La nourriture frugale d'un iDdien coûte à peu près trois
sous par jour !
pôles, de temples, de kiosques en pierre ajourée, où n'habitent plus que des tribus de singes, des corbeaux et des vautours. — Et il en va de même aux environs de toutes les villes de ce pays ; la terre, pleine de sépultures, y est encombrée toujours par le prodigieux déchet des civilisations antérieures.
Plus aucune trace de champs cultivés, il va sans dire, et, dans les villages infestés de mouches, plus personne.
Quand ensuite nous avons atteint la base des montagnes, la région des pierres rougeâtres, on eût dit qu'il y avait des brasiers partout ; même à l'ombre, chaque bouffée du vent sec, chargé de poussière, causait une brûlure au visage. Pour végétation, par ici, plus rien autre que de grands cactus morts, restés debout ; toutes les roches étaient hérissées de leurs bâtons épineux. El mes deux guides chevauchaient le bouclier au flanc, la lance droite, tels autrefois des soldats de Bahadur ou d'Akbar.
Le soleil de cinq heures du soir éclaboussait nos yeux, lorsque enfin nous avons aperçu devant nous cette brèche étroite qui donne accès dans la vallée close d'Amber-, une porte redoutable ferme l'unique passage, après lequel , tout de suite, l'ancienne capitale nous est apparue.
Par des rampes dallées, où nos chevaux glissaient, nous sommes montés au palais des rois, au palais de grès et de marbre qui trône orgueilleusement sur les rochers, commandant toutes les autres ruines.
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D'abord, à l'entrée, à Tun des premiers lournants de ia route ascendante, nous rencontrions un temple noir et smistre, dont le sol est souillé d'éternelles taches de sang, et qui exhale une puanteur de bête morte, de vieille boucherie , au fond, dans une niche, réside la très hornfique Dourga, toute petite et presque informe, l'air d'un gnome malfaisant blotti sous les plis d'une loque rouge, et un tam-tam aussi large qu'une tour est posé à ses pieds. — Là, depuis des siècles, on n'a cessé d'égorger cliaque matin, dès l'aube, un bouc, au bruit du tam-tam énorme, pour en offrir à la Déesse le sang tiède, dans un vase de bronze, et, sur un plateau, ia léte cornue. Comment a-t-elle pu s'introduire dans le panthéon brahmanique, à titre d'épouse du dieu de la mort, la Dourga, la terrifiante Kali, si altérée de sang que, même en ce pays où, depuis des millénaires, il est défendu de tuer, on lui faisait naguère encore des sacrifices humains à cette place? D'où sort- elle, avec son manteau rouge, de quels temps antérieurs et de quelle nuit?...
A différents étages de la route, on a ouvert devant nous des portes de bronze, lourdement cloutées. Et puis nous avons quitté nos chevaux pour continuer à pied l'ascension, par des cours, des escaliers, des jardins.
Des salles en marbre, aux piliers trapus, décorées avec un goût minutieux et barbare ; les voûtes, jadis patiemment revêtues de mosaïques en verroteries, en parcelles
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de miroir, y restent encore étincelantes par places, soi\s la moisissure et le salpêtre, comme des parois de cavernes à stalactites, et les portes en bois de santal sont incrustées d'ivoire. Des piscines, très haut perchées, recelant encore un peu d'eau précieuse ; des bains creusés dans le roc, pour les dames du harem. Et, au centre de tout, un jardin suspendu, très muré, sur lequel s'ouvrent des appartements sombres, qui furent ceux des princesses, des reines, de toutes les belles cloîtrées ; des orangers de cent ans y embaumaient l'air, quand j'y suis passé tout à l'heure pour monter aux plus hautes terrasses ; mais le vieux gardien se plaignait amèrement des singes, qui, paraît-il, s'y croient les maîtres aujourd'hui et ne se gênent point pour y cueillir toutes les oranges.
Maintenant donc, j'attends la nuit, seul, sur ces terrasses extrêmes : les rois les avaient fait construire et entourer de somptueux balustres pour y tenir des assemblées, y donner des audiences au clair de lune, et j'ai voulu connaître ce lieu, à son heure, sous cette lune qui dans un instant rayonnera.
Le coucher des oiseaux, aigles, vautours, paons, tourterelles et martinets, vient de finir, et, dans le palais abandonné, cela laisse un redoublement de silence. Le soleil, qui m'était depuis longtemps caché par les si hautes montagnes, vient sans doute de s'éteindre, car, sur une esplanade au-dessous de moi, des gardiens, des
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musulmans, qui connaissent toujours avec précisior. l'heure sainte du Moghreb, s'orientent à présent vers la Mecque et se prosternent pour la prière du soir.
En même temps, un bruit caverneux monte soudain jusqu'à moi, d'en bas, du sanctuaire ensanglanté : c'est aussi l'heure de la prière brahmanique, et le tam-tam prélude, le tam-tam de la déesse-gnome au manteau rouge.
D prélude à grands coups sourds, et c'était le signal attendu pour une orgie de sons féroces ; des musettes gémissantes le suivent aussitôt, et des cymbales de fer. et une trompe, qui beugle tout le temps sur deux notes en appel lugubre indéfiniment répété ; cela m'arrive comme de dessous terre ; cela s'enfle et se défigure en traversant, pour s'élever jusqu'aux terrasses, tant de salles superposées, qui sont vides et sonores. Et tout à coup, du haut de l'air, répond un carillon de cloches: c'est un petit temple de Siva qui sonne ainsi à pleine volée ; il est perché là-bas sur une des cimes coupantes qui m'entourent ; il est adossé à cette muraille aérienne dont les créneaux se profilent maintenant conmie les dents d'un peigne noir, sur le jaune du ciel pâlissant.
Je ne prévoyais pas tant de bruit dans ces ruines ; mais, aux Indes, la désuétude des villes, le délabrement des sanctuaires n'arrêtent point le cours des rites sacrés: les dieux continuent d'être servis, même au njilieu des régions les plus délaissées...
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Depuis quelques minutes, je levais la tête vers le petit temple carillonnant. Et lorsque je jette ensuite les yeux à terre, je frémis presque en y reconnaissant mon ombre, très nette, très subitement dessinée ; d'instinct, je me retourne, comme pour voir si on ne vient pas d'allumer derrière moi, en surprise, quelque lampe de clarté étrange, ou si quelque projecteur électrique ne m'envoie pas ses rayons blêmes. — Mais non, c'est la grande lune ronde, la lune des audiences royales, que j'avais oubliée et qui déjà, sans transition, commence de remplir son office, tant le jour a vite fait de mourir, en ces climats. D'autres ombres, des ombres immobiles de choses, se sont au même moment précisées partout, alternant avec des lueurs spectrales. La lune, sur la terrasse des audiences lunaires, épand sa majesté blanche...
Je descendrai quand aura cessé la musique sauvage ; elle me gêne, cette musique-là, pour traverser seul à cette heure tant d'escaliers étroits, tant de couloirs, tant de salles dans ce palais qui, la nuit, doit être livré aux singes et aux fantômes.
Et c'est très long, très long. Cela me laisse le temps de voir s'allumer toutes les étoiles.
Combien ce lieu est à la fois dominateur et secret ! Et quels princes du rêve étaient ces souverains, pour avoir imaginé ici des assemblées lunaires!
Au bout d'une demi-heure cependant, les coups de
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tam-tams s'apaisent et s'espacent, les beuglements aussi de la trompe sacrée ; cela se traîne, cela s'alanguit, — avec par instants des reprises désespérées, mais de plus en plus courtes ; on dirait que cela agonise, — et cela meurt, comme d'épuisement. Le silence enfin revient, et, tout en bas, au fond de la vallée que remplissent lec mines d'Amber, on commence de distinguer la petite voix fïûtée et lugubre des chacals.
Il n'y a pas de vraie obscurité, dans les escaliers et les salles basses du palais, quand je redescends. Tout y est imprégné de blancheurs de lune, de blancheurs bleuâtres; par les petites fenêtres dentelées, entrent les rayons d'argent, qui dessinent sur les dalles la découpure charmante des ogives, ou bien font revivre les mosaïques éteintes, sur des pans de murailles que l'on croirait ce soir semés de gemmes ou de gouttelettes d'eau. Et dans le jardin saturé de parfums de fleurs, les plus hautes branches des orangers, quand je passe, s'emplissent de mouvement et de bruit, au réveil éperdu des singes.
Devant les premières portes, en bas, où l'air semble tout à coup surchauffé après la quasi fraîcheur des terrasses, mes guides m'attendent, déjà en selle et la lance au poing. Et nous repartons, en tranquille chevauchée nocturne, pour cette Jeypore que je quitterai définitivement demain matin. Je renonce à connaître la ville de Beckanire, où je comptais aller, à une centaine de lieues
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plus loin, mais où je sais à présent que l'horreur atteint son comble et que les rues sont pleines de morts. Non, j'en ai assez vu, hélas 1 et je rebrousse chemin vers les pays moins désolés où le voisinage de la mer de Bengale entretient encore la vie.