‹ L'Inde (sans les Anglais)Chapitre 2 sur 45 · LA CITÉ ENSEVELIE · texte numérisé non relu

LA CITÉ ENSEVELIE

Et maintenant c'est l'Inde, la forêt, la jungle.

Et le jour se lève pour moi sur un monde de branches et d'herbages, sur un océan d'éternelle verdure, sur un infini de mystère et de silence, déployé à mes pieds jusqu'aux lignes extrêmes de l'horizon.

Du haut d'une colline, qui surgit comme un îlot dans la plaine, je regarde s'éclairer la muette immensité verte. C'est l'Inde sous ses voiles de nuées, c'est l'Inde, la forêt, la jungle; c'est, au centre de la grande île de Ceylan, le lieu profond de la paix, que protège encore de tous côtés l'inextricable enlacement des arbres; c'est la place où, depuis deux mille ans, la ville mer-

1. C'est la traduction littérale du nom qu'on lui donne dans rinde. Anuradhapura fut détruite au commencement de notre ère par la grande invasion malabare.

12 A JEYLAN

veilleuse d'Anuradhapura s'est éteinte sous la nuit des feuilles.

A travers l'épaisseur d'un ciel plombé, où couvenl des orages et des pluies, lentement le jour vient — tandis qu'il est minuit là-bas, dans mon pays de France. Une fois de plus, la Terre vieillie va présenter à la lumière de son soleil cette région des grandes ruines, qui achèvent de se pulvériser et de s'anéantir dans la verdure souveraine.

Où donc est-elle, la merveilleuse ville?... On promène partout les yeux, comme, de la hune d'un navire, on regarderait le cercle monotone de la mer, et rien d'humain ne paraît s'indiquer nulle part. Seulement des arbres, des arbres et des arbres, dont les têtes se succèdent, magnifiques et pareilles; une houle d'arbres, qui s'en va se perdre dans des lointains sans bornes. Là-bas, des lacs, où sont maîtres les crocodiles et où viennent boire, au crépuscule, les troupeaux d'éléphants sauvages. C'est la forêt, c'est la jungle, — d'où commence de monter vers moi l'appel matinal des oiseaux. Mais la merveilleuse ville, sa trace même ne se retrouve donc plus?...

Cependant des collines bien étranges, boisées, vertes comme la forêt, mais de contours par trop réguliers, en forme de pyramides ou de coupoles, se dressent çà et là, isolées, au-dessus de l'uniforme étendue des feuillages... Et ce sont les tours des vieux temnles, les

dagahas géantes, construites deux siècles avant l'ère du Christ; la forêt n'a pu les détruire, mais les a enveloppées de son vert linceul, ramenant peu à peu, sur elles, sa terre, ses racines, ses broussailles, ses lianes et ses singes. Superbement encore elles marquent la place où les hommes adoraient, aux premiers âges de la foi bouddhique, — et la ville sainte est bien ici, qui sommeille partout au-dessous de moi, cachée sous la voûte des ramures.

Et la colline d'où je regarde était elle-même une dagaba sacrée, que des milliers de croyants avaient travaillé à bâtir, à la gloire de leur prophète, frère et précurseur de Jésus. La base en est gardée par des séries d'éléphants taillés dans le granit, par des dieux dont la forme se perd sous l'usure des siècles, — et chaque jour ici, jadis, c'était le fracas des musiques religieuses, le délire des adorations et des prières.

« Innombrables sont les temples et les palais d'Anuradhapura; leurs coupoles et leurs pavillons d'or resplendissent au soleil. Dans les rues, c'est une multitude de soldats, armés d'arcs et de flèches. Des éléphants, des chevaux, des chariots, des milliers d'hommes vont et viennent continuellement. Il y a des jongleurs, des danseurs ^ les musiciens de divers pays, dont les cimbales et /e.-? instruments ont des ornements d'or. »

A présent, c'est le silence ; c'est l'ombre, c'est la nuit verte. Les hommes ont passé et la forêt s'est refermée.

Et sur ces ruines bientôt disparues, le matin se lève, aussi tranquille que jadis il se levait sur la forêt primitive, aux temps les plus lointains du monde.

Avant d'aborder sur la grande terre, j'avais à recevoir, dans l'île de Ceylan, une réponse de certain gracieux Pylaharajah dont je dois être l'hôte, et, pour ces quelques jours d'attente forcée, j'ai voulu me réfugier ici, par dégoût des odieuses villes cosmopolites de la côte.

La route que je fis hier pour venir fut déjà une longue préparation, favorable aux enchantements de ce lieu.

11 fallut partir avant jour de Kandy, la ville des anciens rois cingalais, et voyager d'abord à travers des régions de grandes palmes, où toute la magnificence équatoriale était déployée. Puis, dans l'après-midi, la nature changea ; les larges plumes des cocotiers et des arékiers peu à peu disparurent : nous étions entrés dans une zone sans doute moins brûlante, où les forêts ressemblaient davantage à celles de nos climats. Sous une pluie chaude et parfumée, incessante, par des routes au sol détrempé, dans une petite voiture qui relayait environ toutes les cinq lieues, nous allions au gré de nos chevaux, au triple galop, ou bien au pas entêté, avec des ruades. Plus d'une fois, nous dûmes sauter précipitamment à terre, parce qu'une bête encore sauvage.

qui faisait ses débuts, voulait tout briser. Ils étaient deux Indiens, pour mener le mauvais attelage, renouvelé sans cesse, l'un qui tenait les rênes, l'autre toujours prêt à bondir à la tête des chevaux dans les moments graves. Un troisième sonnait de la trompette, pour écarter de notre passage les chariots lents traînés par des zébus, ou bien quand nous traversions les villages enfouis parmi les cocotiers. — On nous avait promis l'arrivée pour huit heures, mais les averses qui ruisselaient toujours augmentaient constamment notre retard.

Vers le soir, les villages s'étaient faits plus rares et la forêt plus dense. Nous avions fini de voir passer les petits défrichements humains — ohl si petits et si perdus dans la toute-puissance des arbres ! — et notre sonneur de trompette n'avait plus besoin de jouer pour personne.

Les palmiers avaient définitivement disparu. A partir du déclin du jour, on eût dit, dans un éternel été, quelque région solitaire de nos campagnes d'Europe, avec des futaies plus magnifiques^ il est vrai, et de plus prodigieux enlacements de lianes ; un cactus arborescent, de temps à autre, venait aussi rappeler l'exotisme du lieu, ou bien un grand lis rouge aux pétales échevelés; ou encore un papillon extraordinaire traversait la route, poursuivi par un oiseau trop éclatant aux couleurs inconnues. Mais l'illusion vous reprenait ensuite, l'illusion de nos campagnes et de nos bois.

Donc, depuis le coucher du soleil, plus de villages, plus de trace humaine ; le silence partout, dans les profondeurs vertes où la route faisait son interminable tranchée, et où nous allions vite à présent, toujours vite, sous la tiède caresse de la pluie.

Avec l'obscurité envahissante, une musique d'insectes montait peu à peu de toute la terre, changeant la forme du silence. Des élytres par myriades vibraient en crescendo sur le sol de la forêt mouillée — et c'était la musique de chaque nuit depuis les origines du monde...

Quand il fit tout à fait noir, sous le ciel si couvert, notre course au trot rapide, continuée pendant des heures et des heures, devint très solennelle, entre les deux rangées de ces grands arbres, garnis jusqu'en bas de lianes en chevelure, qui se succédaient comme les trop hautes et fantastiques charmilles d'un parc n'ayant pas de fin.

D arrivait que de grosses bêtes noirâtres, vaguement aperçues dans les ténèbres, nous barraient le passage : les buffles inofîensifs et stupides, qu'il fallait écarter à coups de fouet en poussant des cris. Puis revenait le vide monotone de la route — avec ce silence, qui bruissait de la joie des insectes.

Et on songeait à tout ce que la forêt couvait de vie nocturne, sous son calme immense : tant de fauves, grands ou petits, à l'afiùt ou en maraude ; tant d'oreilles

mx aguets ; tant de prunelles dilatées, épiant les moindres mouvements de l'ombre...

La coupée dans les arbres mystérieux se prolongeait toujours devant nous, aussi droite, paiement grise entre deux hautes parois noires ; on savait d'ailleurs qu'en avant, en arrière, de tous côtés, pendant des lieues et des lieues, l'impénétrable et inquiétant fouillis des branches étendait son oppression suprême.

Les yeux s'étaient habitués à la nuit, on y voyait comme on voit en rêve, et on distinguait parfois, sortant des fourrés pour aussitôt s'évanouir, d'imprécises bêtes rôdeuses au pas de velours.

Vers onze heures enfin, des petits feux apparurent ; les bords du chemin furent jonchés de longues pierres, de pierres de ruines, et, sur le ciel ténébreux, au-dessus de la cime des arbres, se dessinèrent les silhouettes géantes des dagahas : j'étais prévenu, et je savais que ce n'étaient point des collines, mais les temples de la ville ensevelie.

Là, nous trouvâmes le gîte pour la nuit, dans une auberge d'Indiens, au milieu d'un jardinet paradisiaque, dont notre lanterne, en passant, nous montra les fleurs.

Maintenant donc, le jour se lève et j'entends audessous de moi, dans la forêt, le réveil des oiseaux. Sur cette tour de temple, je suis entouré par les broussailles

et les herbages, comme en pleine jungle ; des chauvessouris, dont j'ai troublé la paix, tournoient dans la lumière matinale, bêtes des ruines aux ailes grises, et de tout petits écureuils sauteurs, merveilleux de vitesse et de grâce, me surveillent à travers les feuilles.

A mes pieds, quelques-uns de ces grands arbres, qui font à la ville morte son linceul, sont parés comme pour une fête de printemps : des fleurs rouges, des fleurs jaunes, des fleurs roses. Et une averse passe, rapide, sur les belles cimes fleuries, puis s'en va se perdre, se dissoudre en brouillard, au fond des lointains sauvages.

Mais le so?eil, qui monte vite derrière les nuées et la pluie, chauffe déjà lourdement ma tête ; il est l'heure de rentrer sous bois, à l'ombre, dans la nuit verte où vivent les hommes d'ici, et je redescends de la sainte tour par un escalier de branches.

En bas, c'est le monde confus des débris et des ruines, dans la terre rouge, parmi les monstrueuses racines qui se tordent comme des serpents. Par centaines, gisent les divinités brisées, les éléphants de granit, les autels, les chimères, attestant l'effroyable hécatombe de symboles faite, il y aura tantôt deux

A CEYLAN ig

Autour desindesiruciihhsdagabas, les bouddhistes de nos jours ont pieusement ramassé les plus vénérables de ces choses ; sur les marches des temples anéantis, ils ont aligné dos têtes coupées d'anciens dieux, et, par leurs soins, les vieux autels restés debout, frustes et informes à présent, sont couverts chaque matin d'exquises fleurs, et des petites lampes y brûlent encore. Anuradhapura demeure à leurs yeux la ville sacrée, et, de très loin, des pèlerins, déçus de leur incarnation terrestre, viennent s'y recueillir et prier, dans la paix des arbres.

Les dimensions et le plan des grands sanctuaires s'indiquent encore par les séries de marbres, de dalles, de colonnades, qui partent des tours, pour se perdre sous bois ; on devait arriver au lieu très saint par d'interminables vestibules que gardaient les dieux inférieurs et les monstres, tout un peuple de pierre, aujourd'hui gisant et pulvérisé.

En plus de ces temples-là, qui dominent de loin la jungle touffue, il en est des centaines d'autres, effondrés partout, et aussi des vestiges de palais sans nombre ; la forêt recèle autant de piliers en granit que de troncs d'arbres, et tout se confond, sous la retombée des verdures éternelles.

Au début de notre ère, la princesse Sanghamitta, qui fut une grande mystique, avait apporté du nord de rinde, pour le planter ici, un rameau de l'arbre sous

lequel Bouddha venait d'acquérir la Connaissance et le rameau vit encore, devenu un arbre énorme et multiple , dont toutes les branches ont projeté des racines, à la façon des banians ; il est entouré d'antiques autels, de petites lampes religieuses qui brûlent sans cesse dans le crépuscule vert, et de jonchées de fleurs odorantes, chaque jour renouvelées.

Ce qui surtout donne à cette forêt sa mélancolie étrange, c'est d'y rencontrer tant de seuils, de magnifiques seuils en marbre blanc couverts de fines sculptures ; tant de perrons que gardent des divinités au sourire d'accueil — mais qui ne mènent nulle part: les demeures, qui étaient en bois, n'ont plus laissé, à travers les siècles, d'autres traces que leurs marches et leurs dalles; ces entrées somptueuses n'aboutissent aujourd'hui qu'à des racines, qu'à des herbes et à de la

terre.

Il y a aussi, depuis quelques années, en un coin d'Anuradhapura, un village habité, mais un pastoral village qui ne dérange point la mélancolie du lieu, car il se cache sous les branches comme les ruines. Les Indiens qui sont revenus vivre dans la cité ensevelie n'ont point arraché les grands arbres de la forêt, mais les ont seulement dégagés par places des lianes et des ronces, décou\Tant ainsi de fines pelouses où leurs zébus, leurs chèvres, paissent à l'ombre, comme des ] bêtes heureuses sur un sol de bois sacré. Eux, les

Indiens dont la vie s'écoule au milieu des ruines saintes et qui se baignent dans les piscines des palais, pensent qu'il y a le soir des fantômes errants, de princes ou de rois, et évitent de se tenir dans l'ombre des grandes dagabas, par les nuits de lune.

D'ailleurs, c'est ici l'asile ombreux du recueillement et de la prière. Un calme d'église plane sur les sentiers, sur les délicats tapis d'herbe, où des fleurs semblable? à de larges azalées tombent en pluie du haut des arbres. Et combien sont touchantes, devant les statues brisées depuis deux mille ans, ces petites lampes constamment allumées sous bois, et ces fleurs toujours fraîches posées sur les vieilles pierres 1

Dans l'Inde, on ne porte point de bouquets aux dieux, mais on fait d'admirables jonchées pour leurs dutels : des jasmins à profusion — rien que les corolles, arrachées de la tige, — et des gardénias, et d'épaisses fleurs au parfum de tubéreuse, formant des nappes odorantes, sur la blancheur desquelles on sème ensuite quelques roses du Bengale, ou quelques hibiscus bien rouges... Et il y a tout cela ici, sur les dalles des temples écroulés qui s'absorbent lentement dans la terre.

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