‹ L'Inde (sans les Anglais)Chapitre 31 sur 45 · LA MONTAGNE DES ROIS · texte numérisé non relu

LA MONTAGNE DES ROIS

L'heure méridienne approche, resplendissante et morne, sur les désolations de l'Inde. Calmement, l'éléphant monte ; par une rampe, taillée en des proportions surhumaines, il s'élève au flanc d'une montagne encombrée de ruines, qui est comme une immense nécropole de dieux, de temples et de palais.

En montant, il zigzague sur la route, pour rendre l'ascension plus douce ; toute sa masse dandinante me berce d'ondulations molles, et chacun de ses pas donne le sentiment de sa lourdeur de colosse, par l'écrasis de poussière qui se fait sous son pied large. Cependant sa marche feutrée est à peine bruyante et, dans le silence absolu des entours, on n'entend guère que le son grave des deux cloches d'argent pendues à ses côtés, qui sonnent un carillon mélancolique, à intervalle mineur. .

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Parfois aussi un grand fouettement de plumes, dans l'air immobile et chaud : un vautour, un aigle passe.

La montée est raide, au flanc des roches verticales. Du côté du vide, un mur épais et bas, aux créneaux de forteresse, se découpe sur les lointains grisâtres, estompés de poussière et d'éblouissements de soleil. Du côté de la montagne, on est dominé par des choses cyclopéennes ; cent mètres de granit à pic, avec un couronnement de châteaux, de donjons conune les hommes de nos jours n'oseraient ni ne pouraient plus en construire ; en levant la tête, on aperçoit, sur une longueur infinie, ces prodigieux palais des anciens âges, en style inconnu, qui, depuis des siècles, tout au bord de l'abîme, se tiennent debout sans vertige, avec leurs guérites surplombantes et leurs miradors. Par-dessus la forteresse naturelle qu'était déjà cette montagne, des dynasties de rois dont nous n'imaginons plus l'existence ont fait pendant plus de mille ans entasser les blocs sur les blocs pour se créer là-haut d'imprenables repaires. Vraiment les manoirs et châteaux forts de nos petits hobereaux d'Occident font sourire, à côté de ces ruines écrasantes dont l'Inde est partout surchargée.

L'éléphant monte lourdement, au carillon de ses deux cloches monotones et douces. Le soleil vertical dessine sous lui son ombre ballottante et reproduit en noir par terre le balancement de sa trompe. Deux hommes, qui par étiquette nous précèdent, grimpent comme en

somnolence, tenant en main de longues cannes de parade à pomme argentée. Des iK)rtes, à différentes altitudes, coupent ce chemin, par lequel nous nous élevons avec une lenteur orientale ; il va sans dire, ce sont de terribles portes, surmontées de donjons à meurtrières ; et des soldats de Gwalior les gardent, sans doute parce que leur roi habite en ce moment là-haut, parmi les débris du passé grandiose. Les lointains élargissent autour de nous leur cercle vague ; la nuance des arbres desséchés s'y fond en grisaille, sous l'espèce de brouillard de cendre suspendu dans l'air ; l'horizon gris se perd dans le ciel gris, saturé de poussière étincelante, et les grands oiseaux de proie se lassent de tourbillonner depuis le matin au-dessus de tout cela, qui sent la soif, l'épuisement et la mort.

Une réverbération torride émane des rochers ; il n'y a aucun souffle dans l'atmosphère ; voici que les oiseaux mêmes s'endorment, vaincus par la torpeur méridienne ; aigles et vautours replient leurs ailes, se posent et nous regardent passer. L'allure de Véléphant engourdit l'esprit peu à peu, comme un continuel bercement de gondole ; les yeux se ferment éblouis, et, bientôt, au milieu de cet ensemble de choses grises, où le rouge même des granits s'atténue sous la poussière des années sans eau, je ne perçois plus guère que les premiers plans, les objets qui éclatent devant moi tout proches. C'est d'abord un turban doré, une nuque brune, un dos

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drapé de blanc, une petite lance acérée : le cornac hindou, accroupi à la Bouddha sur le front de la bête et tenant en main l'arme directrice. Ensuite c'est un peu du drap écarlate de la têtière, et ce sont les deux gigantesques oreilles roses, tigrées de noir, qui s'agitent en continuel mouvement d'éventail, pour écarter les taons et les mouches.

Il monte, l'éléphant, infatigable, docile et calme, meurtrissant la route sous ses pieds lourds. X coté de .ui, au flanc des roches, de gros blocs arrondis, qui déjà lui ressemblaient, ont été plus ou moins retaillés à son image, par des hommes d'en ne sait quelle époque perdue dans la nuit ; de vagues bas-reliefs représentent des trompes, des têtes à longues défenses, ou parfois des croupes, à peine dégagées de la masse primitive. D y a aussi mam tenant des inscriptions en plusieurs langues disparues, et beaucoup de dieux sculptés à même la montagne, dans des niches, — œuvres des Pals ou des Jaïnas, qui furent les premiers habitants de ce lieu formidable.

En bas, dans la plaine brûlante, sous l'espèce de buée de cendre qui flotte, les ruines de l'ancien Gwalior commencent de se découvrir ; et aussi les blancheurs du nouveau, — que les Indiens appellent dédaigneusement Lachkar (le campement), — ses grands ifs de pierre, les tours de ses temples brahmaniques. Il est midi. Du feu blanc descend sur nos têtes, les granits surchauffés

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ont un rayonnement de fournaise. Aigles, vautours et corbeaux dorment, hébétés de silence et de chaleur.

Et, montant toujours, nous arrivons au pied de ces palais terrifiants, qui sont assis au bord du vide et qui prolongent en hauteur la crête de la montagne. Les façades à tourelles ont une magnificence incomparable, bâties dans toute leur étendue par assises régulières, en monstrueux blocs toujours égaux, et ornées d'une profusion de mosaïques, en émail bleu, vert et or, représentant toutes sortes de personnages et de bêtes. C'étaient jadis les demeures des puissants rois de Gwalior, qui, jusqu'au xvi^ siècle, vécurent là perchés, et inaccessibles.

Une dernière porte colossale, revêtue d'émaux bleude- lapis, que gardent encore des soldats du Maharajah, nous donne enfin accès sur ce plateau du sommet qui a presque une lieue de long ; qui est entièrement entouré de remparts ; qui est réputé la position la plus imprenable de toute l'Inde occidentale ; qui depuis les temps historiques n'a cessé d'être un objet de convoitise pour les rois guerriers ; qui a vu d'étonnantes batailles ; dont l'histoire emplirait des volumes, — et qui n'est plus qu'une haute solitude couverte de palais, de tombeaux, de temples et d'idoles de toutes les civilisations et de tous les âges. Nulle part dans notre Europe on ne trouverait un lieu qui puisse lui être comparé, un si tragique musée des grandeurs disparues.

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Devant le premier palais orné d'émail, qui est aussi le moins farouchement archaïque et le moins détruit, l'éléphant s'agenouille, nous mettons pied à terre, et nous entrons.

Il a cinq cents ans à peine, celui-ci ; mais ses soubassements cyclopéens datent des rois Pals, dont la dynastie fut régnante à Gwalior depuis le ni® siècle jusqu'au xe siècle de notre ère. Des salles trapues, formidables, plafonnées en blocs de granit. Le silence particulier des ruines, une pénombre subite et, pour nous qui venons du brûlant dehors, un peu de fraîcheur. Il ne reste, du luxe d'autrefois, que la profusion des sculptures et les merveilleux émaux des murailles, représentant des bêtes ailées, des phénix, des paons, aux plumes vertes ou bleues, d'un coloris éclatant et inaltérable dont le secret est perdu. La vision du monde extérieur ne pénétrait dans ce palais qu'à travers des plaques de granit, scellées dans la maçonnerie et percées de petits trous : telles étaient les fenêtres où venaient rêver les belles captives, et où sans doute les rois s'installaient pour observer les nuages, les lointains de la plaine, les armées, les batailles. Toute la façade qui regarde l'abîme, — et qui n'a pas moins de cent pieds de haut sur trois cents pieds de long, — toutes les salles, toutes les chambres, solides comme des casemates, ne respirent que par CCS plaques ajourées, qui ne pouvaient s'ouvrir ni pour la fuite, ni pour le suicide, ni pour l'amour ; qui sont

oppressantes plus que les barreaux de fer de nos prisons. Et partout, sous les dalles, des escaliers sournois descendent dans des caves, des souterrains, des oubliettes ; on ne sait jusqu'à quelle profondeur la montagne est creusée de puits perdus et de galeries noires.

D'autres palais, à côté de celui-là, se succèdent, de plus en plus barbares. L'un, construit en blocs plus lourds encore, et qui date des rois Pals. Un autre qui est du temps des Jaïnas, presque informe aujourd'hui et confondu avec le rocher, n'ayant que de toutes petites fenêtres percées en triangle, comme des meurtrières.

Ailleurs, ce gmnd plateau fortifié est couvert de temples dont la diversité seule raconterait toutes les phases du brahmanisme; il est percé de citernes, en cas de siège, assez grandes pour approvisionner indéfiniment des milliers d'hommes ; il est tout planté de statues et de tombeaux.

Dans un temple Jaïna, dont les dieux furent mutilés jadis par les soldats du Grand Mogol, je m'arrête à songer, à comparer, avec les monuments religieux de notre antiquité chrétienne... Nos éghses, même les plus belles, sont faites de petites pierres inégales, collées au ciment. Ici au contraire,^ les blocs énormes, choisis et tous réguliers, ajustés, emboîtés les uns dans les autres avec une précision d'horlogerie, tiennent d'eux-mêmes par leur exactitude et par leur masse, forment un ensemble presque éternel...

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Maintenant j'ai repris place, avec mes Indiens, sur le dos de la bête lente et berceuse, et, au son des mêmes cloches argentines, avec la même tranquillité, nous redescendons par l'autre versant de la montagne, dans un gouffre de rochers rouges qui bientôt jettent sur nos têtes un peu d'ombre. Nous croisons des cavaliers qui montaient, mais dont les chevaux se cabrent et s'affolent, et un dromadaire qui fait brusque volte-face, en laissant tomber sa charge : même en ce pays de l'éléphant, il est peu d'animaux qui s'habituent à passer près de lui sans terreur.

Cette gorge, par laquelle nous descendons, est peuplée de géants de pierre ^ ; elle est la demeure des colosses des Tirthankars, taillés à même la montagne, debout ou assis, dans des niches, dans des cavernes. Il en est de vingt pieds de haut, complètement nus et presque obscènes dans les détails de leur nudité. D'un côté à l'autre de la vallée, ils se regardent, et nous cheminons au milieu d'eux.

Mais l'armée iconoclaste du Grand Mogol est passée, au x\i^ siècle, par cette route, entre les jnêmes personnages, brisant à ceux-ci la tête, à ceux-là le sexe ou les mains, et tous sont mutilés ^

1. Les plus grandes de ces statues sont celles de Parvasnath et celle du Tirthankar Adinath, fondateur de la religion Jaina ; elles ne remontent guère au delà du xv* siècle.

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