‹ L'inconnue (l'impératrice Eugénie)Chapitre 15 sur 15 · PAR · texte numérisé non relu

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Le Rm0 P. Dom CABROL

Abbé mitré de Farnbo.ro

Mes Frères,

Ce serait le cas de répéter, devant ce cercueil, les grandes paroles de Bossuet, sur la tombe d’Henriette de France, reine d’Angleterre : « Celui qui règne dans les cieux et de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté et l’indépendance, est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois, et de leur donner, quand il lui plaît, de grandes et terribles leçons. Soit qu’il élève les trônes, soit qu’il les abaisse, soit qu’il communique sa puissance aux princes, soit qu’il la retire à lui-même et ne leur laisse que leur propre faiblesse, il leur apprend leurs devoirs d’une manière souveraine et digne de Lui. »

Quelles leçons furent jamais plus éloquentes que celles que nous donne du fond du tombeau, Eugénie de Guzman de Montijo, Grande d’Espagne, puis Im-

L’INCONNUE

pératrice des Français; et puis veuve d’un empereur détrôné; mère d’un fils, son espoir et sa joie, que lui arrache une mort glorieuse ; celle qui ne veut pas être consolée dans sa douleur; celle qui porte avec elle jusqu’à la plus extrême vieillesse toute l’histoire d’un siècle, et qui est le souvenir vivant au milieu de nous des plus grandes infortunes qui puissent frapper une femme, et qui vécut assez pour voir son pays d’adoption relever dans la victoire une tête courbée depuis plus de quarante ans sous le poids des défaites.

Je me rappelle le 11 novembre de l’année 1918, date à jamais mémorable, où à 11 heures du matin fut tiré le dernier coup de canon de cette guerre de cinq ans.

J’allais porter à l’Impératrice mes hommages, et mes félicitations, car je savais quelles douleurs la guerre avait renouvelées en elle et de quels vœux ardents elle appelait la paix.

« Depuis l’année 1870 », me dit-elle, « c’est ma première joie. » Elle avait porté le deuil de la patrie française, en même temps que, mère inconsolable, elle portait le deuil de son fils, ce prince impérial dont quelques années auparavant tout un peuple saluait la naissance comme le gage d’une nouvelle dynastie.

1826 à 1920 ! C’est presque un siècle dont sa vie fut le témoin. Quelle prodigieuse destinée !

Naître dans cette Espagne qui lui resta toujours si chère, d’une famille dont l’histoire est mêlée à

l’histoire glorieuse de cette nation; rencontrer comme par hasard dans la vie cet héritier de la gloire militaire la plus éclatante du siècle: devenir l’Impératrice des Français et porter pendant dix-sept ans le poids de ce magnifique diadème; puis tomber avec l’Empire dans une guerre malheureuse dont on lui fera, bien à tort, porter la responsabilité; perdre dans un accident, d’une si étrange fatalité qu’il reste pour certains historiens un mystère encore inexpliqué, ce fils, héritier de tant de gloire et de tant d’infortune, et à qui semblait promis un empire; vivre ensuite de longues années encore dans son deuil, jusqu’au jour où elle voit réparée dans la plus éclatante victoire la plus cruelle des injustices; et puis revenir dans cette Espagne de sa jeunesse, à son point de départ, pour y mourir. Quel destin I C’est celui de cette femme que nous pleurons aujourd’hui.

Mais au milieu de notre malheur, il est une chose qui console et qui réconforte.

On dit qu’au jour de sa ruine, abandonnée de tous, cherchant en vain autour d’elle un appui, elle aurait dit : « On n’a donc plus d’amis quand on est malheureux 1 » i i i i t I ! I

Certes, ce mot, plus qu’aucune autre, elle avait le droit de le dire, mais je doute qu’elle l’ait jamais prononcé car elle était trop fière pour se plaindre, trop indulgente pour ne pas pardonner même l’ingratitude, et, de vrais amis, elle savait qu’il lui en restait encore quelques-uns.

l’inconnue

Dans tous les cas, son exil et sa mort donneraient à ce mot un formel démenti.

Pour ma part, je l’avoue, il est un spectacle qui me frappe; il fait trop d’honneur à l’humanité pour qu’il ne vaille pas la peine qu’on y insiste.

Cette femme, tombée de si haut, vient demander asile à l’Angleterre, et son auguste reine Victoria, son fils Edouard VII, dont un Français ne peut prononcer le nom sans se sentir le cœur ému, traitent la souveraine détrônée avec des honneurs royaux.

Leur successeur, le roi George, et la reine d’Angleterre, en qui revit leur esprit, ont tenu à l'honorer encore à ce moment suprême.

Le roi d’Espagne, toujours fidèle à ses amitiés, demande dans une lettre admirable qu’on la traite jusque dans la mort comme Impératrice, et accompagné de la reine d’Espagne, il vient rendre à cette grandeur déchue un dernier hommage.

La reine Amélie de Portugal, qui a connu les mêmes amertumes, est venue avec, son fils, le jeune roi de Portugal et la jeune reine, pour porter à l’Impératrice le tribut des souvenirs et des regrets d’une autre dynastie et d’une autre famille.

Où sommes-nous, Messieurs? Sommes-nous aux Tuileries, à Versailles, à Fontainebleau, aux grands jours de l’Empire, que nous voyions ici une assemblée de rois et de reines, un cardinal, archevêque de Westminster, un évêque de Portsmouth, un prince de la famille des Napoléon, et une princesse Clémentine de Belgique; les familles d’Albe, Murat, de

Tamamès, de Santoîia; les Penaranda, les Villalobar les Mora, les Albufera, les Lucinge, les Primoli, les Bassano, les d’Attainville, les Bassompierre, les Walewski, les Clary, les Baciocchi, le marquis de Girardin, le Comte Fleury, le Colonel Nitot, le Colonel Sautereau, le Dr Hugenschmidt, Lucien Daudet, et tant d’autres, amis et serviteurs fidèles; les ambassadeurs des grandes puissances, des généraux et offi-' ciers de toutes armes, qui portent sur leur poitrine leurs glorieux états de service.

Encore une fois, où sommes-nous? Eh bien, non Nous ne sommes pas aux Tuileries, ni à Fontainebleau, ni à Versailles. Nous sommes dans l’église aujourd'hui trop étroite d’un monastère fondé par une impératrice exilée sur une terre étrangère.

Mais tous ceux qui sont ici présents ont voulu prouver qu’ils savaient honorer le malheur, res sacra miser.

Ah ! Nous vous remercions tous, Rois et Reines Princes et Princesses, Ambassadeurs et Généraux, et vous tous qui êtes accourus pour rendre ce dernier hommage au malheur; nous vous remercions de ce grand exemple que vous donnez.

Eh quoi ! il n’est donc pas vrai de dire que le succès est la seule chose qui compte; que la fidén litê et le désintéressement ne sont que des mots vides de sens et qu’on n’a plus d’amis quand on est malheureux.

Vous du moins, vous avez voulu prouver que si le hasard peut donner une couronne ou l’ enlever*

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si les peuples peuvent acclamer un maître ou le renverser, il est des hommes qui ne tournent pas le dos à l’infortune, et pour qui le malheur est chose sacrée.

Mais, messieurs, il est vrai de dire aussi, que si nous relevons justement le mérite d’une attitude si belle et si généreuse, votre conduite prouve aussi la grandeur et la noblesse de celle qui jusque dans sa mort a su inspirer de si hauts et si fidèles sentiments.

Il était impossible d’approcher l’Impératrice sans être frappé de tant de dignité^ de tant d’élévation, de tant de courage et d’une si indulgente bonté.

Certes, il est beau de savoir se hausser à la hauteur d’une situation, de porter sans morgue la gloire et les honneurs, mais supporter stoïquement les injustices du sort, ne jamais se plaindre, garder pour soi-même le secret de ses tristesses, montrer à ceux qui vous abordent un visage toujours égal, c’est un art beaucoup plus rare, en qui les anciens reconnaissaient le plus haut degré de la vertu.

... Il est un point sur lequel je pense que l’on me permettra d’insister, au lendemain des douleurs d’une guerre qui a pesé sur nous pendant cinq longues années.

Comment elle a reçu chez elle les blessés, les a soignés dans son ambulance, a envoyé au front des vêtements, des provisions de toute sorte, pour nos soldats; des voix pourraient s’élever du sein même

de cette assemblée pour le dire avec l’éloquence du cœur.

Avec quel intérêt elle suivait lés progrès de la guerre, quelles angoisses aux jours de nos défaites, quelles espérances au moment de nos victoires ! Elle consacrait à la lecture passionnée des journaux les derniers restes de cette vue qui allait s’affaiblissant de jour en jour.

J’ai dit sa grande joie à l’heure de l’armistice. « Enfin », s’écria-t-elle, « on ne tuera plus ! » L’idée que chaque jour des hommes se tuaient par centaines et par milliers lui était une douleur insupportable.

Mais il est un autre mot que sa réserve n’a jamais dit, que nous disions, nous, au fond de nos cœurs. Il y avait dans ces événements sa justification la plus éclatante, et Fhistoire impartiale le montrera de plus en plus.

Non, la guerre de 1870, ce n’est pas elle qui l’a voulue, ce n’est pas elle qui l’a déchaînée, ce ne fut pas « sa guerre ». Elle fut préparée comme celle de 1914, par des hommes sans scrupules qui durant de longues années réunirent tous leurs efforts pour la faire éclater à leur heure.

A Dieu ne plaise que du haut de cette chaire je dise un mot qui puisse réveiller des passions endormies ou troubler cette paix que l’Impératrice appelait de tous ses vœux. Mais c’est ici l’expression de la plus stricte vérité : la guerre de 1870 ne dépendit pas plus de la France et de son gouvernement que celle de 1914.

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Reposez donc en paix, Majesté, reposez sans remords dans cette crypte que vous avez construite, reposez en paix auprès des cendres de Napoléon III et du Prince Impérial.

Si vous avez fondé cette église de pierre, ce n’est pas pour porter jusqu’aux générations lointaines le souvenir des gloires de l’Empire qui sont des gloires françaises. C’est parce que vous aviez compris qu’il y a quelque chose de plus grand que la gloire humaine, de plus durable que la pierre, c’est la prière chrétienne, qui se renouvelle chaque jour. Ces moines bénédictins accueillis avec une si large hospitalité sur le sol de lia libre Angleterre, resteront fidèles à votre mémoire. Chaque jour, et plusieurs fois par jour, ils feront monter leurs supplications et leurs louanges vers le Dieu de clémence que vous avez servi et adoré durant votre longue vie.

Ce sanctuaire élevé en terre anglaise, ne répétera pas seulement à tous ceux qui se succéderont en ce pays le nom de l’Impératrice Eugénie; il sera un témoignage éloquent de sa foi et de sa pitié. Cette croix, lancée dans les airs et qui domine toute la contrée, est le symbole de cette parole qui console toutes les douleurs, qui éclaire toutes îes ténèbres, qui guérit toutes les misères, cette parole qui a été, je le sais, votre force et votre espoir durant ces longues années d’exil et de souffrance : t Je suis la résurrection et la vie. Celui qui vit et croit en moi ne mourra pas pour jamais. Ainsi soit-il. »

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