Le rocher de Trichinopoly
Et les premiers Indiens, les grands mystiques d'autrefois, en ont fait naturellement un lieu d'adoration: on l'a patiemment creusé pendant des siècles pour y ménager, dans le roc vif, des galeries, des escaliers, de sombres temples ; au sommet, luisent des coupoles revêtues d'or étincelant, et chaque nuit, sans trêve depuis des millénaires, on allume tout en haut un feu sacré, que l'on voit, des lointains du Tanjore, briller comme un phare.
Ce matin, la ville très indienne bâtie à ses pieds s'agite au lever du soleil plus que de coutume, car c'est demain grande solennité brahmanique ; en l'honneur de Vichnou, on prépare depuis hier d'innombrables guirlandes de fleurs jaunes. Les femmes, les jeunes filles, groupées autour des fontaines pour emplir leurs urnes en cuivre, ont mis déjà leurs parures de fête, leurs plus beaux bracelets, leurs boucles de nez et d'oreilles. Les zébus des attelages ont les cornes peinturlurées, dorées ; portent des colliers, des clochettes, des glands de verroteries. Les marchands de guirlandes gênent la circulation avec leurs étalages de fleurs en chapelets : œillets d'Inde, roses du Bengale, soucis, enfilés comme des perles, formant des colliers à plusieurs rangs, aussi gros que des boas, avec des pendeloques également en fleurs, et des entrelacs de fil d'or ; demain, tous les gens qui iront faire leurs dévotions, tous les dieux dans les temples, porteront sur leur poitrine de chair, de pierre ou de métal, ces ornements
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jaunes ou roses. Et les ménagères, aujourd'hui levées dès l'aube, se hâtent de tracer devant leur demeure, sur le sol de la chaussée qu'elles ont balayé soigneusement, des rosaces, des figures géométriques, avec cette poudre blanche que l'on tient en mains dans un petit sablier et que l'on répand en traînées fantaisistes, pareilles à des rubans entre-croisés. On n'ose plus marcher dans les rues, tant sont jolis tous ces dessins blancs, avec ces œillets jaunes piqués çà et là en terre, aux nœuds des réseaux de lignes. Mais le vent commence de soufûer, amenant des tourmentes de cette poussière si rouge qui,' dans l'Inde méridionale, donne une teinte un peu sanglante à toutes choses, et, de ce patient bariolage du sol, dans une heure rien ne restera plus.
Les maisons de la ville, peintes en couleur de brique rose, la fourche de Vichnou inscrite au-dessus de la porte, toutes très basses, avec des murs trapus, des contreforts, des pylônes, font songer à VÉgy^ie des Pharaons. Et il y a autant de demeures pour les dieux que pour les hommes, à peine plus de maisons que de temples. Et sur tous les temples, parmi les petits monstres rougeâtres couronnant le fronton des murailles, il y a des familles perchées de corbeaux, qui regardent passer le monde, qui guettent les proies, les débris, les pourritures. Et au fond de chacun des petits sanctuaires jamais fermés, apparaît l'idole horrible ; presque toujours c'est Ganesa à tête d'éléphant, avec des colliers de
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fraîches fleurs jaunes qui retombent sur ses bras muK tiples et cachent sa trompe pendante.
Des temples et des temples ; des saintes piscines pour les ablutions des brahmes ; des palais, des bazars.
Des mosquées aussi, car l'Islam, — triomphant dans le nord-ouest et le centre de l'Inde, — a quelque peu filtré jusque dans cette région des grandes palmes. Et combien différentes des temples du brahmanisme, ces mosquées toutes simples et géométriques sous leurs revêtements d'arabesques, élancées entre leurs minarets frêles, et trouvant le moyen de rester neigeusement blanches comme celles de l'Hedjaz, malgré cette poussière rouge d'ici, qui ensanglante toutes choses.
Un va-et-vient de fourmilière, une coulée humaine en mouvement, suffirait, aujourd'hui veille de fête, à me guider vers le rocher-temple, dont la proue se dresse là-bas au-dessus de la ville.
Il est composé de trois ou quatre monstrueux blocs, sans une fissure, presque sans une ride, jetés les uns sur les autres. Leurs parois, bombées comme des flancs d'animaux, et polies par le ruissellement des eaux du ciel, surplombent à faire peur. Alentour, un véritable nuage de corbeaux tourbillonne en croassant.
Entre de hautes colonnes en granit d'un dessin tourmenté, entre des milliers de clochetons et d'idoles, — tout cela fruste et sans âge, — un escalier monumental s'enfonce dans la nuit du roc. De jeunes éléphants, qui
sont sacrés et issus de parents sacrés, se tiennent là, bouchant presque cette entrée ; ils sont couverts de petites sonnettes, enfilées et formant des guirlandes ; au passage, ils me frôlent de leur trompe, en caresse enfantine. Et mon ascension commence, dans l'obscurité presque soudaine, en même temps que des musiques religieuses m'arrivent de toutes parts, augmentées par la sonorité des grottes, ayant l'air de sortir des entrailles de la terre.
C'est, il va sans dire, un monde de temples superposés, de cryptes, de galeries, de couloirs, d'escaliers, les uns permis seulement aux prêtres et s'enfonçant dans le noir mystérieux. Il y a des statues dans tous les recoins, dans tous les angles, tantôt petites comme des gnomes, tantôt colossales, mais toujours mutilées par le temps, n'ayant plus que des tronçons de bras, des moitiés de visage.
Visiteur non initié, je dois me borner à monter parla grande voie centrale, ouverte à tous, entre de splendides colonnes monolithes, couvertes de dessins et de figures, — mais dont la base, jusqu'à hauteur humaine, a perdu toute forme sous une usure luisante et grasse ; sans trêve, depuis les siècles qui ne se comptent plus, des nudités chaudes se sont pressées dans la pénombre de ces passages trop étroits, et des sueurs ont imbibé profondément les roches. Jadis, et à tous les âges du monde, les parois, même les marches et les dalles.
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avaient été gravées d'inscriptions et de symboles ; mais cela est devenu indéchiffrable, effacé très lentement par la paume des mains, ou par les pieds nus des gens qui passaient.
D'abord des salles, écrasées et étouffantes, où l'on psalmodie dans l'ombre. Plus haut un temple, vaste comme une cathédrale, avec une forêt de colonnes soutenant la poussée terrible des pierres d'au-dessus ; il est permis aux profanes d'y entrer, dans celui-là, à condition de ne pas s'avancer trop ; on ne voit pas où il finit ; des couloirs au fond, des grottes sculptées vont se perdre dans la nuit du rocher ; dans un coin, près d'un soupirail, des enfants brahmes étudient les livres saints, guidés par un vieillard tout couvert de poilaison blanche. Contre les voûtes sont remisés les prodigieux accessoires des défilés brahmaniques : personnages, chars, chevaux, éléphants, plus grands que nature, d'une conception étrange et minutieuse, en carton, en papier peint, en clinquant sur de frêles charpentes de bambou ; et, — la vie, ici, étant ! toujours enfiévrée de reproduction, — des tribus d'oiselets, hirondelles ou moineaux, ont trouvé le temps, entre ; deux défilés religieux, de remplir de nids les carcasses ^ fantastiques ; cette confusion de monstres suspendus est < toute animée d'un va-et-vient d'ailes, toute bruissante du pépiement des couvées, et la fiente de ce petit peuple léger tombe comme grêle sur les dalles. n faut monter encore, avec ces demi -obscurités, et
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entre ces murailles polies qui le plus souvent sont d'un seul morceau, on se croirait dans des catacombes ; mais tout à coup, par quelque soupirail qui vous inonde d'un jet de soleil, on aperçoit comme en planant des lointains de palmiers et de pagodes : on est très haut dans l'air. Il y a aussi des blocs rapportés, énormes comme aux époques mégalithiques ; ils sont jetés les uns sur les autres, disjoints, pas d'aplomb ; mais tout cela tient par l'excès même de sa masse, tout cela est presque éternel.
On croise à chaque pas des brahmes, superbes de formes et de regard, le torse barbouillé de raies de cendre, en l'honneur de Siva, dieu de la mort; ils descendent ou remontent, s'empressent à des arrangements pour la fête de demain, disparaissent par des trous dans les couloirs interdits, apportant des vases en cuivre remplis d'eau, ou des guirlandes de fleurs pour les dieux que je ne dois pas voir.
Encore un autre temple ; mais, dans celui-là, on n'entre pas, on regarde seulement du seuil de la porte ; il est superposé à celui d'où je viens de sortir, mais plus vaste encore et plus magnifique ; beaucoup plus éclairé surtout, car il y a dans la voûte des carrés ouverts, qui laissent voir le ciel bleu et par où descend le soleil sur des édicules tout revêtus d'ornements polychromes et de dorures.
Et, au-dessus de ce dernier sanctuaire presque aérien, sont les terrasses d'où se découvrent à l'infini les plaines
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du Tanjore, avec leurs milliers d'autres temples émergeant des palmiers verts.
Reste enfin le caillou supérieur, le monolithe que les tourmentes originelles ont déposé là-haut comme en équilibre instable ; celui qui, vu d'en bas, simule l'extrême-avant de la proue de navire, ou le sommet du cimier de casque. On y monte en plein soleil, le long des parois lisses, par une ébauche d'escalier qui a cent quarante marches étroites, usées, penchées à donner le vertige.
Et c'est sur ces dernières terrasses, ornées de coupoles d'or, que le phare sacré s'allume toutes les nuits. C'est là aussi que se trouve l'idole suprême, dans un kiosque massif et obscur, entouré de puissantes grilles de fer comme pour empêcher quelque grand fauve d'en sortir : le fauve, c'est le dieu, un horrible Ganesa tout noir, accroupi dans l'ombre au fond de sa cage ; on ne le distingue qu'en s'approchant jusqu'à toucher les barreaux; ses oreilles et sa trompe d'éléphant retombent sur ses formes ventrues, et son corps de pierre est à demi habillé de guenilles grisâtres, sordides, déchirées ; captif et sournois dans sa cachette aérienne, il trône seul, au sommet de cet échafaudage de temples, d'où s'exhale depuis deux mille ans un tumulte ininterrompu de musiques et de prières.
On est ici au-dessus de la région des hommes et presque au-dessus de la région des oiseaux ; c'est plus bas
que les corbeaux tourbillonnent et que planent les aigles, — les aigles que l'on aperçoit comme immobiles et en suspens dans l'air. Le pays que l'on domine est l'un des plus affolés d'adorations qui soit au monde ; les temples y ont poussé de toutes parts conmie les arbres ; la floraison rougeâtre des pyramides de dieux y soulève partout la verdure ; on ne voit que tours sacrées émergeant des palmes, tellement que, de si haut, l'on dirait la multiplication des terriers des taupes dans un champ d'herbages. Et, là-bas, ces vingt tours monstres groupées comme les tentes d'un campement, c'est le temple de Chri-Ragam, le plus immense des sanctuaires de Yichnou, — où j'irai demain voir passer une très solennelle procession.
A la base du roc, il y a d'abord la \dlle, dans laquelle on tomberait en se penchant ; comme sur une carte très vivement coloriée, se dessinent les réseaux compliqués de ses rues, la profusion de ses temples polychromes, et ses quelques mosquées, si blanches qu'elles en sont bleuâtres ; comme des miroirs au soleil, on voit briller les saintes piscines, avec des myriades de petites mouches noires dans l'eau, qui sont des brahmes aux ablutions matinales.
Les grands cocotiers demeurent à peu près souverains dans ce pays comme au Malabar ; cependant, au milieu de cette forêt de plumes vertes agitées par le vent, qui ne finit de tous côtés qu'à l'horizon, on voit çà et là des
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manques, de larges taches jaunes : clairières où l'herbe est morte, brûlée déjà par cette sécheresse croissante qui, plus loin vers le nord-ouest, a déchaîné l'affreuse famine, et dont on commence à s'inquiéter au Tanjore. Et tous les bruits d'une vie intense, innombrable et fougueuse, montent ici pour se confondre : clameur de /a ville en fête, roulement des chariots que traînent les zébus, tam-tams et musettes dans les rues, croassement des éternels corbeaux, cris des aigles, chants dans les temples sdperposés, et sonneries des trompes religieuses dont les flancs de ce rocher ne cessent jamais de retentir...
A CHRI-RAGAM
La petite « maison du voyageur » où j'ai trouvé asile, à une lieue environ du rocher unique, et à deux lieues du grand temple de Chri-Ragam, est dans une de ces clairières dévorées de soleil où les palmiers touffus ont cédé la place à quelques mimosas, de feuillage si pauvre et si grêle qu'ils ne donnent même pas d'ombre. Et, alentour, des arbustes languissants, des herbages brûlés sont comme pour jeter ici, dans ce Sud indien éternellement humide et vert, la notion de l'anormale sécheresse dont tout le Nord, tout le pays radjpoute, est en train de mourir.
De mon logis, pour aller à Chri-Ragam, il faut traverser d'abord la ville que le rocher surplombe; ensuite, pendant une ou deux heures de trajet en voiture, sous les arbres et les nalmes, ce ne sont plus que
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temples préparatoires, de toutes les tailles, de tous les âges : débauche de pierres et de granits sculptés où les fidèles s'empressent à mettre des fleurs et des guirlandes — oh ! de si étranges guirlandes — pour la fête de demain. Sur toutes les entrées, sur tous les portiques, on a fraîchement repeint, en blanc et en rouge, le sceau terrible de Vichnou, la fourche à trois dents, — la même fourche qui est inscrite sur le front de tous ces hommes. Il y a même çà et là des futaies de palmiers, plus spécialement consacrées au dieu, et qui portent ses couleurs : chaque tronc, lisse comme une colonne, a été peinturluré de blanc et de rouge, tellement qu'on ne sait plus bien où les temples finissent, où les bois commencent. Le pays entier n'est plus qu'un immense lieu d'adoration.
Quand enfin on arrive au sanctuaire même, au sanctuaire prodigieux qui a sept enceintes, la première de deux iieues de tour, et vingt et une pyramides de dieux hautes de soixante pieds dans l'air, on se sent perdu dans l'énormité, dans la profusion, en même temps que troublé par l'exotisme extrême ; l'inconcevable abus du détail inquiète autant que l'excès de la masse ; tout ce qu'on avait lu sur l'Inde, tout ce que l'on croyait savoir, tout ce que des féeries, des spectacles avaient cru reproduire est étonnamment surpassé. Et il faut prendre son parti de constater que nos cathédrales en petites pierres grises, avec leurs saints et leurs anges, auprès de ces
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tumultueux amas de blocs rouges, auprès du gesticulement de ces myriades de divinités à vingt bras et à vingt visages, sont à peine comme la gentille flore de nos climats comparée à celle d'ici...
Cela conomence par une enceinte absolument cyclopéenne, antérieure au reste du temple et d'une antiquité mal connue : œuvre d'une génération qui avait rêvé de faire grand comme la tour de Babel et qui s'éteignit avant d'avoir pu finir On passe là sous un portique dont la voûte, suspendue à plus de quarante pieds de haut, est un agencement de monolithes longs de dix ou douze-mètres; au couronnement, s'indique la base d'une pyramide inachevée, qui aurait été quelque chose de terrifiant et de sans doute impossible. Le tout a pris un rouge de cuivre, et des perruches sacrées, qui reposent par famille sur les saillies des sculptures, y simulent les taches d'un éclatant vert-de-gris.
De l'autre côté des portiques, on est dans la magnificence des avenues du temple; e à travers les enceintes successives, elles se prolongent bordées d'édifices religieux, de piscines, de bazars, de divinités assises dans des niches, et surtout de kiosques de pierre, auy colonnes élancées, d'un dessin très archaïque, — toujours la colonne indienne, qui a quatre faces et dont le chapiteau est une sorte de retombée de monstres.
Le portique de chaque enceinte nouvelle est toujours surmonté, écrasé par l'invariable et l'indescriptible
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pyramide qui a soixante pieds de haut et qui se compose d'une quinzaine d'étages de divinités colossales, en bataillons les uns par-dessus les autres. Tout ce peuple aérien regarde d'en haut avec des milliers d'yeux, gesticule avec des milliers de membres; il y a des personnages qui ont vingt bras éployés en éventail de chaque côté du corps, d'autres qui ont vingt visages tournés dans toutes les directions ; ils sont coiffés de tiares; ils brandissent des glaives, des emblèmes de toute sorte, fleurs de lotus ou têtes de mort ; quantité de bêtes de rêve s'intercalent dans leurs rangs pressés, paons aux queues extravagantes, ou serpents à cinq têtes ; la pierre a d'ailleurs été sculptée, fouillée avec tant de hardiesse que chaque sujet ou chaque accessoire paraît indépendant de la masse, prêt à se détacher et à descendre . Et la mêlée compacte monte vers le ciel, en s'amincissant pour se terminer enfin par une série de pointes, aiguës comme des fers de lance. Les couleurs presque inaltérables dont on avait peint tout ce monde, toutes ces bêtes, toutes ces nudités, toutes ces robes, toutes ces parures, ont résisté aux siècles, gardé leur éclat; c'est le rouge de sang qui domine; vue de loin, chaque pyramide est rouge; mais la teinte se décompose si l'on approche ; il y a des bariolages verts, des bariolages blancs, et du noir, et de l'or.
Dans la dernière enceinte, les brahmes très purs, affectés au service des dieux, ont seuls le droit d'habiter
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avec leurs familles. Quand on y arrive enfin, on a devant soi le temple proprement dit, sa vieille muraille, son vieux rempart crénelé d'aspect méfiant et morose, son entrée sombre et profonde sous l'écrasement rouge de l'obligatoire pyramide de dieux. De chaque côté de cette porte finale, des éléphants vivants sont enchaînés sur des estrades de pierre, bêtes très âgées, bêtes très sacrées, qui s'amusent en ce moment à broyer et mâcher de jeunes arbres, offrandes des fidèles. Et alentour, par contraste avec la splendeur de l'oppressante pyramide où s'entassent les myriades de figures, il y a des choses presque barbares, des huttes de chaume, de naïves petites charrettes d'autrefois, de rudes et primitifs objets de labour ; au pied de ce vieux rempart, tout est délabré, fruste, empreint d'on ne sait quelle sauvagerie lointaine.
Le soleil se couche, et il est bien tard pour franchir ce seuil. Dans les nefs infinies, sous les lourdes pierres des voûtes, le crépuscule est commencé. Si j'entre là à cette heure, c'est surtout pour m'enquérir de la procession de demain, interroger les prêtres, qui passent comme de petites ombres perdues dans l'immensité des colonnades : mais les indications que j'obtiens sont vagues et contradictoires : ce sera cette nuit ou plus tard ; ça dépendra du temps ; ça dépendra de la lune... Je le vois bien, on ne tient pas à ce que j'assiste.
Toutefois, dans une galerie sonore, — bordée d'un
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bout à l'autre par des tigres fantastiques et des chevaux plus grands que nature, qui se tiennent sur deux rangs, debout et cabrés le long des parois, — un vieux prêtre au visage très doux me renseigne enfin : ce sera au lever du soleil, très certainement, et, pour plus de sûreté, je ferais bien de passer la nuit ici même.
Je vais alors remonter en voiture, regagner le petit logis où la faim me rappelle, et revenir aussitôt dormir dans le temple.
La belle lune d'argent rayonne quand je quitte à nouveau la « maison du voyageur », après souper. On dirait qu'il neige, tant est blanche cette lune, sur le sol dénudé, sur la chaux des murs. Les mimosas d'alentour sont perméables à ses rayons pâles comme le seraient nos arbres en hiver, tant sont légers leurs branchages, aux imperceptibles feuilles. Leurs petites fleurs aussi, qui sont des houppes de duvet, imitent des flocons, imitent du givre. — On croirait un paysage septentrional, égaré dans l'extrême chaleur. — Mais rien n'étonne plus, en ce pays où tout devient toujours spectacle imprévu pour les yeux, fantasmagorie, changeant mirage.
■ L'illusion d'hiver est furtive, du reste, car on retrouve bien vite, au sortir de cette clairière desséchée, l'ombre précise des grandes palmes, les banians et les lianes.
La ville à cette heure est en pleine fête illuminée;
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tous les temples ouverts, même les moindres, grands à peine comme des armoires, sont garnis de petites lampes et de guirlandes jaunes. Ma voiture passe au trot, se hâtant vers Chri-Ragam ; les images se succèdent et se confondent...
Et, comme nous sommes au mois du Ramadan, c'est fête aussi chez le peuple de Mahomet. La grande mosquée, devant laquelle une foule en turbans de toutes couleurs s'agite au son des tam-tams et des musettes, est couverte de lignes de feux ; pour faire encore plus féerie, on l'a enveloppée, murailles blanches, colonnes, arabesques et illuminations, dans un immense vélum de mousseline rouge qui l'embrouille, l'estompe en rose, l'éloigné, jette de l'incertitude dans les formes et les distances ; ses minarets seuls et son dôme émergent de la draperie colorée, pour s'élancer librement, tout neigeux et un peu bleuâtres, avec leurs croissants qui brillent à la lune, dans le ciel étoile...