‹ L'industrie contemporaineChapitre 14 sur 61 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

L'ornementation en carton-pierre.

Les ornements en carton-pierre remplissent aujourd'hui un rôle considérable dans la décoration de nos édifices publics et de nos appartements privés. On a débattu la question de savoir si la fabrication d'ornements moulés en pâte de carton pour l'architecture était une industrie nouvelle. On prétend en avoir trouvé des vestiges dans quelques vieilles salles du Louvre et du palais de Fontainebleau. Peut-être cet art était-il réellement connu du temps du roi Henri II; mais il avait été, dans tous les cas, pratiqué sur une si petite échelle, il a sommeillé si longtemps dans le plus profond oubli, qu'on peut le considérer comme appartenant à notre époque.

A l'Exposition <Jjfe 1806, quelques échantillons d'ornements moulés en carton valurent une mention honorable au fabricant qui les avait présentés, M. Gardeur. La distinction accordée témoignait que le jury avait vu là un effort digne d'encouragement, mais un premier effort auquel manquait la sanction de l'expérience. Ce n'était, en effet, qu'un germe ; ce germe cependant contenait les développements ultérieurs. Il est donc juste de s'arrêter au fabricant oublié aujourd'hui, à qui revenait l'initiative.

M. Gardeur avait commencé ses essais à 'Metz vers les premiers temps de la révolution de 1789. Un de ses parents, ingénieur de la ville, lui fit obtenir de la municipalité la commande d'une statue de la Liberté, destinée à figurer dans les cérémonies publiques. Ce fut là pour M. Gardeur un succès qui lui suggéra la pensée de venir chercher fortune sur un plus grand théâtre. Il se fixa donc à Paris. Il s'établit dans la rue des Sept-Voies; mais, malgré la récompense obtenue à l'Exposition de 1806, il ne réussit pas à ouvrir un large débouché à ses produits; il resta pauvre comme à Metz et il mourut pauvre.

Quinze années environ s'écoulent, et on peut voir que le genre livré à l'industrie par M. Gardeur avait pris, en d'autres mains, une certaine importance' L'Exposition de 1819 renfermait des échantillons variés provenant d'une fabrique dirigée par M. Hirsch. Cette maison a été le véritable point de départ des applications étendues et multipliées que le carton-pierre a reçues depuis. Les développements ultérieurs de cette industrie se lient intimement au nom de M. Huber et à celui de son ancien associé, M. Wallet. Ces fabricants avaient exposé en 1823, un Christ qui fut cité pour sa bonne exécution. En 1827, on put constater la réalisation de nouveaux progrès ; mais ce fut à partir de 1830 que l'industrie du carton-pierre prit une rapide extension. -r

Cette industrie se ramifie en deux grandes divisions : d'un côté, le moulage des statues et objets d'art; de l'autre, les ornements divers pour l'architecture. Cette dernière application forme le domaine le plus naturel du carton-pierre, qui rend journellement aux architectes les plus utiles services : aussi est-ce du côté de l'art architectural que cette fabrication a principalement gagné du terrain. Les ornements en carton-pierre se rencontrent

aujourd'hui dans tous nos monuments publics. Non-seulement on les trouve dans nos salles de spectacle de Paris, à l'Opéra, au Théâtre-Français, àl'Odéon, etc., où l'emploi de cette matière était comme indiqué de lui-même ; mais ils remplissant encore nos plus splendides édifices. L'Hôtel-de-Ville, les Tuileries, le palais de Fontainebleau et celui de Versailles ont payé tribut au carton-pierre. Nos maisons particulières lui doivent de nombreux embellissements. Le bon marché de cette matière a permis de multiplier les décorations intérieures de nos habitations. Le carton- pierre convient admirablement à une époque où dominent les fortunes moyennes. Jamais découverte nouvelle , ou application d'une découverte ancienne, n'est venue à une heure plus favorable à son succès. Dira-t-on qu'en rendant l'art plus facile, et en le répandant davantage , les pâtes de carton tendent à en abaisser le niveau? Ce serait là, selon nous, un jugement erroné. On sert la cause de l'art quand on propage le goût d'une ornementation qui se prête sans peine aux délicatesses les plus raffinées. En contemplant cet assemblage de palais qui complètent le Louvre et qui, au point de vue de la grandeur de la conception comme au point de vue de la rapidité de l'exécution, sont destinés à occuper une si grande page dans l'histoire de l'architecture, on peut se convaincre que les succès du cartonpierre n'ont diminué ni le nombre ni l'habileté des mains accoutumées à buriner la pierre. Une découverte qui tend à mettre à la portée d'un nombre toujours croissant d'individus les jouissances que procurent les œuvres de goût, s'accorde avec les aspirations les plus intimes de ce siècle.

Le carton-pierre avait eu les honneurs d'un trophée érigé dans la nef par M. Huber. Presque toutes Mt pièces

Jfc

de ce trophée se rapportaient à l'architecture. L'espace avait été habilement utilisé. Le pavillon se divisait en trois parties distinctes, que séparaient des cloisons drapées en velours grenat. Au centre, on avait placé une cheminée monumentale, ornée de riches attributs, audessus de laquelle figurait, dans un médaillon ovale , un buste de l'Empereur. Des statues d'enfants à demi couchés tenaient en leurs mains des girandoles dorées. Sur un des compartiments latéraux on avait appendu de nombreux échantillons de décors pour l'intérieur des édifices : des corniches, des bas-reliefs, des colonnes, des entablements, des candélabres, des médaillons, etc. L'autre face était occupée par un splendide encadrement de glace, pouvant simuler une 'porte dans un vaste salon. On retrouvait dans cet arrangement le goût artistique qui distingue toute cette exploitation industrielle, à laquelle plusieurs fabriques sont consacrées dans le département de la Seine.

Avant de quitter le groupe des industries qui se rattachent particulièrement au domaine de l'art, une réflexion d'un caractère général nous paraît devoir trouver ici utilement sa place. Si dans ses appréciations des œuvres appartenant au domaine de l'art industriel, la critique ne doit jamais perdre de vue les principes immortels de fart proprement dit, elle ne saurait néanmoins se laisser exclusivement guider par eux. L'art industriel n'est pas l'art pur; il n'est pas libre de se livrera son inspiration; il est obligé, au contraire, de tenir compte, la plupart du temps, de la destination des objets sur lesquels il s'exerce, et qui doivent être avant tout utiles et commodes.

Page 1