CHAPITRE I
Êlectr* - chimie.
Dans le terme générique électro-chimie sont embrassées toutes les applications industrielles de la chimie faites au moyen de l'électricité. Ainsi l'argenture galvanique, ainsi la galvanoplastie proprement dite relèvent de l'électro-chimie. Comme nous nous sommes réservé de donner quelques détails sur les procédés de l'argenture galvanique, et comme nous avons à signaler quel* ques essais nouveaux en galvanoplastie, il importe de distinguer l'une de l'autre ces deux combinaisons. L'argenture galvanique s'entend de la couverture d'un métal par un autre à l'aide de la pile voltaïque, tandis que la galvanoplastie sert à reproduire en métal un objet donné. Ces curieuses applications de la pile appartiennent au xixe siècle.
I. Argenture galvanique. — L'attention des savants était à peine éveillée sur l'argenture galvanique il y à
(1) On trouvera des détails sur le peignage mécanique dans notre livre Les populations ouvrières et les industries de la France dans le mouvement social du dix-neuvième siècle, t. I, page 198 et suivantes, à propos des ouvriers pei erreurs de Reims.
une quinzaine d'années. On n'avait que des indications obscures et incomplètes. Le nom de M. Becquerel père restera lié aux premières recherches positives faites, dans cette direction d'idées, sur les phénomènes électro-chimiques. C'est ensuite que furent effectuées, en Angleterre, les expériences de M. Jordan, et, en Russie, celles de M. Jacobi, suivies bientôt des travaux pratiques de MM. Elkington et de Ruolz. Les brevets pris par ces derniers ont été exploités avec une rare intelligence par M. Ch. Christofle, qu'o.i peut considérer comme ayant constitué dans notre pays la nouvelle industrie. De même que M. Elkington pour l'Angleterre, M. Christofle est, pour la France, celui des fabricants de pièces d'orfèvrerie dont l'étalage a figuré le plus grandement dans le palais des Champs-Elysées. En face de la concurrence si active et si puissante que Birmingham fait à nos articles sur les marchés du dehors, nous nous plaisons à rappeler que la maison Christofle, après avoir reçu à deux reprises, pour ses applications électro-chimiques, une médaille d'or dans nos Expositions nationales de 1844 et de 1849, a obtenu, à Londres, en 1851, une médaille de prix, et une grande médaille à New-York en 1853.
Quoique les procédés pour l'argenture galvanique ne soient pas très-compliqués, ils nécessitent pourtant, quand on veut réunir en groupe les divers éléments qu'embrasse la fabrication des pièces d'orfèvrerie, un outillage grandiose et des moyens de production considérables. L'argenture s'opère dans des cuves immenses, où le cyanure d'argent, combiné avec d'autres éléments chimiques, se trouve en dissolution. Des lames d'argent suspendues dans le liquide sont mises en communication avec un des pôles de la pile galvanique, tandis que l'autre pôle communique avec les objets en cuivre qu'on veut
argenter. Pour la dorure, les procédés sont les mêmes, sauf quelques différences de détail ; mais ils sont loin de donner lieu à des emplois aussi fréquents. Comme Ton ne fabrique plus guère l'orfèvrerie fine qu'en argent, on n'imite que celle-là par les procédés galvaniques.
Les plus belles pièces, au point de vue de l'art, que l'orfèvrerie de table ait présentées à l'Exposition universelle appartenaient à l'électro-chimie. Il était impossible, en effet, de trouver ailleurs une œuvre aussi magnifique que le service de cent couverts commandé par l'Empereur à MM. Ch. Christofle et Cie. L'idée générale en est grande : il s'agit de la France distribuant des récompenses aux Arts de la paix et aux Arts de la guerre. La sculpture de cet ouvrage est due à M. Gilbert qui s'est aidé du concours d'un grand nombre d'artistes travaillant sous sa direction, MM. Brian frères, Daumas, Diebolt, Montagny, Rouillard, etc., etc. Ainsi, ce splendide ouvrage est le résultat de talents divers et éprouvés, habilement réunis. Il peut être considéré comme résumant l'art industriel, au temps où nous sommes, dans ses applications à l'orfèvrerie. La ciselure en est admirablement exécutée. Le travail de l'orfèvre y est porté à un rare degré de perfection. Le ton de l'argent mat est heureusement mêlé à celui de l'argent oxydé. On remarque dans cette œuvre des beautés trop réelles, un aspect grandiose trop satisfaisant, pour qu'il y ait lieu de s'arrêter à des critiques de détail. Certaines parties, et des plus importantes, sont dignes du plus grand éloge : telles que l'attelage de bœufs si vigoureusement traité de la pièce du milieu, et les groupes placés au pied des quatre grands candélabres, et dont les attitudes reposées conviennent si bien à la destination du travail. L'étalage de MM. Ch. Christofle et Cie renfermait
d'autres services fort riches, quoique moins somptueux que celui dont nous venons de parler, et d'opulents surtouts dans le style Louis XV et Louis XVI. On trouvait encore sur les mêmes gradins un grand nombre d'objets isolés : des coupes, des pendules, des vases d'un goût excellent, et qui tiennent à l'orfèvrerie d'art. Après avoir rendu pleine justice au mérite de ces travaux, nous le dirons avec sincérité, nous ne croyons pas que la production de luxe soit la destination normale de l'orfèvrerie par les procédés galvaniques. A notre avis, c'est là une voie où l'argenture ne doit se placer que par exception. Si l'on fait à l'art un si large lot, la différence de prix tenant au métal employé n'a plus qu'une importance assez restreinte. Le vrai terrain de l'argentuviîgalvanique, c'est le terrain de la grande production. Ici elle est appelée à satisfaire, sous une multitude de formes, aux besoins de toutes les classes sociales. La maison Chrislofle a d'ailleurs montré qu'elle comprenait ainsi son rôle en ayant soin d'exposer, à côté de ses surtouts artistiques, des échantillons très-diversifiés de son travail le plus usuel ; seulement la règle se trouve un peu effac6B<|>ar l'éelat de l'exception.
Un autre fabricant de Paris, qui possédait une double vitrine, l'une dans la nef et l'autre dans les compartiments de l'orfèvrerie, M. Thourret, se livre aussi à l'exploitation des procédés galvaniques. Il avait été signalé, lors de l'Exposition de Londres, par le rapporteur du jury français, comme un des praticiens qui ont le plus contribué à faire accueillir avec faveur les ouvrages argentés à la pile. Ses produits actuels attestent un goût véritablement artistique. — D convient de rappeler, à propos de cette grande classe de l'orfèvrerie de table, que la fabrication des couverts y est généralement con-
sidérée comme une spécialité distincte. Depuis douze à quinze ans les couverts sont fabriqués à la mécanique, e'est-à-dire qu'après avoir été taillés à l'emporte-pièce dans une feuille de métal, ils sont ensuite allongés, dégrossis et finis sous des cylindres. Ils repassent alors par le four, d'où ils ne sortent que pour recevoir leurs courbures. La fabrication des couverts est traitée en grand à Paris. Entre les fabricants qui s'en occupent, et dont les produits figuraient à l'Exposition, nous devons une mention spéciale à M. Alard. Cette même industrie commence à être exercée dans une active cité des montagnes du Jura, Morez, où des manufacturiers habiles, MM. Lamy et Lacroix, ont monté un atelier débauchage puissamment outillé. Cette exploitation pourra utilement prendre de l'extension dans ces montagnes; car l'homme, y étant placé snr un sol peu productif, a besoin, plus qu'ailleurs. de demander ses moyens d'existence au travail industriel.
Le champ de la consommation , si vaste déjà et qui doit s'étendre encore considérablement, peut alimenter une production bien plus développée que celle d'aujourd'hui. Mais si l'électro-chimie veut conserver et multipKer ses éléments de succès, elle doit rejeter ces expédients de fabrication qui consistent à réduire outre mesure la couche d'argent. Il faut rendre justice à la maison qui a frayé les voies devant cette industrie, à la maison Christofle : elle n'a jamais laissé fléchir les titres de sa fabrication au-dessous des limites normales. Elle n'aura donc légué à l'argenture galvanique que de bons exemples, dont il importe de ne pas dévier.
IL Nouvelles préparations en galvanoplastie. — Quelques perfectionnements mt été réalisés tout récemment en Franee dans cette partie de l'art. La galvanoplastie
permet de reproduire en relief tous les modèles, ceux même que la main du ciseleur a le plus profondément fouillés ; mais les coquilles dues à la reproduction galvanique ne s'obtenaient, à l'origine, qu'à l'état de corps extrêmement minces. Cette légèreté des plaques, qui pouvait suffire pour des objets d'art, faisait obstacle aux réalisations industrielles.il était aisé sans doute d'obtenir une plus grande épaisseur en prolongeant l'opération galvanique ; on n'avait jamais cependant qu'un corps dont les formes en creux présentaient peu de solidité. On est parvenu à solidifier les coquilles et à les rendre ainsi semblables à de la fonte de cuivre ciselée. Ce perfectionnement a ouvert la voie à une multitude d'applications d'une utilité journalière ; mais , avant d'en signaler quelques-unes, il nous semble bon d'indiquer comment s'opère la solidification. Le procédé est si simple, qu'on peut s'étonner, comme pour tant d'autres inventions utiles, qu'il n'ait pas été découvert dès le premier jour. Il suffît, en effet, de couler dans l'intérieur des coquilles galvaniques, et de manière à les reoig&r, du cuivre qui , sans altérer en rien leur surface $Kté* rieure, leur donne toute la solidité désirable. Assurément ce n'est pas là une découverte, dans le sens ordinaire du mot. Ce qui est nouveau, ce n'est pas même l'idée de combler le creux d'un modèle avec un corpç métallique, on pourrait en indiquer des exemples chez plus d'un orfèvre ; mais avant ces derniers temps on n'avait pas songé à faire de ce moyen l'objet d'une exploitation industrielle. Vous devinez les avantages de cette extension donnée au travail galvanoplastique. D'abord, on peut obtenir des pièces absolument semblables aux modèles jusque dans les moindres détails de la ciselure. Les dimensions du sujet sont reproduites avec une exac-
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titude mathématique. Les objets en cuivre fondu, au contraire, éprouvent une certaine réduction sous l'influence du refroidissement du métal. De plus, ils doivent nécessairement passer par la main du ciseleur, tandis que la galvanoplastie dispense de recourir à l'art toujours coûteux de ce dernier. Notons un autre avantage trèsréel quoique indirect : comme la reproduction galvanique ne nécessite pas plus de dépenses pour un sujet délicatement ciselé que pour une grossière ébauche, le perfectionnement dont nous parlons doit faciliter l'écou* lement dans le commerce des ouvrages les plus corrects et les plus soignés. Des produits artistiques pourront donc remplacer dans beaucoup de cas des produits tout à fait vulgaires.
L'exhibition de la fabrique dont nous venons de parler à propos de l'argenture galvanique, celle de la maison Christofle, contenait de curieux échantillons des nouveaux produits galvanoplastiques. Si nous en jugeons par les spécimens exposés, l'industrie qui serait appelée à les utiliser le plus largement, c'est Tébénisterie pour la garniture des meubles. L'usage de revêtir les meubles d'ornements en métal s'est considérablement développé de nos jours ; mais, le plus souvent, quels décors vraiment déplorables ! On dirait que cette industrie a vu fléchir son niveau à mesure que ses débouchés se sont multipliés. Souvent des meubles de fantaisie gracieux et élégants reçoivent des garnitures en fonte que la ciselure la plus superficielle n'a pas même dégrossies. Quand on compare ces ouvrages à ceux des anciens maîtres en ce genre de travail, on voit que nous sacrifions à une vulgaire apparence les délicatesses de l'art. Devons-nous accuser les fabricants de cette décadence, ou plutôt devons-nous nous en prendre aux exigences du consommateur ? Dès que ce
dernier tient avant tout au bon marché, il faut bien qu'il se contente des imitations les plus défectueuses. La dé* pense, il est vrai, excéderait la portée moyenne des fortunes actuelles, si Ton voulait avoir par la fonte et par la ciselure la reproduction d'oeuvres comme celles des Boulle et des Gouttière. Eh bien ! la galvanoplastie en solidifiant les objets fragiles permet de les donner à bas prix.
Nous ne quitterons pas la galvanoplastie dans ses rapports avec l'orfèvrerie sans nous arrêter à un orfèvre de l'aris qui s'est entièrement consacré à ce genre d'exploitation. Il s'agit de M. Alexandre Guey ton, dont la vitrine présentait aux regards des applications aussi ingénieuses que multipliées des procédés électro-chimiques. Plus artiste qu'industriel, M. Guey ton s'est épris d'une sorte de passion pour son art ; il a supporté avec courage les difficultés qui attendent toutes les innovations ; il ne s'est pas laissé rebuter par la froideur que le public français a montrée, après un premier moment d'enthousiasme, pour les reproductions galvanoplastiques. De plus, ce fabricant a donné d'excellentes indications sur la préparation des moules et des matières employées, spécialement en ce qui concerne les moules en gutta-percha, de même que sur divers procédés usités. La galvanoplastie ayant le don, comme on l'a vu, de procurer l'image fidèle d'un sujet, l'orfèvre ne saurait apporter trop de soin dans le choix des exemples. L'étalage de M. Gueyton témoignait, sous ce rapport, d'un goût irréprochable. On y voyait des objets des genres les plus différents : des ostensoirs et divers articles pour le culte, des jardinières de salon, des plateaux, des pots à bière, des vases de toute forme, des coupes, des coffrets, des armures anciennes, des broches, des épingles, des poignées de sabre, d'épée,
de poignard, des encriers, des cachets et mille objets de fantaisie.
Pour obtenir les reproductions de cette espèce, on commence par exécuter le modèle en cire ou en plâtre, le plus souvent en plâtre, cette matière rendant les moindres effets avec plus d'exactitude. On recouvre ensuite le plâtre qu'on a eu le soin d'enduire de savon noir, d'une couche de gutta-percha, préalablement chauffée au four. Le mérite du praticien consiste à faire entrer la matière gommeuse, rendue très-malléable par la chaleur, dans les moindres anfractuosités du modèle. On s'y prend, au besoin, à plusieurs fois. Rien n'est plus facile ensuite que de dégager la gutta-percha du plâtre même : il suffit de plonger cette sorte de matrice dans l'eau froide. Lorsqu'on a ainsi obtenu ce qu'on nomme le modèle en creux ou simplement le creux, on n'a plus qu'à le mettre dans le bain galvanique, après l'avoir recouvert avec de la mine de plomb dite plombagine. Le dépôt du métal sur la gutta-percha commence immédiatement ; le creux doit demeurer plus ou moins longtemps dans le bain, selon que l'en veut obtenir une couche métallique plus ou moins épaisse. Quand on l'en retire, on le soumet à l'action d'une chaleur intense, et la matière gommeuse se détache d'elle-même du métal qui la recouvre. Ce dernier retrace alors en relief tous les traits du modèle en creux. L'art et l'adresse du manipulateur contribuent infiniment à la régularité du moulage et à celle du dépôt galvanique.