ENCOURAGEANTS POUR L’AVENIR
CE rameau détaché du vieux tronc français a toujours intéressé ceux qui, s’occupant de sociologie ou d'histoire, ont eu l’avantage de l’étudier de près. On a beaucoup écrit à son sujet dans les deux hémisphères, et la plupart du temps avec une ignorance excusable lorsqu’il s’agit de détails, impardonnable quant on touche sans s’en apercevoir à des questions d’une importance générale. Il est permis
d’ignorer l’histoire intime des Magyars hongrois, il serait honteux de ne pas savoir qu’ils furent le boulevard de la chrétienté en Europe, les champions victorieux du principe autonomique dans l’empire germain.
C’est pourtant une ignorance semblable que les Canadiens- français ont pu constater chez un grand nombre de ceux de leurs cousins de France qui ont écrit sur le Canada. Ces derniers ont trouvé matière à critique dans leur parler un peu achaïque, dans les mœurs, les coutumes et les idées qui ne sont plus celles de la France contemporaine. De la quasi miraculeuse survivance des Canadiens-français et de leur phénoménal développement, on a dit peu de chose. Qu’ils se soient fait les défenseurs de l’idée française et catholique en Amérique, et cela au prix de sacrifices immenses ; qu’ils aient usé dès le début et supérieurement de la seule arme défensive que le sort leur avait laissé : la constitution anglaise ; qu’ils aient lutté avec une opiniâtreté héroïque pour le principe du gouvernement responsable dont le triomphe exerce une influence si décisive sur les destinées de l’empire britannique tout entier et partant sur le monde, ce sont des faits que l’on passe sous silence. N’est-il pas singulier qu’on s’abstienne de signaler en France ces grands actes qui témoignent delà vigueur de la mentalité française ?
Le gouvernement britannique sent plus juste ;
l’indépendance économique
tous ses actes officiels le prouvent. Cependant il existe encore en Angleterre une école apparemment incorrigible dans son arrogance à l’endroit des “ colonials ” de toute race et de toute couleur. Sir Henry Steadman Cottou, un officier important du service civil indien, exprime dans un récent ouvrage la crainte que cette attitude persistante ne fasse perdre à la Grande-Bretagne l’empire des Indes. Comme les extrêmes se touchent, il n’est pas surprenant de trouver ce groupe peu nombreux, mais bruyant dans son ultra-loyalisme, tendant la main, dans la république américaine, à ceux-là précisément qui n’ont jamais pardonné aux Canadiens d’être restés fidèles à la Grande-Bretagne, en 1775. Pour ces derniers, le Canada français n’est qu’un vestige de l’ancien régime. On n’y retrouve plus sans doute les charmants grands seigneurs et les dames exquises du temps de Frontenac ; mais Jean-Baptiste est toujours la momie de Jacques-Bonhomme, la province de Québec un décor d’opéra comique.
Les Canadiens-Français se consolent facilement d être ainsi deprises. Ils savent que le temps fera justice des faux jugements, et conscients de leur propre valeur, ils ont en outre le sentiment d’une appréciation fraternelle de la part d’un certain nombre de leurs compatriotes de langue anglaise. C’est même un des faits notables de notre vie
nationale que les fauteurs de discorde n’ont jamais îeussi a entamer serieusement le fonds de confiance réciproque qui existe entre les deux populations du Canada et que les appels à la justice et à la tolérance sont presque toujours écoutés. Aussi ces deux populations semblent-elles de plus en plus disposées à partager amicalement leurs gloires passées, leurs occupations présentes et leurs soucis de l’avenir. Et tout cela s accentuera davantage, si nous savons nous corriger certains de nos défauts, dont le plus grave sans aucun doute est notre faiblesse économique. C est là une tendance sociale qu’il convient de noter, avant de parler du développement numérique et de la condition économique de ces deux groupes. (1)
(1) Il est toujours utile de savoir ce que les autres pensent de nous, même lorsque leur jugement est manifestement iujuste ; il est bon d etre averti des préventions que l’on cherche à répandre sur notre compte afin d être en état de les combattre par la sagesse et la dignité de notre conduite. C’est à ce point de vue que nous nous plaçons pour détacher quelques phrases du premier chapitre du livre de M. Goldwin Smith : “ Canada and the Canadian Question.”
“ Québec est une théocratie. .. Les habitants sont les moutons du prêtre. Celui-ci est leur chef politique comme leur directeur spirituel, il désigne les hommes politiques qui doivent servir les intérêts de 1 Lglise à Québec ou à Ottawa. La foi des paysans est médiévale... Il (le paysan) est simple, ignorant, soumis, crédule, encroûté... il cultive de la manière la plus primitive le lopin paternel... il mange ce qu’il cultive et son ordinaire comprend beaucoup de soupe au pois, ce qui donne lieu à des moqueries.
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Pour ce qui est du développement numérique des Canadiens- français, nous ne saurions mieux faire que de consulter l’étude publiée par M. Thomas Côté, un des commissaires du recensement de 1901 ; travail qui met vivement en lumière l’augmentation rapide de la population française du Canada.
“ Seconde province de la confédération, dit-il, par l’importance de sa population, Q,uébec a vu sans cesse croître l’élément français, qui y a toujours été prépondérant. Il y a actuellement dans la province
...L’habitant n’est ni cultivé, ni ambitieux, mais il est supérieur au troglodyte de “ La terre. ” Les Canadiens-français pullullent. L’Eglise encourage chez eux, comme chez les Irlandais, les mariages hâtifs dans l’intérêt de la morale, pour augmenter le nombre de fidèles, et sans doute aussi le chiffre des contributions. . . Le peuple est pauvre, mais l’Eglise, pour un tel pays, est immensément riche. Ni Versailles, ni les pyramides n’ont indiqué plus clairement la puissance du roi, que la grande Eglise et le monastère dominant les cabanes, ne révèlent le pouvoir du prêtre. ”
Prétendre expliquer par un tel tissu d'exagérations la condition sociale d’un peuple est plus d’un pamphlétaire que d’un philosophe. Et M. Goldwin Smith n’a pas même le mérite d’êtré original. Uue foule d’autres auteurs plus ou moins connus ont trempé leur plume dans le même fiel. Si leur but n’est pas de soulever les populations canadiennes les unes contre les autres, il est difficile de comprendre ce vers quoi ils tendent. Qu’on songe à l’effet que de tels écrits sans cesse renouvelés doivent produire sur la population d’Ontario ! Il n’est pas surprenant qu’elle connaisse mal les Canadiens-français. La merveille c’est qu’elle ne les déteste pas de tout son cœur.
1.649,898 habitants, dont 1,322,115 de langue française, 289,929 de langue anglaise et 36,854 appartenant à des races diverses. L’augmentation de la population dans la province de Québec en dix ans est de 160,363. Comme les Canadiens-français de cette province ont augmenté de 125,769, la population non-française n’a donc progressé que de 34,594. Cette dernière est en minorité dans tous les collèges électoraux, excepté Argenteuil, Pont.iac, les divisions Sainte- Anne et Saint-Antoine de Montréal, Brome, Huntingdon et Stanstead. Il y a vingt ans, les Canadiens-français étaient en minorité dans tous les cantons de l’Est, ainsi que dans Pontiac, Argenteuil, Québec-Ouest, Huntingdon et Montréal-Ouest. Chaque recensement décennal a indiqué en leur faveur des gains considérables. Si bien qu’aujourd’hui, dans tous les collèges électoraux qui, à l’époque de la confédération, devaient être, dans l’esprit de ses auteurs, exclusivement réservés à l’élément anglosaxon, ils sont en majorité. Petit à petit les Anglosaxons ont déserté ces collèges électoraux et ont été remplacés par des Canadiens-français. Le tableau suivant indique la progression :
l’indépendance économique
Canadiens-français
Autres origines
Huntmgdon .
IVliîStilSSlijUOl .
Brome .....
Stanstead ....
Sherbrooke ....
Compton ....
Argenteml.. .
Pontiac .
Le même phénomène se produit dans les comtés d Ontario situés sur les confins de Québec, comme nous le verrons plus loin.
Dans les provinces maritimes aussi, la proportion des Acadiens augmente par rapport à la population générale. Le miracle, dans cette contrée, c’est que la population française y existe du tout, après la cruelle persécution qu elle a subie autrefois et qui même aujourd’hui n’a pas encore pris fin, bien que ce ne soit plus 1 autorité politique qui la continue. Là, comme aux Etats-Unis, les amis de la langue française ont à combattre un ennemi nouveau et puissant qu’ils voudraient pouvoir respecter et aimer. C’est uniquement à son courage et à son amour de la patrie acadienne que ce groupe doit sa survivance. Dès que les cir-
constances le permirent, les Acadiens revinrent des contrées lointaines où on les avait déportés, ils sortirent des bois où on les avait traqués comme des bêtes fauves. Aujourd’hui ils occupent de nouveau l’antique patrie ; ils ont leurs terres, leurs églises, leurs écoles, leurs collèges, toute leur organisation sociale. Il semble cependant que leur caractère reflète quelque chose des tristesses passées. Ils sont plus graves et moins communicatifs que les gens de Québec.
“ Je llie sens le cœur réjoui, écrivait le regretté abbé Casgrain, en songeant que cette belle contrée, arrosée par les rivières Memramcook et Petitcoudiac, est encoie toute française.* Les Acadiens qui avaient été expulsés en 1775, en ont de nouveau pris possession, ils y ont si bien prospéré, qu'ils forment aujourd’hui le groupe le plus important de leur race au Canada,... Les terrains que leurs ancêtres avaient conquis sur la mer, par les travaux d’endiguement qu’ils avaient fait le long des deux rivières, et qui avaient été submergés depuis leur dispersion, ont été mis en culture depuis leur retour. Ces terrains ont été tellement agrandis d’année en année, qu’aujourd’hui leur longueur totale n’est pas moins de trente milles sur une largeur considérable. ”
Les Acadiens ont remporté là une belle victoire. Ils ont prouvé qu’on n’extermine pas un peuple qui garde dans son cœur l’amour de son pays. Cette po-
l’indépendance économique
pulation pleine de vigueur et de sève, et qui a produit depuis son retour beaucoup d’hommes distingués, augmente constamment en nombre. M. Côté, dans l’étude dont nous avons cité plus haut quelques passages, fait remarquer que tandis que la population de langue anglaise diminue dans deux sur trois des provinces maritimes, la population de langue française y augmente notablement, ainsi que l’atteste le tableau que nous transcrivons :
Population française
Prince-Edouard .
Nouvelle-Ecosse .
Nouveau-Brunswick .
Quant à l’Ontario, sa population totale n’a augmenté que de 68,622 durant la dernière décade, et sur cette augmentation celle de la population de langue française compte pour 57,548. Il résulte de ces chiffres qu’à une population totale de 1,404,974 eu 1891, les Canadiens-français ont ajouté pendant la décade 244,897. L’augmentation entière de la population durant la même période ayant été de 538,076, il s’ensuit que près de la moitié de cette augmentation est due aux citoyens d’origine française.
Si nous voulons suivre les Canadiens-français jusqu’aux Etats-Unis nous retrouverons la même fécondité. M. R.-R. Kuczynski a publié, d’après le recensement de 1895, une statistique intéressante sur la fécondité des races dans la Nouvelle- Angleterre. Il a dressé pour le Massachusetts un tableau que nous résumons ici, en faisant remarquer que la proportion est à peu de chose près la même dans toute la Nouvelle- Angleterre.