‹ L'Inde anglaise avant et apráes l'insurrection de 1857Chapitre 14 sur 30 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

rgantsation sociale de l'Inde anglaise. — Clergé el rommeivo. — Européens, indigènes; mnlsumans, Hindous,

La société européenne dans l'Inde est exclusivement administrative, militaire et commerciale. Nous avons déjà passé en revue le; deux premiers éléments. Ce que nous avons dit de la société administrative ne serait pourtant pas complet si nous omettions la dernière de ses branches, et en même temps une des plus importantes : le clergé. Nous avons vu que le gouvernement de la mé- Iropole avait réservé une part sur les dépouilles de l'Inde à l'ambition de sa magistrature; il en devait une autre à la cupidité de son clergé protestant. D'ailleurs, il ne pouvait se montrer uniquement préoccupé de la protection et du développement des intérêts matériels; il fallait conserver sa réputation de haute sainteté, de propagateur de la foi; enfin il était indispensable de pourvoir aux besoins religieux de la population chrétienne. Jus-

qu'en 1855 on ne s'occupa que de la communauté protestante. L'Inde anglaise comptait trois évêchés de l'Eglise anglicane, dont un métropolitain , celui de Calcutta, et deux suffragants, ceux de Madras et de Bombay. L'évêque métropolitain de l'Inde relève de l'archevêque de Cantorbéry; son traitement annuel est d'environ 50,000 roupies ou 125,000 francs; il est logé dans un magnifique palais ; les frais de ses tournées épiscopales sont supportées par l'État. Les évêques suffragants jouissent des mêmes avantages, mais leur traitement n'es! que de 25,000 roupies, environ 60,000 francs.

Depuis 1855 on a accordé aux remontrances du parti catholique trois évêques de cette religion; mais, comme , ce n'est point l'Église dominante, ils sont fort mal payés. La distinction est encore plus marquée pour le clergé inférieur: ainsi, tandis que le ministre protestant touche un traitement de 700 roupies par mois, le prêtre catholique demeurant dans la même station n'en reçoit que 120, c'est-à-dire quil est moins rétribué que le plus mince sous-lieutenant.

I/ensemble des hauts traitements civils, administratifs, judiciaires et ecclésiastiques protestants clans les trois présidences (y compris les provinces de l'Ouest) s'élevait en 1828 à plus de 50 millions de francs1; et celte somme était répartie sur treize cent six individus, donnant un traitement moyen d'environ 40,000 fr. par tête. Ce chiffre a subi, depuis cette époque, quelques réductions réellement peu importantes, qui ont fait cependant

1 Le budget de 1856 porte, pour les traitements des fonctionnaires civils et politiques, une dépense de $5,276,262 livres sterling, et pour les tribunaux et la police une autre dépense de 2,510,799 livre; sterling.

beaucoup crier les employés, et il n'en est pas moins constant que la Compagnie paye ses fonctionnaires plus libéralement que ne l'a jamais fait aucune des puissances européennes. C'est certainement une probabilité et un moyen pour être bien servi ; mais il ne faudrait pas que ce moyen fût le seul : il faudrait y ajouter l'émulation, résultat de la concurrence, et le nombre des employés ne devrait pas être tellement limité que la tache de chacun fût au-dessus de ses forces.

Passons au troisième élément de la société européenne dans l'Inde. L'élément commercial, c'est le dernier ; car il ne faut pas cherche? ici des colons industriels ou cultivateurs. Il n'y en a pas, et la raison en est facile à corn prendre ; 1° la main-d'œuvre est descendue dans ce pays à un prix si bas, qu'aucun Européen ne pourrait s'y nourrir du travail de ses mains : comment effectivement pourrait-il supporter la concurrence avec l'indigène donl le dîner moyen coûte 16 centimes, et pour lequel le strict nécessaire peut Se réduire à deux roupies et demie (0 fr. 25 cent, par mois) ; c'est à peine si le capitaliste qui a le moyen d'établir des mécaniques et des machines à vapeur peut lutter avec la' sobriété, la misère et la patiente industrie de l'artisan hindou. Il découvre bientôt qu'il a fait une spéculation hasardeuse et se retire le plus lot possible, fort heureux s'il n'a rien perdu.

En second lieu, les produits du sol sont tellement (axés, que l'agriculteur européen qui entreprendrait la culture d'une ferme mourrait de faim à côté de son champ, puisque le rayot lui-même, qui n'a pas la cenlième partie de ses besoins, en tire à peine de quoi soutenir sa famille.

Quels Européens trouvez-vous donc dans le pays en

dehors des employés civils et militaires du gouvernement? Quelques journalistes, qui font assez bien leurs affaires; des marchands, des banquiers, et surtout des indigotiers. Ces derniers s'y ruinent ou deviennent millionnaires en quelques années ; dans l'un et l'autre cas, ils disparaissent bientôt de la scène, les uns pour jouir en Europe de leur fortune rapidement acquise, les autres pour chercher dans leur pays un réduit où la misère soit plus supportable.

Ce que je viens de dire se rapporte aux indigotiers anglais établis généralement dans le Bengale inférieur, entre l'Hoogly et le Bourrampoutre, dans le pays de Jessore et de Dacca. Du côté de Benarès il y a aussi quelques indigotiers, mais généralement français qui travaillent aux mômes conditions de protection et ne sont nullement jalousés. Leurs indigoteries ne sont pas d'aussi grandes spéculations que celles des Anglais : leur établissement ne coûte que 50 à 40,000 roupies, 75 à 100,000 francs, au lieu de 500 et 750,000 francs que coûtent celles du Bengale. Mais, si leurs entreprises sont moins brillantes, si elles ne rapportent pas les mêmes produits extraordinaires en proportion des capitaux, elles sont aussi plus sûres. Il est rare qu'après douze ou quinze ans de travail les indigotiers du Nord ne se retirent pas avec une fortune modérée. Quoi qu'il en soit, aucun d'eux ne vient pour s'établir définitivement dans le pays; c'est toujours pour faire fortune et s'en retourner au plus vite dans sa patrie. Cette population flottante est estimée à douze mille cinq cents personnes pour le Bengale, les provinces de l'Ouest et de l'Arracan ; à deux'mille quatre cents pour Madras, et à cinq mille pour Bombay. En 1out dix-neuf mille neuf cents pour tout l'Hindoustan.

Quant à la race née du mélange des conquérants européens avec les races indigènes, celle des halfcastes, métis ou mulâtres, nous ne l'avons pas comprise dans la société européenne, car ce serait une amère ironie, d'après l'absurde préjugé qui l'en exclut, quelles que soient l'éducation et les qualités morales de l'individu. On a senti cependant qu'elle pourrait devenir dangereuse, et l'on a eu le soin et l'excellente politique de la caser autant que possible, en offrant à son ambition certaines positions sociales dans lesquelles, si sa vanité n'est point satisfaite, s'il lui faut subir toujours l'humiliante distinction delà peau, elle peut au moins atteindre à une certaine aisance et jouir du confortable. On a réservé à cette classe presque tous les grades subalternes dans le commissariat, le département des vivres, les bureaux de l'enregistrement et de l'administration civile et militaire; dans les chemins de fer, les télégraphes; enfin toutes les places d'apothicaires, soit dans les garnisons, soit dans les régiments ou corps d'armée. Leur nombre peut se monter à quarante mille ; il devrait être beaucoup plus considérable en proportion des naissances; mais, héritant des vices plus souvent que des qualités des deux races dont ils sont le produit, les halfcastes ont en général toute la lubricité de l'Indien et toute l'ivrognerie de l'Anglais, et cette combinaison en amène un grand nombre à une fin prématurée et sans reproduction. S'il y a progéniture, elle se confond le plus- souvent avec les Topassies ou Topas l, pour se perdre à la longue parmi les indigènes.

1 On appelle Topas ou Topassies des indigènes qui portent chapeaux, mais qui n'ont rien de commun avec les Européens qu'une partie de l'habillement et le plus souvent la religion catholique. IN

J'excepte, bien entendu, de tout ce qui précède, les jeunes gens de sang mêlé que leurs parents envoient en Angleterre pour les faire élever avec soin et à grands frais. Malgré leur fortune souvent considérable, je ne connais pas de classe plus à plaindre dans ce monde : ce sont les pariahs de la société civilisée ; toutes les carrières, tous les établissements, toutes les familles, se ferment devant eux. Remplis d'instruction, de sentiments, de lumières, ayant bu à toutes les sources des idées, avec les manières les plus élégantes et les plus polies, ils se trouvent gênés, humiliés, devant des hommes qui sont à cent lieues au-dessous d'eux pour l'intelligence, mais qui n'ont point sur leur écusson la terrible barre de bâtardise. Vous les reconnaissez plutôt qu'à la nuance de la peau, à leur timidité sauvage et morose, ou à leur résignation mélancolique qui fait mal au cœur J'ai rencontré parmi ces derniers quelques vrais amis dont j'étais fier, même vis-à-vis des Saxons pur sang qui ne les valaient pas. Je m'étonnais toujours qu'ils s'obstinassent à rester dans l'Inde, où ils n'étaient point appréciés. S'ils avaient le bon sens de transporter leur existence dans un pays comme la France, avec leurs qualités intellectuelles et morales rehaussées d'un peu de fortune, ils y seraient recherchés et fêtés. Combien d'existences froissées et maladives refleuriraient chez nous, en échangeant une atmosphère de morgue et d'arrogance pour une autre pleine de bonhomie et de cordialité.

Société indienne. — Il nous reste maintenant à examiner l'organisation de la société indienne, extrêmement multiple dans ses détails, mais présentant deux éléments

descondont généralement des anciens motis français, portnirai^ et hollandais,

principaux parfaitement distincts dans leur origine, leur essence et leurs composés. Je veux parler des éléments hindou et musulman que deux religions différentes, qui se repoussent sur tous les points, séparent comme par un abîme. Le nord de l'Inde fut la seule partie où l'islamisme se répandit quelque peu; il fut adopté par les Pathâns ou Affghans, destinés à jouer un si grand rôle dans l'histoire de ce pays : partout ailleurs et dans l'Hindoustan proprement dit, il ne fit aucun progrès.

Cependant les armées conquérantes des dynasties tarlares et affghanes, celles mômes qui ne firent que de simples irruptions dans l'Inde y laissèrent un grand nombre de mahométans, auxquels un beau climat, un pays riche, firent oublier leur patrie. D'un autre côté, les princes mahométans établis dans l'empire devaient tout naturellement chercher à y attirer des soldats de leur race et de leur religion, qui leur inspiraient plus de confiance, et qui étaient plus aptes aussi que les Indiens dégénérés à supporter les fatigues de la guerre. Cette préférence engagea de tout temps les essaims d'aventuriers persans, affghans, arabes ou tartares à venir chercher fortune dans l'Inde où ils étaient sûrs d'être employés, et quand ils avaient fait fortune, ils finissaient généralement par s'y établir. L'Hindoustan eut ainsi, à la longue, sa population mahométane, bien que composée de races diverses et conservant toujours son caractère étranger. On l'évalue aujourd'hui à seize millions d'âmes, qui se trouvent, par rapport aux indigènes proprement dits, dans la proportion de un à dix. — Même aujourd'hui, sous un asservissement commun, ces deux races se mêlent fort peu : les mahométans habitent d'ordinaire les grandes villes, les places de commerce, les postes mili-

taires; mais, dans l'intérieur du pays, dans les villages, il est très-rare de les trouver en nombre.

On sait que les musulmans se divisent en deux grandes sectes, les sounnies et les shiahs. La première reconnaît les trois premiers khalifes comme successeurs légitimes du prophète et admet leur interprétation de la loi et leurs traditions sur les préceptes qu'il a établis. Les shiahs, au contraire, rejettent les trois premiers khalifes comme des usurpateurs d'une dignité qui appartenait de droit à Aly, neveu et quatrième successeur de Mahomet. Les Persans sont schiites, tous les autres musulmans, d'origine tartare, affghane ou indienne, sont sounnies. — Ceux d'origine indienne ont gardé des superstitions de leurs pères quelques préjugés de souillure dont les autres mahométans n'ont pas d'idée. Il y a peu de différence entre leur costume et celui des Hindous, dont il est difficile de les distinguer.

L'opinion parait hésiter quant à la supériorité morale et intellectuelle entre la race hindoue et la race musulmane. II m'a semblé que, sous le rapport de l'aptitude à toutes les connaissances, de la pénétration et de l'intelligence, les Hindous sont invariablement supérieurs aux musulmans; mais, sous le rapport des qualités morales, ils leur sont inférieurs de toute la distance qui sépare le paganisme du déisme pur. Les mahométans partagent avec les chrétiens la croyance aux vérités de l'Ancien Testament; ils admettent aussi la sainteté du Nouveau, et reconnaissent même le Christ comme un grand prophète. La grande faute de leur culte, c'est de trop rabaisser la femme; la polygamie a des effets désastreux, parce qu'elle arrête tout progrès par la vie énervante que l'on mène dans les chaînes du harem; toutefois il no

faut s'en exagérer ni les résultats pour le peuple ni le malheur pour la femme. Bien que la polygamie soit autorisée par la loi musulmane, la masse de la population ne peut s'en permettre les avantages. Les princes et les riches, non contents des quatre épouses légales, ont encore un grand nombre d'esclaves; mais au pauvre une seule épouse suffit; et dans les classes moyennes voué en voyez rarement plus de deux, dont l'une est la compagne de la première jeunesse, l'autre la consolation du déclin de la vie. Chez les peuples asiatiques où l'usage marie les hommes à dix-huit ans et où la décrépitude atteint si rapidement la femme, la bigamie paraît, sinon rationnelle, au moins plus excusable.

La condition des femmes varie suivant leur rang : dans les classes pauvres et peu civilisées, elles sont condamnées, il est vrai, à une existence tout à fait matérielle; mais n'en est-il pas de même en Europe, avec cette différence que l'existence des musulmanes est bien moins laborieuse que celle de nos paysannes, puisqu'elles s'occupent des détails du ménage exclusivement? Quant aux dames de la classe élevée, elles savent lire pour la plupart, et quelques-unes s'occupent de littérature. D'un autre côté, il est peu décent pour une femme de prendre la plume, parce que ce talent peut lui offrir des moyens de correspondance avec un amant. Il n'est pas rare de rencontrer parmi elles des caractères supérieurs qui dirigent totalement leurs époux, et il s'en est trouvé qui ont gouverné des empires.

Hindous. — La pierre fondamentale de l'ordre social chez les Hindous est la division par castes, adoptée comme un article de foi par tous les livres saints du culte de Brahma. Le Créateur produisit quatre espèces

d'hommes dont chacune forma sa caste particulière. Il créa la première de sa tête : c'est celle des brahmanes, dont le but est de diriger et d'éclairer l'espèce humaine; il tira la seconde de son bras (khatry) : c'est celle des khatryas, qui doivent la défendre; il forma la troisième de son ventre (vaysias), et la destina à nourrir le genre humain; la quatrième, tirée de ses pieds (sudras), fut créée pour obéir aux autres et pour les servir.

D'après ces lois divines, les brahmanes se sont exclusivement réservé le sacerdoce, la médecine, la justice et Xinstruction. De ces différentes vocations dérivent les classes qui existent parmi eux, et dont les prêtres occupent la plus élevée. — Les khatryas font la guerre, les vaysias le commerce, les sudras s'occupent du labourage et de tout ce qui concerne les travaux de la terre. Les fonctions, les professions, les divers emplois connus dans le siècle du législateur, avaient été répartis par lui (Mitre les différentes castes et assignés spécialement aux membres de chacune d'elles; avec une certaine latitude pour un membre d'une caste supérieure d'adopter quelqu'une des professions de la caste immédiatement inférieure quand il ne pouvait vivre d'aucune des fonctions de la sienne. Mais cette permutation ne pouvait avoir lieu en sens inverse : un membre d'une caste inférieure ne devait jamais aspirer à aucun des emplois de la caste supérieure.

Pour rendre permanentes ces grandes démarcations, le mélange des castes par l'union des sexes était rigoureusement défendu. Mais, en ce point, la nature ne pouvait manquer de triompher de la loi : le mélange était inévitable. Ces unions eurent lieu, et il en naquit des enfants qui n'appartenaient à aucune caste. Cependant iïdeV

primitive de classification était si bien enracinée, qu'on finit par trouver des places pour caser ces excroissances sans rien déranger à l'ordre social; bien plus, elles servirent à développer encore et à compléter le système sur lequel il était basé. Certains arts, certaines industries, certains métiers, inconnus dans les temps où avait été faite la première division, étaient nés depuis lors des progrès de la société; ils étaient devenus nécessaires. On imagina de diviser en classes nouvelles les hommes nés du mélange des anciennes castes et d'attacher chacune de ces classes à la culture des nouveaux arts, à la pratique de tel ou tel métier, de telle ou telle industrie, jusqu'à ce qu'ils fussent divisés en autant de classes qu'il y avait de métiers ou de professions, chaque métier ayant à peu près la même organisation que les anciennes corporations européennes.

Le nombre de ces classes intermédiaires ou mélangées fut d'abord fixé à trente-six; mais on conçoit qu'il ne devait point s'arrêter là. Effectivement : « il est évident que, une fois le principe de la division des castes admis, la moindre circonstance, tout accidentelle qu'elle ait d'abord été, a pu suffire à donner naissance à une classe nouvelle qui s'est perpétuée, de sorte que le nombre n'a pas cessé de s'accroître, et sans cesse on en découvre de nouvelles à mesure qu'on pénètre plus profondément dans la connaissance de l'Inde l. »

La plus vile dans l'opinion publique est celle des pariahs, qui provient du mélange des sudras avec les femmes des classes supérieures. Cette caste n'est regardée qu'avec horreur : elle doit se tenir en dehors des

1 Bûrchou «le Penhoën.

AYANT ET APRES L'INSURRECTION i45

villes et des villages, où il ne lui est permis d'entrer que pour enlever les corps morts, exécuter les criminels, et enfin accomplir toutes les fonctions considérées comme malpropres ou déshonorantes.

Les Hindous proprement dits, c'est-à-dire appartenant purement et simplement à l'organisation brahmanique, sans caractère social distinctif, peuvent s'évaluer à soixante millions d'âmes habitant les provinces de Bengale et de Benarès, les Circars et le Carnatique. C'est une race débile, efféminée et pusillanime, qui cultive son riz, plante son tabac, attend la maturité de ses cannes à sucre, et s'endort dans sa misère sans s'inquiéter qui gouverne dans l'Inde. Malgré l'élévation du chiffre, ce n'est encore là qu'une division de la grande famille hindoue, qui, indépendamment des castes, se partage en plusieurs branches différant autant entre elles par le caractère, l'extérieur et les coutumes, que les divers peuples de l'Europe peuvent le faire. Ainsi, comme contre-partie des races molles, paresseuses et lâches dont nous venons de parler, on en trouve qui sont réellement braves, guerrières, pleines de vivacité. Parmi ces dernières, se distinguent en première ligne celles du Punjab, celles du Rajpoutana, et les Nairsdes montagnes, dont les habitants prétendent tous être khatryas ; les tribus mahrattes, etc., etc. Il nous serait impossible de donner le chiffre de leurs populations respectives entremêlées et confondues; nous nous contenterons seulement de quelques mots sur les caractères distinctifs de leur organisation.

Si nous suivons la distribution géographique, la première secte qui se présente en descendant le versant méridional de l'Himalaya est celle des bouddhistes; son

culte est un schisme de la religion hindoue, dont elle n'accepte qu'une incarnation de Vischnou. Elle compte peut-être deux millions de prosélytes. Vient ensuite la confédération des Sikhs, composée presque exclusivement de cultivateurs et de soldats. Ces peuples suivent les doctrines prêchées dans le commencement du seizième siècle par un saint homme nommé Nanek-Shah. C'est un déisme pur, basé sur les préceptes de Brahma, mais repoussant les idoles. Baba-Nanek, comme il est familièrement appelé, enseigna à ses disciples l'unité de Dieu, In pratique du bien, la paix et la tolérance envers tous les cultes. Ses préceptes ont été recueillis dans le livre intitulé Adi Grounth (le Premier Livre). Vénéré comme pontife de cette foi nouvelle, il choisit avant de mourir, pour héritier de son autorité, un de ses disciples à l'exclusion de ses propres enfants. Cette religion ne pouvait ganter sa modération et sa charité presque évangélique au milieu du fanatisme violent qui l'entourait; les persécutions que les successeurs de Nanek eurent à subir de la part des musulmans amenèrent des modifications essentielles dans le dogme. Gourou-Govind-Sing, dixième chef spirituel des Sikhs (vers la fin du dix-septième siècle), persuada à ses sectaires que les maximes pacifiques de leur premier législateur compromettaient leur existence; il leur fit jurer une haine éternelle aux musulmans. Bientôt une partie du peuple tolérant des Sikhs se transforma en peuple guerrier; les combattants prirent le nom de singhs ou lions, tandis que les cultivateurs conservèrent simplement le nom de sikhs ou disciples. En opposition aux usages des autres Indiens, les Sikhs, dans l'origine, n'admirent point la distinction des castes, ou du moins ne conservèrent aucun privilège. Cette secte esl plus

grande par l'autorité que par le nombre, car c'est tout au plus si elle compte trois millions de coreligionnaires sur huit millions qui habitent le Pundjab.

En troisième ligne se présente le Rajasthan, ou confédéralion rajpoute, dont le territoire nous offre à peu près l'image du centre de l'Europe au moyen âge. Au sommet de chaque montagne, on trouve des châteaux forts, avec des tourelles et des fossés, qui ne le cèdent en rien à ceux des bords du Rhin. « Là vit le noble Rapjout, entouré de ses vassaux, comme les seigneurs des temps féodaux; on le voit également ceindre l'épée au jeune page et le proclamer chevalier. Monté sur un ardent palefroi, casque en tête, couvert de son bouclier et la lance à la main, il se met en campagne contre un voisin hostile dont la haine héréditaire ne peut être étouffée que dans le sang. On voit enfin les jeunes filles chasser courageusement le tigre ou soigner avec délicatesse, dans le castel de leur père, le jeune guerrier blessé dans les combats l. )>

Sur les bords du Nerbuddah, au sud et à l'est du Rajpoutana, viennent ensuite les Mahrattes, sectateurs fanatiques de Brahma, race grêle et chétive en apparence, mais pleine de vivacité et de bravoure, toujours prête à se remontrer chaque fois qu'une tourmente politique ranime leurs espérances.

Enfin, entre les Mahrattes et le golfe du Bengale, sur les bords du Mahanuddy, dans ces vastes contrées marquées dans les cartes indiennes sous le nom de unexplored eountries, se retrouvent les dernières tribus des aborigènes de rinde, disparues partout ailleurs devant l'invasion de la civilisation brahmanique, à laquelle elles n'ont

1 Comle Biornstierna.

emprunté que ses superstitions; ces tribus vivent encore à l'état sauvage, offrant des sacrifices humains : ce sont les Ghounds, ou Santlials, dont la misérable population peut compter un million d'âmes.

Après ces éléments principaux, les Guèbres ou Parsies sont un des peuples les plus remarquables et les plus progressifs de l'Inde. Ils invoquent et prient le soleil comme l'image la plus noble de l'Être suprême, et entretiennent dans leurs temples le feu sacré comme l'émanation et le symbole de l'astre divin. Zoroastre fut le fondateur de leur culte. Descendus, il y a près de trois cents ans, de l'Asie centrale dansl'Inde, ils se sont étendus surtout dans la partie occidentale de la Péninsule vers Surate et Bombay. Cette dernière ville à elle seule en compte au delà de dix mille. Les plus riches sont propriétaires de terres, commerçants, banquiers, entrepreneurs de toute espèce de construction. Les plus pauvres sont marchands et mécaniciens entons arts et métiers dans lesquels il n'est point nécessaire d'employer du feu ; il ne se trouve par conséquent parmi eux ni bijoutiers ni ouvriers en métaux. Il n'y en a pas non plus dans l'armée ni dans la marine, parce qu'ils ont horreur des armes à feu. C'est unerace superbe : ils sedistinguent de tous les autres habitants par leurs belles figures, leurs épaules larges et bien effacées, leur taille longue et leurs jambes courtes. Leur nombre total peut se monter à cinq cent mille. Après la population anglaise, c'est la plus importante dans le pays pour ses richesses, son industrie et l'étendue de son commerce, Les Parsies ne s'adonnent point à l'agriculture; ils sont surtout d'excellents constructeurs de navires; les plus beaux vaisseaux de la marine royale anglaise sortent aujourd'hui de leurs chan-

tiers. Enfin, entre les sociétés indiennes et européennes se trouvent encore un anneau intermédiaire : la société des chrétiens syriaques. Leur culte se fonde sur les dogmes que l'apôtre Thomas prêcha lui-même dans le midi de l'Inde où il souffrit le martyre. Comme les Parsies, ils sont plus importants par leur industrie que par leur nombre, que l'on peut évaluer à deux cent trente mille âmes; ils sont répandus surtout dans la présidence de Madras, où ils possèdent cent quatre-vingt-quatre chapelles.

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