RIVOLI- T
C'est vrai. Mais c^est cela que tu ne peux me pardonner !
Non, vous m'avez froissée, blessée, et, devant elle ! devant elle !... Vous ne vous êtes pas seulement contenté de révéler notre secret, de le révéler, comme s'il vous eût appartenu toiit entier, mais encore, vous avez osé m'accuser publiquement... C'est làcbe !..
RIVOLET
Thérèse !
THERESE
A cause de vous, j'ai été traitée comme une fille!... Notre discussion était une discussion de filles !... Je ne savais plus qui elle était, qui nous étions. Je n'ai jamais été traitée ainsi. Je m'en souviendrai toujours, toujours !
RIVOLET
Tu exagères î
THERESE
Je n'exagère pas... Yous ne pouvez pas savoir comme j'ai souffert à cause de vous!
RIVOLET
Thérèse ! Thérèse !
Désormais, il n'y a plus aucune sécurité pour moi, aucune sécurité! Je frémis en songeant à ce dont tu es capable. Jusqu'à ce
jour, tu n'avais jamais osé faire ce que tu as fait ! Oh! je savais bien que tu parlais de moi aux uns et aux autres; que notre amour était sans cesse livré à la curiosité publique grâce à tes indiscrétions, et que tu faisais bon marché de mon honneur, de ma vie, de ma personne ! . . . Tout cela, je te Tai reproché, il n'y a paS bien longtemps encore. Aujourd'hui, tu as tout dit, tu as tout raconté, devant les autres,devant moi-môme... Il semble que ce soit désormais une chose convenue, légitime, publique, et dont tu n'aies même plus à te cacher !
RIVOLET
Je soufïrais !
THÉRÈSE
Et moi, j'ai souffert bien plus encore! Tout à l'heure, devant tout le monde, j'ai souffert à en pleurer !
RIVOLET, brusqucmcat.
Tout à Ihoure?
THÉRÈSE
Oui, tout à riieure.
Il y a un injjtant?
THÉRÈSE
Oui...
RIVOLET
11 y a un instant... Quand M. Morgan était là, n'est-ce pas?... Quand il était là?...
THÉRÈSE
Peut-être !...
RIVOLET
Ah! oui! ah! oui, c'est quand il était là, (jue tu souffrais. Tout le reste est mensonge ! Je Tai bien vue, va, la terreur qui
t'envahissait à la pensée que je pourrais te trahir par un geste, par un mot plus audacieux que les autres, ou seulement par mon silence! Tu tremblais qu'il devinât notre amour et tu m'aurais bien mis à la porte !
THÉRÈSE
J'aurais dû !...
RIVOLET
Oui, tu aurais dû!... mais tu n'as pas osé le faire... parce que tu sentais bien c[ue mon attitude était presque légitime, et j'avais mille excuses pour agir comme j'agissais.
THÉRÈSE
Non!...
RIVOLET
Si!... Oui, j'ai dit à Louise que je t'aimais... oui, je t'ai contrainte à te justifier en sa présence, oui, mon attitude devant
LIXDISCRET 17i
M. Morgan n'a pas été ce qu'elle aurait dû être... mais c*était pour qu'il devinât qu'il était de trop parmi nous, que je t'adorais, et qu'il fallait bien qu'il s'en allât.
THÉRÈSE
C'est lâche!;..
RI VOLET
C'est possible î mais je le referais si c'était à refaire... Et je le crierai, à lui, je finirai par lui crier que nous nous adorons, que tu es à moi, et que je te garde.
THÉRÈSE
Tu ne feras pas ça !
RIVOLET
Non?
THÉRÈSE
Non, tu ne feras pas (;a !
RIVOLET
Pourquoi?
THÉRÈSE
Parce que je te le défends ; parce que si tu agis ainsi, je ne te revois de ma vie !
RIVOLET
Pourquoi ?... pourquoi ?... Alors, tu Taimes... tu raimes... Tu m'as pardonné tout le reste, mais cela, tu ne me le^pardonneras pas ?
THÉRÈSE
Je ne t'ai rien pardonné.
RIVOLET
Si... Et puis, que m'importe!... Tu viens de prononcer une phrase qui m'excuse bien de toutes les légèretés ou de toutes les lâchetés que j'ai pu commettre. La seule présence de cet homme chez toi, justifie toute ma
conduite. C'est à moi de te faire des reproches, à moi de l'interroger... Car enfin, cet homme, quel est-il?... Pourquoi vient-il?... Je veux le savoir !
Tu le sais.
RI VOLET
Non, je ne le sais pas... Non, je ne sais pas... Il t'aime, il te poursuit.
THÉRÈSE
Je t'ai dit à ce sujet tout ce que j'avais à te dire.
RIVOLEt
Et je dois m'en contenter?
THÉRÈSE
Oui...
RIVOLET, avec doul.'ur.
Et je dois m'en contenter!... Mais lu sais
iO.
bien que c'est impossible !... mais quelque confiance que j'aie en toi, je ne puis m'empêcher de mourir d'inquiétude après tes paroles... Et je me torture... et tu comprends bien que je veux savoir. . . et que je suis forcé de parler... et qu'il faut que je parle !...
THÉRÈSE
Non, rien ne t'oblige à parler !
RIVOLET
Si, tout m'y oblige, tout m'y obligeait î...
Tu n'as pas le droit !...
RIVOLET
Ce n'est pas une question de droit, c'est une question d'amour...
THÉRÈSE
L'amour a des devoirs!...
Ri VOLET
Mais il a aussi des exigences,
THERESE
Rien ne pouvait te contraindre à déshonorer une femme !
RIVOLET
Je ne t'ai pas déshonorée !... Tu n'es pas déshonorée, parce que Ton sait que tu es à moi!... On saitbien, tout le monde sait bien que je t'aime et que nous sommes ensemble pour la vie... Ton mari te laisse libre... il te délaisse... Tu divorceras... J'ai mille excuses !...
THÉRÈSE
Non. D'ailleurs, ne te fais pas meilleur que tu ne l'es. Tu parlerais dans tous les cas, même si tu devais ruiner mon ménage !
RIVOLEÏ
Peut-être... pour te garder...
THÉRÈSE
Joli moyen pour me garder!
RIVOLET
Je n'ai pas le choix... (un siience.)
THÉRÈSE
Aussi, tu te reconnais le droit de me compromettre ?
RIVOLET
Je me reconnais le droit, dès l'instant où tu cherches à m'échapper, de crier partout que tu es à moi, que je t'aime, et que je te garde !
THÉRÈSE
Malgré mon mari?
RIVOLET
Malgré ton mari ! que tu invoques avec une
persistance qui m'étonne, ou qui ne m'étonne guère... mais à laquelle^ tu ne m'avais pas habitué.
Et tu crois que c'est ^ràce à ces procédés, que tu me ramèneras à toi, que tu me garderas ?
RIVOLET, saisi.
Je ne sais pas!... J'ai donc besoin de te ramener à moi?.,. Il ne s'agit pas de procédés, va, je suis mon instinct, je suis ma souffrance!... Je mentais tout à l'heure... je ne calcule rien.
THÉRÈSE
C'est maintenant que tu mens... ton indiscrétion est volontaire. C'est volontairement que tu proclames notre liaison, espérant ainsi m'encliaîner à jamais... Et si je ne veux pas?...
RIVOLET, s;d <i.
Si?..<
THÉRÈSE
Oui, si je ne veux pas!... (Un temps.)
RIVOLET j avec douleur.
Si tune veux pas... quoi?... Etre à moi?... Tu veux me quitter?...
THERESE, tfèsbas.i
Je n'ai pas dit cela !
Dis-le! Dis-moi... la vérité. Si tu me dis : Je veux te quitter, je comprendrai tout, je me résignerai, je ne lutterai plus. Seulement, ne m^avouc pas que tu me quittes parce que j'ai commis des indélicatesses, non, cherche d'autres prétextes. Dis-moi : Je ne t'aime plus, j'en aime un autre... C'est
M. Morgan... Et alors> je te jure que je cesserai de le compromettre... ce ne sera plus la peine!... (Un temps.) Dis-le!... dis-le... (Avec anxiété ) Tu ne le dis pas.
THÉRÈSe, tout bas.
Non!
RIVOLEÏ
Non?... alors, tu m'aimes encore, dis, tu m'aimes encore?...
THÉRÈSE, même jeu.
Mais oui...
RIVOLET
Ah!
THÉRÈSE
Mais j'ai tant de chagrin!...
RIVOLET, protostuut.
Tu n'as pas de chagrin.
THERESE
Si. .
RIVOLET
Non, il est impossible que tu m'en veuilles bien sérieusement... En somme, je n'ai jamais péché contre notre amour...
THERESE
Si, tu as parlé. . Et tu ne peux t'imaginer ce que tu me détaches de toi, en parlant
ainsi!
RIVOLET
Ah! comment est-ce possible?
THÉRÈSE
Ah! je ne sais pas, mais je le jure que cela est!...
RIVOLET .
Pourtant, l'amour est au-dessus de tout !
THÉRÈSE
Mais non. L'amour a besoin d'être caché... Il faut du mystère, je te le jure... Rien n'est beau comme de s'aimer, et que personne ne le sache .. c'est ce que je t'ai toujours demandé en vain. Il ne faut rien dire, il ne faut rien dire! .. Un amour diminue dès que Ton s'en occupe, dès que l'on est au courant... Tu vois, je ne te parle plus des ennuis que tu peux me susciter, je ne te donne que des raisons sentimentales!... Eh bien, je te jure que c'est toi qui détruis notre amour volontairement!... Tu ne crois pas?
RIVOLET
Non... Si... Peut-être!... C'est-à-dire que tu es devenue trop sûre de moi, de ma tendresse!... Vous autres, vous avez toujours besoin de douter un peu de nous.
THÉRÈSE
C'est possible... Mais moi, je connais ton
amour bien plus par les autres que par toi.
RIVOLET
Ça devrait quand même te rendre fière ! . . .
THÉRÈSE
Mais ne crois pas cela!... Tout d'abord, oui, j'ai considéré tes imprudences comme des enfantillages d'amoureux, et elles me faisaient presque plaisir. Mais si tu savais ensuite comme j*ai souffert de tout^ce qu*on me répétait à ton sujet. On m'a raconté des choses abominables !... Tu te vantais!... Des choses intimes... Oh! je n'oserai jamais te dire... Quelle honte!...
RIVOLET, violemment.
C'est faux, c'est faux!...
THKRÈSE
Oh! tu ne te rends pas compte... Mais tu
LINDÏSCRET 183
ne sais pas quel froissement, quelle douleur c'est pour une femme !
RIVOLET
Oui... mais c'est faux!
THÉRÈSE
Nous nous disons : alors, cet homme...
cet homme à qui nous nous sommes données de tout notre cœur, cet homme devant lequel nos plus délicates pudeurs s'évanouissent, par la grâce d'une habitude amoureuse... cet homme, qui est donc devenu une partie de nous-mêmes, la plus frissonnante, la plus douce, la plus noble... il n'est qu'un homme, un étranger, un ennemi...
qui est venu nous voler notre intimité, la dévoiler aux regards de tous... et nous faire du mal I
RIVOLET
Je te j ure î . . .
Oh! Je ne dis pas que tu aies prononcé toutes les paroles qu'on m'a répétées, mais il suffit que j'aie pu croire un instant à leur vraisemblance pour que le mal soit accompli! Hélas! tu l'as bien vu, tes dernières imprudences peuvent me faire tout supposer!...
RIVOLET
Ah! Ne discutons plus. Cessons de discuter, je t'en prie! je t'en prie! Je ne saurai jamais si tu m'aimes moins parce que je suis indiscret, ou seulement si je suis indiscret parce que tu m'aimes moins ! Quand ai-je commencé à trop parler?... Quand as-tu commencé à moins m'aimer ?. . . Mystère ! ... Il y a peut-être une fatalité qui m'oblige à agir de telle façon que tu te détaches de moi. Le fait est que chaque fois que je commettais ce que tu nommes une imprudence, je met-
tais tous mes efforts à me taire... et je ne pouvais pas me taire! Non, je ne pouvais pas !... Mais, de ces imprudences, je n'en ai pas tant commises!... Enfin, il paraît qu'elles m'étaient plus funestes que je nele pensais ! . . . Alors, tu m'aimes moins, voilà le fait ! Tu te détaches de moi... et moi^ je t'adore!... J'ai peut-être eu tort... C'est moi qui ai eu tort, mais je t'adore! Je t'adore ! et je voudrais bien
regagner ton amour!... (Un sUence, puis avec des
larmes.) Sais-tu, jc songc à une chose. Peutêtre crois-tu moins m'aimer à cause de mes imprudences, et peut-être m'aimes-tu moins, tout simplement, parce qu'il en est ainsi... Non?... Tu ne crois pas?... tu ne réponds pas... tu ne veux pas répondre?... dis?...
THÉRÈSE
Quoi?
RIVOLtT
Si tu m'aimes moins ?
THERESE, tout bas.
Non.
RIVOLET
Non ? Ah ! chérie ! . . . (ii est tout près d'elle.) Veuxtu tout oublier alors?. . . Veux-tu me permettre de t'embrasser?... Veux-tu que je t'embrasse? Écoute... Écoute... Viens... Ah!
chérie ! ... (Il la prend dans ses bras, la baise sur la bouche. Long silence. Thérèse se dégage doucement et fait un mouvement comme pour se lover.) Ou VaS-tU . ^
THÉRÈSE
Il faut qu'on allume.
RIVOLET
Oh! non, non! Reviens ici... Reviens.
(il la prend par la main.) Tu VeUX rCVeuir? Assicds-
toi là, contre moi. (Un temps.) Tu vois que mes bavardages n'ont pas d'importance. Tu vois que tu m'aimes tout de même, chérie!... Enfin, tout est Uni... tout s'efface... C'était un
mauvais rêve. . . tu reviens de voyage, j'arrive à linstant... et te voilà, comme j'aime, dans mes bras... Pour toujours. Tu vois que l'amour est plus fort que tout?... Je t'adore ! Tu m'aimes?...
THÉRÈSE, tout bas.
Oui!...
RIVOLET
Oui, tu Pas dit, oui... (Un instant.) Comme avant? comme avant?...
THÉRÈSE, même jeu.
Oui.
RIVOLET
Malgré tout?...
THÉRÈSE
Oui.
RIVOLET, la preiiaut sur sa poitiino.
Mon cœur! (SHence.) Tu verras... Je ne dirai
rien... je ne bavarderai plus... J'ai eu trop peur. (Silence.) Parle-Hioi, dis-moi ce que tu penses î...
THÎi-RESE, songeuse.
Oh! oui, surtout en ce moment, fais bien attention !
RIVOLEÏ
Pourquoi, en ce moment ?...
THÉRÈSE
Parce que peut-être obtiendrai-je bientôt ma liberté.
RI VOLET
Ton mari veut divorcer?... c'est vrai?
THÉRÈSE
Tu le savais?...
RI VOLET
Non... vaguement... Et tu ne me le disais pas!... à moi... à moi, qui ne rêve que de te
svvoir libre... D'ailleurs, tu ne me parles j^xmais de ces choses... tu ne me disais rien !
THÉRÈSE
Je te dis tout.
RIVOLET
Oui, parce que maintenant, tu m'aimes... Oh! quel bonheur, chérie... (Un temps,) Quelle belle fin de journée ! Tu vois, nos discussions, à quoi elles aboutissent... Je savais bien! Tu es contente de m'avoir retrouvé... Tu n'aimes personne autre ?...
Mais non ! (suence.)
RIVOLET
Maintenant, il faut que je m'en aille.
(Peiit silence.) A demain.
THERKSE
Ici?...
RIVOLET
Non, pas ici.
THÉRÈSE
Où^ alors ?
RIVOLET
Oh! que tu es bete ! Oh !... que je t'aime !
THÉRÈSE
Tu voulais partir...
RIVOLET
Oui, parce qu'il est tard... Ton mari pourrait rentrer, je ne tiens pas à le voir... Je t'adore.., je t'adore... Tu divorceras, tu m'épotiseras !
Ne sois pas fou !
RIVOLET
Oh! noD, maintenant, je suis sage, je suis très sage!... Tiens, je te jure, sur notre amour, que tu n'auras plus la plus petite indiscrétion à me reprocher... Tu me tiendras au courant... Au revoir!... au revoir!... (On sonne.) On a sonné...
THÉRÈSE
Oui on a sonné. (Un temps.)
RIVOIET
Il est sept heures !