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L'Inde anglaise en 1843-1844

Une lettre d'introdaction » dont j*étais portear pour un officier d'artillerie de la garnison, m'assurait un gîte jusqu'à ce que je pusse apprécier ma position et savoir comment on allait disposer de moi. Une recommandation de ce genre suffit presque toujours, dans cette terre classique de Thospitalité, pour vous autoriser à vous installer chez une personne jusqu'alors inconnue comme si vous étiez chez vous : il va sans dire que vous prenez votre place à tous les repas, et toute la maison, bétes et gens, est à votre service. Dans un pays où il n'y a pas d'auberges pour le voyageur, pas même un abri pour plus de deux fa-

milles à la fois dans ancan centre de population quelque grand qu*il soit, et où cependant Texistence est constamment nomade, on a senti la nécessité de consacrer un pareil usage et de le rendre en quelque sorte obligatoire. Ce qu'on donne aujourd'hui on le reçoit demain, c'est un échange où tout le monde gagne. On conçoit cependant qu'un pareil système est possible seulement dans un pays où il n'y a qu'une seule société privilégiée, où tout le monde a sa place m»fu^» où chacun est reconnaissable à sa couleur,^ son uniforme, à son langage, et dans laquelle aucun aventurier ne peut se glisser. Cette hospitalité ne peut germer que sous la tiède atmosphère des colonies, là où il y a peu de besoins, et où les premières nécessités de la vie sont à bon marché. Peut-être aucun corps de l'armée indienne ne la porte à un plus haut degré que celui de l'artillerie. Les officiers de cette arme ont aussi plus de sympathies pour ceux de l'armée royale commandant comme eux des Européens, et par conséquent moins tourmentés de cette jalousie de métier qui aigrit l'officier de cipayes, toujours disposé à relever le gant sur cet interminable sujet de querelles, l'appréciation du mérite militaire des indigènes.

Kirkpatrick Timmins et Lyon Barrow, tous deux lieutenants d'artillerie, étaient les plus joyeux

eoiitiTe8 et les pla» agréables eempagnoiis que Ton pût désirer dans «n salon on à nne table d'hôte. Le premier vient de snecomber à une mort prématnrée, yietime da élimat; l'autre palpite encore sons le ciel de l'Inde; pnisse-t-il lui être pins léger qu'à son ami ! Ce ftit près d'eux que je me recueillis quelques instants avant d'interroger ma destinée*

Mon cœur battit violemment comme je passais le seuil du bungalo où je devais trouver mon commandant; le hasard me l'avait déjà ùài rencontrer à Hyderabad où il était venu pour siéger dans un conseil de guerre, mais je l'avais alors peu étudié, ne prévoyant guère combien le sort nous rapprocherait. Au moment où je me présentai, il était assis k une table couverte de rapports militaires, entre deux officiers dont l'un portait le sabre à fourreau d'acier d'un adjudant. Le lieutenant-colonel Charles Mill pouvait avoir cinquante ans, et son teint avait cette pâleur bronzée qui indique un long service dans des climats malsains et sous les tropiques. C'était un vétéran de l'armée d'Espagne dont toute la vie s'était passée dans les camps et qui se trouvait mal à l'aise dans un salon. Ses yeux étaient pénétrants et remplis d'intelligence; mais une timidité assez gauche les lui faisait baisser souvent, et il hésitait en s'expri-

mant quoique dans un langage choisi et de la plus grande élégance. Écossais et patriote à Texcès comme toute sa race, il avait appris à respecter les français sur vingt champs de bataille sans pouvoir parvenir à les aimer. Sa vie avait été trop ballottée d*un hémisphère à un autre pour qu*il trouvât le loisir de se marier, et il avait reporté toute la surabondance de ses affections sur un jeune homme de sa province, son parent éloigné, pour lequel il sollicitait depuis longtemps la souslieutenance qui venait de m*étre accordée, et qui servait à ses frais comme volontaire depuis deux ans. Ce jeune homme, Alexandre Campbell , était le favori de tout le régiment; personne n'avait douté de sa nomination, et au désappointement général avait succédé une explosion d'indignation quand la renommée avait publié que son rival heureux était un étranger. C'était sous cette impression doublement fâcheuse que je me présentais au corps et devant mon chef.

Ce fut pourtant avec la plus exquise politesse qu'il reçut la déclaration de mon grade et de mon nom. Dans sa manière de m'adresser la parole il n'y avait aucun air d'autorité, rien qui tranchât du commandant. Il me donna la bienvenue an régiment, espéra que mon voyage avait été agréable, laissa tomber quelques mots sur le cours

d*iiistnietioa et les exereices militaires par lesquels il me faudrait passer, et finit par m*avertir en plaisantant de Texactitude de la discipline dans le 55% et de l'importance que je devais attacher à mériter les bonnes grâces de M. Tadjudant, qui devait diriger mes études et apprécier mes progrès. Il donna ensuite quelques ordres pour mon équipement, puis se tournant vers Tautre officier :

T— H. Daubeny, lui dit-il, vous aurez la bonté de présenter M. de Warren à nos camarades {brrh therojficers); il trouvera, j'en suis sûr, parmi eux, une société des plus agréables... Adieu, messieurs, j'aurai le plaisir de vous rencontrer à la table d'hôte.

Je sortis avec mon introducteur : e'était un jeune homme d'une charmante figure, ronde, blanche et rose, pleine de frandhise et de bonho* mie, aimant passionnément le service en général, et d'une extrême coquetterie pour le régiment en particulier. U voyait avec un excessif chagrin la coupe française de mon habit noir, et se désidàit, sans pourtant me l'avouer, de me voir ainsi vêtu ie jour d'un grand diner de corps. 11 proposa de m'accompagner chez le sei^em maître tailleur, et de surveiller les détails de mon équipement qu'il voulait rendre aussi élégant que possible. Tout en le remerciant de sa complaisance que j'accep-

uî, ]• ne pmrrttt m'eupécher da somin 01 de m'imnser de son air d'împorUiee et de proieelion. Il s'aoqnitta d'ailleurs de ma présentalion avee nne grâce parfaite. •

J'avais été henrenx dans le elidi de bhni régiment^ la grande majorité des oflleiers du Btt* pondaient prétendre an titre et à Tépithète de gentlemen* Tons appartenaient à raristoofatie de naissance, d'éducation on de fortune, et formatent par leur seule réunion une société infiniment: supéri^re à ce que l'on pourrait s'attendre à rencontrer dans les rapports aoridentels de la tie militaire. QuelcpMS-uns possèdent encore anjonrd*hiii mon estime et mon amitié, d'antres ont em* porté dans Ja tombe mes regrets amers, et c*est avec un plaisir mMé de tristesse que je reriens anjonrdliui sur leurs noms et leurs caractères profondément gravés dans mon souvenir, et sur certains épisodes de ma vie intimement liés avec la leur.

U y avait d'abord Tadjndant du régiment (4),

(1) 11 n*f • dans ttQ régiONDt firfto$aig anoui grade qnf correspondt euetoaeat à oelai d*Adj«d«iit ehes !«• Anglaia dont les fonetions sont analogues à celles da capitaine instructeur et du capitaine adjudant-major réunies. Seulement dans Tarmée anglaise U n^a que le rang de lieutenant, et c^est le plus souvent un soldat porTenn. Ce n^étaU pas eependant It eas

paufre Uério!» le ping beav, le plvs brave, le plus géaéreux des bûsmiea. Jaaiais le brillant oaifiMrme de FÂigMttte ne refécît dea meod^res plot gracieiixi jamais des yem, plue dooi» «n firent plosneUeelplasealaieBeiiiaiappelirenisî ?iyemeat ce be«i fers :

LlKUBBDie QsiQii dieu lonbé ipil se souvlo^des «îeu.

Jamais un jeune cœur ne battit à son début dan^ la vie de plus de courage, d*ambitîon et d'bonneir. Sur le point d'acquérir u»e eempagme* sa funâUe fut ruinée; il d^andenna son palrimoîne maternd à son vkoK père et perdit tout espoir d'atance^ ment» pour des années, dans «ne pnrfestion oà Toa ne parvient qu'en acbetant chaque pade euecesûwnentr A. son premier eombal il tomba fiou'^ dro;é»Ciibléde balles» et u'eot pas le bonheur de nMurk# n B'a pas de ereix à sa boutonnière; une pension trop mosquiae pour bii permettre de se retira da service est abandonnée à une jeune femme fii n'a pas le» moyens de le suivre* U se traîne encore dans uos rangi^ iaible, ^uisé, toujours Ëeuienimtetsans %sfm d'obtenir le grade

poereekddmtilt'i^fcif S A«ll#imi«silkntt ■ortiyjeirsistderéiih ■iBHiie^

supérieur qui serait son bâton de maréchal. II n'a plus de goût à sa profession; il n'y a pas une âme dans le r^iment qui ne le plaigne et qui ne serait heureux de le soulager en prenant chaque fois son tour de service pour lui. Il est allé chercher la mort en Chine : si elle le frappe, ses amis, tout en le pleurant, devront-ils le plaindre? Non, car il n'y a plus pour lui de bonheur en perspective, et son âme est trop belle pour réussir dans ce monde.

Et Henri Bayly... mon compagnon , mon ami , mon frère, porte-étendard ; combien de fois avonsnous fatigué ensemble à côté l'un de l'autre, pendant d'interminables manœuvres, portant les deux drapeaux du régiment jusqu'à ce que nos bras tombassent endoloris sous leur poids glorieux! Mais il repose dans un obscur cimetière près de la petite ville de Gosport, sous le ciel humide de son pays, et... Je ne veux point m'arréter à son souvenir, car il m'est trop pénible.

Je trouvai dans ces deux hommes un type essentiellement anglais et en même temps un degré de perfection auquel il n'est peut-être pas donné au Français d'atteindre. On a pu voir que je n'étais pas disposé à voir d'un œil trop indulgent les défauts de la société anglaise^ je ne ia compare pas un instant à la nôtre pourles qualités attachantes,

Turbanité, la bienveillance, la simplicité , pour tous les agréments qui font le bonheur de la vie , tels que la grâce, la bonhomie, le charme des manières ; mais de même qu'on ne trouve point le diamant dans les mines d'or ou d'argent, mais parmi les couches de grès et le sable grossier, de même le type le plus parfait de Fhomme se trouve enfoui parmi les rudes éléments de nos voisins ; le parfait gentleman anglais est le phénix de Tespèce humaine. Il ne manque au Français, pour atteindre jusqu'à lui , qu'un sentiment plus élevé et plus intime de sa dignité personnelle , un respect plus religieux pour la part de divinité que le Tout-Puissant a accordée à l'homme. 11 est peu d'entre nous, je pourrais dire il n'est pas un d'entre nous, qui soit un héros pour son valet de chambre ou pour son intime ami. Quelque bien que sait le Français en société, devant des étrangers ou devant les dames,' sa bonhomie même le fait déroger aussitôt, dès qu'il est seul avec l'ami de cœur, le camarade d'étude, le confident ou le messager de ses premières folies. C'est, dira-t-on, l'excès de deux bonnes qualités, de notre absence d'affectation et de la gaieté caractéristique de notre tempérament ; mais nous avons généralement aussi les défauts de ces qualités , un penchant pour le laisser aller, le grivois, l'exagé- 3. l'inde anglaise. â

ration oa rtrieqvinade, q«'<Hi est étMiné de reacoatrer à diaque instant chei les hommes les plus graTM, k« létes les mieux oi|;anisées. Le parfiit f entilhomiile af^is ne se livre jamais et jamais ne déroge: il {>one jusque dans les plus petits détails de la vie la eonoeieiiee et le souve* nir de sa dipîté» Sou uacufd ne saurait ie trahir, ear il est de la même trempe que son extérieur; sa maison pourrait être de v^re» efaaeun de ses aeles peut supporter la lumière et défier la critique» Après eda» Tindividu qiie nous venons de décrire n*est pas «n pfoduil purement indigène, il lui Êiut subir placeurs transplantations, resptrerrair du continent, et surtont celui delà Franoe, pour arriver à sa plur£ûte mainriié et pour se dé* poaiUer de certaines ^lités inhérentes an sol natal, h soigne, les pré|^;és, etc. Mais quand réducatten, les cirennstances et les voyages ont favorisé ce développement, c'est de ki surtout que Ton peut dire qu*il est le roi de la création.

Il y avait aussi au ^*, et on peut Vj voir encore au moflsent eu j*écris, un autre type duir* mant dont Sterne nous a donné nùe idée s c'était un vieu|L «apitame écossais, nommé JNeraun Mac Lean^ une adorable incarnation d« délieieux caractère de mon o»c/e Tolne, duisTristramShandy. Il était connu duis le r^pmenteous le nnm £»•

nilier d« bimbdnoie. Poineiit AlUh tl son prophète le protéger eC $m ambre lo^gourê grat^ éir(i)\

Et puis vient tonte «ne fovle» sur laqaelle je ne m'arrêterai pas, qai arrive et passe eemme des «mbres. Ils peuplent mon sonvenir et je les revois dans ma pensée; du port où je suis arrivé, je ponrsnis encore snr Tétendne dv monde lenrs vies errantes, avee reconnaissance,' avec affection. Mon premier début parmi enx ne fut cependant pas heure» : ce ne fut que deux années plus tard que je parvins à pénétrer lentement dans leur intimité, à conquérir leur amitié. Gomme je Fai déjà dit, je me présentais devant mes firères d*arme8 sous des auspices doublement flicheux, comme étranger et comme enlevant la place d*un camarade chéri. Il n'est pas étonnant que ma réception, quoique d'une politesse par&ite, tù% d'un froid mortel. Je sentis que pour longtemps j'avais peu de sympathie à espérer; qu'il me faudrait subir, dans une solitude içorale, un long noviciat avant d'être reçu dans la communauté. Ge rôle était douloureux, mais il était la conséquence inévitable de ma position exceptionnelle : je l'acceptai en soupirant.

(I) Le Tora dt» mahottiéttns envtrs nn «mi.

Uo régiment d'infanterie royale anglaise dans rinde est composé ainsi qu*il soit :

1*" Un colonel général : cet officier est choisi parmi les généraux, du grade de maréchal âe camp et au-dessus. Ce choix est quelquefois la récompense de services militaires ; plus souvent c*est la faveur qui l'obtient. Ce colonel est à peu près étranger au corps et ne lui porte qu'un trèsmince intérêt. C'est un bénéficiaire sans fonctions qui réalise d'immenses profits sur les fournitures du régiment dont il a l'entreprise, et qu'il recède généralement à quelque banquier ou à quelque fournisseur ordinaire , moyennant un boni fixé à 25,000 francs de rente pour un régiment en Angleterre, et à 50,000 pour un régiment dans les Indes;

^° Deux lieutenants-colonels, dont le plus ancien commande;

5*" Deux majors ou chefs de bataillon;

4** Dix capitaines;

5"" Vingt-trois lieutenants, dont un adjudant (instructeur);

6** Huit enseignes ou sous-lieutenants;

7*" etS*" Un quartier-mattre et un payeur (souslieutenant trésorier). Ces deux officiers ont le grade d'enseigne.

Les deux plus anciens sous-lieutenants pré-

sents à la manœuvre sont chargés de porter les drapeaux, celui de la reine et celui du régiment. Si aucun enseigne n*est présent , cette charge revient aux lieutenants, ou, à leur défaut, aux capitaines. Mais, dans tous les cas possibles, c*e&t un dépôt sacré qui ne doit être confié qu*à un officier (i).

Le service dfe santé se compose d'un chirurgienmajor et de deux aides-majors.

(1) Un bataillon en Europe compte un lieutenant-colonel et dix lieutenants de moins.

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