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époques déterminées ; il n'y avait malheureusement pas séance de l'assemblée ou de la Héliée tous les jours. Que faire ces jours-là? Que faire les jours de séance des tribunaux, quand on n'était pas du nombre des juges? Les démagogues y avaient pourvu : reprenant l'idée de Cléophon, ils avaient institué une solde de plus, celle des gens qui ne faisaient rien, car c'était bien une solde que cette allocation qui sortait du théorique f). Et ainsi était réalisé le rêve de la démagogie, sous la forme où les foules le comprennent : à chacun non pas une fonction, mais à chacun un traitement. Le taux de ce traitement était de deux oboles par jour, et les Athéniens plaçaient au premier rang de leurs préoccupations le soin de le toucher. Ils supportaient difficilement qu'on les engageât à y renoncer.
Les ressources de l'État ne devaient permettre qu'exceptionnellement un payement régulier des deux oboles. Voici quelle était, semble-t-il,la pratique usuelle : chaque fois qu'il y avait des fonds disponibles, le peuple se réunissait et décidait s'il y avait lieu de les partager (-) ou de les affecter à un autre usage. Les bases de ces répartitions étaient toujours les mêmes : deux oboles par tête pour chaque jour non occupé à la Héliée ou au Conseil ou à l'armée ou aux tribunaux. Nous connaissons le cas d'un citoyen qui reçut à l'une de ces distributions 5 drachmes pour sa part ("'). L'époque de ces distributions devait coïncider, en règle générale, avec les grandes fêtes comme les Panathénées (^) et lesDionysies,
(1) [Dem.] Trspl auvr.
(-) [Dem.] -repl a-jVT. 2.
(^) Hyper, c. Demosth. p. 14 (Blass).
(*) Distribution du théorique aux Panathénées, Dem. c. Léocharès 27. Cf. l'anecdote relative à Démade, Plut. Praec. polit. XXV 1. Remarquez déjà dans CIA I 189 : dç tt)v 8ta>|3oÀiav
Le théorique aboutissait donc au partage des excédents du budget. Cette mesure, raisonnablement entendue, pouvait conduire à la limitation des distributions. Il y fallait beaucoup de bon sens et de courage. Pour les hommes qui n'ont que des vertus ordinaires, créer des excédents deviendra le premier des devoirs. Afin de stimuler leur zèle, on créa une charge de préposés au théorique ol â-l 0£wpî.xôv. Ils étaient les successeurs des préposés à la diobélie dont parle Xénophon (').
Quelques auteurs accusent Eubulé d'avoir le premier introduit la pratique du partage des excédents et d'avoir fait décider qu'au lieu d'être versés dans la caisse militaire, ils le seraient dans celles du théorique. Nos renseignements sur ce point sont bien confus; mais il semble que Ton ait à tort attribué à Eubule des institutions qui lui sont antérieures [-).
La charge qu'il occupait, celle de préposé au théorique, existait avant lui. Au témoignage d'Eschine ("'), il lui donna une nouvelle importance. L'orateur rappelle le temps où les préposés au théorique géraient les finances de l'Etat, s'occupaient des travaux publics et vaquaient à l'administration presque tout entière.
'AOr.vatoc NîxT,. Cf. CIA I 314, où Dittenberger Sylloge 512, à la 1. 41, lit : xai tt)[v o'.to|3;Xta]v low/sv Traa-.v 'A6Tjvato'.^....Cf. la note 18 p. 321.
(^) Xen. Hell. I 7, 2, dit d'Arcliedemos : 6 to-j ôr^aou tots -posj- -ZT^YM^ h 'AOrjVa'.i; y.al tt,:; oiwj^îXîaç £7rtij.£Ào;x£VOi;. Aristoph. Gren. V. 4L8.
(-) Les textes dans Fickelscherer 1. c. Voir sur le rôle attribué à Eubule en cette matière, l'intéressante note de Holm Gr. Gesch. III 253; Gilbert Handbuch 378; Thumser-Herman 748.
(5) C. Ctes. 2 5. Fellner zur Geschichte der attischen Finanzverwaltung Vienne 1879 38 place l'institution de cette magisture en 895/4.
D'une part, on nous montre Eubule gaspillant les deniers de l'État en distributions au peuple à l'occasion des fêtes, et d'autre part, il accroît les ressources du Trésor et entreprend des travaux d'utilité publique.
Son rôle est donc en lui-même contradictoire ; je ne doute pas qu'il ne le fût réellement. Les temps imposaient les accommodements et les demi mesures. Eubule remplissait le trésor et destinait les ressources qu'il créait à des objets utiles. Telle était sa véritable politique; mais pour la faire accepter du peuple, il fallait user d'habileté. La caisse bien fournie éveillait les convoitises et les appétits ; Eubule leur jetait un os à ronger. Si on l'eût laissé faire, le peuple eût pris le tout. Eubule lui avait offert une transaction et peut-être aurions-nous tort de croire qu'il lui en avait coûté : il pensait sans doute là-dessus comme tous les chefs du peuple à cette époque. Il voyait dans ces distributions le complément nécessaire, une conséquence inévitable de la démocratie. Cette transaction était, il faut en convenir, assez onéreuse pour l'État, puisque de droit tous les excédents devaient être partagés entre les citoyens; mais si les budgets étaient dressés avec soin, les abus trop criants pouvaient être écartés. La seule difficulté devait être d'empêcher le peuple de créer des excédents par la réduction des dépenses nécessaires (^).
A la distance où nous sommes, l'appréciation de semblables institutions est difficile. L'État n'est ni une providence, ni un gendarme, il ne nous doit pas le vivre et le couvert; il nous doit plus que la simple protection
(') Je me suis demandé s'il ne fallait pas voir, dans la mesure reprochée à Eubule, l'application d'une règle financière excellente qu'il fit prévaloir, l'interdiction des virements. Rien n'était plus propre à modérer l'avidité des masses. De la législation athénienne sur les distinctions honorifiques Musée belge 1900.
de nos droits et de nos biens. Il n'est pas chargé de faire le bonlieur des individus ; il ne peut pas se désintéresser de leur malheur. Où est le juste milieu ? En bien des cas, il faut abandonner aux circonstances, aux traditions de la nation le soin de le marquer. Rien de plus dangereux donc pour juger le système des Athéniens que de commencer par le replacer dans notre époque. C'est la faute que l'on commet chaque jour dans les études de législation comparée : quelqu'un s'éprend d'une loi allemande ou anglaise; elle devient une panacée universelle et quand on l'applique, on s'aperçoit tout à coup qu'excellente pour le tempérament allemand ou anglais, elle est mortelle pour les Belges ou les Français. Combien plus grand est le danger et combien est grande aussi la difficulté d'appréciation, quand on se trouve, comme maintenant, devant des lois en vigueur à Athènes, il y a plus de 2000 ans !
Aussi essaierons-nous sur ce sujet de penser non pas en homme du XFX" siècle, mais en G-rec du LV" siècle avant notre ère et la matière de nos réflexions nous la trouverons particulièrement chez Démosthène, P" et IIP Olynthienne et dans deux discours qui lui sont attribués, TTEpl a-JVTâ^£(j)ç et IV** Philippique.
Démosthène est un homme pratique. Il n'attaque pas les soldes; son objectif est le théorique; il en veut la suppression; l'État y gagnera des ressources. Et qu'en fera-il? La P* Olynthienne donne la réponse; il les emploiera à la guerre : « Vous retrou verez comme soldats, déclare en substance l'orateur, les fonds que vous recevez ici sans rien faire (^).
(•) J.reOlynth. 19 : xi ouv, à'v t'.ç tiizoï, au ypi^^ziç zoluz slvai axpa- T'.ojT'.xà ; ;j.à AY oux EywyE • lyw [Jièv yàp T^yo\J[j.0Lt. arpaTitoxaç ôstv xa'raa'X£'ja7fJf//a'., xat sTvat axpaTicoTtxà xat jj-t'av dôvra^iv sTvat ttjv aùxYjy Totj TE Xafx^àveiv xai toù ttoieIv xà ôsovta • uixeI; ôè ouxto Titoç à'vîu TrpayiJLàxwv Xa|j.j3àv£iv ilç xàç iopxac;.
La troisième Olyntliienne reproduit ces mêmes idées en les précisant. Démosthène ne demande même pas la suppression définitive du théorique ; il le tolère en temps de paix ; mais en temps de guerre, « soldat, ton devoir est de combattre pour ta patrie et ces mêmes libéralités seront ta paye». Et même pour ceux que l'âge dispense du service, il admet qu'ils reçoivent une solde en échange des services qu'ils rendent à l'Etat. En un mot, ce qu'il blâme dans le théorique, c'est l'emploi des fonds de l'État qui seraient mieux utilisés à soutenir la guerre ; car, il le reconnaît, « en temps de paix, ces dons ajoutent à ton aisance et te dispensent des bassesses qu'inspire la misère ».
Un document intéressant est le discours T.epl o-jvTâiswç faussement attribué à Démosthène. L'orateur n'est pas hostile au principe même des distributions ; il l'accepte sans grand enthousiasme, peut-être même comme un mal nécessaire : on dirait d'un homme qui veut faire la part du feu. Le premier article de son programme est magnifique (') : to ;jl£v Tzâvraç uiTGocpopsrv, à chacun une solde; mais ce n'est là qu'une entrée en matière. Pour son malheur, et il le dit lui-même, le peuple ne veut pas en entendre davantage ; il s'en tient aux deux oboles qui lui ont été promises et fait fi des autres articles du programme (-). « Chacun doit prendre une part égal des revenus de la ville : ceux qui ont l'âge requis, à titre de solde militaire, ceux qui ont passé cet âge à titre de traitement de vérificateur ou sous quelque autre titre
(^) TTspl (T'jVT. 3 : xal Ta [i,£v Tûpod'.o'vTa TT) ttoXe'. TiavTa, xal à vuv iy, Twv lâîcov TrapavaXi'axcTî si; ouôèv ôî'ov xal ôV ix tûv au[i.ij.ày^tov 'j-àp-yrs'., Xa;j.pàv£iv 'jijia^ cpTj[xl yp^va». tov Vaov exaaTOV, xoù^ Ô' u-èp Tov xa-uàAoyov sçîTaaTixov ri ôttwç av -utç dvofxaaai toû-o, fTTpaxî'Jsaôat 5' aoTO'jç xal [j.Tj5îvl to'j-o'j Trapaywpclv.
que ce soit » et c'est ici que Tattention de ses auditeurs se détournait de lui; il faudra que l'on gagne sa solde en cessant de se décharger du service militaire sur des mercenaires (').
Comme on le voit, ces déclarations supposent une adhésion formelle au principe des soldes, et même, quoique avec des réserves, à celui du théorique.
Sur quoi repose-t-elle? Un motif se présente de prime abord à nous modernes ; nous le tirons d'une idée de justice ou d'équité, mais il ne s'applique qu'aux soldes, pas au théorique : toute peine mérite salaire, en est la formule la plus simple. Prenons garde ici surtout de ne pas prêter nos idées aux anciens. Pour eux, l'État n'était pas un maître avec lequel il était permis de discuter. L'État c'était eux et plus qu'eux; l'Etat avait le droit de leur prendre leurs biens et leur vie : pourquoi n'aurait-il pas eu celui de prendre leur temps? De droit strict de l'individu vis-à-vis de l'Etat, les anciens n'en reconnaissent pas; même, ce qui est plus remarquable, ils n'envisagent pas la convenance d'une compensation des services individuels (-). Cela est bien frappant dans les passages cités de Démosthène. Comment les choses se présenteraient-elles chez nous ? L'État enlève l'ouvrier à l'atelier, le cultivateur à ses terres, il les empêche de travailler, il les prive de leur salaire. De là naît sinon le
(') TT. (TUVT. 10 : o ôè [xoi TrXsiaxTjV àô'jfJLt'av TuapÉays/ àTràvxtov, spôi rpos 'J(Ji.as /.3tl où/. àroxp"j'|/o|jLa'. oxt TroXXtIiv xal (j.£YâÀtov xal xaXwv ovTtov TO'J-rtov à-Tràv-tov twv [jièv à'XXwv oùôsvô; oùostç [xéjjLVTjaxa'., toTv Ouor/ o'd^oXolv â'-aVTî;. xai'-rot toÙ;; {j,èv oùx Ïtz'. ttXsÎovo; t] Ô'joTv o^oXoTv à;to'j; sTvx'., TaXXa oè (xs-à to'Jtwv ojv sTttov twv paatXî'wç àç'à h-zi ypr^ixi-oi'^ 7:dXiv -zo^o'j'zo'jci o-Xî-raç syo-jaav xal Tp'.Tjps'.ç xal ï-rAoLi; xal ypr^ixaTcov TrpoaoSov juvTETayOat xal 7:ap£ax£'jâa8at.
(-) C'est cependant l'interprétation du système des soldes, que donne E. Meyer Handw. der Staatw. Suppl. 451.
droit strict à une indemnité complète, du moins la convenance d'une certaine rémunération. Démosthène ne parle à ses concitoyens ni de travail interrompu, ni de salaire perdu. L'importance de cette constatation saute aux yeux : elle montre combien faible était la participation personnelle du citoyen aux travaux de l'agriculture et de l'industrie.
Aristote nous indique une autre raison. Elle ne regarde que les soldes. La démocratie commence par les fonctions gratuites et librement acceptées ; bientôt elle remarque que les citoyens usent surtout de la liberté de s'y soustraire. Pourquoi ? Par indifférence. Pour les amener à l'Assemblée, aux Tribunaux, il n'y a que deux procédés, une amende, sanction de l'obligation de s'y rendre, ou une solde, appât qui les y attire.
Nous rencontrons ici l'une des pensées de Démosthène; il voit dans le théorique un obstacle au service personnel: le théorique retient les Athéniens chez eux ; reportez la somme qu'il absorbe, au budget de la guerre et chacun s'empressera de s'enrôler. Il n'en reste pas à ces motifs tout de circonstance; il n'échappe pas à l'influence de théories et de préjugés tout puissants. En dernière analyse, pour lui comme pour les autres, le système des soldes repose sur l'idée démagogique, d'où par une conséquence logique ont fini par sortir les distributions du théorique. Nos textes s'appliquent spécialement à ce dernier, mais le principe qu'elles mettent en lumière est aussi le principe des soldes.
L'idée démagogique doit être envisagée à deux points de vue, au point de vue de celui qui crée les distributions et au point de vue des foules qui les reçoivent. Pour l'homme d'état peu scrupuleux, elles sont un instrument de règne à bon marché. Aristote prête, on l'a vu, ce calcul à Périclès : il n'était pas assez riche pour rivaliser de générosité avec Cimon; on lui conseilla de recourir au trésor public et il créa la solde des
tribunaux. C'est évidemment le mobile des surenchères qu'Agyrrhios et Hérakleides poussèrent l'un contre l'autre pour la solde de l'assemblée. Les foules qui reçoivent ne croient pas Aristophane quand il leur crie qu'elles se vendent : elles croient leur bienfaiteur quand il leur dit qu'elles exercent un droit et quel droit ? Le peuple est le maître; la caisse de l'Etat est au peuple. Donc, il en dispose comme de son bien ; le peuple n'est pas cet être imaginaire dont nous racontons l'histoire. Le peuple, c'est cette foule qui est là rassemblée au Pnyx. Cela étant, il n^y a plus qu'à trouver le moyen de faire remplir la caisse par les autres; quant au moyen de la vider, le peuple s'en charge. L'auteur du discours Trspl a-jvTâ;£w; parle de cette doctrine sans ménagement. Chacun, dit-il, doit prendre une part égale des revenus de l'État.
Le thème démagogique se présente aussi sous une forme qui le rend un peu plus acceptable; nous la rencontrons dans la IV'' Philippiqiie, faussement attribuée à Démosthène. L'orateur est partisan du théorique ('). Il n'est pas de ceux qui pensent qu'il ne subsistera pas sans quelque grand dommage; aucune mesure ne lui paraît plus utile ni plus propre à raffermir l'Etat, et voici le raisonnement auquel il se livre : nos revenus étaient autrefois de 130 talents et tout marchait bien, nous avions des vaisseaux, des fonds dans le Trésor; aujourd'hui nos revenus montent à 400 talents.
Pourquoi se plaindre des distributions ? « Le riche en profite, puisqu'il obtient sa part et le pauvre en retire un secours. Ce que chacun de nous doit à son père, la république le doit à tous les citoyens qui en sont les pères communs. Ainsi, loin de retrancher ce qu'elle leur donne, il faudrait, cette ressource manquant, en chercher
d'autres pour qu'il n'étalent pas à tous les yeux leur indigence ».
Et plus loin « il n'est pas d'homme assez inhumain, assez cruel pour voir avec déplaisir la gratification faite à l'indigence et à la misère ». Ne croirait-on pas entendre un partisan du droit à l'assistance ? Mais on l'aura remarqué, le secours donné à la pauvreté n'est là que comme un prétexte ou une excuse : le fond même, c'est le partage entre tous des ressources communes. La pauvreté ne crée ni droit, ni privilège : elle profite des distributions ; mais ce n'est pas pour elle qu'elles ont été instituées; le soulagement de la misère est une coDséquence accessoire.
Je me résume : des motifs tenant aux circonstances du moment ont parfois amené l'introduction des soldes et des distributions. La raison vraie, la raison qui se trouve au fond des choses, c'est la théorie démagogique pure. L'État ressemble à une vaste société anonyme dont on se partage les bénéfices ou mieux encore à une société de secours mutuels avec des membres honoraires qui verseraient seuls les cotisations et des membres effectifs qui auraient seuls droit aux avantages. Cela, c'est la réalisation du socialisme vulgaire, du socialisme impulsif des masses. Le plan est simple; l'esprit le plus ordinaire le saisit sans peine; les instincts trop humains hélas ! de l'égoïsme, de la paresse, de l'envie le transforment en un idéal enchanteur.
Cette matière offre un intérêt si vif et à certains égards si actuel que j'ai cru pouvoir m'y arrêter plus longtemps même que ne le réclamait mon sujet.
Il sera du moins resté à mes lecteurs l'impression de l'importance considérable des subventions que l'État distribuait aux citoyens. Donner des chiffres précis est impossible. Ces subventions étaient importantes par le nombre des participants. On se rappelle le chiffre qu'indiquait Aristote pour les soldes : près de 20.000 citoyens
en bénéficiaient chaque année. Depuis l'institution de la diobélie, tout citoyen acquiert le droit à une allocation de l'État. Le montant de la subvention pour cbaque individu n'est pas bien considérable : on peut le fixer à un minimum de deux oboles par jour, c'était le tarif de la diobélie et plus tard du théorique; mais le payement n'avait lieu que pour autant que les ressources de l'Etat le permettaient.
Quelle influence ces libéralités exerçaient-elles sur le travail lui-même et sur la condition des travailleurs ? Cette influence, Démosthène la détermine exactement quand il parle de ces « misérables gratifications, faible potion que le médecin administre au malade, également impuissante à lui rendre ses forces et à le laisser mourir ('). Ainsi les deniers qu'on vous distribue, trop modiques pour suffire à tous vos besoins, trop nombreux pour être rejetés et vous faire recourir à d'utiles travaux ne servent qu'à prolonger votre léthargie ». Ces paroles visent plutôt la situation générale de l'État que la situation individuelle de ses auditeurs : on les peut appliquer à celle-ci.
Les gratifications diminuaient pour le citoyen la nécessité du travail; elles afiaiblissaient son activité ; elles ne subvenaient pas à toutes ses dépenses, ni surtout à celles de son ménage ; elles le maintenaient dans cet état de fainéantise misérable où des aumônes trop abondantes ou mal réparties aujourd'hui encore maintiennent parfois les pauvres.
Tel n'était pas le sort de tous ; d'autres et probablement le plus grand nombre, possédant déjà quelques ressources, trouvaient dans ces largesses de l'Etat un appoint qui n'était pas à mépriser. Chez eux aussi, elles produisaient un ralentissement de l'activité, une paralysie de la volonté.
(«) III Olynth. 33.
Ainsi, ce système de subventions ne procurait aux citoyens qu'une amélioration apparente de leur sort. L'Etat semblait leur octroyer un don : en réalité il leur faisait payer chèrement ses munificences, au prix le plus ruineux pour tous, au prix de l'initiative personnelle et de l'énergie individuelle.
Rien de plus démoralisateur que l'aumône faite dans ces conditions et que l'État soit le bienfaiteur, cela n'y change rien. Ces générosités irréfléchies développent les habitudes de mendicité et quels mendiants ! Maîtres de l'État et de tous ses pouvoirs, libres, pour se procurer leur solde, de décréter la guerre (^), de confisquer le bien d'autrui ('-) : la mendicité doublée de brigandage !
Aristote a dit le mot juste : semblable assistance accordée aux pauvres est un tonneau sans fond (^). Ils se contentent d'abord de deux oboles , bientôt ils réclament davantage. C'est l'aumône qui provoque et entretierît la mendicité, la rend toujours plus exigeante, car le bienfait est de ceux qui ne coûtent rien aux bienfaiteurs. L'obligé n'est tenu ni à la reconnaissance, ni à la simple décence. La bourse d'où est sortie le don est la
(J) La guerre de Sicile décrétée parce que le peuple se figur3 que la conquête de cette île lui fournira une solde perpétuelle : oOsv àfâiov {xiaÔocpopàv uTrâp^siv. Cf. Thumser-Hermann 682, 3.
(^) Sur les confiscations, Lysias XXVII, 1 : les accusateurs engagent les juges à leur donner raison, en leur disant que les biens de l'accusé donneront le moyen de payer la solde. Arist. Polit. VII 1320 a : ol âè vuv ÔTjfxaywyol ^ap'.^o[ji.£voi xoici otiiiok; TTo/Xà OTjijLôûo'jji ôià Twv ôiy.acTTTjptwv. Cf. VIII 1305 a 6.
(^) Aristotd Politique I 1267 a 46 : xal to Trptoxov jjièv Ixavôv ôtw- PoXt'a [jLOVov, oTav o' fjoT) tout' t, Tiàrptov, àzi ôéovxat tou TrXstovoç. Aristote Politique VII 1320 a 29 conseille |jlt) tto'.eTv o vuv ol SiQ^xayioyol tto'.oOj'.v, xà yàp Trspio'vxa vsjjloujiv • Xa{xj3àvouat oè afj.a xal Trà/.'.v osovrai xwv auxwv • 6 x£xpïi(jL£VO(; yàp ttîôoç saxlv i^ xoiauxrj PoTjôc'.a Toic, aTTopotç.
bourse de tous : à peine est-il reçu, que les mains se tendent pour recevoir encore.
Les soldes n'ont pas le caractère d'une institution de bienfaisance ; elles peuvent procurer une assistance aux pauvres; elles n'ont pas été instituées dans ce but. Il en est autrement du secours attribué aux adunatoi, aux individus incapables de travailler. Vis-à-vis d'eux et vis-à-vis d'eux seuls, ceci est remarquable, l'État se reconnaît des obligations. Il leur accorde une allocation de deux oboles par jour; deux conditions sont requises : une fortune inférieure à trois mines et l'incapacité de travailler (*).
Pour les autres, ils ont à se tirer d'affaire tout seuls. Cependant l'Etat vient parfois à leur aide^ en leur procurant du travail. Il en sera question plus loin (^).
De tous les moyens d'assistance, le plus efficace a déjà été signalé : c'était l'envoi de citoyens pauvres dans les clérouchies. Tout le monde y trouvait avantage : l'Etat qui établissait, chez ses vassaux, des postes militaires et qui envoyait au loin les éléments les moins sûrs de la population ; les pauvres qui, devenus colons, recevaient des terres. Pour les leur fournir, il fallait les prendre à autrui, même à des G-recs. Les Athéniens, à l'époque de Périclès et après, ne se firent pas scrupule de décréter, et en grand nombre, ces confiscations et d'enrichir leurs concitoyens, du bien d'autrui. Ce fut même l'une des causes qui rendirent le plus insupportable leur empire à leurs alliés et à leurs vassaux. On a vu au Livre I, Chapitre V, combien fréquents en quelques années furent les exodes des Athéniens appartenant aux classes peu aisées. Ils n'arrivaient donc pas à vivre chez eux, de leur travail : l'industrie et même le commerce
(*) Arist. Pol. Ath. 49, 25.
(*) Livre III, Ch. I.
étaient trop faibles encore, je l'ai déjà fait observer, pour pouvoir fournir des ressources à une population un peu nombreuse.
Ces nombreuses fondations de clérouchies ont encore une autre signification et je la rendrai sensible par le rapprochement de deux citations, l'une d'Homère, l'autre d'Aristophane. On se rappelle le passage de l'Odyssée où est racontée la fondation de la cité des Phéaciens : on a bâti les murs de la ville, on a partagé la terre. Bien des siècles après, dans la comédie, un personnage exprime les préoccupations populaires : il demande ce qui se passe : a-t-on décrété un partage de terres, dans une colonie ? (^). —
Toujours la propriété foncière ! Mille choses ont changé depuis Homère : l'amour des Grecs pour la terre est resté le même. Ils y voient la source principale de la richesse ; aucun préjugé, aucune mode ne la condamnent . Allez bien loin dans un village de nos Ardennes, vous trouverez encore de ces « âmes terriennes ». Vous rencontrerez le vieux paysan d'autrefois, ignorant par système de tout ce qui est commerce et industrie, n'estimant que les biens au soleil, un aristocrate à sa manière et un entêté, protestant contre toutes les nouveautés et sans souci des révolutions sociales, arrondissant chaque année le patrimoine paternel. Les Athéniens d'il y a deux mille ans et lui se seraient bien compris ; mais lui est un dernier survivant d'un temps qui s'en va : la grande masse des Athéniens étaient les témoins d'un temps bien vivant encore.
(^) Aristoph. Nuées 202.