‹ L'Inde (sans les Anglais)Chapitre 15 sur 45 · VERS PONDICHERY · texte numérisé non relu

VERS PONDICHERY

En quittant le pays de Madura pour remonter vers Pondichéry, vers le Nord, on s'éloigne par degrés de l'humide région des grandes palmes ; leurs groupements ombreux s'espacent de plus en plus, cédant le sol à des herbages, des plantations, des rizières. Et peu à peu l'air devient moins lourd, l'eau se fait rare dans les campagnes, la terre semble altérée.

Cependant la vie humaine, plus clairsemée peut-être que dans notre Europe, garde ses aspects de tranquillité pastorale. Des troupeaux de chèvres, des troupeaux de petits bœufs à bosse, sous la conduite de bergers nus, de bergères en pagne écarlate, paissent l'herbe déjà jaunie, mais encore suffisante.

Chaque village, aux maisonnettes de chaume et de terre battue, a son temple brahmaniaue, dont les idoles

glO DANS l'iNDE des GRANDES PALMES

érigées en pyramides, dont les monstres perchés sur les murs, s'efîritent au terrible soleil, dans le rougeoiement de la poussière. De loin en loin, sont des bouquets c'arbres énormes, à l'ombre desquels il y a toujours des dieux assis sur des trônes, et gardés par des chevaux en pierre ou des vaches en pierre, qui depuis des siècles leur font face et les contemplent.

La poussière rouge I Elle devient d'une heure à l'autre plus tyrannique. De plus en plus c'est la sécheresse ; on s'enfonce dans des régions qui souffrent, d'une soif sans doute anormale ; et le ciel est au beau fixe, limpide et bleu comme pour jamais.

Les cultivateurs, de tous les côtés, travaillent à l'irrigation par d'ingénieux procédés du vieux temps. Dans tous les ruisseaux qui bordent les rizières, on voit des hommes, descendus jusqu'à mi-jambe dans l'eau précieuse, et deux par deux, tenant au bout d'une corde une outre en peau de mouton; ils la balancent d'un mouvement automatique, rythmé par une mélopée qu'ils chantent, et tour à tour la remplissent, ou bien en déversent le contenu dans une rigole plus élevée, qui va se perdre parmi les sillons du riz, encore à peu près vivant et trais.

Pour les puits, toujours placés sous des arbres, c'est une autre chanson, une autre manière. Le seau s'accroche au bout d'une très longue perche, qui est posée en balancier à la tête d'un mât et sur laquelle deux

hommes debout se promènent, avec de gracieuses agilités de gymnaste, en se tenant des mains aux branches voisines : trois pas dans un sens, et la perche, vers le puits, s'abaisse, et le seau plonge; trois pas à rebours, et la perche se relève, et le seau remonte ; ainsi de suite, du matin au soir, sans cesser de chanter.

La sécheresse, à mesure que Ion va, menace de devenir angoissante. On rencontre bientôt les premiers arbres morts, brûlés comme par un incendie, les feuilles roulées en papillote, sous une couche de cette poussière rouge, qui dans le Sud ne teignait que les monuments, mais qui par ici se met à ensanglanter même les plantes. Et combien, devant cet assoiffement de la terre et sous ce ciel sans pluie, on juge l'impuissance du petit travail humain, des petits seaux d'eau remontés un à un, du fond des sources de plus en plus basses et taries I On commence à concevoir la réalité et à pressentir l'approche de l'affreuse famine, qui, avant l'arrivée aux Indes, vous semblait un fléau préhistorique, et qui n'a vraiment plus d'excuse devant l'humanité, à notre époque où les paquebots, les chemins de fer seraient j là pour apporter la nourriture à ceux qui meurent de faim.

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