CHAPITRE III
E<a photographie française et étrangère.
Comme toutes les applications qui dérivent des lois de l'optique et ont pour principe la lumière, la photographie a encore et aura sans doute longtemps ses côtés mystérieux et inexpliqués. Bien que les essais tentés, les conquêtes réalisées depuis les découvertes de Niepce et de Daguerre aient considérablement élargi le domaine de cet art nouveau, les phénomènes physiques dont il procède ne sont pas sortis des ténèbres ou tout au moins du demi-jour où la science les a laissés. Ces mystères n'en prêtent que plus d'attrait peut-être à la photographie. Livrée aux incessants efforts de l'esprit de recherche, elle semble varier d'aspect à chaque moment. Les connaisseurs envisagent avec une curiosité avide les nombreuses destinations qu'elle reçoit aujourd'hui, et dont l'Exposition universelle nous a présenté, soit dans les galeries françaises, soit dans les galeries étrangères, des échantillons admirables.
L'art photographique n'est encore qu'imparfaitement apprécié parmi les gens du monde. On ne connaît même guère qu'une seule de ses applications : le portrait. Outre sa valeur intrinsèque, ce genre spécial a eu le mérite, je tiens à le dire dès l'abord, de servir à répandre les seules notions qu'on possède communément de l'art en lui-même. D'où vient cette espèce d'indifférence en face de tant d'autres résultats qu'on peut qualifier de prodigieux? Peut être faut-il s'en prendre à ce qu'on a d'ordinaire défini les principes et les procédés de l'art pour les savants ou pour les hommes du métier. Des détails trop techniques
rebutent bien vite l'attention de tous ceux qui n'ont pas fait une étude spéciale. L'Exposition de 1855 ne sera pas sans fruit pour la photographie. Elle nous paraît devoir exercer sur ses- destinées une influence large et décisive. L'enseignement résultant des exemples vaut mieux pour propager la connaissance des réalisations nouvelles que de longues et scientifiques dissertations. Aussi avons-nous applaudi de cœur à toutes les études qui avaient pour objet d'appeler les regards des visiteurs sur cette partie vraiment intéressante des produits de l'industrie universelle. Il est, en effet, très-désirable que le goût des épreuves photographiques se généralise dans le public. Les hommes de l'art trouvent un encouragement dans l'attention qu'excitent leurs travaux, et d'ailleurs il faut bien qu'ils reçoivent la légitime rémunération de leurs efforts. Les progrès ultérieurs de la photographie sont donc liés à la diffusion de ses produits dans toutes les classes de la société.
On s'est plaint, avec d'excellentes intentions du reste, que la photographie soit considérée comme une industrie et exploitée industriellement. Est-ce donc là un malheur? Qu'il faille de l'art daus l'exécution des épreuves, que le sentiment artistique soit une précieuse garantie et une condition essentielle de la réussite, nous le proclamons avec empressement. La photographie ne suppose pas néanmoins cette création de la pensée, qui est toujours nécessaire pour qu'un produit prenne place dans le domaine de l'art. Son véritable caractère, en définitive, c'est d'être une application scientifique, l'application d'une science qui a pour objet les lois de la lumière. L'esprit industriel qui s'empare de quelques-unes des branches de la photographie ne saurait alarmer sur son avenir. Nous pourrions énumérer une multitude de fabrications qui participent
aussi du domaine de l'art et reçoivent de la science, notamment de la chimie ou de la physique, un concours quotidien, et dont l'exploitation industriellement effectuée a secondé l'essor au lieu de l'avoir comprimé. En les stimulant sur la route qu'elles suivaient, la concurrence les a conduites à d'inappréciables découvertes. Dans l'exercice de toute industrie, il y a place pour le bon goùl, pour le génie de l'invention. La photographie n'était donc pas déplacée dans le Palais de l'Industrie ; après avoir figuré à l'Exposition, elle pourra comme auparavant conserver, avec l'auréole brillante qui l'environne, toute la liberté de ses inspirations. Il ne suffît pas de quelques exploitants vulgaires, comme il s'en rencontre malheureusement dans toutes les professions , pour la faire descendre de son piédestal.
Tout le monde sait que la photographie consiste à fixer une image apportée par un faisceau de rayons lumineux. Du jour où on avait pu constater que certaines substances exposées à ces rayons, dans certaines conditions, prenaient une teinte particulière, de ce jour on possédait le principe delà photographie ; il restait à le combiner avec les principes de la chambre noire. L'art actuel embrasse des éléments multiples. Il faut que le photographe s'entende à manier les agents chimiques qui rendent un corps sensible à la lumière, et à faire ensuite ressortir pour nos regards les traces produites par les rayons lumineux. 11 faut qu'il sache calculer le degré d'action de ces agents, diriger la lumière, l'intercepter à propos, la condenser avec justesse. La durée des opérations varie suivant l'état de l'atmosphère. Si le pratricien calculait mal l'intervalle nécessaire pour que l'empreinte soit produite dans la proportion voulue, il n'obtiendrait qu'une feuille ou confusément noircie ou trop faiblement impressionnée. De pa-
reilles erreurs de calcul obligent tous les jours les photographes les moins expérimentés à recommencer une œuvre manquée.
Nous portons en nous, personne ne l'ignore, un vivant appareil de photographie. Notre œil est une chambre obscure où se reflètent aussi les images ; les objets viennent se reproduire sur la rétine comme sur la matière préparée dans l'instrument photographique; mais notre œil a le don de la variabilité. La rétine est un appareil où les images se dessinent et s'effacent avec la plus merveilleuse rapidité. Les phénomènes qui s'accomplissent dans l'œil, Niepce et Daguerre avaient réussi à les produire et à en conserver la trace sur des plaques de métal. On obtenait et on obtient toujours sur plaque des formes excessivement pures ; mais on ne pouvait avoir qu'un seul exemplaire de l'image tracée, il fallait recommencer toute l'opération pour en obtenir un deuxième. De plus, on était désagréablement affecté par des inconvénients cent fois signalés dans les épreuves daguerriennes, par ceux du miroitage provenant de la lame métallique. Les innovations réalisées depuis Daguerre sont peut-être aussi surprenantes que la découverte originelle elle-même. Vous les connaissezdéjà.VoussavezqueM. Talbot, enAngleterre, imagine d'abord de recevoir l'empreinte sur une feuille de papier chimiquement préparée; à l'aide de cette première épreuve qu'on appelle négative, il reprend par une nouvelle action de la lumière, sur une autre feuille de papier, et autant de fois qu'il le veut , l'image primitivement obtenue. La négative devient un cliché qu'on peut comparer au cliché de l'imprimerie typographique.
Quelle suite de prodiges ! Dans la négative, les teintes viennent en sens inverse de la réalité; les noirs sont blancs, les blancs, au contraire, sont fortement teintés.
Cette première opposition des nuances sert précisément à obtenir, avec la vérité naturelle, les épreuves ultérieures qu'on nomme positives. La négative, sous laquelle on met uno feuille de papier préparée par l'artiste pour recevoir l'image positive, oppose ses parties noires à l'action de la lumière, en sorte que le papier placé audessous reste intact; elle livre en même temps à travers ses blancs un libre passage au rayon lumineux qui vient agir sur le môme papier et l'imprègne aux endroits voulus. Un des photographes dont nous avons rencontré les œuvres à l'Exposition, M. H» Bayard, fut le premier en France à essayer de rendre le papier sensible à la lumière. La photographie lui doit, d'ailleurs, plus d'un service.
Le mode de la négative sur papier, quoique habilement mis en œuvre aujourd'hui par quelques rares amateurs, est abandonné par presque tous les praticiens. Au papier, on a substitué le verre, qui permet d'atteindre à une pureté de lignes beaucoup plus grande. La photographie sur. verre n'est au reste qu'un moyen d'obtenir de meilleures épreuves positives. Ne confondons pas les appellations. La photographie sur verre ne se distingue de la photographie sur papier qu'à la première phase de l'opération, car toutes les deux aboutissent à des épreuves positives sur papier. L'épreuve sur papier, c'est la photographie proprement dite. Les touristes qui veulent prendre des vues dans des excursions plus ou moins longues peuvent trouver un avantage à se servir du papier, qui est plus facile à porter en voyage que des feuilles de verre; mais ce n'est là qu'une exception.. La substitution du verre au papier pour recevoir la négative constitue une nouvelle et importante découverte; elle est due à M. Niepce de Saint- Victor, neveu de l'inventeur du
système primitif. On connaît les titres de M. Niepce de Saint-Victor dans l'art photographique; on sait qu'un grand nombre des améliorations accomplies proviennent de lui. M. Niepce de Saipt -Victor s'est voué sans réserve à la photographie, et surtout à la recherche de nouvelles applications. Ses découvertes, il les a mises dans le domaine public avec désintéressement.
Dans toutes les variétés du travail daguerrien, ce sont les sels d'argent qui sont employés pour rendre les corps sensibles à la lumière. Seulement on peut les allier à différentes matières. M. Niepce de Saint- Victor les a mêlés à l'albumine, c'est-à-dire au blanc d'oeuf qu'il étend sur le verre. Ce mode est encore celui auquel des juges très-compétents accordent la préférence. L'albumine a des finesses extraordinaires; mais le maniement en exige beaucoup de temps et des soins minutieux. Il arrive souvent qu'il faut recommencer plus d'une fois les essais. Aussi, au lieu d'albumine, la plupart des photographes emploient-ils aujourd'hui la substance visqueuse provenant d'une dissolution de coton-poudre opérée dans certaines conditions, et appelée collodion. Cette substance permet d'abréger le temps des poses. D'un transport très-commode, elle se prête mieux que l'albumine aux mille exigences de l'art.
L'Exposition offrait des échantillons exécutés par l'une et par l'autre méthode. Quelquefois même ces échantillons avaient été tout exprès mis en présence dans un mêuie cadre. Ainsi M. Bayard, dont nous parlions tout à Theure, avait placé un bas-relief obtenu par le collodion à coté de reproductions de plâtres et de statues par l'albumine. Ces dernières sont d'une perfection qui frappe tous les yeux, tandis que le bas-relief semble un peu confus. Si l'on devait juger d'après ces seuls modèles,
on n'hésiterait pas à préférer l'albumine. Mais, sans tenir compte de la différence des deux systèmes sous le rapport des difficultés qu'offre la pratique de l'un et de l'autre, les partisans du collodion n'admettraient pas l'échantillon donné comme terme de comparaison. On pourrait sans inconvénient faire comme eux. Il valait mieux rapprocher les épreuves de M. Bayard, obtenues par l'albumine, des épreuves obtenues à l'aide du collodion par tels ou tels autres artistes, par MM. Bisson frères, par exemple, pour leurs magnifiques morceaux d'architecture, par MM. Mayer frères et Pierson pour leurs beaux portraits. Comme on avait généralement indiqué, sur les cadres de l'Exposition, si le photographe avait employé le collodion ou l'albumine, il était facile de juger des effets. Le collodion forme une simplification très-précieuse, et s'accommode mieux que l'albumine aux nécessités de la pratique; habilement manié, il donne d'excellents résultats. Mais, quand on a le temps et les moyens de prolonger les opérations et au besoin de les recommencer indéfiniment, on peut atteindre avec l'albumine, dans l'état présent des choses, à un fini un peu plus pur, à des lignes plus nettes. Ni le collodion ni l'albumine ne sont par eux-mêmes, à proprement parler, des substances photographiques; leur rôle consiste seulement à retenir sur le papier ou sur le verre la matière qui rend les corps sensibles à l'action de la lumière. On a môme essayé de se passer de leur concours; mais on a pu reconnaître qu'il était à peu près indispensable de s'en servir, au moins jusqu'à ce qu'on ait trouvé des substances qui leur soient préférables.
Il n'est pas possible de déterminer à qui on est redevable de l'idée d'employer le collodion dans la photographie. Les prétentions diverses se heurtent, du reste,
sur beaucoup d'autres questions. relatives aux procédés et aux applications de ce genre. L'art photographique se trouvant encore, à l'heure qu'il est, dans sa période d'invention, on ûe doit pas s'étonner que chacun s'imagine avoir inventé quelque chose. Parfois même plusieurs se disputent le mérite d'une même découverte. La plupart du temps, ces controverses n'excluent la bonne foi ni d'un côté ni de l'autre. La même idée a pu venir à différentes personnes, sinon au même instant , du moins à un court intervalle, et sans qu'aucune d'elles se soit inspirée des recherches des autres. Chaque jour on découvre quelques procédés de détail, quelques combinaisons nouvelles. Il n'y a pas un seul photographe un peu habile qui ne puisse avec justice revendiquer en propre quelques combinaisons plus ou moins ingénieuses auxquelles il doit la perfection relative de ses épreuves. Nous ne sommes donc point étonné de rencontrer tant d'inventeurs. Nous estimons, au contraire, que les prétentions du plus grand nombre sont fondées. L'intérêt du public commande d'encourager tous ces essais nouveau; aussi» lors même que nous manquons de moyens de mesurer exactement la part revenant à chacun, nous n'avons que du respect pour les titres de tous. Quant à l'opinion publique, elle accorde le titre d'inventeur à celui-là seulement qui saisit des rapports inconnus avant lui entre divers éléments, et qui révèle le premier une vérité cachée, soit dans Tordre théorique, soit dans l'ordre pratique, mais particulièrement dans ce dernier. Supposons qu'un individu séquestré du monde depuis trente ans trouve aujourd'hui, par lui seul, les mêmes principes, les mêmes procédés que Niepce et Daguerre, ces derniers n'en garderaient pas moins leur place au centre de ce champ que tant de mains intelligentes s'appliquent à élargir.
Les esprits consacrés à l'étude de la photographie poursuivent incessamment de nouvelles découvertes; ce qu'ils cherchent, par exemple, avec ardeur c'est le moyen d'obtenir des épreuves reproduisant les objets, à la fois avec leurs traits et avec leurs couleurs. On a fait déjà à peu près la moitié du 'chemin sur cette route, et il ne semble pas impossible qu'on atteigne le but. On obtient déjà les couleurs, il ne reste plus qu'à les fixer d'une manière résistante, car si on les laisse exposées au grand jour, la lumière enlève bientôt elle-même les traces qu'elle avait produites. La première annonce de ce fait singulier, qu'on peut peindre avec l'action de la lumière, eut lieu à l'Académie des sciences le 7 février 1848. Bi. Edmond Becquerel, dans le cours de ses recherches sur l'action chimique de la lumière, avait été conduit à découvrir qu'il est possible de préparer chimiquement une surface de manière à ce qu'elle reçoive les impressions colorées de toutes les parties du rayonnement lumineux. Les expériences de M. Becquerel ne sont pas sorties du domaine scientifique et ne sont pas encore applicables à l'industrie; mais sa découverte éminemment curieuse en elle-même et d'ailleurs incontestée comme l'ancien et illustre secrétaire de l'académie des sciences, M. Arago, le proclamait, en 1852, n'en reste pas moins la source de toutes les expériences faites sur le même objet.
En même temps qu'on s'efforce de fixer les teintes colorées, on cherche aussi à consolider les. épreuves en noir. Les procédés ont été conduits , par certains photographes,, à un remarquable degré de solidité. C'est même là un des traits qui pouvaient servir à classer les épreuves exposées en 1855. On n'avait pas de peine à distinguer celles qui étaient impressionnées
d'une manière tenace de celles que les rayons lumineux semblaient avoir seulement effleurées. Le tnoindre frottement, le moiirdre choc devait suffire pour effaceç ces dernières. Telles empreintes ne paraissaient pas susceptibles de se conserver au delà de trois ou quatre années. On attend avec confiance, sur ce point si délicat, des perfectionnements nouveaux. Il importerait également beaucoup aux intérêts de l'art qu'on réussît à substituer au sel d'argent une substance moins chère. Le prix de revient se trouvant amoindri, on pourrait vendre à meilleur marché les épreuves photographiques, surtout les grandes pièces qui absorbent beaucoup de matière.
C'est en France et en Angleterre que la photographie a été le plus profondément fouillée par l'esprit de recherche. Après M. Talbot, nous pourrions citer, de l'autre côté de la Manche, M. Claudet, quoiqu'il soit d'origine française, et d'autres encore, comme ayant donné à l'art une utile impulsion. On doit notamment à M. Claudet des améliorations très-réelles dans les procédés photographiques ordinairement suivis. — On admirait particulièrement, dans les galeries anglaises, des paysages d'une finesse ravissante, et des animaux qui avaient cet air de vie si difficile h obtenir par les procédés photographiques. La France, où l'invention a pris naissance, est demeurée fidèle à sa gloire. On a pu s'en convaincre par les découvertes relatées plus haut. La gravure héliographique a fait en outre de remarquables progrès entre les mains de M. Niepce de Saint- Victor. Citons encore les expériences d'impressions photographiques de MM.BIanquart (Evrard) et Fockedey, de Lille. Des hommes du monde unissent leurs efforts à ceux de tant d'artistes de profession pour agrandir le doihaine
de la photographie. On rencontrait à l'Exposition dans des genres divers des épreuves d'une admirable exécution, dues à M. Benjamin Delessert et à M. le comte 0. Aguado; d'autres appartenaient à M. le marquis de Bérenger; d'autres enfin à M. Paul Périer. Les états de l'Allemagne, la Bavière, l'Autriche, la Prusse, le Wurtemberg, comptent aussi des expérimentateurs habiles. Les ouvrages exposés par M. Hanfstangl, de Munich, se plaçaient à côté des meilleures reproductions obtenues en France ou en Angleterre. Beaucoup d'autres pays possédaient, dans le palais des Champs-Elysées, des épreuves plus ou moins remarquables. On y trouvait les œuvres de photographes d'Espagne, de Grèce, de Belgique, de Suisse et de divers états d'Italie. Les Principautés danubiennes elles-mêmes, si agitées par les événements militaires, étaient représentées dans cette série. Un photographe de Bucharest avait envoyé des portraits et des scènes de la vie des camps. La photographie se pratique sur tous les points du globe. On peut dire que l'invention française a fait le tour du monde.
Pendant qu'elle se répand chaque jour de plus en plus la photographie accroît la variété de ses applications. Outre les monuments, le paysage et la nature vivante , elle reproduit les objets d'art, les médailles, les inscriptions, les gravures, les dessins industriels, les morceaux anatomiques, les pièces d'histoire naturelle, etc. On voit quelle aide précieuse elle peut prêter ainsi tantôt à l'art et tantôt à la science.