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AVERTISSEMENT

Je ne suis pas la première femme qui écrit. Mais toutes^ si elles disposent de suffisants ou somptueux talents verbaux, pourquoi faut-il quà Vinstant de traduire leurs plus profonds émois, un même sentiment les arrête ? Sentiment détestable, ridicule et périmé^ Pudeur, pourquoi faut-il que votre lourd vêtement voile, jusqu^à ce soir, la beauté des lettres féminines ?

Ah ! Pudeur ! De mon œuvre, moi, je vous arracherai ! Leurs scrupules extrê-

meSy qui érigent dans leurs écrits^ je le saiSf une si noble réserve el une si délicieuse chasteté, je les renonce, pour dire le vrai.

Et ce sera ici, sans artifices comme sans restrictions, le splendide reflet de la vie adorable en mon âme véridique et imparfaite, mais parfaitement tendre.

Comme un long serpent tué d'un coup net, le rapide, tranché en son milieu, demeure immobile sous le hall.

Je me dresse au seuil d'un wagon, dans mon tailleur à damier noir et blanc ; le col et les revers en sont de drap rouge ; il m'habille bien.

Sur le quai, un groupe de six hommes, — douze regards vers moi : il y a le père

Marguet, le proviseur, dont la main agitée d'un tremblement sénile tord, sur un ventre pointu, sa lourde chaîne en simili; il y a le professeur de rhétorique ; il y a... Mais qu'importent des titres et des noms ? Il y a douze regards qui se sont réjouis de moi, et qui vont me perdre... Douze regards... Je les domine, de la hauteur des trois marches du wagon ; et déjà je commence à les confondre : à peine distingué-je ceux qui toujours eurent l'expression tendue des mendiants, de ces autres, qu'illuminèrent de nobles heures ; ils sont tous semblables, en cet instant, chargés de l'impossible prière que tourne, vers le maître de meute, la biche à l'hallali... L'hallali... La détresse...

L^'lNCOMPARABLE

La fin... Ils vont me perdre... Voilà que la douceur de la vie leur échappe... Ah ! leur désespoir, comme je le comprends !

Des gestes rudes ferment des portières ; les moitiés du serpent se sont jointes : en bas, les douze regards sont plus fixes et désespérés ; alors, les bras un peu hauts, une main s'appuyant à chacun des montants de cuir, je leur souris.

Derrière moi, un grincement familier :

c'est mon mari qui dit adieu à ses anciens collègues.

Maintenant, le serpent se glisse entre les faubourgs de la ville : des hangars, des chantiers, des casernes ; et puis, après un pont, du côté gauche, où je regarde, un

L^NCOMPARABLE

mur bas que des frondaisons coiffent...

Ah I chères têtes chevelues des arbres de mon jardin ! Chères têtes qui, dans le soir, vous penchiez, jusqu'à la frôler, sur la beauté de mon visage ! Si lointaines, je vous reconnais encore : j ^aperçois, pendant qu'ils s'enfoncent dans leur immobilité, l'arbre de Pierre, le plus haut de tous, celui de Gustave, d'une teinte plus pâle, et l'arbre rond, franc, sincère, d'Hippolyte. En des saisons différentes, je suis venue, chers arbres, tantôt près de l'un, tantôt près de l'autre... Voici que, dans un grand déchirement, je m'arrache de vous... Et le long bras blême de la fumée du train, qui vous effleure, vous donne ma caresse

l'iincomparable

dernière... Minute poignante... Indicible torture...

Mais que d'efforts il m'a fallu pour obtenir ce départ !

Il ne se doute pas de la peine que j'ai prise, le Petit Homme qui, en face de moi, lit un journal. Son chapeau déforme haute et désuète arboré « parce qu'on va à Paris », repose sur le filet ; son buste, bien fait mais un peu grêle, est sanglé dans l'éternelle redingote ; une régate bleue à un franc cinquante — un nœud tout fait — enserre le col droit et bas au-dessus duquel s'articule une petite tête au nez retroussé, aux yeux myopes ; la coiffure en brosse affirme une indécise calvi-

tie ; quatre poils à la barbiche, autant à la moustache, curieusement hérissés, prennent une attitude conquérante : je n'ai jamais su pourquoi. Sans peine j'effacerais les plus graves de ces tares, le Petit Homme n'ayant point d'entêtement. Mais je m'en garde ! Tel quel, il m'amuse trop : il est complet: il me ravit. Ce m'est une joie fréquente de me certifier qu'il touche aux limites du grotesque : en ce moment, son lorgnon pendu au bout d'un fil métallique, ses gros yeux arrondis contre son journal, il lit, il lit, il lit : je suis sûre qu'en lisant il ne songe même pas à autre chose... Et il replace son lorgnon sur son nez retroussé : il va parler ; il parle : c'est pour déplorer

« rabaissement de la production dramatique ».

— Où s'arrêteront-ils? prononce la voix grinçante, traînarde et franc-comtoise. Hier encore, une pièce nouvelle, jouée au Cubanon, développe une thèse inadmissible, réellement inadmissible...

J'ai tenté de fermer les yeux, pour éviter ce bavardage ; trop tard : il a vu que je ne dormais pas. Je me résigne, et lui demande :

— Quelle pièce ?

— Cela s'appelle : r Incendie : c'est Fhistoire d'un monsieur qui, pour posséder une dame qu'il aime, met le feu à une maison où deux enfants et six vieilles femmes

sont brûlés. L'auteur a Tair de trouver ça tout naturel, et le public lui fait un succès. J'avoue que je ne comprends pas...

Je ne réponds rien. Non, Petit Homme, tu ne comprends pas ; tu ne peux pas comprendre : tu ne comprendras jamais la beauté du Droit au Bonheur, l'ivresse de vivre sa Vie, au-dessus des préjugés et des conventions abolis ! Tu ne peux pas comprendre et je n'essaierai pas de t'expliquer...

— De qui, cette pièce ?

— Mussheim.

J'en étais sûre : Mussheim, jeune encore, est plein non de talent, mais de génie. Il a débuté par le Marécage^ ce chef-d'œu-

vre où des yeux avertis découvrent le sens de son œuvre entière: des amants, traqués par un roi barbare qui a fait semer de pièges le royaume, se réfugient dans un marais à peine desséché ; ils s'étendent dans la boue, s'y roulent en s'enlaçant, et dans cette boue qui leur est plus douce que le plus somptueux des lits, malgré la cruauté des hommes, ils se possèdent magnifiquement. Merveilleux symbole !

— Nous irons à cette pièce de Mussheim.

— Nous verrons... Nous verrons...

La voix grince et traîne. Décidément, je fais semblant de dormir...

Et puis soudain, des arrêts brefs, le

brusque grognement des plaques tournantes...

... Paris ! J'arrive à Paris ! Non plus comme une voyageuse qui ne connaîtra de la ville que sa figure extérieure et fausse, mais pour vivre en elle, de sa vie même, ardente et multiple. Paris ! Je t'aime et je t'ai voulu : il fallait que je vinsse vers toi, qui es l'intelligence, le plaisir et la vie: je ne sais si toi tu pouvais vivre sans ma beauté, mais moi je ne pouvais plus me passer de ton ardeur. Et déjà ton accueil m'est doux ! Dès que mes pieds, hardiment, foulent Tasphalte de ton quai — tandis que le Petit Homme suit, encombré de bagages, ridicuje sous son immense chapeau, ô Paris,

tu t'occupes de me tendre les bras... Car à peine débarquée, c'est cela que je discerne : des hommes immobiles qui me tendent les bras ! Oui, je vais vers vous, oui, je vais vers vous qui m'attendez ! Seule, ma robe étroite me retient de courir. Qu'importe si vous êtes des employés du chemin de fer et si vos humbles mains tendues ne demandent qu'à recueillir les billets de voyage ! Vous êtes bien plus, pour moi ! Vous êtes les bras ouverts de Paris, et je vous aime. Et mon ravissement ne finira point : car ceux-ci dépassés, d'autres sont là, les bras toujours tendus: on me dira que vous êtes, vous, les employés d'octroi, et que c'est vers les paquets à contrôler que s'empres-

sent VOS mains avides: non! dans vos uniformes verts, vous êtes les Seigneurs d'Espérance... Peut-être ignorez-vous ce que vous êtes : mais moi je le sais; vous êtes, vous aussi, les bras de Paris, vers moi tendus, les bras tendus, les bras tendus !

J'ai envoyé le Petit Homme visiter des maisons ; naturellement, celle qu'il a choisie ne me plaît point : c'est trop vaste, trop lourdement bâti, trop solide, tout l'espace occupé par les chambres, le salon, la salle à manger : c'est trop pratique, trop garni d'innombrables armoires, et c'est carré, rectangulaire, immuablement , sans la moindre fantaisie : rien du charme de ces spirituelles demeures modernes, où, parmi des

cloisons fragiles se pressent salle de bains, salle de douche, cabine de téléphone, salle d'exercices physiques, boudoir, bureau et aussi quelques chambres minuscules, toutes en coins et recoins, faciles à habiller comme une femme dont la beauté ne se guindé pas en de froides lignes classiques.

Mais le Petit Homme ne goûte point ces avantages : le seul perfectionnement moderne qu'il souhaiterait pour moi, prétendil, c'est une salle de douches. Au fond, je reste indifférente à ces détails: ici. Tordre des pièces permet que, lui et moi, nous ayons chacun notre chambre, aux deux extrémités de Tappartement cela suffit ;

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l'une d'elles est agréable, de forme plaisante, avec son pan coupé et ses trois fenêtres de formes inégales ; orientée à Fouest, elle m'offrira les magies, chaque soir renouvelées, du couchant.

Je vivrai là ; nous avons loué : c'est à Passy, au bout de la rue Raynouard.

J'ai fait, de ma chambre, une chambre des glaces: le lit de milieu, qui s'appuie à la cloison de gauche, se reflète dans la glace scellée au-dessus de la cheminée : face à la porte, ma psyché inclinée accueille, dès que j'entre, la totalité de mon corps, et ses détails, je les livre aux multiples miroirs qui couvrent les murs et encombrent les meubles: au miroir octogone qui me vient

de Pierre, je confie, le plus souvent, la beauté de mon visage : il aime mon regard foncé derrière l'épaisseur des sourcils, mon nez bref aux ailes impressionnables, ma bouche large d'un dessin parfait, dont les ignorants critiquent l'épaisseur des lèvres rouge vif. Ah ! ma bouche !... Il aime la pâleur sombre de ma peau, où l'on devine le sang riche et proche ; le miroir à trois faces de Gustave, lui, examine la masse lourde des cheveux noirs qui tombent bas sur ma nuque; et devant la glace rectangulaire que me donna Hippolyte, je drape mes corsages sur la richesse incontestable de ma gorge.

Je ne parle pas de vous, petites glaces

venues d'ici et de là, rapportées de triomphants cotillons virginaux, ou par l'un et par l'autre données : petites glaces, petits cadeaux... J'en connais même une, sans valeur, que, de mon argent, j'ai achetée : vous recevez de moi, vous, petites glaces, pour votre lumière quotidienne, ce que vous en distribue le hasard.

Le Petit Homme affirme que je devrais faire tapisser de glaces le plafond de ma chambre : mais je crois que je ne suivrai pas son conseil.

... Vite, mon chapeau mis, un dernier regard à la glace de Gustave : je vais faire visite à Barbentaux.

Barbentaux, un cousin de ma mère, est Tun des grands maîtres de l'Université : lorsque j'ai cherché à obtenir un poste à Paris pour le Petit Homme, je n'osais pas, tout d'abord, à cause d'une brouille ancienne, m'adresser à lui. Que j'avais tort ! J'ai trouvé un vieillard charmant : de taille moyenne, maigre, le visage — de la même nuance que sa rosette d'Officier delà Légion d'Honneur — barré d'une belle moustache blanche.

Un peu surpris à mon entrée, il est devenu tout à fait aimable quand il a su l'objet de ma visite ; ma requête semblait lui faire plaisir :

— A Paris ! m'a-t-il dit ; vous avez bien

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raison, ill... ill... (car, ce vieillard a la ma. nie, quand il parle, de s'interrompre tous les cinq ou six mots pour avaler bruyamment sa salive) ; vous avez bien raison, ma chère enfant... ill... ill... c'est un crime que de laisser en province une femme telle que vous: à la première vacance... ill... ill... ill... votre mari sera nommé. Et ma joie sera grande, si vous voulez bien de temps en temps... ilL.. ill... venir me voir... venir me voir toute seule, comme aujourd'hui... ill... ill... Vous viendrez, dites... Vous viendrez? Nous serons de bons amis : nous prendrons nos petites habitudes...

Son teint, passé du rouge au violet, rappelait moins, maintenant, le ruban de la

Légion d'Honneur que celui de l'Instruction publique. L'un de ses bras a entouré mes épaules, et il s'est incliné vers mon visage, très bon, vraiment, très paternel.

Deux mois après cette visite, le Petit Homme était appelé à la chaire de quatrième du Lycée Boronali... Honnête Barbentaux ! J'ai hâte de le remercier...

. . . Ma visite est faite : elle sera la dernière. Quand je suis entré dans le cabinet de Barbentaux, il a semblé si frappé d'émotion, que j'ai entendu tout de suite les « ill... ill... », avant même qu'il eût prononcé une parole. Je me suis assise et j'exprimais au vieillard, qui se promenait de long en

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large, combien j'étais heureuse de voir ma demande accueillie, quand soudain, au milieu de mon discours, j'ai senti sur ma nuque deux lèvres brutales. Je me suis levée et j'ai giflé, de toute ma force. Barbentaux restait penaud et répétait en se frottant la joue :

— Je vous demande pardon... ill... Je vous demande pardon. . . ill. . . ill. . . Je croyais que c'était convenu...

Convenu ! Pour qui me prend-il ? Me donner sans amour ! A un vieillard ! Je ne sais ce qu'il avait pensé, après tout, mais je m'en désintéresse : j'habite Paris, nous n'avons pas besoin d'argent ; que le Petit Homme, au lieu de la quatrième, professe

la troisième ou la seconde, qu'y gagnerais-je ?

Je ne retournerai jamais chez Barbentaux : c'est un être grossier.

De l'installation de notre maison — hors ma chambre — je ne me suis point occupée. Le Petit Homme y a pourvu, vêtu en manœuvre, affairé, ridicule, son binocle sans cesse glissant de son petit nez qui lui-sait de sueur. Et delà direction du ménage, pareillement, je me suis abstraite. Je laisse ce soin à la bonne, qui s'en acquitte merveilleusement. Je ne lui fais pas d'observations ; je ne vérifie pas ses comptes. Elle accepte fort bien cette manière d'être. Seul, le Petit Homme bougonne parfois. Mais

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je ne l'entends même point : je me sens au bord du bonheur, étant dans ce Paris d'amour, ivre, frémissant, tendre et mystique.

Et j'ai hâte de jouir de lui. Quelques courses en des magasins, déjà, m'ont fait respirer son haleine. J'ai fait quelques visites aux femmes des collègues du Petit Homme; sans intérêt : mesquinerie, bourgeoisisme, intrigue ambitieuse...

Mais j'ai soif de théâtre, soif de ton baiser que j'y veux boire, ô Paris ! J'y entraînerai le Petit Homme : au Cabanon^ d'abord, où l'on joue ce splendide Incendie^ de Mussheim...

Au Cabanon^ pendant le premier en-

tr'acte : l'acte était magnifique : dès la seconde scène, le désir des amants s'élève et gronde, se magnifie en des paroxysmes exaltants toute la basse ligue ordinaire — père, mère, prêtre — s'organise et guette autour d'eux. Mais lui ne cède pas ; et telle est la beauté de ce drame d'amour et de vérité qu'il insère sa passion en cette formule précise : « Je ne te demande pas, ô Bien-aimée, d'unir pour des jours fastidieux ton existence à la mienne: un quart d'heure de ta vie, c'est tout ce que je te demande : un quart d'heure... Mais ce quart d'heure, je le veux, je ne m'en passerai point, je l'obtiendrai, quel qu'en soit le prix ! )>

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Le rideau s'est refermé sur ces paroles admirables : une fièvre passionnelle accélère le pouls de la salle : les hommes posent sur les femmes des regards plus précis, et comme, étant au balcon, je me penche, voilà que monte vers moi, brutal et délicieux, par le canal double des lorgnettes braquées, le désir de cette foule : je le sens, sur ma chevelure qu'aucun chapeau ne dissimule ; sur mes yeux, qui feignent de ne point voir ; sur ma bouche, qui ne sourit pas, car ce multiple baiser l'émeut et la fatigue ; et sur ma gorge, que le fourreau d'un rose très pâle, de la même nuance qu'elle, enchâsse, sans fixer aucune limite à l'illusion...

Mais le second acte commence ; l'acte de rincendie.

Ah ! pure beauté ! Un pavillon, où elle se désespère de sa solitude : soudain une grande lueur embrasse l'horizon, ensanglante les fenêtres ; puis ce sont des clameurs, tout un tumulte de gens qui s'affolent vers le feu... Elle se précipite, quand il entre, victorieux et beau de sa victoire : « Qu'as-tu fait, qu'as-tu fait ? » lui demande-t-elle, éperdue. « J'ai mis le feu ! répond ce jeune héros ; pendant une heure, au moins, ils ne penseront pas à nous : c'est quatre fois le temps que je souhaitais. Viens ! pour une heure tu es à moi ! Oui, une heure, une heure qui illuminera toute

ma vie ! » Il l'enlace ; la scène est obscure, éclairée seulement par les reflets de l'incendie : on entend la voix des hommes du peuple qui dans la rue décrivent les phases du «. sinistre », comme ils disent : et à l'intérieur du pavillon rempli d'ombre, monte la réalité du plus ardent duo d'amour ; mais la rumeur grandit : on emporte une vieille femme trouvée morte dans le brasier : et le duo splendide devient plus passionné et plus tragique ; après celle-là, c'est une autre femme carbonisée, puis deux enfants, puis encore quatre vieilles femmes, et chaque cadavre qui passe, comme une brassée de bois sec lancée au foyer d'amour, exaspère et magnifie

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l'ardeur folle des amants, jusqu'à l'apothéose, quand, dans la clarté plus vive de l'écroulement final, on distingue nettement les gestes suprêmes du couple extasié.

Ah ! Splendeur ! Noblesse ! Cri de la vérité par delà les conventions misérables ! Enfin le rideau se referme ; il était temps : mes nerfs ne pouvaient supporter plus de beauté.

Alors, la voix traînarde et perçante du Petit Homme s'élève pour me blesser :

— C'est idiot... idiot, idiot ! Je n'ai encore jamais rien vu d'aussi complètement idiot...

Et par un geste sans élégance, il frotte, d'un coin de son mouchoir, les verres de

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son lorgnon que la sueur a embrumés.

Je me dresse, frémissante.

La salle, debout, acclame les artistes

qui, pour la sixième fois, viennent saluer: l'actrice, surtout, magnifique dans son désordre, haletante, brisée, un sein nu.

— Et après ? dit la voix grinçante ; si ça les amuse de contempler cette dame généreuse, ils ont raison d'applaudir au lieu de siffler ; car les acteurs ne sont pas comme les chiens, qui accourent quand on les siffle.

Je n'en supporte pas davantage. Je le giflerais, cet être incompréhensif.

— Sortons !... Sur le boulevard !... J'ai besoin d'air...

Mais comme nous passons devant le Bm^eaii des contrôleurs, mon mari avise un grand jeune homme blond, rose et barbu, vêtu d'un veston et coiffé d'un feutre mou. Il le fixe un instant puis s'exclame :

— Mousset ! Toi ici !

— Ah ! par exemple ! Comment vas-tu ? Ils se serrent les mains, et le Petit

Homme présente :

— Mousset, mon meilleur camarade de Normale... Dieu! qu'il y avait longtemps que nous ne nous étions rencontrés ! Près de quinze ans...

— Ma fois, je ne crois pas que depuis l'Ecole...

— C'est curieux comme on se perd de

vue ! Je crois avoir entendu dire, il y a longtemps déjà, que tu quittais l'Université?

— Oui, en effet...

— Ah ! ce brave ami... Je suis content, tu sais, de te retrouver!

Le Petit Homme s'échauffe : il manœuvre son bras grêle pour tapoter l'omoplate de l'ancien condisciple qui semble de dix ans plus jeune que lui ; certes, ce mâle superbe ne doit pas avoir plus de trente ans...

Maintenant, une écharpe jetée sur mes épaules, nous sommes sur le trottoir ; une fine pluie vient d'assouvir la première ardeur du printemps : les feuilles mouil-

lées des arbres luisent comme des yeux lascifs ; les hommes, en pardessus légers, rôdent plus activement, et c'est le premier soir où les femmes peuvent enfin se vêtir des robes tendres qui dévoilent leur gorge ; une marchande de journaux, mûre mais vigoureuse encore, ferme son kiosque ; un adolescent — son amant, sans doute — la rejoint et l'aide à porter le menu bagage dont elle est chargée.

A ce moment, le Petit Homme, qui allume une cigarette à celle qu'on lui tend, lève le nez vers M. Mousset et lui dit :

— Alors, tu as fait comme moi, tu es venu voir cette idiotie ? Pour une idiotie, elle n'est pas ratée : j'ai déjà vu bien des

choses bêtes, mais pas comme celle-là...

— Trop aimable, mon bon, observe tranquillement l'ami : la pièce est de moi.

— Comment, de toi ! Mussheim ?

— Mussheim est mon pseudonyme :

Mousset, Mussheim. Il faut prononcer

ou », à Tallemande...

— Tous mes compliments, mon cher ami, et mes regrets : crois bien que si j'avais pu me douter...

— Ne t'excuse point, ah ! ne t'excuse point, va.*.

Mussheim ! C'est Mussheim, ce beau garçon qui a tenu ma main dans la sienne ! J'ai envie de m'évanouir ; non pas vers la gauche^ où se redresse le Petit Homme, mais

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dans ses bras, à lui, dans ses bras robustes que je voudrais déjà resserrer sur mon émoi: seule, lafoiile des badauds m'arrête, qui nous entoure ; par une pudeur bizarre

— manifestation lointaine, en mon âme imparfaite encore, d'un sentiment vétusté,

— je souhaite que ne soit pas publique notre première caresse.

Jenem'évanouis donc pas ; mais pendant que le Petit Homme, désespéré, patauge et s'enfonce davantage, tstndis que Mussheim, du haut de sa noble stature, Técrase d'un sourire indulgent, j'interromps :

— Monsieur, puisque mon mari est en veine de sincérité;, demandez-lui, je vous prie, mon opinion sur V Incendie?

— Ah! mon vieux, déclare le Petit Homme enchanté de la diversion, elle me considère comme le dernier des crétins parce que je n'approuve pas ta littérature !

Il s'incline ; il ne raille plus : le visage de cet homme de génie, à cause de mon suffrage, s'est empourpré.

— C'est bien vrai, dis-je en lui souriant. Mais pour les paroles maladroites de mon mari, nous vous devons des excuses : permettez-nous de les faire un prochain soir, jeudi, par exemple, où vous viendrez dîner à Passy : sans cérémonie aucune, nous serons entre nous... Ne me refusez pas, M. Mussheim! Car je n'ai pas connu

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M. Mousset, mais M. Mussheim, je suis bien heureuse de le connaître...

Il s'est incliné de nouveau, a balbutié quelques paroles d'acquiescement, timide et gauche, et s'est brusquement éloigné.

— Il serait temps de reprendre nos places, remarque le Petit Homme.

Nous ne les reprendrons pas : au Petit Homme, désolé de perdre une partie d'un spectacle payé, je prétexte un malaise ; nous rentrons : j'ai besoin d'être seule.

Toi qui marches^ dans la douceur de ce soir d'avril, vers une maison inconnue de ce lointain Passy^ imagines-tu quel amotir t'y attend ? Ah ! Douceur de ce soir^ chaste comme des fiançailles et brûlant comme une caresse savante... Vous m'apportez, doux soir d'avril, dans vos mains diaphanes, toute la charge de joie vers quoi bondit mon tendre cœur... Mon tendre cœur... vers d'autres fardeaux d'amour qui passaient sur la route^ il s'est élancé déjà, gé-

néreusement, et chaque fois qu'un fardeau passait : car nos cœurs trop légers ne battent du beau rythme de la vie que quand le poids d'un amour domine leurs mouvements indociles : mais les fardeaux jamais n'ont été assez lourds et mon cœur, chaque fois, recommençait de bondir: viens, Bienaimé... ce soir, mes yeux si doux, soyez plus doux encore ; frémissez, mes lèvres, pour annoncer les baisers proches : et toi, ma chair, vase merveilleux où bouillonne l'ardeur de mon sang, sois transparente, éblouissante et prodigue de parfums, afin que son odeur chaude parvienne au Bienaimé, qu'elle le pénètre et qu'il s'en grise! Ah ! soir d'avril, vêtu d'oranger, de

mauve et de vert pomme, jusqu'à moi, conduisez-le...

... Ici, Bien-aimé, s'offrel'Incomparable : car je suis la plus tendre et la plus géniale. J'ai déjàtout donné, niais je t'ai tout gardé : des baisers qui seront des poèmes ; des poèmes qui seront des baisers...

Viens, je t'attends; une réception sans égale te sera faite : le désir t'ouvrira la porte, et l'amour même t'accueillera...

On sonne : il entre, suivi du Petit Homme qui l'a rejoint dans l'escalier ; comme il est simple et touchant ! presque timide... Nous causons depuis un quart d'heure, quand la bonne, effarée, entr'ouvre la porte

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et me fait un signe ; je vais la rejoindre.

— Madame, me dit-elle, est-ce que ce monsieur dîne ?

— Bien sûr, il dîne !

— C'est que Madame ne m'a pas prévenue... alors, je n'ai rien préparé... c'est le jour du pot-au-feu

Est-ce possible? Eh ! oui ! J'ai complètement oublié d'ordonner le repas.

Je secoue la bonne : vite, un saut chez le rôtisseur, le pâtissier, et qu'elle rapporte deux bouteilles de Champagne.

Ce n'est pas très long ; à huit heures et demie, nous sommes à table ; le Petit Homme ne s'aperçoit de rien, tout occupé qu'il est à pourchasser, devant les yeux

inattentifs de son hôte, les souvenirs de sa morne jeunesse: et un tel? et tel autre?

— Qu'est devenu le grand X. . . , qui a été chassé pour vol ?

— Procureur de la République,

— Et le petit Z..., si travailleur^ mais qui ne comprenait rien à rien ?

— Critique d'Art.

Je les écoute; et je le regarde. Il mange, le cher Mussheim^ avec une ardeur de jeune fauve : de la viande, du pain, de la viande encore ; il mastique puissamment, assez vite ; on dirait que les aliments qu'il absorbe se changent tout de suite en belle force de vie pour gonfler sa large poitrine, colorer ses lèvres luisantes et ses joues fraîches,

parmi la floraison blonde de la barbe, sous la lumière bleue des yeux.

Le Petit Homme ne se taira donc point ! Je le crois un peu ivre de Champagne ; c'est bien autre chose quand au salon, après le café, il a bu un verre d'eau-de-vie.

— Une débauche ! proclame-t-il ; une véritable débauche...

Hélas ! sa débauche est surtout verbale ; ayant fini d'évoquer ses amis, il parle de ses professeurs^ puis des femmes de ceuxci;, et des maîtresses de ceux-là : il est ivre ; cela me dégoûte^, cet homme pris de boisson...

Mais comment exprimer la grâce de Mussheim ! Lui aussi semble étourdi :

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campé dans un fauteuil^ il écoute sans rien dire, hochant la tête, ou il s'embrouille dans ses réponses : il est charmant.

Enfin, je coupe net la faconde du Petit Homme.

— M'expliquerez-vous, cher monsieur, dis-je à Félix — c'est son prénom — pourquoi vous avez choisi ce pseudonyme de Mussheim ? Je suis peut-être indiscrète...

— Nullement, chère madame, nullement !

Voilà : à défaut d'un nom, il est indispensable, au théâtre, d'avoir un pseudonyme à consonnance israélite: oh! c'est simple \ il suffit de ne pas l'ignorer et de faire ce qu'il faut.

— Ah! tu sais, profère le Petit Homme,

l'incqôiparable

enchanté de ton succès ! Mais je ne pourrai jamais approuver tes idées : vrai^ ajoutet-il — non sans vulgarité — tu nous en sers de vertes et de pas mûres...

Alors, je crois rêver en entendant Félix lui répondre :

— Je pense tout à fait comme toi, mon bon ! Il y a de la patte, dans ce qup je fais ; je crois qu'il y a de la patte et je n'aimerais pas qu'on me dît qu'il n'y en a point. Mais pour le fond, tu n'imagines pas que ces âneries représentent mes idées ? Ce sont de pures loufoqueries : seulement, c'est ce qui plaît au Public et à MM. les Directeurs... Et comme il faut vivre... Heureusement, ce goût actuel de la maboulerie

nous offre un champ infini : Ça n'a pas de limites, la maboulerie^ c'est vaste comme le monde ! Je préfère cela de beaucoup aux machines à l'eau-de-rose : j'en ai fabriqué, il y a quelques années : c'était pénible : ça me faisait mal au cœur.

— Et tu peux aborder, sans difficulté, des genres si différents ?

— Dame ! mon petit... c'est le métier! Nous sommes neuf ou dix^ sur la place de Paris, capables de fournir n'importe quel article. Et toujours soigné...

— Curieux... curieux...

Le Petit Homme trouve ces paroles curieuses : pour moi, elles émeuvent ma sensibilité la plus secrète.

Pourquoi dit-il ces choses ? Pourquoi cette dérision amère de son génie ?

Il commence un nouveau cigare, accepte un second verre de kummel, tandis que j'allume une cigarette égyptienne, dont je baise lentement l'extrémité dorée :

— Vois-tu, explique-t-il, j'ai de lourdes charges : je me suis marié jeune, étant encore professeur ; j'ai cinq enfants : si je me suis mis à écrire, c'était pour joindre les deux bouts : je te garantis que ça ne ne m'amusait guère : et ayant un peu réussi, j'ai cru avantageux de lâcher la boîte. Mais il n'y a rien de sûr, dans ce métier, et voilà la première pièce avec laquelle, vraiment, je gagne de l'argent : puis il reste d'anciens

trous à boucher, et enfin, une famille à gosses, c'est un vrai gouffre. Alors, pourvu qu'il rende, je ne suis pas très difficile sur le métier qu'il me faut faire.

— Quel âge ont-ils, tes enfants? demande le Petit Homme.

— L'aîné à neuf ans, le dernier n'est pas encore sevré ; et la cadette est toujours malade.

— Diable! Où habites-tu?

— A Malakofî. Ce n'est pas un joli quartier, mais la vie n'y est pas chère.

Marié! Il est marié! Quel étrange roman cache ce récit? Veut-il mystifier le Petit Homme? Pourquoi affecte-t-il ce détachement de ses idées, l'acceptation de cette

existence misérable, lui dont l'œuvre exalte si magnifiquement la toute beauté de la passion?

Ah ! je saurai ! je saurai !

Et je lui demande :

— Quel est le jour de M"^" Mussheim? Je serai charmée de la connaître...

Il sourit :

— Oh ! ma femme n'a pas de jour ! Elle est trop occupée de ses enfants. Et puis, qui viendrait la voir, à Malakoff! Nous sommes des sauvages...

— Mais moi, certes, j'irai la voir!

— Si nous avions su, dit le Petit Homme, nous n'aurions pas manqué d'inviter également ta femme.

L^'lNCOMPARABLE

— Trop aimable! Elle n'aurait pas accepté, à cause du petit. Et vous êtes trop bonne, madame, de songer à vous déranger... C'est ma femme, au contraire, qui...

— Non ! j'irai à Malakoff.

J'ai bien dit cela : avec décision et sur un ton intime que je n'avais pas encore osé. Il ne sourit plus et il me regarde. Il s'incline.

— Ma femme, confesse-t-il, sort quelquefois après le déjeuner; mais elle est toujours rentrée pour quatre heures.

Et naïvement, il ajoute :

— Si vous vous faites conduire en taxi, ayez soin de descendre à la Barrière: vous

ne serez plus très loin, et vous éviterez de payer un supplément. . .

Ah ! Douceur de l'Amour, je ne savais pas que vous fussiez si douce... Je chancelle, tandis qu'il parle ; la double perfection de mes jambes devant lui voudrait s'agenouiller ; ses paroles sont un couteau d'or qui pèle mon tendre cœur, et le laisse plus offert, plus émouvant, plus savoureux...

Ce n'est pas un joli quartier... Non, ce n'est pas un joli quartier...

Il m'a amusé, pour suivre le conseil de Félix, de renvoyer l'auto à la porte de Paris. J'ai traversé les fortifications: des couples d'amants y reposaient et quelques-uns, par l'ardeur spontanée de leurs gestes, emplissaient de beauté ce paysage sévère. J'ai marché entre d'étranges guinguettes ; elles bordent la route, de chaque côté, parmi d'infimes jardinets : elles sont toutes sem-

blablement naines, mal bâties, crevassées, ruinées; il y a aux fenêtres de petits rideaux d'étoffe rouge ou d'étoffe à fleurs : parfois, quand on passe, ils se soulèvent ; heureusement, je n'ai mis que mon tailleur gris... Et il y a aussi des carreaux qui sont remplacés par un bout de journal.

Plusieurs sont peintes de couleurs vives ; une trop forte odeur de cuisine s'en dégage, écrasant le parfum de caresses que, pourtant, elles doivent recéler : mais entre ces demeures misérables, je marche légère et souriante et emplie du bondissement de mon cœur, parce que je marche vers la maison de mon amour.

La maison de mon amour n'est point

luxueuse : on y accède par une sorte de couloir en plein air; puis c'est le jardin et un bâtiment sans grâce ; une bonne, sale, moustachue, sentant le vin, me reçoit.

— M"^" Mousset ?

— Je vais voir si elle est là : suivez-moi. J'emboîte le pas à la mégère qui ouvre

une porte.

Déjà un relent fade de nursery m'a suffoquée, et j'ai distingué^ par la baie entr'ouverte, une voiture d'infirme, où une enfant est étendue, un petit garçon debout près d'elle, et, dans un angle, une femme assise sur une chaise basse et qui allaite.

— Ernestine, voyons ! proteste cette femme.

Mais elle comprend que je l'ai vue, et dit humblement :

— Entrez donc, madame, je vous en prie, et soyez assez bonne pour m'excuser...

Elle ne peut pas se lever, à cause du poupon ; je m'approche, et^ avant qu'elle se rajuste, j'ai le temps de voir l'énorme sein qu'elle se hâte d'enfouir sous des linges grossiers. Mais est-ce bien un sein, la poche informe, volumineuse et molle, l'outre gonflée d'où sort la nourriture de ce petit animal qui piaille parce qu'on l'en prive? Un sein... Faut-il, d'un même mot, désigner cela, et les douces merveilles, harmonieuses et fermes, qui sur ma poitrine frémissent, et dont se réjouira le

Bien-aimé ? Pardonnez-moi, doux chefsd'œuvre^ ô fruits sacrés, si j'ose, dans mon impiété, vous comparer à cet objet...

Je croyais qu'après la surprise initiale, on me recevrait au salon : mais la mère me fait asseoir près d'elle; d'un vif mouvement continu de la jambe gauche, elle agite son nourrisson, afin qu'il ne crie point : cela vous suffit, petit être facilement satisfait, et voilà que, sans dégoût apparent, vous sucez votre pouce rouge, minuscule et ridé : vous semblez croire que vous tétez encore : vous ne paraissez point, petit être, fort intelligent ; vous tenez moins de votre génial père que de cette pauvre mère qui vous berce...

Pendant que nous causons, qu'elle me remercie de ma visite, m'assure du plaisir qu'a ressenti Félix en retrouvant son cher camarade, j'examine la pièce : elle est quelconque, sans recherche d'art, tristement utilitaire comme toutes les demeures qu'encombrent des enfants.

Et vous aussi, je vous regarde, enfants qui êtes nés de sa chair — du moins je le suppose, et bientôt je n'en doute plus, tant il est évident que la navrante créature qui me reçoit n'a jamais porté en elle le trop somptueux désir de l'amour clandestin.

Dans la voiture, une petite fille est couchée : elle peut avoir six ou sept ans ; la voiture longue est émouvante comme un

cercueil : et de fait, n'est-elle pas morte, celle qui y demeure couchée, d'avance morte à l'amour, seule douceur de la vie? Elle non plus ne doit pas être très intelligente, car cette misère suprême de ne jamais vous connaître, doux amour, elle ne semble pas la comprendre : elle rit ; son visage trop gras, à cause de l'immobilité, se tourne vers moi comme pour me certifier qu'elle peut rire, tandis que son jeune frère, agité et bruyant, s'empresse autour d'elle.

— Attende! dit-il, attends! je vas te décorer!

— Ils jouent à l'aviateur, explique M^^^Mousset; d'abord ma petite Geneviève,

dans sa voiture, est sur un aéroplane; et Robert, par ses cris et ses gesticulations, représente la foule : oh ! il s'en charge bien ! Puis, second tableau : l'aviateur a fait une chute, et le Président de la République vient à l'hôpital lui apporter la croix... Ce n'est pas un jeu très gai, mais depuis ce matin, ça les amuse...

La malheureuse, visiblement, admire ces pauvres inventions... Et soudain elle se penche, et, à voix basse, me confie que Geneviève souffre de la colonne vertébrale : elle va déjà beaucoup mieux : quelques

saisons à Berck achèveront sans doute de la guérir...

M™^ Mousset ne regrette qu'une chose :

c'est que les deux aînés, qui sont en classe, ne puissent pas m'être présentés. Et moi je pose sur elle le regard de mes tendres yeux.

Ah ! ce que la maternité a fait de cette femme ! Peut-être a-t-elle été belle ; peutêtre jamais ne Ta-t-elle été... Mais aujourd'hui, aucune trace de beauté ne persiste sur son corps flétri : elle est une mère fatiguée, rien de plus, trop frêle, tout ensemble, et trop épaisse ; le visage est creusé par les souffrances successives et par Tinquiétude perpétuelle ; les seins, j'en ai parlé ; la taille n'existe point ; et la région du ventre, la plus douce entre les plus douces, est déformée, élargie, définitive-

ment ravagée... Une femme... C'est une femme ! . . .

II y a la Science, pourtant, qui, du fond de ses laboratoires, avec une rigidité parfaite, sans l'ombre même d'un doute, domine le monde et le gouverne ; elle abroge, l'une après l'autre, les stupides lois de la nature ; les moindres paysages des plus lointaines campagnes, elle les embellit de la silhouette moderne de ses usines, du souffle passionné de ses autos, et par quelques formules brèves, elle a supprimé le vieux mensonge des religions. Il y a le Féminisme, aussi. Son bienfait déjà est innombrable: par lui, la femme n'est plus cet être faible que l'insultant respect de

rhomme enveloppait pour la protéger : elle est le rival, maintenant, contre qui on lutte, qu'on ne ménage point, et qu'on écrase. Immense bienfait ! Ah ! Science et Féminisme ! Je vous adjure ! Pénétrez-vous, unissez-vous pour que le fruit de votre union nous secoure, nous, les femmes ! Il est des douleurs dont nous ne voulons plus : pourquoi aux femmes toujours ce supplice de l'enfantement, cette longue attente dans l'angoisse, ce déchirement de quelques heures, cet esclavage animal, et toute cette vie, ensuite, découronnée, puisque le corps sans charme n'est plus propre à l'amour? Pourquoi aux femmes toujours, et aux hommes jamais ?

Ah ! Féminisme ! Ah ! Science ! Il y faudrait peu de chose ! N'inventerez-vous point ce qu'il faudrait ?

Etait-ce le mouvement perpétuel de la jambe qui continuait de distraire le nouveau-né ? Etait-ce l'odeur fade et aigre de nursery, ou la tristesse morne de cet intérieur de poète? Je me sentais mal à l'aise ; une sueur mouillait la peau tendre de mes tempes ; je redoutais de m'évanouir. Je me levai pour partir, mais M"'^ Mousset a protesté : certainement Félix m'avait vue entrer ; il travaillait « là-haut », et quand il travaillait il ne cessait de regarder par la fenêtre : il allait donc descen-

dre, mais, sans doute, « faisait toilette ».

Est-elle vulgaire, cette femme ! Que mon ami doit souffrir, vivant à ses côtés !

Le voilà : il ne semble pas honteux de cette vision misérable que je supporte ; il sourit à la triste mère qui implore le silence parce que le poupon s'est endormi ; sa main arrange les boucles de l'enfant malade ; puis il saisit le petit garçon, l'élève aussi haut qu'il peut, et le repose à terre sans un effort, malgré la défense du gamin. Ah ! vigueur î

Mais j'ai hâte d'être délivrée de cette atmosphère.

— Reconduisez-moi, voulez-vous ? J'ai peur de me perdre.

Il a fallu serrer la main de ce reste de femme, effleurer des lèvres le front des trois enfants, — mais pour le plus petit, j'ai fait semblant : je ne l'ai pas touché.

Ouf ! l'air pur est délicieux !

Comment Félix peut-il vivre dans cette misérable crèche !

Il marche près de moi, mon grand Félix, gauche et empressé. Sans doute m'aimet-il d'un extraordinaire amour qui le paralyse, car un auteur dramatique, accoutumé aux bonnes fortunes, ne peut être, habituellement, d'une si étrange timidité.

Je ne lui parle point du tableau navrant que je viens de voir. Mais je suis douce et caressante, pour le rassurer et l'apaiser,

et que, au sortir de cette grisaille, les tendres couleurs de l'amour l'éblouissent.

— Votre bras...

Je m'appuie sur lui, avec toute la générosité de mon amour. Au bout de deux cents mètres :

— Voilà, dit-il^ c'est ici que le tramway va passer.

— Mais je n'en veux pas, de votre tramway ! Je marcherai bien encore un peu ! Tenez, conduisez-moi jusqu'à une station de taxis...

■ — Il n'y en a pas avant la Barrière. — - Eh bien ! allons à la Barrière !

Et nous reprenons notre marche, que j'alentis, d'abord entre les hautes maisons

de misère aux façades toutes semblables comme des visages d'hommes du peuple, puis entre les guinguettes. Ce serait délicieux d'entrer avec lui dans l'une d'elles. Mais je n'ose pas. Ah ! sotte pudeur ! vous nous faites perdre les plus doux instants de notre courte vie!... Et puis, je crains de l'effaroucher.

Je lui parle doucement :

— Il faudra venir me voir bientôt : tous les lundis, mercredis, vendredis, je suis là de deux à quatre — (ce sont les heures de classe du Petit Homme).

— Certes, me répond-il : dès que ma femme pourra sortir..*

Grand enfant !

— Venez d'abord... vous, j'ai besoin devons voir... de vous parler... de votre art... une chose très sérieuse.

— Mais quoi ?

— Oh ! il faut que je vous explique ! Venez bientôt... très bientôt...

Il s'incline... Il a une drôle de façon de s'incliner, quand il acquiesce ; on ne sait pas s'il est gêné ou s'il est content.

— Tenez, voilà un taxi...

Le chauffeur s'arrête. Je monte dans la

voiture, et quand Félix s'approche pour me saluer, subitement, je lui tends les lèvres.

Mais il ne les prend pas. Il n'a point, je crois, compris mon geste : il a pensé

que, simplement, ma tête s'inclinait pour mieux répondre à son salut... Cher grand enfant naïf... Bien-aimé de mon cœur, de mes yeux, de mes lèvres, de mes bras...

Il n'est pas venu le premier lundi, ni le mercredi, ni le vendredi, ni encore ce nouveau lundi. Félix, vous redoutez l'amour. Ah ! faiblesse des hommes devant la joie ! Ils hésitent, ils raisonnent, ils attendent. Moi, mon tendre cœur ne connaît pas ces lâchetés! Si la joie m'appelle, je me précipite, parce que je sais qu'il n'est rien au monde qui vaille contre la douceur d'une minute. Mais enlui, homme timoré, qu'elle doit s'élever rouge et déjà inextinguible la

flamme éternelle, pour qu'il évite ainsi ma présence! Elle l'emplit tout entier, et le brûle et le ravage, et son cœur éclate et sa chair souffre... Ah! ne me fuyez pas, mon Bien-aimé, vous ne souffrirez plus : je vous serai douce. Ne me fuyez pas : la fraîcheur de ma jeunesse apaisera votre fièvre et l'ardeur de mes baisers calmera pour un instant — pour un instant seulement, Bienaimé ! — cette ardeur, si excessive qu'elle vous fait mal... Ne me fuyez pas! Accourez, au contraire, puisque je suis la Joie!

Mais il n'accourt point. Alors, comme je veux qu'il vienne, j'ai pris une feuille de papier inélégant, et j'y ai tracé ces mots : (( Mon cher ami, passe donc si tu le peux

à la maison demain après-midi, vers trois heures. Tu me rendras service. J'ai besoin de te voir. »

Ah! certes, je ne mens pas, car il est vrai que j'ai besoin de le voir... Et je signe du nom du Petit Homme, dont lalaide écriture pointue et le paraphe banal sont faciles à imiter. Maintenant^ je suis sûre qu'il viendra.

Il est venu.

J'avais fait, dans le salon, une demi-obscurité que rendait plausible la lourdeur prématurée de ce jour de mai. J'étais vêtue d'une tunique de voile de soie mauve sur fond blanc, tendrement décolletée et qui laissait mes bras nus ; mes bas étaient de

l/iNGOMPARABLE

soie blanche, et de drap d'argent mes souliers. Je l'attendais assise près de la porte. Je ne pensais plus. Je l'attendais, et c'était tout. Mon amour le guettait, ramassé sur lui-même comme un grand fauve qui va bondir. Il a sonné, je me suis levée, me rapprochant encore de cette porte, de manière que le battant me dissimulât quand elle s'ouvrirait.

Et elle s'est ouverte: vous vous êtes ouverte, ô porte! J'ai vu mon amour entrer dans le salon, s'arrêter, un peu surpris, comme ébloui par l'obscurité ; alors, avant qu'il ait eu le temps de se remettre, sans bruit, je me suis coulée contre lui, mes bras l'ont enlacé et mes lèvres, enfin, ont pris

ses lèvres ; je les ai senties d'abord qui s'agitaient comme pour parler, mais elles se sont vite tues ; d'un doux mouvement, nous avons glissé au sofa qui occupe l'un des côtés de mon salon. Il ne songeait plus à parler et je prolongeais, délicieuse et irritante jusqu'à la fatigue, ma caresse.

0 douceur de la caresse première, faite de toutes les attentes finies, de toutes les craintes rassurées, de toutes les joies approchées, du fléchissement infiniment heureux des nerfs trop longtemps et strictement tendus...

Une lassitude crispe mes muscles^ une angoisse m'étreint, mon délire devient souffrance: n'importe ! jene veux pas que cette

caresse finisse, parce qu'après elle, quand elle sera morte, ce ne sera plus,jamaisplus, la caresse première...

Elle expire, cependant : mais que d'autres, douces aussi, naissent vite de ses cendres !...

Nous parlons peu.

— Tu m'aimes ? demandé-je.

— Ah ! répond-il.

Mes lèvres ne quittent les siennes que pour les reprendre; ou bien, entre les instants où je laisse sa bouche libre, je lui offre la fraîcheur de mes bras. Et j'appuie à sa forte poitrine ma gorge lourde.

Des minutes passent : un quart d'heure,

une demi-heure, peut-être. Et qu'est cela? Mon amour, soudain devient agressif ; lui qui se contentait de recevoir ma caresse, voilà qu'il s'anime, précipite des gestes fébriles.

— Oh ! Bien-aimé !

Je me défends : non par une sotte pudeur, mais je ne veux pas, en un seul jour, épuiser toutes les joies. Et n'est-il pas mieux que son désir, pour se fortifier, attende encore?

— Bien-aimé ! Bien-aimé...

Ah ! qu'il est irrésistible !

— Bien-aimé...

...Il me regarde, maintenant^ calme et

presque honteux. Il s'est rassis et affecte une pose convenable, comme en visite ; il a repris et tourne entre ses doigts tremblants son chapeau qu'il avait dû, auparavant, placer sur une chaise.

Il s'excuse :

— Me pardonnerez-vous?Je n'ai pas été maître de moi...

Je ne lui réponds point assez vite ; non par feinte : je ne sais pas feindre. Mais l'extase récente possède encore mes lèvres. Il s'affole :

— Vous m'en voulez... ce n'est pas de ma faute... Ah ! si vous saviez !

Le sens des mots ne m'importe guère

je le fais parler seulement pour la douceur unique d'entendre sa voix.

— Si je savais ?...

— Eh bien ! C'est que... je me doutais si peu, en venant ici, voyez-vous... c'est vrai... je n'imaginais pas... j'étais loin de penser que j'avais eu le bonheur de... de vousplaire.Bref, je n'y pensais pas : et franchement, j'ai été si surpris je m'étonne

encore...

Cher Bien-aimé ! Tremblant de mes baisers, il semble ignorer que je l'aime! Mais déjà j'ai envoyé son chapeau à l'autre bout de la pièce ; j'ai repris ses mains puissantes et l'ai attiré de nouveau près de moi, sur le sofa. Je lui demande :

— Mais tu m'aimais ?

— Si ? Bien entendu... c'est-à-dire... je n'y pensais pas... Ecoutez, j'aime mieux tout vous expliquer : vous connaissez ma famille, vous avez vu combien elle est attachante, émouvante, même. Et — tant pis si vous me trouvez ridicule — jusqu'à ce jour, je n'ai vécu que pour elle, pour elle seule, pour ma femme et pour mes enfants ; j'ai bien rencontré, dans ma carrière, des occasions de plaisir : elles ne m'ont jamais retenu ; l'idée de ma femme, celle de mes enfants, m'occupaient seules. Vous trouvez cela ridicule ?

— Ridicule... Non, ce n'est pas le mot exact...

— Alors, en venant ici, je n'imaginais pas... jenepensais en aucune manière... Et puis vos caresses^ tout à coup... vos caresses inattendues et merveilleuses... moi qui ne suis pas habitué... je n'ai pas été maître de moi... j'ai perdu la tête... il faut me pardonner...

Pas habitué ! Que je lui pardonne ! Il m'était donc réservé, ô génie puissant et naïf, de vous faire connaître la douceur de l'amour !

Ah ! je ne savais pas la gloire de mon corps ! Je l'aime, mon tendre corps, d'un plus vif amour, parce qu'il vous fut révélateur ; j'aime mes douces lèvres, surtout, parce que vous fûtes, tout de suite, leur

chère proie sans défense, et qu'à votre tour, proie victorieuse et délectable, et qui se délecte, vous en avez fait votre proie !

Lui pardonner ! J'ouvre les bras ; voici qu'une nouvelle et douce fièvre l'agite... Mais une porte que l'on claque^ un pas menu et ridicule: c'est le Petit Homme... J'ai le temps de jeter : a Après demain... à la même heure... » Et le Petit Homme, stupidement joyeux, entre, s'exclame et serre les mains de son ami.

Des jours d'amour...

Il vient trois fois la semaine, aux heures d'absence du Petit Homme. Heures trop brèves... Elles accordent peu de place à l'alanguissement du repos et à la caresse secondaire des paroles. Mais heures pleines d'une joie farouche, à briser le cœur, qui me laisse inerte et suavement endolorie.

Naturellement, l'insipide Petit Homme se tourmente de ma santé :

— Qu'avez-vous ? me demande périodiquement sa voix traînante. Vous maigrissez ; vos yeux sont cernés : Paris ne vous réussit point.

Je m'ingénie à rassurer l'inquiétude de ce fantoche; pas entièrement, cependant, car elle n'est point inutile : grâce à elle, je m'affranchis des dernières besognes domestiques; elles m'excédaient ; j'ai à faire un plus noble usage des heures que Tamour n'occupe point.

Après le soin attentif et dévotieux de mon corps, je revêts, de fréquents matins, un peignoir de dentelles, et me couche sur le sofa pour lire mes poètes.

L'après-midij je sors^ le plus souvent;

Pas de visites ; je n'ai point d'amies. Je traverse les magasins ; mais je ne suis pas une femme frivole : la toilette ne me retient que parce qu'elle sert à l'amour. Il arrive que le Bois m'attire. J'y sais les coins secrets que hantent les amants, et les amants jamais ne se désunissent à mon passage, tant il est vrai que les êtres d'amour, une auréole les nimbe, par quoi ils se reconnaissent entre eux.

Hier, j'ai conduit ma promenade jusqu'au jardin d'Acclimatation. J'aime les bêtes :non celles qu'un instinct subalterne ou la contrainte des hommes plie à des disciplines étroites comme une morale ou grossières comme une religion ; je méprise les chiens^

race fidèle et pieuse qui adore le Maître. Mais les autres ! Les animaux de passion et, entre tous, les singes! Ah ! singes! Une heure, je suis restée devant le grillage où l'on vous tient captifs, pour l'exemple exaltant que nous recevons de vous. Tout est passion, en vous, ô mes frères mystérieux! Nullehypocrisie ne vous arrête, nulpréjugé, nulle convention sociale. Un petit singe grêle, à favoris blancs — une sorte de magistrat rageur — grinçait des dents : c'était de désir ; il a saisi, d'un geste prompt, l'objet de son désir . Une vieille guenon, j'observais que la jalousie ou la haine, ou le besoin de la vengeance, tordait son petit cœur sensible ; ce fut une attaque rapide.

une fuite éperdue le long des barreaux, une bataille brève parmi des voix perçantes et sincères. Vous, qui êtes tout pelé, vous convoitiez le fruit que décortiquait votre voisin : grincements de dents, courte lutte ; à toute heure, pour toutes choses, gestes spontanés, liberté pleine, satisfaction immédiate des intincts.

Souvent, parlant des écrivains que j'aime

— en secret, car il ne connaît rien de moi

— le Petit Homme prétend qu'ils n'ont pas d'idéal. Stupidité. Leur idéal — et le mien

— ô mes frères nerveux, il est là, je le touche : vous le réalisez.

Cependant, Félix s'exaspère de nos trop

rapides amours. Cher grand ami! C'est vrai que notre joie est tragiquement brève. Chaque fois, après les soixante minutes de l'heure, malgré Timploration chaude de ses yeux, je le force à partir.

Moi aussi, je souffre; les précipitations que je souhaitais naguère pour les fougues qu'elles soulevaient, ne peuvent plus que limiter ma joie; car ces fougues et cette joie survivraient, j'en ai la certitude heureuse, en des fêtes moins brèves.

Et même ses courtes visites deviennent impossibles; certes, j'ai le mépris magnifique du danger ; ma bonne, que je paye, ne me trahira point; et jusqu'à ce jour, nul doute n'a touché le Petit Homme ; la con-

fiance absurde de cet être sans passion déborde de lui. Ah ! doux amour ! quel unique génie vous insérez au cœur, quelle divine aptitude à toute méfiance, comme à toute feinte ! Mais, il finirait par savoir : nous devons être prudents. Félix ne viendra plus, chaque semaine, que deux fois.

Quand je le lui apprends, il est très triste, très penaud.

— Alors, dit-il, il faut nous voir hors de chez toi...

— Hors de chez moi...

Soit, nous serons l'un des couples errants qui hantent les allées secrètes du bois urbain, entre la fraîcheur des lacs, les

grands espaces libres des hippodromes faits pour l'extension des corps souples, et les voies vibrantes de la course tumultueuse des autos. Je sais le costume que je mettrai : ce sera mon costume de shantung pervenche et mon petit chapeau cloche blanc surmonté d'une couronne d'épis blancs.

Et je sais un bosquet gracile, au détour d'une allée : avant de connaître Félix, j'avais noté cet endroit, à cause de son mystère, et je l'avais élu pour une heure future.

Mais que son mystère apparaît moins total maintenant que je souhaite qu'il nous couvre ! Et que nous sommes mal habitués

à ces séances de plein air ! A peine nos lèvres se sont-elles effleurées^ et des voix proches éclatent^et des promeneurs surgissent, et un garde rôde, soupçonneux ; on dirait que notre amour trop visible attire invinciblement.

Nous demeurons l'un auprès de l'autre, nous regardant et tentant de parler ; nous ne le pouvons pas. Il arrive bien, les autres jours^ au milieu de nos caresses, que nous échangions quelques phrases : mais aujourd'hui, nous ne nous caressons pas: un abîme nous sépare, aujourd'hui^ un abîme de quelques centimètres : et je comprends que, quand nous ne nous caressons pas, nous n'avons rien à nous dire.

Le regard de Félix se fait plus insistant, plus lourde plus pénétrant. Ah ! ces passants qui ne cessent de passer, ni ce garde de garder ! Félix, d'un mouvement insensible, se rapproche de moi. J'observe ses mâchoires, durement contractées, et ses yeux troubles : j'ai peur, d'une peur délicieuse...

Mais soudain, il se lève :

— Ne restons pas ici... Viens... viens...

— Où ?

— N'importe !

Il marche d'un pas rapide et saccadé ; il semble ne point s'occuper de moi qui le suis hâtivement, anxieuse et charmée, dans ce sillage brûlant qu'il laisse derrière lui :

l'iNC03IPARABLE

un cocher s'approche ; il le congédie.

— Pourquoi ne le prends-tu pas ?

— Pas assez rapide ! répond-il : une auto, je veux une auto !

L'auto enfin venue, pousse son hennissement rauque d'étalon et nous emmène, vite, encore plus vite, vers le but qu'en une phrase brève Félix a désigné au chauffeur.

Nous restons muets, serrés l'un contre l'autre, dans cette voiture, hélas ! découverte, à cause de la saison ; la sortie du Bois, le chemin de fer de Ceinture, deux avenues, une sorte de faubourg. . . L'auto brusquement s'arrête devant une vaste bâtisse, ornée de cette seule enseigne, discrète, vague et suffisante : a Hôtel ».

Comme je me lève pour descendre, je remarque que Félix, tout pâle^ demeure assis.

— Eh bien ! mon amour...

— Attendez...

J'attends, en effet, quelques secondes puis, sa main forte et douce me saisit au poignet et, d'un irrésistible mouvement, elle me convie à me rasseoir. Et la voix de mon ami ordonne, presque brutale :

— Chauffeur, retournez où nous vous avons pris...

Qu'a-t-il? Quelle folie... Je ne comprends pas. Je m'inquiète :

— Mon amour...

— Tout à l'heure... Tout à l'heure...

Je n'obtiens rien d'autre, sauf la lente caresse de ses doigts sur mon poignet, qu'ils enserrent encore.

Ce fut seulement quand nous eûmes recommencé de marcher sous les arbres du Bois, une de ses mains à ma taille, qu'il a dit :

— Je n'ai pas pu. Vous, dans cet hôtel, dans ce lieu de hasard, est-ce que c'était possible ! Songez donc ! Nos baisers, notre tendresse... au dernier moment, je n'ai pas pu... Et pourtant...

Pourtant ! Oui ! Pourtant !!! Hors ce pourtant, Bien-aimé, qu'existe-t-il ?

Parce que la maison eût été publique, la chambre polluée et affadie de relents

d'amour, mes lèvres eussent-elles été moins fraîches, moins sans défaut les perfections de mon tendre corps, et, sur votre jeune chair, moins absolus leurs doux pouvoirs ? Car je vous aime.

Et voilà : nous aurons d'autres heures de volupté qui formeront des jours, et, peut-être, de belles nuits : mais celleci, que nous avons perdue, celle-ci que nous tenions entre nos chaudes mains, quand elles se sont ouvertes, cette heureci, jamais nous n'en connaîtrons le goût...

Je ne vous en veux pas, Bien-aimé. Vous n'êtes pas coupable : c'est elle, mon ennemie, que je rencontre encore : Pudeur !

sotte Pudeur ! A quoi sert-il que de mon âme tendre je vous aie arrachée, si vous vous réfugiâtes en celle du Bienaimé ?

Il m'a dit :

— Vivre ainsi n'est plus possible : j'ai un trop ardent désir de vous, de vous à moi seul, longtemps. Il faut que je trouve, que j'organise quelque chose ; vous verrez, bientôt, nous aurons un a chez nous »

Sa pensée tendre m'a touchée ; mais je ne consens pas. Les soins onéreux et désagréables d'une installation, ce n'est pas lui qu'ils doivent occuper. Moi non plus, d'ailleurs. Un autre est désigné pour en pren-

dre la charge :1e Petit Homme. Je connais un moyen sûr de le contraindre, car le Petit Homme ne dédaigne point l'amour : mais en face d'un si pauvre adversaire, je n'ai pas besoin de mon arme suprême. Comme, une fois de plus, il déplore, avec son incomparable naïveté, ma pâleur, je lui réponds :

— C'est vrai, mon ami, je souffre atrocement...

— Il faut voir un médecin !

— Inutile. Nous savons ce que j'ai

— Le séjour de la Capitale (il affectionne cette expression) qui ne vous réussit point?

— Pas autre chose

— Diable ! diable ! Je ne veux pas que

vous tombiez malade ! Mieux vaudrait.., quitter Paris

— Et votre situation !

— C'est secondaire.

— Pas à mes regards...

Dès lors, je le tiens : je ferai ce que je voudrai.

Je n'ai qu'à étreindre douloureusement, dans l'une de mes paumes, mon front lourd, et le Petit Homme annonce ;

— Vous êtes trop bonne, mais je vais, de ce pas, solliciter mon changement.

— Je vous le défends bien ! C'est du reste inutile : voici l'été ; pourquoi neloueriez-vous pas, aux environs de Paris, quelque villa ?

— La banlieue ?

— La grande banlieue ! Un pays qui ne serait point désagréable... Vous pourriez venir faire vos cours, et moi, dans cette campagne, je prendrais le repos qui m'est nécessaire.

— Ce serait un peu fatigant pour moi...

Tel est Tégoïsme des hommes ; celui-ci croit qu'il s'agit de ma santé, et c'est à sa fatigue qu'il pense. Cependant, je n'ai aucune peine à emporter son adhésion. Mais où aller ? Félix me conseille les abords de la forêt de Fontainebleau. Et comme je veux choisir le pays, et surtout, dans le pays, la maison, nous parcourons cette

région, le Petit Homme et moi, en auto.

Après deux jours, mon choix se fixe : une petite villa tout embroussaillée de roses ; un peu à l'écart du bourg, elle possède deux entrées : c'est par quoi elle m'a plu. La porte banale ouvre sur le chemin, et l'autre, la tendre porte, sur l'orée même du bois. Chaque fois que le Petit Homme s'éloignera — trois fois la semaine — vous tournerez, douce porte, faisant grincer vos gonds rouillés, et laisserez le passage libre à mon amour. Il vous franchira, odorant encore des parfums sylvestres ; et quand, par l'allée couverte où nul épieur ne le pourra surprendre, il entrera dans la maison, alors, mes bras l'accueilleront, et

vos parfums, forêt, sur son visage, je les boirai...

Ainsi fais-je. Le Petit Homme a terminé Tinstallation ; sans art, mais enfin, c'est commode. Nous habitons Bois-le-Roi.

Félix vient avec exactitude et sans danger ; il a le soin, seulement, aux stations, de ne point placer sa tête près d'une portière, puisque c'est l'heure où le Petit Homme roule vers Paris.

J'ai dû mettre quelque ordre autour de moi. Seule, la bonne, Mathilde, pouvait me gêner ; heureusement, cette fille est intelligente : nous ne sommes là que depuis peu de jours, et déjà elle aime un jeune homme du pays, robuste sveltement, et non sans

élégance. Or, chaque matin que vient Félix, je tolère que ce jeune homme, — à condition qu'il observe, pour entrer dans la maison et s'en aller, les mêmes précautions que mon ami, — deux heures aussi goûte le divin plaisir.

Ces détails réglés, je vous connais enfin, douceur des baisers longs et des étreintes renouvelées ! Je ne savais pas, Félix, votre jeune force, ni la joie jolie de vos yeux clairs, dans la sécurité de l'amour...

Lorsqu'il arrive, vers la dixième heure du matin, c'est, d'abord, une étreinte farouche. Puis, nous causons, entre des caresses. Le repas, servi dans la chambre, ne nous sépare point. A travers les volets tirés,

glissent sournoisement des rais de lumière qui nous annoncent, dans la fraîcheur artificielle dont nous jouissons, le grand soleil sur la campagne.

J'entretiens Félix de son œuvre : V Incendie fait encaisser des recettes considérables ; il cherche le sujet d'une nouvellepièce, mais il ne l'a pas encore trouvé.

— Ça devient pénible, m'assure-t-il ; il y a quelques années, nous étions mieux placés : nous avions deux mines encore inexploitées : la mère et la jeune fille. On n'en avait rien fait — que des ouvrages sérieux — mais quand on s'y est mis, ah ! grands dieux ! ça a marché vite ! Les mères et les petits garçons, les jeunes filles et n'im-

porte qui... Bref, en quelques années, c'est vieilli, épuisé, fini: plus rien à faire...

— Pauvre ami...

— Il faut des choses purement loufoques, pour surprendre, mais qui flattent, par ailleurs, les instincts du public : alors il admire sans restriction. Je crois que j 'ai trouvé quelque chose.

— Oh ! dis vite...

— Voilà. Cela s'appellerait Nounou. Ce serait l'histoire d'un enfant. . . un enfant tout jeune, une dizaine d'années...

— A dix ans ! Oh ! le mignon...

— Attends donc ! Tu ne sais pas ce qu'il va faire !

— Oh si ! je le sais...

— Un enfant d'une dizaine d'années qui serait hanté parle souvenir de sa nourrice : toute cette chair, dévoilée dès les premiers jours de sa vie, continuerait de l'éblouir, et fou de passion, il se lancerait à la recherche de la femme ; il la trouverait, elle résisterait et il l'étranglerait. Je crois qu'il y a là quelque chose d'assez vigoureux... un peu hardi...

— C'est magnifique !

— Non ! ce n'est pas magnifique, c'est idiot ; la question est de savoir si ça peut réussir.

— Félix, je ne t'aime pas quand tu dénigres ton œuvre,quand tu prétends ne plus croire à tes idées !

- — Mais je t'ai déjà dit que ces calembredaines ne représentent point mes idées : elles constituent mon gagne-pain ; ce n'est pas la même chose.

— Tais-toi ! tais-toi ! tu es le poète de l'Amour ! de l'Amour libéré de toutes les basses entraves !

— Joli poème ! joli poète !

— Oh ! tais-toi ! Et, alors, notre amour, à nous î

— Nous, ce n'est pas la même chose...

Tout de suite, il devient grave, et il s'approche demoi, d'un mouvement que je connais bien, qui paraît lent, mais qui est vif, et, sous ses lèvres, il brise mes reproches. Mes reproches ne résistent point, mais

L^NCOMPARABLE

les paroles qu'il a dites traversent ma joie trop brève, et elles viennent réveiller, au fond de ma mémoire, mes plus anciens souvenirs.

— Dix ans... ce serait l'âge de ton jeune héros... Et moi, c'est à dix ans que j'ai connu ma première peine d'amour,..

— Déjà ?

— Seulement.

— Oh ! raconte ! Parle-moi de ton enfance !

Je lui en parle :

— Adixans, oui... Plus jeune, j'avais traversé une crise de mysticisme : souvent, ainsi, les meilleures d'entre nous, celles qui seront les plus ardentes à l'amour, tant

qu'elles ne l'ont point rencontré s'exaltent vers le divin mensonge. Ah ! le parfum lourd de l'encens, et les cœurs enflammés, et les cheveux dénoués de Madeleine, et l'ombre, et le mystère ! Je voulais devenir religieuse, tant j'avais en moi l'instinct sûr de me donner ; et cette passion première faillit causer une catastrophe : j'ai eu la volonté, pendant quelques heures, de couper ma chevelure. Mais dès que l'on m'eut admise aux divers rites, tout mon désir s'épuisa...

— Naturellement,...

— ... Etàdixans,j'airencontré l'amour.

Fille d'un officier supérieur, je voyais beaucoup d'hommes à la maison ; mais les galons

ne me fascinaient pas : mon père en avait quatre sur chaque manche ; et ces officiers étaient de petits freluquets, qui tournaient autour de maman et me négligeaient, ou d'inexistants pères de famille. Mais, déjà femme, je m'émouvais de l'alacrité et de la saine fraîcheur des jeunes soldats qui, tour à tour, tenaient près de mon père le rôle d'ordonnance : il en vint un, Schmitt, Alsacien rose et blond, aux yeux de faïence, à la fine moustache pâle ; je l'aimai, dans la naïveté de mon cœur vierge. Est-il possible, en vérité, qu'à une époque, mon cœur ait été vierge ? Et c'estvrai, cependant. Le soir, quand il dînait à l'office, j'allais en cachette embrasser ma bonne, et je surmon-

LlNCOMPARABLE

tais le dégoût que j'éprouvais à présenter mon visage aux lèvres grasses et mal odorantes de la cuisinière, pour sentir ensuite, sur ma petite chair bienheureuse, le frémissement bref des poils d'or clair, et, parfois, autour de ma taille, l'étreinte inattentive d'un bras vigoureux recouvert d'étoffe rude.

Que serait devenu ce bonheur ? Un soir, je surpris, enlacés, Schmitt et la cuisinière. J'ai souffert ! J'ai failli mourir, Bienaimé. . . Bien-aimé ! voyons, voyons ! . . .

Ah ! comme il s'attendrit ! Et qu'il sait^ le cher amour, d'ineffables consolations...

... Je reprends :

— J'ai failli mourir : je me serais tuée,

si le dégoût ne m'avait empêchée de boire l'eau où j'avais mis à tremper deux gros sous ; et, si le lendemain, lorsque je me frappais la tête contre le mur, je ne m'étais interrompue en songeant que j'abîmais ma beauté. Je ne suis pas morte; j'ai souffert ma vie me semblait vide, puisqu'un si grand amour n'y tenait plus sa place : et j'ai aimé de nouveau, et j'ai de nouveau souffert, et j'ai aimé encore, j'ai aimé, j'ai aimé ! Aux bals, aux tennis, tous ces lieutenants, qui naguère me dédaignaient, demeuraient attachés à mes robes.

Dieu ! qu'il y en avait de beaux ! Moi, j'étais moins belle qu'aujourd'hui, mais attirante, déjà : plus souple, moins riche.

Pour mon teint, c'était celui que tu vois. J'ai aimé, j'ai aimé ! Ah ! que mon tendre cœur s'est noblement donné, avec chaque fois la certitude que cet amour le possédait pour jamais ! J'ai cru souvent que des mariages suivraient : ils n'ont pas suivi ; je ne sais pas pourquoi. Les officiers m'aimaient, et puis il s'éloignaient, déseii^pérés... Si bien que vers mes vingt-six ans, l'inquiétude prit mon père, et ma mére, dont la récente cinquantaine n'était pas dénuée de charme. C'est alors que le Petit Homme, m'ayant rencontrée au bal de la Préfecture, connut le désir. Tout de suite, sans même m'avoir parlé d'amour, il demanda, comme il disait, ma main. Deux

mois après je l'épousais, à la grande joie de mes parents ; et j'étais contente aussi d'obtenir par là une plus sûre liberté.

— Je comprends, dit Félix.

— Quoi, mon amour, que comprendstu ? Qu'as-tu, Bien-aimé ?

— Rien, rien... Mais moi, tu m'aimes... Combien de temps m'aimeras-tu ?

— Toi ? Ah ! cher fou ! Toi, ce n'est pas la même chose ! Toi,je t'aimerai toujours...

Nous ne craignons point de marcher jusqu'à la forêt; sitôt franchie la porte du jardin, un sentier, entre des taillis et les fûts des premiers arbres, nous ouvre un couloir de fraîcheur ; nous passons près de l'étang ceinturé de roseaux que frappe la fureur opiniâtre des lavandières. Ah! doux étang! ils résonnent en mon cœur, les coups injustes dont on vous blesse ! Et aux cruelles journées de l'hiver, c'est là, m'a-

t-on dit, que, par un dernier souci de beauté, les biches viennent mirer leur visage d'agonie quand la chasse les a vaincues.

Nous traversons la route sylvestre près de la maison du garde, et nous errons.

Ce qui ennoblit cette forêt, ce sont les multiples abris que Ton y édifie pour la sécurité des amants; pauvres bâtisses, humbles guinguettes, elles dressent, à tous les carrefours, Témouvant sourire de leurs portes offertes. Félix les néglige, de même que la retraite si aimable de notre chambre, à la villa. Pour moi, elle me suffirait, et je préférerais n'en point sortir. Cependant, je vous aime, ô Nature, et votre

rythme observé amplifie, magnifiquement, le beau désordre de mon cœur : mais c'est quand un plus tendre soin ne l'occupe pas et que j'y pense attentivement; quand vous êtes là, Bien-aimé, vous et vos chères caresses — et rarement vous êtes l'un sans les autres, — quand vous êtes là, que m'importent la forêt, et la mer, et le ciel, puisque votre doux amour, entre les murs nus de ma chambre, me verse la plénitude du bonheur?

Je consens à ces courses, parce qu'elles excitent Félix : il prétend que je suis plus belle, sous cette vive lumière que voilent, ou atténuent, ou nuancent de mille façons les feuillages mouvants, et c'est lui qui

s'épanouit, le cher Bien-aimé, dans l'odeur chaude de la forêt d'été. Il est enfant, il est violent, il est exquis.

— Attends, crie-t-il soudain, nous allons jouer au faune!

Il bondit loin de moi, se cache derrière un arbre que je ne devine pas ; je continue de marcher, seule, presque angoissée, parce que je sais bien comment finira le jeu après une attente trop longue, peutêtre plusieurs minutes, du côté qui me surprendra le plus, il bondira de nouveau, mais vers moi, cette fois, et avec la fougue que j'adore, il m'enlacera...

Doux amour...

Le soir, lui parti depuis d'interminables

heures, je reste auprès du Petit Homme, assise dans le jardin,

— Il fait froid, traîne la voix de cet homme prudent ; mieux vaudrait rentrer.

Je frissonne ; il est vrai qu'une incroyable fraîcheur s'étend et me pénètre : mais je refuse de rentrer, car cette haleine humide est celle de la forêt ; et quand elle me touche pour me glacer, elle m'apporte, en même temps, infiniment ténue mais perceptible encore, l'odeur de plantes qui s'est mêlée à nos caresses.

Le Petit Homme m'entretient des faits du jour, qui, évidemment, l'occupent, et le passionneraient, s'il pouvait se passion--

ner ; j'entends, sans l'écouter, cette crécelle qui tourne lentement : on a trouvé un remède contre le choléra ; l'Allemagne menace de déclarer la guerre ; il y a eu, quelque part, un tremblement de terre, et deux mille personnes ont péri...

Qu'est-ce que tout cela peut faire à mon tendre cœur ? Mes oreilles s'emplissent d'autres bruits : par instants, des détonations trouent le silence aérien ; ce sont des pétards que l'on tire à la limite de la forêt, pour que les biches ne la franchissent pas. Et les voix des crapauds s'évaporent de Tétang. Alors je me rappelle le baiser nouveau que Félix m'a donné, comme nous passions près de cet étang, à sa pointe

extrême, là où il succombe sous l'étreinte resserrée de la terre.

Mais que dit le Petit Homme.? Que dit-il, vraiment ! J'impose le silence à la voix de mon amour, et j'entends, ah ! j'entends ces paroles terribles :

— La forêt, je ne la connais guère...

Heureusement, je vais avoir un peu de liberté : encore une quinzaine et ce seront les vacances... Je ne craindrai plus, ma chère amie, que vous vous ennuyiez : nous ne nous quitterons plus...

Les vacances... le Petit Homme... j'avais oublié... Est-ce donc possible que soient finies nos grandes journées de joie, que ce clair bonheur s'anéantisse, que l'être misé-

rable vautré là, sur un fauteuil, en une pose négligée et nullement tendre, dresse, entre nos beaux corps, l'obstacle de son corps risible !

Et que fait-il, maintenant ? Ah ! misère ! une tentative galante ! Il m'est arrivé, en de semblables cas, de ne le pas repousser, et de trouver même une joie involontaire dans ses caresses subies. Mais pas ce soir ! Non ! pas ce soir ! Ce soir, il est Celui — Qui — Brise — Mon — Bonheur. Je prétexte, sèchement, un malaise, et ferme ma porte à clef.

Certes, la chambre oii je suis n'a pas la beauté profonde de ma chambre des glaces. Mais qu'il faut peu de chose pour im-

L^INCOMPA^ABLE

prégner une pièce du charme d'une femme ! Dans cette chambre banale, j'ai soin toujours que des étoffes, à peine détachées de moi, traînent ici et là, sur les meubles et le tapis, pour qu'elles y prolongent, un peu de temps, ma grâce, et y exaltent mon parfum ; et j'ai prodigué à l'humble chambre mes photographies: si indignes que soient ces images, elles sont Moi, cependant, et mes yeux caressent, en leurs lignes rigides, le reflet figé des formes parfaites dont le chœur harmonieux s'agite autour de ma chair vivante, dans les profondeurs sans nombre de mes miroirs familiers.

Ce soir, je m'habille pour dormir ; mais je ne dors point. Trouver, il faut trou-

ver ! Que ferai-je pour éviter ce supplice que l'on veut m'imposer ? Pour défendre mon amour, que ferai-je ? Souvent, j'ai cédé devant le sort contraire, la force aveugle et sourde qui broyait mes bonheurs ; et d'une âme somptueuse et jamais ruinée, renonçantàl'amour qui était impossible, dans un amour nouveau je jetais ma tendresse. Mais Félix... Non ! je ne peux pas. Je ne suis pas rassasiée encore de ses caresses : je l'aimerai toujours. Alors, que faire ?

Raisonnons : quinze jours, et du matin au soir et du soir au matin, le Petit Homme vivra dans cette maison. Inviter Félix, tel un hôte banal, pour quelques semaines ? Faibles profits, brefs et sans sécurité.

L'installer au village? Pas pratique. Voyager ? Le Petit Homme m'accompagnera* Que faire ? Que faire ? Est-il lâche, ce Petit Homme, de martyriser ainsi une femme qu'il prétend aimer! Oui, je sais: de temps à autre, quelques heures à Paris... Mais que sera-ce, auprès du bonheur que je perds ! Ah ! Félix ! Félix ! Je me retourne dans mon lit, par bonds brusques, puis par coulées lentes. Mes bras s'insèrent sous le traversin, encerclent l'oreiller que je mords, ou s'alanguissent, désespérément sans emploi, sur les draps froissés... Je ferme les yeux et les rouvre. Ai-je dormi ? L'idée est toujours là, hallucinante, exacerbée à cause de la lièvre nocturne, de la

solitude et des ténèbres. Trouver ! 11 faut que je trouve ! Et je ne trouve rien... Je songe à mourir, mais sans effroi, car je sais qu'il n'y a pas de danger ; je tuerais plutôt le Petit Homme, si cette exécution ne me répugnait...

... Et me voilà, tout à coup, dans une ville conquise. Une troupe s'avance, innombrables et farouches soldats conduits par des chefs impérieux ; alors, ces guerriers m'entourent et me pressent, et tous, chefs et soldats, en une seule minute, avec une même force irrésistible, ils me possèdent. Puis, subitement, ils se muent tous en autant de Petits Hommes ; ils ont son visage, ses gestes et sa voix, dix, cent, mille Pe-

'incomparable

tits Hommes acharnés... Ce n'est plus un rêve ; c'est un cauchemar... Je veux fuir, mais j'ai trop tardé : mes pieds alourdis restent collés au sol... quand Félix surgit, m'arrache à ce martyre, m'emporte dans ses bras puissants, d'un doux mouvement

brusque qui m'éveille

Je suis assise sur mon lit, hagarde, moite de sueur d'angoisse. J'écarte, de gestes fébriles, les longues mèches qui ont glissé sur mon visage. Je réfléchis. Je songe, après avoir rêvé. Et, bien que personne ne puisse me voir, je me prends à sourire... Le moyen que je cherchais... Je sais, maintenant ; je sais.

— Aime-moibien, Félix, j'ai une grande peine...

Félix se tient devant rrioi, dans l'attitude passionnée qu'il observe aux premiers instants de nos rencontres.

— Une grande peine ?

Je me tais, douloureuse, Il répète :

— Une grande peine... une grande peine...

Puis il interroge :

— Quelle grande peine ?

— C'est trop triste...

— Dis-moi tout de même !

— Eh bien ! Tu n'y as pas songé, toi ! Le Petit Homme... Ses vacances... Dans quelques jours, il sera entre nous...

Félix a juré, ce qu'il fait rarement : il a pris, entre ses paumes, sa chère tête, et l'enserre fortement, comme pour en faire jaillir l'idée : je remarque que ses doigts crispés s'enfoncent dans sa chevelure et s'y agitent ; et ce geste, qui pourrait, en d'autres conjonctures, être vulgaire, reçoit, des circonstances, une infinie beauté tragique.

Il jure encore, et demande ;

— Que faire?

L^'lNCOMPARABLE

Les unes après les autres, je propose les ruses que j'ai reconnues inefficaces: il est trop intelligent pour ne pas dévoiler aussitôt leur faiblesse, ou , quand elle lui échappe, moi-même, d'un mot bref, je l'indique.

Si bien qu'il conclut :

— C'est simple : il n'y a plus qu'à nous ficher à l'eau...

Je me suis redressée :

— Tu te trompes, mon amour : il y a mieux !

— Mieux ?

— Et si je te préférais à tout ! Si je te préférais à cet homme ?

Je me suis rapprochée de lui, et j'ai dit presque bas :

— Si nous partions ensemble...

Il a rougi, puis brusquement pâli : j'ai observé, dans ses yeux clairs, les passages successifs de la joie et de la crainte : comme une illumination de fête, une illumination splendide et triomphale — et l'ombre. Et d'abord, il s'est exclamé, dans un élan dont sa voix tremblait ;

— Partir ! Ah ! que ce serait bon ! Quel

bonheur ! Quel bonheur ! Si c'était possible... !

Il a ajouté :

— Mais ce n'est pas possible...

— Pas possible, Bien-aimé ?

J'étais penchée ; comment ses lèvres, si près des miennes, pouvaient-elles dire

qu'un acte, favorable à notre amour, n'est pas possible? Il a essayé de ne point répondre et de m'enlacer, mais, me dérobant, j'ai exigé qu'il répondît :

— Non, pas possible! Voyons! ton mari, j'ai de graves torts... C'est mon ami, n'estce pas ? Et je le trompe, je le trompe effrontément. Ce n'est déjà pas honnête. Mais enfin il ne le sait pas : je tâche de lui cacher. . . de ne pas le faire souffrir... Le réduire au désespoir, lui enlever sa femme, le laisser dans la solitude, son foyer brisé... Cela, non, je ne peux pas le faire. Je ne peux pas, voyons ! Tu ne dis rien...

Je ne dis rien. Je regarde Félix, en proie à ce délire triste. J'ai d'abord cru qu'il plai-

L^'lNCOMPARABLE

santait et simulait cette angoisse : non, il est sincère.

— Vraiment, lui dis-je, vous aimez ce Petit Homme mieux que moi ?

— Une s'agit pas deTaimer mieux! Mais enfin, envers lui, ce serait criminel...

Ah ! Faiblesse des hommes ! Pauvres cerveaux des hommes que troublent, jusqu'en leur couche profonde, je nesais quelles imaginations ! Celui-ci passe pour vigoureux et sain : et voilà que de la bouche bien-aimée sortent des mots sans suite, de pauvres mots vides de sens : <( Foyer », « honnêteté », « criminel »... Quelle folie t'égare, Bien-aimé, et que cherches-tu dans

le vaste monde, hors la douceur de notre amour ?

Maintenant, couvert de vêtements légers où se révèle mieux, à chacun de ses gestes passionnés, la gloire de son jeune corps, il marche à travers la chambre. 11 s'arrête, il repart ; il étreint son front, il croise ses bras ; enfin il les tend vers moi, et déjà je m'élance ; mais ce n'est pas pour me saisir qu'il me les tend : c'est pour essayer de me convaincre.

— Et puis, dit-il, il y a... là-bas...

— Là-bas ?

— Tu sais bien qui je veux dire...

— Ah ! ta femme !

— Oui... et mes enfants. Tu sais bien

que jusqu'ici je n'ai vécu que pour eux, avec eux, par eux ! Aujourd'hui, notre amour m'affole. Mais les quitter ! les quitter...

— Bon, ne les quitte pas.

— Sur quel ton tu me parles !

— Quelles pensées t'occupent quand il est question de notre amour !

— Notre amoitr n'est pas en jeiî.

Il est en jeu, il est en jeu, mon Bienaimé ! Mais que répondre à ces raisons folles, issues d'une mentalité que j'espérais abolie? Que répondre? 11 est arrêté devant moi, et ne ditplusrien. Alors je me décide à éclater en sanglots.

Si Félix avait cédé tout de suite, j'ignore ce qui serait advenu, car ce départ, certes, s'alourdira de beaucoup d'ennuis.

Mais sa résistance m'exaspère. Mon Bien-aimé, pourquoi pécher contre l'amour ? Ah ! doux amour, se peut-il, lorsque vous êtes là, avec votre visage d'extase et de baisers, que dans l'instant on ne délaisse pas tout pour vous suivre ?

J'étais vêtue, quand Félix est entré, de ma tunique mauve : c'est le vêtement de

L^mCOMPARABLE

sa dilection : comme toujours aux premières minutes, sa jeune fougue s'est élancée vers moi. Mais j'ai levé un doigt devant mon visage et, d'un geste d'indicible grâce, balançant ce doigt au bout de ma main et de mon bras nus, j'ai osé ces paroles :

— Non, Félix, non. Asseyez-vous...

— Qu'y a-t-il ? a fait la chère voix sortant du visage enflammé.

— Asseyez-vous. Causons : il y a que si notre amour est condamné, il ne faut pas entretenir sa vie.

— C'est-à-dire ?

— Vous ne m'aurez plus, Félix...

— Ce n'est pas vrai !

— C'est trop vrai...

L^IKCOMPARABLE

— Vous... vous vous refusez... Tout est vraisemblable, hors que vous vous refusiez !

— Je me refuse : je ne prolongerai pas nos caresses, puisque nous en devons être privés ; ainsi, ayant joui, quelques fois, de la vue l'un de l'autre, peut-être supporterons-nous mieux le martyre qui nous attend.

— C'est fou ! Tu ne penses pas ces choses ! Nous avons devant nous de belles heures de joie... Même quand ton mari ne s'absentera plus, nous saurons toujours nous réunir !

— Eh bien ! oui ! c'est fou de perdre une heure de plaisir, et nous pourrions peut-être encore, ici, goûter l'amour. La

vérité c'est que je ne veux plus : je veux non plus un peu de toi, mais tout toi, anéanti dans le seul amour ! Car je t'aime, ô Bienaimé ! comme aucune femme ne t'aimera jamais !

— Moi aussi, je t'aime !

— Tu m'aimes, mais point assez, et le divin amour, tu ne l'aimes pas uniquement. Et je suis, moi, l'Amour même, la Prêtresse de l'Amour, à lui mille fois sacrifiée. Ah ! tu veux m'aimer, goûter, sur mes lèvres habiles et par mon précieux corps, l'amour incomparable qui a réjoui tes moelles : alors, mon Bien-aimé, donne-toi tout entier à l'amour : vis pour lui, ardemment, comme tu l'as chanté I

— Ne parle pas de mes œuvres, elles ne sont que des sottises...

— Et ne blasphème pas! Ne blasphème pas, surtout ! Donc tu as créé, sans comprendre la beauté de ton œuvre, dans une force inconsciente. Tu as créé, père qui renies tes enfants : mais la tâche m'est échue de t'élever jusqu'à la hauteur de ton propre génie : je l'accomplirai. Regarde ce corps que tu as aimé, Bien-aimé, et que tu désires. Lorsque, entre les voix qui te sollicitent, tu auras choisi celle de l'amour, il sera, ce cher corps, je t'en fais le serment, ton impériale et immarcescible récompense...

Il a fait un geste vers moi ; ses mains

tremblaient, mais sur mes lèvres trop faibles, mon index dressé posait le cachet incorruptible de ma volonté.

Et il est parti.

Il est parti... Bien-aimé !... Ah ! certes, des preuves de mon amour, nombreuses et diverses, je t'en ai donné, mais aucune d'elles, tu m'entends, — ou plutôt non, hélas! tu nepeuxpas m'entendre — aucune d'elles ne subsiste auprès de cette preuve tragique dont, ce soir, je te fais l'offrande : car mon cœur tout éclatant de désir, j'ai ce noble courage qu'à aucune époque, en aucun lieu, je n'ai jamais eu, de me refuser, pour que ton cher amour encore grandisse et s'exaspère, et que peut-être, une heure

prochaine, il me livre plus uniquement sa douce proie !

Félix est parti.

Après -demain, reviendra-t-il ? Quel remords, s'il ne revient pas, et quelle douleur, à emplir de ténèbres mes jours, jusqu'en mon plus lointain avenir !

Il est revenu, le cher enfant bien-aimé, les mains lourdes de tendresse et d'irrésolution. A sa mine honteuse, j'ai compris, tout de suite, qu'il hésitait encore. Je l'ai reçu dans la chambre d'amour, pour que toutes les puissances de joie concourent à mon triomphe. Je n'étais vêtue que de voiles légers. Il n'a pas osé, aujourd'hui, son grand mouvement vers moi. J'aurais bien

toléré quelques baisers errants sur mon visage, ou mes bras, ou mes épaules : mais, Félix, si j'avais senti, une seule fois, le divin contact, sur ma chair, de vos tendres lèvres, tout mon courage, dans l'instant, eût été aboli.

Alors, nous avons causé.

— Félix, ai-je dit, il faut me croire ; si mon désir, ami, était de quelque bassesse, ah ! que vite je le rejetterais! Mais il n'est que beauté, que justice et que gloire !

Je parle très doucement :

— Il est d'abord notre bonheur... Dismoi ?

— Notre bonheur ; oui... cerles !

— Eh bien ! cela suffit ; c'est la seule

question ; n'y avons-nous point droit à notre bonheur ? Ce Droit au Bonheur, n'est-ce pas le cœur même de la vérité moderne ?Le leit-motiv de tous les poèmes qui enchantent les hommes de ce temps ? Je ne parle pas des tiens, puisque, enfant cher, tu les détestes... Mais que d'autres poètes, magnifiquement et uniquement, l'ont exalté ! Uniquement. Tu peux fouiller leurs œuvres, tu n'y trouveras aucune idée: le droit de jouir, seul ; et c'est assez. Donc, au nom de quels vieux principes veux-tu nous empêcher de saisir notre bonheur, notre beau bonheur, le beau bonheur doré devant lequel frémissent mes mains ? La religion ? Tu es trop intelligent pour y

croire. La morale ? Tu as écrit qu'elle était une religion sans objet. Alors, quoi ?

— Ce n'est peut-être pas au nom d'un principe... C'est au nom de ma femme et de mes enfants.

— Encore ! Dieu ! que tu es entêté ! Et quel égoïsme ! Fais-je tant de manières, pour te sacrifier le Petit Homme ? Seulement, moi, j'adore l'Amour comme il veut être adoré. Et sais-tu quel il est, ce Droit au Bonheur que, malgré tes paradoxes, tu ne peux tout de même pas nier ? Il est essentiellement l'oubli des autres : l'oubli des autres ! Formule magnifique ! Ne jamais penser aux autres : pas de devoirs contre soi-même ! Pourquoi hésites-tu.

puisque c'est un droit ! Tu ne trouves rien à répondre à ma logique? C'est qu'elle est sans réplique. Et puis, tu t'attendris sur ta femme ! Qui l'empêche d'user, elle aussi, de son Droit au Bonheur ?

— La malheureuse ! Avec ses cinq gosses ! Elle n'y pense guère !

— Eh bien ! si elle ne pense qu'à ses enfants, c'est cela, son bonheur : elle vit sa vie : qu'elle ne m'empêche pas de vivre la mienne? Vivre ma vie! J'en ai le droit, de vivre ma vie ! d'épanouir dans un grand amour, hors des conventions misérables, des préj ugés et des hypocrisies, la puissance de tendresse par quoi se rompt mon tendre cœur ! Et tu es ma vie, comme je suis la

tienne... Ah ! mon Félix au grand cœur, aux grandes caresses, tu n'es pas fait pour cette existence misérable ! C'est une illusion qui te retient : une illusion... Tu me rappelles le cheval de la laitière...

— Le cheval de la laitière?

— C'était un petit cheval que jadis^ dans une lointaine ville du Midi où mon père tenait garnison, la laitière attelait à sa voiture ; et j'observais que chaque matin, abandonnant son équipage pour livrer dans notre cuisine un lait merveilleusement parfumé, cette laitière prenait grand soin d'attacher, au mors du petit cheval, l'extrémité d'une longe dont elle nouait l'autre bout au brancard même de sa voiture : cette

opération me semblait si mystérieuse^ que je résolus d'en apprendre le sens, et le demandai à la laitière, a Té, me dit-elle^ ce n'est pas sorcier! Le pitchoun pourrait bien filer avé la voiture, puisque rien ne le tient : mais il se croit attaché : et il reste tranquille ! » Voilà ton image^ Félix : tu te crois attaché ; mais tu ne l'es point, sauf par de vaines formules et de pauvres conventions proprement inexistantes. Comprends seulement que tu es libre...

Il m'écoute ; il me regarde^ surtout, désespérément. Et il ne répond plus...

Trois autres fois il est venu, — comme un ami. Je parle peu de notre départ... à peine en quelques mots, ainsi que d'une

chose possible et cependant douteuse. Lui tait son angoisse. Mais elle est vive et grandissante. Il se contient, quand je le regarde: mais dès cjLie mes yeux se détournent, je sens les siens se fixer sur moi ardemment, étroitement, se coller à mes gestes avec une précision qui me brûle. Ses mains tremblent sans cesse ; il maigrit : la fièvre doit l'incendier. Un jour, brusquement, après deux heures, il s'est sauvé.

Je me refuse à toute promenade; je le maintiens dans ma chambre où, plus rapidement, son ardeur s'accroît.

Hier, il sortait de la chambre; je le précédais, quand ses beaux bras m'ont enla-

cée : alors de toutes mes forces, de toutes mes ruses, hardiment, férocement, je me suis défendue: et j'ai griffé, et j'ai pincé, et j'ai mordu...

Félix ! j'ai torturé votre chair tant aimée, parce que c'est mon doux bonheur que je défends. Quand il eut lâché prise, il est tombé à mes pieds en hoquetant.

— Aie pitié de moi ! disait-il, aie pitié de moi ! Je ne peux plus...

Ah ! comment n'ai-je pas cédé ! Auraisje cru, naguère, qu'un jour, forte de cette rude énergie, je résisterais à de chères caresses! Mais je le veux faire, et le ferai. Félix ne peut plus vivre ainsi : il faudra qu'il consente, à moins qu'il ne me fuie.

Mais ! il ne fuira pas : peut-être seulement, à cause de moi, de\iendra-t-il fou. Ah ! que je Taime !

Les vacances sont dans cinq jours; deux rendez-vous encore, et il décidera.

Félix est venu, tout rempli de cette sombre ardeur qui l'anime, maintenant, et rend plus émouvante sa beauté. Il n'a rien dit, d'abord, puis, d'une voix étranglée, il a parlé de sa famille.

— Je les ai fait partir pour Berck...

Berck, cela fera du bien à la petite...

Et après un moment ;

— Je devais les accompagner... Je suis resté...

L^NCOMPARABLE

— Tu vois, lui dis-je, contre lui t tout s'arrange. Tu donneras de tes nouvelles, les premiers temps, comme si rien ne s'était passé, et tu pourras même envoyer de l'argent...

— Oh ! si ce n'était que l'argent...

J'ajoute :

— Et moi, bientôt, je ne t'occasionnerai aucun frais : j'ai résolu d'écrire... Tu corrigeras seulement mes fautes d'orthographe. L'orthographene m'intéresse pas. . .

— Ah ! fait-il, indifférent.

Je sais qu'il n'a pas compris ; il pense encore à ce misérable passé, à cette femme déformée, à cette enfant malade ! Moucher amour, que vous me faites mal !...

Entendrai-je, avant qu'il s'en aille, une parole décisive ?

Je vois bien que son désir le brûle, et mes seins presque dévoilés en attisent la flamme, mais une hésitation habite encore ses yeux troubles.

Il va partir ; il part.

— Donne-moi tes lèvres, commande-t-il.

La minute est tragique.

— Baiser d'adieu ? lui dis-je, en prenant, je ne sais où, la force de sourire.

Mais avec une gravité que je ne lui ai jamais vue, il me répond ;

— Non. Baiser de fiançailles...

Et je lui tends ma bouche.

C'est fini ; tout commence : le rapid^bdu matin nous emporte, moi divinement appuyée contre l'épaule de Félix.

Ah ! Splendeur de la vie! Douceur d'aimer! Folie! Sagesse ! Heure éternelle! Je vous tiens donc enfin, mon bonheur éphémère qui sur ma tendre paume, comme un oiseau farouche, une seconde vous posiez; je vous tiens donc enfin, sous mes doigts refermés! Vainement vous palpitâtes et

vous vous défendîtes : les sursauts de

votre cœur n'étaient, à mes doigts, que des caresses, et mes doigts ne se sont pas rouverts.

Voici donc des baisers dont le nombre et le lieu appartiennent à nous seuls. Une vie! Une vie d'amour! Le monde s'ouvre. Quand je glisse mon bras mince derrière ce cou puissant, c'est le bonheur même que j'étreins, et personne jamais ne m'empêchera plus de l'étreindre.

Mes malles préparées avec un soin discret, j'ai quitté Bois-le-Roi aussitôt après le Petit Homme. Ce soir seulement il apprendra mon bonheur ; et, — je connais son esprit égoïste et mesquin, — il ne songera qu'à lui, pour s'affliger, non à ce déploie-

L^INC03IPARABLE

ment magnifique de mon être dont il devrait, en vérité profonde, se réjouir.

Avec quelle impatience j'attendais, ce matin, qu'il partît ! Il rôdaillait dans la salle à manger, dans la cuisine, s'enquérant des fruits qu'il aurait à son dîner. J'avais revêtu mon tailleur noir et blanc.

— Déjà si belle, à cette heure? m'a-t-il dit.

— Oui, je sors. Et ce vêtement est commode.

Il m'a enveloppée d'un regard singulier. Se douterait-il? Puis, m'ayant embrassée, — ah! ce baiser que j'ai subi! — il m'a tapoté la joue en me disant stupidement :

— Ayez grand soin de ma femme, surtout! Je l'aime bien...

Ce sont ses derniers mots. Je n'entendrai plus sa voix traînante : j'ai vu disparaître, sur le chemin, le dos étriqué sous la jaquette d'alpaga luisant, que rehaussait l'éclat d'un chapeau canotier presque neuf ; il ne s'est pas retourné.

C'est ainsi que le Petit Homme est sorti de ma vie.

Ce soir, à son retour^ Mathilde lui dira : « Madame est partie pour Paris. »

Nous allons à Pau. Ici ou là, que m'importe ? Mais le décor grave des montagnes plaît à Félix, et je ne crois pas que le Petit Homme songe à ce pays.

Des gens, dans le wagon, en remplacent d'autres ; je ne les vois même pas ; je ne veux pas les voir ; je suis toute à mon amour. Félix parle peu : il a de brusques poussées d'une joie violente, enfantine, presque excessive, et de longs mutismes, où il semble à peine comprendre ce que je lui dis. Des larmes ont embué ses yeux. Que je suis heureuse de votre bonheur, mon cher amour !

La journée passe, délicieuse et chaude.

Après une gare que j'aurais dû noter, Félix devient plus tendre.

— Non, Félix! D'abord, quel sot inventa ces wagons « à couloir » où un indiscret peut ouvrir même la porte de notre com-

partiment réservé ? Et puis, avec trop de soins, depuis trop de temps, je prépare ma nuit d'amour : je la veux entière et somptueuse, dans la plénitude de son ardeur et de son renouveau. Non, Félix...

Des gares... L'affolement de la vitesse... Il me paraît que cette machine grondante tire après elle, étire, étire notre bonheur pour que, enfin au but, il se détende avec des forces décuplées.

Une petite ville, que le rapide traverse s^ns ralentir : en contre-bas, une sombre place provinciale, de hauts arbres endormis sous le regard somnolent de vieilles maisons, des jardins, le toit rouge d'une caserne parmi les toits gris des maisons,

le fracas d'un pont métallique au-dessus d'une rivière; et la campagne implacable recommence de s'étendre...

Sur les murs de la gare, j'ai lu les premières lettres d'un nom,sans en distinguer les dernières : « Châtel... » Quel Châtel ? Châtel-Guyon ?..• Châtelaillon ?... Je ne le sais pas; j'ignore la géographie, qui n'importe guère à l'amour ; je ne le sais pas ; je ne le saurai jamais... Quelles que soient, petite ville, les dernières syllabes de votre nom, vous êtes une pauvre petite ville, remplie de trop de calme, de silence et de paix, une petite ville honnête, une petite ville morte, et voilà, ô Châtel inconnu, ô Châtel anonyme, que je pleure sur vous.»*

... J'ai dormi un peu sur l'épaule de Félix.

Au coucher du soleil, nous traversons les Landes et leur infinies forêts de pins. Ah ! grands pins ! Arbres passionnés ! Dans quelle beauté tragique vous m'êtes apparus, ce glorieux soir d'été où mon amour m'emportait au milieu de votre foule sombre, alors que, vers la droite, tout le sang d'un couchant, derrière vos sveltes corps, se répandait. Et vos corps se dressaient, innombrables et identiques, et c'est pourquoi vou^ m'émûtes, tous également blessés. Car tous vous portez au flanc, ou, j'aime mieux dire, au cœur, une même plaie. Quelle passion suprême, beaux

arbres tendres, exige votre sang ? Quel désir ? Quel amour ? Ah ! vous tous, tous les arbres, toute la forêt, d'une seule étreinte, je vous étreins, parce que vous êtes mes frères, parce que, blessés au cœur, ce sang de votre cœur, précieusement, en de petits godets est recueilli ; parce que c'est donc votre fonction de donner votre cœur et de souffrir ; parce qu'ainsi vous ne vivez que par l'amour et qu'ainsi, ô douloureux, votre cœur est semblable à mon si tendre cœur !

Or, vous ne serez plus à plaindre, maintenant, puisque, vous étant, ce soir, réfugiés dans mes yeux, vous ne cesserez

l'iNCOxMPARABLE

plus de vivre en leur ardente splendeur- Mais on sertie dîner dans le wagon-restaurant nous nous hâtons pour y trouver des places.

Bigne ! Bagne !

— Oh ! Félix ! Félix !

L'hôtel, à Pau, est sinistrement placé près d'une église.

Ah ! belle nuit tant souhaitée, certes, je vous ai eue, mais pourquoi faut-il que chacune de vos heures ait été marquée par le grondement de cet édifice hostile!

A Bois-le-Roi, un phonographe, installé dans une maison proche, de sa voix métallique et vrillante accompagnait souvent le

chant triomphal de notre amour ; il arrivait que ses hoquets nous amusassent; d'autres fois, cet instrument nous fatiguait les nerfs, car il était rare, trop langoureux ou trop badin, que son répertoire correspondît précisément à Tétat de notre âme. Nous le supportions, cependant, sans souffrance : mais ce bourdon qui toutes les quinze minutes tombe sur nos caresses!

Nous n'avons pas dormi. A peine une lueur d'aube pénètre-t-elle dans la chambre, que Félix, fiévreux, bondit hors du lit, se vêt légèrement, ouvre la fenêtre qui donne passage sur un balcon.

— Viens! lui dis-je... Viens, Bien-aimé.».

— Oui... oui...

L^NCOMPARABLE

Mais il ne vient pas.

— Comme c'est délicieux, observe-t-il, l'air qu'on respire ici ! Et les Pyrénées... elles doivent pourtant être quelque part...

Hier soir, quand nous sommes arrivés, il n'y avait pas de lune et nous n'avons rien vu : mais comment peut-il, avant la fin de notre première nuit, penser aux Pyrénées?

— Viens donc...

— Oh ! ça, par exemple !...

— Viens donc...

— Non ! viens ! toi : c'est magnifique...

— Je n'irai pas.

Un doigt dardé vers l'horizon, ils'ex;alte.

— D'abord, ce point lumineux dans la

brume, je ne savais pas ce que c'était : et puis voilà ; il a grossi^ s'est déformé, est devenu un triangle rose: et c'est le sommet d'un pic, maintenant ! Le sommet d'un pic qui reçoit la lumière du soleil... Oh I Et un autre qui se colore, un peu au-dessous.,. Et un autre encore... Oh! que c'est beau! Dieu ! que c'est beau ! Ils restent tous les trois seuls visibles, les plus hauts, sans doute, les plus audacieux : mais on devine les autres, alentour, prêts à paraître. . . Viens donc voir... c'est si beau...

Il continue, continue... Qu'est-ce que cela peut me faire, et ses montagnes, et son soleil, à moi qui ne vis que de son amour? Il ne le comprend point... Homme,

va ! Je pleurerais volontiers ; mais je pleure quand je Tai décidé, non pas quand j'en ai l'envie. Et parce que Félix insiste, et que je veux ne point le blesser, je fais l'effort de le rejoindre. Alors, toute la brume sombrée et la chaîne entière apparue, je constate, dans la caresse enfin retrouvée du cher bras, que là-bas, vers l'horizon, le ciel est bordé d'une sorte de dentelle blanche qui est la neige des montagnes.

Mais je garderai de Pau un souvenir empoisonné. D'ailleurs, Félix n'y trouve pas le calme qu'il souhaitait.

— Trop de gens ! déclare-t-il ; si cela ne te déplaît pas, allons plus loin...

— Où tu voudras, mon amour...

L'iNCOTttPARABLE

De cette ville où nous devions rester quelque temps, peut-être toujours, nous repartons le soir même.

Voyage dangereux : un homme est monté dans notre w^agon, qui connaissait Félix ; Félix a été admirable de sang-froid ; aussitôt, naturellement — ah ! je n'aurais pu l'imiter — il m'a traitée en étrangère. Et ils ont causé : Félix a dit qu'il faisait un voyage d'agrément. Son ami, lui, faisait un voyage d'études...

— Quelles études? a demandé Félix.

— Mais toujours, a répondu l'autre, mes études religieuses : je vais à Lourdes ; certes, ce que j'y verrai n'est point la manifestation de ma religion : c'est une mani-

festation religieuse, cependant, qu'il est impossible de négliger...

J'ai regardé l'homme; il ne semblait pas, à la première vue, inintelligent; je l'aurais même jugé d'une qualité appréciable, n'eût été son incontestable froideur. Je ne supporte pas ce défaut.

Ils ont continué de causer, jusqu'au moment où, à quelques centaines de mètres, une masse lumineuse a crevé la nuit ; c'était la grotte de Lourdes.

L'homme est descendu. Nous-mêmes avons dû changer de train. Ah ! dès que nous fûmes installés sur vos banquettes, cher petit wagon, clos et secret, quel éclat de rire et quelle étreinte !

— Comment, mon amour, connais-tu de pareils idiots ? ai-je fait.

— De pareils idiots ?

— Oui... Cet homme qui s'occupe de religion... de superstition, autant dire... Moi, je hais tout ce qui est religieux : et toi aussi, voyons ! Nous sommes trop intelligents, trop affranchis...

— Mais mon ami, je te l'assure, est luimême très intelligent; il a, dans tous les cas, une belle largeur d'idées : c'est un pasteur protestant...

Un... Je suis troublée, j'hésite ; je voudrais interroger Félix et je n'ose pas ; saurait-il, d'ailleurs, me répondre ?

Je sais que lorsqu'on rencontre un prêtre

catholique il faut toucher du fer. Mais quand c'est un pasteur protestant? Dans le doute, le plus sûr est d'agir : j'ouvre mon réticule, j'y prends à lahâte mon trousseau de clefs et nerveusement, de toutes mes forces, pour défendre contre l'homme des superstitions mon jeune bonheur, j'étreins le fer en ma main crispée...

La beauté des gaves — c'est par ce nom qu'en ce pays on désigne les torrents — réside dans leur nuance, qui est inestimable. Il est, ici et là, autour de mes yeux, sur les choses, d'autres couleurs: point laides, mais trop connues, banales à force d'être admirées et inutilisables pour l'objet que je veux.

Votre nuance, ô gaves ! plus que le bleu rude du ciel, le vert ancestral du feuillage ou l'éclat sombre des roches, elle m'émeut

pour ce motif que je vais dire. Neuve et incertaine, changeante et définitive, point azur ni vert d'eau, un peu Tun et l'autre et purifiée de mousse blanche, elle n'a jamais, drapant un corps de femme, charmé les yeux des hommes. Elle les charmera ; ou les vôtres, du moins, Bien-aimé, puisque vos chers yeux sont pour moi les yeux de tous les hommes de la terre, de toutes les terres et de tous les temps... Elle les charmera : j'aurai, de cette nuance, une tunique ; elle rendra, par ses teintes renouvelées, plus impérieuse encore mon innombrable beauté ; et c'est pourquoi, ô gaves nuancés descendus des montagnes, vous émouvez en moi la puissance d'aimer ; et c'est

l'iNCOxMPARABLE

pourquoi mon âme vous accueille ardemment, vous qui n'êtes si beaux, dans le soir pyrénéen, que pour la perfection de mon amour.

Ce soir, vers Gavarnie, la voiture, au pas des chevaux, suit une route montante qui longe l'un de ces gaves.

Au bourg de Pierrefîtte, où nous dormîmes, Félix n'a pas voulu séjourner.

— Ce n'est qu'un passage, a-t-il dit ; trop de routes, trop de gens encore... Je voudrais t'emmener au bout du monde...

Nous avons franchi une gorge étroite, auprès d'un gave bruyant; la route était

poudreuse ; un tramway ridicule a dépassé la voiture ; un troupeau de moutons bruns, affolé, s'est garé avec peine ; un agnelet était tombé sur les genoux, et comme il ne pouvait se relever, le pâtre Ta saisi d'une seule main, et placé, fourrure vivante, autour de son cou magnifique.

La gorge s'est resserrée, est devenue tragique, pour s'élargir soudain comme une gorge de femme, en beaux espaces clairs — vers la plaine de Luz.

A Luz non plus, Félix n'a pas voulu

demeurer.

— Plus loin, plus loin ! a-t-il dit de nouveau... où nous serons seuls, où je te garderai mieux...

Et il a répété :

— Au bout du monde...

Soit... Que m'importe, puisque ses baisers m'accompagnent?

Ce soir, par cette route de l'abîme, dans la lenteur et le silence, nous allons donc, pour chercher ce « bout du monde », à Gavarnie.

— Que c'est beau! dit Félix ; que c'est beau !

C'est beau, Bien-aimé? Peut-être... Moi, je n'admire pas : j'aime, moi ; c'est ma fonction et c'est mon aptitude : je ne me laisse point distraire du spectacle éblouissant de mon bonheur. Tu me montres ce décor romantique ? Bien. Tu pourrais m'en-

traîner sur les routes noires du Nord ou parmi des ruines navrées ou dans l'ombre éternelle des cavernes : comme devant ces monts, mes yeux ne verraient rien ; et la même lumière, au fond de moi, éclairerait toujours le même édifice triomphal...

Nous montons, nous montons dans la fraîcheur plus pénétrante, parmi des éboulis de pierres monstrueuses ; et tout à coup, le cocher se retourne et sans rien dire, de son fouet, il nous désigne un point : là-bas, derrière les rocs , haute et grise — sauf ses ornements de neige — une barrière se dresse, fermant l'horizon, formidable, infranchissable, sans fissure...

Gavarnie...

Ici, nous resterons; Félix, dans ce décor, n'a pas contenu sa joie.

— Le bout du monde ! s'est-il écrié ; enfin le voilà! Et que c'est beau ! Regarde le fond du cirque, les terrasses de neige et les pans de pierre alternés : c'est splendide, sévère et noble, et rythmé comme une tragédie classique : c'est cela, vraiment : une tragédie classique !

Le bout du monde, certes : et l'on n'imagine point une plus glorieuse impasse ; mais la déconvenue de Félix aété touchante, quand, le lendemain, nous assistâmes à l'envahissement du bout du monde par des caravanes touristiques.

C'était vers la onzième heure. Hommes

et femmes, ils se déversaient d'innombrables véhicules : de grands breaks tirés par trois haridelles, de victorias, d'autos et d'immenses chars automobiles venus de Cauterets, de Lourdes et de Luchon...

Tout ce monde se hâte de déjeuner aux hôtels du village, puis on s'achemine à pied ou à cheval sur de paisibles bêtes vers le fond du cirque : on le visite, toujours en hâte, on s'agite, s'interpelle et se réentasse dans les voitures ; et l'on repart... C'est odieux et ridicule : et tous les jours, à la même heure, ce sera ainsi... Le bout

du monde

— Quefaire?gémit Félix; il est pourtant unique, ce pays...

Par bonheur, un chalet est à louer, hors de l'atteinte des Barbares. Des étrangers l'ont fait construire aux premières pentes de la montagne, meublé non sans goût, puis ils sont retournés chez eux.

Nous habiterons donc la terrasse de Puy-Aspé : elle domine de très haut, cette terrasse, le chemin livré aux envahisseurs. J'aperçois, chaquejour, leur morne groupe se hâter sur l'itinéraire qu'ils doivent suivre, comme si le vaste monde, hors ce sentier, leur était interdit : troupeau docile, ménages « en villégiature », ils s'empressent sous le grand soleil, pour accomplir la corvée de cette visite, sans comprendre, seulement, qu'ils n'auraient qu'à lever les

yeux pour voir une maison qui abrite l'amour...

Et devant les fenêtres du chalet, tout le grand rocher de Gavarnie offre sa chair grise aux veines noires. Il est radieux, sûr de sa force, inébranlable. Ah ! qu'est la vigueur du plus vigoureux des hommes auprès de ce géant nu ! Car il serait entièrement nu si ne vêtait un peu de ce beau corps l'écharpe de la grande cascade, faite de gaze aérienne qui tombe de son épaule en plis d'impalpable grâce et de sans pareille élégance ; j'en retiendrai le dessin. . .

Derrière le chalet, à quelque cent mètres, la rude pente recommence de se dresser.

Félix adore cette prison de pierre : son recueillement, le premier soir, était une volupté ; il me tenait enlacée dans la fenêtre ouverte, sous la pénétrante fraîcheur qu'est l'haleine du cirque endormi ; l'ombre décuplait la hauteur du mur ; la neige amoncelée y conservait un peu de la lumière disparue ; et à cause de ce spectacle écrasant, j'aurais crié de peur, si au-dessus de la crête, pendant que Félix renversait mon visage sous ses baisers, les étoiles familières n'avaient caressé mes yeux.

Et Félix disait, d'une voix basse et ardente :

— On ne nous trouvera pas. . . Nous sommes bien, là, au bout du monde. Et tu ne

t'en iras pas. Jamais. Le mur, le grand mur rude nous sépare des hommes. Nous ne le franchirons pas : nous ne pouvons pas le franchir. Ici, nous sommes murés dans notre amour, notre amour, notre amour...

Il a continué de parler ; et je le laissais faire, parce que chaque parole était en môme temps une caresse.

Ah ! nuits d'amour ! Ah ! soirs d'amour ! Ah ijoursd'amour! C'était donc vrai, doux amour, que, mon tendre cœur, vous l'empliriez de votre plénitude ! La joie me transfigure et ajoute encore à ma beauté ; je ne sais quelle puissance insère en moi un inépuisable charme. Mais comment puis-je dire que je ne sais ! J'élève le bras, et c'est de la grâce ; je marche, et c'est de la volupté ; je souris, et c'est de la lumière. J'ai envie de bondir, parce que je

m'épanouis ; je suis une rose ouverte dans le corps d'un jeune faon... Et je m'exalte, et je me dresse, et je m'étire, dans une reconnaissance perpétuelle et un imprescriptible désir.

Je suis un arbre, aussi, dont les milliers de feuilles palpitent dans le soleil...

Félix, Bien-aimé, vous êtes le soleil.

Hier, au milieu du jour, je somnolais ; une porte s'est ouverte.

J'ai demandé :

— Est-ce toi ?

Et tu as répondu :

— C'est moi !

Bien-aimé...

Il ne me quitte jamais, sauf aux premic-

res heures du matin. Dès que la lumière pénètre dans la chambre d'amour, je ne suis plus sa maîtresse. Debout, il s'habille avec fièvre, dans la hâte de sortir. Les premiers jours, je m'étonnais.

— Vois-tu, m'a-t-il dit, c'est trop beau, cette montagne toute jeune que je retrouve chaque matin : une fois, tu devrais m'accompagner !

Je ne l'accompagne point et je comprends mal qu'il parte. Mais je le laisse partir. C'est l'heure de mon repos. Puis, à la source vive de la nature, je crois qu'il acquiert, pour notre amour, une force neuve. Quand il revient, ma toilette terminée, il me fait de ses courses des récits que je n'écoute pas ;

quelques mots seuls, d'ailleurs vides de sens, frappent mes oreilles : « Inexprimable beauté de la montagne... Force... Pureté... Beauté des lignes... Beauté des teintes... Richesse... Harmonie... Beauté religieuse... »

Je ne Técoute pas, mais je trouve à ses baisers un autre goût, sauvage et granitique... Souvent, une auto nous emporte à Luz où s'ouvrent les vallées ; des montagnes défilent, des gorges, des gaves et des villages : Barèges, âpre ; Luchon ou Cauterets, mondains ; Lourdes, pitoyable.

Et le soir, invinciblement, nous remontons vers Gavarnie. Les journées passent ainsi, délicieuses et longues ; nous parlons

peu, pendant ces courses, et nos caresses sont suspendues ; alors, n'ayant rien autre à faire, je goûte, Nature, votre charme profond ; vous êtes si belle et si ardente, en ces paysages passionnés, que dans mon tendre cœur je vous accueille et je vous aime. C'est un sentiment chaste que j'éprouve ; chaste et rare. Je vous aime, mais vous m'ennuyez un peu : je vous aime donc sans désir.

Je comprends vos tourments, ô gave douloureux qui dans une belle fureur déchirez aux rochers votre fluide chair : je sais que votre désespoir c'est que la montagne au pied de laquelle vous écumez, jamais, jamais, en aucun jour, en aucune nuit, ne descendra dans votre lit... Je sais

que les monts jumeaux qui, hors la mousseline des brumes, érigent sur le ciel tendre leur double forme parfaite, sont les deux seins dressés d'une déesse étendue... Et je sais que cette autre montagne plus haute aime l'amour, puisqu'elle a couvert son visage de cette neige dont elle se farde...

Ah ! Nature ! Moi seule, au monde, vous comprends.

Il y eut des jours de pluie. Alentour et au-dessous de Puy-Aspé, des lingeries de nuages lourds ont traîné, s'accrochant aux monts qui se voilaient comme par une odieuse pudeur, plus totalement encore nous séparant des hommes.

Nous reçûmes cependant de leurs nouvelles : j'ai fait connaître mon adresse à Mathilde, et voici qu'elle m'écrit; cela m'amuse d'entendre parler du Petit Homme. Il est invraisemblable, ce Petit Homme ! Ne savait-il pas queje le trompais? Et jamais il ne me l'avait laissé voir! Quelle dissimulation ! Quelle tristesse ! Etroit et faux, c'est tout lui...

Quand Mathilde l'a informé, suivant mon ordre, que « j'étais partie pour Paris )),la voix de la pauvre fille tremblait d'émotion, mais lui est resté calme ; un peu pâle, seulement, il a dit avec un demi-sourire :

— Partie... pour ne point revenir, n'estce pas ?

Et comme Mathilde se mettait à pleurer, il ajouta textuellement :

— Bon ! bon ! ça va bien ! Je m'y attendais...

Quel être grossier et dur! Ai-je pu, tant d'années, supporter ce contact !

Il a dit encore :

— C'est la femme de l'autre dont il faut s'occuper . Elle doit être bien malheureuse. . .

Je me demande vraiment de quoi se mêle ce Petit Homme! Et ainsi qu'il l'annonçait, il s'est occupé de la famille de Félix ; il est parti pour Berck, est revenu, est parti de nouveau... M""^ Mousset, paraît-il, prise d'une rage froide, hait son mari autant que naguère elle l'aimait : elle a juré de ne lui

L^lNCOxMPARABLE

point pardonner (qui lui demande un pardon ?) de ne jamais le revoir (qui désire la revoir?). Bref, elle, ses enfants et le Petit Homme sont au mieux. Mathilde pense qu'après le divorce inévitable tout finira par un mariage. Dieu ! que c'est drôle !

Mais voici Félix qui rentre ayant terminé sa promenade.

— Vite, mon grand ! des nouvelles î Viens lire les nouvelles !

Un bras autour de son cou chaud du soleil matinal, je lis avec lui la lettre de Mathilde et je souligne du doigt les passages les plus drôles. Félix, pendant cette lecture, ne dit rien. Il ne dit rien. Mais tournée la dernière page, je vois l'encre

d'un mot se brouiller : une goutte d'eau^ une larme ; Félix pleure ...

Il essaye de sourire, de parler : en vain : l'effort nerveux augmente son émotion; et le visage enfoui dans son bras replié, il pleure de vrais sanglots qui secouent son dos puissant.

Pourquoi? Pourquoi pleure- t-il? J'entends qu'il s'excuse :

— Mes enfants, vois-tu... c'est à cause de mes enfants...

Encore! Toujours! Ah! Misérable cœur d'homme, si peu absolu, si peu suprême, et qui jusqu'au sein de l'amour ne redoute point de le blasphémer !

— Aime-moi bien ! implore Félix en m'en-

laçant. Aime-moi bien : je n'ai plus que toi !

— Que moi! Ahl Félix! De vous seul n'ai-je point fait mon univers?

Par ce même courrier, un ami, qui sait sa retraite, apprend à Félix le succès persistant de r Incendie, Le directeur demande instamment le manuscrit de la pièce prochaine. Elle n'est pas commencée.

— Il faut travailler, dis-je à Félix.

— Travailler ! travailler !

— Oui, travailler : ta pièce : Nounou...

Il me regarde, grave comme il l'est presque toujours depuis notre départ, parce que sans doute la joie extrême prend en lui un visage de tristesse.

— Je ne ferai plus de ces besognes, dé~

clare~t-il. Avant, je pouvais ; aujourd'hui, je ne peux plus...

— Pourquoi?

— Je ne peux plus, voilà tout...

Il n'expliquera pas sa pensée, j'en suis sûre. 11 a cette habitude, maintenant, d'user de phrases mystérieuses, de phrases que je ne comprends pas. Ah! cette habitude, cette sotte manie, je la connais trop! J'ai souffert d'elle, naguère, quand à elle je me heurtais, parmi les discours du Petit Homme : et cela m'amuse, Félix, qu'au Petit Homme et à vous, cette manie soit commune. Cette manie et quelques autres : la manie, par exemple, de rester souvent sans répondre quand j'ai parlé.

pour toucher, ensuite, à un autre sujet; celle, aussi, d'entourer l'amour d'inlassables pudeurs; puis, encore, toutes proportions gardées, je ne sais quelle monotonie dans les caresses. Je ne vous confondrai pas, certes^, car il est petit, lui, ah! si petit! Insignifiant et minuscule... Et vous, Félix, vous êtes grand : par la taille, par l'amour et par la gloire; en sorte que vous m'apparaissez un Petit Homme, en plus grand : je ne vous confondrai pas. Mais il m'agrée qu'un peu de similitude assemble vos deux noms : et s'il est, lui, et ne peut être que le Petit Homme, vous désormais, serez, dans le secret de mon cœur, non plus Félix, mais le Grand Homme.

Nous déjeunions — toujours des mêmes mets, un peu lassants : truites du Gave, mouton, poulet, — quand le bruit de plusieurs voix m'a jetée à la fenêtre : une petite caravane passait, gravissant la montagne derrière Puy-Aspé : un guide et deux touristes, à cheval; ils portaient de grande cannes ferrées et leurs légers sacs de toile pendaient à l'arçon des selles.

— Oh ! Félix ! Des cavaliers ! Où vontils ?

— Eh bien ! en excursion...

— Où vont-ils ?

Félix, n'a rien répondu, mais la servante paysanne s'empresse :

— C'est des messieurs qui gagnent l'Espagne par le Port de Bujaruelo. Ils vont à Torla. C'est l'affaire de six à sept heures.

L'Espagne ! L'Espagne est là, et je n'y avais pas songé ! Je ne pensais même point que, derrière cette muraille sombre, quelque chose existât...

— Félix ! je veux aller en Espagne !

— L'excursion est peut-être trop dure, trop fatigante...

— Je veux y aller ! Va louer un guide, Félix, et des chevaux, pour un jour prochain...

Nous sommes partis dès l'aube, à cette heure où Félix trouve si belle, sous les jeux de la lumière, la montagne renouvelée par la tendresse de la nuit. Nous allons, au pas des chevaux calmes. Le guide est à pied pour conduire la bête qui me porte ; Félix commence de s'exalter :

— Ah ! que c'est beau ! Ça... et ça...

Son geste s'allonge vers le cirque presque entièrement rempli d'ombre, où coule plus mince la haute cascade, tandis qu'un grand pan de pierre se dresse, nu et farouche, seul sous le soleil.

Et ses exaltations changent d'objet.mais non point d'intensité ; chaque visage nouveau de la montagne en est une neuve oc-

casion ; cependant, au balancement lent de ce cheval, je suis le sentier rocailleux dont le bout semble attaché au demi-cercle de clarté qui, là-haut, entre deux murailles, troue la masse monstrueuse.

— Félix, pensai-je, nous allons franchir votre mur ! 11 y a donc une brèche, Félix, dans votre mur ?...

Mais je n'interromps point ses propos exaltés. Au sommet du col, où la violence du vent offense ma coiffure, il ne cesse d'élever la main, à droite vers l'Espagne, à gauche vers la France, d'un geste affectueux et puissant, comme pour modeler les monts ou pour les caresser.

Puis, c'est la descente en Espagne : un

troupeau de vaches paît l'herbe courte : ce sont de ces fameuses vaches espagnoles à quoi le Petit Homme avait coutume de comparer, fréquemment, les personnes qui parlent mal la langue française. Ah ! injustice du Petit Homme! Sont-elles plus ignorantes, ces bêtes petites à la robe fauve, que les vaches françaises au poil clair, qui sur l'autre versant, paissaient avec des gestes analogues et d'identiques meuglements ?

Dans une auberge, près d'un rustique pont de pierre qui chevauche le Gave, un repas bref, parmi la courtoisie empressée de splendides douaniers espagnols, et le bruit de sonnailles qui monte de la cour. Et nous repartons, et la journée est longue,

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sans confort, et dans la solitude. Pourquoi des excursions et leur attirail pittoresque si Ton ne rencontre personne ? Enfin, ayant traversé la plaie vive de deux hautes murailles déchirées, laissé à gauche, sous les gestes démesurés de Félix, un ensemble d'arbres et de forteresses rocheuses, mes yeux heurtent, le soir, dans la vallée plus large, sur un petit monticule, un amoncellement de pierres grises, que, à Tune des extrémités, domine la tour carrée et trapue d'une église : c'est Torla, où nous coucherons.

Ville indicible, somptueuse et misérabl comment, d'un bond subit, vous êtes-vo érigée dans mon cœur ? Vos quelques ma' sons, autant de repaires obscurs ; si étroite

sont vos ruelles qu'aucun chariot ne les pouvant suivre, les gerbes de la moisson ne viennent vers les granges que sur le dos patient des mulets; et si barbare est le pavé antique de ces ruelles, que les mulets euxmêmes n'y marchent qu'avec peine, dans le bruit rapide des fers à quoi le sol échappe.

Vous êtes, ville espagnole, ou petit bourg, ou village, un spectacle d'ailleurs et dejadis, de barbarie et d'étrangeté; mais je vous ai tout de suite dédié mon amour, parce que, entre vos murs sordides, les hommes sont beaux.

Les hommes y sont beaux, de la beauté j forte qui est la raison vraie de l'amour : beaux, les jeunes paysans qui courent der-

rière les mules avec des cris et des gestes de violence ; beau^ l'hôtelier qui à sa porte blasonnée, offre, avant le vin d'Espagne, la surprise de ses paroles courtoises et de son fin sourire...

Et est-ce une hôtellerie dont il est le maître, ou une ferme, ou encore un château ? Sur la cour s'ouvrent des écuries, des granges, une porcherie ; un balcon de bois, sous lequel des bûches s'entassent, domine l'un des côtés ; à l'étage, on devine l'agitation de la cuisine et la vaste cheminée où se pressent les servantes et les hommes robustes.

Puis, au fond, au-dessus du rez-de-chaussée livré aux besognes domestiques, précé-

dant les chambres, c'est la salle à manger d'un château : elle est vaste, rectangulaire, peinte de fresques effacées, meublée de vieux bahuts et de fauteuils anciens ; la table centrale, sous les poutres légères du plafond ouvragé, accueillerait trente convives; etla porte-fenêtre permet l'accès d'un balcon de fer forgé, en demi-cercle, qui domine la cour, et si délicieusement petit qu'un seul couple en emplirait la belle forme.

Nous dînions, servis par une fille brune et vive, quand l'hôte est venu demander s'il nous plairait de voir les danses du pays...

... Une chambre crépie de chaux, étroite, toute en longueur ; aux murs, quelques

chromos ; une ampoule électrique pend au bout d'un fil ; dans un coin, des hommes boivent ; auprès des buveurs, ils sont cinq qui jouent de la guitare et de la mandoline. Et au milieu de l'étroite pièce, deux couples dansent ;deux couples dansent la jota; deux couples miment l'amour : sur le rythme de la valse, hommes et femmes, d'abord, se balançent, s'approchent, se fuient, s'approchent encore ; les hommes, mains hautes, imitent, de leurs doigts prestes, le bruit claquant des castagnettes; les femmes, en face d'eux, tiennent leurs bras abaissés en un geste dont on ne sait s'il est de soumission ou de défense... Soudain, la voix d'un mandoliniste s'élève :

une sorte de mélopée ; la voix est de tête, perçante et tendre ; alors les couples, enfin, s'étreignent pour un pas de valse. . . jusqu'au moment où, le chant sombré en de brusques notes graves, ils se désenlacent pour mimer de nouveau l'éternel poème du désir et de la poursuite.

J'écoute et je regarde, inlassablement : l'heure est douce; je suis assise près d'une porte latérale, à la naissance d'un balcon, en sorte que je peux voir, dans le même moment, l'intérieur de la salle et la place de ce village : un arbre millénaire en occupe le centre ; en face, un pont de pierre traverse le Gave, et quelques maisons échelonnées dessinent la première pente de la

montagne ; le crépuscule clair s'attarde ; des mulets, dont l'ombre nette se profile, reviennent à pas paisibles de l'abreuvoir ; une femme est arrêtée, portant de somptueux branchages ; elle cause avec un Espagnol qui tient un enfant dans ses bras ; c'est un vieil homme vêtu du costume ancien : culotte de velours avec crevé au-dessous du genou, bas et sandales, large ceinture, la petite veste jetée sur l'épaule gauche, et un foulard autour de la tête rasée.

J'admire cette élégance fruste. Mais le guide français qui nous accompagne, et boit, sans discontinuer, du vin doré que le Grand Homme a fait servir, m'explique :

— Oh ! ce costume-là, c'est bon pour les vieux ! Les jeunes n'en veulent plus. Ils ont raison.

— Ils ont grand tort : c'est très joli...

— Bien sûr, convient l'homme, peu entêté, et parfait courtisan ; mais ils n'en veulent plus; je ne connais que Pablo pour le mettre...

— Pablo ?

D'un signe de tête, il indique l'un des musiciens.

Pourquoi fut-ce nécessaire, Pablo, que cet homme vous désignât ? Pourquoi mes yeux, d'eux-mêmes, ne se tournèrent-ils pas vers les vôtres qui les cherchaient ?

Hélas ! mon tendre cœur n'aime-t-ilpas assez vite ?

Parmi ces hommes beaux^ vêtus, sans grâce, d'un pantalon et d'un gilet de velours brun clair dégageant l'énergie des cous de bronze, Pablo était assis, habillé du traditionnel costume ; sa jambe gauche repliée s'appuyantsur la droite, il jouait de la guitare ; sa face brune, longue et maigre sous le foulard de soie se tournait vers moi, et je sentis son désir, et je compris qu'il m'aimait.

La beauté devant moi se dressait, toute et seule. Ah ! ses yeux de velours, sa bouche de flamme, sa peau de soleil !

Les couples s'agitaient ; leurs bondisse-

ments ébranlaient le plancher fragile de la masure ; parfois, le plus grand des danseurs heurtait, de la tête, la petite lampe suspendue ; mais je ne voyais rien que le merveilleux amour.

— Parle-t-il français ?ai-je demandé au guide.

— Un peu.

Alors, j'ai ordonné qu'on le priât, tandis que les danses continuaient, de me traduire ce chant : il a paru hésiter, sa peau brune s'est foncée ; je me suis assise près de lui.

— Senora... Senora...

Il a dit des paroles que je ne comprenais point : j'ai exprimé la beauté du poème espagnol, qui ne pouvait être que d'amour. . .

Et pendant que la musique lente, tout contre nous, maintenait son rythme, ardemment, doucement, voluptueusement, il m'a expliqué, les unes après les autres, les paroles tendres : quand il ne savait pas, je lui aidais à trouver le mot français , choisi, dès que je le pouvais, passionné ; puis j'écrivais, sur un calepin, avec un crayon d'or ; nous nous penchions vers la page blanche ; la soie de son foulard a touché mon front, et j'ai espéré un instant que, la blancheur de ma main, il la baiserait.

Et j'ai tracé, parmi d'autres, ces paroles :

Le jour où tu me tueras

Qu^on ne me porte pas au cimetière ;

Entre tes seins, ma bien-aimée, J^ai préparé mon tombeau.

Et celles-ci^ encore :

J^ai prié d'amour une fille, Et elle s^est moquée de moi ; Qu'elle me prie à son tour :

Moi, je ne me moquerai pas d^elle.

— Ah ! ai-je dit : que vos Espagnoles ont le cœur dur! C'est un crime de refuser l'amour...

Je l'ai regardé, mes yeux sur ses yeux; il a murmuré des mots que je n'ai pas compris : et d'un geste farouche, saisissant sa guitare, il a mêlé au concert la musique de ses doigts nerveux...

... J'ai exigé, prétextant la fatigue, que le Grand Homme n'occupât point ma chambre; lorsque j'ai cru qu'il était endormi, ayant traversé la salle du repas, je me suis accoudée au petit balcon de fer. La nuit d'étoiles palpitait du battement nouveau de mon cœur. Dans l'ombre de la cour, une tache claire se mouvait : c'était une chèvre blanche qui dormait dans cette cour ; et quand elle remuait, les sons rares et clairs de la clochette qui pendait de son collier et la voix grave du silence dialoguaient doucement.

Penchée à l'étroitesse de ce balcon, trop large pour, hélas ! la solitude de mon corps, depuis combien de temps humais-je le par-

fum de ce village d'amour, quand, venu du chemin, l'air de la jota, d'abord fredonné, m'a effleurée? Pablo... Pablo... 11 ne pouvait me voir, et je ne savais que dire. Soudain, la voix chérie s'est élevée plus forte, et j'ai entendu, sur l'air ardent, les paroles françaises :

Le jour où tu me tueras...

Alors, dans la splendeur de la nuit espagnole, j'ai prononcé, distincte, la phrase qui les contient toutes :

— Je t'aime...

Retour morne dans la joie renouvelée — et la détresse. Ah ! cette beauté, cette vigueur, cette flamme ! Vous êtes venu, Bienaimé, à l'heure unique de ma vie; vous êtes venu ; vous avez^ d'un regard, empli mon tendre cœur. Et déjà vous ai-je perdu, dans l'instant même oùje vous gagnais? N'échangerons-nous que la caresse de nos voix, par-dessus la clôture d'une maison aragonaise ? Ah ! poésie ! Ecrasante poésie ! Mais que je souhaiterais des caresses plus pro-

ches ! Belles lèvres, si rouges qu'elles semblent un fruit de soleil, ne connaîtrai-je point le goût de votre chair? Ni vous, larges yeux, l'éclat sombre qui, dans la volupté, doit vous rendre, à moins que vous ne vous fermiez, plus larges encore!

Le cheval du Grand Homme, dans le sentier, précède le mien : il est las, le Grand Homme, et d'humeur chagrine.

Cette morosité — d'ailleurs inexplicable — lui devient coutumière ; il ne montre quelque verve qu'au moment des caresses. Le guide, précautionneusement, mène l'animal qui me porte.

Mais qu'est ceci, qu'est ceci ? Là-bas, devant nous, une forme a surgi : un cava-

lier, sur une mule de claire robe grise : la bête est vive et élégante, avec rornement de cuivre qui lui couvre le chanfrein.

Et l'homme... l'homme, haut, robuste et svelte, le visage rasé, énergique et passionné, l'homme superbe et déjà triomphant, l'homme, le jeune dieu qui chevauche dans une auréole de soleil et de beauté, l'homme, c'est Pablo !

Le guide parle :

— Ce sacré Pablo, d'où il vient à cette heure ? Il faut qu'il soit parti de Torla vers ménuit...

Rapide, Pablo s'avance. Il est vêtu non plus à la mode ancestrale, mais d'un costume gris dont la veste courte rend plus

émouvante la ligne nerveuse de sa taille ; des molletières emprisonnent la vigueur de ses jambes, et sa coiffure est faite d'un large sombrero.

Comme, avant moi, il croise le Grand Homme, il effleure du doigt le bord de ce chapeau, mais c'est déjà moi qu'il regarde, et comme il me rencontre, il alentitsa mule et il salue... Non ! Il ne salue pas ! D'un geste large, grave, noble, héroïque et charmant, ainsi que devant l'Amour ou devant la Madone, il se découvre... Il passe... Il a passé : alors, au-dessus de la croupe de mon cheval, je penche la perfection de mon visage et la gloire de mon buste vers lui qui se retourne : et baisant la tendre paume

L^'lNCOMPARABLE

de ma main, je lui jette, par le vent balsamique de la vallée, Todeur affolante de mes lèvres.

Dans un geste grandiose, il a levé les deux bras, puis, excitant sa mule, je Tai vu disparaître.

C'était au bord du gave, entre des champs de buis...

A ce moment le Grand Homme s'arrête et dit :

— Que nous veut-il, ce saltimbanque ?

Est-ce qu'il court après nous ?

Je ne lui réponds que d'un haussement d'épaules : mes lèvres pourraient-elles prononcer des paroles qui ne fussent point d'amour ?

l'i?îcomparable

Notre petite caravane continue sa marche lente, au long des sentiers montants, parmi des arbustes échevelés qui, tout tendus vers moi, semblent vouloir retenir mon corps.

Et je perçois la voix du guide, un peu basse ; il est intelligent, cet homme : non point de formes belles, mais agile et souple ; l'astuce, l'ardeur du vin et celle du soleil sont peintes sur sa figure.

— Pablo, dit-il^ — pour moi seule — Pablo, c'est un homme esstraordinaire.

Vous l'avez vu, à Tourl — ainsi prononcet-il le doux nom de Torla ; — il y vient pour s'amuser quelques mois chaque année. Mais il n'est point de Tourl. Non : il est de Jaca,

— Jaca ?

— Une ville, là-bas, derrière les montagnes. Une ville importante, plus de mille habitants ! Je connais ! Je suis été une fois avé un monsieur anglais et sa dame : c'est très joli, très beau : seulementun peu vieux : rien que des monuments d'âge et pas de maisons neuves : et puis, ça a trop l'air espagnol, cette ville sous son soleil, dans cette plaine : car le pays est déjà plainier ; mais quand même, c'est très joli... Eh bien ! ce Pablo ! il y a des propriétés ; son père est un riche marchand, et lui il est, comme qui dirait, le seigneur du pays. lia du bien aussi, d'un de ses parents, du côté de Tourl. Alors, il y vient : un homme riche et fier,

par ésemple !. Leurs senoritas — qu'ils appellent leurs filles — pas de chance avé lui : c'est un homme qu'on en fait pas ce qu'on veut ! Elles en ont toutes le coup de soleil... Mais luise moque... ce Pablo !...

Ah! guide, qui guidez mon cœur, en vérité, vers des régions nouvelles, vous recevrez, en secrète récompense, une pièce d'or...

Je souffre, depuis trois journées, de la gestation lourde de cet amour. Ah ! Bienaimé! que votre ardente image torture doucement mon cœur où elle s'est insérée ! Mais comment occuper ces longues heures fiévreuses, qui sont d'angoisse, et de doute,

et d'attente ! De quelles fleurs vous décorerai-je, portique suave du jeune amour ? Etes-vous, Pablo, au balancement de votre mule grise, retourné à jamais vers la farouche Espagne ? Et laisserez-vous passer, sans en réjouir vos dents de grand fauve, la belle proie qui de si loin n'est venue que pour s'offrir à leur morsure !

En attendant la minute que j'attends, je ne saurais mieux faire que d'orner ma beauté. J'ai écrit à mes parfumeurs qu'ils m'envoient mes pâtes les plus douces et mes plus intimes parfums, avec, pour l'épanouissement miraculeux de mes ongles, le divin henné, dont je n'ai plus.

Ce matin, pendant que le Grand Homme accomplit son excursion matinale, le guide m'a demandée. Il portait une brassée de ces iris splendides qui croissent aux pentes rudes de la montagne.

J'ai reçu ses fleurs ; je lui tendais une monnaie ; il l'a prise d'abord, puis, dès que nous fûmes seuls, il a expliqué :

— C'est de Pablo.

— De...

— Il n'a pas osé se présenter, a ajouté cet homme obligeant. Mais il m'a chargé de dire qu'il viendra demain à cette heure s'il a l'espoir d'être reçu...

S'il a l'espoir...

Ah ! Bien-aimé...

Il est venu, Pablo, et revenu. Et quand, vers la dixième heure de ce matin, le Grand Homme entrera dans la maison de Puy- Aspé, au retour de la course où il s'enorgueillira d'avoir, une fois de plus, dominé la montagne, il trouvera cette lettre sur la table qui fut celle de nos repas :

« Félix, je vous laisse : vous ne me verrez plus. L'Amour m'a visitée, Félix : l'Amour- Maître-du-Monde, l'Amour-bien-aimé, l'Amour-Dieu.

« Et de même que naguère nous quittâmes

d'autres êtres parce que l'Amour nous contraignait, vous verrez sans surprise que, par ce matin clair, à votre tour je vous quitte, puisque de nouveau l'Amour m'appelle.

(( Je m'éloigne, Félix, moi. Bienfaisante* Œuvre de Beauté, Source de Joie . Je m'éloigne, chargée de votre reconnaissance : car aux étages inférieurs de la vie, parmi les somnolences familiales, vous vous attardiez, lorsque je suis passée, et vous ai enseigné... Adieu, Félix, soyez heureux :

vous n'entendrez plus les paroles chaudes de mes lèvres, et ne goûterez plus leurs caresses. Mais elles vous ont appris, avec le Bonheur même, le droit d'en jouir. »

ACHEVÉ D'IMPRIMER le trois octobre mil neuf cent douze

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