DEPENSES
en liv. sterl.
C'est-à-dire qu'en 1830 le chiffre des dépenses atteignait 240 millions de francs pour une armée forte d'environ deux cent vingt-quatre mille hommes, dont trentequatre mille Européens. On ne doit pas s'étonner, d'après cela, si le budget des dépenses de Tannée i 856 présentait, pour une armée de deux cent quarante mille indigènes et quarante-neuf mille Européens, le chiffre de 10,417,5691iv. sterling, ou environ 271millions de francs. Nous en avons assez dit, ce me semble, sur le chiffre et le dénombrement de l'armée anglo-indienne. Examinons maintenant son organisation et ses qualités.
Dans le cours de mon journal, j'ai eu occasion de m'étendre assez longuement sur la partie européenne de cette armée pour n'avoir plus besoin d'y revenir. On a vu que j'accordais sans hésiter la palme à l'infanterie anglaise comme à la première dans le monde pour le jour du combat. Du reste, elle marche mal, et ses besoins, tant réels que factices, lui enlèvent une grande partie de son élasticité, de sa mobilité, et rendent son entretien ruineux. On a vu que j'attribuais sa supériorité, sur un champ de bataille donné, à la perfection de son armement, à la sévérité de sa discipline, aux soins prodigués à son instruction militaire, à la beauté physique et au développement musculaire qu'elle doit en partie au climat natal, mais principalement à une alimentation plus généreuse; enfin, et avant toute autre cause, à l'énorme proportion de vétérans que l'on trouve toujours dans ses rangs, formant souvent les deux tiers des cadres, résultat de son système particulier de recrutement où les enrôlements sont pour la vie.
J'ai dit que j'étais loin d'avoir une opinion aussi favorable de sa cavalerie (tant européenne qu'indigène, pour
des raisons tout à fait diverses), en exprimant toutefois mon admiration pour les escadrons irréguliers connus rous le nom de Skinner's horse.
Je ne reviendrai pas non plus sur l'artillerie européenne et native de la Compagnie, dont j'ai parlé fort au long dans une autre partie de cet ouvrage. Ce n'est que sur le soldat indigène en général, surtout celui de l'infanterie, le cipaye proprement dit, que je crois devoir revenir encore une fois pour mettre en regard ses vertus et ses imperfections; je ferai ressortir tout à la fois sur le même plan sa douceur, sa discipline, sa résignation et sa pusillanimité; car j'ai promis de dire la vérité tout entière.
Le cipaye est bien payé : il reçoit en garnison 1 7 fr., et en marche environ 21 fr. par mois, dont il peut économiser la moitié. Cette économie est suffisante pour nourrir une famille de cinq ou six personnes.
En santé, rien ne manque à son confort matériel et à son bien-être moral ; malade, le cipaye trouve dans les hôpitaux régimentaires des secours prompts et efficaces, et, quand l'âge, les infirmités ou les blessures le décident à prendre sa retraite, cette retraite est entourée d'aisance, de considération et de respect.
Le gouvernement anglais a institué deux ordres du mérite militaire destinés à récompenser les longs et fidèles services ou les actions d'éclat des officiers, sous-oficiers et soldats des troupes indigènes. Ces ordres portent le nom d'Ordre du Mérite et Ordre de llnde anglaise1. Une pension proportionnée aux services est toujours attachée à l'un et à l'autre.
1 Los premières décorations do l'ordre do l'Inde anglaise ont été accordées on 1858.
Le cipaye est soumis à une discipline indulgente qui convient à sa nature douce, grave, régulière et sobre. Il ne boit que de l'eau; il ne se plaît qu'aux occupations sédentaires, aux récits des conteurs d'histoires, aux chants des bayadères ou aux méditations sérieuses que lui inspire le murmure de son houkah. S'il s'éloigne du camp, ce n'est que pour ses ablutions; il serait superflu de l'entourer, comme l'Européen, de restrictions sévères, de limites rigoureuses. On n'exige de lui que l'adresse dans le maniement des armes, où il excelle bientôt; l'intelligence des manœuvres, qu'il acquiert comme par instinct. Une partie de la matinée, depuis cinq heures du matin jusqu'à huit heures, lui suffit pour cette élude. Tout le reste du jour, s'il n'est point spécialement de garde ou de service, lui appartient; il est libre d'en disposer, et il n'abusera point de ce loisir. C'est l'armée la plus agréable à commander tant qu'elle est dans ses garnisons; tant qu'on ne touche point à ses préjugés religieux, il n'est point de troupeau humain plus facile à conduire, de petite monarchie plus aisée à gouverner qu'un régiment indigène. Si par hasard un soldat doit passer devant un conseil de guerre, ce sera probablement pour s'être endormi à son poste; ou bien il aura convoité la femme de son camarade, seule cause de querelle entre les cipayes. Ce sont des enfants, et de bons enfants, pour la simplicité, la naïveté, la douceur inoffensive; obligeants et affectionnés pour leurs chefs dès qu'ils rencontrent en eux la moindre bonhomie, d'ailleurs convaincus de l'immense supériorité de ceux-ci en science, en force physique, en courage, eu ruse, même en magie, car ils leur attribuent jusqu'à la sorcellerie.
Leur instruction militaire, comme nous l'avons dit,
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est bientôt complète; l'équipement est parfait, l'armement admirable. Au reste, le matériel de guerre dans toute armée anglaise est toujours superbe : depuis la carabine ou le fusil léger jusqu'au canon, depuis la giberne jusqu'au caisson, chaque arme, chaque section, chaque division peut servir de modèle à toutes les armées du monde.
En résumé, l'armée indienne, avec son organisation actuelle, est une des armées les plus belles, les mieux équipées et les mieux disciplinées dans le monde entier.
Quant à la facilité de la recruter, elle est prodigieuse, elle est sans limites1. S'il fallait un million d'hommes, on les aurait en six mois sans enrôlement forcé : il suffirait de faire un appel à son de caisse dans les bazars. Chaque carrefour, chaque caravansérail, chaque masure abandonnée où la misère peut trouver un abri produirait son contingent de sans-culottes, d'oumeidwars (hommes d'espérance), comme on les appelle par une amère ironie, pauvres diables qui, ayant tout perdu, jusqu'aux instruments du travail, laboureurs, tisserands , artisans sans ouvrage, s'accroupissent sur la voie publique, attendant l'occasion de gagner le pain du jour pour eux-mêmes et quelquefois pour leurs familles cachées dans le voisinage. Voilà des volontaires qui demanderont à genoux la permission de servir. Effectivement, pour de pareilles recrues, la transformation est toute délicieuse. Des tourments de la faim, d'une inquiétude de tous les jours pour leur propre subsistance, pour celle de toute une famille
1 II va sans dire que nous parlons ici de la situation normale avant ou après l'insurrection, lorsque les préjugés religieux n'amènent aucune perturbai ion,
vie d'aisance et comparativement de luxe. Au lieu de travaux fatigants et mal rétribués, ils peuvent se livrer à leur aise à ce dolce far niente si cher à tous les Méridionaux, exception faite de l'exercice du matin où ils trouvent le même plaisir que les enfants à jouer aux soldats. Sortant de la misère, ils aperçoivent un commencement de fortune; ils pourront économiser au moins dix francs par mois sur leur solde; c'est aussi une ressource assurée pour leur vieillesse, s'ils veulent rester au service. Avec tant de stimulants à l'enrôlement volontaire, on n'a, dans le fait, que l'embarrras du choix.
Toutefois ce choix est des plus importants ; car dès le premier changement de garnison, surtout s'il est question de marcher à l'ennemi, les avantages du métier des armes commencent à leur paraître moins brillants. Il n'est pas rare de voiries oumeidwars déserter alors par centaines, prélêrant encore la vie un peu précaire de lazzaroni aux fatigues d'une longue marche ou aux chances de la guerre. A la vérité, il est toujours facile de remplacer les déserteurs ; mais ces désappointements, souvent renouvelés, ne laissent pas que d'être coûteux et de produire un mauvais effet sur le moral de ceux qui restent, en leur donnant une idée exagérée des dangers ou des fatigues qui les attendent.
Ce choix est important aussi quant aux qualités militaires du cipaye; mais l'expérience a prouvé que ces qualités dépendent presque invariablement de sa race : c'est donc dans les races qu'il faudra chercher à les apprécier. Quelles sont celles qui prédominent dans les armées de l'Inde?
Bien que toutes les classes de la population indigène contribuent plus ou moins à la formation de l'armée de
dont ils sont peut-être le seul appui, ils passent à une l'Inde, c'est surtout Vêlement hindou qui domine dans l'armée du Bengale et en général dans l'infanterie des trois armées. Si, au contraire, la cavalerie régulière dans les trois présidences, mais surtout dans l'armée de Madras, se recrute principalement de mahométans, il ne faut pas cependant s y tromper : ce sont des mahométans de caste inférieure ou, pour employer une expression plus correcte puisque la religion musulmane ne reconnaît point de distinctions de castes, ce sont des descendants des Hindous convertis à l'islamisme à l'époque des conquêtes affghanes et mogoles, et par conséquent hors caste (ont casts), ou de basse caste par rapport aux Hindous, mais sortant de la même souche; on retrouve toujours chez eux le même type, la même structure physique que dans les races brahminiques.
Les musulmans pur sang, plus forts, plus robustes, descendant des Arabes, des Persans ou des Tarlares, sont extrêmement clair-semés dans le pays ; et, comme les princes mahométans établis dans l'empire préfèrent naturellement les soldats de leur race et cle leur religion, ils trouvent toujours à s'employer près d'eux. S'ils ont donc quelque fierté ou quelques prétentions à la naissance, ils préféreront un service même bien moins rétribué à celui de l'étranger et du kafir (de l'infidèle). Aussi leur nombre est-il toujours extrêmement limité dans l'armée anglaise. Pour apprécier les qualités militaires de l'armée régulière, c'est donc dans l'élément hindou qu'il faut les chercher. Il y a dans toute la nature des Hindous, dans leurs manières, dans leurs discours, une timidité, une mollesse dont on est aussitôt frappé, et qui fait que l'Européen qui arrive parmi eux a la con-
science immédiate de sa propre supériorité sur la race qui l'entoure. C'est le résultat de causes en partie physiques, en partie morales. Leur tempérance est extraordinaire : ils s'abstiennent de toute nourriture substantielle, de toutes viandes, de toutes liqueurs saines. S'ils s'enivrent, c'est avec des boissons délétères, l'arak, le kalou, l'opium. Us vivent d'ailleurs dans un climat énervant et se livrent immodérément aux plaisirs des sens : de là une constitution faible, sans énergie, que chacun transmet à ses descendants encore un peu plus affaiblie qu'il ne l'a reçue de ses pères. Dénués de force musculaire, ils sont pourtant en général d'une agilité et d'une adresse extrême et peuvent endurer des fatigues prolongées. Les messagers hindous peuvent faire cinquante milles par jour, pendant cinq ou six jours, et même les cipayes sous les armes feront, en cas de besoin, des marches extraordinaires. D'ailleurs cette mollesse ou délicatesse de construction rend irritables à l'excès les passions et les facultés morales de l'Indien, elle devient la source de ces contrastes étranges dont on s'étonne à chaque instant. L'Indien, qui tremblera devant la cravache ou le poing fermé d'un Européen, se fera broyer sans sourciller sous les roues du char de Jagarnath. Lâchasse lui fera supporter les plus rudes fatigues; malgré son indolence habituelle, on le verra poursuivre les tigres et autres bêtes féroces avec une ardeur, une patience qu'aucun autre peuple ne saurait surpasser; même dans la guerre, le cipaye a montré, dans certaines circonstances exceptionnelles, une bravoure que les Anglais ont plus dune fois admirée. Toutefois cette bravoure, étant une victoire de l'âme sur un faible corps, ne peut être qu'individuelle ; je dirai plus : elle ne peut être que momenla-
née. C'est pour lui surtout qu'il faudrait dire : Il fut brave uu tel jour.
Examinez les Hindous dans leur structure physique, et vous ne serez plus étonné de cette incertitude dans leur courage. Ils ont en général de beaux traits, ils sont bien proportionnés, mais leurs membres sont grêles et fragiles. « Leur poitrine, dit Jacquemont, étroite et chétive, paraît creusée entre la saillie antérieure des épaules. » En voyant ces jambes de fuseaux et ces bras étiques sans aucun développement musculaire, on conçoit qu'ils doivent répugner à toute lutte corps à corps, qu'ils doivent surtout frissonner de se mesurer avec les proportions gigantesques des races saxonnes ou européennes, .l'ai vu plus de cent fois, durant le cours de mon service aux colonies, une escouade de vingt-cinq cipayes recevoir l'ordre de s'emparer d'un de nos Européens en état d'ivresse et n'ayant d'autres armes que celles que la nature lui avait données, tandis qu'eux-mêmes étaient armés de bâtons et de fusils. C'était chose curieuse el ridicule à voir que la terreur avec laquelle ils s'en approchaient sans oser le saisir pendant quelquefois plus d'une heure, quoiqu'il put à peine se tenir en équilibre; et lui, s'avançant au milieu d'eux, abattant et roulant un homme à ses pieds à chaque coup de poing comme avec un fléau. Mais venait-il enfin à trébucher dans quelque inégalité du sol, tous de se précipiter sur lui comme des lions ; ils lui rendaient alors tous ses coups avec intérêt, le garrottaient et le ramenaient en triomphe, parfaitement satisfaits et tout tremblants encore de leur victoire, comme s'ils avaient dompté quelque animal féroce.
Cette circonspection naturelle à l'Hindou en raison de sa débilité physique est encore augmentée par ses crain-
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tes superstitieuses : sa religion lui défend d'offenser tout ce qui a vie, même dans les espèces d'animaux les plus inférieures; il ne saurait dès lors marcher ou même se remuer sans courir le danger de se rendre coupable de quelque meurtre involontaire; tout est pour lui le sujet d'une terreur vague, mais continuelle, qui le rend l'être le plus nerveux de la nature. On objectera bien à ce tableau, dont la fidélité ne sera point contestée dans son ensemble, d'admirables exceptions, surtout dans les castes supérieures, les Rajpouts, les Goorkhas, les Sikhs et les montagnards du Nord ; mais ni les uns ni les autres n'affluent dans les rangs de l'armée régulière. Quand donc M. de Jancigny a-t-il trouvé trente mille Rajpouts dans l'armée indienne? A part les régiments de cavalerie irrégulière et les contingents encore plus irréguliers, et qui sont en dehors de l'armée, il n'y a pas vingt Rajpouts par régiment; et, quant aux Goorkhas, on ne les trouve que dans trois ou quatre petits corps provinciaux levés spécialement pour le service des montagnes. Si Ton excepte donc une moyenne d'environ trente individus par bataillon, tout le reste appartient à la plus chétive famille dans la race humaine, le type hindou dans son développement ordinaire.
J'ai eu l'occasion de voir les cipayes sur le champ de bataille : ils me semblaient toujours éprouver pour leur officier européen le sentiment du mouton pour le bélier du troupeau, la crainte de rester en arrière plutôt que l'élan de se porter en avant. Ils le suivaient même au feu, mais avec une vague idée dont ils ne se rendaient pas bien compte, que ce serait lui qui les défendrait, qui se battrait pour eux , qui trouverait quelque secret pour faire fuir l'ennemi et les soustraire au danger. Et puis*
sur ies champs de bataille de l'Inde, les affaires se décident généralement à distance par le canon ; le cipaye n'est appelé à agir, à charger que sur un ennemi déjà brisé par la mitraille, en fuite et en désordre : il est alors dans son élément, fort brave avec ceux qui ont peur ; mais, partout où il a trouvé un adversaire disposé à l'aborder franchement, il a invariablement failli.
Voyez-le dans la guerre de l'Affghanislan ! Dans les derniers combats qui précédèrent immédiatement l'insurrection générale de ce pays (les troupes indigènes de la Compagnie avaient été battues (ce n'est pas moi qui l'affirme, ce sont les journaux même de Bombay) dixsept fois sur vingt-trois engagements, c'est-à-dire généralement partout où elles n'avaient pas eu des soldais européens en première ligne pour supporter l'effort de l'ennemi. Quand une brigade de Bombay essaye de dégager le major Brown enfermé à Cahun ; quand, en janvier 1842, le colonel Wild tente avec deux brigades de l'armée du Bengale de pénétrer à travers le Khyber jusqu'au général Sale à Jullalabad, nous voyons dans l'un et l'autre cas un ennemi indiscipliné aborder le cipaye le sabre à la main, et celui-ci fuir honteusement et laisser ses officiers européens mourir à l'arrière-garde en cherchant à couvrir le drapeau de leurs poitrines ou de leurs cadavres ; enfin, dans la fameuse retraite de Caboul, en janvier 1843, si nous devons en croire le témoignage du capitaine Souter du 44e, presque le seul officier de l'armée royale échappé au massacre, à partir du troisième jour de marche, les cipayes ne tirèrent plus cent coups de fusil : l'artillerie et la petite poignée d'Européens supportèrent seuls les terribles combats qui se renouvelaient à chaque barrière, et les cipayes suivaient comme un
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troupeau, ou s'asseyaient pour se rendre à merci ou mourir sur le bord du chemin.
Que dirons-nous de l'insurrection actuelle, de l'exemple du général Haveloek, livrant, avec un petit corps de treize cents Européens, réduit successivement par les combats et par les maladies à moins de neuf cents hommes, neuf batailles en cinq semaines à des corps d'armée de cipayes (toujours renouvelés par des troupes fraîches) de dix à quinze mille hommes chacun, les battant toujours, et, bien qu'il n'eût point avec lui de cavalerie, leur enlevant chaque lois tous leurs canons : soixante canons en cinq semaines, pris par un millier d'hommes à pied, épuisés parles fatigues et les maladies !
Je pourrais citer encore à l'appui de mon opinion sur les cipayes, même lorsqu'ils sont commandés par des officiers européens, la bataille de Mianie, gagnée, le 17 février 1845, par le général sir Charles Napier sur les milices irrégulières du Scinde. 11 convient lui-même dans son rapport officiel que les cipayes plièrent et reculèrent trois fois à mesure que succombèrent leurs officiers. Et comment ces officiers périrent-ils ? Nous le trouvons expliqué dans le même rapport. C'est d'abord le major Jackson, commandant le 15° régiment des cipayes de Bombay, qui s'avance contre F ennemi à la tête de son bataillon, et qui, n'étant suivi que par deux braves havildars (sergents indigènes), est sabré avec eux à la vue de son corps qui ne vient point à son secours ; c'est le major Teasdalc, commandant le 25e de la même arme, qui s'avance de même à cheval à la tête de son régiment et passe seul par-dessus la berge, derrière laquelle l'ennemi est posté : il est sabré de même sans avoir un seul de ses cipayes à ses côtés. Le 12e et le 25° régiments ne furent H. 8
pourtant point flétris : leur indécision ne surprit personne ; et cependant le terrible ennemi auquel ils avaient affaire et qui ne comptait pas moins de vingt mille boni" mes, est culbuté et brisé par un faible bataillon européen, tout au plus cinq cents hommes du 22e régiment de la reine. Que dire après de pareils faits dune armée indienne disciplinée ou non disciplinée !
On a souvent cité en l'honneur des cipayes, aux premiers jours de la conquête, l'héroïque défense d'Arcot par le fameux Clive à la tête d'une poignée d'Européens el d'indigènes ; on s'est extasié surtout sur ce trait vraiment admirable : Quand, réduite aux dernières extrémités, il ne restait plus à la petite garnison que quelques mesures de riz pour supporter ses forces et son énergie dans une lutte inégale, les cipayes proposèrent à Clive d'abandonner tout le riz (c'est- à-dire toute la substance nutritive) aux Européens, et de se contenter eux-mêmes de l'eau dans laquelle on l'aurait cuit : cette offre fut acceptée, et le sacrifice consommé. Voilà certainement un exemple sublime de dévouement et de résignation; mais il prouve mieux que tous les arguments que nous pourrions employer la conviction profonde, chez les cipayes eux-mêmes, que leur seul espoir était dans les Européens. C'était dire : Vous êtes nos champions, notre bras droit, votre force est notre force, votre courage notre courage. Aux cipayes, aux Indiens , la passive résignation des femmes contre les souffrances et la faim, aux Européens l'énergie de l'homme, les armes et les combats.
Il nous reste enfin à parler des traitements alloués aux officiers de tous grades. Le général commandant en chef reçoit, indépendamment de la solde de son grade, et à titre de traitement extraordinaire, environ 1 60,000 fr.
par an1; les oificiers généraux reçoivent de 56 à 40,00(1 roupies, ou de 90 à 100,009 fr. par an; les brigadiers, environ 60,000 francs ; les colonels, de 36 à 45,000 fr. (selon les armes et la différence entre la solde de garnison et la solde de marche, différence désignée sous le nom de batta); les lieutenants-colonels, de 24 à 40,000 f. ; les majors, de 17 à 27,000 fr.; les capitaines, de 10 à 16,000 fr., et les sous-lieutenants, enseignes ou cornettes, de 4 à 7,000 fr. environ.
Ces traitements sont d'autant plus beaux, que les dépenses n'y correspondent pas. 11 faut à un Européen sans Famille pour vivre confortablement dans l'Inde une dépense de 5,000 fr.; tout ce qu'il reçoit au-dessus de cela peut, s'il est raisonnable, être mis de côté. Le sous-lieutenant qui reçoit 5,000 fr. par an peut donc très bien en économiser 2,000 ; et, puisque la dépense obligée n'augmente pas en proportion du grade, le lieutenant-colonel pourra ajouter à cette première somme tout le surplus de sa solde. On comprend ainsi les fortunes colossales amassées par quelques officiers supérieurs ; et puis, s'il y a guerre, les parts de prises augmentent encore les traitements et sont en proportion des grades.
Les seuls grades auxquels les indigènes puissent arriver sont ceux-ci : naik ou caporal; havildar ou sergent; djemmadar ou sous-lieutenant : soubadar de première et deuxième classe ou lieutenant de première et deuxième classe; et enfin un soubadar-major, dont le grade n'a pas d'équivalent chez nous. Mais ces officiers ne peuvent
1 Le commandant en chef do Farinée de l'Inde, étant d'ailleurs membre du conseil suprême^ reçoit, à ce dernier titre seulement^ 2 40,000 francs par an. Ce qui porte le total de son traitement à Î00,000 francs par an:
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dans aucun cas commander à des Anglais. L'orgueil de l'Européen a posé là une barrière infranchissable et ne veut point revenir sur cette dangereuse distinction de la peau. Le soubadar-major lui-même est inférieur au dernier sous-lieutenant et môme au sergent-major européen. Au surplus, les officiers indigènes sont fort bien payés, si l'on considère surtout leurs besoins; un soubadar de première classe a 120 roupies (300 fr. par mois).
Il y a toujours au moins un officier européen par compagnie de cipaycs dans un bataillon régulier, et même les corps irréguliers ont un état-major complet, c'est-àdire un commandant, un commandant en second, un adjudant, un quartier-maître et un docteur, tous les cinq Anglais.
La marine des Indes, en 1855, se composait de :