CHA.PITRE III
Des revenus. — [mpol territorial; tributs; monopoles; douanes. — Moyenne générale des revenus; moyenne générale <le^ dépende.*, — Statistique financière.
Le système des revenus se divise nécessairement en plusieurs branches selon le nombre et la nature des sources qui l' alimentent. D'après ce principe, nous pourrons classer ces branches sous quatre désignations principales, savoir : 1° l'impôt territorial; 2° les tributs des peuples vassaux; 3° les monopoles ; 4° les douanes.
De l'impôt territorial. — Dans tous les temps, l'impôt territorial a été la principale source des revenus des gouvernements de l'Inde. H y a toujours été considéré comme une sorte de redevance basée sur ce principe, que la terre appartient au souverain et qu'il a droit à une certaine portion du produit. La proportion de ce revenu a varié suivant les besoins et la moralité des gouvernements; mais elle était toujours au moins de moitié du
j)roduit brut et souvent davantage. La terre était affermée par le souverain, soit par provinces àundewan, soit, et c'était le cas le plus fréquent, par districts à des zeniindars qui touchaient environ dix pour cent de commission, et ce système de perception s'appelait zemindari.
Bien que les droits du souverain fussent généralement reconnus, cette tâche du zemindar n'était nullement sans épines. Toutefois, quand il n'avait pas à craindre d'exactions injustes de la part de son maître, et qu'il voulait lui-même se contenter du bénéfice assez large qui lui était alloué, cette tâche était singulièrement facilitée en beaucoup d'endroits par la constitution toute particulière du village hindou, constitution extrêmement curieuse, qui a été de tout temps la base et l'élément intégrant de la société indienne et qui a persisté sous toutes les dominations affghane, mogole et anglaise. C'est un phénomène si extraordinaire qu'il est indispensable de nous y arrêter un instant.
Sous toutes les dominations, disons-nous, et sous toutes les civilisations, primitive, hindoue, musulmane ou chrétienne, le village hindou a continué d'exister avec la même constitution immuable, aussi compacte aujourd'hui que dans les premiers âges. Ce village est une certaine étendue de terrain labourable ou en friche. Quelquefois ce terrain est divisé en propriétés individuelles : alors nous retrouvons à peu près la commune française. Mais le plus souvent il n'en est pas ainsi : les terres demeurent en commun, et chaque année elles sont parlagées par les habitants entre eux, chacun recevant pour la cultiver une portion en proportion de son capital et de ses moyens de travail. Chacun de ces villages forme une sorte de petit État administratif et se gouverne par lui-
même sous l'organisation suivante : 1° le patel, chef, maire ou bourgmestre du village (généralement hérédilaire), a la surintendance générale des affaires de la communauté ; il arrange les querelles, veille au maintien du bon ordre, touche les revenus communs, et en fait la répartition ; 2° lekurnoum ou moutsuddi tient registre des frais de culture et de tout ce qui svy rapporte ; o° le talari fait la recherche des crimes et délits : c'esl l'agent de police ; il escorte et protège les personnes qui voyagent d'un village à l'autre ; 4° le loti a la garde et la mesure des moissons ; 5° le gardien des limites donne tous les témoignages en ce qui les concerne; 6° le commissaire des eaux et des étangs distribue l'irrigation suivant les besoins de l'agriculture ; 7° le brahme remplit les cerémonies du culte ; 8° l'astronome annonce les époques favorables ou défavorables pour les semailles; 9° le maître d'école enseigne aux enfants à lire et à écrire. Viennent encore le forgeron et le charpentier qui confectionnent les instruments d'agriculture et bâtissent les cabanes ; et enfin le potier, le barbier, le porteur d'eau, le gardeur de bétail, le médecin, la danseuse, le musicien et le poète. Sous cette hiérarchie administrative, le village toul entier est soumis à une sorte de communauté de biens et de travaux qui permet à chacun de profiter en quelque manière de l'assistance de tous les autres. Les uns vont au marché, les autres s'occupent de la culture, de la moisson, etc., et chacun a ainsi son rôle et ses occupations particulières, qui profitent à tous. C'est sous cette forme de gouvernement que les habitants de la campagne ont vécu de temps immémorial. Les bornes de ces villages ont été rarement altérées; les villages eux-mêmes ont été quelquefois désolés par la guerre, la famine et le
choléra, mais ils ont conservé leurs noms pendant des siècles; les mêmes familles ont continué d'y conserver leur résidence et d'y avoir leurs intérêts. Les habitants ne se mettent point en peine des renversements ou des brisements de l'empire; tant que le village demeure entier, ils ne s'inquiètent point à quel souverain il appartient; quel que soit ce souverain, l'économie intérieure du village n'en demeure pas moins invariable; quoi qu'il arrive, le patel demeure toujours le chef des habitants; il est à l'abri des révolutions politiques dans ses fonctions déjuge, de magistrat, de collecteur des revenus de la commune. Si quelque pouvoir voulait y toucher, il y aurait émigration générale et le village retournerait au domaine du désert jusqu'à ce qu'un nouveau gouvernement remît les choses sur l'ancien pied. Fouillez les archives du temps, sous toutes les dominations reparaîtra toujours cette petite république, le village indien, fondation immuable des monarchies chancelantes et éphémères de rOrient. Sur cette base, tous les despotismes se sont successivement élevés et écroulés sans ébranler, sans même ébrécher l'humble édifice. « ("est que le village présentait tellement peu de surface, qu'il pouvait entrer dans les constructions politiques les plus différentes, et avait pourtant assez de consistance pour ne pas être brisé dans leur chute. C'est ainsi que l'on voit, dans l'ordre physique, les mêmes molécules intégrantes passer successivement et se combiner sans cesse dans les formes de cristallisation les plus variées1. » Observons aussi en passant que, par une loi de formation assez bizarre, ces empires d'Orient sont tout à la fois despotiques par la
1 Barchou <lo Penhocn.
tête, aristocrates et féodaux par le milieu, municipaux et républicains à leur base.
Pour en revenir au chapitre des impôts, nous avons dit f|iie le zemindar qui voulait se contenter de son gain légitime trouvait une grande facilité pour l'exercice de sa perception dans la constitution du village hindou. Effectivement, d'accord avec l'administration municipale, il imposait le village en bloc suivant la quantité des terres cultivées qui en dépendaient. Les chefs se chargeaient ensuite de répartir cet impôt dans la commune. On attendait généralement le moment de la moisson : toute la récolte était alors réunie, et l'impôt dû par le village étant d'abord prélevé, les habitants se partageaient le reste en proportion de la quantité de terre que chacun avait défrichée.
Si, au contraire, dans l'espoir de réaliser un plus grand bénéfice, le zemindar enlevait la terre au village, à la commune, pour la sous-louer peut-être beaucoup pins cher aux paysans individuellement, la perception se compliquait singulièrement. Il s'établissait dès-lors une lutte perpétuelle entre le zemindar et le rayot cultivateur; le zemindar mettant en œuvre tout son crédit, tous ses moyens de persuasion et en dernière analyse ses moyens de coercition sur le rayot, pour se faire payer, et le rayot toute sa ruse et toute son adresse à échapper à cette nécessité. Le résultat final élait rarem'ent profitable au zemindar, que cette lutte entraînait toujours à des dépenses, et ruinait complètement l'agriculteur, qui, ayant loué la terre à l'enchère au-dessus de sa valeur, ne trouvait aucune sorte de compensation pour son travail et ses frais de culture.
Le gouvernement mogol trouva le système zemindari
tout établi et maintint les choses dans le même état, en renforçant seulement l'autorité des collecteurs. Les zemindars devinrent responsables des impôts qu'ils durent percevoir, c'est-à-dire que, de simples collecteurs, ils devinrent fermiers du revenu. Mais, dès-lors, il y avait un grand avantage pour le gouvernement central à conserver les mômes agents dans les mômes localités dont ils avaient pu étudier les ressources. Il s'ensuivit qu'ils devinrent à peu près inamovibles. Le fils fut appelé à succéder à son père par les mômes raisons qui avaient rendu le père inamovible. Peu à peu les agents du fisc devinrent donc héréditaires en fait. Le droit ne tarda pas à venir consacrer le fait, et, à l'époque où les Anglais parurent, il n'y avait pas d'exemple que les agents du revenu eussent été déplacés. Conséquent avec lui-môme, le gouvernement mogol, en rendant les zemindars responsables des revenus, leur donnait les moyens de les réaliser, c'est-à-dire de contraindre les débiteurs au payement. Ainsi il leur était permis d'avoir sur pied autant de troupes qu'ils en pouvaient entretenir et ils avaient de plus l'administration souveraine de la justice pour tous les délits qui touchaient au revenu.
Lord Cornwallis, chargé en 1787-89 d'organiser le système fiscal du Bengale (seule présidence où la Compagnie possédât à cette époque un territoire sous son administration directe), crut discerner au milieu de ces vieux matériaux les moyens de fonder un établissement durable. Il proposa et finit par persuader à la cour des directeurs de laisser les zemindars en possession de leurs districts et de leur en affermer les terres en passant avec eux des baux à perpétuité. Par cet arrangement, les zemindars se trouvaient solennellement reconnus comme
AVANT ET APRÈS L'IKSURiVECTION. 41
les légitimes propriétaires du sol, à charge par eux de payer une rente fixée une fois pour toutes, qui ne pourrait plus être augmentée, et dont le taux dut être une moyenne de la contribution pour les treize années précédentes. Les zemindars furent laissés maîtres de faire avec les rayots tous les arrangements qu'ils jugeraient convenables, sous la recommandation générale de se laisser guider par les usages et les coutumes de chaque localité, mais cependant sous la réserve en faveur du rayot, que le premier bail conclu avec lui serait également définitif et imprescriptible tant que le rayot en remplirait les conditions.
En faisant cet arrangement, lord Cornwallis croyait certainement travailler pour la consolidation du revenu, la prospérité du pays et le bonheur des peuples. Jugeant du point de vue européen, il devait naturellement dompter sur beaucoup d'améliorations que l'esprit de propriété ne pouvait manquer d'apporter dans la culture des terres. a Un tiers du territoire de la Compagnie, écrivait-il aux directeurs, n'est maintenant qu'une forêt peuplée de bêtes féroces. Un bail perpétuel excitera sans doute le propriétaire à défricher cette forêt, encouragera le rayot à améliorer sa terre. Le fera-t-il s'il pense qu'au bout d'un temps donné il sera exposé à être taxé pour le sol qu'il aura conquis sur le désert, s'il n'a pas l'espoir de recueillir le bénéfice de ses travaux? » Lord Cornwallis y voyait encore la réalisation d'une autre idée qui l'avait séduit : celle de former au moyen* des zemindars une grande aristocratie territoriale et pacifique pour succéder à l'aristocratie guerrière que l'on détruisait et servir de chaînon intermédiaire entre la Compagnie et le peuple de manœuvres qui allait travailler pour elle.
ri L'ÏNDE \>GLAIS};
1 ,es résultats prouvèrent que le législateur s'était trompé dans tous ses calculs, car il manqua également les deux buts qu'il s'était proposés. L'agriculteur est arrivé au dernier degré de misère, et la classe de zemindars, dont il avait espéré composer une aristocratie est aujourd'hui anéantie par l'effet même des mesures qu'il avait recommandées. C'est qu'en voulant s'approprier le système qu'il trouvait sous sa main, il en avait rejeté un rouage essentiel. Kn conservant au zemindar la responsabilité des revenus, il lui avait ôté les moyens de les percevoir; il l'avait dépouillé de sa magistrature, de son pouvoir de coercition immédiate sur le rayot; il l'avait soumis, pour le recouvrement de ce qui lui était du, à une procédure étrangère, lente et coûteuse : dès lors sa ruine était inévitable. Effectivement, si le zemindar apportait le moindre retard dans ce qu'il avait à payer au gouvernement, celui-ci lui reprenait aussitôt une portion de sa terri» qu'il vendait à un autre, tandis que lui-même, pour rentrer dans ce qui lui était dû par le rayot, était obligé d'avoir recours à la mesure de l'expropriation devant les tribunaux, et subissait toutes les lenteurs d'une procédure interminable. En raison des formes, ces lenteurs étaient telles, qu'eu moins de deux années l'accumulation des causes arriérées menaça d'arrêter le cours de la justice. Dans un seul district, celui de Burdwan, le nombre des procès pendants devant les juges ne s'élevait pas à moins de trente mille. En comparant ce nombre de procès à celui jugé par la cour dans un temps donné, il devint évident qu'aucun espoir de jugement ne restait aux derniers venus, eussent-ils vécu un siècle. Ce n'était rien moins que l'abolition du fait de toute dette vis-à-vis des zemindars. La conséquence de ce double système : recouvrement à
peu près impossible du zemindar vis-à-vis du rayot, et recouvrement immédiat, par la vente de ses propriétés, du gouvernement vis-à-vis du zemindar est facile à concevoir. Son action a suffi en très-peu d'années (dix ans; pour réduire à la misère et à la mendicité les plus riches el les plus anciens propriétaires du Bengale. Il a produit plus de bouleversements dans la propriété territoriale de l'Inde qu'il n'en est jamais arrivé dans le même espace de temps, à aucune époque et en aucun lieu du monde. Autrefois les chefs musulmans et les zemindars hindous d'ancienne race étaient les hommes considérables du pays. Ces deux classes sont désormais ruinées, détruites de fond en comble : on en chercherait vainement aujourd'hui quelque vestige. Au moment où leur destruction était à peu près consommée, et quand elles étaient déjà généralement remplacées par les capitalistes de la classe moyenne et les spéculateurs enrichis qui étaient devenu* successivement acquéreurs des terres mises en vente, on pensa enfin, mais trop tard, à les sauver, et ce fut cette fois en sacrifiant les rayots.
Chose bizarre! ceux-ci n'avaient point profité de la ruine des zemindars et avaient souffert presque autant qu'eux des institutions de lord Cornwallis. Pour mieux les protège^ le législateur avait établi que le zemindar ne pouvait augmenter le premier bail contracté avec eux, tant qu'ils en rempliraient eux-mêmes les conditions ; mais cette clause même devait avoir un résultat tout opposé à celui qu'il en attendait. Le zemindar, ne pou. vaut plus augmenter la rente , payée par le premier rayot, devait chercher toutes les occasions possibles el saisir la première qui se présentait, une mauvaise récolte, des malheurs, une interruption quelconque dans ses paye-
M LJMH; ANGLAISE
ments pour le renvoyer, afin de louer sa terre plus cher à un autre, seul moyeu qui lui restât d'accroître son revenu. Son bénéfice était certain toutes les fois que le main-d'œuvre se vendait à meilleur marché qu'à l'époque de la conclusion du premier bail. D'un autre côté, s'il est est vrai qu'en forçant le zemindar à s'adresser aux tribunaux, les rayots parvenaient à le ruiner, la lutte était généralement presque aussi funeste pour eux-mêmes. Grevés parles frais de justice, ayant dissipé en procès l'argent qui leur eût suffi à payer la taxe, ils étaient obligés d'emprunter à de très-gros intérêts et se trouvaient ainsi chargés de dettes qui les conduisaient à une ruine certaine Eh 1799, on crut trouver un remède au mal ou le diminuer au moins de moitié, en accordant aux zemindars le pouvoir de vendre sommairement pour réaliser leurs rentes. Ils acquéraient de la sorte à l'égard des rayots le pouvoir que le gouvernement s'était réservé vis-à-vis d'eux. Dès lors les rayots furent nécessairement écrasés. Les zemindars, pouvant mettre leurs terres en vente sans l'intermédiaire d'une cour de justice, se trouvaient tout à coup revêtus d'un pouvoir exorbitant, tyrannique, dont ils devaient abuser, parce que depuis longtemps toute tradition était perdue, tout équilibre détruit , toute barrière morale renversée. La loi anglaise se trouva ainsi à toutes les époques un instrument terrible, d'abord dans les mains des rayots ruinant les zemindars, aujourd'hui dans celles des zemindars ruinant les rayots. Observons aussi bipassant que, quelles que soient les victimes, c'est toujours le gouvernement anglais qui profite, recueillant d'abord les dépouilles des uns, puis les dépouilles des autres.
Nous avons vu que la première époque du système ze mindari (de 1789 à 1799) avait suffi pour effectuer la
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destruction des hautes classes et des anciennes familles de l'Inde. L'époque suivante, jusqu'en 1830, devait consommer celle des classes moyennes, C'est encore un de ces faits qui trompent toutes les prévisions, puisque c'était le manœuvre qui devait être immolé et qui l'était bien effectivement. Mais cette curée même était un appât qui devait faire tomber dans le même piège tout ce qui restait de capitalistes. C'était la fausse lumière où tous les papillons dont l'aile était encore chargée d'un peu d'or devaient venir se brûler à leur tour. Effectivement, dès que l'on comprit les nouveaux pouvoirs que les modifications de 1799 accordaient aux: zemindars, toute la classe moyenne un peu aisée que les catastrophes des premiers fermiers avaient tenue jusqu'alors à l'écart, avec l'ardente imagination de la race indienne et sa passion incorrigible pour les fortunes rapides, se rua aveuglément sur les zemindaris qui se trouvaient presque toutes à vendre par expropriation forcée, et les acheta à la concurrence, à tout prix, croyant les convertir en mines d'or en exploitant et en rançonnant sans pitié le laboureur bans défense. Cette cupidité devait se déjouer elle-même. « Dans beaucoup d'endroits, et entre autres dans les environs (Je Bandah, disait Jacquemont (qui le tenait de M. Begbie, collecteur de ce district), il y a des terres affermées plus haut que la totalité de leur produit brut. Menacés de la prison s'ils ne payent à l'expiration de leur terme, les fermiers qui ont souscrit ces conditions extravagantes dépouillent les malheureux manœuvres, empruntent de toutes parts pour satisfaire aux réclamations menaçantes du collecteur; et, quand leur crédit est épuisé, quand leurs paysans ne possèdent plus rien dont ils puissent les voler, alors s'ouvre pour eux la prison
të L'INDE Aïs Gt AISE
d'où ils sortent dépouillés et dépossédés à leur tour. » (( Cet état de choses peut durer quelques années, jusqu'à l'épuisement de tous les capitaux précédemment amassés par les natifs, après quoi le gouvernement perdra ses droits par nécessité et devra se résigner à une diminution considérable de revenus. »
Le terme que Jacquemont prévoyait (et il écrivait en 1850) était déjà arrivé. Dès cette époque, de nouvelles sangsues sorties des dernières classes de la société, des banquiers de bas étage, des usuriers et autres gens peu scrupuleux sur les moyens de s'enrichir, se sont bien encore présentés pour affermer les terres; mais, effrayés de la ruine presque universelle de ceux qui les ont précédés, ils s'unissent pour faire la loi à la Compagnie et n'offrent des domaines que l'on remet en adjudication que le tiers du prix du dernier fermage. On pourrait croire que le peuple en général gagne à cette diminution, il n'eu est rien : dans la plupart des provinces la misère des travailleurs est descendue à un degré qui n'en admet pas de plus bas, et, quant aux spéculateurs qui ont hérité du naufrage des deux premières races de zemindars, depuis dix, quinze, vingt ans qu'ils sont en possession des zemindaris, malgré les conditions stationnaires de leur fermage vis-à-vis du gouvernement et l'augmentation du prix de toutes les denrées; pas un n'a rien fait, non-seulement pour améliorer le sort du rayot, mais même pour consolider sa propre existence et préparer une position à sa famille. Pas un n'a fondé une fortune solide, honorable, indépendante d'un système de rapines et d'avanies pour lequel il n'a d'autre garantie d'avenir que la coupable indifférence du gouvernement de l'étranger. Leur revenu mal acquis se gaspille en orgies et en extravagances ; pas un
sur un mille n'affiche même la prétention de ressentir Je moindre intérêt pour le bonheur du pays. Ce qui a fait commettre la grande erreur de confier ce bonheur en do pareilles mains, c'est qu'on a oublié que le peuple de l'Inde, même des plus hautes classes et des classes moyennes, n'était pas au niveau des populations éclairées et civilisées de l'Europe, qui souvent, presque toujours même, sont en avant de leurs gouvernements pour l'appréciation de leurs besoins et de leurs véritables intérêts. Le peuple de l'Inde, au contraire, est plusieurs siècles en arrière de ses maîtres, il en est encore à son enfance, et, comme un enfant, il s'est servi pour déchirer ses propres entrailles de l'instrument que dans un moment de générosité on lui avait abandonné pour bâtir luimême l'édifice de sa prospérité.
D'ailleurs, entre le pays et le zemindar apparent s'insinue encore toute une foule d'intermédiaires qui se rejettent de l'un à l'autre la responsabilité de la misère publique, car le sous-fermage se complique, non à un degré, mais à quatre, à cinq, créant entre Je véritable propriétaire de la terre, c'est-à-dire le gouvernement et le laboureur, une succession effrayante d'existences improductives, inutiles à l'un et à l'autre. Le peuple de l'Inde, mais surtout celui du Bengale, a de trop justes causes de regretter la bonté mal entendue de lord Cornwallis, qui, en liant pour toujours les mains du gouvernement, a fixé sans espoir, sur des provinces déjà démoralisées par des siècles d'anarchie, une taxation inégale, inintelligente et toujours oppressive. Tel est le système zemindari que chacun s'accorde à décrier, mais que le gouvernement anglais a déclaré sans remède. Il est, dit-on, funeste; il dévore le pays comme une plaie, mais il est irrévocable,
parce qu il est basé sur la sainteté des engagements. Sans nous arrêter à discuter la solidité ou la sincérité de cet argument, nous passerons à l'étude de l'impôt territorial dans les présidences de Madras et de Bombay qui, tombées beaucoup plus tard sous Y administration directe de la Compagnie, avaient eu pour leur organisation l'avantage de l'expérience.
A Madras, quand, en 1802, la Compagnie se saisit de l'administration judiciaire et fiscale de tout le Carnalique, on voulut d'abord y introduire le système adopté au Bengale, tel qu'il avait été corrigé par les amendements de 1799. Mais la question se trouvait ici beaucoup plus compliquée, et la même loi n'était plus universellement applicable, parce que les terres se trouvaient de natures fort diverses ; assez d'attention n'avait pas été donnée à la différence de la constitution de la propriété et des tenures de terres dans l'un et l'autre pays. Là; l'organisation sociale des zemindars s'était rencontrée toute faite, uniforme et universelle ; ici, à l'exception des Circars du Nord (où l'on trouvait encore quelques zemindars), elle était partout à faire. C'étaient ou des cbefs polygars à tenure militaire qui n'avaient jamais contribué que par des soldats, ouïe village indien avec sa constitution républicaine ou communiste, en rapport direct avec les gouvernements mogols par ses propres cbefs élus ou héréditaires. Cette dernière forme de relations avait quelque chose de libéral, un air d'ordre et de civilisation qui devait séduire tout d'abord un législateur anglais ; cependant la crainte de rien entreprendre de neuf fit accepter partout le système qu'on trouva établ dans chaque localité. Dans les Circars du Nord, où l'or trouva des zemindars, dans certains fiefs militaires di
midi de la province d'Àrcot où l'on rencontra quelques polygars civilisés, on adopta avec ces deux classes de feudataires la taxation définitive et perpétuelle du Bengale, et les terres leur furent affermées en proportion de ce qu'elles avaient produit depuis treize ans. Ailleurs et partout où les circonstances le permirent, on fit des taxations par village au taux prévalant dans le pays.
Le chef du village était responsable de l'impôt qu'il répartissait entre les rayots au prorata des terres qu'ils avaient cultivées. La quotité de cet impôt est encore aujourd'hui déterminée de la manière suivante :
En prenant pour base la coutume des gouvernements hindous, les cultivateurs ont droit à la moitié de la moisson de riz qui est le produit des pluies périodiques; ils ont droit aux deux tiers environ de celle provenant dos moyens artificiels d'arrosement. Tandis que la moisson est encore sur pied, la quantité des grains est examinée en présence des habitants et des employés du village : elle est estimée par des personnes étrangères à celui-ci, que l'habitude a rendues expertes à estimer le montant du produit d'une étendue de terre quelconque, et qui, d'ailleurs, sont aidées dans ce travail par la comparaison du produit de l'année avec celui des années précédentes, constaté par les registres du village. La part du gouvernement étant alors déterminée d'avance, elle est payée soit en nature, soit en argent. Des produits du jardinage dont la culture est plus dispendieuse et plus difficile, le gouvernement prend une plus petite partie *.
Le second système présentait de grands avantages,
1 Rapport du comité du parlement chargé en 1810 d'un cxnmen m les affaires de l'Inde.
mais il avait aussi ses inconvénients qu'on aperçut tout de suite; les registres de perception abondaient en fraudes, pratiquées par les chefs de village, tant aux dépens des rayots que de la Compagnie. On se pressa dès lors de l'abandonner : C'était pourtant le meilleur et il fallut bien y revenir six ans après, en 1808.
Durant cet intervalle, on avait substitué un troisième système de l'invention de sir Thomas Munroe, qui l'avait essayé avec succès dans les provinces connues sous le nom de ceded Districts, et qui subsiste encore aujourd'hui dans cette localité. Le collecteur ou percepteur européen entrait dans un engagement direct avec chacun des rayots ou pel its fermiers compris dans les limites de sa collection . Comme ce système tendait à supprimer tous les prolits que faisaient les tenanciers et les loueurs de terres , et par conséquent à éliminer toutes les existences improductives , il devait naturellement rencontrer beaucoup d'opposition. Une connaissance parfaite des langues du pays, un sentiment profond de ses devoirs, une immense activité de corps et d'esprit étaient indispensables à un collecteur pour que les rayots pussent y trouver quelque bénéfice en même temps que la Compagnie par la suppression des profits intermédiaires. Mais l'expérience ne larda pas à démontrer que ces qualités n'étaient point générales parmi les employés de la Compagnie , et dès lors de graves et nombreux inconvénients devaient résulter de ce système.
Dans toute organisation administrative où les employés avancent nécessairement et quand même à l'ancienneté, où le mérite et l'activité ne sont comptés pour rien dans l'importance des charges qu'on leur confie, ce mérite et cette activité ne se développeront pas, et les employés
seront généralement au-dessous de leur mission. Mais dans ces cas , c'est-à-dire neuf sur dix , avec le système rayotwar , les rayots tombent nécessairement entre les mains d'une multitude de subalternes vampires qui tiennent les registres , fourmillent dans les bureaux du collecteur, l'accompagnent dans ses tournées et ne laissenl rien arriver jusqu'à lui que par leur intermédiaire. Le système dégénère alors en une corruption effrayante où le fermier, pour obtenir le sol qui doit nourrir sa famille ou conserver celui qu'il a fertilisé, doit lutter de sacrifices avec des rivaux qui se renouvellent sans cesse pour assouvir l'insatiable cupidité de l'entourage du magistrat. Il n'y a pas de doute qu'avec des employés choisis, des administrateurs d'élite, ce système serait le meilleur; mais avec l'avancement végétal , si l'on peut s'exprimer ainsi, des employés civils, il est détestable, peut-être le plus nuisible de tous. En 1808, on en revint presque partout à la taxation par village , que l'on appliqua désormais exclusivement à toutes les nouvelles conquêtes.
Encore un mot sur ce sujet. Dans le système rayotwar, dit M ontgomery- Martin, le gouvernement a fixé un maximum de fermage pour la meilleure terre, au delà duquel tout le profit doit être pour le cultivateur, et les collecteurs sont autorisés à accorder des remises pour les moments de détresse ; mais il est rare , excepté dans les années extraordinaires, que le produit dépasse beaucoup le maximum, et, quant aux remises, elles dépendent, comme nous l'avons dit, presque toujours de l'entourage du collecteur, et cet entourage est toujours corrompu. Il s'ensuit donc que ces deux mesures dont l'intention était charitable profitent fort peu au cultivateur.
Si nous voulons savoir maintenant les limites respec-
tives entre lesquelles s'étendent ces divers systèmes, nous les trouverons approximativement, ainsi qu'il suit, dans les derniers rapports officiels publiés par ordre du gouvernement.
1° Les provinces définitivement organisées sur le système zemindari embrassent sous la présidence du Bengale une étendue de cent quarante-neuf mille sept cent quatre-vingt-deux milles carrés, comprenant la totalité du Bengale proprement dit, et des provinces de Bahar et d'Orissa. Ces districts représentent une population de trente-cinq millions cinq cent dix-huit mille six cent quarante-cinq âmes , payant un impôt fixé par la loi de 1830, à la somme de 5,247,085 livres sterling.
11 faut y ajouter la province de Benarès, d'une étendue de quatre mille six cents milles carrés, mais nous ne connaissons exactement ni le relevé de sa population ni celui de l'impôt.
Sous la présidence de Madras, l'organisation zemindarie comprend à peu près la totalité des cinq Circars du Nord, contigus à la frontière du Bengale, un tiers des districts de Salem et de Tchingliput, et une petite partie du district méridional d'Arcot. Ces provinces embrassent une superficie de quarante-neuf mille six cent sept milles carrés, représentant une population de trois millions neuf cent quarante et un mille vingt et une âmes, payant un impôt perpétuel, fixé par la loi de 1850 à 851,100 livres sterling.
Le système zemindari n'a jamais été appliqué à aucune partie des provinces sous la présidence de Bombay.
2° Le système ^imposition par village s'étend sur la totalité des provinces du Nord-Ouest ou la présidence d'Agrâ ; la majeure partie de la présidence de Bombay;
les districts sur la Nerbuddah; et enfin, dans la présidence de Madras, sur l'ancien royaume de Tanjaor, les nouvelles acquisitions de Coorg, Keurnoul, etc.
5° Le système rayotivar s'étend sur tout le reste des possessions directes de la présidence de Madras, savoir : les provinces de Bellary, Gouty, Adony, Cuddapah ; les districts d'Arcot supérieur et inférieur, Salern, Dindigal, etc.; et dans la présidence de Bombay, sur le pays méridional des Mahrattes, le district de Belgaum, une partie de la province de Bidjapour, etc.
Connaissant maintenant la triple organisation de l'impôt territorial, il nous importe d'en calculer le produit et d'apprécier si cette branche du revenu est en voie de progrès ou de décroissance.
Si nous passons successivement en revue les diverses présidences, les comptes officiels publiés par ordre du gouvernement anglais donnent pour les revenus nets du Bengale en livres sterling pendant les cinq années :
1851-52 8,253,725 1a\: 8tei\' e" caI?u,ant h
1852-55 8,800,1)65 1WC .**?** a Sa *
1855-54 8,818,191 leur mtrmseque de iQ
1854-55 8,700,495 1 rouPlcs-
D'où il résulte, sur cette période, une augmentation d'environ 400,000 livres sterling sur le revenu net de la présidence du Bengale.
2° De même pour les provinces du Nord-Ouest, la même période a donné :
1851-52 5,107,010 j Liv. ster. Ces r&ultals
1852-55 5,104,706 / présentent encore une
1855-54 5,156.855 légère nméKqrr.lîan.
5° La même période, pour la présidence de Madras, a donné :
1851-52 5,905,997 / Liv. stcr. Ce qui semble
1852-55 4,017,220 , présenter une I.Viv
1855-54 3,579,242 i diminution.
4° La même période,, pour la présidence de Bombay, a donné :
1851-52 2,916,226 / Uvres sterling. Environ
1852-55 5,377,232 , 500,000 livres d'nug7
1853-54 5,188,585 l mentàtïon.
5° El enfin le Peudjab et le territoire ïransrlndien, a
donné :
1851-52 970,460 / Livres sterling. Environ
1852-55 985,789 500,000 livres de dimi-
1853-54 961,268 \ Billion.
Enfin, pour la somme totale dos revenus nets dans l'Inde entière pendant la même période :
1850-51 21.599.920 livres sterling.
Résultat à peu prés stationnaire, imlgçèVannexatiofide plusieurs petits Etats réunis aux présidences de Bengale et de Bombay.
Passons maintenant à la seconde branche du système
général des revenus, les tributs des peuples vassaux. 1 Quand nous considérerons plus tard le gouvernement de la Compagnie dans ses rapports avec les peuples vassaux, nous verrons qu'elle octioie à quelques-uns s, protection, se chargeant de leur défense, garantissant leur existence et 1 .ntégrîté de leur territoire moyennant des honoraires qu'elle reçoit sous le nom avoué de tribut 2 Elle prête fort obligeamment à d'autres des fractions de sa force armée pour les dispenser d'entretenir une indice et calmer toute inquiétude qu'ils pourraient avoir sur une agression étrangère ou des révolutions intérieures. DèsJors il est tout naturel qu'elle demande d être remboursée des dépenses de ses troupes. Ces frais reçoivent alors le nom de subsides.
ô' Enfin, comme preuve d'attachement de quelques hdeles alliés et en retour de l'alliance offensive et défensive qu elle a conclue avec eux, de la protection quelle s engage à leur fournir envers et contre tous, elle leur demande d'entretenir une certaine quantité de troupe, qu elle puisse elle-même leur emprunter en ses propre. besoins. C'est ce qu'on est convenu d'appeler des evntin-
Afin de pouvoir compter sur la discipline de ces coufmgents elle fournit des officiers européens pour les commander ; et, pour assurer la régularité de leur solde' «die exige que cette solde soit versée à son trésor et répartie par son propre caissier. C'est une troisième espèce de tribut qu. se déguise sous le nom de solde du contmgent.
Les tributs réguliers et annuels se divisent donc en tro- classes : 1» tributs proprement dits ; 2» subsides ■ <> solde des contingents. Comme c'est exactement ù
même chose sous trois noms différents, nous nous contenterons de donner leur somme approximative qui s'élève à la somme de 609,000 livres sterling. En voici à peu près le tableau :
j Maïssore ^2*0,000 liv. sterl
Tributs I Travaucore * 90,000
réguliers. \ Coehin 28,000
[ Joudhpour 10,000
| Baroda 1 5,000
Subsides. J Jcypour 75,000
( Divers petits Étals. . . . 111,000
Total général 609,000 liv. slorl. '.
Quant aux tributs irréguliers levés sous le moindre prétexte comme emprunts extraordinaires, contributions de guerre, souscriptions censées volontaires pour des églises chrétiennes, pour des établissements de charité ou d'utilité publique qui n'existent que sur le papier ou qui ne profitent qu'aux Européens, pour des routes militaires et commerciales qui s'achèvent quelquefois; pour réparations d'étangs qu'on ne répare jamais; pour creuser des canaux qui restent le plus souvent en projet, le chiffre en est énorme, mais le comité secret et le bureau de contrôle en ont seuls le secret; nous n'avons donc pas la prétention de le donner. Nous observons cependant que c'est une des plaies de l'Inde. C'est par là que s'écoulent les dernières richesses des princes vassaux, les dernières ressources du pays.
Troisième branche de revenus. Monopoles. — I/adop-
1 Le dizain et Scindiah ne payent plus rien, moyennant une ecr-
sioi (!( leiTloirr.
AYANT El APRÈS 1/ INSURRECTION. 57
tion de cette branche de revenus, odieuse sous bien des rapports, toujours injuste et souvent immorale, est, s'il faut en croire les Anglais, la conséquence forcée du malheureux arrangement par lequel la majeure partie des terres a été affermée à perpétuité au-dessous de sa valeur et par suite duquel l'Etat voit tarir la source la plus légitime des recettes nationales. 11 est impossible, disentils, de suppléer à ce déficit par aucun impôt indirect; car c'est un fait singulier, les fermiers se laisseront emprisonner, ruiner; les paysans se laisseront dépouiller de leur dernier sac de grain, réduire à la famine sans murmurer tant qu'on ne réclamera d'eux que la rente de la terre, parce que cette rente se trouve dans leurs idées reçues de temps immémorial. Mais, si le gouvernement essayait d'établir un impôt indirect nouveau, il éprouverait immédiatement une résistance armée. Le premier pas dans cette voie conduirait à la destruction. Cet argument ne manque pas de vérité; il ne restait donc, selon eux, qu'à se tourner du côté des monopoles. Or il en existait deux autorisés par les anciennes coutumes et par l'exemple des gouvernements précédents, ceux du sel et de l'opium. C'était une mine à exploiter, une source abondante qu'on pouvait déverser dans les réservoirs épuisés du trésor public ; le gouvernement anglais ne manqua pas de s'en saisir et de les utiliser avec son habileté accoutumée.
Examinons-les successivement dans leur influence sur le bien-être populaire et dans leurs résultats financiers :
1° Le monopole du sel est surtout odieux comme une taxe personnelle qui s'appesantit au môme degré sur le riche et le pauvre, qui ne regarde nullement les moyens et par conséquent les obligations de l'individu enver ». • 4
58 1/ÏNDE ANGLAISE
l'État, qui condamne enfin le natif indigent à des maladies cruelles, parce que cet article de consommalion, devenu pour tous de première nécessité, est mis dans certains cas au delà de sa portée. Toutefois cet abus n est point, comme nous l'avons dil, d'introduction européenne. Sous le gouvernement des princes indigènes el mo- £ols, le monopole du sel existait déjà et était vendu à des spéculateurs par l'administration publique. Il tut trouvé tout établi par la Compagnie, qui s'en empara, et, au lieu de le vendre, l'afferma d'abord par baux de cinq années, jusqu'en 1780, quand Warren llaslings retint définitivement les salines entre les mains du gouvernement. Des employés de la Compagnie furent alors chargés de confectionner le sel ; le prix en était lixé pour l'année par le gouverneur général en conseil; ensuite il était livré à la consommation. Depuis l'administration de lordCornwallis, au lieu d'établir d'abord un prix uniforme pour la quantité qui doit être livrée dans l'année, on le vend sur les différents marchés des provinces par petites quantités et aux enchères. Il fournit (déduction faite des dépenses de facture, des douanes, etc.) un revenu dont la moyenne est de deux millions sterling1.
2° Le monopole de l'opium est aussi d'origine asiatique» ; il existait sous les gouvernements indigènes et rno- £ols. Les cultivateurs étaient forcés de fournir cet ar*
1 Le revenu brut du sel pour L'année 1855-50 s'est élevé à 2,485,589 livres sterling. Depuis 1844, la taxe ajoutée au prix de revient sur cet article au profit du gouvernement a été portée de 8 an* lui- 1 £ 25 à 12 annas par mouiid «m les 40 kilogramme*. Cette augmentation est énorme, vu la pauvreté du pays; car déjà avanl la surtaxe la privation-du sel causait parmi les liasses les plus misérables d'horribles maladies vermineuses*
licle de consommation à un taux très-bas; le gouvernement en disposait ensuite aux enchères publiques. Le • système est encore à peu près le même : si le cultivateur n'est plus forcé, à la lettre, de couvrir son champ de pavots au lieu de céréales, il ne peut résister à l'influence secrète du collecteur, qui a mille moyens de lui nuire et même de le ruiner, auquel il est enjoint d'employer rigoureusement tous ces moyens en cas de résistance et dont les agents le pressent et l'intimident. On laissera de l'argent dans sa hutte, durant son absence, et on le représentera au collecteur comme ayant accepté un engagement volontaire. Du moment enfin que le rayot s'adonne à ce genre de produit, l'Etat, se trouvant seul acquéreur, peut lui dicter le prix qui lui convient selon ses besoins ou son avarice. Si le prix de facture est moins élevé, le gouvernement gagnera plus à la vente, et plus le laboureur sera pauvre, moins la main-d'œuvre sera chère. Ainsi, de toutes manières, l'intérêt de la Compagnie est de ne laisser au manœuvre que de quoi subsister. La culture de l'opium ne peut donc manquer d'exercer l'influence la plus désastreuse sur le bonheur de ses sujets. Les trois grands districts de l'Inde où le pavot se cultive, sont le Malwa, Pafna ou Bahar, et Benarès. Dans ces deux derniers , qui se trouvent circonscrits dans le territoire de la Compagnie, elle possède le monopole de l'opium. Malwa étant hors de son domaine, ses opiums lui échappent. Leur culture étant libre, ils sont aussi les meilleurs et beaucoup plus estimés ; ils s'écoulent par la voie de Bombay. Pour maintenir la concurrence en faveur de ceux de Beliarès et de Patna, qui s'écoulent par Calcutta, il a fallu frapper ceux de Malwa d'un droit d'importation de 125 roupies par caisse, ce qui en élève
6o i/iîshi; ANGLAISE
le prix sur la place de Bombay, entre 400 et 500 roupies.
L'opium de Patna et de Beuarès est préparé pour le commerce en petits gâteaux, celui de Mahva eu boules de la grosseur d'un boulet de trente-deux. Le poids des caisses de Mahva est d'environ soixante kilogrammes ; celui des caisses de Patna et de Benarès, généralement cinquante-deux ou cinquante-trois; m^js dans ces dernières il y a de grandes variations, et l'opium de Patna est préféré à celui de Benarés.
Transportée sur la côte de Gbine, la caisse de Mahva se vend ordinairement de 700 à 800 dollars, et, durant la dernière guerre, une cargaison a atteint le prix extraordinaire de 1,200 dollars. Calculant la roupie d'argent à sa valeur intrinsèque (2 fr. 50 cent.), et de même le dollar à 5 fr. 42 cent., on voit que la caisse d'opium de Mahva, achetée de 1,000 à 1 ,250 fr. à Bombay (après avoir acquitté un droit de 512 fr. 50 cent, à la Compagnie), se vend sur h côte de Chine de 5,700 à 4,750 fr., c'est-à-dire à environ 500 pour 100 de bénéfice. L'opium de la Compagnie donne à peu près le môme résultat comparativement au prix d'achat à Calcutta. Ainsi le prix moyen de revient de l'opium est de 3 roupies, 8 aimas par séer. Les 80 séers ou 164 livres coûtent 280 roupies, et se vendent au moins 900 roupies.
Si l'on compare maintenant le prix de facture de l'opium avec celui qu'il réalise aux enchères, on ne sera plus étonné de l'opiniâtreté avec laquelle le gouvernement anglais défend ce monopole, et de sa détermination de braver l'opinion du inonde et toutes les considérations morales en portant la guerre en Chine, plutôt que de renoncer à une exploitation aussi lucrative.
A V AN T E T A P P» E S 1/ ï N S U R R E C T 1 ON. 61
A mesure que l'équilibre s'est sensiblement dérangé entre les recettes et les dépenses, que les sources du commerce légitime se sont taries, qu'on s'est aperçu que l'accroissement du revenu ne répondait plus à l'accroissement du territoire, le gouvernement local s'est efforcé de donner un développement toujours croissant à un monopole aussi productif, jusqu'à ce qu'enfin il a atteint aujourd'hui un chiffre effrayant sur le maintien duquel repose la solvabilité future du gouvernement anglais de l'Inde, et auquel aucune autre branche de revenu dans le pays ne peut plus suppléer.
On trouvera peut-être intéressant d'examiner les développements successifs de l'exportation de cette drogue pernicieuse dans le tableau suivant signé de Thompson : East India h ou se.
« Valeurs des cargaisons d'opium introduites à Canton et à Maeao, et venant des différents ports de l'Inde (valeurs indiennes) :
v. sterling.
En 1817-18
757,775 li
Le bénéfice pour la Compagnie sur ce monopole était évalué, en 1840, à 2,000,000 de livres sterling. Depuis ce temps, les chiffres officiels ont donné pour le bénéfice net :
En 1845-40
2,805,550 liv
sterl.
Depuis 1850, par suite de h révolution en Chine, ce réveau a été en décroissance. Ainsi nous trouvons pour le revenu net :
Km 1852-57) 2,G87,81S liv. stcrl.
1854-55 2,239,278 Et enfin pour
J855-50 mm produit brut de 4,871,227 liv. slcrt.
Ce qui représente environ 2,000,000 de bénéfice net; c.Vsl-à-dire qu'où en est revenu au chiffre de 1840.
— Quatrième branche de revenus : Système douanier. — Celte classe de revenus provient, connue chez nous, des droits levés sur l'importation et l'exportation des marchandises, sur le cabotage et la navigation. Aucune branche de revenus dans l'Inde, entre les mains d'un gouvernement sage ou libéral, ou même communément éclairé sur ses propres intérêts, ne devrait être plus féconde : le développement qu'elle pourrait atteindre même aujourd'hui est incalculable, et pourtant elle s'étiole et s'appauvrit de jour en jour. 11 en faut chercher la cause dans le monstrueux égoïsme de l'Angleterre dont le parlement, pour satisfaire à la cupidité de ses manufacturiers, rend des lois qui obligent ses sujets indiens à recevoir dans leurs ports, depuis un demi-siècle, les produits anglais à un droit presque nominal de 2 ou 7) pour J 00, tandis que les objets manufacturés par ces mêmes sujets indiens sont accueillis dans les ports de la Grande-Bretagne par des droits depuis trente jusqu'à mille pour cent!
Même les produits bruts qu'un sol fertile et une nature généreuse accordent avec profusion au labeur de l'agriculteur hindou, qui suffiraient à eux seuls pour fournir à tous les besoins de l'Europe, pour enrichir à la Ibis la
colonie et la métropole, sont repousses, presque prohibés, pour faire place sur les marchés de l'Angleterre aux productions de colonies plus favorisées. Pour protéger le fermier qui émigré au Canada, le blé de l'Inde se voit frappé d'un droit de trente pour cent. Pour satisfaire aux exigences et gorger l'avarice des colons anglais des Àirlilles, le café, le coton, la laine, le teck, la graine de lin, la soie, la cochenille de Calcutta, de Madras et de Bombay, doivent payer cent, deux cents, trois cents pour cent ; enfin le tabac, une des plus riches récoltes de l'Inde, est imposé au delà de mille pour cent, c'està-dire que, pendant qu'on oblige l'Indien à nourrir l'industrie anglaise en acceptant ses produits, on refuse tout débouché à la sienne. C'est un habile ouvrier, un patient agriculteur, un tisserand consommé, auquel on interdit le travail, et qui, n'ayant pas d'autres ressources, se voit condamné à mourir de faim.
En vain Montgomery-Martin n'a cessé de répéter, dans ces dernières années, au bureau de contrôle : « Comment voulez-vous qu'un pays auquel vous ne voulez rien acheter, pour lequel vous ne voulez rien vendre, et à qui vous interdisez tout commerce étranger par des droits d'exportation dans ses propres ports, puisse absorber les produits de vos propres manufactures? Vous lui avez pris l'argent qu'il avait, vous ne lui permettez pas d'en gagner d'autre et vous espérez qu'il vous achètera vos produits! Mais c'est plus qu'un crime que vous commettez : c'est une faute, c'est une absurdité. » Est-il étonnant qu'avec un pareil système l'Angleterre ait ruiné l'Inde sans s'enrichir elle-même? qu'elle voit chaque année des milliers de lieues carrées ajoutées à son territoire, des millions d'habitants augmenter le nombre de
ses esclaves, et cependant le commerce, la navigation, le revenu de l'Inde rester stationnaires ou dépérir?
1° Si nous fouillons les annales du commerce de l'Inde depuis trente ans, nous trouvons que, à l'exception de l'opium, il n'y a presque pas une branche qui ne soit en souffrance, qui n'éprouve une diminution alarmante et progressive. Prenons, je suppose, deux époques à dix années d'intervalle, par exemple, d'une part, 1 825-1 82G et, de l'autre, 1835-1 856, et comparons le chiffre de leurs exportations :
Cotons manufactures pour 967,685 roupies. 82,151 roupie.;.
Châles 218,846 76,608
Indigo 24,270,499 19,443,909*
Soie 15,670,509 11,034,047
Enfin, bien que l'exportation de l'opium ait doublé dans cet intervalle et se soit accrue de vingt millions de roupies, il y a encore, sur la somme totale des exportations pour ces deux époques, une diminution de trois millions de roupies.
2° Si nous comparons maintenant les importations de toutes espèces et de tous pays, dans l'Inde, durant deux périodes de dix années chacune, nous trouvons 2 :
De 1816 à 1825, import 916,220,850 roupie .
De 1826 à 1835 708,072,892
C'est-à-dire sur les importations de dix
années, une diminution de 118.147,958
1 La production annuelle de l'indigo est descendue aujourd'hui dans l'Inde, en moyenne, à 120,000 maunds; et le prix moyen du maund (de 57 kilogrammes) est de 120 roupies. Le produit de l'indigo pour l'année 1855-56 ira donc été que de 14,400,000 roupies.
2 Mon tgom en -Ma rti n ,
3° Si nous passons à l'ai tiéle de la navigation, nous trouvons, en comparant deux périodes de dix-sept années, pour le tonnage de fouies les nations entrant au port de Calcutta :
De 180-2 à 1818 2,652,055 tonneaux.
De 1819 à 1855 2,440,471
Diminution 192,182
C'est-à-dire que, sur la dernière période de dix-sepf années, la navigation a diminué d'environ deux cenl mille tonneaux. A Madras, de 1850 à 1855, la diminution a été de vingt-six mille huit cent trente tonneaux. Ce n'est qu'à Bombay qu'il y a eu une légère augmentation de sept mille trois cent quarante et un tonneaux dans la même période de cinq ans.
Enfin, nous ne pouvons résister à la tentation de faire un rapprochement plus intéressant encore1, à trente ans d'intervalle entre les années 1805 et 1855. En 1 80T>, la Compagnie ne possédait que trente-sept millions de sujets qui exportaient du surplus de leur travail :
En produits bruts, pour 15,047,988 roupie-.
Rn objets manufacturés, pour 11,849.(370
Total 44,897,658
En 1855, elle avait cent millions de sujets qui exportaient du surplus de leur travail :
En produits bruts, pour 18,061,647 roupies.
En objets manufacturés, pour 4,502,562
Total 22,564,009
1 Montgomcr y-Martin.
C'est-à-dire que les cent millions de sujets d'aujourd'hui, sur un territoire proportionné à cette augmentation, exportent pour 2,555,649 roupies en moins que les trente-sept millions de 1805 l.
Nous devons dire cependant, pour être justes, que, depuis 1 855, il y a deux articles de produits bruts dont l'exportation a considérablement augmenté : ce sont le sucre et le coton.
Quant au premier, la canne à sucre, étant exposée, dans l'Inde, aux attaques des fourmis blanches, son exploitalion est presque toujours ruineuse lorsqu'elle est entreprise sur une grande échelle. Mais le sucre, qui tient déjà aujourd'hui un rang distingué et qui est appelé à tenir plus tard le premier rang dans les exportations du Bengale, est celui que Ton tire de l'espèce de palmier appelée phénix sylvestrù. Cet arbre croît dans les districts de Jessore, Feridpour, Baraset, etc., voisins de Calcutta, sur un espace de cent trente milles de l'est à l'ouest, et de quatre-vingts milles du nord au sud. L'avantage décisif de cette exploitation, c'est que la récolte du jus de palmier est à l'abri des caprices des saisons et des ravages des insectes. Les frais d'entretien des arbres sont de beaucoup inférieurs à ceux de l'entretien de la canne; et, le jus de palmier se manipulant tout aussi aisément que le jus de la canne, il en résulte que le sucre qu'il produit, tout en ne le cédant eu rien, pour la qualité, au sucre de canne, coûte un tiers de moins que ce dernier.
1 Nous necouiptons à l'une et Vautre époque ni l;i quantité d'opium ni la quantité d'indigo manufacturées sur des capitaux européens par les employés du gouvernement ou les colons européens. Nous nous occupons ici exclusivement des produits et des productions indigènes,
En 1 850-51, le fort de Calcul! a exportail en sucres une quantité totale de 267,175 maunds; en 1854-55, il en a exporté 1,212,077 maunds.
Quant au coton, on eu cullive dans l'Inde trois espèces : 1° le coton indien proprement dit, parce qu'il est natif de l'Inde, où il vient à l'état sauvage sur toute la côte Coromandel. Il est plus court de libre que le coton américain, et moins propre au travail des fabriques; aussi n'atteint-il jamais, dans les entrepôts européens, le prix de son rival, mieux doué.
2" Celui qui est connu sous le nom de de%y; c'est le coton le plus estimé de l'Inde. 11 croît dans le Bengale, aux environs de Dacca, et sert à fabriquer ces admirables mousselines qui sont sans rivales dans le monde.
5° Et, enfin, le coton longue-soie. C'est surtout dans les domaines du Nizam d'Hyderabad que l'arbuste cotonifère arrive à toute sa perfection. Là, il ne le cède en rien aux plus beaux produits de l'Amérique. Les ebamps à coton du Bérar pourraient produire, à eux seuls, trois on quatre fois la quantité de cotons nécessaire à la consommation du inonde. Ce ne sont que les moyens de transport qui font défaut. Et, au principal marché d'Oumrawatty, éloigné de Bombay de 400 milles seulement, le coton (première qualité) peut se procurer, en moyenne, à I penny 1/2 (15 centimes) la livre; tandis que le prix de revient, aux États-Unis, est en moyenne de 2 pence 1/2 (25 centimes) au moins. Les chemins de fer en cours d'exécution dans l'Inde donneront bientôt un nouveau stimulant à cette exploitation; et le jour viendra où la fabrication anglaise sera complètement affranchie du tribut qu'elle paye à l'Amérique pour celle matière de première nécessité.
En 1855, les cotons de l'Inde n'entraient dans la consommation de l'Angleterre que dans la proportion d'un douzième; aujourd'hui, bien que celte consommation ait considérablement augmenté, ils n'y entrent encore que pour un huitième. En 1854-55, la quantité de coton brut importée dans le Royaume-Uni s'est élevée à 887,355,904 livres, dont les États-Unis ont fourni 722,154,101 livres, c'est-à-dire les sept huitièmes, et l'Inde anglaise a fourni à peu près le reste, c'est-à-dire 119,836,000 livres.
Si nous observons maintenant les résultats de la politique commerciale des Anglais, par rapport à leurs propres manufactures, nous trouvons que, malgré tous les éléments de richesse que possède la colonie, la population n'a pas le moyen de consommer, par individu, pour plus de 12 sous par an (6 pence) des produits manufacturés de l'Europe; tandis que la plus pauvre des autres colonies anglaises, les Barbades, Demerara ou Berbice, consomme une moyenne d'au moins 100 francs par tête. « En vérité, en vérité, dit Montgomery-Maitin, le Jérémie du système colonial de l'Angleterre dans l'Inde, vous n'auriez jamais osé agir avec la même tyrannie et la même injustice envers toute autre race dans le monde ! et pourtant il n'y en a pas une plus douce et plus paisible, plus frugale et plus honnête, plus adroite, plus persévérante, plus indusl rieuse et plus apte au négoce. » Si les leçons de l'expérience servaient à quelque chose en politique, celle-ci devrait servir aux peuples sur la politique de l'Angleterre et ses traités de commerce qui se réduisent généralement à cette simple expression : A moi tous les profits, à vous toutes les pertes.
lievenii général. — Si nous voulons enfin avoir une idée approximative du produit moyen de tous les dépar-
AVANT ET APKÈS L'INSURRECTION. i'iï
tements du revenu de l'Inde, pris ensemble, nous l'obtiendrons en. comparant les revenus nets des cinq dernières années, d'après les documents officiels publiés par ordre du parlement, documents que nous avons déjà reproduits plus haut. 11 en résulte que la moyenne du revenu général est de 21,720,600 livres sterling, c'està-dire que, malgré les énormes accroissements de territoire, le revenu n'a pas sensiblement augmenté depuis quinze ans, puisqu'il était, en 1842, de 21,259,417 livres sterling.
dépenses. — Après la question des revenus de la Compagnie, celle qui se présente le plus naturellement à l'esprit est celle de ses dépenses, et ces deux questions résolues nous aideront à déterminer l'état de ses affaires ou la statistique de ses finances.
Les dépenses se divisent en deux cahiers, l'un pour l'Europe, l'autre pour l'Inde; c'est-à-dire en sommes déboursées en Angleterre et en sommes déboursées dans la colonie. Les unes et les autres sont payées exclusivement par le peuple de l'Inde. Les dépenses en Europe sont pour l'administration civile et pour l'administration militaire. Quelques-unes sont assez curieuses; il conviendra de ies énumérer.
1° Voyons d'abord les dépenses civiles : nous avons dit que le gouvernement de la Grande-Bretagne, tout en s'appropriant les possessions territoriales de la Compagnie dans l'Inde, ne s'était pas trouvé en fonds pour rembourser le capital originairement employé par les actionnaires à la conquête de ce pays. Ne se souciant pas non plus de payer l'intérêt de ce capital, surtout au taux qu'on lui avait permis d'atteindre (10 1/2 p. 100), il trouva plus simple de s'en décharger sur le peuple de
70 Ï/ÏNDE ANGLAISE
l'Inde. On lui imposa d'acquitter celle rente sur ses contributions avant toute autre dépense.
1° Ce dividende, comme on l'appelle, se givres sterling, monte à 652,558
2° Viennent ensuite les honoraires de la
cour des directeurs 7,588
T,° Les frais de représentation, d'offices et
de bureaux de cette cour 107,551)
4° Le bureau de contrôle, avec ses secrétaires, commissaires, etc 24,7.16
5" Les frais de l'ambassade anglaise à la
cour de Perse 12,000
0° Une part dans les dépenses de l'ambassade en Chine 4,117
7° Contributions pour le service des paquebots de la Méditerranée 5,000
8" Dépenses du collège d'Haylebury pour l'éducation des employés civils 10,232
9° Intérêt d'une dette contractée en Angleterre par la Compagnie 52,000
1 0° Passage à bord de vaisseau et équipement des gouverneurs, juges, évéques. . 20,000
1 1° Pensions viagères des employés civils retraités 120,000
12° Solde de différents services, entretien dos magasins, bâtiments Si), 210
Toutes ces dépenses réunies donnent un premier total de. . . . 1*090,980
2° Défenses de V aâmiimtratim militaire. — Ces dépenses sont :
1° An ministère de la guerre, pour diffé- riWes sterling, rents remboursements à compte des troupes de la reine employées dans l'Inde, tels que traitements de généraux titulaires de régiments, frais d'habillement, recrutement, etc 420,000
2° Solde d'officiers en congé ou en disponibilité 489,500
5° Pensions et retraites d'officiers de la Compagnie 60,000
4° Frais de recrutement de ses propres troupes européennes et école militaire d'Addiscombe t>5,000
5° Pensions et retraites sur le capital de
lord Clive 50,000
6° Hôpital des fous en Angleterre 5,000
7° Pensions et retraites de vieuî soldats et de vieux matelots. 250,000
8° Munitions et provisions de guerre exportées dans l'Inde 540,000
9° Construction et armement de bateaux à vapeur 105,000
5° D'autres dépenses trop longues à rapporter 180,500
Toutes ces dépenses réunies donnent un deuxième total de 2,000,000
Ajoutant cette somme à celle des dépenses civiles, nous trouvons enfin, pour le grand total des dépenses défrayées annuellement en Angleterre sur les impôts de l'Inde : 5,000,980.
72 IÏINDE ANGLAISE
Ce chiffre est à peu près invariable. Celui des dépenses dans l'Inde, au contraire, est affecté par une infinité de circonstances qui peuvent l'augmenter ou le diminuer, telles que la paix ou la guerre, l'accroissement ou la diminution de la force armée; le nombre plus ou moins considérable d'employés civils et militaires exigés par le développement du territoire et les besoins de la politique; enfin, les calamités publiques, une peste, une famine, etc.
Si nous calculions la moyenne générale des dépenses dans l'Inde, d'après celles des cinq ou six dernières années qui ont précédé l'insurrection de 1857, nous trouverions un chiffre fort élevé et qui dépasse de beaucoup celui des revenus l :
Ainsi pour l'année 1851-52 le chiffre officiel est 18,524,560 liv. storl.
En 1852-52 19,050,445
1855-56 environ 21.000,000
Ce qui donnerait une moyenne de 20,050,575 livres sterling pour les dépenses dans l'Inde. Cette moyenne, ajoutée à la dépense normale en Angleterre, donnerait, pour la dépense générale de la Compagnie, une moyenne générale d'environ 25,120,000 livres sterling; ce qui donnerait un déficit annuel d'environ 1,500,000 livres sterling. Le déficit de l'année 1 854-55 a été bien plus considérable, s'élevant à 2,545,710 livres sterling; celui de l'année 1 855-56 n'a été que de 972,891 livres sterling.
1 Dans ces estimations, nous avons calculé au taux de 10 roupies pour la livre sterling (valeur intrinsèque), ainsi que nous l'avons déjà fait pour les revenus.
Ces déficits constants tiennent an développement donné depuis quelques années aux travaux d'utilité publique, et plus particulièrement aux routes et aux chemins de fer.
Pour compléter cet aperçu de la situation financière de la Compagnie, il ne nous reste plus à connaître que sa dette, ses ressources disponibles au moment où a éclaté l'insurrection, et le chiffre approximatif des dépenses auxquelles cette insurrection l'a déjà entraînée.
Au 50 avril 1854, la dette de la Compagnie était en livres
sterling *: 46,652,(597
L'année 1854-55 a donné un déficit de. 2,545,710
— 1855-56 un nouveau déficit. . . 972,891
— 1856-57 id. (environ). . . 1,500.000 Et l'on a ouvert en 1857 un emprunt (dans
l'Inde) qui a déjà ajouté à la dette environ. 2.000,000 Enfin on a emprunté récemment à la banque d'Angletcrrre 2,000,000
Total 55,669,208
Ainsi, au 15 novembre 1857, la dette de la Compagnie est d'environ 56,000,000 sterling. Mais, au commencement de l'insurrection, elle avait, j^ant en Angleterre que dans l'Inde, un en caisse de fonds disponible; s'élevant à une douzaine de millions de livres sterling. Ces fonds sont aujourd'hui complètement épuisés, et la Compagnie a déjà été obligée d'ouvrir dans plusieurs provinces de l'Inde, où les besoins étaient le plus urgents, un nouvel emprunt de 6 p. 100. Pour peu que la lutte actuelle se prolonge, elle sera obligée de faire appel à d'autres ressources sur le marché européen.
1 l/intérél de celle délie était de 1.964,884 liv, slerl,
C1UPITRE IV
Relations do la Compagnie ave» ses sujels indirects. — Système polilicjue. — Y a-t-il des États indépendants dans les limites de la péninsule hindou stune? — f,cs .\ffghans »'t les Birmane. — Division <lcs princes vassaux en quatre classes. — Première classe : Le souverain du Cachemire; le rajah de Nepaul; chefs sikhs protégés; .princes féodaux.
Nous avons examiné dans les chapitres précédants le mode d'action de la Compagnie sur ses sujets directs Il nous reste maintenant à observer ce gouvernement dans son action politique sur ses sujets indirects, c'està-dire les Étals alliés, vassaux et tributaires*
La politique des Anglais dans l'Inde a toujours suivi une marche uniforme, qui, de tous les points de dépari, les a toujours amenés au môme but : c'était d'abord de persuader aux princes indigènes d'accepter l'appui de leurs trouves contre la turbulence de leurs propres sujets ou les invasions de l'étranger. Les princes y trouvant leur avantage personnel, impunité pour leurs vices et leur tyrannie, stabilité et sécurité sur leur troue, s'enga-
geaient sans trop de répugnance à pourvoir à la solde ej à l'entretien de la force subsidiaire. Le chiffre de celte force ne pouvait manquer de s'accroître en raison des circonstances qui le rendaient toujours nécessaire ; car le prince ou son gouvernement, n'ayant plus rien à craindre de ses sujets, n'avait aucun intérêt à les ménager. En raison de celte augmentation, les troupes nationales étaient licenciées. Un moment venait toujours de la sorte où la force militaire de ces gouvernemenls se trouvait tout entière dans les mains des Anglais. Mais, en même îemps que les troupes auxiliaires augmentaient, grâce à la mauvaise administration des gouvernements indigènes, la solde de ces troupes demeurait de plus en plus en arrière ; la dette envers la Compagnie grandissait donc dans la même proportion. Dans le but d'assurer le payement de cette dette, les princes durent alors faire des concessions de territoire qui ne pouvaient non plus manquer de s'étendre. Souvent aussi, comme le visir ou roid'Aoude, ils durent prendre en outre le parti d'abandonner aux Anglais une parlie du pouvoir civil comme moyen d'assurer la collection des revenus. De ces deux genres de concessions naissait toujours la même tendance générale et progressive à dépouiller à la longue les princes indigènes de leur pouvoir civil et administratif, comme ils s'étaient déjà laissé dépouiller de leur pouvoir militaire. L'introduction de toute force auxiliaire au service d'un prince indigène, après l'avoir fait passer successivement par ces degrés divers de dépendance, le conduisait invariablement dans tous les cas au même terme, la nullité politique, position qu'il léguait à ses enfants et qui devenait plus servile à chaque général ion jusqu'à l'anéantissement de la dynastie.
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Les Anglais, s'étant assurés par l'expérience que ce système d'envahissement était régulier dans son cours et certain dans ses résultats, n'ont pas manqué d'y recourir dans tous les cas qui se sont présentés depuis cinquante ans. Toutes les fois donc qu'ils ont convoité une nouvelle province, au lieu de l'occuper tout d'abord par la conquête et dans sa totalité, ce qui aurait exigé des efforts et des dépenses et aurait jeté 1\ larme dans les pays voisins, ils se sont contentés d'imposer au gouvernement indigène leur alliance et une force subsidiaire qu'il fallait payer, ce qui constituait un tribut. C'était un principe, un élément de destruction qu'ils lui attachaient comme le mineur qu'on attache aux remparts d'une ville assiégée. Puis, avec un oubli apparent, une modération et une indifférence affectée, ils en attendaient patiemment l'effet. Ils savaient que les difficultés provenant du recouvrement de ce tribut les initieraient peu à peu à l'administration de la province jusqu'à ce qu'elle finit par passer tout entière dans leurs mains. Ce système avait encore un autre avantage pour un gouvernement éminemment machiavélique. Dans toutes ses phases, il prêtait toujours un voile à son ambition ; tout en dépouillant un prince, on avait l'air de lui rendre service; on le délivrait à la fin d'une administration qui lui était devenue onéreuse : c'était l'obligeance de l'usurier qui s'engage à payer vos dettes en prenant vos propriétés.
Aujourd'hui chacun des gouvernements indigènes qui subsistent encore, petit ou grand, libre ou asservi, a toujours au cœur de sa capitale, à la porte du palais du prince, au milieu de sa vie intime, son germe de destruction, son ver rongeur, semé ou attaché, comme nous l'avons expliqué, par la politique anglaise et se révélant
AVANT El APRES L' ÎNSlîRUECTIÔ N. 75
sous la forme d'un envoyé du gouverneur général, d'un chargé d'affaires ou d'un résident avec son cortège ordinaire, une force subsidiaire ou simplement une escorte.
Ce résident remplit quelquefois, comme encore aujourd'hui, celui de l'Afghanistan ou du Nepaul, des fonctions purement diplomatiques; mais, le plus souvent et partout ailleurs, il exerce sur le prince soumis à sa tutelle une autorité d'abord soigneusement dissimulée, mais dont le voile devient de jour en jour plus transparent. C'est quelque chose entre l'ordre et le conseil : conseil s'il est accepté, ordre s'il y a résistance.
Ces résidents ou envoyés, malgré leur nombre, correspondent tous par voie directe ou indirecte avec le secrétaire du conseil suprême pour les affaires politiques. Ils ne doivent pas se contenter de transmettre des rapports sur les sujets qu'ils jugent importants ; mais il leur faut rédiger un journal suivi de leurs démarches quotidiennes, des plus petits événements qui se passent autour d'eux, de leurs entrevues tant avec la cour qu'avec les particuliers qui en ont l'entrée, faisant connaître tous les personnages avec lesquels ils ont communiqué, la nature et le sujet de la conférence.
Ceux dont les charges sont les plus importantes et ceux qui, comme l'envoyé dans le Rajpoutana, ont plusieurs employés subalternes, demeurant chacun à la cour de quelque petit prince dans leur rayon et relevant d'un même système politique, correspondent directement avec le gouvernement suprême. Les autres sont soumis aux ordres du gouverneur de la présidence dont leurs postes dépendent, lequel doit toutefois transmettre leurs rapports au gouverneur général, sans y rien changer, mais en y ajoutant, si bon lui semble, ses commentaires cl son
opinion sur toutes les questions importantes. De retle manière, une chaîne de communications non interrompues relie le plus humble fonctionnaire employé dans la diplomatie (et il s'en trouve partout où leurs services peuvent être utiles) avec le gouverneur général siégeant au grand conseil.
Pour donner une idée de la complication des relations publiques du gouvernement suprême avec la multitude tic chefs d'origine hindoue ou musulmane éparpillés sur tous les poinls du territoire, il suffira de dire que le nombre des sirdars et petits chefs, ayant des agents accrédités auprès du résident anglais à Amballah (ville principale dés États Sikhs protégés sur la rive gauche du Sutledge), est d'environ cent cinquante; que les rajahs ou sirdars principaux du lUmdelcund sont au nombre de trente-sept, ceux du Rajpoulana de vingt-deux, etc.
Dans ce département l'État a toujours été admirablement servi; la raison en est toute simple : d'abord l'ancienneté compte pour très-peu de chose dans le choix et l'avancement des employés diplomatiques ; ensuite toutes les brandies du service public sont appelées à concourir pour fournir les capacités requises, Tannée comme le service civil. Enfin, une fois admis dans la carrière, on sait qu'on ne travaille plus uniquement pour le bien général et l'acquit de sa conscience, comme sur le banc des juges et dans la perception des revenus-. Il y a for- Uine, avancement et honneurs a gagner pour ceux qui se distinguent; le bruit de leur renommée peut même, comme on h» voit d'ailleurs tous les jours, se faire entendre jusque par delà les mers et leur valoir eu dernier ressort les faveurs de la couronne. C'est ainsi que tous ces noms fameux dans la diplomatie indienne des Kl-
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phinstone, des Malcolm, des Outrani, des Lawrence, sont venus successivement trouver leur place et se buriner sur les archives de la noblesse métropolitaine.
Mais en voilà assez sur l'ensemble du système ; passons maintenant aux détails de sou application et posons-nous d'abord cette question : Y a-t-il encore dans l'Inde des États indépendants? Et, s'il y en a, quelles sont leurs relations avec la Compagnie?
Les seuls Etats que Ton puisse classer dans celle catégorie sont : l'empire Àffghan au delà des monts Soliman, et le royaume d'Ava. L'un et l'autre toutefois sont en dehors de ces grandes limites dans lesquelles la Providence semble avoir voulu encadrer l'empire britannique et par conséquent aussi eu dehors du plan de cet ouvrage. Nous nen parlons que parce que le flot de U\ conquête les a plusieurs fois envahis, et parce que leurs noms sont désormais indissolublement liés avec l'histoire de l'Inde anglaise.
Dés la fin de la première guerre contre les Birmans, le gouvernement anglais, profitant de ses avantages, avait installé, selon sa coutume, un résident à la cour d'Ava.
Un nouveau prince (Tharawaddy), porté au troue par un soulèvement populaire, était parvenu, en 1840, à expulser ce fonctionnaire, qui fut momentanément remplacé par un simple consul à Rangoun, le principal port du littoral. Mais le gouvernement anglais profita du premier moment de loisir, au milieu des complications de l'Inde, pour envoyer une Hotte et une année dans l'Irravvaddy; et il suffit de deux campagnes peu sanglantes pour enlever aux Birmans tout le littoral, la ville importante de lUuigouu et la magnifique province de Pegli. Le
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résident anglais est réinstallé à Ava, plus redoutable et plus redouté que jamais.
Quant à la famille Barukzie, aujourd'hui remontée sur les trônes de Caboul et de Candahar, elle est aujourd'hui en parfaite intelligence avec les Anglais, qui l'ont bercée de l'espérance d'en faire une puissance du premier ordre, comme un rempart pour l'empire anglo-indien contre la Perse et la Russie, dans les éventualités de l'avenir. C'est en suivant cet ordre d'idées que les agents anglais, en Afghanistan et en Perse, ont noué les intrigues qui ont amené tout récemment la rupture avec la Perse, el (pli devaient avoir pour premier résultat de donner à Rost-Mohamed la principauté d'Hérat {dans laquelle il durait été maintenu, lui aussi, par une forée subsidiaire). Mais on reconnut bientôt qu'il n'y avait aucun fondement à faire sur les hiérarchies affghanes, aussi mobiles et aussi éphémères que les dunes de sable chassées par le vent du désert; et, après une première campagne contre la Perse, le gouvernement anglais, cédant à l'opposition que cette guerre soulevait en Europe et même en Angleterre, craignant aussi une intervention fort probable de la Russie, renonça momentanément à ses prétentions, quille à les reprendre plus tard, si quelque combinaison plus favorable se présente.
On compte aujourd'hui deux cent vingt royaumes, principautés et fiefs principaux, dépendants ou tributaires de la Compagnie, sans compter une infinité de petits princes ou chefs secondaires liés par des traités plus ou moins directs avec le gouvernement suprême de l'Inde anglaise. Ils composent une fédération dont ce gouvernement est le chef et dont voici les conditions : protection effective d'un coté, déférence et soumission formelle
do l'autre; Taibihage du suzerain est accepté comme définitif dans toutes les querelles qui peuvent s'élever entre les vassaux. Les Etats de quelque importance entretiennent à leurs frais des forces subsidiaires ou des contingents commandés par des officiers européens. Les petites principautés sont simplement tenues de payer un tribut, ou, si elles sont trop pauvres pour offrir une redevance annuelle en échange de la protection qui leur est accordée, elles s'engagent, au moins en cas de guerre, à se lever en masse à la première réquisition.
Les princes qui vivent aujourd'hui sous la protection ou sous la dépendance de la Compagnie peuvent se diviser en quatre grandes classes :
1° Princes indépendants dans l'administration inléri( ure de leurs États, mais non dans le sens politique ;
2° Princes dont les Etats sont gouvernés par un ministre choisi par Je gouvernement anglais, et placés sous la protection immédiate du représentant ou agent de ce gouvernement, qui réside à la cour du souverain nominal ;
5° Princes dont les Etats sont gouvernés, en leur nom, par le résident anglais lui-même et les agents de sou choix ;
1° Princes dépossédés et pensionnés, mais conservant encore les prérogatives de la caste et du rang, traités avec la considération et les courtoisies indiquées parles usages du pays ; inviolables dans leurs personnes et affranchis de la juridiction des cours, excepté en matières politiques. te gouvernement suprême se réserve pourtant le droit de les priver de leur liberté ou de suspendre leurs pensions quand des raisons d'État, fondées sur des intrigues deii. C>
voilées ou une malveillance suffisamment apparente, réclament l'adoption de ces mesures de rigueur.
On trouve, dans les définitions diverses de ces quatre classes, la progression décroissante suivie par chaque chef d'État qui accepte la protection de l'Angleterre. Le sacrifice de l'indépendance politique est suivi tôt ou lard de celui de F indépendance administrative et personnelle. Tout en ne négligeant rien pour préparer ces différentes transactions, le gouvernement suprême agit le plus souvent avec lenteur et circonspection; il ne hâte leur succession ou leur consommation finale que quand il est certain d'y trouver son avantage. C'est généralement dans la seconde cl troisième classe que les États vassaux fournissent le plus abondamment à la cupidité du suzerain : ce sont des mines d'or en exploitation. Le chef protégé est alors le bouc expiatoire sur lequel retombe toute la haine du peuple dont la substance s'écoule réellement dans le trésor de la Compagnie.
Nous allons passer en revue ces quatre classes, et nous verrons se développer nu tableau qui rivalise avec les plus grandioses et les plus sublimes de l'histoire romaine. Jamais la reine du monde ancien n'attela plus de peuples et de souverains à son char de triomphe.
Première classe. — Princes indépendants dans ï administration intérieure de leurs États, niais non dans le sens politique.
Dans la première classe, le plus important aujourd'hui est le rajah Goulab-Sing, roi de Cachemire, ou plutôt son fils, Rhamber-Sing, car Goulab-Sing vient de mourir le 2 août 1857. Son autorité s'étend sur un territoire dont on évalue la surface à trente-cinq mille milles carrés, la
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population à environ trois millions d'Ames, et le revenu à 1 million 500,000 livres sterling.
Le traité conclu à Amritsir, le I G mars 1840, entre le gouvernement anglais et le rajah Goulab-Sing, par l'intermédiaire du major Henri Montgomery Lawrence ! , port e pour première stipulation, que :
Art. Ier, La souveraineté de Goulab-Sing est reconnue et assurée à lui et à ses héritiers directs, de mâle en maie, à perpétuité, sur toute la contrée montagneuse située à l'est de Tlndus et à l'ouest du Ravie, y compris le Cachemire, Jambon, la principauté de Chamba, etc., mais â l'exclusion du Lahoul; moyennant le versement d'une somme de 75 lacs de roupies (7 millions 500,000 livres sterling), qui devait être payée avant le 1er octobre 1840.
Les articles IV el V interdisaient à Goulab-Sing toute modification aux limites qui lui étaient ainsi assignées ; et il devait soumettre toute discussion avec ses voisins à l'arbitrage du gouvernement anglais.
L'article VI l'obligeait à se joindre avec toutes ses forces militaires à l'armée anglaise, quand elle se trouverait en guerre dans le voisinage des possessions de Goulab.
L'article VU lui interdisait de prendre à son service aucun sujet anglais, aucun européen ou américain sans le consentement du gouvernement anglais.
L'article IX promettait à Goulab-Sing aide et protection contre tout ennemi extérieur.
L'article X imposait à Goulab-Sing, comme une reconnaissance de la suzeraineté de l'Angleterre, un présent annuel à la Compagnie de un cheval, douze chèvres du Cachemire de l'espèce la plus recherchée (dont six maies
1 Celui dont lu mort héroïque à Luknao a élé un véritable deuil |>id>lic pour l'Angleterre.
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et six femelles), et trois paires de châles de Cachemire.
Dans la première classe, le second eu importance esl le rajah de Ghourkha, roi deN paul, chef d'une oligarchie turbulente entre laquelle le royaume se divise en neuf districts : le Nepaul proprement dit, dont la capitale est Khatmandou; le (ioorkha ou pays des vingt-quatre rajahs; le Schilli ou pays des vingt-deux rajahs; le pays dos Khirats; le Muckwanpour; le Khatang; le Schayenpour; le Saptaï et le Morang. Sa longueur, de l'ouest à Test, est d'environ deux cents lieues géographiques, et sa largeur de quarante-cinq; on peut évaluer sa superficie à six mille neuf cents lieues carrées. La population, estimée à deux millions d'âmes, se compose principalement d'Hindous des castes guerrières, brahmanes, nairs et rapjouts. — La multitude de chefs hétérogènes qui se partagent le pouvoir, et dont la division précédente n'indique qu'une partie, pourrait foire supposer que ce royaume a peu de consistance; au contraire, il a la perspective d'un plus long avenir que le Cachemire. Le principe de cohésion de cette vaste mosaïque est une fierté nationale excessive et un amour passionné pour la religion et la liberté qui feraient taire à l'instant toutes les querelles et réuniraient immédiatement toutes les tribus contre un ennemi commun. Ses abords malsains et difficiles lui donnent aussi des garanties contre une invasion étrangère. D'ailleurs les Anglais, après l'expérience de la première guerre, aimeront infiniment mieux attendre l'effet tardif, mais certain, de l'élément de destruction qu'ils ont jeté à Khatmandou sous la forme d'un résident anglais. « Le temps et moi, » disait Mazarin.
Nous mentionnerons encore les chefs sikhs protégés, dont les principaux sont les rajahs de Pettialah, Khytul,
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Naba, Sheen, etc. On évalue l'étendue de leurs États à seize mille six cent deux milles carrés; la population à trois millions d'âmes; le revenu net à 550,000 livres sterling. Le chiffre de leur contingent ou de leur tribut n'est point fixé; à l'appel du gouvernement suprême, ils doivent l'assister de toutes leurs forces, qu'on évalue beaucoup trop haut, à cinq mille hommes de cavalerie et vingt mille fantassins.
Et enfin vient tout une foule de tributaires payant leur contingent à la Compagnie, soit en hommes, soit en argent, et dont le détail offrirait un médiocre intérêt pour les lecteurs européens.