TELLE ORGANISATION
OEUVRE d’une société des industries forestières
L- doit reposer sur l’instruction industrielle du peuple, — chose qu’il ne faut pas confondre avec l’instruction technique, — sur l’exploitation scientifique des forêts et sur le prêt ou plutôt le crédit industriel. Les études précédentes ont touché brièvement aux deux premiers points. Pour rester fidèle au canevas que nous avons adopté celle-ci devrait traiter du crédit industriel, c’est-à-dire de cette organisation financière absolument indispensable au succès d’une politique
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industrielle, meme dans les pays où les capitaux disponibles sont plus abondants qu’ils ne le sont ici. Nous ny consacrerons cependant que quelques pages, non pas faute de matériaux, mais parceque nous ne nous sentons pas de force à traiter ce sujet à fond, comme pourrait le faire un spécialiste en la matière.
Nous avons dit qu’une bonne organisation du crédit industrie] est indispensable. S’il était besoin de prouver que c’est bien là le mot dont il faut se servir, 1 histoire nous offrirait en abondance des exemples et des arguments. Même au Moyen-âge, qu on prétend avoir été si barbare, la banque était déjà l’auxiliaire obligé du fabricant.
Ïj idee d une caisse nationale prit naissance en Angleterre vers 1651, au moment où le peuple anglais commençait à ressentir le besoin d’un plus ample développement économique. On voulut alors encourager de toutes les façons la manufacture et le commerce du drap. L’un des principaux intéressés était un certain sir Balthazar Gerbier. Il était de l’école de ces négociants de Londres dont l’histoire a immortalisé le patriotisme assez machiavélique. Quelques années auparavant, ceux-ci avaient induit les banquiers génois a manquer de parole envers le roi d Espagne, ce qui retarda de plus d’une année le dépait de 1 Armada dite invincible et sauva probablement l’Angleterre d’une seconde conquête. Gerbier
proposa à son gouvernement l’exemple de la France, qui, à cette époqùe, fournissait de drap la moitié de l’Europe et dont les principales filatures se groupaient autour de Sedan. Et afin d’imprimer une plus grande activité à la fabrication anglaise qui languissait, il émit l’idée de la création d’une banque de paiements dans la cité de Londres. La banque fut établie, et à partir de cette époque l’industrie anglaise se développa rapidement, au détriment graduel de celle delà Flandre et des autres parties de la France manufacturière.
Ce résultat, qui contient pour nous un précieux enseignement, s’explique en partie par la supériorité manifeste de la jeune banque d’Angleterre, sur les autres institutions de crédit existant à cette époque, tant en France qu’en Italie, en Suède et en Hollande, dont la fondation était plus ancienne et le système moins parfait. Celles-ci cependant, chacune en son temps, furent pour les pays où elles prirent naissance, une source puissante de prospérité co mmerciale et industrielle ; chacune successivement fut la manifestation d’un progrès qui s’est continué depuis et se continue encore.
Aujourd’hui, tous les pays du monde ont leur système de banque et de crédit de plus en plus perfectionné. Sous ce rapport, le Canada est loin de tenir le dernier rang : malheureusement, au point de vue
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particulier qui nous occupe, on ne peut non plus lui accorder le premier. Pour le crédit industriel, il semble que ce soit encore sur l’Allemagne qu’il faille nous orienter. Le système de caisses allemandes est, en effet, admirable ; s’il faut en juger par ses fruits c’est le plus parfait qui existe. Favorisées de toute manière par la loi et par les pouvoirs publics, ces caisses ont fait la prospérité économique de ce pays. En Allemagne, la banque offre aujourd’hui au négociant et à l’industriel une aide qui ne lui fait jamais défaut : elle lui ouvre la voie, le soutient et l’accompagne jusqu à la tin de sa carrière. Elle commandite les grandes entreprises, mais elle se met aussi à la porté des petites et même des individus sans autres ressources que leurs connaissances et leur intégrité. Elle fait des avances pour la fondation d’usines et d exploitations industrielles et commerciales ; pour les missions, les recherches et les études ; elle coopère à la formation des tonds d’exploitation ; et lorsque le capital se trouve entraîné au loin, souvent elle le suit au moyen de ses succursales, pour le surveiller et le soutenir.
Sans doute, la plupart des rouages inférieurs d’un pareil système ne peuvent manquer de se constituer par 1 initiative individuelle dans tous les pays où le besoin s en lait sentir. Ce fut le cas en Allemagne. Nous avons même signalé dans notre pays et non loin
de Quebec certaine caisse populaire constituée d’après le système cooperatif qui ne peut manquer de rendre, dans le champ de ses attributions, de très grands ser\ices. Mais au début, l’influence de telles caisses est nécessairement limitée.
Pour exercer une action générale dans un pays comme le nôtre, au moins aussi dépourvu de capital actif que l’était l’empire allemand au milieu du dix-neuvième siècle, il faudrait qu’on fondât, par l’initiative des intéressés, mais avec l’appui des pouvoirs publics, une institution se rapprochant par son organisation de la Caisse centrale prussienne. L’objet de cette institution est “ de venir en aide aux syndicats d’associations par des prêts à intérêt C’est une institution dirigée, surveillée et dotée par 1 Etat d’un capital initial de cinq millions de marcs, élevé successivement à cinquante millions; elle est sous la dépendance du ministère des Finances, tout en gardant son autonomie.” L’intention de ses fondateurs fut de venir en aide à l’industrie ; intention qui s’est réalisée au delà de toutes les espérances. Les associations d’industriels qui profitent de ces prêts comptent environ 800,000 membres. L'intérêt exigé est de 3 p. c. sur environ 155 millions de marcs prêtés.
Ces renseignements sont puisés pour la plupart dans un rapport présenté en 1903 à la fédération des
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industriels et commerçants français, par M. F. de Ribes Christofle et reproduit par M. Maurice Schwob dans son récent et très remarquable ouvrage : Avant la bataille. Nous les résumons ici pour prouver la nécessité d’un système scientifique de crédit industriel.
Le succès si extraordinaire des caisses allemandes devrait être pour nous une leçon inoubliable, car, nous l’avons dit, à l’époque de leur fondation, l’Allemagne n’était guère plus riche en capitaux, toute proportion gardée, que n’est aujourd’hui le Canada. Il y aurait beaucoup à dire à ce sujet et il serait important qu’on le dise à notre public. Cependant, nous évitons à dessein d’entrer dans les détails, parceque nous ne nous sentons pas de force à aborder sérieusement une question de cette importance, laquelle ne .saurait être traitée avec autorité et fruit que par un financier de grande expérience.
Une société des industries forestières serait en situation de s’occuper de cette grave question , elle saurait trouver des hommes et recommander les mesures nécessaires. Pareille réforme, si jamais elle s’accomplissait, ne menacerait en aucune façon nos institutions actuelles de crédit ni notre système de banque. Elle aurait au contraire pour effet de produire une coopération constante entre le commerçant, l’industriel et le banquier et tous trois en profiteraient largement, puisqu’ils se mettraient par
là au niveau du progrès industriel et financier. En cette matière, il faut constamment aller de l’avant sous peine de rétrograder ; l’histoire économique du monde le prouve. Les grandes périodes de cette histoire ont été énoncées par M. Bûcher, l’économiste allemand, et avec plus de clarté encore par M. Maurice Ansiaux, professeur à l’université libre de Bruxelles. Il ne sera pas inutile pour l’intelligence du sujet, de les rappeler au lecteur.
La première période est celle de l’économie familiale. L’échange n’existe pas ; le producteur consomme lui-même le fruit de son travail. Cet état économique fut longtemps celui du Canada français. Nous souffrons encore beaucoup de l’habitude que nous en avons contractée.
La seconde période est celle de l’économie urbaine, pendant laquelle l’échange s’opère directement du producteur au consommateur, la circulation des biens est à peu près inconnue. Ce celle-là aussi il reste encore de nombreuses traces parmi nous.
La troisième période est celle de l’économie nationale. Remarquons bien ce mot ; économie nationale ; il n’est pas de nous, mais des économistes dont nous suivons la pensée. C’est la période où se trouvent aujourd’hui tous les grands peuples civilisés. Elle repose sur l’échange et sur la circulation des biens, rendues possibles par la facilité des moyens de
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transport. Le producteur ne travaille plus seulement pour ses voisins immédiats, ni même exclusivement pour le pays où il s’est établi. Son regard s’étend loin au delà de ses frontières, car son œuvre n’est pas simplement économique. Pour qu’il puisse remplir sa destinée, il faut que cette œuvre soit mondiale et conquérante ; il lui faut conquérir sa place sur les marchés du monde ou succomber. Lutter victorieusement contre toute l’humanité en habileté et en science, produire plus, mieux et à meilleur compte que ses rivaux, voilà sa tâche. C’est donc une véritable guerre que soutient constamment la grande industrie. Aussi a-t-elle bientôt compris qu’il lui était nécessaire de s’organiser fortement dans chaque centre de grande production. Les pays qui ont compris cette vérité ont vu augmenter leur fortune et leur puissance; ceux qui ne l’ont pas comprise subissent la loi du vainqueur.
Dans cette guerre industrielle comme dans la guerre a coups de canon, en dehors de l’organisation proprement dite, 1 armée industrielle d’un pays peut occuper certaines positions avantageuses qui assurent la victoire à ceux qui savent en tirer un bon parti. C’est ainsi que l’Angleterre doit en partie sa prospérité industrielle a 1 usage intelligent de la houille génératrice de la vapeur. Cet avantage, dont elle a su piofiter, lui a permis de conquérir les marchés de
l’univers. C’est là le grand exemple, mais si nous voulions étudier l’histoire des principales nations modernes, nous trouverions partout de nouvelles preuves de la vérité de cet avancé.
Tout cela étant acquis, nous comprendrons mieux la situation et le rôle de notre société des industries forestières. Elle aurait à remplir les devoirs d’un conseil de généraux au début d'une campagne. Son premier soin, — non pas par l’initiative de l’Etat, mais en profitant de son concours et de son appui — devrait être d’occuper et de rendre inexpugnables les positions économiques que la nature a mises à notre portée ; son second, d’organiser l’armée industrielle, de la préparer et de la diriger. Ceux qui n’entendent pas la chose ainsi ne comprendront pas la thèse que nous soutenons. Ils trouveront aussi qu’en affirmant l’absence presque complète de la grande industrie au Canada, nous tenons trop peu de compte de certaines activités industrielles que nous révèle la statistique, ainsi que de l’existence de quelques fabriques qui ont surgi ici et là sur notre territoire. Nous proclamons avec un orgueil légitime que, en égard au chiffre de la population, le Canada est le pays du monde ou le mouvement commercial est le plus considérable. D’après les statistiques son commerce extérieur atteindra en 1907 environ $580,000,000. Le ministre des finances constate que pendant les dix mois se
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terminant le 30 avril 1806, les principales exportations se chiffraient comme suit : mines $27,500,000 ; pêcheries $13,100,000 ; produits de la forêt $28,500,- 000 ; animaux et leurs produits $56,600,000 ; agriculture $44,100,000 ; manufactures $20,000,000. Certes, ce sont là de beaux résultats, mais il est bien évident que les produits fabriqués de la forêt, qui devraient être, avec l’agriculture, notre principale industrie, tiennent peu de place dans ee tableau. Quelques pionniers seuls nous montrent la voie. Leurs efïorts isolés sont à la grande industrie organisée ce que serait une guerre de pa rtisans à la grande guerre faite par des armées régulières et bien disciplinées. C’est un instrument infiniment moins puissant et moins redoutable, avec lequel nous tenterions vainement de soutenir longtemps la lutte.
Il ne faut pas perdre de vue ces diverses considérations ; ce sont les seules qui nous poussent à écrire. Nous n’avons pas l’expérience pratique qui nous permettait d’entrer dans les détails ; nous ne pouvons en somme que dire à nos compatriotes, comme jadis le philosophe grec : Cultivez vos champs, car ceux que vous laisserez en friche tomberont aux mains de l’ennemi. Ces réflexions nous feront aussi comprendre que le rôle d’une société des industries forestières serait plus difficile et plus compliquée que celui de la société d’industrie laitière, bien que le
principe des deux associations doive être, dans notre pensée, le même.
Supposons donc le terrain déblayé et préparé par la promulgation de bonnes lois forestières fondamentales, par une éducation nationale soignée et par 1 instruction industrielle popularisée. Toutes ces choses pourraient être menées de front et simultanément ; toutes produiraient en peu de temps des résultats utiles et donneraient un appui de plus en plus solide à l’œuvre de la Société, en faisant constamment appel aux forces vives de la nation et à l'effort de toutes les institutions nationales.
En même temps que tout cela se préparerait, la Société commencerait son œuvre par l’établissement d’une grande école théorique et pratique des industries forestières. Dans le but d’obtenir une diffusion plus prompte et plus complète des meilleures méthodes à suivre pour assurer la protection de la forêt et la production forestière, la fabrication des produits forestiers et en général l’avancement de l’industrie forestière, elle établirait dans un endroit favorable du domaine public, une école d’industrie forestièie et une fabrique modèle. Avec le temps on pourrait établir plusieurs de ces institutions. Dans ces écoles on donnerait aux élèves une connaissance pratique de toutes les espèces d’exploitations forestières, dont un bureau de recherches industrielles, attaché à l’établis-
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sement, augmenterait sans cesse le nombre. On s’efforcerait aussi de perfectionner constamment les procédés et l’on créerait par ce moyen des foyers de développement industriel forestier. Au bout de peu d’années les produits des fabriques exploitées par le personnel des écoles, paieraient la plus grande part des dépenses de ces établissements.
Les membres de la Société des industries forestières se recruteraient dans toutes les professions, mais on y trouverait sans doute en grand nombre des industriels éclairés et patriotiques, soucieux du succès général de l’œuvre et dont l’autorité contribuerait à étendre son influence sur tout le territoire où elle opérerait. Pour comprendre quelle devrait être son œuvre, il faut d’abord constater où nous en sommes au point de vue du développement des industries forestières.
Au chapitre précédent, nous avons dit quelques mots de l’état actuel de la forêt. Nous avons constaté, en le déplorant, combien peu le public s’intéresse à cette chose vitale. Voyons maintenant où en est l’exploitation. Pour plus de clarté, laissons de côté tous les produits de la forêt qui n’entrent pas dans la catégorie des véritables industries forestières. Ainsi, en 1903, le Canada a exporté pour $41,000,000 de bois brut ou à demi fabriqué. C’est là exporter notre capital, notre matière première et nous appauvrir d’autant. Il n’entre pas dans notre projet de
demander qu on prohibe cette exportation ; nous voudrions seulement qu’on rende l’exportation du bois moins avantageuse que la fabrication dans le pays, au moyen d’une politique industrielle bien conçue.
Pour avoir une idée du peu de fabrication forestière reelle qui se fait au Canada, il faut s’arrêter à l’industrie de la pâte de bois, qui est à la base de la vraie industrie forestière. En 1903, le Canada tout entier ne comptait que trente-neuf moulins à pâte dont le produit total s’élevait à 215,619 tonnes, soit une moyenne de 7,067 tonnes par moulin. Sur la valeur totale de cette pâte, c’est-à-dire de cette matière première ainsi produite ($5,219,892) on n’en a conservé que $2,206,451 pour alimenter l’industrie canadienne. Pout le reste a été envoyé à l’étranger pour nous revenir sous diverses formes. En 1903, en effet, le Canada importait pour $2,210,364 de papier seulement, et l’importation de ces marchandises à base de bois, que nous pourrions pourtant produire nous-mêmes avec tant davantage, augmente d’année en année. Nous savons de plus que le Canada n’exporte pas seulement de la pâte ; il exportait, en 1903, pour $1,558,563 de bois à pâte aux Etats-Unis seulement. Comme c’est la province de Québec surtout qui produit et qui produira à l’avenir la pâte et le bois à pâte, il s’en suit que c’est
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la population française qui s’appauvrit le plus en exportant une matière première qu’elle pourrait fabriquer dans le pays. Pour se faire une idée de 1 étendue de cette perte il ne suffit pas de savoir que le papier le plus grossier valait, en 1903, à peu près $46. la tonne, tandis que la pâte n’en valait guère plus de $20. Il ne suffit pas non plus de constater que le bois à pâte vaut beaucoup moins encore proportionnellement. Il faut encore calculer la perte économique qu’entraîne l’absence des industries forestières dont la pâte et le bois à pâte forment la matière première. Nous n’avons pas devant nous les données nécessaires pour en faire le calcul, même approximatif, mais la perte annuelle est quelque chose d’incroyable. Il ne faut pas oublier non plus que 1 exportateur des matières premières est presque toujours socialement inférieur à celui qui les fabrique et que cette sorte de déchéance sociale est plus fatale a un peuple que le serait un désastre militaire ou financier.
Ce n est la qu’une seule des sources de richesse que nous gaspillons. Il faudrait être aveugle pour ne pas les voir de tous les côtés. Une des industries forestières les plus lucratives de l’avenir sera certainement celle de l’érable. Il est établi par des expériences que la seve d’érable se distille très bien, que l’on peut en extraire une boisson saine et délicieuse
qui se vendrait mieux que le rhum et dont nous aurions à peu près le monopole. Nos érablières sont en plein rapport, et le produit en sucre et en sirop s’exporte en grandes quantités aux Etats-Unis. Cependant, comme tout ce qui ne s’améliore pas par les procédés scientifiques, ce produit est un peu déprécié, et si nous n’y prenons pas garde, bientôt les forêts d’érable seront rasées et le bois expédié en Angletei re. La statistique établit que, pour le moment, nos érablières diminuent peu et qu’il serait facile de trouver en elles la matière première d’une industrie vaste et vraiment nationale. Pour cette industrie spéciale, il serait nécessaire de modifier quelque peu les lois d’accise existantes, et jusqu’à présent le ministère du Revenu n’a pas crû pouvoir le faire, surtout parceque ceux qui lui en faisaient la proposition ne jouissaient pas d’une autorité suffisante. Une société des industries forestières serait en mesure de faire des expériences sur une grande échelle ; elle pourrait négocier dans des conditions avantageuses et avec une entière responsabilité. Il ne faut pas oublier, en effet, qu’un service comme celui de l'accise ne saurait être facilement dérangé et que le ministre est souvent obligé d’éconduire des solliciteurs de bonne foi à cause de la multitude des tentatives frauduleuses qu’il est de son devoir de décourager.
Les industries dites ménagères ne peuvent pas
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être classées directement parmi les industries forestières. Cependant elles s’y rattachent de plusieurs manières, surtout à cause de leur caractère éminemment national et des perfectionnements qu’on peut y apporter par l’usage des machines électriques mues par les cours d’eau, qui sont du domaine de la forêt. L’importance sociale et économique de ces industries est immense. Elles assurent de l’emploi rémunérateur à tous les membres de nos nombreuses familles agricoles. Leurs produits sont encore fort estimés. Nous connaissons tous le prix et la qualité de ces étoffes de toile et de laine que chacun s’arrache. Voilà certes une source de richesse publique qu’il importe de ne point laisser se tarir. Et cependant la production semble être devenue si peu importante que le dernier recensement la néglige complètement. Voici le résumé de la statistique préparée par M. J. A. Doyon, pour la province de Québec :
ygs.
Vgs.
VgB.
vgs.
Vgs.
vgs.
YgS.
Etoffe du pays . .
Flanelle du pays.
Toile du pays .
Ici cependant il faut nous entendre. De ce que
le recenseinent ne tient pas compte de ces industries domestiques, il ne faudrait pas en conclure qu’elles ont complètement disparu. Dans bien des endroits, sans doute, on fabrique encore l’étoffe et la toile à la maison, et la statistique aurait dû le constater. Mais dans la plupart des localités, cette industrie évolue et cette évolution indique un progrès. Dans plusieurs paroisses on a établi des fabriques considérables où les cultivateurs envoient leur laine. On la file et on la leur renvoie sous forme d’étoffes de différentes espèces, en conservant une certaine quantité comme prix de fabrication. Dans d’autres fabriques, on achète la laine. Le produit est sans doute inférieur, quant à la solidité et à la durée, à la vraie production domestique, mais il est supérieur pour ce qui est de l’apparence et du fini. Il y a là des éléments importants à recueillir et à encourager. Du reste, nous le répétons, le travail à la maison, malgré certains inconvénients que la science signale, est devenu non seulement possible mais lucratif, au moyen des installations peu dispendieuses qui fonctionnent en France et qu’une société des industries forestières pourrait introduire ici. Ce serait surtout un puissant encouragement à la colonisation et une source de richesse pour le colon.
Ce sont ces pertes économiques constantes que nous constatons de tous côtés que notre Société se
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chargerait de diminuer, sinon de faire cesser complètement. Tout en formant, au moyen de ses écoles, de bons contre-maîtres et des entrepreneurs d’industrie, dont on faciliterait l’établissement et le groupement au moyen du crédit industriel, elle devrait rechercher dans la province où elle opère, les endroits favorables à la fondation d’industries forestières.
Il faudrait, bien entendu, distinguer entre les régions favorables à l’agriculture et celles qui ne le sont pas. Dans ces dernières, le gouvernement pourrait concéder, pour une période déterminée, des coupes considérables et des forces hydrauliques, à des individus et à des compagnies industrielles, mais a la condition de la pratique de la coupe réglée et de 1 inspection par des officiers soumis, comme le sont aujourd’hui les inspecteurs laitiers, à la direction de l’association forestière. On exigerait, naturellement 1 etablissement d’une fabrique et l’on stipulerait la nullité absolue des concessions au cas d’inexécution des conditions du bail.
Dans les endroits jugés propres à l’agriculture, c est-a-dire dans la grande majorité des cas, la manière de procéder serait différente. Là on ne concéderait pas de coupes de bois, au sens ordinaire de ce mot. Le devoir de la Société, appuyée par le gouvernement, serait de provoquer des groupements de colons sur les points avantageux, surtout aux
endroits où peuvent se trouver des chûtes d’eau de puissance suffisante.
Les colons de chacun de ces groupements s’engageraient d’avance à pratiquer une exploitation forestière sur le plan suivant : chaque colon, après avoir accompli les conditions ordinaires d’établissement et de défrichement, recevrait un titre, disons à deux cents acres de terre au lieu de cent acres, dans les circonstances ordinaires, et dont il s’engagerait à tenir une portion déterminée en coupe réglée. C’est toujours le principe de la permanence de la forêt.
Les bois provenant de cette coupe, lesquels feraient partie de leur récolte annuelle, les colons s’engageraient à ne pas les vendre directement, mais à les porter à la fabrique qui serait établie dans leur voisinage et dont ils seraient les actionnaires. Cette fabrique, conduite par un homme entendu et soumise aussi à l’inspection, ne fabriquerait, la plupart du temps, que le bois à pâte et ses produits secondaires. Ce ne serait, à propre ment parler, dans bien des cas, qu’une scierie, dont les colons ainsi groupés seraient conjointement les propriétaires ou les patrons, pour une époque déterminée.
On pourrait limiter les baux, lorsqu’il s’agirait d’une chûte d’eau, à trente, cinquante ou quatrevingt-dix-neuf ans, comme on le jugerait à propos ; mais il faudrait que, dans un temps déterminé, la
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force hydraulique fit retour au domaine public ; après quoi le gouvernement serait libre de renouveler le bail aux conditions que dicterait l’intérêt général. Seules les terres agricoles doivent faire exception à cette règle, et encore à la condition immuable qu’une proportion déterminée de ces terres reste en forêt et en coupe réglée. Sans doute, la loi de ce chef devra avoir une certaine élasticité ; il faut prévoir les mutations et surtout les divisions de la propriété. L’essentiel, dans 1 intérêt des individus comme du public, c’est que la permanence de la forêt et de la production forestière soit maintenue ; que l’industrie forestière soit active et une source de prospérité générale.
Au bout de quelques années et lorsque l’éducation populaire en la matière serait faite, cette loi maintenant la permanence de la forêt fonctionnerait partout d’elle-même, par la force de l’opinion, comme toutes les lois fondamentales du pays. On ne songerait pas plus à détruire ou à voler la forêt qu’à tuer ou voler les bestiaux et les moutons dans les champs.
La tâche de la société des industries forestières, très pénible au début, parce qu’il lui faudrait s’occuper d’une foule de détails élémentaires et lutter contre l’ignorance publique, deviendrait bientôt plus agréable. Elle resterait libre de s’occuper des autres branches du développement industriel et sa surveillance géné-
raie ne serait plus qu’une question d’administration régulière. Elle pourrait dès lors donner toute son attention à l’industrie proprement dite.
Si une pareille méthode venait à se généraliser dans notre pays, les résultats en seraient certainement merveilleux. On comprend quel élan donnerait à la colonisation ce système de colons industriels propriétaires. Les terres publiques se peupleraient très rapidement ; chaque colon, en effet, trouverait dès le début, la vie assurée et même une aisance relative. Il pourrait, l’été, s’occuper exclusivement de son travail agricole, étant assuré d’avance de trouver un marché pour ses produits forestiers et du crédit dont il pourra vivre en attendant la moisson. Les matières en partie fabriquées, il pourrait, si cela lui en était avantageux, les exporter. Rien dans la loi ne l’empêcherait de le faire. Mais ici encore la Société interviendrait pour lui trouver, au Canada, des marchés plus avantageux, soit en surveillant les taux de transport sur les voies ferrées, lesquels, présentement, n’offrent aucun avantage à la fabrication domestique, soit par d’autres moyens qui seraient à sa disposition.
Cette matière première, produite en abondance et a des prix raisonnables et stables, par les syndicats de colons, serait donc dirigée vers les fabriques canadiennes qui trouveraient un grand avantage à n’avoir pas à s’occuper elles-mêmes de la coupe du bois. Le
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directeur d’une de nos plus grandes exploitations nous faisait précisément cette remarque, il y a peu de temps. Il se plaignait qu’il était obligé de concéder la coupe du bois à pâte à forfait, et que cela détériorait ses “ limites. ” L’industrie y trouverait donc aussi son compte. Elle pourrait se lancer dans des entreprises plus considérables, étant assurée d’une source intarissable de matière première. Tout, en effet, serait systématisé et régularisé.
La Société des industries forestières, dans son effort pour écouler avantageusement les produits des syndicats agricoles de bois à pâte et d’autres matières premières, serait naturellement portée à donner une attention spéciale aux pulperies proprement dites et aux établissements de fabrication supérieure. Encouragées par cet immense avantage d’une matière première abondante et régulière et par les autres qu’on leur offrirait, et qui découleraient du système même, ces fabriques surgiraient probablement en grand nombre. Les unes proviendraient de l’initiative de capitalistes indépendants, les autres seraient les créations des élèves sortant des écoles d’industrie forestière et ayant accepté les avances des caisses de crédit industriel, ainsi que les conditions qui y seraient attachées. Ces conditions n’auraient pour but que d’assurer l’excellence de la fabrication, la permanence de l’industrie et aussi, naturellement, une garantie
raisonnable pour les sommes avancées. Mais toutes profiteraient également des incessantes recherches de la Société des industries forestières, toutes bénéficieraient de la publicité et des avantages généraux que cette organisation donnerait à l’industrie entière (1).
A côté de l’industrie forestière surgiraient bientôt une foule d’autres industries, particulièrement celle de la métallurgie électrique. Nous verrions de nouveau les chantiers de construction maritime prospérer sur les bords du Saint-Laurent. Grâce à elle, la marine commerciale canadienne, — sans parler des avantages qui en résulteraient pour la marine militaire — prendrait rang parmi les plus importantes du monde, et nos marins, les plus robustes et les plus hardis de l’univers, transporteraient sur nos vaisseaux, aux quatre coins du monde, les produits de notre industrie. Et ces produits seraient supérieurs aux autres produits du même genre fabriqués ailleurs, parce que nous aurions au Canada le monopole d’une matière première abondante et à bon marché, un
(I) Il semble presque oiseux de faire remarquer combien tout cela serait avantageux pour le trésor public. Le gouvernement qui serait en partie le créateur de cette richesse, aurait acquis le droit de détourner un filet, bien mince relativement aux résultats généraux, mais immense dans la pratique, vers l’école, vers les chemins de colonisation, vers l’encouragement des arts, etc .
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système de production scientifique et économique et enfin une population ouvrière d’élite combinant les qualités artistiques du génie français avec les qualités pratiques du génie anglo-saxon.
Le système d’organisation industrielle que nous venons ainsi d’esquisser offre l’avantage de ne rien déranger de ce qui existe actuellement et de ne léser aucun droit acquis. Personne ne pourrait s’en plaindre, ni le cultivateur, ni le colon, ni le commerçant de bois. La loi n’aurait pas d’effet rétroactif. Le colon déjà établi au moment de sa promulgation ne serait pas tenu à la coupe réglée sur son lot. S’il adoptait ce système par la suite, ce serait parce qu’il en aurait compris les avantages. De même, rien ne l’empêcherait de continuer à vendre son bois précieux aux Américains, si tel était son bon plaisir. Il cesserait graduellement de le faire, sans doute, mais ce serait pour la raison qu’il trouverait un meilleur marché à sa porte.
De même, le commerçant continuerait de régner dans ses coupes de bois, diminuées cependant par les progrès rapides de la colonisation. Il ne faut pas oublier, en effet, que les groupements de colons pourraient se faire légalement sur les terres concédées pour la coupe, et que même l’enlèvement du bois d’œuvre par le commerçant, si celui-ci se conforme
à la lettre de la loi, ne pourrait retarder que de quelques années la mise en coupe réglée des terres ainsi prises par des groupes de colons aux conditions nouvelles. Chaque année donc, le commerçant ferait, comme par le passé, sa dispendieuse récolte et paierait les droits de coupe au trésor public. Mais sur lui aussi, le nouveau système produirait bientôt un bienfaisant effet. Alors qu’il avait la certitude de pouvoir acquérir à vil prix, parceque le public n’en connaissait pas la valeur, des coupes de bois d’une étendue illimitée, il agissait en prodigue. Mais lorsqu’il s’apercevrait qu’il lui est désormais impossible d’obtenir de nouvelles concessions aux conditions anciennes, il connu encerait à exploiter avec plus de précaution, il aurait plus soin de la forêt, source de sa fortune, il prendrait la peine de l’entretenir quelque peu. Avec l’ingénuité qui nait de la nécessité, il suppléerait à la diminution de ses revenus par des économies dans l’exploitation, qu’il avait jusqu’alors jugées inutiles. Peu à peu il s’apercevrait qu’avec des soins sa propriété lui rapporte davantage et qu’à tout prendre sa situation s’est améliorée. Dans bien des cas, il se hâterait de profiter des avantages offerts par la Société des industries forestières ; il aurait la sagesse de ne pas vouloir s’isoler du mouvement général ; il deviendrait lui-même manufacturier.
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Mais, même si le commerçant de bois se contentait de son ancienne exploitation, il cesserait bientôt d'être dangereux. Grâce au nouvel esprit qui pi’ésiderait à la mise en force de la loi qui le régit et par suite de la diminution rapide de ses concessions envahies par les syndicats de colons, son influence se trouverait très amoindrie.
S’il est vrai, comme nous le croyons, que le commerçant de bois, dans la province de Québec du moins, est, économiquement parlant, un obstacle au progrès, ce n’est pas sur lui que doit en retomber la faute. Le commerçant ne s’est jamais piqué d etre patriote, il n’a pas prétendu travailler pour l’avenir. Il a acheté nos forêts puisque nous voulions bien les lui vendre, il les a revendues en détail le plus avantageusement possible pour lui-même. La marche des choses est seule responsable de la situation actuelle et il serait injuste d’en faire peser la responsabilité sur les hommes, les partis ou les institutions. Au moment où l’on a commencé à concéder des coupes de bois, personne ne pouvait prévoir l’importance que prendrait par la suite l’industrie forestière.
Ce n’est que récemment que l'opinion a commencé à s’émouvoir à ce sujet, dans nos anciennes provinces. Elle se trouve en présence d’un système depuis longtemps établi et qu’il est difficile de changer brusquement, et d’un groupe de privilégiés qui exercent
naturellement une grande influence. C’est un état de choses malheureux, il est vrai, mais en somme, normal et légal. Cette influence des commerçants de bois peut nous sembler regrettable au point de vue de la forêt et de la colonisation, mais on peut déjà en voir le terme. Aussi n’est-ce pas de ce côté que se trouve le plus grand danger. L’influence illégale qu’exercent les trusts aux Etats-Unis et qu’ils commencent à exercer ici, est bien autrement redoutable.
Nous savons tous que de l’autre coté de la frontière, ces grandes combinaisons de capital tiennent dans leurs mains les pouvoirs publics. Elles corrompent les fonctionnaires et réduisent le peuple en servage. Vingt-sept Etats et territoires dans la république des Etats-Unis ont promulgué des lois spéciales pour détruire les combinaisons industrielles existantes et pour en empêcher la formation de nouvelles. Quinze autres Etats y ont pourvu dans leur constitution même. Outre ces mesures spéciales dans chaque Etat, il y a les lois fédérales contre les trusts, le Sherman Act, 1890, la Interstate Commerce Law, 1887, et autres encore. Cela fait en tout une cinquantaine de lois promulguées aux Etats-Unis contre les trusts, les déclarant illégaux, infligeant des pénalités, etc. Cela n’empêche pas ces organisations d’opérer en toute liberté, de commettre sans cesse de grandes injustices, de tyranniser le public enfin. Les
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trusts, en effet, se moquent de la loi ; ils passent outre sans difficulté, et les législateurs sont accommodants. Comment résister à de telles puissances ! Nous comprendrons combien cela est difficile en examinant ce qui se passe chez nous. Parcourez nos statuts et vous vous demanderez pourquoi l’on s’avise de demander des réformes en face de dispositions aussi sages et aussi justes. Ces sages et justes lois ont-elles jamais protégé efficacement la forêt et le colon ? Des lois de cette nature restent sans valeur si ceux qui doivent en profiter ne s’organisent pas aussi puissamment que ceux qui ont intérêt à les rendre inopératives. Pour protéger nos forêts et les ouvrir à l’exploitation nationale, pour protéger nos terres publiques et les ouvrir au colon, il nous faut donc une organisation plus puissante que le trust.
Mais si d’un côté le trust entrave les libertés publiques et individuelles, l'évolution économique dont il est la manifestation ne s’arrêtera pas, parce quelle est nécessaire. Nous l’avons vu dans une étude précédente, le trust, malgré ses griffes, est à tout prendre et au point de vue purement économique, un progrès ; c’est ce qui fait sa force. Il faut donc, pour lui résister, le combattre avec ses propres armes. Nous pourrons le faire en adoptant ce qui est vraiment bon et progressif dans le système du trust,
c’est-à-dire sa puissante organisation industrielle, mais en écartant ce qui est dangereux. Or la combinaison industrielle qui nous paraît le plus propre à atteindre ce but serait celle qui aurait pour base une Société des industries forestières telle que nous la concevons.
Qu’on ne s’imagine pas nous voulons ici remplacer un mal pour un mal plus grand, en supprimant parmi nous l’initiative individuelle et la concurrence. L’on verra par la suite que la mise en œuvre de l’idée que nous développons ne nuirait en rien à la liberté individuelle des personnes et des sociétés qui feraient partie de l’organisation. Entendons-nous cependant. Il est vrai que les combinaisons industrielles, même les meilleures, ont un effet considérable sur la concurrence. Le trust s’efforce de la supprimer, le cartell la moditie et la régularise, ce qui est bien différent.
Il n’est pas prouvé que la concurrence intense et dépassant certaines limites est un bienfait pour l’industriel ou même pour le public. On pourrait même soutenir le contraire. La concurrence outrancière donne lieu à d’énormes gaspillages et à une déperdition considérable de la force productive. Elle augmente les frais de fabrication et de vente et fait, par conséquent, hausser les prix que paie le consommateur. Expliquons notre pensée par quelques faits. Dans le commerce de liqueurs, aux Etats-Unis, on a calculé qu’il se dépense $40,000,000 par année, en sus
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des frais de fabrication et des droits d’accise, pour mettre la marchandise sur le marché. Que dire des dépenses qu entraîne la publicité ! il est impossible d insérer une annonce, page pleine, dans une magazine ou une revue pour moins de $200, et cependant l’on ne peut ouvrir une revue américaine ou anglaise sans y trouver ces annonces par centaines.
La fonction réelle des combinaisons de capitaux c est d éviter en grande partie les gaspillages de la concurrence, en organisant le plus avantageusement possible l’énergie industrielle. Elles y parviennent en assurant les arrivées r égulières des matières premières, en perfectionnant la fabrication, et en se ménageant des débouchés stables et suffisants. On pourra lire à ce sujet, le livre de M. J. W. Jenks, The trust problem. M. Jenks est une autorité. Il est professeur de science politique à l’université Cornell et membre de la commission industrielle des Etats-Unis.
M. Paul de Rousiers, dans son ouvrage .■ Les syndicats industriels de producteurs en France et à l étranger, résume avec une grande clarté la situation économique dont les trusts sont une des manifestations. Nous citerons quelques passages de son livre : ils aideront à faire comprendre l’idée qui a présidé au projet que nous essayons d’expliquer dans cet ouvrage :
Quel que soit le pays où s’est portée notre observation ; quelle que soit la nature des syndicats de producteurs que nous y avons rencontrés ; partout, une cause déterminante générale nous est apparue comme leur origine commune. C’est la concentration industrielle et commerciale nécessitée par l’évolution économique moderne qui contraint en quelque sorte les industriels à se rapprocher les uns des autres, à unir leurs efforts pour se mettre à la hauteur des circonstances nouvelles.
“ Là même où les syndicats industriels donnent lieu aux abus les plus graves ; là où ils excitent les méfiances les plus justifiées : là où la loi elle-même cherche à empêcher leur création, aux Etats-Unis, nous voyons leur marche triomphante se poursuivre avec un caractère, pour ainsi dire, fatal. Bon gré, malgré, les usines indépendantes sont obligées de se soumettre à la domination des trusts ou de disparaître.
“ L’ancienne organisation industrielle et commerciale se prêtait bien à l’isolement des producteurs : chacun travaillait pour soi et uniquement pour soi, cherchant à se créer puis à se réserver une clientèle, luttant avec quelques concurrents placés dans des conditions analogues, mais sans grande préoccupation de l’équilibre général entre la production et la consommation.
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Il était difficile aussi d’atteindre des marchés éloignés ; par suite la sphère d’écoulement des produits fabriqués d’une usine donnée était forcément restreinte ; par suite aussi chacune de ces sphères se trouvait isolée de la sphère voisine.
Aujourd hui le machinisme permet une production dépassant de beaucoup la demande et la facilité des communications rend possible la distribution des objets fabriques sur des terr itoires très éloignés les uns des autres.
“ Le besoin de concentration se manifeste par d autres traits. Au point de vue industriel, les grands etablissements ont sur les établissements modestes des avantages marqués ; le machinisme s’y développe dans des conditions plus favorables et d’une manière plus complété ; mais des usines peu éloignées peuvent quelquefois s assurer des avantages en s’unissant, en se fusionnant. Au point de vue commercial, des usines même très distantes les unes des autres ont intérêt à se syndiquer, pour la vente de leurs produits . . . Ce n est pas tout : les grands pays industriels pourvus de moyens de production très supérieurs à leur consommation personnelle, cherchent des débouchés au dehors. C’est l’intérêt commun de tous les fabricants d un meme objet de trouver ces débouchés. Et comme l’opération est coûteuse, comme elle exige des sacrifices et comporte des aléas, un
syndicat puissant sera mieux en mesure de la conduire qu’un industriel isolé. . .
L’évolution économique moderne, en donnant a la production une élasticité inconnue jusqu'alors, en élargissant les anciennes sphères d’écoulement des produits, a ci’éé des intérêts communs à de grandes categories de fabricants. Elle a fait de la concentration industrielle une nécessité. Elle a porté la concentration commerciale à un degré encore plus élevé. Elle est bien la cause universelle des syndicats de producteurs. ”
De tout ce qui précède, et c’est, croyons-nous, un résumé impartial de toutes les opinions autorisées, il découle les conséquences que voici :
L’union des producteurs pour la défense de leurs intérêts communs est une nécessité démontrée de l’industrie moderne ; sans elle l’industrie se trouverait affaiblie et compromise.
Cette union entre ceux qui exercent un même genre d’industrie, doit porter sur lo L’obtention avantageuse des matières premières ; 2o l’excellence de la fabrication ; 3o la facilité des débouchés.
Cette union, cette discipline volontaire à laquelle se soumettent ces producteurs ne nuit pas essentiellement à leur initiative et à leur liberté individuelle.
Cette union est bienfaisante pour les ouvriers autant que pour les patrons, puisqu’elle la assure
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stabilité du travail et du salaire, et favorise l’organisation légitime des ouvriers, laquelle devient aussi nécessaire que l’organisation de l’industrie ellemême. (1)
Cette union, ces concentrations de capitaux : trusts, cartells ou syndicats, forment des corporations puissantes qui peuvent constituer de graves dangers pour la société ; qui, de fait, sont un danger réel en Allemagne et surtout aux Etats-Unis, où elles se développent de plus en plus, en dépit des lois dont elles ne tiennent aucun compte.
Ce danger disparaît lorsque l’autorité de l’Etat n’est pas confisquée au profit des organisations industrielles, en d’autres termes, quand celles-ci ne peuvent pas se rendre coupables d’abus politiques et d’actes oppressifs à l’encontre de l’intérêt des citoyens en général.
Or nous disons que le projet que nous avons esquissé dans ces pages, offre la plupart des avantages de la concentration industrielle, tout en évitant la plupart de ses inconvénients.
(1) U n’est pas nécessaire de dire que l’organisation vraiment utile à l’ouvrier et à l’industrie n’est pas celle qui existe trop souvent de nos jours et dans notre pays. M. Maurice Schwob, dans son livre : “ Avant la Bataille, ” déjà cité, explique ce que c’est que la vraie organisation ouvrière. Tout son ouvrage est à lire, et nous regrettons de ne l’avoir lu qu’après que ces études fussent eu grande partie imprimées.
Lon y trouve les éléments utiles de la concentration industrielle : arrivages réguliers des matières premières ; inspection des fabriques, gradation et classification de leurs produits ; suppression de la concurrence excessive, si ce n’est quant à la qualité des produits, le tout grâce à l’initiative autorisée d’une Société puissante dont le seul intérêt est 1 intérêt general et qui s’occupera activement des débouchés extérieurs pour les produits dont elle aura surveille et, en quelque sorte, dirigé la fabrication.
L’industrie forestière ainsi organisée serait assurée d’une matière première abondante à des prix stables et raisonnables. A la longue, en effet, elle finirait par compter presque exclusivement, pour son approvisionnement, sur les syndicats de colons et autres établissements du même genre, tous plus ou moins directement affiliés à la Société des industries forestières.
L’excellence des produits devrait se maintenir grâce aux expériences constantes de science appliquée qui seraient conduites sous les auspices de la Société, dont les industriels eux-mêmes feraient partie, et aussi par suite de l’inspection régulière et la gradation uniforme qui en serait faite en vue de leur vente surtout à l’étranger.
Les industriels n’auraient pas à redouter les tarifs différentiels ou les “ rebates ” secrets sur les voies ferrées. De ce côté aussi ils seraient protégés,
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tant pour leurs achats que pour leur ventes, par les intérêts solidaires de tous représentés par une organisation assez puissante pour réagir contre toute tentative frauduleuse.
Ils n’auraient pas, non plus, à s’occuper directetement de la question des débouchés, car la Société, soutenue par le gouvernement et agissant avec le crédit et l’autorité que lui donnerait le contrôle supérieur qu’elle exercerait, assurerait l’écoulement des produits fabriqués. Cette tâche lui serait d’autant plus facile que les produits forestiers canadiens se trouveraient avoir pratiquement un monopole sur les marchés du monde, par suite de la situation particulière où se trouveraient nos industriels et de leur puissante organisation.
Une telle organisation ne pourrait manquer de faire à l’ouvrier une place large et honoi'able. Ses intérêts seraient assurés puisqu’un des premiers soins de l’association serait de l’instruire et de développer en lui ses précieuses qualités natives. De plus, la fabrique et l’atelier n’auraient pas sur lui une influence aussi débilitante que s’il travaillait dans d’autres conditions ; il ne se grouperait pas dans les grands centres ; il travaillerait dans la forêt, dans le voisinage des eaux, il serait en contact constant avec la population agricole où il se recruterait et avec la vie morale et intellectuelle que lui ouvriraient l’édu-
cation et 1 instruction. Il se préparerait à se superposer aux éléments étrangers qui envahiront bientôt le Canada français.
Nous trouvons donc ici à peu près tous les avantages de la concentration industrielle. D’autre part, nous ne croyons pas qu’il serait facile de convertir cette puissance bienfaisante en un pouvoir abusif. Les intérêts vitaux du pays se feraient ici contrepoids sans être portés à s’entre détruire. Les grands industriels seraient intéressés à promouvoir 1 agriculture et la colonisation, car ils dépendraient d’elles pour la main-d’œuvre et pour la fourniture de la matière première. Les agriculteurs et les colons s’intéresseraient à la prospérité des industries dont ils seraient devenus les fournisseurs, et ne tendraient plus autant à abandonner les champs pour les grands centres démoralisateurs.
Par suite de tous ces intérêts solidaires travailllant de concert, il ne pourrait plus être question de ces malheureuses lois d’exception qu’on impose trop souvent aujourd’hui aux législatures et qui portent à leur face la preuve des difficultés sociales et écononomiques au milieu desquelles nous nous débattons avec toute l’impuissance d’un homme qui se noie.
Que la situation serait différente, qu’elle serait terrible , si quelque combinaison énorme de capital américain s’emparait définitivement de nos terres
publiques, de nos fleuves et de nos forêts ! Et cela arrivera, si nous nous ne savons pas l’empêcher. Elle acquerrait d’immenses coupes de bois, tout ce qui reste encore de notre domaine forestier : elle en chasserait définitivement le colon et l’agriculteur, l'espoir de notre avenir. Elle dévasterait, suivant la méthode du commerçant actuel ; elle ferait, pendant quelques années, une fabrication intensive, puis elle disparaîtrait de nos bois épuisés, nous ayant privé non pas seulement de nos richesses économiques, mais aussi, presque certainement, de notre indépendance politique, et de notre idéal si précieux, laissant pour tout partage à ceux qui auront voulu rester fidèles à la tradition et à l’aspiration nationale, la ruine et le désespoir. C’est la conclusion logique de ce que nous avons dit jusqu’ici. En- général, celui qui veut poser en prophète risque fort d’être démenti par l’événement. Mais ici il n’y a pas d’erreur possible et la situation est claire comme le jour.
Le Canada ne conservera son indépendance économique et son autonomie politique qu’à la condition de développer son indu strie nationale.
Le Canada français ne conservera sa place au soleil que s’il sait maintenir sa pop ulation nombreuse, saine, vigoureuse et éclairée. Pour cela, il lui faut, de toute nécessité, s’emparer de l’industrie forestière, dont la nature semble lui avoir préparé un monopole.
De nos jours, pour implanter dans un pays la grande industrie, une organisation puissante, appuyée d une politique industrielle de la part des pouvoirs publics, est absolument essentielle.
bi le Canada, surtout le Canada oriental sait organiser puissamment son industrie, il atteindra, en peu de temps, une situation prépondérante tant à 1 intérieur qu’à l’extérieur, à cause de l’abondance de ses ressources et de sa situation exceptionnelle aux points de vue géographique et topographique.
Nous croyons avoir prouvé dans les pages qui précèdent, que cela est essentiel et que cela est possible. Nous voudrions pouvoir le proclamer partout, dans chaque ville, dans chaque village, dans chaque hameau, atin que le cri : Emparons-nous de l’industrie ' se grave dans tous les cœurs et s’inscrive sur toutes les bannières. Cette tâche ne restera pas à parfaire. D’autres plus autorisés et mieux doués s’empareront de cette idée en la perfectionnant. Ils prêcheront une croisade dont les fruits seront abondants, et la volonté populaire devenue irrésistible, nous mettra enfin en possession de notre domaine industriel. C’est ainsi que nous triompherons des dangers de l’heure présente et qu’en achevant victorieusement une des grandes étapes de notre vie nationale, nous ouvrirons à nos enfants la voie de l’avenir.