‹ L'industrie contemporaine; ses caractères et ses progrès chez les différents peuples du mondeChapitre 39 sur 59 · CHAPITRE Vffl · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vffl

EiM eliâlcfl à hmu marelié. — Wlenae. — P«l«ley. — EiyoB. ^ MioMS. — Paris.

Tandis qu'elle règne sans rivale sur le châle de cachemire, la capitale de la France rencontre, au contraire, soit dans notre pays, soit à Tétranger, pour la fabrication du châle de laine, des concurrences plus ou moins redoutables. Au dehors, c'est Vienne en Autriche, c'est Paisley en Ecosse; au dedans, c'est Lyon et Nîmes qui lui disputent le champ de la consommation. Si loin de Paris que cette industrie s'exerce, elle reste pourtant tributaire du goût parisien. Quand on veut établir un châle de prix, on en fait dresser l'esquisse à Paris même par les dessinateurs sur commande. Les articles de luxe , en fait de châles de lame, forment encore la spécialité distinctive de la fabrication parisienne, quoique plusieurs maisons s'y attaquent aussi aux tissus à bon marché ; mais, plus Paris descend dans l'échelle de la production, et plus la concurrence étrangère et même la concurrence intérieure lui opposent une victorieuse rivalité. Vienne et Paisley exploitent, au contraire, de préférence le genre de grande consommation, et n'abordent qu'exceptionnellement la série des prix élevés. En France, Nîmes est à la tête de la fabrication la plus économique; mais Lyon, tout en se rapprochant davantage du goût parisien, dispute ardemment le terrain à notre cité méridionale.

Ce qui fait le prix d'un châle, sans parler de la dimension, c'est d'abord la nature de la matière employée, la

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richesse du dessin, le nombre des couleurs et le plus ou moins de réduction, c'est-à-dire de finesse du tissu- Quand on veut diminuer les prix, on n'a qu'à se montrer moins exigeant sur Tune ou l'autre de ces conditions. Ainsi, telle de nos fabriques, voulant rendre ses articles accessibles aux classes les plus nombreuses de la population française, ou lutter avec les manufacturiers de Vienne sur les marchés de l'Amérique, de l'Espagne ou de l'Italie , substitue une chatne en soie très-commune , dite fantaisie^ à une chaîne en laine pure. Ainsi encore, on emploie des fils très-gros pour la trame du tissu, et on évite presque entièrement les frais de dessin au moyen de ces simples rayures ou de ces petites palmes universellement connues.

L'association de la laine et de la fantaisie est largement pratiquée en Autriche et en Ecosse. Non-seulementla fantaisie coûte moins cher que la laine, mais encore elle glisse mieux au tissage. Dès que le fabricant de Vienne emploie la laine pure, malgré les avantages particuliers dont il jouit sous le rapport du prix de la matière première et de celui des façons, il est forcé de relever immédiatement ses prix. On a pu voir à l'Exposition combien la couleur est économisée. La variation des nuances n'est souvent qu'un effet du simple contraste de deux teintes superposées. M'oublions pas que les manufacturiers viennois s'épargnent à peu près les frais de composition en copiant nos œuvres, et qu'ils s'adressent à des consommateurs dont le goût peu délicat est facile à contenter. C'est par suite de ces diverses circonstances que Vienne arrive à ce bon marché qui déjoue le plus souvent les, efforts de nos fabriques. On voyait dans ses étalages des châles longs à 40 francs. Comme les laines de la Moravie et de la Hongrie sont d'une excellente nature.

les produits autrichiens présentent au toucher une douceur remarquable. Fort appréciée au dehors, en Amérique notamment, celte qualité leur assure un large débouché. Les Viennois exportent aussi dans les régions de TAmérique méridionale un genre de châle qu'on qualifie à' aurifère. La soie jaune y figure l'or en simulant un relief saillant. On fabrique le même article à Lyon avec plus de délicatesse, quoique également pour l'exportation. Un tel clinquant est tout à fait en désaccord avec nos habitudes ; mais puisqu'il obtient faveur à Garacas, à Lima ou à Buenos-Ayres, nous n'avons pas à Uâmer les manufacturiers qui se livrent à cette exploitation. La fabrique viennoise possède tant d'avantages, elle est à la tête d'une clientèle si fermement assise, que nous n'éprouvons aucun scrupule à lui adresser le reproche de pécher généralement contre les lois du bon goût. Sans élever d'une manière sensible le prix de ses articles , elle pourrait mettre dans l'arrangement des compositions qu'elle nous emprunte, un sentiment un peu plus artistique. Nous dirions volontiers que son genre consiste en une dégénérescence du genre français. La plus haute expression de la fabrique viennoise se trouvait à l'Exposition dans l'étalage de quelques maisons fort importantes : la maison Ahrens, que je dois citer en première ligne; les maisons Zeisel et Blûmel, Berger et fiLs.

Les manufacturiers de la Grande-Bretagne ne possèdent guère plus que ceux de Vienne, de créations qui leur soient propres ; ils visent également à l'imitation du genre parisien, mais il ne le suivent que de loin, et de temps en temps avec des faux pas. Grâce à la production considérable d'un môme article, les fabricants d'outre-Manche jouissent de cet avantage d'annihiler en quelque sorte

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les frais de mise en œuvre, qui pèsent si durement sur une fabrication plus diversifiée.

Nos genres à bon marché ont, à coup sûr, un aspect plus attrayant que les produits similaires étrangers; les vitrines de Nimes, de Lyon et surtout celles de Paris, séduisaient bien autrement les yeux que les vitrines autridiiennes et britanniques. Je nomme Nimes, et cependant cette cité ne s'était pas mise en frais pour venir à TExposition; elle ne s'était point parée pour la fête. On pourrait même lui reprocher d'y avoir paru un peu trop en négligé. Sa fabrication n'en est pas moins remarquable par le bas prix de ses articles (1). Lyon, où se révèle une initiative industrielle plus puissante, avait mis plus d'étude dans 8es compositions. Quelques-uns de Ses produits avaient été remarquablement soignés. Ce qu'il faut dire, à l'honneur des fabriques lyonnaises et nimoises, c'est qu'elles réussissent parfois à se glisser au dehors à c6lé des manufactures de Vienne. Outre le tissage ordinaire, Lyon cultive l'imitation de la broderie sur châle. La méthode employée pour cette imitation consiste à semer dans les dessins des attributs en fantaisie jaune. Le fil de soie met en saillie les objets dessinés, et il leur prête, comme dans les châles aurifères, le relief d'un tissu brodé.

Le vrai châle brodé à l'aiguille est, comme on sait, originaire de l'Asie, aussi bien que le cachemire. On peut regarder comme des types en ce genre le crêpe de Qiine et le châle de l'Indoustan. Nous n'en sommes pas réduits à de factices imitations de l'art asiatique; on exé-

(i). « Certaines grandes maisons de commerce de Paris empêchent nos fabri-

• eaoU, nous a-t-on écrit de Nîmes, de relever le mérite de leurs articles « par rindication des prix. Gomment pourraient-eUes, en effet, vendre 300 fr.

• comme produit de la fabrique parisienne, des châles cotés jusqu'à 150 fr. « seulement par le manufacturier nimois qui les confectionne. >

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cute chez nous la broderie à la façon de Tlnde. Ce travail se pratique généralement dans les montagnes des Vosges, sur la commande et les dessins de maisons parisiennes. Des échantillons magnifiques et du meilleur goût avaient été envoyés par M. Maxime Gaussen. Les châles de ce genre, bien qu'en général de couleurs un peu voyantes, ne manquent pas de charme ; ils ont gagné du terrain dans la toilette féminine. La délicatesse de l'ouvrage et les frais de façon ne permettent pourtant guère de les vendre au-dessous de 400 et même de BCk) francs. Ce prix est presque aussi élevé que celui des beaux cachemires français; il dépasse le prix de nos châles de laine les plus somptueux.

Les fabricants parisiens qui se sont voués plus ou moins exclusivement à la spécialité des châles de laine se divisent en deux classes : les uns s'attaquent aux articles riches, les autres visent à produire des objets a bon marché. La fabrication la plus coûteuse était représentée à l'Exposition par MM. Portier et Maillard, qui n'épargnent rien ni dans le choix des matières ni dans la mise en œuvre. M. Maillard est, en outre, un dessinateur habile. La production devient un peu plus économique chez MM. Boas frères, qui sont à la tête de grandes opérations, et réussissent quelquefois à refouler sur les marchés du dehors les fabricants viennois.Quantàl'extrême bonmarché, il fallait le chercher surtout dans l'étalage de M. Bideau, placé déjà depuis longtemps au premier rang de cette spécialité, qui s'adresse aux bourses les plus légères et aux classes les plus nombreuses. A mesure qu'on descend l'échelle des prix, la matière devient naturellement moins belle, les dessins sont plus simples, les couleurs moins recherchées et moins nombreuses, mais on retrouve toujours les traces de ce goût délicat et sûr de lui-même, qui

forme le cachet des châles riches, et en général de tout le travail parisien.

Fort remarquée à Londres en 1851 pour la richesse de ses compositions et la perfection de ses tissus , la fabrique de Paris n'avait pas baissé en 1855. Elle s'est présentée, au contraire, avec de nouveaux résultats, avec quelques applications agrandies. Jamais, par exemple, on n'avait employé avec autant d'art qu'aujourd'hui et sur une aussi large échelle le mélange des couleurs ; jamais on n'était arrivé non plus à une aussi grande réduction, c'est-à-dire à une aussi grande finesse dans le tissu.

Quand on mentionne le mélange des couleurs dans l'industrie châlière, on veut parler du moyen à l'aide duquel, avec deux nuances, on réussit à en obtenir une troisième. Vous pensez bien que la fusion ne s'opère pas comme sur la palette d'un peintre; il ne s'agit point de confondre deux fils l'un avec l'autre en les décomposant. Si nous voulions emprunter son langage à la fabrique, nous dirions que le mélange des couleurs s'entend d'une couleur piquée sur deux cartons; mais il vaut mieux nous en tenir à une explication un peu moins technique. C'est en juxta-posant, en enchevêtrant deux fils de nuances différentes qu'on réussit , par la réaction mutuelle que les deux teintes exercent l'une sur l'autre, à en déterminer une troisième pour l'œil abusé par une sorte d'illusion d'optique. Opérez de cette façon avec des fils rouges et des fils jaunes, et vous obtiendrez le reflet de la couleur orange. Il faut y regarder d'extrêmement près pour distinguer dans le tissu la trame imperceptible des deux filaments distincts. La maison Deneirouse, E. Boisglavy et C^y applique en grand ce système et en obtient les effets les plus variés. M. Deneirouse a considérablement développé les essais par lesquels il s'était déjà fait re-

marquer en 1849 et en 1851. Sans doute, le mélange des couleurs est connu depuis longtemps, et il ne saurait passer pour une invention; mais, jusqu'à ces derniers temps, on n'y avait point recouru d'une manière systéDfia* tique. Aujourd'hui le mélange des nuances est univer* sellement pratiqué. En voici les avantages. Le prix de revient d'un châle variant d'après le nombre des cou leurs qu'on y emploie, le fabricant doit naturellement se limiter pour ne pas être obligé de vendre ses produits trop cher. Nous l'avons dit au sujet des châles viennois, la fabrication à bon marché diminue le nombre des cou- Jeurs. Pour les châles de prix, on emploie communément sept teintes; c'est là un maximum qui n'est pointdépassé. Eh bien! grâce au mélange, on peut obtenir jusqu'à 9 et 10 nuances sans avoir en réalité un nombre plus élevé de couleurs, qui nécessiterait plus de cartons, et augmenterait la somme du prix de revient. L'industrie s'enrichit de cette manière, sans qu'il lui en coûte aucun sacrifice préalable.

D ne faudrait pas, cependant, abuser du mélange. Cette application trouve sa place la plus naturelle dans les doubles fonds d'un châle, c'est-à^lire dans les espa-ces unis séparant les uns des autres les motifs d'un dessin. Si on l'emploie pour reproduire des sujets comi^iqués, des figures humaines, par exemple, ce peut être une preuve de l'extrême perfection du tissage et des difficultés qu'on réussit à surmonter; pais un tel résultat n'est pas destiné à prendre rang dans la fabrication courante. Outre que des personnages sur un châle sont une ornementation bizarre, d'un goût (rès-contestable, le reflet provenant du mélange des couleurs offre ici un ensemble vague qui affecte désagréablement les yeux. Pour les

parties unies, au contraire, le mélange réussit à merveille.

Les exemples d'extrême réduction du tissu étaientaussi

fort intéressants à considérer. On les rencontrait dans un

panneau de tenture occupant le centre du pavillon de

H. Frédéric Hébert fils, et dans quelques châles de

flIM. Duché. Le panneau de M. Hébert, établi sur des

bases inusitées et avec un dessin fort complexe, peutpas-

I ser pour un chef-d'œuvre en fait de tissage. Il n'a pas

I exigé moins de 250,000 cartons. Un tel travail n'appar-

I tient point, sans doute, au domaine de l'industrie chà-

lière proprement dite; il peut néanmoins servir et il a

déjà servi de modèle dans la fabrication des châles les

plus fins. Les réductûms obtenues par la maison Duché

s'offraient sous deux aspects : tantôt la réduction avait

Meu dans la trame du châle, tantôt dans la chaîne. Des

I deux côtés le tissage était exécuté avec une rare précision

et témoignait d'un art fort remarquable ; mais les effets

obtenus sont bien plus satisfaisants avec la réduction de la

trame : plus la trame apparaît, plus le dessin se fait voir ;

si, au contraire, la chaîne domine, elle tend à effacer le

I dessin ; il en résulte un reflet brouillé dans lequel les

lignes se confondent. La réduction enchaîne ne doit donc

être poussée que jusqu'au point où elle laisse encore assez

! d'air et de jeu aux motifs du dessin (1).

(1) Devant une vitrine qui se recommandait à divers titres, on était cependant choqué par une exagération d*un caractère toat différent. Je veux parler de risolement de chaque pièce d'on dessin au milieu d*an espace vide qu'on appelle réserve. Autant un judicieux emploi de la réterve, comme dans les châles de Flnde, comme chez la plupart des fabricants de Paris, prête de la vie tt de la grâce aux sujets esquissés, autant des vides trop larges et trop multipliés leur donnent je no sais quoi de nu et do grêle : Tabus de la réterve tend à voiler le mérite de fabrication le plus réel.

On peut Taffirmer, les magnifiques châles de la fabrique parisienne ne rencontrent au delà de nos frontières aucune concurrence, et pourtant ils ne donnent lieu qu*à un assez petit nombre d'affaires sur les marché du dehors, La lutte entre notre fabrication et les fabrica^ tions étrangères est circonscrite dans le champ des articles à bon marché. On ne doit pas désespérer cependant de voir nos châles riches s'ouvrir des régions à peu près fermées jusqu'à ce jour devant eux. Ds n'auraient besoin que d'être mieux connus. On se plierait aux exigences de leur prix, si l'on était au courant de leur supériorité. A ce point de vue, des exhibitions universelles sont de nature à exercer une salutaire influence ; mais il n'appartient qu'à l'habileté commerciale d'en développer les conséquences.

Il nous semble utile, afin qu'on puisse juger du caractère des diverses fabrications mentionnées, de rassembler-quelques indications sur les prix des unes et des autres. D'abord, entre deux châles de même dimension, de même finesse et ayant le même nombre de couleurs, dont l'un est en cachemire et l'autre en laine, la différence de prix est environ des deux tiers. Ainsi le châle de cachemire coûtant 600 fr., celui de laine en coûterait à peu près 200. Les deux matières employées sont, du reste, assez faciles à distinguer: la laine présente au toucher quelque chose de sec comparativement à la douceur soyeuse du cachemire ; de plus, le cachemire est d'un poids plus élevé que la laine. La fabrique de Paris livre des châles de cachemire longs depuis 280 jusqu'à 700 et même 800 fr., et des cachemires carrés de 160 kAOOtr., sauf, bien entendu, quelques échantillons tout à fait exceptionnels. Les châles de laine longs varient de 150 à SCiO fr., les carrés montent jusqu'à ISOfr. et descendent

jusqu'à SO, 15 et 10 fr., et même aurdessous pour ceux de très-petite dimension. Dans la cité Lyonnaise, où le travail du cachemire est une exception très-restreinte, le châle long en laine s'établit au prix de 80 fr. ; et, grâce à l'emploi des chaînes en fantaisie, à 60 fr. Les châles carrés, àLyon et surtout à Nîmes, atteignent les dernières limites du bon marché. On descend au-dessous de 2 fr. A l'étranger, à Paisley et à Vienne, la principale activité de la fabrication porte sur les articles de 3 à 45 fr. Audessus de ce chiffre, on voit commencer ce qu'on peut appeler le luxe. Dès qu'on excède le prix de 100 à 125 fr., on entre en plein dans le domaine de l'exception, et ces rares produits ne sauraient, à aucun titre, être mis en parallèle avec ceux de notre ingénieuse fabrication.

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