‹ L'industrie contemporaine; ses caractères et ses progrès chez les différents peuples du mondeChapitre 24 sur 59 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

ONifpélM ■•■velles de la méeanlqae destinée k TIbdutrle des tissas.

Pour compléter les indications recueillies sur les appareils mécaniques, il faut chercher quels sont les perfectionnements qu'ont reçus les métiers proprement dits, ces engins plus ou moins ingénieux , plus ou moins puissants qui forment l'outillage des grands ateliers de l'industrie textile. Les mécanismes de ce genre étaient, comme les outils, très-nombreux à l'Exposition, et, cmnme ils étaient également pour la plupart mis en mouvement dans la galerie des machines , leur réunion formait comme un vaste assemblage d'usines. Le public demeurait émerveillé en face de ces appareils si actifs, si dociles, souvent immenses, et qui semblaient se mouvoir tout seuls. L'homme, en effet, ne paraissait pas; mais plus , en pareil cas , l'action de l'homme est effacée , plus elle est réelle. C'était bien sa pensée qui triomphait ; chacun des mouvements de ces métiers rendait témoignage de l'intelligence qui, par ses calculs, sait asservir à sa volonté les forces du monde physique. Les métiers eqM>sés se rapportaient à chacune de nos industries textiles, au lin et au chanvre, à la soie, à la laine, au coton.

216 IlfDOSTRtE CONTEMPORAHIE.

h Lin et chanvre. — Les amélioratioiia qui s'aeccwiplissent aujourd'hui dans le traitemwt du lin et du chanvre portent sur les opérations préliminaires de la filature : le rouissage et le teillage. L'ancien mode de rouir les plantes textiles, en les mettant durant de longues semaines dans Teau des rivières ou des étangs, entraîne, en outre de sa lenteur, des inconvénients graves sous le rapport de la salubrité , et il expose parfois toute une récolte au danger résultant d'un débordement subit. On y substitue aujourd'hui le rouissage manufacturier, qui peut s'opérer en soixante heures environ. Le lin est placé dans des routoirs en briques cimentées; puis on y verse de l'eau froide, dont la température est ensuite élevée, par l'introduction de la vapeur, à 32 degrés centigrades. On se contente de l'entretenir à 25 degrés. Cette méthode présente d'ailleurs une foule de variations dans ses détails. L'Irlande a employé avant tout autre pays les procédés du rouissage à l'eau chaude, dont l'invention, appartenant à M. Schenck , remonte à huit ou neuf années ; mais le système primitif a été amélioré. M. Terwangne , de Lille, a contribué à le faire connaître chez nous. Nous possédons maintenant telle usine qui s'est fait du rouissage une sorte de spécialité. D'autres s'en occupent conjointement avec la filature. La société linière du Finistère, qui a imprimé un grand élan à la culture du lin dans nos départements de la Bretagne, s'efforce de populariser le mode du rouissage perfectionné. MM. Scrive frères ont, à Marcq, près de Lille, un routoir important, établi avec le rare esprit inchistriel qui distingue ces manufacturiers.

L'opération du teillage, qui vient ai^ès le rouissage» consiste dans l'écrasement de la tige dulin oudu chanvre , et a pour effet de détruire Li parties ligneuses et d'en

LA scnorcE rr l'immstrib. 217

dégager les âfaments textiles. Cette manipulation est d'une importance extrême ; quand le teillage est mal Eût, tout le travail ultérieur en ressent les fâchaises eonséquences. On a donc raison de se préoccuper vivement d'améliorer les ustensiles employés pour cette opération. Nos galeries contenaient plusieurs appareils de ce gmre : celui de MM. Delattre frères (du Pas-de-Calais) ; celui de M. Ward et celui de M. Farinaux jeune (du Noid); enfin, un autre de M. Mertens, d'Anvers (Belgique), qui s'est particulièrement appliqué à cette étude. Sa madiine est ingénieusement combinée : des pinces saisissent le lin à deux reprises et en sens contraire, et le conduisit entre deux bandes de cuir sous des baguettes en bois qui le battent et l'écrasent. Le mécanisme de M. Hertens est plus spécialement propre au lin, mais il peut être appliqué au chanvre moyennant quelques modifieations très-simples. On voyait aussi k l'Exposition ^usiears machines à peigner le lin.

IL Soie. — L'industrie de la soie est loin d'avoir profité autant que les autres industries textiles des progrès delà mécanique moderne. Elle semble vouloir s'y associer enfin pour celles de ses opérations qui restaient encore le plus dans ledomaine de la routine, c'est-à-dire pour les manipulations prélimaires des filaments soyeux. On cherdie depuis longtemps à filer sur bobines au lieu de compliquer le travail œ filant d'abord en écheveaux ou en flottes, qu'on met ensuite en bobines ; mais on trouve id pour obstacle la nécessité de mouiller la soie, car l'humidité expose les filaments à se coller les uns avec les autres d'une façon inextricable. Vous voyez donc que si l'on file k sec, cela :tient à l'imperfection des moyens de filer la soie mouillée. Des recherches ont été faites i di-: 1 reprises sur les moyens d'éviter le collage tout en

S18 INDUSTRIE CONTBMPORAINB.

mouillantlamatière soyeuse. M. Alcan, si expertsur toutes les questionsrelatives auxindustries textiles, a le mérite d'avoir indiqué un mode très-simple qui parait appelé à recevoir une large extension. Ce mode consiste à faire passer les fils sur deux cylindres imbibés d'un liquide ayant la faculté d'anéantir le principe gluant. On comprend que la neutralisation de ce principe est une immense affaire pour l'industriedes soies, une affaire grosse de conséquences diverses dont l'unepourrait affecter les intérêts de nos départements du Midi, s'ils n'y prenaient garde de bonne heure. La filature à sec est une sorte de propriété héréditaire dans nos districts séricicoles. Il faut, pour l'opérer, des ouvriers très-familiarisés avec ce genre de travail; mais, en simplifiant beaucoup la besogne, le nouveau procédé rendrait facile le filage de la soie sur tous les points du pays. Or, des résultats déjà obtenus à Mulhouse et ailleurs, semblent indiquer que la préparation de la soie tend à se déplacer en allant du Midi vers le Nord. Si nos départements septentrionaux n'ont pas sous la main comme ceux du Midi la matière à mettre en œuvre, ils possèdent en revanche une expérience toute particulière dans l'usage des agents mécaniques. Ce seul avantage pourrait bien compenser tous les autres, à moins que le Midi n'ait soin de s'approprier les perfectionnements qui se produisent dans toutes les parties de l'outillage. On remarquait à l'Exposition un tour à filer la soie, de M. Michel, de Saint-Hippolyte (Gard), exécuté, il est vrai, d'après les procédés ordinaires, mais avec divers changements impliquant des améliorations réelles. M.Michel a d'ailleurs le mérite d'apporter dans les constructions de ce genre un soin qu'on n'y mettait guère avant lui. On traitait grossièrement tous ces travaux. Il ne serait plus possible çte persévérer dans l'ancienne pratique, dans un momwt

LA sciBircB BT l'indostrib. 219

oà nous voyons la plupart des pays étrangers, producteurs de soie, quelques-uns de ceux-là mêmes qui sont le moins avancés dans Tindustrie, s'efforcer ardemment d'améliorer l'outillage des filatures.

Nous ne donnerions pas une idée complète des nouveaux appareils destinés au travail de la soie si nous omettions de mentionner des tentatives fort ingénieuses, ayant pour objet de substituer le papier au carton dans les métiers à la Jacquard. Ces travaux continuent, en ce qui concerne les tissus façonnés, la série d'inventions auxquelles les immortelles découvertes de Yaucanson et de Jacquard ontdonné un caractère essentiellement français. Plusieurs systèmes sont mis en avant pour atteindre ce but. Nous avons vu à l'Exposition les machines de MM. Acklin, Bertrand Espouy, Junot et Blanchet. Toutes ont pour trait conunun l'emploi d'un papier continu à la place d'un carton coupé par bandes; mais elles diffèrent ensuite par des dispositions essentielles que nous n'avons pas à caractériser. Nous dirons seulement que l'appareil de M. Acklin et celui de M. Bertrand ont été mis à l'épreuve dans des fabriques de châles, le premier chez M. Deneyrousse, le second chez M. Frédéric Hébert fils. C'est MX fabricants qu'il appartient de se prononcer sur leur mérite relatif. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au point où en sont les choses, il n'est plus possible de mettre en doute le succès très-prochain d'une innovation destinée i réduire sensiblement le prix de revient.

ni. Laine. Le travail de la laine ne nous a pas offert, sauf une seule exception, des mécanismes aussi nouveaux (pe le lin ou la soie. Ici les grandes inventions sont passées déjà dans le domaine des faits. Mais nous avons eu à contempler dans le vaste et bel étalage de M. Mercier, de Louviers, étalage qui couvrait 400mètresdesuperficie,

220 INDUSTRIE CONTBtfPORAmE.

des machines pouvant être citées comme des modèles au dedans et au dehors. La supériorité de ce constructeur dans les mécanismes pour filer la laine cardée est incontestée en Europe. Nous mentionnerons comme réalisant une amélioration réelle la machine à épeutir» de M. David Labbez, qui remplace très-avantageusement Tépeutissage à la main et l'épeutissage avec la pierre ponce. Ces deux modes avaient des inconvénients sérieux : l'un était long et coûteux; l'autre usait l'étoffe.

En fait d'innovation relative à la laine, l'exception que nous avons voulu faire concerne un appareil pour l'industrie drapière. Cet appareil s'applique à l'apprêt de l'étoffe, et â a pour objet de rendre cette opération plus rapide, plus économique et plus parfaite. La nouvelle machine, dite appriteuse^ figurait à l'Exposition en triple exemplaire. J'éprouve d'autant plus de plaisir à la citer qu'elle a été inventée par deux ouvriers, deux contremattres de la maison Barbot et Fournier, de Lodève, MM. Peyre et Dolgues. Cet appareil n'est plus à l'état d'essai; il fonctiomie dans de nombreux établissements et y rend des services appréciés des manufacturiers. Singulière circonstance! il est beaucoup plus répandu à l'étranger que chez nous. Il existe en Belgique, en Prusse» en Autriche, en Espagne, en Suède. Nous en avons vu quatorze ou quinze fonctionnant dans un seul atelier chez MM. Biolley, à Verviers (Belgique). Les draps envoyés à l'Exposition par cette grande fabrique avaient été préparés à l'aide du nouveau système. U existe en France quelques exemples analogues, mais ils sont rares; et on ne les rencontre que sur une petite échelle* On nous a signalé la maison Vemazobres, de Bédarieux, comme la seule qui eût apprêté, à l'aide du procédé nouveau, toutes les étoffes qu'elle a envoyées au concours de 1SS5. Parmi

les modèles exposés, Tun venait de chez MM. BioUey ; on autre qui fonctionnait dans la galerie des machines, ap* partaiait à M. Lacroix, de Rouen. Le troisième figurait, comme le premier, dans le cercle de l'exposition belge* n avait été envoyé de Verviers par MM. Houget et Teston. Ce modèle était celui des trois qui paraissait le mieux conditionné.

Le principal mérite de la machine lodévienne consiste dans la réunion des deux opérations composant Tapprêt et jusqu'à présent divisées l'une de l'autre : la première appelée lainage ou gamiêsage^ et la seconde tondage. L'appareil laineur et l'appareil tondeur sont, disonsnous, intimement associés l'un à l'autre. Le premier de ces appareils étant pourvu de deux cylindres qui agissept simultanément sur l'étoffe en sens contraire, on n'est point obligé, comme avec les laineuses à un seul cylindre, de déplacer l'étoffe pour pratiquer le lainage dans les deux sens. Le second appareil, l'appareil tondeur, agit immédiatement k la suite du premier, et peut fonctionner pendant que le lainage se continue. On évite ainsi le déplacement de l'étoffe qu'il fallait auparavant porter d'un mécanisme à l'autre. On n'est plus assujetti à l'obligation de la sécher entre les deux opérations. L'appréteuse de MM. Peyre et Dolgues paratt donc se recommander par l'économie qu'elle procure en simplifiant le travail. Quant à cette conséquence, que le drap gagne en beauté, qu'il est plus uni et d'un grain plus fin, nous ne prétendons point trancher la question. Ce serait complètement inutile pour nos fabricants. Rien ne leur a été plus facile ici que de juger par eux-mêmes. Us ont pu se rendre exactement compte des effets de l'appréteuse dans les rayons de la draperie belge, et

IlIBtJSTRIE CONTEHFORAINE.

eomparer les résultats obtenus à Taidede Tun et de l'autre système.

IV. CoUm. — Dans les métiers destinés au travail du coton, comme dans ceux s'appliquant à la laine, nous n'avons guère eu, qu'à constater des améliorations de détail. L'Angleterre, qui possède pour la construction des appareils de ce genre une expérience consommée, nous avait envoyé plusieurs beaux assortiments pour la filature : ceux de MM. Platt frères et C'®, d'Oldham; de M. Mason, de Rochdale; de MM. Ëlce, de Manchester. Chez nous, le département du Haot- Rhm, où cette branche de constrviction a pris un large essor, présentait une série d'appareils très-remarquables sortant des ateliers de M. Nicolas Schlumberger, de M. André Kœchlin, et diverses belles pièces de filature établies par MM. Léopold MuUer, Risler, Stehelin, etc. M. Bornèque avait exposé deux métiers pour le tissage mécanique, donnant plusieurs couleurs, mais ne pouvant figurer que des bandes et des carreaux. — Parmi les découvertes encore assez récentes relatives au coton, celle qui a le plus marqué dans les annales de l'industrie est la peigneuse inventée par M. Josué Heilmann. Cet appareil, qu'on applique à la laine et au lin, et qui se propage de plus en plus dans les filatures de coton, rend à l'industrie textile des services multipliés. Une médaille d'honneur a été accordée à M. Heilmann fils en 1855. On ne saurait, assurément, trop honorer sa coopération aux utiles travaux de son père. L'appareil Heilmann a valu de larges bénéfices à la maison î^chlumberger (de Guebwiller), cessionnaire du brevet de l'inventeur ; mais cette maison a puissamment contribué, en revanche, à propager l'usage de la peigneuse. D'anciens moyens analogues plus ou moins

LA SCIENCE ET l'INDUSTBIE. 223

défectueux ont presque entièrement disparu devant le nouveau mode(i).

Page 1