‹ L'indiscretChapitre 8 sur 86 · APRÈS LA TROISIEME REPRESENTATION · texte numérisé non relu

APRÈS LA TROISIEME REPRESENTATION

Le 28 avril iSaS.

Mon cher monsieur,

Recevez l'expression bien vraie du profond chagrin que je ressens de ce que vous venez d'éprouver à rodéon. Martyr à la première représentation d'une cabale ostensible , votre comédie s'est relevée à la seconde épreuve , et vous avez succombé hier par des motifs tout à fait indépendans du mérite réel de votre ouvrage : certes, il est difficile d'être plus malheureux ! Votre Indisxi et n'est perdu , ni pour la scène , ni pour votre gloire ; mais en attendant sa réhabilitation , vous n'en êtes pas moins victime d'un arrêt à la fois injuste fît rigoureux. Maintenant , parlons de votre Flatteur; je désire le jouer

PRÉFACE. xxxj

Vous me direz peut-être: mais comment voulezvous que je m'expose de nouveau devant un public comme le vôtre ? A cela je vous répondrai , mon cher monsieur, qu'à cette heure, vous ne pouvez pas juger sainement votre position. Par exemple , je mets en fait que , dans six semaines, vos antagonistes d'hier vous seront d'autant plus dévoués , qu'ils auront un tort à réparer envers vous.

Ne vous y trompez pas : la jeunesse de notre quartier est vive et prompte à s'enflammer ; mais elle est loyale et généreuse.

Consultez votre ami Desaugiers sur tout cela ; et répondez , de grâce , à votre tout dévoué-

Ce 28.

Je suis d'autant plus fâché , mon cher ami , du malheur qui est arrivé hier soir à votre Indiscret, que ce malheur est irréparable. Dans la position où vous êtes , les journalistes ne peuvent vous être assez dévoués pour casser un arrêt, dont la seconde représentation de votre pièce a prouvé l'injustice jusqu'à l'évidence. La plupart d'entre eux vous ont jugé d'ailleurs sur votre première représentation ; et bien peu d'hommes savent se défendre des préventions fâcheuses que leur inspire le bruit du sifflet. Quant à la saine partie du

xxxij PRÉFACE.

public, que pourriez- vous en attendre ? Le inonde est aujourd'hui d'une indifférence trop grande en littérature , pour faire mettre sous ses yeux les pièces de votre procès. Dans l'agitation politique de la société , au moment où chacun cherche k se caser selon son ambition ou ses lumières, on a si peu de temps à donner aux lettres et aux beaux aris, c|ue chacun aime à trouver son grand homme tout fait dans son journal , sans courir le risque de compromettre son goût et sou jugement. Quelques vers qui résonnent de tout le vide de la pensée , sont les pièces à l'appui qui lui suffisent ; et comme ce sont aujourd'hui les poètes qui donnent à dhier , celui-là est le plus digne de l'immortalité , qui fait le mieux vivre ses convives.

Les coteries d'ailleurs envahissent tout : elle» tyrannisent les journaux ; elles achètent les parterres ; elles forcent les portes de l'académie ; et madame Du * * * * fait à elle seule un ou deux hommes illustres par soirée.

Que faire à tout cela , mon cher ami ? prendre patience , et attendre le moment où les lettres auront leur restauration comme la monarchie légitime. * * *

Ce 28.

CoNçois-TU une cabale pareille à celle-là, mon cher Emmanuel? o!iî je sais furieuse! car excepté les épi€,rr.m Tics de ton ministre contre les femmes,

PRÉFACE. xxxiij

je trouve ta pièce charmante ; et le succès de la seconde représentation avait réjoui le cœur de ta sœur ; mais où donc as-tu pris , mon pauvre frère, tous les ennemis que tu avais hier dans le parterre de l'OdéonPDe la loge des baignoires où tu nous avais placées, nous avons tout vu, tout entendu ; et il est impossible que tous ces jeunes gens fussent sortis des écoles ; ils seraient apparemment mieux élevés ! il y en avait lui surtout, de quinze ou seize ans tout au plus ( oh ! le méchant petit drôle! ), figure-toi des cheveux du plus beau rouge.... et une physionomie d'une bêtise !... Tendant le quatrième acle de Fiescjue , il s'est mis tout à coup à siffler ; et l'un de ses camarades lui a dit fort gravement : « ce n'est pas cette pièce-là, imbécille! c'est l'autre.» Ce qui nous a beaucoup diverties. Elise et moi; mais, dès-iors, nous avons vu le sort qui attendait notre pauvre Indiscret. Dans notre malheur, je suis du moins fort contente que l'impatience de ces petits messieurs ait arrêté la pièce au second acte. On ne peut pas nier la cabale ; et les gens raisonnables te rendront toute la justice que tu mérites. Quant aux ennemis qui te poursuivent, mon cher Emmanuel, il faut en prendre gaîment son parti, en te souvenant qu'il n'y a que les méchantes actions ou le mérite réel qui les donne. Or, comme, dans ce monde, tu n'as^ a nais fat de tort qu'à toi-même, le^ ciinemis que

xxxîy PRÉFACE.

ta as, sont d'une espèce fort honorable pour toi. En attendant la résurrection de notre Indiscret , consolons-nous avec le succès du Bénéficiaire. Adieu, cher frère.

Ce a8.

J'attribue le malheur qui est arrivé à votre ouvrage, mon cher monsieur Théaulon, au peu d'habitude que le public a de voir maintenant des comédies de caractère. Depuis long-temps, on ne lui en donne plus ; et bien des gens , qui du reste vous estiment et vous aiment , ont jugé votre pièce comme une comédie de mœurs ou d'intrigue ; et à ce titre, sans doute, les rouages que vous avez fait jouer, sont insuffisans : mais une comédie de caractère ne demande pas un drame si prononcé, et votre caractère de X Indiscret est une pièce toute entière. A la seconde représentation, on avait mieux conçu vos intentions , mieux saisi votre donnée comique; et sans la brutalité du parterre à la troisième, votre comédie se serait , j'en suis sur, insensiblement réhabilitée dans l'opinion publique.

Nous terminerons cette préface par une lettre de M. Théaulon, qui nous est adressée, au sujet des différens jugemens des journaux, sur Xlndiscret.

PREFACR xixv

Ce 3 BMi.

Je vous renvoyé, mon cher C***, la collection de vos joui naux. Je les ai lus dans l'intervalle d'une fièvre à l'autre, et je suis assez content de la manière dont Y Indiscret a été traité dans les deux camps. Quelques journalistes ont même parlé de ma pièce avec une douceur de critique, dont je conserverai long-temps une vive reconnaissance ; d'autres dont j'attendais injures et mauvaise foi, m'ont fait grâce des injures, et je dois les remercier encore. En général, depuis quelques années, le journalisme a pris une allure plus loyale et plus française ; et l'esprit de parti ne salit plus les colonnes de nos feuilles périodiques, de ces dégoûtantes personnalités qui ne prouvaient rien. Aujourd'hui , les hommes qui se livrent à Tutile profession d'éclairer leurs concitoyens, en défendant, contre le mauvais goût du siècle , les saines doctrines de la littérature, semblent mieux comprendre l'importance de leur mandat ; et la plupart , aussi distingués par leur esprit que par les qualités du cœur , ont su faire , de l'état difficile de critique, un état justement considéré. — L'article du journal des Débats , dont vous me parlez , ne m'a point surpn^; il était tout naturel que M. Duviquet ne comprît rien à ma comédie , et trouvât fort claire celle de \Héritage\ indépendamment

xxxvj PRÉFACE.

de son mérite personnel, M. Ménéchet * a le bonheur d'être près du soleil, et le soleil m'a laissé dans l'ombre.

M. Duviquet et moi , d'ailleurs , n'avons jamais pu nous entendre ;

On nime sans raison, et sans raison

Or, comme je ne l'aime guère , je trouve tout naturel qu'il ne m'aime pas. Ce n'est pas du reste que M. Duviquet soit un méchant homme ; je me plais, au contraire, à rendre ici justice à la droiture de ses sentimens; mais il s'en va criant partout que je ne ferai jamais une pièce en cinq actes; et j'ai toujours poussé la vanité jusqu'à croire que \ Artiste ambitieux était , malgré ses nombreux défauts, lameilleure comédie de mœurs du répertoire moderne. Le moyen, après cela, de nous entendre!

J'ai lu aussi l'article du masque de fer (puisque j'y étais, j'ai voulu tout boire jusqu'à la lie). L'article de ce libelle de mauvaise compagnie est bien plus doux qu'on ne me l'avait fait espérer. Le faquin semi-lettré qui était chargé de me travailler ( comme ils le disent dans leur argot ), n'était pas ce jour -là, en verve d'insolence; il a pourtant trouvé une expression qui n'est pas trop mal : il m'appelle un poêle courtisan. Vous qui me con-

(i) M. Méuccl.el estl'.ticnr du Rau

PRÉFACE. ixxvij

iiaissez, mon cher C***, vous savez si j'ai jamais encouru la disgrâce d'un pareil titre. Depuis onze ans, j'ai constamment chanté, il est vrai, les vertus des princes adorés qui ont rendu le bonheur à la France; mais ce fut toujours de la ferveur de mon âme. Mon enthousiasme ne fut jamais de commande ; et si l'on m'a vu une ou deux fois dans les anti-chambres des ministres, c'est que la perfidie et le malheur m'v avaient conduit.

VVVtvt,->/lVVV\l/VVVlfVt/%<VVVtvVVtVVUVVVt/\«A'VVVVVVVVVtVVVV\/VVVVV«>VliVl(t.V)A\l'V\t/VVk

Page 1