LA BELLE VILLE DE CAMAÏEU ROSE
Cent lieues plus loin vers le Nord. Depuis Odeypoure, les déserts succédaient aux déserts. La terre semblait maudite. Sous une couche de cendre blanchâtre, comme semée par quelque éruption volcanique immense, tout ce qui avait été jungles, villages ou cultures se confond en une même teinte morne. Et enfin voici, après tant de désolations, une ville qui paraît en pleine activité orientale et charmante. Les avenues qui viennent aboutir à ses hauts remparts crénelés, à ses portes ogi- VBles, sont peuplées de cavaliers en robe blanche, de femmes en longs voiles jaunes ou rouges, de chars à bœufs, de files de chameaux en harnais de fête: des couleurs et de la vie, comme aux temps d'abondance.
Mais qu'est-ce que c'est que tout ce sinistre déballage de haillons, au pied des remparts? Il 3' a des formes
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humaines cachées là- dessous... Qu'est-ce que c'est que tous ces gens par terre ? Des hommes ivres, des malades ?
— Ah I des êtres desséchés, des ossements, des momies I
— Pourtant non , cela remue encore ; les paupières battent et les yeux regardent ! En voici même qui se dressent, tout chancelants, sur de longs os en guise de jambes...
La première porte franchie, il en apparaît une autre, découpée dans une muraille intérieure qui est peinte en rose jusqu'à la pointe de ses créneaux, — en rose de ruban, avec un semis de fleurs blanches imitant le dessin régulier des indiennes. Et, sur l'épaisse poussière, des tas humains sont là encore, noirâtres et comme vautrés dans de la cendre, plus affreux devant le rose charmant et les bouquets de ce mur. On dirait des squelettes sur lesquels de la basane serait collée ; les ossatures s'indiquent avec une précision horrible ; les rotules et les coudes font de grosses boules, comme des nœuds sur des bâtons, et les cuisses, qui n'ont qu'un os, sont plus minces que les bas de jambes qui en ont deux. Il y en a de groupés par famille, et il y en a d'isolés qu'on abandonne ; les uns agonisent, étendus en croix ; les autres se tiennent encore accroupis, immobiles et stupides, avec des yeux de fièvre et des lèvres retirées sur des dents longues. Dans un coin, une vieille femme sans chair, probablement seule au monde, pleure, en silence, sur des guenilles.
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Quand enfin, au sortir de ces doubles portes, Tintérieur de la ville se découvre, c'est une surprise et un enchantement.
Avoir une grande ville rose, entièrement rose, du même rose et semée des mêmes bouquets blancs, ses maisons, ses remparts, ses palais, ses temples, ses tours et ses miradors, quel étonnant caprice de souverain I dn. dirait qu'on a tendu tous les murs d'une même vieille indienne à fleurs, on dirait une ville en vieux camaïeu du xvni^ siècle ; cela diffère de tout ce qu'on avait vu ailleurs, cela arrive à des effets de complète et charmante invraisemblance.
Des rues d'un kilomètre de long, alignées au cordeau, larges comme deux fois nos boulevards et bordées de liauts palais dont la fantaisie orientale avarié les façades à Finfini. Nulle part plus extravagante superposition de colonnades, d'arceaux festonnés, de tours, de balcons, de miradors. Tout cela pareillement rose, tout cela d'une même teinte d'étoffe ou de fleur ; et la moindre moulure, la moindre arabesque, relevée d'un filet blanc. Sur les parties sculptées, on dirait qu'on a cloué des passementeries blanches, tandis que, sur les parties plates, reprend l'éternel camaïeu avec ses mêmes bouquets surannés.
Et tout le long de ces rues s'agitent des foules, dans un immense éblouissement de couleurs.
Des marchands par milliers, ayant par terre leurs
étalages d'étoffes, de cuivre et d'armes, encombrent les deux côté^' des trottoirs, tandis que parmi eux se démènent les femmes, aux voiles bariolés de grands dessins fantasques et aux bras nus cerclés d'anneaux jusqu'à l'épaule.
Au milieu de la chaussée, le défilé est continuel, de cavaliers aux armes d'argent sur des selles éclatantes, de lourds chariots traînés par des zébus aux cornes peintes, de chameaux attachés en longue file, d'élét)hants en robe dorée dont on a barbouillé la trompe de mille dessins. Passent aussi des dromadaires, que montent deux personnages l'un derrière l'autre, et qui vont au trot léger, le cou tendu, comme des autruches à la course ; passent des fakirs entièrement nus, poudrés à blanc de la tête aux pieds ; passent des palanquins et des chaises à porteurs : tout l'Orient des féeries, processionnant à grand spectacle, dans l'inimaginable cadre de camaïeu rose.
Et des gens promènent en laisse, pour leur donner l'habitude du monde, les panthères apprivoisées du roi, qui marchent sournoises et comiques, coiffées de petits bonnets brodés, avec une rosette sous le menton, posant l'une après l'autre leurs pattes de velours avec des précautions infinies, comme par peur de casser des œufs. Pour plus de sûreté, on les tient aussi par leur queue annelée, et quatre serviteurs encore les suivent en cortège.
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Mais il y a aussi des rôdeurs bien lugubres, — des échappés de sarcophage, dans le genre des êtres qui gisent là-bas aux portes des remparts... Ils ont osé entrer dans la belle ville couleur de fleur, ceux-là, et y traîner leurs ossements I... Il y en a même beaucoup plus qu'on n'eût dit au premier abord. Ceux qui errent chancelants et les yeux hagards, ne sont pas seuls ici : sur les pavés, parmi les marchands, parmi les gais étalages, se dissimulent d'horribles paquets de haillons et de squelettes, qui obligent les passants à se détourner pour ne pas marcher dessus... Et ces fantômes-là, ce sont les paysans des plaines d'alentour. Depuis qu'il ne pleut plus, ils ont lutté contre la destruction du sol, et les longues souffrances les ont préparés à ces maigreurs sans nom. A présent, c'est fini. Le bétail est mort, parce qu'il n'y avait plus d'herbe, et on en a vendu la peau à vil prix. Quant aux champs qu'on ensemençait, ce ne sont plus que des steppes de terre émiettée et brûlée, où rien ne saurait germer. On a vendu aussi, pour acheter de quoi manger, les hardes qu'on avait pour se couvrir, les anneaux d'argent qu'on portait aux bras et aux chevilles. On a maigri pendant des mois. Et puis la faim est venue pour tout de bon, la faim torturante, et bientôt les villages se sont remplis de Vodeur des cadavres.
Manger ! Ils voulaient manger, ces gens, voilà pourquoi ils étaient venus vers la ville. Il leur semblait
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qu on aurait pitié, qu'on ne les laisserait pas mourir, car ils avaient entendu dire qu'on amassait ici des grains et des farines comme pour un siège, et que tout le monde mangeait dans ces murs.
En effet, les chars à bœufs, les files de chameaux apportent, à toute heure, les sacs de riz et d'orge, commandés au loin par le roi, et cela s'empile dans les greniers, ou même sur les trottoirs, par peur de la famine envahissante qui menace de tous côtés la belle ville rose. Mais cela s'achète, et il faut de l'argent. Le roi, il est vrai, en fait distribuer aux pauvres qui habitent sa capitale. Quant à secourir aussi les paysans qui agonisent par milliers dans les plaines d'alentour, on n'y suffirait plus, et, de ceux-là, on détourne la tête. Donc, ils errent par les rues, autour des lieux où l'on mange, dans l'espoir encore de quelques grains de riz qu'on pourrait leur jeter, et puis vient l'heure pour eux de se coucher n'importe où, le front à même le pavé, pour mourir.
En ce moment, il s'agit de décharger sur un trottoir, devant des greniers sans doute trop remplis, une centaine de sacs de grains que des chameaux apportent, et il faut pour cela déranger trois petits enfants-squelettes, de cinq à dix ans, tout nus, qui reposaient ensemble à la place choisie.
— Ce sont trois frères, explique une voisine; les parents qui les avaient amenés sont morts (de faim,
c'est scus-entendu) ; alors ils sont là, ils restent là, ils n'ont plus personne.
Et elle paraît le trouver tout naturel, cette créature, qui pourtant n'a pas l'air d'une méchante femme!... Mon Dieu, qu'est-ce donc que ce peuple ? Et comment sont faites les âmes de ces gens, qui pour rien au monde ne tueraient un oiseau, mais qui ne se révoltent pas de ce qu'on laisse, devant leur porte, mourir les petits enfants?
Le plus petit des trois paraît le plus près de finir. Il est sans mouvement, il n'a plus la force de chasser les mouches collées au bord de ses paupières closes ; on dirait que son ventre a été vidé comme celui d'une bête à faire cuire ; et les os de son frêle bassin ont percé la peau, à force de traîner sur les pavés de la rue.
Allons, il faut déménager, pour laisser la place à ces sacs de grains que l'on apporte. Le plus grand se relève, prend tendrement à son cou le pauvre tout petit, emmène par la main le second qui peut marcher encore, et ils s'en vont, en silence.
Cependant les yeux du tout petit se sont un instant rouverts. Oh! ce regard d'innocent martyr! Tout ce qu'il exprime d'angoisse, de reproche, d'étonnement d'être si malheureux, si abandonné et de tant souffrir ! . . . Mais ils se referment ^ite, les yeux mourants: les mouches reviennent s'y coller, et la pauvre petite tête retombe sur l'épaule maigre de l'aîné qui l'emporte. Un peu chancelant, mais sans une larme, sans un
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murmure, adorable de résignation et de dignité enfantine, il emmène ses frères, ce petit aîné qui se sent chef de famille. Puis, après avoir regardé s'il est assez loin pour ne plus gêner personne, il les recouche avec des précautions infinies, la tête sur les pierres, et s'étend aussi près d'eux.
Au carrefour central, où les plus belles rues viennent aboutir, le luxe si particulier de cette ville arrive à ses plus étranges effets. Roses jusqu'à l'extrême pointe, sortes de grands ifs roses à fleurs blanches, les pyramides des temples brahmaniques, qui se dressent dans le ciel de poussière, parmi des tourbillons d'oiseaux noirs. Rose et semée de fleurs blanches, la façade du palais du Roi, qui dépasserait en hauteur nos façades de cathédrales, et qui est la répétition, la superposition d'une centaine de kiosques pareils, ayant chacun les mêmes colonnades, les mêmes grillages, les mêmes petits dômes compliqués — avec, tout en haut, des oriflammes aux couleurs du royaume, que le vent desséchant fait claquer dans Tair. Roses à bouquets blancs, les palais, les maisons, qui de tous côtés s'alignent en fuite vers les lointains poudreux des rues.
La foule est là plus parée de bijoux, plus animée, à ce carrefour, plus bruyante, dans toute la diversité de ses couleurs de fête. Plus nombreux aussi, les rôdeurs de la faim, — les pauvres petits enfants surtout, car au milieu de cette place on fait cuire en plein vent des
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gâteaux de riz, des galettes au sucre et au miel, et cela les attire ; on ne leur en donne pas, bien entendu, mais ils demeurent quand même, tout tremblants de faiblesse sur leurs petites Jambes, et les yeux dilatés dans la fiévreuse convoitise des pâtisseries.
Du reste, elle augmente d'heure en heure, l'invasion des affamés ; c'est comme une marée funèbre, qui monterait de la campagne vers la ville, et les chemins dans la plaine sont jalonnés de ceux qui meurent avant d'arriver aux portes.
En face d'un marchand de bracelets, qui mange des crêpes toutes chaudes, une femme vient de s'arrêter suppliante, un spectre de femme, serrant sur ses ma melles sèches et sur ses os de poitrine un petit nourrissonsquelette. — Non, il ne donnera rien, le marchand, et même il dédaigne de regarder. — Alors elle s'affole, la mère au sein tari dont le petit va mourir, et ses dents se desserrent pour un long cri de louve. Elle est jeune et sans doute elle était jolie ; sa jeunesse s'indique encore sur ses joues ravagées : seize ans peut-être, c'est presque une enfant... Elle vient de comprendre à la fin que personne n'aura pitié et qu'elle est condamnée ; alors elle prolonge son cri sans espoir, par besoin de hurler, comme font les bêtes aux abois, — tandis que près d'elle passent tranquillement, de leur pas sourd, de gros éléphants dodus, qui mangent à présent du fourrage venu de très loin et coûtant très cher.
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Et, au-dessus de la clameur des foules, il y a la clameur des corbeaux, sur les toits et dans l'air assemblés par milliers. Cet éternel ensemble de croassements qui, dans l'Inde, domine tous les autres bruits terrestres, s'enfle ici en crescendo, arrive à un vrai délire : les temps de famine, quand on commence à sentir partout l'odeur de la mort, sont des temps d'abondance et de joie pour les corbeaux, les vautours et les mouches.
Cependant, les crocodiles du Roi vont prendre leur repas, au fond des jardins murés.
C'est tout un monde, ce palais du Roi, avec ses dépendances sans fin, ses écuries de chevaux, ses écuries d'éléphants ; et, pour arriver au lac artificiel où les crocodiles habitent, il faut franchir encore tant de hautes portes hérissées de fer, tant de cours grandes comme les cours du Louvre, bordées de farouches bâtiments aux fenêtres grillées — et aux murailles roses, il va sans dire, avec semis de fleurs blanches ! Dans ces quartiers, il y a foule aujourd'hui, et on y fait des appels ; c'est jour de solde pour les soldats, et ils attendent tous, un peu sauvages et souvent superbes, tenant des lances v>u des étendards ; on les paye en lourdes pièces d'autrefois, monnaies rondes en argent, ou monnaies en bronze de forme carrée.
Dans une salle de marbre, aux colonnes et aux arceaux ciselés, un vélum de velours pourpre est tendu sur un
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métier gigantesque, et une dizaine de brodeurs travaillent à le couvrir de fleurs d'or en haut-relief : une robe neuve, pour l'un des éléphants favoris.
Les jardins, à force de laborieux arrosage, sont encore à peu près verts, surprenants comme une oasis au milieu de ce pays brûlé ; d'ailleurs, vastes comme des parcs et tristement exquis entre leurs murailles crénelées de cinquante pieds de haut ; des allées droites à la mode ancienne et pavées de marbre ; des cyprès, des palmiers, beaucoup de roses, et des petits bois d'orangers qui embaument l'air ; partout des fauteuils de marbre pour se reposer à l'ombre, des kiosques de marbre pour les bayadères, et des bassins de marbre pour les bains princiers. Des paons, des singes, — et même, sous les orangers, des chacals en maraude montrant leur museau furtif.
Enfin, le grand étang, enfermé lui aussi dans de terribles murs et à demi desséché par deux ou trois années sans pluie. Là, sur les vases, sommeillent les énormes crocodiles centenaires, semblables à des rochers ; mais un vieil homme tout blanc arrive et se met à chanter, sur les marches d'un escalier qui descend dans l'eau, à chanter, chanter, d'une voix claire de muezzin, avec de grands gestes de bras pour appeler. Alors ils s'éveillent, les crocodiles, d'abord lents et paresseux, bientôt effroyables de rapidité et de souplesse, et ils s'approchent à la hâte, nageant en compagnie de grosses tortues voraces
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qui ont comme eux entendu l'appel et veulent manger aussi. Tout cela vient former cercle au pied des marches où le vieillard se tient, assisté de deux serviteurs portant des corbeilles de viandes. Les gueules visqueuses et livides s'ouvrent, prêtes à engloutir, et on y jette des quartiers de chèvre, des gigots crus, des poumons, des entrailles.
Mais dehors, dans les rues, personne n'appelle, avec des chants de muezzin, les afïamés pour leur donner la pâture. Les nouveaux venus rôdent encore, tendant la main, frappant leur ventre plat si quelqu'un les regarde; les autres, qui ont perdu l'espoir d'un secours, gisent n'importe où, sous les pieds, parmi la foule et les chevaux.
Au croisement de deux avenues de palais et de temples roses, sur une de ces places qu'encombrent les marchands, les cavaliers, les femmes drapées de mousselines et couvertes d'anneaux d'or, un étranger, un Français, vient d'arrêter sa voiture, près d'un tas sinistre de décharnés qui ne bougent plus , et il s'est baissé pour mettre des pièces de monnaie dans leurs mains inertes.
Alors, soudainement, c'est comme la résurrection de toute une tribu de momies ; les tête? se dressent de dessous les haillons qui couM'aient les figures ; les yeux regardent, puis les formes squelettales se remettent
debout : « Quoi! on fait raumône! Il y a quelqu'un qui donne ! On va pouvoir acheter à manger. » Le macabre réveil se propage en traînée subite jusqu'à d'autres tas qui gisaient plus loin, dissimulés derrière des promeneurs, derrière des piles d'étoffes ou des fourneaux de pâtissier. Et tout cela grouille, surgit et s'avance : masques de cadavres dont les lèvres recroquevillées laissent trop voir les dents, yeux caves aux paupières mangées par les mouches, mamelles qui pendent comme des sacs vides sur les cercles du thorax, ossatures qui se heurtent avec des bruits de morceaux de bois. Et l'étranger, en une minute, est entouré d'une ronde de cimetière, pressé, griffé par des mains déjà terreuses, aux grands ongles, qui cherchent à lui arracher son argent, — tandis que les pauvres yeux, au contraire, demandent pardon, remercient et supplient...
Et puis, silencieusement, cela s'effondre. Un des spectres, qui chancelait de faiblesse, s'est accroché au spectre voisin, qui a chancelé à son tour, et la chute s'est communiquée de proche en proche, sans un cri, sans une résistance, tous les épuisés se cramponnant les uns aux autres et tombant ensemble, comme de lamentables marionnettes, comme s'abattent des quilles, puis roulant dans la poussière, évanouis, et ne se relevant plus...
A cet instant, une musique s'approche et on perçoit un bourdonnement nouveau de la foule : c'est un cortège
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qui arrive, un cortège religieux annonçant une solennité pour demain dans les temples de Brahma. Alors, un des gardes chargés de faire faire place empoigne une vieille affamée qui, dans sa chute, les bras en croix, le visage dans la poussière, avait dépassé l'alignement permis, et il la rejette sur le trottoir, meurtrie et gémissante.
Voici donc le beau cortège qui passe. Un éléphant noir ouvre la marche, peinturluré d'or jusqu'au bout de la trompe ; derrière vient la musique, au pas de procession, jouant, avec des musettes et des cuivres, un air lugubre en mode mineur.
Puis, quatre éléphants gris s'avancent de front, portant des éphèbes costumée en dieux, coiffés de hautes tiares de perles, qui lancent des poudres colorées et parfumées sur le peuple. Ils semblent lancer des nuages, tant ces poudres sont ténues et légères; leurs éléphants, qui en reçoivent de première main, en sont teintés bizarrement, l'un de violet, l'autre de jaune, l'autre de vert et l'autre de rouge. Us lancent à pleine poignée, les souriants éphèbes, et ^a foule se colore à leur gré, robes, turbans et visages. Même des petits enfants à l'agonie, des petits squelettes de la famine, qui regardaiej it d'en bas, couchés sur le dos, reçoivent une charge de poudre rouge embaumée de santal ; le geste dî leuis mains affaiblies a été trop lent pour les préserver, et il 3 en ont plein les yeux.
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C'est maintenant la brusque tombée du jour : le camaïeu rose à bouquets blancs commence de pâlir pirfout à la fois, sous un ciel couleur de pervenche, tellement saturé de poussière que la lune argentée y paraît blême. Les tourbillons d oiseaux noirs s'abattent ensemble pour dormir ; sur les corniches des palais roses, ils s'alignent, innombrables, pigeons et corbeaux, à se toucher, formant de longs cordons sombres. Mais des vautours et des aigles s'attardent en l'air et planent encore. Et les singes libres, qui hcbitent sur les maisons, se poursuivent, très agités à l'heure du couchage, hauts sur pattes et queue relevée, pt'ites silhouettes étranges qui courent au bord des toits.
En bas, les larges chaussées se dépeuplent, — car les cités orientales ne connaissent point de vie nocturne.
Une des tigresses que l'on apprivoise et qui va rentrer au palais se coucher, bien repue, le bonnet de côté, et pour l'heure bonne personne, est assise au coin d'une rue sur son derrière, entre ses serviteurs assis de même, y compris celui qui toujours la tient par la queue. Ses yeux énigmatiques, d'un vert pâle de jade, fixent un groupe de petits enfants de la famine, qui halètent par terre, à deux pas d'elle.
Les marchands se hâtent de replier leurs étoffes multicolores, de ramasser dans des corbeilles leurs cuivres brillants, leurs plateaux et leurs vases. Ils regagnent leurs demeures, découvrant peu à peu les groupes de
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décharnés qui gisaient parmi leurs gais étalages. Ces derniers vont demeurer seuls ; pendant la nuit ils seront les maîtres du pavé.
Ils s'isolent, les groupes agonisants; autour d'eux, ie vide se fait et les révèle plus nombreux. Bientôt on ne verra plus que leurs formes cadavériques et leurs guenilles, dont le sol restera jonché.
Hors des murs, dans la campagne désolée, tous les arbres sans vie se peuplent prodigieusement, à cette heure crépusculaire. Les aigles, les vautours ou les paons magnifiques s'y groupent par famille, formant des épaisseurs au milieu des branchages légers qui n'ont plus de feuilles ; leurs cris du jour peu à peu s'apaisent, finissent en appels intermittents, de plus en plus espacés. Les voix geignantes des paons sont celles qui persistent le plus avant dans le soir, et bientôt les chacals lugubres commencent à y répondre.
Dix heures : très tard pour cette ville où tout s'arrête presque avec le jour. La campagne, alentour, est devenue infiniment silencieuse. Dans les lointains, on dirait du brouillard ; mais c'est de la poussière encore, puisque tout est desséché. Sur le sol poudré à blanc, tombe la lumière blanche de la lune, et sur les arbres morts, sur les cactus couverts de cendre; avec le refroidissement soudain de la nuit, cela donne l'illusion de la neige et de l'hiver. Il va faire froid pour les petits mourants, qui sont tout nus à râler par terre.
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En dedans des murs, c'est le silence comme au dehors. A part des musiques assourdies, qui se font çà et là au cœur des temples brahmaniques, on n'entend plus rien. Par les hauts escaliers de ces temples, que gardent des éléphants de pierre, montent ou descendent quelques derniers groupes en vêtements blancs ; ailleurs, plus personne, et les rues sont vides, — les longues rues droites, qui paraissent plus larges et plus immenses, sans passants ni cortèges. Dans le calme nocturne, la ville de camaïeu rose, rose encore sous le rayonnement lunaire, semble avoir agrandi le décor de ses palais et de ses miradors dentelés.
Mais, sur les chaussées, à côté de ces sacs de grains amoncelés par peur de la famine, et surveillés par des gardiens à bâtons, restent aux mêmes places les tas noirâtres, haletant sous des loques, les tas macabres, la foule effondrée des meurt-de-faim. On voit aussi, de distance en distance, des petites niches, des petites guérites de pierre qui, pendant le jour, disparaissaient dans la foule; chacune d'elles abrite un dieu, l'horrible Ganesa au visage d'éléphant, ou bien Siva, prince de la Mort, et chaque idole a sa guirlande de fleurs, et aussi sa lanterne qui brûlera jusqu'au jour.
C'est presque informe et indéfinissable, ces tas couverts de haillons, qui font toutes ces taches noires dans le gris rose de la ville enchantée ; mais il en sort de temps à autre une toux, un gémissement ou un râle;
parfois aussi des os de bras se relèvent et s'agitent, secouent fîè\Teusement les guenilles, ou bien ce sont des os de jambe, réunis par une grosse rotule saillante... Pour ceux-là qui sont par terre, qu'importe le jour bruyant, ou la nuit tranquille, ou le radieux matin, puisqu'il n'y a plus d'espérance, puisque personne n'aura pitié, puisqu'il faut rester où la tête alourdie est tombée, et attendre là, sur le même pavé, la grande crispation qui finira tout...