‹ L'indiscret; comédie en trois actesChapitre 41 sur 41 · SCÈNE XI · texte numérisé non relu

SCÈNE XI

THÉRÈSE, RIVOLET

RIVOLET

Ah 1 c'est toi! tu es là! Lihre ! Lihre, lu es lil)re !

THERESE

Libre !

RI\OLET

Oui, tu es libre, grâce à moi

THÉRÈSE, avec ironie.

Grâce à vous!

RIVOLET

Non, non ! tu ne peux pas me comprendre ! Mais je te dis que tu es libre ! Nous n'avons plus rien à redouter! Tu as causé avec Marivon, n'est-ce pas?

THERESE

Oui.

RIVOLET

11 t'a fait part de ses conseils à ton mari ?

THERESE

Oui!

RIVOLET

Ah! Heureusement j'étais là, moi, je Tai vu ton mari. Je lui ai dit!... Eh! va, ta liberté, c'est bien à moi que tu la dois !

THÉRÈSE, le regardant.

Ah oui, oui, c'est bien à vous ! !

RIVOLET

Qu as-tu?

THÉRÈSE

C'est bien à vous, décidément, que je devrai tous mes malheurs et toutes mes hontes... On ne se refait pas ! !

RIVOLET

Comme vous me parlez! Vous m'en voulez encore?

THERESE

Non ! vous êtes assez puni !

En quoi suis-je puni ?... Pourquoi puni ?

THÉRÈSE

Parce que je crois que vous aurez de la peine, lorsque vous ne me verrez plus.

RIVOLET

Mais je vous verrai. Nous nous verrons. Qu'est-ce que cela veut dire... puisqu'il est convenu avec votre mari... puisque je vous épouse !...

THÉRÈSE

Ah! devant mon mari surtout vous eussiez mieux fait de garder le silence !...

RIVOLET

Pourquoi?

250 l'l\discret

THERESE

Parce que toutes vos paroles, d'inutiles qu'elles furent, deviennent à présent dangereuses.

RIVOLET

Je ne comprends pas...

THÉRÈSE

Mon mari ne me laisseras libre.

RIVOLET, éclatant.

Vous ne divorcez pas?

Non!

RIVOLET

C'est impossible !.... Pourquoi ?

LlNDISCRET 251

THERESE

Alors, VOUS comprenez que quoiqu'il arrive maintenant, je ne peux plus vous revoir.

RIVOLET, éperdu.

Oh! oh!...

THÉRÈSE

D'ailleurs, laissons cela... demain... ce soir... je pars, j'accompagne les Marivon.

RIVOLET

Où allez-vous ?

THÉRÈSE

Je l'ignore.

RIVOLET

Je le demanderai à Marivon.

THÉRÈSE

Il ne répondra pas. Il vous en veut, à cause de moi.

RIVOLET

A n'importe lequel de vos amis, alors... à madame Baige... à Henriette...

THÉRÈSE

Pensez-vous qu'elles soient vos alliées?

RIVOLET

Oui!

THÉRÈSE

Malgré le mariage d'Henriette rompu par votre faute ?

RIVOLET

Qu'est-ce que vous dites?

THERESE

Ah oui, c'est ainsi. Nous sommes quelques-uns et quelques-unes qui ne vous devons aucune reconnaissance!...

Ah! des potins ! des potins! Yoilà où nous en sommes, nous devions en arriver là... j'ai fait du tort à celui-ci... j'ai compromis cellelà... Ils m'en veulent tous !.. . Ah ! que m'importe qu'ils m'en veulent!... s'ils savaient comme je les méprise de m'en vouloir...

THÉRÈSE

Vous ne comprenez pas!...

RIVOLET

Ah! oui, je comprends... je commence à comprendre. Je suis fou de ne pas avoir plus vite compris ! Assez de subtilités, assez d'hypocrisie... Yeux-tu savoir pourquoi tu me fais tous ces reproches?... c'est que tu en aimes un autre.

THÉRÈSE

Non!

:2o4 l'indiscret

RIVOLET

Morg-an ! Tu aimes Morgan ! Là est la vraie raison de ta façon de faire !... Fou que j'étais de ne pas l'avoir deviné !

THERESE

M. Morg-an est parti !

Peu importe ! Tu Taimais de tout temps, tu l'aimes, n'est-ce pas?

THÉRÈSE

Je ne sais pas.

RIVOLET

Àh ! Tu l'avoues ! Tu vois bien que tu es la seule coupable ! Moi, je suis innocent, jo n'ai rien à me reprocher.

THÉRKSE

Si!

RI VOLET

Oh!

THERESE

Si... C'est moi seule qui ai le droit de vous en vouloir, toujours ! encore î! Car enfin, de quoi m'accusez- vous? D'avoir songé, d'avoir songé ! à un autre homme!... Oui, c'est vrai, j'ai rencontré M. Morgan et je n'ai pas fui sa présence, et je me suis plu auprès de lui. Est-ce donc une grande faute ? et n'avez«r vous pas, vous autres hommes, mille faits de ce genre à vous reprocher? Et si M. Mor»gan m'attirait, c'est peut-être, hélas ! qu'il possédait ces qualités si vainement recher- «liées auprès de vous. Pourtant, vous vme rendrez cette justice que, dès mon retour, j ai agi franchement avec vous, je vous ai mis en garde contre vous-même, je vous ai supplié de changer votre façon d'être, de ne

plus me faire de la peine ! Je ne voulais pas que vous me fournissiez des griefs pour me détacher de vous... Et, je vous le jure, j'étais très bouleversée, très malheureuse ; j'avais besoin de me recueillir^ de voir clair en moi-même. A ce moment, un peu de douceur ou de fermeté de votre part eût suffi pour m'éclairer, et me ramener à vous. Au lieu de cela, vous vous êtes emparé de moi, vous êtes entré dans mon existence pour la saccager sans pitié, sans trêve... Ah ! vous m'avez épouvantée ! Votre virtuosité d'indiscret s'est exercée hypocritement, comme à plaisir, sur les plus petits faits de ma vie... et votre fureur n'a rien respecté, ni mes amis, ni mon mari !... Oui, vous n'avez pas craint de vous faire le complice d'un homme, le mari d'une femme que vous dites aimer... d'un homme qui tient l'iionneur et la vie de cette femme entre ses mains ! En cela vous * avez agi par amour peut-être, mais aussi par

lâcheté! Oui, par lâcheté! Car vous avez fait un honteux calcul, car vous avez espéré qu'abandonnée par mon mari , je serais oblip^ée de me réfugier auprès de vous, quoique je pense! Vous m'aviez abaissée d'abord, pour me conserver ensuite plus sûrement ! . . .

RI VOLET

Assez ! oh ! assez, je vous en prie. Ne cherchez pas à me torturer, à me donner des regrets, à me faire croire que je suis le seul coupable. Eh bien, non, malgré tout, je ne regrette rien. Sachez-le, je n'ai pas de remords. Je vous aimais trop, pour vouloir avec vous d'un demi-bonheur. Je suis fier d'avoir été vaincu, car je tombe en amant !... Oui... et je ressens presque de la reconnaissance pour M. Morgan... pour votre mari... pour tous ces gens qui n'ont pas été gentils pour moi. Ils m'ont sauvé de la honte de finir comme eux... Oh! je me rends bien

compte de l'effroi que je leur ai causé. C'est bien naturel puisque je vous effrayais vousmême... oui, vousî.i. Eije vous plains, oui, je vous plains aussi, ma pauvre amie; car vous ne me rejetez pas seulement de votre vie pour courir à un autre homme... Non, cela je vous le pardonnerais peut-être encore, la passion excuse tout... Mais de la passion, vous!... Non... Vous êtes surtout lasse de mon amour... Voilà, vous, une femme ! Ahî je rirai bien lorsqu'on me dira que les femmes veulent être aimées. Les femmes ne veulent pas être aimées ! Elles ont peur de Famour. Il dérange leur vie. Ou bien alors, il faut que Ton respecte scrupuleusement leur petit protocole sentimental; et il y a tant de règles strictes, féroces, précises, contre lesquelles il est inutile de s'insurger ! La discrétion est une de ces règles, et moi je n'ai pas été discret!... Aussi sommes-nous séparés pour loute Ja vie! Vous m'avez dé-

montré que j'étais coupable ! Mais ma faute ne s'effacerait-elle pas avec la vôtre, et l'irréparable serait-il l'irréparable, si maintenant encore, tenez; maintenant, aux yeux de tous, de votre mari, de la société enfin dont vous vous proclamez l'esclave^ si vous vous jetiez contre ma poitrine et si je vous emportais dans mes bras I !

THÉRÈSE

Lucien ! . . .

RI VOLET

Oh ! soyez tranquille, je ne vous le demande pas ! Je n'en ai pas la force. Vraiment, je me sens moi-même las, oh ! très lasl... J'ai donné un tel effort, voyez-vous, ({u'il m^'a épuisé !... 3Ion amour!... mon bel amour ! Il me semble qu'il s'est évanoui • l'îivoir été ainsi crié aux uns et aux autres, [)Our rien! Vous aviez raison... on doit, il faut cacher son cœur. Mon pauvre cœur, je

ne le reconnais plus î Vraiment je me demande si je vous aime encore, vous, à qui j^ai fait tant de mal! Si je ne vous aimais plus ? Oh ! non, non, c'est impossible ! Rassurez-moi! Rassurez-moi, je vous en supplie. C'est de ne plus vous aimer, voyez-vous, que je souffrirai le plus !

THÉRÈSE

Mon pauvre ami!

mVOLET

Et voilà! Nous en arrivons au même point. Vous vous sentez lasse de moi, et moi, je me sens las de moi-même. Nous sommes faits pour nous entendre I Maintenant, nous pourrions vivre unis. Oui, parce que je vous le dis à vous : malg-ré mes folies... mes imprudences... à cause peut-être de tout cela, j'ai la certitude que quelque chose meurt en moi qui ne revivra plus jamais... On n'aime

l'indiscret :26l

qu'une seule fois, comme je vous ai aimée!.. C'est à mon âge. Ma vie d'amoureux est finie, c'est ma carrière d'amant qui commence! Oh ! je suis tout à fait prêt maintenant à aimer d'autres femmes comme elles veulent, comme vous voulez être aimées !...

THÉRÈSE

Taisez- vous!...

RIVOLET

Non, je me sens très conscient, très lucide, je vous assure... Tenez, si je vous rencontrais dans quelques mois ou dans quelques années, vous m'aimeriez presque certainement. Ne niez pas. Car, si d'un enfant que j'étais, je deviens un homme, vous, en revanche, vous demeurez une femme; et je renie mes paroles de tout à l'heure, les femmes ne peuvent vivre sans amour. Votre prétendue lassitude d'aujourd'hui, qui vous

262 LINDISCRET

fait me rejeter et vous proclamer heureuse, grâce aux quelques paroles hypocritement respectueuses d'un Morgan, se changera hientôt en une inquiétude désolée... Vous aimerez... vous aimerez fatalement quelqu'un, lui ou un autre... Et celui-là ressemblera à Fhomme que je deviens aujourd'hui, et il vous fera souffrir peut-être plus cruellement, et d'une autre manière. Vous

me regretterez !

THERESE

Taisez-vous !

RIVOLET

Oui, je me tais... Vous n'avez pas dû me comprendre. Dites-moi que vous ne m'avez pas compris. |

THÉRÈSE

Si, si, mais taisez-vous, je voas en supplie, vous me faites du mal!... Je sens bien

LINDISCRET 263

(jue vous souffrez par ma faute. .. mais croyezmoi, je ne peux m'empêcher cragir comme je le fais. Puisque ma vie est brisée^ puisque je ne suis à personne autre, vous n'avez pas à me garder rancune de mes résolutions... Oh ! Je sais bien que notre amour était unique... je ne vous en veux pas !... Mais, que voulez- vous, je suis très meurtrie, très désolée,.. En songeant à vous, je ressens au fond de mon cœur une grande peine, relais je n'aspire qu'au repos, au repos, au

repos !... (Un lourr .«ilencc.)

RIVOLET

Adieu donc ! (ii se lève.)

Vous partez?

RIVOLET

Je ne puis pas rester. . . 11 est sept heures. . . J'entends du monde... Votre mari peut venir... Ah! non! Ce sont les Baige aujour-

d'hui mercredi, elles viennent dîner... Vous et moi ne dînerons jamais plus ensemble. C'est comique, mais ça fait mal. (ii pleure.)

THÉRÈSE

Lucien !

RIVOLET

Non, taisez-vous; oui, je m'en vais. Il faut que je m'enaille^ puisque demain vous serez loin, et que j'ai amoncelé tous les obstacles entre vous et moi. Nous allons nous quitter ainsi pour toute la vie. Vous ne trouvez pas cela effrayant !... Ob î on vient... Les voilà... Adieu ! Adieu !... Vous leur présenterez mes respects, mes excuses, vous leur direz ce que vous voudrez, n'est-ce pas, h ces Baige?... Je quitte cette maison, cette maison où l'on me méprise, oii je me suis mal montré, où je vous ai tant aimée!... Que dira-t-on de moi après mon départ, et où irai-je?. . . Adieu donc,

mon pauvre amour! mon grand amour!...

Mais n'est-ce pas, vous me défendrez, si on m'attaque devant vous. Vous me défendrez, au moins en vous-même, au fond du cœur... Et tenez, avant que je ne vous quitte, puisque vous m'avez compris. Oh ! tenez, vite, oh ! vite, dites-moi un mot de vous, un grand mot de votre cœur qui me pardonne et qui m'absolve, parce qu'alors, tout le reste m'est indifférent. Dites!...

THÉRÈSE

Vous êtes jeune !

RIVOLET

Je l'étais !

RIDEAU

EMILE COLIN, IMPRIMERIE DE LAGNY (S.-â-M.

PQ S4e, Edmond 2637 L'indiscret S3I6

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