mon goût. Moi aussi, je vais vous donner un conseil ; demeurez ici !
— Ici ?
— Oui, au lieu d'être cachée à Orves, vous le serez dans cette maison et plus en sûreté. D'ail
l'incertaine 2o5
leurs, vous êtes sous ma protection ; vis-à-vis de Maragde, cela vaudra peut-être mieux.
Elle se défendit longtemps, mais enfin se laissa persuader. Je lui déconseillai toutefois de prévenir Clochenson de ce qui se passait, et j'eus de nouveau beaucoup de peine à la convaincre. Un pressentiment me disait que Clochenson ne devait être averti de rien et que Forgeris lui réservait un rôle dans tout ceci.
Je donnai ordre de préparer une chambre. Philomène, qui est le silence même, sortit d'une armoire les draps les plus parfumés ; un grand feu fut allumé dans la pièce encore froide, et Charlotte, déjà riante et amusée comme une enfant de cette installation en impromptu, n'eut plus qu'à admirer la vieille cretonne rustique qui couvrait les murs et chargeait le baldaquin. Un miroir ovale, au tain écaillé, encadré de fleurs de biscuit, dont la plupart étaient incomplètes, posé en face du jour, reflétait un ciel blanc, semé de nuages grisâtres.
— Je n'ose pas m'y regarder, dit Charlotte, j'ai peur d'aller y réveiller, tout au fond, tant de visages qui doivent y dormir !
Puis elle s'assit dans un énorme fauteuil et mo regarda :
2o6 l'incertaine
— Vous sou venez- vous, Hector, du soir où vous m'avez aperçue à l'hôtellerie, déguisée en matelot ? Je ne me doutais guère alors que je viendrais un jour habiter chez vous ! Quelle singulière comédie que tout cela !
— Peu de jours après, Charlotte, vous m'avez affirmé que vous adoriez Simon.
— Je ne le disais pas à vous, Hector, mais à moi-même. J'aurais tant voulu que ce fût vrai I Cela aurait été mieux ainsi ! Que voulez-vous ? Ce n'est pas ma faute s'il ne pense qu'aux services à découper î
Je sortis vers le soir. J'avais besoin de m'isoler et de réfléchir à cette étrange aventure. Mais y a-t-il quelque chose de plus extraordinaire, de plus continûment romanesque que la vie, cet incroyable accident survenu à notre conscience? Chacune de nos actions, chacun de nos désirs, notre destinée tout entière, — ne sont-ils pas en quelque sorte fantastiques ?
Je m'avisai cependant que si Charlotte eût quitté la mairie au bras de Simon, au lieu de se cacher chez moi, mes pensées eussent été peutêtre différentes !
Je pousai jusqu'au pont Saint-Georges qui enjambe la Calmette. De grands remous verts suivaient, en se contrariant, son cours précipité. Un peu au delà, de vieilles maisons, tassées sur les deux rives, reflétaient dans l'eau trouble leurs façades décrépites et leurs toits penchants. L'une d'elles se terminait par une terrasse couverte, où du linge pendait entre des piliers mal équarris. Des géraniums desséchés se suivaient sur la balustrade. Les moulins à roues enfonçaient dans la rivière leurs larges palettes et les retiraient, totrtes ruisselantes de mousse et de bave. Làhaut, le ciel prenait l'éclat et la couleur du cuivre.
Une belle fille en bleu, les cheveux massés sur la nuque, vint s'accouder à la terrasse, entre les plantes mortes. Elle regardait les fenêtres délabrées s'allumer, l'une après l'autre, comme des chaudrons devant un feu. Et je ne sais pourquoi, à la vue de ce tableau, il me vint un sentiment de joie confuse, tranquille et lumineuse.
Charlotte trop fatiguée, ne dîna pas avec moi, mais vers neuf heures, elle me délégua Philomène pour me prier de monter dans sa chambre»
Je la trouvai au lit, où elle me parut beaucoup plus jeune et presque enfantine.
Un de ses bras nus sortait des draps, si mince et si blanc que je compris soudain toute la fragilité de l'être charmant qui se confiait ainsi à moi.
— J'avais envie de vous voir, dit-elle, comme pour s'excuser de m'avoir dérangé. Hector, je n'aurais dormi sous aucun autre toit que le vôtre, mais auprès de vous, je me sens en sécurité ! Je sais bien que Bréviaire ne peut me faire que du mal, et Boisberthe, de même. Mais, vous, Hector, mais vous...
Elle hésita un peu, puis acheva sa pensée eu ces termes :
— Il y a un homme encore avec qui j'irais sans crainte au bout du monde. Il ne m'aime pas et c'est mieux ainsi. Au fond, mon bon Guinemont, je suis si seule sur la terre ! Le jour, je réussis bien à m'étourdir, mais le soir, je me retrouve en face de ma tristesse. Je sais que mon oncle de Maragde est un homme excellent et qu'il m'aimerait, si Forgeris ne l'excitait pas ainsi contre moi. J'aurais voulu que Simon fît un effort pour me comprendre, il paraît que cela lui est impossible. Son seul but dans la vie est
h INCERTAINE 209
de paraître respectable, et cela m'est tellement égal ! Ce que je voudrais, moi, c'est être aimée pour moi-même.
J'avais pris sa main dans la mienne, elle parlait toujours, elle fermait les yeux.
— Laissez votre main comme cela, Hector ! Vous avez bien fait de ne pas vous marier... Aurais-je pu venir m'abriter ici ? Forgeris m'a dit que vous me détestiez. N'est-ce pas que j'ai bien fait de ne pas le croire ? Hector, je voudrais être un jour chez moi, posséder une niche, un hangar, une cave, mais quelque chose enfin qui me fût personnel. C'est si pénible de vivre toujours chez autrui et je suis si fatiguée par moments I
Elle se tut quelques secondes. Son beau visage remua sur l'oreiller, déplaçant les ondes noueu ses de ses cheveux.
— Je me souviens, reprit-elle, que, quand j'étais enfant, ma vieille nourrice me racontait des histoires jusqu'à ce que je m'endorme. Je les ai malheureusement oubliées, ces histoires, mais je crois qu'il s'agissait toujours d'une princesse captive. Son fiancé l'ayant abandonnée, il lui poussa des ailes comme aux jeunes cygnes, et elle s'en allait, la nuit, frapper et
pleurer à la fenêtre de l'infidèle. Une nuit, il ouvrit la croisée et il vit... et il vit...
Elle commençait de s'endormir. Elle bredouillait et rêvait tout haut !
— Les ailes dans l'ombre faisaient deux rayons blancs et alors... Xe vous en allez pas, Henri, laissez votre mains dans la mienne... comme cela... Henri ! Henri...
Je sais le secret de Charlotte, mais elle, le connaît-elle ? Elle s'est endormie, et je tiens toujours cette main. Je suis heureux, il me sem ble, mais pourquoi donc alors, ai-je autant envie de pleurer ?
A trois heures, j'ai reçu la visite du baron de Forgeris. Il avait son air le plus hypocrite, il ressemblait à la fois à un moine de Rabelais et au Raminagrobis de La Fontaine. Il portait des gants à crispin qu'il n'en finissait plus d'enlever, puis il me dit d'un ton fort doux, d'un ton fort onctueux :
— Monsieur Guinemont, vous ne me demandez pas des nouvelles de Mlle de Giscours ?
— Je n'aurai garde, mon cher baron, vous êtes toujours le premier à m'en parler.
— Eh bien, Monsieur, il est arrivé des événements extrêmement fâcheux depuis que je n'ai eu le plaisir de vous voir.
Et il me raconta à sa manière, avec force exa gérât ion, force grimaces et gestes apitoyés, la scène tragi-comique que je connaissais déjà par Charlotte. Il y ajouta beaucoup de considérations sur la fureur de M. de Maragde et sur ses efforts pour l'apaiser.
— C'est pourquoi, ajouta triomphalement M. de Forgeris, Mlle de Giscours s'est réfugiée à Orves.
— ■ Eh bien, que va-t-elle faire là ?
— Elle attendra ! Oui, Monsieur, elle attendra mes instructions. Quand la colère de Philéas sera calmée, peut-être alors l'autoriserai-je à rentrer sous son toit.
Il me vint un désir pervers d'être hypocrite à mon tour et de battre mon compère sur le terrain même où il excellait.
— Ne croyez-vous pas, mon bon Forgeris, — c'est un conseil que je vous demande, un conseil d'ami, — qu'il serait peut-être sage de ma part d'aller voir Philéas et de vous aider dans vos tentatives de réconciliation ?
A ces mots, le nain s'agita fiévreusement sur son fauteuil.
— Non, non, Hector, je crois que cela serait dangereux. Philéas est très nerveux en ce moment, il s'exaspère vite, il vaut mieux qu'il s'apaise, qu'il oublie la chose ; laissez-moi faire, je suis un parfait diplomate. Et puis, qu'avezvous à craindre ? J'aime beaucoup Mlle de Giscours. Ses manières à l'évent ont pu m'agacer quelquefois, et je crois même vous avoir fait la confidence de ces agacements passagers, mais depuis qu'elle n'est plus rue de la Vieille- Abbaye, je sens combien elle m'est chère !
M. de Forgeris prit ici son air le plus subtil et le plus malin.
— Je veux même tout vous dire, mon cher, et vous allez juger par vous-même de ma sollicitude pour notre Charlotte. J'ai réfléchi qu'il serait peut-être bien imprudent de laisser ainsi une jeune fille, presque une enfant, toute seule, sans relations, sans protecteurs, dans une ville inconnue, et qu'il serait prudent de lui envoyer un de ses amis, afin que quelqu'un prît soin d'elle.
La figure du baron de Forgeris aurait voulu paraître indifférente, mais ce fut plus fort que toute sa volonté : quelque chose de satanique lui sortit du visage, comme d'une solfatare, sa fumée.
— J'ai songé d'abord à prévenir M. de Boisberthe, mais j'ai trouvé que M. Clochenson était mieux indiqué. Je suis allé le dénicher dans son cloître, où il lisait, au fond de la chapelle, un livre presque aussi grand que lui. Je l'ai mis fort obligeamment au courant de ce drame. Je dois reconnaître que M. Clochenson n'en a pas paru extrêmement affecté. Il a été de mon avis et il a plié bagage incontinent afin de
retrouver à VEcu d'Argent, Mademoiselle de Giscours.
M. de Forgeris riait sous cape, et je ne riais pas moins. Ah ! M. Clochenson courait Jes routes derrière Mlle de Giscours, et M. de Forgeris s'en réjouissait I Fort bien ! Mais Mlle de Giscours écoutait tout cela derrière une tapisserie. Et elle en riait certainement aussi. C'était une excellente histoire !
— Vous êtes un véritable ami, dis- je à Forgeris, en le raccompagnant à la porte.
— Personne ne m'estime à ma juste valeur, me répondit-il modestement. Je suis un méconnu.
Mais en voilà bien d'une autre ! Mlle de Giscours sort de sa cachette. Elle en sort aussi pâle que si, nixe changeante et glacée, elle émergeait véritablement de la touffe de roseaux, tissée dans cette verdure.
— Henri est parti, me dit-elle. Je vais le rejoindre.
— Le rejoindre à Orves ? Vous êtes folle !
— Mais songez donc qu'en arrivant à l'hôtel, il n'y trouvera personne, qu'il s'inquiétera, me croira perdue, malade, que sais-je, morte même I
l'incertaine 2l5
— Eh bien, il assistera à votre résurrection, à peine un peu plus tard que le troisième jour I
— Non, non, je pars, laisse-moi !
La tapisserie est immobile ; le rideau de paysages bleus s'éclaircit à mesure qu'il s'éloigne et s'enfonce mollement, de val en val, vers des champs d'or pâle, et la mare n'oscille pas, entre les longs plumets de ses roseaux, que le vent touche, mais la nixe, elle, se tord les mains, elle appelle, elle supplie, elle va pleurer. Henri ! Son Henri est loin ! Son Henri passera une mauvaise nuit ! La belle affaire ! Quelle sotte chose que de s'occuper des petites filles ! Je me retourne en bougonnant :
— Mais vous ne comprenez donc rien, Charlotte ! Forgeris n'a envoyé Clochenson à Orves que pour vous compromettre et faire croire à votre oncle que vous avez été enlevée. Ne bougez pas. Si Philéas part pour Orves, le baron est perdu.
Cette fois, Charlotte saute dans mes bras :
— Hector, vous avez du génie.
Du génie ? non. Lamparnave seul a eu du génie, Lamparnave seul a cru longtemps qu'il lui suffirait de prononcer certaines paroles pour attirer l'admiration de tous ! Moi, je n'ai pas
2lti l'incertaine
de génie, mais j'ai gardé un peu de bon sens : c'est beaucoup plus rare !
Cependant, pour calmer Charlotte, je lui promets d'aller rue des Carmes voir si Clochenson est vraiment parti.
Le soir était si calme qu'il me semblait avoir retrouvé mon enfance à peine désemmaillotée.
Les vieilles maisons de ma ville natale prenaient la nuance brune et dorée du pain bénit. Les vitres étaient couleur d'encens, et les cloches, les unes, sonores, et les autres, fêlées, s'interrogeaient et se répondaient, tour à tour, laissant tomber avec confiance leurs antiques sonneries fidèles, qui semblaient ricocher de toit en toit. Au fond du cours des Trois-Chimèrés, le soleil, en train de se coucher, avait l'air du Buisson- Ardent. Il faisait aigre. Le vent soufflait. Au coin d'une rue, un passant quelconque ■ouvrit la porte d'un bar, et, cérémonieux, solennel, comme si tout l'hiver était sur ses talons, du ton d'un huissier dans une cérémonie, il annonça aux consommateurs :
— ■ Messieurs, le froid !
Comme ce soir d'automne me rappelait ma jeunesse ! Je mettais mes pas dans mes pas.
J'apercevais une ombre furtive qui me précédait le long des rues, mais j'avais beau courir, je ne la rattrapais jamais. Au passage, sur chaque mur, je voyais fuir une silhouette, toute ma vie revenait à moi pour s'évanouir de nouveau. C'était comme l'écho d'une ancienne ronde, mais Sœur Anne avait beau gravir la tour, la route seule poudroyait : je savais le secret de Charlotte !
Je gagnai le cloître des Carmes.
— M. Clochenson est-il là ?
Personne ne meurt dans cette ville : M. Colladon a fermé boutique. Tout le monde est en bonne santé : Mme Ossu n'est pas chez elle. Au bruit que je fais en m 'escrimant contre le heurtoir de la petite porte, M. Lespérancc, le relieur aux yeux roses, sort de son magasin.
— ■ Vous demandez quelqu'un, Monsieur ?
— M. Henri Clochenson. Pourriez-vous, par hasard, me donner quelques renseignements sur lui ?
Le relieur se penche mystérieusement vers moi, et, posant un doigt sur ses lèvres, comme poUr me prier de ne point répandre un secret si compromettant :
— M. Clochenson, me dit-il, est parti tantôt pour ne pas revenir.
— Où est-il allé ?
— Il ne me l'a pas confié, mais il a emporté sa valise.
— Je vous remercie.
Le relieur me rappelle.
— Je crois vous avoir déjà aperçu dans ce lieu, Monsieur. Ne seriez-vous pas un ami de M. Clochenson ?
— Un ami intime.
— ■ Alors je vous dirai tout. M. Clochenson a emporté aussi un étui à parapluies. Peut-être y a-t-il dissimulé, en effet, une canne et un encas, mais je le soupçonne d'y avoir enfermé deux épées. D'après ce qu'il m'a dit luimême, j'ai cru comprendre qu'il s'agissait d'un duel.
Ce misérable albinos a relié trop de romans. La buée qui s'échappe d'eux lui a tourné l'esprit. Ne peut-il voir une femme sourire, sans croire à un adultère, un homme partir en voyage, sans imaginer un duel ? Je suis plus simple, Dieu merci, je n'ai rien de romanesque, — mais, au fait, hier même, n'ai-je pas enlevé une jeune fille ?
J'aurais montré de la prudence, je crois, en rentrant à Paris plus tôt, — ou peut-être même en ne revenant pas ici.
Je pense à la petite maison que j'ai là-bas, et j'éprouve à son sujet un attendrissement hors de propos.
J'en revois les meubles, les détails, les mille agréments, avec une exactitude si minutieuse qu'elle me donne un semblant de nostalgie. Que fais-je dans ma ville natale ? Est-ce de mon âge, je vous le demande, est-ce de ma dignité, de courir les aventures avec une bande de jeunes gens, d'intriguer, de tromper un vieil ami inoffensif, de sauvegarder les caprices d'une donzelle, qui n'est après tout qu'une coquette, une aventurière ? Oui, ma place est-elle dans cette galère ?
J'essaie de me représenter la vie charmante, que j'aurais en ce moment à Paris, et que j'ai quittée cependant, tant elle m'ennuyait ! Que se passe-t-il depuis mon départ ?
Mon ami Xavier du Tayboscq cherche-t-il toujours femme et s'acharne-t-il à en découvrir une, qui réunisse à elle seule les qualités contradictoires que Ton trouve chez plusieurs ? Amédée Nantiat poursuit-il ses savantes études sur l'évolution du masque à travers les siècles et son influence sur les mœurs ? Chacun vit sa vie, et moi, celle des autres ?
Il fait froid, ce soir; je suis comme d'habi tude au coin de mon feu, rêvassant et "fumant ma pipe. De temps en temps, une bûche, à demi-rongée, cède par le milieu et s'effondre dans le foyer, d'où jaillit une multitude d'étincelles.
De temps en temps aussi, quelque chose se rompt dans mes souvenirs. Où je croyais trouver un point d'appui, je ne vois plus qu'une chose qui s'effrite, qui dégringole à son tour. Le vent fait plier au dehors les longs arbres nus et sifflants. Je devrais m'en aller. Cette enfant qui dort là-haut, fatiguée par les émotions de la journée, ne quitte plus mon cœur. Absente ou présente, c'est toujours à elle que je tends, c'est toujours elle qui reste le but de mes actions. Que de projets n'ai-je pas conçus déjà au coin de ce feu ! Mais ces projets comportaient tous la
yeux d'or qui t éclaireront désormais, c'est sur compagnie d'une femme ; et cette femme, je sais aujourd'hui les traits, je sais le visage qu'elle porte. Et j'oublie la quarantaine dépassée depuis longtemps : je me crois revenu à l'heure où toute la vie s'ouvre devant soi.
Rêve, vieux fou, rêve I L'hiver descend sur toi. Tes songes ne font de mal à personne. Rêve que tu es jeune et que Charlotte va t'aimer, qu'elle va te préférer à cet imbécile de Simon, à Boisberthe, l'exalté, au sage Clochenson. Rêve que ta destinée est à recommencer : une diligence s'arrête devant ta porte, — le postillon fait claquer son fouet. Les deux gros chevaux s'ébrouent entre les harnais et frémissent d'impatience, tu entends une voix vibrante et chaude : « Avez-vous le plaid, le sac, l'eu- cas pour la nuit ? »
Un chien aboie dans le silence des champs, il neigera sûrement cette nuit sur les routes !
Rêve, vieux fou, rêve ! Tu es parti avec Charlotte. Tu seras demain à Vérone, à Cordoue, à Gv.alior. Ce monde que tu connais trop ne t'imposera plus sa souillure. Tu cours les grands chemins avec la femme de ton choix, avec celle que tu attendais depuis ton enfance. Ce sont ses
ton épaule qu'elle dormira ! Jusqu'à ta' mort, tu entendras chanter à ton oreille cette congrégation d'oiseaux des Iles qu'elle a dans l'esprit. Maintenant, tout a un sens pour toi, tout a sa vérité. Tant pis pour Xavier du Tayboscq, qui cherche encore, tant pis pour Amédée Nantiat, qui ne croit qu'aux masques I
Rêve, vieux fou, rêve ! La diligence roule suf les routes blanches de neige. C'est la nuit de Noël. Les cloches sonnent dans la bise, elles sonnent à toute volée. Elles annoncent au monde que l'Amour vient d'y naître. Aux carrefours, on rencontre des bergers, qui portent des agneaux dans leurs bras, des bûcherons, plies sous leurs fagots, des boulangers, chargés de miches. Il défile aussi bien des gens connus ; voici M. Salinbaraas qui joue du luth, M. Parpaillon, avec un renard empaillé sur une planchette, M. Cottedefert qui traîne un de ses mannequins. Voici le relieur aux yeux roses, un missel sous chaque bras. Tous s'empressent au rendez-vous mystérieux que les astres leur ont donné. L'Amour est né sous une chaumière et la diligence vole sur la neige, les chevaux fument. « Vite, postillon, vite I Les cloches sonnent, nous sommes en retard. Il nous faut arri-
ver avant les rois mages. » Mais tu ris, postillon ! Tu te moques de moi ? Ah I pourquoi ce sourire hideux me montre-t-il, sous un visage dénudé, les dents narquoises de la mort ?
Toc, toc, toc, toc... Je me réveillai en sursaut. Le livre, que je ne lisais plus, tomba. Qui était là ? Charlotte ? Le postillon ? La mort ? Ou le relieur aux yeux rouges ?
Une longue figure s'avança et je reconnus Lamparnave.
— Je crois que tu dormais, Hector !
— Dormir, moi ? Non. Je... faisais un rêve !
— Et que rêvais-tu, ô fortuné ?
— Je rêvais que j'avais Vingt ans.
— Mes compliments ! Voilà une chose qui m'est bien sortie de l'esprit !
Lamparnave s'allongea dans un fauteuil et tendit ses semelles à la flamme.
— D'ailleurs, je ne rêve plus du tout. Tu es étonnant, Hector ! Je vois maintenant que tu as conservé certaines facultés de ton adolescence, un certain don de jeunesse. C'est très beau. Moi, je n'ai plus tout cela. Je n'attends rien, je n'espère rien, je ne regrette rien, je classerai des fiches jusqu'à mon dernier soupir.
— Comme tu dois t'ennuyer !
— ■ Encore une idée de jeune homme ! Est-ce qu'on s'ennuie, est-ce qu'on s'amuse ? Le plaisir et l'ennui sont l'envers et l'endroit du même phénomène. Ici, ces mots n'ont aucun sens. Et puis, mon pauvre ami, que pouvons-nous décemment apprendre de la vie ? Les hommes sont si simples ! Chaque chose est prévue. On sait à l'avance tout ce qui va se passer. Je suis comme un montreur de marionnettes qui connaît son répertoire par cœur et qui fait réciter les rôles, en ne pensant qu'à ses recettes.
— Tu m'as l'air bien désenchanté.
— ■ Encore un mot sans signification ! Pour être désenchanté, il faut d'abord avoir été enchanté. Je n'ai jamais rencontré Viviane. Et toi?
Elle dormait là-haut, toute seule, ma Viviane, dans la chambre au miroir de biscuit, sous les rideaux du baldaquin. Mais suis-je à ce point-là victime d'un enchantement ?
Et comme je ne réponds rien, Lamparnave me dit :
Sais-tu ce qui est arrivé à Mlle de Gis-
cours
Je ne sors pas, je ne vois personne...
— Eh bien, il paraît qu'elle est partie avec Henri Clochenson.
— Mais elle était fiancée à Simon de Bréviaire ?
— C'est ce qu'il y a de plus saugrenu dans l'affaire. Philéas de Maragde est indigné, il veut faire enfermer sa pupille dans un couvent, jusqu'à sa majorité. Enfin, c'est un véritable scandale. Nos concitoyens vont en être joliment fiers. N'étais-tu pas au courant de tout cela ? Je te croyais très lié avec ce petit monde.
— Mais qu'y a-t-il de vrai dans ces potins ?
— C'est Forgeris qui les a racontés au cercle, hier, devant deux ou trois personnes. La chose est plus que certaine. Qu'en penses-tu ? Nous avons bien fait de ne jamais nous marier.
— En es-tu sûr ? Si Mlle de Giscours avait aimé M. de Bréviaire, supposes-tu, ô Lamparnave, qu'elle l'eût quitté ainsi ?
— Je n'en sais rien, je le suppose.
— O Lamparnave, au lieu de classer des fiches, as-tu aimé, as-tu rencontré d'autres femmes que Rosalinde, que Miranda, que Dona Juana ? As-tu suivi l'une de ces filles moqueuses et cruelles, qui vont dans la vie, une rose au coin de la bouche, et que tout le monde croit
sans cœur jusqu'au jour où l'on apprend qu'elles sont mortes pour un avoué, pour un étudiant, pour un toucheur de bestiaux ? As-tu cru voir renaître une nymphe dans une danseuse, une sirène dans la fille d'un pêcheur ? Tu as fait des fiches, il fallait vivre, Lamparnave !
— Ma parole I comme te voilà respectueux. Tu ne croyais guère à l'amour autrefois.
— J'avais vingt ans, j'en ai plus de quarante. A vingt ans, on pense qu'on est Dieu soi-même. Mais à quarante, on pense que Dieu, c'est l'amour. Et à soixante...
— On croit en Dieu tout simplement, comme on croit à la mort, quand on entre en agonie. Eh bien, Guinemont, quand je mourrai, je te laisserai mes fiches. Tu les liras et tu verras que ma vie n'aura pas été inutile.
— - Inutile à qui ?
— A l'homme qui naîtra un jour et qui aura les mêmes goûts que moi. Je lui aurai épargné bien du travail !
— Penses-tu que cela suffise à remplir une existence ?
— Combien de milliards de vies humaines se sont-elles consumées avant d'arriver jusqu'à nous ? A quoi ont-elles servi ? Réfléchis aussi au
nombre incalculable de tridacnes qui sont nées au fond de la mer et qui y sont mortes, sans modifier la forme de leurs valves ? J'ai cent ans, Guinemont, et tu en as quinze. Nous ne pouvons pas nous entendre. Serais-tu amoureux ?
— ■ Je voudrais l'être I
— Alors épouse ta femme de chambre, mon vieux, car nous toucherons bientôt à l'âge où l'on finit ainsi. La déesse à vingt ans, la cuisinière à soixante ! C'est le périple humain.
— Tu es amer.
— Que veux-tu, Hector ? Je sais tout !
— Même où est Mlle de Giscours ?
— Je le sais, dit Lamparnave. Mais je ne le crois pas. Elle a disparu. Clochenson aussi. Elle a dû partir avec Boisberthe, et Clochenson couvre leur retraite.
— ■ Pourquoi soupçonnes-tu cela ?
— Je t'ai dit que le petit Boisberthe vient me voir souvent. Cet enÇantelet écrit des comédies et me demande des conseils. Il n'a aucun talent, mais beaucoup d'imagination. Ce qu'il invente est aussi bête que ce qu'inventent nos contemporains. Il n'est pas sans avenir. Eh bien, il m'a fait des demi-confidences. Il aime Mlle de Giscours et elle l'aime certainement. Clochenson
facilite leurs rendez-vous. C'est le meilleur garçon du monde. Bonsoir, naïf Guinemont, je vais regagner ma pyramide de volumes, d'où quarante siècles vous contemplent, toi et les autres bébés de ton âge, vous tous qui croyez à la réalité de ce monde, vous qui ne savez pas que ce qui doit mourir n'a jamais existé !
Je viens de monter jusqu'au palier du second étage. Charlotte dort. J'entends le souffle égal de sa respiration.
Charlotte, ô mon enfant, est-il vrai que vous aimiez Boisberthe ? Me suis-je trompé, et ne tenez-vous tant à Clochenson que parce qu'il facilite et dissimule vos amours ? Qui le sait ? Mais, ô Charlotte, il est encore un homme qui vous aurait aimée de toutes ses forces, jusqu'à la mort, et celui-là, vous ne l'aimerez jamais !
Jane Drogheda, debout devant moi, le visage coloré par la course, et trop élégante dans sa robe à paniers noirs, relevés de nœuds cerise, m'interrogeait avec anxiété :
— Savez-vous où est Charlotte ?
— Je ne sais rien, Jane. Je ne suis pas détective.
— Elle a disparu sans me laisser le moindre billet. C'est par Clochenson que j'ai appris sa fuite à Orves et voici le télégramme que je reçois de lui.
tLa dépêche de Clochenson ne portait que ces mots : « Charlotte inconnue à l'hôtel. Qiïestelle devenue ? Attends votre réponse ici. »
— Qu'allez-vous répondre, Jane ?
— Je vous le demande.
— Peut-être serait-il bon, fis- je hypocritement, d'interroger Forgeris. C'est grâce à lui que Charlotte est partie.
Je n'étais pas fâché de m'amuscr à mon tour et de tenir les fils des marionnettes, même après Clochenson, même après Forgeris !
— Allons à l'hôtel de Maragde, continuai-je, mais auparavant, Jane, dites-moi une chose : pourquoi vous laissez-vous faire la cour par Moussac et par Léchevin ?
— Je ne sais pas. Sans doute pour m'amuser.
— Encore un mot : pourquoi Clochenson vous donne-t-il des conseils dans cette affaire ?
— Je n'en sais rien. Sans doute pour s'amuser.
Je réfléchis que je n'apprendrais rien de plus, et nous sortîmes. La fin de l'après-midi était pure et glacée. Les premiers froids produisent un singulier effet sur mes concitoyens. Ils ne traversent les rues qu'en courant et chacun, en toute hâte, regagne sa demeure, son poêle, sa bûche ou son brasero. Les rares personnes, qui osent s'arrêter, s'entretiennent avec épouvante de leur plus terrible, de leur plus implacable ennemi.
Nous gagnâmes rapidement la rue de la Vieille-Abbaye et sonnâmes à l'hôtel de Maragde. Le valet de chambre, qui nous reçut, ressemblait à la grenouille des jeux de tonneau. Il était fait pour absorber les nouvelles, mais certes point pour en dégorger. Il nous apprit que M. de Maragde était parti, que le baron de
Forgeris avait disparu, et il refusa catégoriquement de nous dire dans quelle direction ces deux honorables personnages avaient pris la fuite. Il est vrai que nous le savions. Cependant, j'obtins de la grenouille qu'elle allât quérir Trophime. Trophime était un des monuments familiers de l'hôtel de Maragde. Tour à tour cocher, valet de chambre, majordome, c'était une manière de maître Jacques. Il nous faisait jouer, Philéas et moi, quand nous n'étions que deux bambins.
Trophime se présenta, cinq minutes après, cérémonieux et bon enfant à la fois, avec ses lunettes d'instituteur et ses longs cheveux gris d'académicien de province.
— Trophime, lui dis-je, confessez-nous la vérité.
Il me regarda, il considéra Mlle Drogheda. Il hésitait.
— Vous me connaissez, insistai-je, et voici l'amie de Mlle de Giscours. Il faut que vous nous parliez franchement.
— Je ne peux pas le faire ici, répondit-il, à cause des domestiques. Si Mademoiselle et Monsieur Hector veulent bien monter dans ma chambre ?
Nous traversâmes la cour pour gagner l'étroit escalier, qui conduit à l'appartement de Trophime. Une sorte de minuscule réduit précédait sa chambre, occupée en partie par un grand fauteuil de cuir et une table de paille. Un cor, pendu au mur, surmontait un râtelier de pipes, culottées et velouteuses à l'œil. Le Temps, largement ouvert, cachait à demi un buvard.
Trophime suivit mon regard et avisa le cor.
— Oui, dit-il, j'aimais tant, autrefois, le soir, quand j'étais jeune, à faire un peu de musique. Nous étions plusieurs à en jouer, nous nous répondions de cour en cour. On pensait alors à des choses...
- — Lesquelles, Trophime ?
— Je ne sais pas dire, Monsieur, je ne suis pas beau parleur, mais j'ai été veneur, avant d'entrer au service du père de Monsieur. Et quand la nuit tombait, tout me revenait à l'esprit, les forêts, les cerfs, le bat-1'eau, l'hallali. J'ai dit tout cela un jour à Mlle Charlotte, alors elle m'a lu des vers. Je ne sais pas de qui c'était, Monsieur, mais c'était tapé ! Elle venait souvent m'en réciter, d'ailleurs. Elle prétendait que j'étais le seul dans cette maison qui comprît la poésie. Je crois qu'elle se moquait de moi,
mais c'est pourtant vrai, Monsieur, que les beaux vers, cela me donne envie de pleurer.
— Vous l'aimez, Mlle Giscours, Trophime ?
— Je crois, Monsieur, que si j'avais eu une fille, au lieu d'un chenapan de fils qui a épousé une rien du tout pour acheter une charge d'huissier, je ne l'aimerais pas davantage que Mademoiselle Charlotte. Elle a le plus noble cœur que je connaisse.
— C'est bien notre avis, Trophime, aussi vous allez nous parler bien franchement et nous dire où elle est.
— Elle s'est enfuie, Monsieur, et réfugiée à Orves. M. de Maragde et M. le baron sont par tis pour la rejoindre, et M. de Bréviaire doit s'y trouver avec eux.
— Comment M. de Bréviaire aussi ?
— Oui, j'ai porté au bureau de poste une dépèche de Monsieur pour lui raconter ce qui s'était passé et lui donner rendez-vous à l'hôtel de YEcu d'Argent.
— Par conséquent, ils y sont tous trois en ce moment P
L'idée que M. de Maragde, M. de Forgeris et M. de Bréviaire n'avaient trouvé en arrivant à
2 M l'incertaine
Orves que M. Clochenson me parut de la plus aimable bouffonnerie. Je dissimulai mon envie de rire.
— Dieu veuille qu'ils ne fassent pas de mal à Mlle Charlotte, dit Trophime. M. de Forgeris est un méchant homme, et c'est lui qui l'a dénoncée.
— Rassurez-vous, Trophime, Mlle Charlotte n'est pas à Orves.
— Où est-elle ?
— Xous l'ignorons. M. Clochenson a seulement avisé Mlle Drogheda de l'absence de son amie.
— - Eh bien ! déclare Trophime, je crois qu'il vaut mieux qu'il en soit ainsi.
Comme nous allions nous retirer, j'avisai le journal déplié sur la table.
— Vous lisez le Temps, Trophime ?
— Oui, Monsieur. C'est moi qui en fais la lecture, chaque jour, à M. de Maragde et à M. le baron.
— Pourquoi ne le lisent-ils pas eux-mêmes ?
— Monsieur de Maragde prétend que cela l'endort. Il faut lui faire la lecture à haute voix pour qu'il comprenne, et M. de Forgeris ne s'intéresse qu'aux bulletins financiers. Mais Mon
sieur Guinemont est-il au courant de ce qui se passe ? Que pense-t-il de la situation générale ? Ne croit-il pas que cela finira mal ?
— J'en suis bien sûr, mon bon Trophime, mais rien ne finit bien, et le monde lui-même n'aura pas une conclusion très agréable. N'avozvous pas entendu parler déjà d'un jugement dernier ?
— Que Dieu, ce jour-là, m'appelle auprès de lui et qu'il me dise : « Viens ici, Trophime, et donne-moi un bon conseil ! » Je n'ai été qu'un modeste maître d'hôtel toute ma vie, Monsieur Hector. Mais je vous jure bien qu'alors M. le baron grillera sur un bon feu d'enfer et que Mlle Charlotte aura son tronc au plus beau point du paradis !
Nous quittâmes Trophime et nous redescendîmes vers le cours des Trois-Chimères.
— Où est Charlotte ? répéta Jane Drogheda. On ne disparaît pas comme cela. Au fait, peutêtre est-elle chez Boisberthe ! Oui, plus j'y pense, plus cette idée me paraît raisonnable ! Allons chez Boisberthe.
— Mais s'il ne sait rien P
— Tant pis. Il saura tout ! D'ailleurs, si elle
n'est pas cachée chez lui, il est sûrement avisé de son asile.
— Jane, dites-moi la vérité. Charlotte aimet-elle Boisberthe P
— Est-ce que j'aime Léchevin ? Est-ce que j'aime Moussac ? Chacune de nous voue sa tendresse à un bel inconnu, à un oiseau bleu, au Prince Charmant des contes de fées ; un jour, on adore Boisberthe, Moussac, Léchevin, mais le lendemain, son confesseur ou l'écuyer de cirque, qui a un si beau cheval pommelé.
— Charlotte aimer a-t-elïe jamais son mari ?
— Tout dépend du mari, Hector ! C'est comme si vous me demandiez : « Aimerez-vous le déjeuner qu'on vous servira demain ? » Laissez-moi d'abord y goûter ! C'est tellement simple, tout cela ! La vie n'est pas plus compliquée qu'une partie de billes, mais elle est moins amusante.
— Qu'est-ce donc, Jane, qui vous amuserait vraiment ?
— Dieu le sait ! Mais il y a des moments où je crois que rien ne m'enivrerait autant que d'être un homme-orchestre. Je pourrais alors faire tant de bruit que je ne m'entendrais plus penser !
I l'incertaine 237
— Vous pensez quelquefois ?
— Chut ! mon beau Monsieur, ne parlons pas de ce qui fâche ! Oui, on se dit, je le sais : « Une jeune fille, est-ce que ça pense ? » Il n'y a que les jeunes filles qui pensent, car il y a encore un mystère devant elles. Les femmes s'imaginent être débarrassées de lui, et leurs maris, qui tiennent à cette illusion, leur mettent des œillères pour les conduire ; seulement, ils appellent ces œillères : robes, pendentifs ou colliers de perles. Nous, on ne nous bande pas encore les yeux. Nous sommes comme des poulains sauvages, mais enfermées dans un enclos de dix mè très de long. Et lorsqu'on ouvre enfin la libre porte des pâturages, on ne nous lâche qu'avec tout un harnachement. Adieu alors, les belles courses !
— Ma foi, dis-je avec humeur, j'ai l'impression que celle de Charlotte ne se termine guère à son avantage.
Nous arrivions devant la maison des Boisberthe.
Nous trouvâmes Louis dans l'escalier. Ayant entendu nos voix, il était sorti de sa chambre, à peine habillé, un foulard à ramages rouges, roulé à la hâte autour du cou. Notre arrivée à tous deux avait quelque chose de si inopiné qu'il s'écria aussitôt :
— ■ Et Charlotte ?
— N'est-elle pas avec vous ? dit Jane. — ■ Lui aviez-vous donné rendez-vous ici ?
— Non pas ! Mais nous pensions quand même que vous sauriez où elle se cache !
Et devant la stupeur croissante de Boisberthe, Jane ajouta :
— Charlotte a disparu !
Louis devint très pâle, il s'appuya contre le chambranle de la porte, puis il nous dit :
— Mais entrez donc !
Nous pénétrâmes dans sa chambre qui était vaste et fort en désordre. Il s'y trouvait un grand amas d'objets hétéroclites et poussiéreux.
l'incertaine 2 3g
C'était à la fois le laboratoire du docteur Faust et la pièce de débarras d'un fripier. Mais la maison étant ancienne et jolie, des divinités mythologiques, de couleur très claire, échangeaient des fleurs passées dans les nuages du plafond.
Louis débarrassa un sofa d'un manteau de fourrures et d'un lot de vieux journaux qui y étaient jetés pêle-mêle, et nous invita à y prendre place.
— Est-il bien exact, dit Jane, que vous ignoriez ce qu'est devenue Charlotte ?
— Je vous le jure.
Alors, sur la demande de Boisberthe, Jane lui fit un récit succinct des derniers événements. Louis semblait atterré.
— Il faut avertir la police, dit-il enfin.
— Vous perdez la tête, répondis-je, cela ne nous regarde pas ! C'est à Maragde à prendre un parti !
— Elle s'en est allée ainsi ! répéta le jeune homme. Sans un souvenir, sans un mot pour moi !
— Personne n'a rien reçu, dit Jane. Clochenson pas plus que nous.
— Mais moi, mais moi...
Il se leva, il marcha à grands pas dans la
2 ko l'incertaine
chambre encombrée, tantôt cognant une étagère chargée d'éprouvettes et de cornues, tantôt heurtant une bibliothèque tournante dont tous les livres tremblaient. Il tiraillait en marchant les pointes de son foulard à ramages, comme s'il eût voulu s'étrangler avec.
— Si elle m'aimait vraiment, disait-il, avec désespoir, aurait-elle fui de cette façon ? Ne serait-elle pas venue se mettre sous ma protection?
— Vous ne vivez pas seul, dit Jane, vous habitez chez votre père I D'ailleurs, ajouta-t-elle avec une soudaine colère, vous auriez été la dernière personne capable de la protéger, puisque c'est vous, Louis, qui l'avez perdue ! Ce sont vos absurdes lettres qui ont fait tout le mal, qui ont déchaîné l'indignation de M. de Maragde...
— Tant mieux, alors, répliqua Boisberthe. Si elle est compromise à ce point, Bréviaire ne voudra plus l'épouser et il faudra bien que M. de Maragde me l'accorde !
— Si nous la retrouvons I dit Jane.
— Si nous la retrouvons ? En doutez-vous ? Où pourrait-elle avoir passé ?
— Elle s'est peut-être enfermée dans un couvent.
— Allons donc ! Charlotte n'est pas une dévote.
— C'est possible. Mais elle était harcelée par vous, harcelée par Bréviaire, excédée de toujours lutter contre Forgeris. Que de fois ne m'at-elle pas dit combien elle serait heureuse de s'isoler, de trouver au fond d'un monastère la paix du cœur et l'indifférence ! Vous a-t-elle fait des avances, Louis ? Vous a-t-elle recherché ? C'était vous qui l'étourdissiez de votre amour, de vos lettres, de vos déclarations. Vous sollicitiez des rendez-vous, vous enflammiez son imagination, vous étiez partout, obsédant, attirant, tyrannique. Et comme résultat, vous avez gâché sa vie ! Elle aimait Simon avant de vous connaître, non pas d'un sentiment passionné, certes, mais d'un amour tranquille, paisible, fort de la certitude de l'avenir. Pourquoi la troubliez-vous ainsi ?
— Simon n'était pas fait pour elle.
— Eh ! l'êtes- vous ? cria Jane avec violence, vous êtes plus séduisant que lui, c'est évident, mais aussi égoïste et aussi prétentieux. Vous vous imaginez qu'elle serait heureuse avec vous? Quelle fatuité que celle des hommes !
— Pourquoi ne le serait-elle pas ?
a4a l'incertaine
— Ce n'était pas même vous, reprit Jane, plus violente encore, qui imaginiez cette poursuite ! Un homme vous y poussait, un homme vous conseillait sans cesse de relancer Charlotte, de vous faire aimer d'elle. C'était lui qui vous entretenait dans cet état d'esprit fallacieux et romanesque 1
— Qui donc ? dit Boisberthe.
— Mais vous le savez bien : Clochenson 1 Louis blêmit de colère.
— J'ai demandé certains conseils à Henri. C'est tout. Je l'ai fait, parce qu'il est plus avisé et plus expert que moi en ces matières. Je lui suis reconnaissant de son aide, mais personne ne m'a jamais entretenu, comme vous dites, dans l'illusion de cet amour, personne n'a rien fait pour le contrecarrer ou pour l'exciter !
— Vous croyez donc sincère et profonde votre passion pour Charlotte ?
— Pourquoi. Jane, supposez-vous que tous les sentiments soient artificiels? Je ne saurais vivre sans Charlotte. Sans elle, tout est mort à mes yeux. Elle est comme la baguette du magicien qui donne à tout une âme.
— Et moi aussi, dit Jane, j'aurais peine à vivre sans Charlotte. Qu'est-ce que cela veut
dire P Je ne l'aime pas d'amour, cependant. Ces souvenirs que nous avons en commun sont les meilleures choses de mon passé. Je garde ainsi, dans ma mémoire, de longues après-midi de soleil, qui y font comme des trous de lumière : une, entre autres, où, couchées dans la campagne, au pied d'une meule odorante, nous inventions toutes deux notre vie future. Nous rêvions alors d'habiter seules, au fond d'une île, dans les Cyclades ou en Polynésie. Nous aurions eu des robes de sultanes ; et partout, sur les arbres, sur les murs, à nos pieds, se seraient abattus des faisans d'or et d'argent. Et ce songe est si précis, si nettement délimité , qu'il demeure plus véritable que bien des journées que j'ai vécues ! Je revois, quand je veux, ce long mur rose et crénelé, deux ou trois bouquets de palmes, des faisans volant à tire-d'ailes et Charlotte, avec un turban à aigrette et une robe cou leur de scarabée 1 Non, sans Charlotte, je ne m'amuserais nulle part.
Et moi aussi, j'évoquais ma vie de Paris, ma maison, mes amis, le sempiternel Xavier du Tayboscq, Amédée Nantiat, le bavard, et je me disais : « Sans Charlotte, je m'ennuierais partout ! »
— Vous voyez bien, Louis, dit Jane, que d'aimer à ce point Charlotte n'est pas une preuve d'amour !
— Je ne renoncerai pas à elle, répartit Boisberthe, farouchement.
— Qui sait ?
— Croyez- vous donc que je sois sans cœur comme vous, qui jouez à mettre en présence Moussac et Léchevin, à les cogner l'un contre l'autre, à les manier comme des pantins ? D'ailleurs, Jane, vous n'agissez ainsi que pour complaire à Clochenson, qui vous approuve en tout et que cette comédie amuse.
Jane parut frappée par cette dernière phrase.
— Cela ne vous étonne pas de trouver l'influence de Clochenson au fond de tous nos actes ?
Mais Boisberthe refusa d'examiner ce problème.
— Il influence les vôtres, dit-il, pas les miens.
Nous nous retirâmes. Dans l'escalier, nous croisâmes mon ami Philippe qui rentrait, fort affairé.
— Tiens, me dit-il, te voilà I Que fais-tu au milieu de tous ces enfants ?
— ■ Tu le vois, j'oublie mon âge !
— Tu ferais mieux de songer à la sagesse. Imite-moi, Hector, tu vois si mon existence est pleine I Que Dieu m'accorde encore vingt ans de vie, et cette fois, je le tiens !
Je le quittai sur cette bonne parole.
La nuit venait doucement sur la ville.
Pas une lumière, pas un reflet, pas un frisson de jour qui n'eût déjà son éteignoir. Les maisons mettaient leur capuchon pour dormir, les arbres, qui étaient nus, imploraient l'ombre, afin qu'elle les enveloppât. Seul, un petit ruisseau, qui jasait au bord du trottoir, oublié on ne savait pourquoi, gardait tout son éclat et miroitait comme un bout de cristal. De temps en temps, la masse confuse des ténèbres perdait quelques pans, qui se détachaient d'elles et roulaient jusqu'à nous : c'étaient des dévotes en deuil qui s'en allaient à l'office.
— Quand partez-vous, Jane ?
— ■ Bientôt. Ma mère ouvre déjà ses malles. Elle ne sait encore si elle regagnera l'Angleterre ou l'Italie. Nous nous en irons quand le mariage de Charlotte sera décidé.
J'eus le cœur serré.
— Et moi aussi, dans peu de temps, je rentrerai à Paris ! Je n'ai plus rien à faire ici, où j'ai vécu un si beau roman. La vie finit pai nous donner ce que nous avons rêvé, mais elle nous le donne toujours trop tard !
Charlotte m'attendait et lisait sous la lampe un de ses chers poètes anglais, dans un de ces petits volumes, qui sentent la fumée et la reliure fraîche. Elle leva à mon entrée un visage tranquille, d'où toute inquiétude semblait évanouie.
— Vous êtes bien en retard, dit-elle.
Je commençai à lui faire le récit de mon après-midi, et comme je l'entretenais de Boisberthe, elle me coupa la parole.
— Si vous le voulez bien, nous ne parlerons plus de cela. Il sera grand temps d'y penser demain, après-demain, dans trois jours ! Dieu m'est témoin que je ne veux plus rien savoir de ces histoires. J'en suis bien loin ici, et tenez, j'ai là un Shelley qui m'a emporté dans un autre monde. Je n'aime pas beaucoup celui-ci, Hector, il faut que je vous en fasse la confidence. Ce que j'y préfère n'est pas suffisamment honoré.
Et aussitôt après, se contredisant elle-même :
— Boisberthe vous a déclaré que je suis amoureuse de lui, n'est-ce pas ? Il ne peut se
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retenir de faire cette confidence. J'ai dû me montrer imprudente avec lui. Les hommes sont d'une étrange vanité et ne comprennent pas grand'chose à notre faiblesse, où ils ne voient qu'une occasion de triomphe. Peut-être d'ailleurs épouserais-je Louis. Il faut bien se marier !
Elle jouait avec un coupe-papier d'ivoire.
Devant elle, s'ouvraient quelques roses dans un vase de Chine céladon, de petites roses pâles, dont les pétales odorants et à demi fripés ne semblaient tenir que par miracle.
— Charlotte, fis-je, comment Louis répéterait-il une telle chose si vous ne la lui aviez pas dite ? C'est affreux de se conduire ainsi !
— Pourquoi m'a-t-il harcelée jusqu'à ce qu'il obtienne cet aveu ? Je ne lui ai jamais d'ailleurs avoué que je l'aimais, mais seulement que je le préférais à Simon. Le reste, il l'a inventé.
— Cependant, vous avez assuré à Simon aussi que vous l'aimiez ?
— Il faut m'entendre, Hector, avant de me condamner. A seize ans, je suis venue ici après un grand deuil, et j'ai vécu, comme une recluse^ dans ce vieil hôtel austère de mon oncle Philéas. Je ne connaissais pas mon tuteur et je me sentais très mal à l'aise, auprès de lui, sous ces
l'incertaine 24g
plafonds trop hauts. Nous étions au mois d'août, pendant une année où l'été fut particulièrement brûlant. Le soir, je sortais, j'errais dans le jardin. J'écoutais le cri aigu de la courtillière dans la campagne, l'aboi d'un chien, la plainte des oiseaux de nuit. Pauvres et tristes bruits qui me donnaient un frisson et me faisaient sentir ma solitude ! Alors, j'aurais donné mon âme pour un baiser, pour une parole tendre, pour un geste câlin ! Et je m'allongeais sur un banc, et je regardais le ciel au-dessus de ma tête : c'était une mer, avec toutes ses îles. Je m'embarquais pour de longs voyages nocturnes, j'abordais à la Grande-Ourse, à Sirius, à Orion. Partout je trouvais quelqu'un qui m'aimait. Et sur chacune de ces grèves de diamant, c'était le même bonheur. Mais de cette mer, parfois, une étoile allait à la dérive, une île tombait, et avant même qu'elle ne disparût à l'horizon, j'avais le temps de jeter ce vœu : « Etre aimée, être aimée ! »
Le coupe-papier glissa à terre, je me baissai pour le ramasser. Une larme brillait dans l'œil de Charlotte.
— C'est alors que j'ai connu Simon. Il ne débarquait ni de Sirius, ni de la Lyre, mais mon oncle me dit qu'il avait toujours désiré notre
union, et que Simon m'aimerait beaucoup. Je m'abandonnai donc à cet amour, amour bien tranquille pourtant, bien faible, et qui ne m'a pas portée très loin.
— Il ne faut pas épouser Simon, dis- je. Charlotte me regarda tristement.
— Rentrez à Paris, Hector, ne restez pas près de nous. Pourquoi m'aime-t-on ainsi ? J'aurais été contente de vous épouser, Hector, mais il est trop tard, trop tard. Il faudra me juger avec indulgence, quand vous penserez à moi et ne pas m'oublier trop vite. J'ai passé des heures si agréables dans votre maison I Nulle part, je n'aurais été aussi tranquille et je n'aurais pu lire mon cher Shelley avec autant de sérénité. D'ailleurs, je ne serai jamais heureuse !
— On dit toujours cela à votre âge. Le bonheur est simple comme les lleurs des champs, comme les fruits des haies, comme la prière des humbles, et c'est pour cela qu'on ne le découvre que difficilement !
Philomène me monta une lettre.
Le courrier, Monsieur !
Je reconnus l'écriture de Clochenson.
a II n'y a qu'un homme au monde qui doive savoir où est Charlotte, cher Monsieur Guine-
h INCERTAINE 201
mont, et c'est vous. J'irai vous voir dès mon retour. Je vais, en effet, rentrer chez moi. Mon cloître me manque et j'ai peur que pendant mon absence, Lespérance n'envoie, sans me le dire, une vraie lettre à l'horlogère ou que M. Colladon, mon voisin, n'ait de nouvelles relations sensationnelles sur la fin du monde. Je ne connaissais pas Orves, c'est une ville charmante, qui est le berceau de plusieurs grands hommes. Jamais je n'aurais supposé qu'il y eût eu en France tant de grands hommes peu connus I Orves a donné naissance à l'amiral Le Gendre de Lavillette, qui s'est couvert de gloire chez les cannibales et à M. Chicoyneau, savant ornithologue, qui a découvert que certains fissirostres appartenaient à l'ordre des picariés. Croyez-vous que jusque-là on prenait les engoulevents pour des passereaux ? M. Camoin-Lamue y a vu le jour aussi. C'est un ingénieur, qui a détruit d'admirables remparts pour faire passer un canal qui est aujourd'hui ensablé.
« Mais on rencontre aussi quelques vivants à Orves ; j'habite le même hôtel que MM. de Maragde, de Forgeris et de Bréviaire. Nous causons beaucoup et de mille choses ! Nous prenons nos repas ensemble. Les vins sont bons. Mais on
abuse du veau. J'ai horreur de cette bête ! Il me semble, quand on m'en sert, que je suis complice d'un avortement. Nos conversations sont très variées. M. de Forgeris fait des épigrammes, Jf. de Bréviaire, ses comptes, et M. de Maragde devient optimiste, depuis qu'il s'est aperçu qu'on peut faire un voyage de deux heures, sans avoir vingt accidents mortels. Cette expédition a fait le plus grand bien à tous. Il est question d'enfermer Mlle de Giscours dans un couvent jusqu'à sa majorité. J'encourage beaucoup ce projet. Ce sera si charmant de l'enlever ! Avez- vous jamais grimpé à une échelle de soie, Monsieur Guinemont ? Ce sera une initiation curieuse. Tout le monde vous aime beaucoup ici. Je crois que ces Messieurs s'en iront peu après moi. Si vous connaissez la 'retraite de Charlotte, avisez-la de tout ceci. A bientôt ! »
Charlotte ne cachait pas sa joie. Elle était transformée depuis que Clochenson avait écrit !
— Comme il est intelligent ! dit-elle ; il n'y a que lui qui ait découvert ma retraite !
— Est-ce que vous n'aimeriez pas, lui dis-je, en riant, épouser Clochenson ?
Elle rougit.
— Vous plaisantez, Hector. Quelle folie !
Henri ne songe guère à se marier, je vous assure, et moi-même, je ne ferai pas volontiers une pareille sottise. Il est beaucoup trop mon ami pour que je compromette nos rapports dans une aventure à ce point dangereuse I
Nous descendîmes pour dîner. Charlotte parla avec abondance. Elle était gaie et confiante. Elle me raconta vingt anecdotes comiques sur son oncle Philéas, sur Forgeris, sur Trophime, sur la vie qu'on menait à l'hôtel de Maragde.
— Mais demain, dit-elle, avec un frisson, demain, qu'arrivera-t-il ?
— ■ Soyez sans crainte, répondis-je, nous arrangerons tout cela.
Et nous passâmes la soirée la plus charmante du monde. Je lui narrai des souvenirs, — tous mes souvenirs de jeunesse, de cette jeunesse où j'avais fréquenté quotidiennement Lamparnave et Gomer, Philippe de Boisberthe et Ma ragde lui-même. Elle s'amusait, et parfois, bat tait des mains. Cette conversation nous conduisit jusqu'à minuit.
— Votre jeunesse a été délicieuse aussi, fitelle.
Et je me retins pour ne pas lui dire :
— Oui, mais pas tant que mon âge mûr !
Et cependant, si j'avais dit cela, je crois que j'aurais menti. Je suis assis dans nia chambre, et jamais je ne me suis senti aussi triste que ce soir. Voici le lit où j'ai vu le jour, et dont quatre colonnes torses supportent le baldaquin démodé. Voici le prie-Dieu de velours bleu sur lequel ma mère a tant prié. Il est bien usé, bien râpé, et si j'ouvrais un tiroir de la commode ventrue, j'y trouverais un livre de messe, tout gonflé de cee pieuses images commémoratives, encadrées de noir, et qui portent le nom d'un disparu. Rien n'a changé ici, sauf moi. Je pense à la mort, aujourd'hui. Peut-être voudrais-je déjà appartenir à l'autre inonde, peut-être me suffirait-il de ne jamais être né. Mais la solitude qui m'oppresse est telle que j'en souffre comme d'une agonie. Je n'éprouverai plus, je le sais, le néant divin de l'amour. Je suis condamné à moimême, et ce moi-même deviendra, chaque jour, plus grognon, plus agressif, plus ennuyeux à conduire... J'ai passé ma vie dans l'attente, et maintenant je n'ignore plus que ce que j'attendais n'arrivera pas !
J'ai connu comme cela un innocent qui se promenait toujours sur le quai d'un port de mer, marchant de long en large. Et quand on
lui demandait ce qu'il faisait ainsi, inactif et vagabond, il ne manquait point de vous répondre : « Mon bon Monsieur, j'attends le bateau. » Il ne comptait évidemment pas s'embarquer, mais il supposait qu'un jour viendrait, où il verrait rentrer le navire chargé de sa raison. Mon espérance dorénavant n'aura pas beaucoup plus de motifs que la sienne !
Après tout, j'aimerais assez mourir dans ce lit où je suis né, au milieu de mes objets familiers, dans cette maison où Charlotte aura dormi ! La mort n'est pas effrayante, quand elle est la conclusion logique d'une vie. Le fâcheux, c'est de la rater, de disparaître mal à propos, de façon incohérente, indigne, dans des conditions que l'on n'eût pas choisies, d'avoir la mort, en un mot, d'un parvenu ou d'un déclassé.
Est-ii possible alors, Charlotte, que nous ne nous retrouvions pas ? Oui, les chemins de l'infini sont vastes et terribles, des milliards de pèlerins les parcourent, qui se cherchent sans se rencontrer. Serons-nous pareils à eux, ou la Providence nous accordera-t-elle un petit coin d'absolu où nous nous re verrons avec joie et qui nous dédommagera d'avoir tant attendu en vain ?
Le lendemain matin, je me mis en route très tôt. Je voulais surprendre Clochenson avant qu'il ne sortît. Le vieux cloître était glacé, et la bise, qui y soufflait, contraignait ses divers habitants à se tenir cachés au fond de leurs boutiques.
Je joignis Clochenson dans sa chambre. Sa valise encore ouverte, il en sortait son nécessaire de toilette. Il me jeta un regard aigu.
— Eh bien, Monsieur Guinemont, j'ai deviné juste. Charlotte est chez vous ?
Je répondis que oui. Il soupira largement.
— Ouf ! tant mieux ! C'est un souci de moins. Pourquoi diable est-elle chez vous, puisque j'ai couru la chercher à Orves ? Est-ce que Forgeris s'est moqué de moi ?
— Non, c'est moi qui ai empêché Charlotte de partir et de vous prévenir qu'elle restait. 11 valait mieux que vous fussiez à Orves.
— Oh ! je ne regrette pas mon voyage, dit Clochenson. Je me suis assez amusé ! Quand j'ai reçu la visite de Forgeris, j'ai bien flairé un piège, mais il était si péremptoire et l'intérêt de Charlotte, si évident, que je suis parti quand même ! Je suis arrivé à VEcu d'Argent, un fort bon hôtel d'ailleurs, assez comique, avec une
clientèle de choix : ecclésiastiques, officiers, commis-voyageurs, acteurs en tournée. Comme servantes, les filles du patron, de belles créatures, grandes, souples, avec des cheveux considérables, toutes deux vêtues en rouge. L'aînée avait l'air de la Salomé, de Luini. Elle semblait toujours faire une entrée dansante et vous porter le chef du Précurseur, quand elle vous présentait une tête de veau. Je me rendis compte que Mlle de Giscours n'avait point paru, ni sous son nom réel, ni sous un autre. A tout hasard, j'envoyai une dépêche à Jane, qui m'annonça sa disparition. Je réfléchis qu'elle arriverait peutêtre le jour suivant, et j'attendis. Mais le lendemain, à ma grande stupéfaction, que vis-je descendre d'une voiture, au lieu de Mlle de Giscours ? Son oncle, tout empaqueté dans des couvertures et l'inévitable Forgeris. La figure du nain rayonnait véritablement de haine satisfaite. (( Eh bien, cria-t-il, elle est ici, elle est avec vous ? » — « Qui ?» — « Qui, qui ? Mais Charlotte ! » A ces mots, je compris tout, et je me mis sur mes gardes.
J'interrompis Henri Clochenson.
— La ruse me paraît grossière. Il était facile
de prouver à M. de Maragde que vous n'étiez parti que sur le conseil de Forgeris.
— Non pas ! Si M. de Maragde m'avait véritablement trouvé avec sa pupille, comme cela serait arrivé sans votre intervention, nos dénégations n'auraient servi de rien. Le pauvre diable n'aurait plus cru que Forgeris.
— Mais pourquoi vous a-t-il choisi pour cette besogne, et non pas Boisberthe ?
— Boisberthe était l'auteur des lettres volées, Pour dévoiler la bassesse de Charlotte, telle que se la représente sincèrement, d'ailleurs, M. de Forgeris, il fallait qu'elle fût compromise par une autre personne. Mais laissez-moi continuer mon récit. M. de Maragde était aussi stupéfait que son conseiller, qui, au surplus, continuait à le tenir entièrement à sa merci. Je résolus donc de jouer les étourdis. « Mlle de Giscours, déclarais-je, n'est pas ici. Je l'y attends, comme vous, puisque M. de Forgeris m'a conseillé de venir la rejoindre. » — « Je ne vous ai jamais dit ça ! » balbutia M. de Forgeris, fort décontenancé. « — En ce cas, dis-je, je vous demande pardon, j'aurai mal compris vos paroles. » Pendant toute cette conversation, M. de Maragde semblait complètement ahuri et faisait fermer
l'incertaine 25g
toutes les portes et tous les soupiraux de l'hôtel. Depuis qu'il était parti, il ne songeait plus qu'à sa santé. Après tout, comme nous étions fort intimes tous les trois, nous prîmes nos repas ensemble, conclusion que certainement Forgeris n'avait pas envisagée. Le lendemain à midi, ce fut un nouvel incident. Simon de Bréviaire se précipita comme un fou dans la salle à manger de l'hôtel, en criant : « Où est Charlotte ? » Et comme il m'aperçut, il s'élança sur moi en brandissant un appareil photographique et m'apostropha en ces termes : « Vous êtes un misérable, vous l'avez enlevée ! » Je me contentai de rire. — (( Je vous demande pardon, M. de Forgeris avait en effet imaginé cette petite combinaison, mais elle a raté, parce que Mlle de Giscours ne s'est pas trouvée au rendez-vous fixé par lui. La vérité, Monsieur, c'est que nous sommes joués tous les trois, — mais par M. de Forgeris et non par Mlle de Giscours. » Bréviaire là-dessus s'est tourné vers M. de Forgeris et l'a sommé de s'expliquer. — Vous m'avez écrit, Monsieur, que vous aviez des preuves de la perfidie de ma fiancée, des lettres compromettantes. » M. de Forgeris, très embarrassé, nous suppliait de remettre à plus tard la suite des débats, cette scène se
2ÔO l'incertaine
passant en effet dans la salle à manger de l'hôtel. Mais M. de Bréviaire s'obstinait. Il avait reçu un télégramme qui lui apprenait que Mlle de Giscours s'était enfuie avec moi, et il me trouvait sans elle ! Il voulait des explications. Je crois que M. de Maragde les désirait autant que lui. Je leur objectai que Charlotte viendrait peut-être d'un moment à l'autre et je leur proposai de l'attendre. Ils s'en tinrent à mon conseil. La soirée que nous passâmes fut comique. Je laissai mes compagnons d'infortune dîner ensemble et pour me moquer d'eux, j'invitai la belle danseuse de Luini et sa sœur. Nous bûmes du Champagne, et elles me contèrent des histoires, fort divertissantes, sur les habitants d'Orves et sur les habitués de l'hôtel. Je m'amusai beaucoup, mais il fallait voir la tête des trois anabaptistes, dont quelques tables à peine me séparaient ! Le lendemain, j'emmenai M. de Bréviaire visiter les églises et un petit musée où un disciple inconnu de David a représenté tous les événements historiques de F antiquité avec les mêmes personnages en saindoux. Je lui persuadai aisément que je n'étais pas le ravisseur de Charlotte. Maragde et Forge ris se disputaient tout le temps. Enfin Charlotte ne paraissant pas,
nous sommes rentrés tous les quatre ensemble. Je vous conseille maintenant d'aller voir Philéas et de lui confesser la vérité.
Je suivis le conseil de Clochenson et me rendis rue de la Vieille- Abbaye. Ce fut Trophime qui m'introduisit.
— Eh bien, monsieur, me demanda-t-il, quelles nouvelles nous apportez-vous ?
— Mlle de Giscours est retrouvée.
— Dans le salon où j'avais vu Charlotte pour la première fois, je trouvai M. de Maragde, un foulard autour de la tête, geignant au fond d'un fauteuil. Forgeris lui parlait avec véhémence ; il semblait avoir reconquis sur lui tout son empire.
Philéas me dit d'un voix lamentable :
— Tu sais le grand malheur qui me frappe ? J'ai dû faire un voyage à Orves !
— Je viens justement te parler de ta nièce. Mais j'entends être seul avec toi.
— Messieurs, je ne veux pas vous gêner plus longtemps, s'exclama le nain, en me jetant un regard venimeux.
Et il se coula prestement hors de la pièce. J'expliquai alors à M. de Maragde que, pour échapper aux embûches de Forgeris, Charlotte s'était réfugiée chez moi.
— Charlotte est chez toi ! Qu'est-ce que c'est encore que cette diabolique invention ? Tu es complètement absurde I Qu'est-ce que ma pupille peut bien faire chez toi ?
Je repris l'histoire dans tous ses détails, et j'expliquai que Mlle de Giscours n'était point si noire qu'on l'avait faite.
— Mais j'ai lu des lettres épouvantables I
— Pardon, tu as lu quelques lettres qu'elle a reçues. Non point celles qu'elle a écrites î Cela fait une grande différence. Elle n'est guère coupable que d'avoir gardé les missives d'un amoureux. Ce n'est pas très grave.
— Alors, Charlotte va revenir ici ?
— Oui, sous certaines conditions !
Maragde se leva et se mit à tourner dans la
pièce, en remuant les bras.
— Des conditions, maintenant ! Ma nièce se conduit comme une folle, fuit ma maison, m'oblige à aller à Orves, au péril de ma vie, et il lui faut des conditions pour rentrer ! Ecoute, Hector, ne me parle plus de tout cela. Je crois que j'ai pris mal à Orves, je vais me coucher. Garde Charlotte tant que tu voudras, ou renvoie-la moi, avec ou sans conditions, tout m'est égal ! Je suis brisé. Tu viens de me prouver que
l'incertaine 2Ô3
Charlotte est un ange, et Laurent une canaille. Je croyais justement le contraire. Comment veux-tu que je m'y reconnaisse ? J'avais en toi une confiance absolue et tu escamotes ma pupille I Forge ris était mon meilleur ami, et il m'entraîne à Orves pour y chercher quelqu'un qui n'y est pas ! On m'assure que Clochenson a enlevé Charlotte, et je le trouve en train de boire du Champagne avec des servantes d'auberge. Laurent me dit que Charlotte trompe Simon, et tu m'apprends qu'elle ne l'aime même pas ! Et Bréviaire, qui sait tout ce qu'on reproche à sa fiancée, veut l'épouser demain ! Est-ce que vous n'êtes pas tous un peu fous ? Je vais sonner Trophime qui bassinera mon lit et me fera du tilleul. J'ai besoin de transpirer. On me tuera avec cette histoire ! Si on me reprend jamais à élever une pupille ! Bonsoir, Hector I
Dans la rue Antoine-Heroët, je rencontrai Jane qui sortait de chez moi.
— Vous êtes un sournois, me dit-elle. Pourquoi m'avez- vous caché la retraite de Charlotte?
Je lui répondis en riant :
— Les secrets ne sont pas pour les petites filles !
Ce matin, comme il faisait moins froid, Charlotte ouvrit de bonne heure sa fenêtre. Elle regarda le ciel qui ressemblait à un mur placé entre elle et l'infini, un mur d'azur compact, épais, tout suintant de lumière, comme de son miel, un rayon. A quoi pensait-elle dans cette minute émouvante, dans cette minute unique de sa vie ? Je ne l'ai jamais bien su, ni elle, sans doute.
Elle voyait la fin de sa jeunesse, la fin de son indépendance. Elle avait gardé jusque-là une clef dans sa main, une clef d'or. Il fallait maintenant la jeter ; la clef n'ouvrirait plus les jardins odorants, le Généraliffe secret, où elle avait tant joué, mon Dieu, oui, tant joué avec les elfes, avec Jane, avec Clochenson !
Elle demeura longtemps à la fenêtre ; elle examinait la rue Antoine-Heroët. Un vitrier passa, dont le dos chargé de glaces semblait donner le branle au soleil, puis ce fut un marchand de lavande, qui portait de gros bouquets
aromatiques pendus à ses épaules ; une odeur de colline et de campagne s'éleva le long des murs. Un cheval blanc tourna ensuite le coin de la rue. Charlotte eut juste le temps de voir sa croupe, et elle songea à la légende qui fait s'agenouiller, devant les vierges, les licornes les plus indomptables I
— C'était peut-être une licorne, en effet, songea-t-elle, et elle s'en va !
Aussitôt après, Philomène introduisait M. Simon de Bréviaire.
Charlotte le reçut dans le petit salon du second étage. Il était grave, solennel, il était déjà en redingote !
— Charlotte, dit-il, je viens vous apporter mon pardon I Mais quelle peur vous m'avez faite ! Pourquoi m'avez-vous laissé sans nouvelles? Pourquoi m'avez-vous permis de croire que Clochenson vous avait enlevée ? Pourquoi enfin vous êtes-vous enfuie ?
— On m'a dit que mon oncle voulait me chasser.
— Si vous aviez été innocente, Charlotte, vous n'auriez pas eu peur. Vous auriez préféré vous disculper.
— C'est possible, mais je sais qu'innocente
ou coupable, c'est tout un quand on vous condamne.
— Je n'ai pas à discuter cela. Vous avez de graves torts envers moi. J'avais confiance en vous, et cependant, vous n'avez pas craint d'être coquette avec Clochenson, d'avoir une correspondance avec Boisberthe et de vous cacher chez M. Guinemont, sans môme m'en aviser. Je suis fâché d'être obligé de vous le dire, Charlotte, mais je ne vous comprends pas.
— S'il en est ainsi, Simon, rendez-moi ma parole.
— Non, je vous aime, je vous épouserai. J'ai refusé de lire les lettres de Boisberthe. Je passe l'éponge sur le passé, je suis magnanime. Vous êtes une enfant. Un homme sérieux ne doit pas déranger sa vie à cause de caprices puérils. Seulement, quand nous serons mariés, il faudra marcher droit, je vous en avertis. Je ne tolèrerai pas la moindre incartade. J'admets d'ailleurs qu'une jeune fille puisse avoir une certaine liberté d'allures, mais une femme doit songer avant tout à l'honneur du nom qu'elle porte.
Charlotte écoutait avec stupeur. Ainsi Simon lui pardonnait, sans même savoir si elle était coupable ou non, sans avoir le désir de con-
naître la gravité ou l'insignifiance de ses torts envers lui, sans se demander si elle n'avait pas, en réalité, un sentiment quelconque pour un autre ? Il l'épousait, il ne se demandait même pas si elle n'avait pas changé d'avis ! Et il la menaçait par-dessus le marché ! Et il lui montrait déjà quelle vie affreuse et contrainte il lui donnerait une fois qu'il serait son maître 1
— Quelle date fixons-nous pour la cérémonie ? Je ne partirai pas d'ici sans le savoir.
Alors la malheureuse enfant sentit que c'était le dernier acte, que jamais elle n'échapperait au piège où elle était prise et qui se refermait lente ment sur elle. Une immense détresse l'envahit, et elle s'abandonna à la fatalité.
Celui-ci ou celui-là ? Qu'importait après tout, puisqu'il fallait en finir, puisque la clef du Généraliffe devait être jetée au puits profond I
Elle dit, d'une voix blanche :
— Quand vous voudrez, Simon.
— Nous sommes le i5 décembre, voulez- vous que d'ores et déjà, nous retenions la date du i5 janvier ?
— Le i5 janvier. Oui, c'est très bien.
— En préférez-vous une autre ?
— Non, non, cela m'est égal.
— Alors c'est décidé ?
— C'est décidé.
Il se leva gravement, il l'embrassa sur le front. Elle se laissait faire. Des larmes lui vinrent aux yeux. Simon ne les vit pas.
Il s'en alla.
Charlotte, seule, continua de pleurer. Elle demeura longtemps, immobile, prostrée sur une chaise, la tête dans ses mains. Un grand désespoir l'accablait. Il lui semblait qu'elle s'enfonçait dans un interminable tunnel, où elle roulerait toujours, dans la tristesse et dans le noir.
Quand elle descendit pour déjeuner et qu'elle s'assit en face de moi, je remarquai qu'elle avait les paupières rouges. Je lui en demandai la raison. Elle me répondit qu'elle venait de voir Simon.
— Eh bien ?
— Je l'épouse dans un mois.
Ma stupeur fut telle que je laissai choir ma fourchette.
— Charlotte 1 Mais vous ne l'aimez pas !
— Je ne sais plus, dit-elle. Et puis, je n'ai pas le choix.
— Pourquoi dites-vous cela ?
l'incertajne 269
— Assez, assez, Hector, ne me tourmentez pas.
Elle éclata de nouveau en sanglots, et, jetant sa serviette, quitta la table.
— C'est la dernière fois, me dis-je, mélancoliquement, que je m'occupe d'une jeune fille î
À deux heures, on sonna. Cette fois-ci, ce fut Louis de Boisberthe qui parut. Il manifesta, dès l'antichambre, une extrême agitation, criant à tue-tête, étourdissant Philomène. Mlle de Giscours consentit à le recevoir, et dans le salon où elle avait déjà reçu Bréviaire.
— Charlotte ! s'écria-t-il, en se précipitant vers elle, enfin je vous retrouve ! Quand je pense que vous vous cachiez ici, tout simplement I A deux pas de moi. C'est absurde I C'est inconcevable I Pourquoi vous êtes-vous méfiée ainsi de votre ami ? Mais je vous tiens maintenant. Ah ! Charlotte ! Pendant quelques jours, j'ai cru que je devenais fou de tristesse et de colère ! Comment avez-vous pu abandonner de gaieté de cœur un homme qui vous aime et que vous aimez ? Car vous m'aimez, Charlotte, je le sais. Vous luttez contre cet amour, par un faux point d'honneur, par esprit de fidélité à Simon !
Il s'avançait vers elle pour l'embrasser, elle recula, cachant son visage dans ses deux mains.
— Taisez-vous, Louis !
— Je vous aime. J'ai encore le goût de votre bouche sur mes lèvres, et, dans le cœur, l'émotion de vous serrer contre lui I Je vous aime, Charlotte, il faut que vous soyiez à moi. Je ne vous quitte plus. Mon père ira demander votre main à votre oncle, je vous épouserai demain, après-demain, lundi matin !
Alors elle songea à Simon, à la vie qu'il venait de lui promettre, aux longs et maussades jours, qui couleraient pour elle, n'amenant ni plaisir, ni peine, mais l'ennui, l'implacable ennui !
— Oui, oui, Louis, délivrez-moi, épousezmoi, emmenez-moi bien loin, bien loin de cette ville et de tous ceux qui l'habitent ! Je les déteste tous, tous, sans exception. On m'a trahie, on m'a trompée ! Je vous épouse, Louis, et allonsnous en vite pour ne plus revenir !
— Il le faudra cependant, Charlotte, nous habiterons chez mon père, en rentrant de notre voyage de noces !
Elle passa sa main sur son front. Déjà, elle
recevait du monde réel un courant froid qui la dégrisait.
— Ah ! oui, le voyage de noces ! Puis la tournée de famille, n'est-ce pas ? Allons, va pour vivre ici ! Eh bien, nous nous marierons, Louis, c'est entendu. Maintenant, laissez-moi.
Il lui prenait les mains et les baisait, en murmurant des phrases de tendresse confuse, des paroles précipitées et vides de sens, comme le murmure des roseaux.
— Laissez-moi I laissez-moi I répétait-elle.
Il déclara que, s'il consentait à s'en aller, c'était afin d'apprendre plus tôt cette bonne nouvelle à son père et de l'envoyer tout de suite chez M. de Maragde.
' — C'est vrai, murmura Charlotte, il faudra faire une demande en bonne et due forme. Et puis, nous irons chez le notaire, et on nous donnera lecture du contrat : « En cas de mort de l'un des conjoints... Si le mari est condamné aux galères... Si vous êtes coupable de meurtre, d'abus de confiance, de grivèlerie... » C'est une belle chose qu'un contrat ; on y voit tout de suite ce qu'on peut attendre de la vie !
— A tantôt ! s'écria Boisberthe, qui se précipita tout joyeux et en bondissant hors du salon.
Et l'après-midi commença de s'écouler doucement vers la nuit. Charlotte se remit à la fenêtre. Le soleil venait de retirer ses ambassadeurs. Un gros nuage montait au-dessus des maisons, balafré de hachures par les T des cheminées. Il avait l'air d'une outre apportée d'Orient, ayant encore les couleurs des épices sur ses flancs rebondis. Charlotte ne pleurait plus, mais elle ne souriait pas. Elle avait déjà oublié Simon, Louis de Boisberthe. Comme au temps de son arrivée chez son oncle, une caravelle imaginaire la ravissait et, cinglant dans l'infini, jetait l'ancre sur le rivage de Cassiopée, de Sirius. Un prince en habits de diamants s'approchait de Charlotte...
On sonna une troisième fois. C'était Henri Clochenson. Il demanda Mlle de Giscours, d'une voix posée et douce. Elle se présenta à lui, pâle, frémissante, l'œil étincelant de colère :
— Bonjour, Charlotte, fît-il. Est-ce assez drôle de vous retrouver ici ? Vous m'avez fait joliment courir I
— Je pense que vous ne regrettez pas votre voyage, dit-elle, avec une ironie méchante.
— Mais non, je me suis bien amusé.
— Oui, vous avez bu du Champagne avec des
filles d'auberge, qui ressemblaient à des portraits italiens.
Il l'enveloppa d'un long regard.
— Je vois que Guinemont ne vous a épargné aucun détail de mon récit.
Charlotte quitta son fauteuil et vint se camper devant Clochenson.
— Et moi, savez-vous ce que j'ai fait aujourd'hui, Henri ? Je viens d'accorder ma main à deux hommes.
— Deux, c'est beaucoup dans la même journée ! Mais elle n'est pas finie.
— Vous plaisantez encore ! Vous plaisanterez donc toujours ! Dieu, que c'est bête, un homme d'esprit I II y a des moments où je préfère les imbéciles.
— Je m'en doute. Vous voulez déjà en épouser deux.
— Taisez-vous ! Ah ! vous ne comprendrez donc Jamais rien I Vous n'avez ni cœur, ni intelligence, mais à leur place, une mécanique qui grince, une boîte à faire les mots. Allez-vous en, Henri. Je ne veux plus jamais vous voir!
Elle se jeta sur un canapé, enfonça sa tête dans les coussins et, pour la troisième fois de la journée, elle se mit à sangloter.
Alors, Henri Clochenson s'agenouilla devant elle et la saisissant par les épaules, il murmura :
— Vous savez, Charlotte, que je vous aime I Il ne fallait pas douter de moi. Vous pensiez bien que je viendrai quand je serai sûr de votre cœur. Le moment n'était pas encore venu. Vous avez promis votre main à Simon et à Louis. Cela ne fait rien, Charlotte, puisque c'est quand même moi que vous épouserez !
Et Charlotte, jetant les bras autour du cou d'Henri, murmura :
— Vous avez raison, Henri, car c'est vous seul que j'aime. Pourquoi m'avez-vous laissé errer ainsi ? Vous auriez pu terminer plus tôt mon incertitude. Pourquoi ne me pai liez-vous jamais ?
— Vous ne m'aimiez pas encore, Charlotte, j'attendais que vous m'aimiez.
— Vous vous trompez, Henri, il y a longtemps que je vous aime !
— Mais non, dit-il, que vous me préfériez 1
Et prenant Charlotte dans ses bras, ce fut par un long baiser qu'Henri Clochenson interrompit ses protestations.
Clochenson m'a délégué chez Philéas de Maragde pour lui demander la main de Charlotte. C'était la première fois que je faisais une semblable démarche. Je me suis longtemps interrogé sur la couleur des gants que je devais mettre. J'ai choisi enfin une paire blanche, brodée de baguettes noires. En me voyant passer, les gens de la ville auraient pu se dire que je m'occupais de marier quelqu'un I
Trophime m'introduisit dans le salon, où Maragde et Forgeris, assis l'un en face de l'autre, dans des fauteuils très rapprochés, péroraient à qui mieux mieux.
Ils se turent à mon approche, brusquement, comme font les grenouilles, le soir, quand on passe trop près du bassin ©ù elles coassent.
Maragde était fort congestionné, et le nain brandissait sa badine, avec une véhémence furieuse.
— Eh bien I s'écria Philéas, tu tombes à point ! Elle en fait du joli, ta protégée I Est-ce qu'elle habite toujours chez toi ?
— Mais oui, répondis-je, elle n'y a pas d'ennemis ! C'est d'ailleurs à son sujet que je viens te voir.
Je dis alors à M. de Maragde que je lui demandais la main de sa nièce pour mon ami. M. Henri Glochenson. Le nain poussa un ricanement féroce et fit siffler sa badine. Philéas. éperdu., s'élança hors de son fauteuil et se précipita vers moi en gesticulant :
— Se moque-t-elle de toi ou de moi ? s'écriat-il. Quel rôle joues-tu dans cette aventure ? Estu un imbécile ou un pantin ? Parle ! Parle I
C'était à mon tour d'être abasourdi. Ma demande contrariait évidemment les projets de Philéas, mais je ne voyais pas la cause d'un tel déchaînement.
— Il faut l'enfermer dans un couvent, déclara Forgeris.
- — Sais-tu, me dit Maragde, que Simon est venu hier me dire qu'il s'était expliqué avec Charlotte, qu'il ne lui en voulait plus, et que leur mariage était fixé au i5 janvier ?
— Oui. Simon n'a rien voulu entendre des protestations de Charlotte et il a choisi la date tout seul. Depuis, elle a changé d'avis.
— Attends, ce n'est pas fini. Sais-tu mainte-
nant qui est venu me voir à trois heures P Le sais-tu ?
— Je m'en doute.
— Boisberthe, continua Maragde, sans m'écouter, ce vieux fou ridicule qui a la prétention d'être un sage. Et Boisberthe m'a déclaré que son fils et Charlotte s'aimaient et qu'il fallait les marier.
— Et qu'as-tu répondu ?
— J'ai dit à cet imbécile que Charlotte devait épouser Bréviaire, le i5 janvier, et qu'il y avait certainement erreur. Et il est parti, fort penaud.
— Il faut la mettre au couvent, répéta Forgeris.
— Eh bien, non, m'écriai-je, en me tournant vers le nain. Je ne vous laisserai plus continuer, Monsieur de Forgeris. C'est vous qui êtes responsable de tout ce qui est arrivé, vous qui avez noirci sans cesse Mlle de Giscours, aux yeux de ce bon Philéas, vous qui avez poussé au tragique une situation, qui n'était pas même grave. Oui, Charlotte a flirté, c'est vrai ! Mais elle n'a jamais aimé Simon, qui l'ennuyait à périr et qu'elle n'a accepté comme fiancé, que lorsqu'elle était encore une enfant. Et depuis le jour où elle a connu Clochenson, elle l'aime.
— Elle se moque de vous et vous croyez ce qu'elle vous dit ! s'écria Forgeris.
Maragde s'épongeait le front. l\ allait et venait, en soufflant.
— Ne vous laissez pas faire, Philéas, répétait le nain, vous êtes perdu si vous cédez ! Forcez-la à épouser Simon.
— Vous la haïssez donc bien, répondis- je, pour vouloir à ce point qu'elle soit malheureuse !
Philéas, soupçonneux, se tourna soudain vers le baron.
— Laurent, vous m'avez toujours affirmé que vous convertissiez Hector à notre cause, et qu'il connaissait les turpitudes de Charlotte. Vous m'avez montré les lettres de Boisberthe et de Clochenson. Vous m'avez toujours soutenu que ma nièce perdrait Simon, et vous voulez aujourd'hui qu'elle l'épouse ! Je ne comprends rien à votre conduite I
— J'ai essayé de vous sauver, Philéas, j'en suis bien puni 1
— Je ne vous fais pas de reproches, Laurent. Pourtant, qui a avisé Charlotte de mon indignation, après l'avoir causée ?
— Je ne voulais pas que vous fussiez plus
longtemps la dupe de cette coquine, mais quand je vous ai vu si furieux, j'ai pris peur pour elle. Que voulez- vous ? je suis au fond faible et indulgent !
— Assez, monsieur, dis-je. Il faut en finir. Cette comédie a suffisamment duré. Je ne sais quelles explications tortueuses vous avez données à Philéas, mais voici la vérité : après avoir envoyé Charlotte à Orves, c'est vous qui avez décidé Clocbenson à l'y rejoindre, et vous y avez entraîné Philéas ensuite, sous prétexte qu'ils étaient partis ensemble I
— Au risque de m'enrhumer, fit Maragde.
— Oui, mon bon ami, au risque de t'enrhumer ! Quel triomphe pour M. de Forgeris, si tu avais trouvé à l'hôtel Charlotte et Clochenson réunis ! Jamais plus tu n'aurais cru à leur innocence. Malheureusement, la combinaison a échoué. Charlotte était chez moi 1
Maragde, violacé et soufflant de colère, regardait le baron.
— Eh bien, Laurent, qu'avez- vous à répondre ?
Le nain était visiblement décontenancé, cette fois, mais il haussa les épaules.
— Monsieur Guinemont est d'accord avec vos
ennemis. Tant pis pour vous si vous le croyez ! Ils vous trompent tous, ils vous tueront !
— Répondez, Laurent !
— Admettons un moment que j'ai fait tout ce dont on m'accuse ! Et puis, après ? Charlotte n'en est pas moins une coquine. Vous ne vouliez pas le croire, j'ai tenté de vous le prouver. Si Clochenson n'avait pas eu avec elle une intimité suspecte, serait-il allé la rejoindre à Orves? Mais vous cédez toujours au dernier qui vous parle ! Cependant, que vous faut-il de plus ? Voilà une gueuse qui entretient trois hommes dans l'illusion qu'elle les aime, et c'est moi que tout le monde condamne ! Si vous cédez à ce moment, Philéas, vous êtes perdu !
De nouveau, Maragde hésita ; je vis, dans une minute, le nain reprendre son ascendant sur lui ; aussi bien, et vue du dehors, la dernière journée de Charlotte ne laissait pas que d'être assez inquiétante.
— Prends garde, Philéas, dis-je, ne perds pas pour la société d'Un intrigant l'affection des seules personnes qui te soient dévouées 1
— Ne tenez pas compte des paroles de Guinemont, je vous l'ai dit cent fois : c'est un imbécile !
— Préfères-tu un traître avéré ?
— Assez I assez ! cria Maragde, vous me tuez tous deux I
Et soudain, comme s'il avait reçu du ciel une inspiration particulière et lumineuse, il se dirigea vers une vieille armoire et en tira un grand buvard de cuir usé. Il y chercha une enveloppe scellée qu'il prit sans mot dire et qu'il jeta dans le feu.
M. de Forgeris blêmit. La flamme tordit le papier, qui noircit, rougit et se consuma, cependant que les cachets de cire rouge fondaient en sifflant.
— Je sais ce qu'il me reste à faire, dit le baron de Forgeris.
Maragde s'inclina, et le nain sortit.
— C'était mon dernier testament, déclara piteusement Philéas. J'y déshéritais Charlotte et j'y léguais sa part à Forgeris. Maintenant, que me conseilles-tu ?
— Il faut que Mlle de Giscours épouse Clochenson.
— Et Simon ?
— Simon se consolera avec les chutes d'eau. Tu es admirable, Philéas ! Au risque de faire le malheur de Charlotte, tu désirais qu'elle épou-
sât Bréviaire, tant tu craignais de diviser ta fortune ! Et tu trouvais cependant naturel d'en laisser la moitié à un intrigant qui se jouait de toi. Tu es vraiment un homme, mon pauvre Philéas, tu es complètement absurde !
A ce moment, nous entendîmes un grand vacarme. Cela venait du second étage. On distinguait un bruit de meubles renversés, de vaisselle mise en pièces, de vitres volant en éclats. Trophime accourut, l'œil hagard.
— Monsieur, il y a là-haut M. le baron qui casse tout dans son appartement !
M. de Maragde s'effondra dans un fauteuil.
— Dire que je le prenais pour un ami !
— Monsieur, que faut-il faire ?
— Je n'en sais rien, Trophime. Laissez-le ; quand il aura tout détruit, il se tiendra tranquille... Une nièce qui me nargue et qui se moque de mes projets, un hôte qui me vilipende et piétine mes assiettes ! Voilà la vie I Ah ! ce siècle nous donne de l'agrément ! J'ai trop duré, Hector ! Je préfère mourir. En attendant, je vais me mettre au lit.
J'ai accompagné Charlotte chez son oncle. Il s'en est fallu de peu que l'entrevue ne fût tendre. M. de Maragde aurait voulu se montrer sévère, et déjà, il donnait à son regard cette expression farouche et chargée d'éclairs que l'on attribue à Jupiter. Mais, quand il revit la jeune fille, il ne put cacher son émotion, et il lui ouvrit les bras en murmurant :
— Folle, folle enfant ! Etais-je donc si terrible que tu me cachais tout ?
Je les laissai en tête à tête, mais comme je quittais l'hôtel, j'aperçus le baron de Forgeris qui s'en allait. Une voiture de la gare contenait son modeste équipage, deux valises à main et une grande caisse. Il se pencha vers moi ; au ras même d'une portière, je vis grimacer son mauvais visage. Et comme il agitait son poing et me le montrait avec fureur, je le saluai fort gravement. Je crus qu'il allait bondir hors du véhicule.
Chez moi, Jane Drogheda m'attendait.
— Je partirai demain, dit-elle. Ma mère veut
aller à Bologne, je l'accompagne. Voilà Charlotte enfin sauvée, tout est pour le mieux I
— Et vous ?
— Oh moi, je n'ai pas envie de me marier encore 1 II n'y a que les aventures qui m'amusent. En Italie, elles se présenteront toutes seules.
— Et vos amoureux ?
— Je les oublie. Je leur ai dit que je partais pour un mois en laissant croire à chacun d'eux que j'étais folle de lui. Ils sont donc satisfaits. Dans six semaines, je leur écrirai que décidément, je ne reviendrai pas et que nous devons nous dire adieu.
— Ils mourront de désespoir !
— Momentanément, oui. Mais ils se marieront très vite avec des personnes de la ville, ayant de petites dots. Ils ont l'un et l'autre la vocation du foyer. Qu'auraient-ils fait d'une bohémienne comme moi ? Et voilà tout un morceau de ma vie qui finit. Je tourne la page.
— Vous partez sans regrets ?
— Je n'ai jamais de regrets. Et puis, je vais en Italie. Il y a ainsi certains mots qui, lorsque je les prononce, me font battre le cœur. Italie est de ceux-là. Je pense que dans quelques
jours, je respirerai de nouveau cette odeur de cuir et de café au lait qui est particulière à ses rues 1 Et je me sens troublée comme à la veille d'un rendez-vous d'amour. Nous rentrerons ensuite en Angleterre et je retrouverai avec joie notre petite maison de Chelsea. Si jamais je me décide au repos, j'épouserai sans doute un honnête garçon de chez nous, sain, taciturne, qui jouera au golf, et qui sera incapable de comprendre la moindre plaisanterie.
La jeune Anglaise me sourit une dernière fois. On dirait qu'en me quittant, elle va plonger dans une rivière, pour se laver de tout passé, et renaître là-bas, sur la rive d'or, oublieuse, riante et prête à un nouveau destin. Bon voyage, naïade !
Le soir, Henri Clochenson vint dîner. Il a repris déjà son air lointain, flegmatique et indifférent, comme si c'était à quelqu'un autre que ce grand bonheur fût arrivé.
Pendant tout le repas, il parla de questions générales, avec ce mélange de sécheresse et de bonne grâce qui est un de ses charmes. Je lui contai l'épisode du testament.
— Mon cher, me dit-il, ce qui fait le fond de
la province française, ce sont les histoires d'héritage. Pour nos bourgeois, l'héritage est une vocation. J'ai lu dans un livre d'histoire que les piètres, déportés à la Guyane, pendant les proscriptions du Directoire, n'avaient d'autre souci, en attendant leur mort, qui était sûre, que de capter le mince trésor de ceux qui étaient plus moribonds qu'eux. Je trouve cette histoire très consolante. Et vous ?
— Pourquoi consolante ?
— J'ai peu de passions. J'aime assez que d'autres en aient. Il faut des passions aux hommes pour être heureux, et plus elles sont basses, plus ils le sont.
— Ce n'est pas toujours vrai, lui dis-je, car vous, Clochenson, vous voici heureux !
Il me regarda et répondit d'une voix douce :
— J'ai toujours été heureux, je suis heureux, parce que je vis. L'essentiel, c'était que Charlotte le fût. Je lui donnerai la vie dont elle a le désir. Pour moi, où que je sois, je retrouve à peu près identiques, les mêmes éléments de tristesse et de joie. Au surplus, tout m'amuse. Mais il ne fallait pas que Charlotte épousât Simon.
— Elle l'a aimé, dis-je.
— Non, mais elle le croyait. Il n'est pas aisé
d 'obtenir une femme qui ne vous aime pas. Et c'est pour cela que j'ai combiné tout un plan, que j'ai décidé de faire vivre Charlotte dans une atmosphère d'amour, d'intrigues et de passions. A ces mots, je fis une mine si visiblement stupéfaite que Clochenson éclata de rire :
— Mais oui, répéta-t-il. Me prenez- vous pour un innocent ? Supposez-vous que ce soit le hasard qui m'ait donné Charlotte ? Je l'ai gagnée à travers combien de peine et d'alarmes ! J'ai tant de fois failli la perdre 1
— Qu'avez-vous fait pour réussir ?
• — J'ai d'abord excité la coquetterie de son amie, Jane Drogheda, et dans le même temps, je persuadais à Moussac et à Léchevin qu'elle était amoureuse d'eux. Ils le devinrent aussitôt ensemble, et le spectacle de cet imbroglio, dont elle était la confidente et la spectatrice, fît que bientôt Charlotte commença de s'intéresser plus à l'amour qu'à Simon.
Clochenson se tut un moment, il souriait en songeant aux épisodes de son aventure.
— Et quand Charlotte commença à prendre goût aux intrigues des uns et des autres, je fis entrer Boisberthe dans le jeu. Je le connaissais depuis longtemps, il me confiait ses projets lit-
téraires. Je lui montrai tout ce qu'il y a de fantasque et de charmant dans l'esprit et dans la beauté de Mlle de Giscours. Je le menai chez Maragde, j'enflammai, j'attisai son imagination, qu'il a d'ailleurs fort vive. Et il devint amoureux à son tour.
— Pourquoi cet intermède ?
— J'avais besoin de quelqu'un qui fît la cour à Charlotte, la troublât, lui donnât le goût d'être aimée, rompît le pacte de fidélité auquel elle se croyait tenue vis-à-vis de Simon I
— Il était plus naturel que vous jouiez ce rôle vous-même.
— Non. Charlotte pouvait résister et, en ce cas, prendre en grippe son tentateur. Il fallait aussi qu'elle vécût un peu dans une atmosphère d'amour.
— Mais si Mlle de Giscours s'était éprise de Boisberthe ?
— Evidemment, c'était le danger que je courais. Et j'ai eu peur plusieurs fois. Je jugeais Boisberthe insignifiant et médiocre et que Charlotte saurait le voir tel. Mais quel aléa de tabler sur la clairvoyance de quelqu'un ! J'avais, il est vrai, confiance en moi. Je croyais être assez fort, au cas où cela se présenterait, pour deviner l'in-
clination de Charlotte, et défaire Boisberthe comme je le faisais. Et c'est ainsi que j'ai attendu mon heure ; elle est venue ; entre temps, je montrais à Charlotte une amitié si dévouée et si sincère, mais si respectueuse et si lointaine, qu'il fallait bien qu'elle fît l'impossible pour la transformer en passion !
— Vous êtes très habile, lui dis-je, avec admiration.
— Oh I non, mais je réfléchis avant d'agir.
— Que sont devenus Simon et Boisberthe, ces deux fiancés ?
— Bréviaire se résignera en épousant une jeune fille moins fuyante, et Louis se consolera par la pensée qu'il a été trahi et que cela est très flatteur. Nous nous brouillerons, et tout sera dit.
— Où habiterez-vous ?
— Où Charlotte voudra. A Paris, à Gwalior ou à Santa-Fé de Bogota. Cela m'est indifférent. Où que j'aille, j'aurai mon amour en moi, comme un grand feu tranquille et continu, et cela seul est important ! De quoi les hommes s'embarrassent-ils ? Ils donnent leur vie à la vanité, à l'ambition, à l'avidité. Et ni la vanité, ni l'ambition, ni l'avidité ne les récompenseront.
L'Amour seul nous tient en joie. Regardez ce que l'envie et le goût de l'argent ont fait de notre pauvre Forgeris ! Il aurait pu être heureux ici ! Mais il désirait tout ce qui lui manquait, avant même de savoir s'il le goûterait ! Moi, je n'hésite jamais sur mes préférences. Je n'ignore ni ce que j'aime, ni ce que je hais. Charlotte, elle, a mis longtemps à le découvrir.
— Vous l'entreteniez dans cette incertitude.
— Il le fallait. On n'a pas découvert l'Amérique dans un seul voyage. Maintenant je suis comme quelqu'un qui va faire une belle course, à la rencontre d'un bel horizon. Mais la douce contrée que l'on traverse s'ouvre bien vite sur la nuit ! Courte histoire, Monsieur Guinemont, que celle de l'homme I Allons ! Pas de tristesse I Au surplus, depuis que je suis fiancé, il m'est venu des théories sur l'immortalité de l'âme. Non pas que j'y crois exactement, mais je suppose qu'il y a des immortalités relatives. Les âmes les plus ardentes dureront le plus longtemps.
— Comme vous voilà philosophe I
— Je termine ma vie de célibataire, je solde mes théories, comme on solde son stock quand on ferme boutique. Si vous voulez vous appro-
visionner !... D'ici quelques mois, je ne penserai plus ; J'aurai des sentiments et plus d'idées.
— Est-ce mieux ?
— Les sentiments sont les idées du cœur, dit Clochenson, en riant, comme les idées sont les sentiments du cerveau. Et voici ma dernière fusée !
Il se leva, et je le raccompagnai jusqu'à la porte. Quand il m'eût quitté, je demeurai quelques minutes encore à rêver sur le seuil. Plusieurs étoiles me clignaient gentiment de l'œil, avec une intention particulière que je n'entendais pas du tout ; au-dessus d'un mur voisin, un grand arbre noir étendait, nouait ou dressait dramatiquement ses bras, comme s'il jouait, à lui tout seul, une tragédie, comme s'il répétait le rôle d'Œdipe, d'Oreste ou d'Hamlet. J'entendais le glou-glou attendri d'une fontaine. La lune venait de se coucher.
Et dans les ombres de la rue Antoine-Heroët, il me* semblait distinguer le léger fantôme de Charlotte qui s'en allait à son destin.
Une fois encore, comme au temps de ma jeunesse, je suis assis devant mon cabinet de laque. J'ai rouvert ses battants roses, brodés d'oiseaux d'or, et je regarde, sans les toucher, toutes les choses que les jours m'ont confiées et que j'ai confiées à mon tour aux phénix, aux mandarins. Par moments, je considère aussi, sur la grande table, le jardin de verre filé. Je veux garder le souvenir distinct de chacun des bibelots qui le composent : treille de glycines, haie fleurie, perroquet sur son perchoir, vase de roses, poisson volant ! Je regrette de ne pouvoir les prendre avec moi, mais le moindre transport leur serait néfaste. Ce que les fées vous apportent ne voyage pas en chemin de fer.
Dans la pièce voisine, mes malles bâillent. Demain je me mettrai en route pour Paris.
Je souffre de cette oisiveté que nous donnent les veilles de départ. Déjà, je ne suis plus ici. On dirait qu'on a placé dans ses bagages, entre les cravates et les mouchoirs, sa cervelle, son
cœur, son système nerveux, et qu'on ne les déballera plus qu'à l'arrivée.
J'ai dit adieu, tantôt, à mes deux déesses. Une fois de plus, j'ai failli croire à leurs promesses, mais elles m'ont trompé comme toujours I Les dentellières, qui travaillaient dans les arbres quand Charlotte me visitait, ont dû mourir de froid, car les branches sont nues et leurs feuilles, pourriture.
Au fond du jardin, j'ai dit doucement à Cérès:
— Que fais-tu là avec ces gerbes noircies ? Il ne fallait pas me parler de plénitude, ni toi, Pomone, de vendanges. Regarde mes mains, qu'est-ce que j'emporte ? Dieu sait pourtant si j'ai couru à travers la vie, et me voici bien fatigué !
Cérès et Pomone m'écoutaient. J'entendis une voix à mon oreille :
— Tes mains sont nues, mais ta pensée estelle vide ? Ce que l'automne accroche aux rameaux, c'est cette toile d'araignée où la rosée allume des diamants. Si on la touche, elle se brise, sinon, elle s'irise, aussitôt qu'un rayon la traverse. Que parles-tu de gerbes et de grappes ? Regarde au soleil ce mince fil qui tremble ! Tout l' arc-en-ciel y est suspendu 1
2C)4 l'incertaine
— Qu'il en soit fait, Pomone, suivant ton désir I Je renoncerai à tout, mais je garderai dans lame ce long fil suspendu qui vibre et la goutte de rosée qui y glisse et reflète l'infini !
C'est même tout ce que j'emporterai. Je laisse mes vieilles lettres, — elles réchaufferont mes héritiers, je laisse le sequin que la Simonetta a perdu et le bouquet de feuilles d'olivier que Charlotte m'a donné un soir. J'abandonne tous mes trésors. Mais il me sera doux, demain, do penser qu'ils sont entassés ici, comme sont entassés sous l'eau les galions noyés de Vigo.
J'en étais là de mon examen de conscience, quand Lamparnave parut, plus déboutonné que jamais. Il s'attrista et gémit abondamment sur mon départ.
— Tu m'abandonnes, dit-il. C'est lâche, c'est petit. On ne traite pas ainsi un vieux camarade. Je comptais sur tes enfantillages pour égayer mes vieux jours. Ma parole, quand je causais avec toi, j'avais l'impression réconfortante que je croyais encore à quelque chose. C'est fini maintenant.
Il changea de conversation et m'entreprit sur le mariage de Charlotte et de Clochenson.
— Tu m'as tout caché. Tu as toujours aimé
faire le mystérieux, comme si tout ne se savait pas ! Mais on m'a raconté sur toi des choses inouïes. Il paraît que tu as enlevé Mlle de Giscours, que tu l'as cachée chez toi et que tu as chassé le baron de Forgeris de l'hôtel de Maragde à coups de bâton. Tu t'es transformé eri Arlequin ! C'est joliment beau à ton âge. Moi,, je suis à peine capable de jouer les Géronte !
— Oui, Lamparnave, j'étais dans le coin désert d'un théâtre et j'assistais à la pièce, du fond d'une loge grillée. Un violon jouait quelque part, la lune grimpait le long d'un portant, et parmi des meubles poussiéreux, je voyais naître et s'animer un des romans imaginés dans ma jeunesse. Mais je les inventais alors pour mon compte, et cette comédie-là a été jouée pour autrui.
— Tu es mieux partagé que moi, dit Lamparnave. Mais qu'importe ! Chacun de nous suit deux rêves à la fois : celui qu'il vit et celui qu'il crée. Et le tissu de la réalité n'est pas beaucoup plus consistant que l'autre. Je ne suis dupe d'aucun de ces mirages. Charlotte de Giscours est 5 peine plus réelle que Miranda, — ou peut-être même moins. Depuis que je suis né, Hector, j'ai l'impression que je cours dans un souterrain,
une torche à la main. Ce souterrain est peint de mille images diverses. Les unes représentent les scènes auxquelles je prends part, les autres donnent une forme à mes songes. Mais je ne puis m 'arrêter, je passe au galop, et la torche que je porte jette la même lumière sur les unes et sur les autres. Toutes s'effacent également vite et quand la torche s'éteindra...
— Il y aura peut-être une autre course, une nouvelle torche, des images différentes et plus belles.
— Je n'y tiens pas, je n'aime que la flânerie, les longues stations, et que ce soit ici ou là-bas, il est interdit de s'arrêter. Toi, tu vas courir avec fièvre. Je ne t'envie pas. Moi, je rentrerai pour quelques heures, j'ouvrirai un de mes vieux tomes, je relirai les scènes qui m'ont tant amusé, je me croirai sur une place provinciale à trois maisons, et je verrai berner Pantalon ou tourner l'alcade en dérision. C'est là mon lot sur la terre.
— Adieu, Lamparnave I
Mon vieil ami était à peine parti que Charlotte me vint voir, toute de vert sombre vêtue, sous une longue tunique de dentelle.
— Vous vous en allez, me dit-elle, ô le meil-
leur des amis ! Que ne restez-vous avec nous ?
— A quoi bon ? Vous n'avez plus besoin de moi, le bonheur sera votre hôte.
— Il ne sera pas complet. J'aurais un plaisii de plus, si vous ne nous abandonniez pas. Mais ne soyez pas trop triste de vous en aller, Hector. Ne regrettez point de ne pas avoir piqué le papillon sur un bouchon.
— Cependant, Charlotte, il n'est pas possible de vous quitter avec indifférence. Vous donnez à la vie je ne sais quel parfum, qu'elle perd quand vous êtes absente. Vous êtes comme les êtres d'élite, vous signez chacune de vos actions. Tout ce que vous faites prend ainsi un caractère significatif et mémorable. Quand vous parlez, c'est comme si on entendait un jet d'eau ; quand vous dansez, on croit distinguer une flamme ; et quand vous rêvez, vous êtes pareille à l'esprit même de l'automne, qui assemble des brumes et des feuilles d'or, pour nous donner envie d'aller ailleurs ; et c'est pour cela, Charlotte, qu'il est difficile de vous oublier !
— Je vous écrirai quelquefois, je vous dirai : (( Il se fait tard sur le monde, mon vieux camarade, je m'ennuie, je pense à vous. Je voudrais vous sentir près de moi. Nous irions ensemble
pêcher au bord de la Calrnette, et quand une carpe s'approcherait de notre ligne, nous ferions du bruit pour qu'elle ne vienne pas y mordre. » Ou encore : « Envoyez-moi une déclaration par dépêche. Ceux qui m'aiment de près m'ennuient. Je souhaite quelqu'un qui m'aime de loin ! »
Je sens que Charlotte a encore des secrets. Mon incertaine regretterait-elle maintenant Bré viaire ou Boisberthe! Nous n'avons, ni l'un, ni l'autre, prononcé le nom de Clochenson. Clochenson est en passe de devenir un personnage officiel. Il va prendre place entre le maire, le curé de la paroisse et le bedeau de la sacristie. Il n'est plus intéressant. Charlotte, assise sur un fauteuil bas, fait, avec son ombrelle, des dessins sur le tapis. Dessiner sur le sable n'est pas une occupation aussi vaine qu'on le dit. Dessiner sur l'eau est plus fallacieux encore, mais sur un tapis !
— Quelles sont ces figures ? lui demandai-je, en suivant ses gestes.
Elle regarda machinalement la pointe de l'ombrelle.
— Ce sont celles que je vois quand je dors. Des fusées et des rosaces de givre. Comme la na-
ture, j'ai des nuits étoilées. J'y suis visitée par de grandes fleurs de lumière, qui ressemblent à des astres. Tantôt, l'une me semble la plus belle et tantôt l'autre, et je demeure hésitante, ne sa chant laquelle cueillir. Je ne serai jamais tout à fait heureuse, car ces roses de feu me disent combien mon existence est grise, et je ne serai jamais tout à fait malheureuse, puisque je porte en moi ces visions.
Charlotte de Giscours s'est levée. Je la regarde une dernière fois, et sans doute fais-je une assez piteuse figure, car elle me dit en riant :
— Vous vous êtes trompé de date, mon pauvre Hector, il fallait venir en ce monde dix ans plus tard !
— Je suis un mauvais mathématicien, lui répondis-je, je me suis toujours trompé dans mes comptes avec le Temps I
Tout s'est tu dans la maison solitaire.
Sans doute Charlotte va-t-elle mettre maintenant sous un globe de verre ses souvenirs de jeune fille, — comme les mariées de village faisaient autrefois de leurs couronnes de fleurs d'oranger.
J'ai ouvert ma fenêtre, le clair de lune déplie
3oo l'incertaine
ses étoffes orientales dans le jardin. Un tapis bleu recouvre l'herbe. Un voile blanc traîne sur le banc, des écharpes de crêpe de Chine, presque verts, flottent autour de Pomone. Mais il n'y a d'autres clients que les chauve-souris, qui n'achètent rien ; la lune en sera pour ses frais.
Et je nie souviens de clairs de lune semblables, comme si tous mes jours eussent été des tunnels, débouchant soudain sur ces clairières illuminées. Dans ces rayons, je vois défiler des personnages dansants ; c'est Charlotte avec Clochenson, et c'est Jane avec Léchevin, et c'est le baron de Forgeris, qui n'a pour société que sa lanterne vénitienne. Moi-même, par une nuit pareille, j'ai mené Odile à l'hôtellerie, et je me suis tu sottement, tandis qu'elle attendait de moi les paroles les plus enflammées du monde. Et le même astre m'éclairait encore, quand je courais retrouver Lisette dans le Jardin des Rois Mages et que je la poursuivais au fond de la grotte. J'ai bien d'autres souvenirs lunaires ! J'en ferai une liste minutieuse, et ils figureront sur mon testament, comme les rancunes de Villon, qu'il légua à ses héritiers.
Il fait froid et pur. Un chien qui aboie dévore,
l'incertaine 3oi
à lui tout seul, l'énorme silence de la ville endormie. Mais il a beau ouvrir et fermer ses mâchoires, il n'arrive pas à le digérer. Et quand, fatigué, il s'arrête, le silence renaît aussitôt.
— Vous avez raison, Charlotte. Si j'étais venu plus tard, vous m'auriez aimé un peu, comme Simon, comme Boisberthe. Mais vous m'auriez oublié, comme vous les oublierez tous les deux. Je n'ai pas eu ma part de tendresse, et peut-être, n'aurais-je pas ma part d'oubli. J'écoute au fond de ma mémoire votre pas qui s'éloigne. Que je voudrais, par cette nuit pure et froide, baiser dans le jardin la trace de vos pieds ! Mais je n'ose le faire, je suis trop vieux I J'ai peur que la lune, en me voyant, ne se mette à rire et que les chauve-souris, derrière leurs ailes gantées de crêpe, ne cachent leur hilarité. Le temps n'est plus, où je mettais hardiment, à minuit, ma bouche brûlante sur les lèvres glacées des statues divines, où je sollicitais de leur expérience les funestes conseils qui m'ont perdu !
J'ai fermé la fenêtre. Demain, Philomène retrouvera intact le pâté qu'une dernière fois, elle a posé sur ma table. Je n'ai ni faim ni soif, cette nuit. Il me semble qu'en marchant, je romps
3o2 l'incertaine
les fils de soie, les fils d'or et d'argent, qui m'attachent à la vie que je quitte. Ce sont mille déchirures imperceptibles, mais tout mon cœur en est endolori.
— • Monsieur n'a-t-il besoin de rien ?
— Couchez-vous vite, Philomène, et ne tardez point à dormir. Ne vous occupez plus de moi I
L'horloge sonne ; je vais aussi gagner mon lit. Il faut demain que je m'éveille I