‹ L'industrie contemporaine; ses caractères et ses progrès chez les différents peuples du mondeChapitre 53 sur 59 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

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Les différences existant entre le génie industriel de chaque pays, et qui prêtent tant d'attrait à une Exposition universelle, sont d'ailleurs la condition même du progrès de rindustrie. Sans doute, dans une telle arène le but qu'on aperçoit au fond est commun à tous les peuples ; mais, pour atteindre ce but, il faut le concours des aptitudes les plus diverses et des goûts les plus dissemblables. On pourrait dire, en empruntant l'énergique parole d'un écrivain de l'antiquité, qu'il faut à la fois vouloir et ne pas vouloir la même chose : Unum velle, umun nolle. Aussi, même après avoir vu les peuples réunis dans l'enceinte pacifique des Expositions universelles, n'en doit-on pas moins reléguer dans la région des rêves l'opinion que les sociétés humaines tendent à ne former qu'une seule nation. Privée du stimulant de la concurrence, l'individualité n'aboutirait-elle pas inévitablement à l'inertie? Les grandes découvertes contemporaines, telles que les chemins de fer et les télégraphes électriques, auront inévitablement pour effet de rapprocher de plus en plus les peuples les uns des autres ; mais, en leur permettant d'unir plus efficacement leurs efforts , ces applications hardies de la science moderne ne supprimeront jamais le génie des races.

Parmi les pays que notre Exposition universelle avait conviés à ce rapprochement, ceux dont l'industrie semblait être la plus importante possédaient, comme nous

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Tavons dit dès le principe, des Irophées dans la nef du Palais. Cinq nationalités étaient ainsi représentées par des groupes qui formaient en quelque sorte pour chacune la sentinelle avancée de sa production industrielle. C'étaient l'Angleterre, les États-Unis, la Belgique, l'Autriche et le Zollwerein ; le ZoUwerein qui embrasse plusieurs États présentait ses produits rassemblés sous un même dais. Il y a de Imtérét à savoir quelles industries les différents peuples avaient mises en relief dans leurs tro^ phées. Comme le choix à faire leur appartenait sans contrôle, la préférence manifestée indique dans quelles fabrications chacun d'eux croit exceller.

Sur la ligne des trophées anglais, le premier était consacré à l'industrie native de l'Irlande, celle du lin, qu'on pouvait suivre a tous ses degrés. Auprès de liges telles qu'on les avait récoltées, et encore garnies de leurs graines, on voyait le lin à demi broyé; puis il était transformé en filasse, en étoupes, en fil, et enfin en toile écrue, blanchie ou teinte. La Société royale de Belfast pour l'encouragement de l'industrie linière avait donné ses soins à cette exhibition collective de la province d'Ulster. De ces articles on passait à des produits destinés aux somptueuses habitations de l'opulence britannique. Il s'agit de quelques échantillons de l'industrie métallurgique de Sheffield, dans le comté d'York, notamment de vastes cheminées à grille [stove-grates) en acier poli, d'une dimension et d'une forme grandioses inconnues en France. La vue de ces appareils de chauffage pouvait donner une idée des installations domestiques chez nos voisins. Au môme ordre de fabrication se rattachaient deux pavillons érigés en l'honneur des cités de Birmingham et de Wolverhampton, qui comme Sheffîèld, mais avec des variétés caractéristiques, travaillent le {er

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et rader • Birmingham exposait là des lampes, des lustres, des articles en cuivre fondu et estampé, des meubles en papier mâché et en laque, etc. La ville de Wolverhampton, qui compte près de 80,000 habitants, mais dont le développement ne date pas de loin, est encore peu connue chez nous. Très-active cependant, cette fabrique embrasse deux larges divisions , la serrurerie et la quincaillerie de tôle, d'étain, de cuivre, etc. La quincaillerie seule avait place dans le Urq>hée. Les métropoles de l'industrie textile en Angleterre, Manchester et Glasgow, ces villes de 300,000 âmes, ne pouvaient manquer d'obtenir, Tune et l'autre, un des paviUons d'honneur. La première y avait placé ses soieries, ses velours, ses étoffes pour tentures; la seconde, ses mousselines imprimées et quelques autres tissus délicats. Les industries textiles apparaissaient encore sous le n(»n des deux villes de Bradford et de Halifax, dont l'importance s'est considérablement agrandie depuis vingt-cinq ans. Un faisceau commun à ces deux cités renfermait des étoffes de laine pure, de laine mélangée avec la soie, et des tapis. Le genre de ces deux fabriques rappelle, comme on le sait, celui de nos villes de Reims, Roubaix et Tourcoing. La céramique anglaise comptait deux trophées qui avaient un caractère plus tranché que ceux de l'industrie textile. Les produits céramiques se faisaient remarquer tantôt par une ampleur inconnue en France, tantôt par des formes un peu bizarres, par des attributs très-singuliers. De tous les produits de la céramique anglaise, ceux qui offraient, à mon avis, l'aspect le plus original, c'étaient les services à thé. Outre ces trophées, l'Angleterre en avait érigé un d'une autre nature, celui de la marine.Le groupe consacré aux arts maritimes par un peuplequi possède un si vaste établissement naval devait

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être fort regardé. Il était d'ailleurs d'une vérité pittoresque; on y sentait l'odeur du goudron et de la mer. Si je voulais comparer ce trophée à notre trophée du naêrne genre, je dirais qu'en face de l'ouvrage anglais on se croyait sur le pont d'un vaisseau, tandis qu'en face du nôtre, on s'imaginait plutôt visiter un musée de marine.

L'espace réservé aux pavillons américains n'a jamais été qu'incomplètement occupé. Ce qui frappait le plus dans le trophée de l'Union, c'était un cadre garni d'armes et d'ustensiles de chasse envoyesduConnecticut.il s'y trouvait un grand assortiment de ces pistolets tournants dits revolvers^ qui reçoivent cinq, six, huit et même dix charges à la fois et les tirent sans désemparer, pour ainsi dire instantanément. V Yankee ne voyage point dans son pays, surtout lorsqu'il s'avance du côté des solitudes de rChiest, sans avoir son revolver dans sa poche. Sur le devant du panneau occupé par les articles de chasse et de défense personnelle, les Américains avaient placé divers modèles de meubles en caoutchouc durci. Il était impossible de considérer cet étalage comme une expression de l'industrie des États-Unis. Le trophée était le résultat d'une sorte d'improvisation.

La Belgique avait consacré un premier groupe à l'armurerie de Liège, armurerie très-renommée à divers litres, et surtout à cause de la modicité de ses prix. A côté d'armes de luxe, les armuriers belges en avaient d'autres très-communes : ils peuvent livrer des fusils de chasse à 7 fr. 50 c. On en exporte à ce prix-là pour l'Amérique, notamment pour le Mexique • Il arrive parfois qu'un tel fusil est plus dangereux pour le chasseur que pour le gibier. Cette observation n'entend du reste, rabaisser en rien le mérite des armuriers liégeois , qui savent fabriquer des pièces excellentes à côté des

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pièces de pacotille. Un second trophée belge se composait de personnages chargés de splendides vêtements sacerdotaux. Une grande maison de Bruxelles qui s'occupe spécialement de la fabrication d'articles pour le culte, la maison Van Halle, avait érigé ce pavillon où les figures étaient de trop. Ces produits bosses elsurbossés d'or peuventlutter en richesse avec toutes les étoffes du même genre, mais ils sont extrêmement inférieurs aux articles lyonnais sous le rapport de la souplesse et de Télasticité. A côté de ces étoffes d'or et de soie venait se placer la draperie de Verviers, représentée par une puissante fabrique de cette ville, la maison Biolley. On avait réuni là des tissus de qualités fort diverses ; des draps noirs à 32 fr. le mètre se mêlaient à des draps cotés 10 francs.

Pour composer leurs trophées, les commissaires autrichiens n'avaient eu recours qu'à la céramique. Dans les objets en cristal et en porcelaine qui recouvraient les tablettes de la Bohême, les formes étaient souvent un peu trop cherchées. On semblait avoir pris parfois l'étrange pour l'original. En fait d'ouvrages ornés, tandis que certaines nuances, les bleues et les rouges, étaient généralement d'une belle venue, d'autres, telles que les nuances vertes et roses, étaient presque toujours d'un ton indécis et un peu fade. On admirait sur l'étagère du comte de Harrach, qui possède une importante fabrique de verres àNeuwelt, de très-jolies jardinières dans un genre nouveau, et divers petits vases d'un goût capricieux assez coquet. Toute la verroterie de Bohême est justement renommée d'ailleurs par le bas prix de ses articles. Le ZoUwerein avait imité la partialité de l'Autriche pour les arts céramiques. Trois trophées sur quatre leur étaient presque exclusivement consacrés. Pourquoi donc avoir exclu des pavillons d'honneur d'autres produits remarquables? Pourquoi n'en

avoir pas attribué un, par exemple, aux ouvrages en fonte de Berlin? Ces échantillons n'auraient pas mal figuré auprès des produits de la manufacture royale de porcelaine de la capitale de la Prusse. Les contrastes plaisent presque toujours aux regards, et je reproche aux États aDemands de n'avoir pas assez compris les effets qu'on en peut tirer. Le royaume de Saxe occupait un compartiment distinct sous le même baldaquin que la Prusse. L'industrie saxonne est assez volontiers dénigrée par les fabrications rivales de l'Allemagne. Grâce au bas prix de la main-d'œuvre dans le pays, elle utilise moins qu'ailleurs les appareils mécaniques. Ses principaux articles sont les porcelaines, les draperies, les dentelles, le linge de table; au lieu de grouper tous ces articles qui auraient pu composer un ensemble attrayant, on s'était borné à en prendre quelques-uns qui n'étaient , il faut le dire, ni heureusement choisis ni artis^ement rangés.

Les trophées étrangers fournissaient, en somme, des objets dignes d'être étudiés, quoiqu'ils ne continssent pas tous les éléments qu'on aurait pu y placer avec avantage.

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