PRÉFACE
Si je publie aujourd’hui une nouvelle édition de ce livre, déjà vieux de dix ans et écrit à un âge où l’on se fie aux épithètes pour exprimer un sentiment profond, c’est par respect pour la mémoire de celle qu’il prétend faire connaître mieux et avec la certitude qu’elle m’y autoriserait. Vivante, elle m’avait permis de parler d’elle.
Dans le courant de l’automne 1910, je me trouvais, comme chaque année, à Farnborough Hill. Je reçus une lettre d’un éditeur étranger me proposant d’écrire sur l’Impératrice un livre de souvenirs personnels. Celui qui m’écrivait ne me connaissait d’ailleurs pas, croyait que je remplissais près de la dernière souveraine des Français quelque fonction de secrétaire ou de lecteur et voyait en moi le Christomanos de cette autre Impératrice de la solitude. J’étais simplement pour elle un ami, au même titre que ses
l’inconnue
autres amis, et si j’emploie ce mot, c’est parce qu’elle-même l’employait et disait volontiers de tel ou tel d’entre nous : « Il est de mes amis, c’est un ami à moi. »
Je me rappelle le jour où je parlai de cette lettre à l’Impératrice, avant le thé, dans le petit salon rouge où l’on se tenait quand il y avait peu de monde à Farnborough Hill.
Debout, les mains croisées derrière le dos et redressant parfois la taille d’un mouvement qui lui était familier, elle écouta ce que je lui lisais, puis s’écria, comme elle faisait souvent quand le reste de la phrase allait de soi: « Mon Dieu!... Mon cher!... » Cela voulait dire : « Quelle idée, comme c’est drôle, comme c’est mal vous connaître. » On apporta le plateau du thé, le salon se remplit et il ne fut plus question de rien.
Le lendemain matin, étant seul dans le parc à côté de l’Impératrice, à l’heure où cette femme de quatre-vingt-cinq ans nous surprenait tous les jours par son activité intellectuelle et physique et par le plaisir qu’elle avait à respirer l’air humide ou froid en accompagnant sa marche d’une conversation toujours renouvelée, je pensais à l’incident de la veille et sans savoir au juste où je m’aventurais, je lui dis : « Madame, cette lettre d’hier, dont il n’est pas question, m’a fait me demander si l’Impératrice m’autoriserait à écrire un livre sur elle où il n’y aurait ni indiscrétions ni anecdotes, mais
seulement des remarques sur son esprit, son caractère et ses goûts, une sorte de portrait écrit ? »
— « Impossible » , dit l’Impératrice m’interrompant, en arrêt, les mains appuyées sur sa canne, « comment voulez-vous écrire sur moi quelque chose qui n'apporterait aucun nouveau fait historique ? cela, vous savez que je m’y refuserais toujours... quelque chose où vous ne me feriez pas parler ? vous savez ce que je pense de ceux qui me font dire « Je » malgré moi. — C’est parce que je sais l’un et l’autre, Madame, que je suppose un livre qui serait comme une référence psychologique et morale, une clé pour ceux qui liront plus tard des livres sur Votre Majesté ou qui, dès maintenant, se font d’elle une idée tantôt vraie, tantôt fausse... » — « Cela, je ne pourrais vous en empêcher, mais en ce cas il faudrait être juste et dire ce que vous pensez de moi, et pas seulement des choses pour m’être agréable... », ajouta l’Impératrice avec son sourire qui ressuscitait un charme célèbre...
— Oui, me disait ce sourire, je connais votre dévoûment, je sais que vous êtes plus attaché aux êtres qu’aux idées, je crois que pour moi vous seriez, s’il le fallait, capable de bravoure et même de courage; je l’expliquais l’autre jour à l’un de vos amis qui vous l’a peut-être répété, mais enfin ce n’est pas une raison pour dire trop de bien de moi... ni trop de mal non plus. » Car
l’inconnue
l’Impératrice allait jusqu'au bout de sa pensée, puis il y avait un choc en retour : elle donnait alors trop, sinon pour vous éprouver, du moins pour qu’on lui rendît un peu. Aussi pouvait-elle déconcerter les natures simples ou superficielles qui écoutaient ses paroles mais n’entendaient pas ses intentions.
Ensuite, elle parla d’autre chose, et je fis comme elle, autant par respect de l’étiquette que parce que l’Impératrice n’aimait pas qu’on insistât.
Le même soir, je racontai cette conversation à Mme Pierre d’AttainvilIe, une des nièces préférées de l’Impératrice, celle qui vivait le plus avec elle et vécut constamment avec elle jusqu’à la fin : elle ne désapprouva pas mon idée.
Tout le temps de notre séjour, personne ne pensa plus à ce projet et moi moins que personne; nous avions entrepris de jouer des charades, non pas tant pour distraire l’Impératrice que pour occuper des journées pluvieuses, et nous avions fort à faire entre le choix des costumes et les répétitions. La fidèle Mme Aline Pelletier, la femme de chambre de l’Impératrice qui ne l’avait jamais quittée depuis quarante-cinq ans, venait à notre aide et consentait à nous apporter « de la chambre des atours de Sa Majesté » (le mot d’étiquette avait survécu), une étoffe orientale ou quelque manteau de satin.
Il était touchant de voir le plaisir que prenait
l’Impératrice à ces soirées. Elles avaient lieu dans la grande galerie; dès l'après-midi, l’Impératrice s’inquiétait de ce qu’il nous fallait, nous conseillait pour l’installation des sièges qui représentaient la salle et des paravents qui formaient la scène. Bien avant que la représentation commençât, elle était assise dans son fauteuil, comme si elle avait attendu un vrai spectacle, elle qui n’avait jamais été au théâtre depuis le 15 juillet 1870. Il nous arrivait, au milieu de la charade, de rire tellement que nous nous arrêtions, vite rassurés en voyant que l’Impératrice consentait à rire aussi. Malgré sa tristesse inguérissable, elle supportait ces enfantillages et à cause de nous, feignait d’y prendre plaisir.
Pour s’associer ainsi à notre gaîté, comme elle savait s’associer à nos peines, pour se mettre si bien à la place de la jeunesse qui l’entourait, il fallait que son cœur fût par miracle resté jeune. Cette femme, que certains imaginaient indifférente et confinée dans une mélancolie machinale, que d’autres prétendaient sèche et dure de cœur, définitivement aigrie par la perte du pouvoir, que presque tous supposaient impotente et vieillie, était en réalité, à cause peutêtre de l’irréparable qui était la base de sa vie, accessible plus que personne au moment présent, aux joies comme au chagrin d’autrui; le seul être que j’aie vu réaliser dans la mesure
L’INCONNUE
humaine ce souhait que mon père formulait un jour: « Je voudrais être marchand de bonheur » ; le seul aussi sur qui l’ignorance et 1a. calomnie se soient acharnées jusqu’à la fin avec une constante lâcheté. Nous étions plusieurs qui aurions risqué tout pour la défendre mais elle ne voulait pas être défendue et ceux qui attaquaient l’Impératrice le savaient bien...
... C’était hier, cet automne de 1910, car la guerre a été une terrible parenthèse de cinq ans.
Il y avait alors, je crois, à Farnborough Hill, Mme la princesse de la Moskowa née Bonaparte, dont l’Impératrice disait ma nièce quand elle parlait d’elle; Franceschini Pietri, l’homme incomparable qui repose maintenant devant la crypte impériale comme si là encore, il voulait garder son Empereur, son Impératrice et son Prince, il y avait Mme la duchesse de Bassano ( 1) et Mlle de Bassano, M. et Mme Pierre d’Attainville, Mme Vaughan et sa fille, et Mme d’Arcos, sœur de Mme Vaughan et amie de l’Impératrice depuis les Tuileries.
Des voisins venaient en spectateurs, M. et Mme Scott et leurs deux fils, Mlle Gaubert, Mrs Hollings et Miss Hollings, d’autres encore.
Mon regretté et cher ami le comte Clary était
i. La Duchesse de Bassano a été enlevée à l’affection des siens en janvier 1922, laissant d’unanimes regrets.
parti quelques semaines auparavant, déjà souffrant du mal qui devait l’emporter en 1918.
Le jour de mon départ, l’avant-veille de Noël, je trouvai dans ma chambre un paquet enveloppé qui avait l’aspect de ce qu’on appelait, étant enfant, une surprise. C’en était une, sous la forme d’un encrier d’argent, cadeau de l’Impératrice, sans doute afin d’y puiser le talent nécessaire pour le livre dont nous n’avions plus parlé depuis des semaines et peut-être pour donner la volonté de l’écrire à celui dont l’Impératrice disait parfois avec une mélancolique ironie : « Est-il paresseux!,.. Est-il paresseux!... »
Chacune de ces paroles, chacun de ces instants sont si douloureux à présent que je ne sais pas si j’aurai le courage d’aller jusqu’à la fin à moins que l’Impératrice ne m’inspire encore dans l’invisible la force de parler d’elle sans émotion, sans l’attendrissement qu’elle eût blâmé.
A mon retour en France, je me mis au travail. Quand l’Impératrice s’arrêta, suivant son habitude, au mois de janvier, à l’hôtel Conti-
l’inconnue
nental, pour trois semaines, elle fit seulement allusion au livre ; il en fut de même au cap Martin, quelque temps après; je comprenais qu’elle ne voulait pas avoir l’air de m’inciter à ce travail. De mon côté, je ne voulais pas paraître y attacher pour elle, vis-à-vis d’elle, une importance quelconque.
Au Cap Martin, je lus le premier chapitre à Clary, bien placé pour savoir ce qui plaisait et déplaisait à l’Impératrice, car il ne la quittait guère que pour voyager.
Au cours de l’été, le livre était fini. L’Impératrice n’avait pas voulu en connaître une ligne, autant pour ne pas m’influencer que pour ne pas être responsable de ce qui pourrait en être dit.
La Revue publia quelques extraits de la première partie en août et septembre 1911. Clary était alors à Farnborough Hill, moi en Touraine; par lui, à mesure, l’Impératrice me fit dire ce qu’elle pensait de ces extraits. Elle approuvait l’ensemble, me signalait quelques inexactitudes (notamment à propos de son voyage au Zululand), inexactitudes relevées par Clary sous sa dictée sur un exemplaire de la Revue , corrections dont je tins scrupuleusement compte. Elle me faisait demander aussi avec beaucoup de précautions (et comme si elle n’avait pas eu le droit d’ordonner), de supprnner un ou deux passages qu’elle jugeait « exagérés » .
« L’Impératrice, entre nous, est un peu agitée de se voir « écrite » mais très contente », m’écrivait Clary; et encore : « Sa Majesté se demande comment tout cela a pu être écrit sans qu’il y ait rien qui la heurte; c’est la première 'fois qu’elle lit une chose sur elle où aucune phrase ne lui soit désagréable. »
A partir de ce moment, j’eus plus d’assurance. Quand j’arrivai à Farnborough Hill,dans le courant d’octobre, j’apportais les dernières épreuves qui constituaient le « bon à tirer » .
L’Impératrice était alors seule avec le comte Primoli, que dans son testament elle appelle son bien cher neveu , qu’elle aimait profondément et qui savait plus et mieux que les autres l’intéresser et la faire participer à la vie contemporaine. Connaissant tout le monde dans tous les mondes et dans beaucoup de pays, et connaissant aussi la curiosité de l’Impératrice pour tout ce qui valait la peine, il s’ingéniait à mettre en sa présence l’homme d’Etat, le savant ou l’artiste dignes de cet honneur. De plus, avec beaucoup d’entre nous, l’Impératrice parlait surtout du présent, craignant à tort que le passé nous ennuyât, tandis qu’avec le comte Primoli elle parlait du présent mais aussi du passé, puisque tout jeune homme il avait connu la fin de l’Empire.
Je dis un jour à l’Impératrice : « Madame, maintenant que je ne pourrais plus changer
l’inconnue
grand’chose à mon livre, Votre Majesté voudrait-elle me permettre de lui lire ce qu’elle n’en connaît pas ?» — a Mais certainement cher », répondit-elle sur le ton un peu énigmatique par quoi elle réservait son opinion. Autant elle était brave dans les grandes circonstances, autant un petit fait ou un mot pouvaient la prendre au dépourvu. Elle prétendait avoir a l’esprit de l’escalier », c’était d’ailleurs inexact car elle avait aussi à l’occasion la répartie très prompte (1).
Après le déjeuner, elle me fit dire d’aller dans son cabinet de travail. Cette grande chambre, qui recevait différents éclairages et ressemblait moins à un salon qu’à un jardin d’hiver, était charmante, avec ses sièges bas, ses chintz clairs et ses bibliothèques. Des photographies sur tous les meubles, partout des souvenirs, et des quantités de livres et de revues disséminés sur de petites tables.
Assise sur sa chaise-longue à volants, l’Impératrice écoutait, m’interrompant de temps en temps par une marque d’approbation, ou une parole que lui suggérait un passage; je m’arrêtai à la moitié du livre. t
I. Je n’en veux pour preuve que ces paroles échangées le 4 Septembre à midi :
M. Chevreau. — Tout est tini, Madame...
L’Impératrice. — Tout est Uni?... Ah!... Ce pauvre général Trochu a donc été tué ?. . .
Pendant le thé, me trouvant un peu silencieux, elle appuya sa main sur mon épaule : « Eh bien, Luciano, à quoi pensez-vous ?» Ce qui, comme nous disions (car les Cours sont toujours les Cours) était « un signe de faveur », l’Impératrice n’appelant qu’exceptionnellement par un diminutif ceux qui n’étaient pas de sa famille. J’en conclus que du moins elle n’était pas « fâchée - H !T1 -Rlil
Le lendemain, à la même heure, je lui lus la seconde moitié. Depuis quelques instants, je n’avais plus levé les yeux, craignant qu’elle n’aimât pas l’allusion à son grand âge ni le rappel de la mort du Prince Impérial. La dernière phrase lue, devant son silence, je me sentais tout rouge et restais comme un prévenu. Enfin j’osai la regarder; mes yeux rencontrèrent les siens qui étaient pleins de larmes. Sa figure était bouleversée; l’émotion la faisait se taire; elle essaya de sourire et fit un geste qui signifiait :
« Je préfère ne pas parler. » Silencieusement je vins m’agenouiller près d’elle; alors, devinant que je lui demandais pardon de Lavoir fait pleurer, elle m’embrassa.
Le livre parut en décembre, quand j’étais encore à Farnborough HilL Franceschini Pietri, toujours réservé et prudent, et qui, jusque-là,
l’inconnue
s’était tu, craignant peut-être de m’influencer, me dit un matin : « J’ai voulu tout lire avant de vous en parler; c’est le portrait le plus exact qu’on ait jamais fait de l’Impératrice; il est d’une ressemblance parfaite et sans exagération, bien qu’il n’y ait pas d’ombre au tableau.» Je n’en demandais pas plus : le témoignage de Pietri m’était un sûr garant.
Ce même jour, en sortant de table, l’Impératrice me dit à mi-voix : « Je ne savais pas que votre livre fût dédié à la mémoire de mon fils, je l’ai vu seulement tout à l’heure, rien ne pouvait me toucher davantage. »
Quelques mois plus tard, avant d’aller au Cap Martin, j’avais envoyé à l’Impératrice l’exemplaire imprimé pour elle et je reçus la lettre suivante :
Cyrnos, Cap Martin, 3 mars 1912.
Mon cher Daudet,
J’ai bien envie de vous gronder, pourquoi avoir fait faire un exemplaire spécialement pour moi ? N’est-ce pas assez d’avoir, le premier, dissipé les légendes souvent cruelles qui s’attachent aux vaincus, lorsque la destinée leur a donné un rôle au-dessus du commun ?
Vous m’avez jugée avec indulgence, guidé par votre cœur, votre talent a fait le reste...
Je ne puis cependant linir ma lettre sans vous remercier de la vôtre et du livre dont j’ai été charmée.
Croyez à mes sentiments affectueux.