‹ L'industrie dans la Grèce ancienne (volume 2)Chapitre 45 sur 52 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Les premières crises

Les deux chapitres qui précèdent ont déjà fait pressentir la conclusion à laquelle j'aboutis.

Ils nous ont montré, dans leurs représentants les mieux connus, les deux politiques, la politique agricole et la politique mercantile.

Nous avons interrogé les anciens sur deux points principaux : sur la véritable portée des modifications économiques dont ils ont été les témoins et sur l'effet qu'elles ont produit. Sur le premier point, leur doctrine nous montre deux types : une société encore purement agricole et une société qui tend à se dégager de l'organisation primitive, mais bien éloignée encore des types modernes qu'a créés le largo développement de l'industrie et du commerce. L'histoire confirme cette doctrine et l'étude que nous en avons faite nous a permis de préciser les relations diverses de l'industrie et de la politique dans les états grecs. Sur le second point, les anciens, loin de voir dans le changement qu'ils constatent, un progrès, signalent la décadence morale qui se précipite et, avec les hésitations que nous avons notées, les difficultés d'ordre matériel, avec lesquelles les individus sont désormais aux prises. L'histoire ne confirme pas cette partie de leur théorie, surtout la dernière.

Nos philosophes se rangent du côté de la politique agricole. Je crois que leur sentence doit être revisée. Il ne s'agit pas d'un vain débat théorique : il s'agit de l'oligarchie et de la démocratie, ou plutôt des deux politiques qu'elles représentent, dans l'antiquité grecque; il

s'agit de la question essentielle de l'histoire de ces tempslà, si on la considère du point de vue économique.

Je ne prendrai que dans les faits les raisons de choisir: j'aurai ainsi l'occasion de revenir sur quelques questions que je n'ai pu rencontrer jusqu'ici et qui touchent directement aux relations de l'industrie et de la politique.

Les exemples à l'appui de ma thèse ne manquent pas. Je prends d'abord celui d'Athènes, à la fiu du VIP siècle. Aristote nous a laissé de la situation d'Athènes à l'époque de Dracon, un vivant tableau. « Les pauvres vivaient dans la servitude, eux, leurs femmes et leurs enfants : on les appelait pelatai et hektèmoroi ('). La terre appartenait à quelques-uns r, oï Tzàrry. yr\ oi oXiywv r,v. Les pauvres cultivaient les champs des riches et leur remettaient les cinq sixièmes du produit et s'ils ne pouvaient payer leur loyer, ils étaient appréhendés au corps, eux et leurs enfants, car les dettes étaient garanties par une hypothèque personnelle ». Concentration de la propriété foncière au profit de quelques-uns ; endettement général de la classe inférieure : tels sont les deux traits caractéristiques de cette situation, les deux symptômes de la crise sociale.

Sous cette forme, elle s'est reproduite fréquemment dans les sociétés antiques; pour caractériser sa nature, il suffit de l'appeler de son nom ordinaire, la question des dettes. Les dettes sont, comme un chancre hideux, qui ronge les chairs du peuple et qu'aucune main n'est assez habile pour extirper ; parfois il s'arrête et le malade renaît à l'espoir, mais bientôt il reprend sa marche.

Qui ne se souvient, par exemple, de cette belle page si pathétique où Tite-Live nous montre le vieux centurion s'élançant au milieu du peuple, rassemblant par ses cris la foule autour de lui? Il s'est échappé de la

(•) Ath.Pol.

prison où un riche patricien l'avait jeté; il porte encore ses chaînes; son corps est émacié; son visage, livide; sa barbe et ses cheveux en désordre lui donnent un aspect farouche. La foule le reconnaît, il montre ses blessures reçues sur les champs de bataille, il raconte sa lamentable histoire : les guerres incessantes des dernières années l'ont réduit à la misère ; il a dû abandonner les travaux qui faisaient vivre sa famille; sa maison a été incendiée, ses champs dévastés. Pour nourrir les siens et satisfaire au payement de l'impôt, il a dû recourir à l'emprunt. Les intérêts impayés se sont accumulés et après s'être vu enlevé l'héritage de ses pères, il a subi la loi cruelle. Son créancier a mis la main sur lui, l'a chargé de chaînes et le malheureux montre à la foule les palais des riches patriciens qui sont autant de prisons où les plébéiens gémissent dans les fers.

Et à de nombreuses reprises, retentissent, chez Tite- Live et chez les autres historiens de l'antiquité, les plaintes éloquentes des petits, foulés aux pieds par les riches. C'est la protestation du travail agricole écrasé par le capital, le cri du paysan qui assiste à la marée montante de la richesse de quelques-uns : elle va recouvrir son champ, absorber le peu qu'il possède et lui-même le rejeté.' dans le prolétariat.

Quelles sont les causes de cette situation ? Précisons-en d'abord les traits essentiels. Les capitaux sont concentrés en quelques mains ; ils s'emploient dans des prêts nombreux; ces prêts sont garantis par une loi féroce pour le débiteur insolvable; l'intérêt est exorbitant.

Cette situation, pleine d'énigmes, tient à d'autres causes, en ce qui regarde Rome, que celles qu'indique Tite-Live : la guerre, l'impôt l'ont aggravée, mais elles ne l'ont pas créée. En ce qui regarde Athènes, elle ne vient pas des redevances arriérées.

Les sociétés encore toutes primitives ne connaissent

pas les maladies qu'amènent la richesse. Certes, il y a des distinctions de fortune; quelques hommes possèdent ])Ius de terre et plus de bestiaux que les autres; mais ces distinctions sont moins vives et moins tranchées que dans des sociétés plus avancées. On ne travaille encore que pour vivre et dans ces sociétés peu nombreuses, il n'y a pas de bras inoccupés. Parfois éclatent des crises : récoltes insuffisantes, épidémies, disettes, mais l'équilibre entre les besoins et les ressources se rétablit bientôt, sans trop de heurts

Voici que la société sort de cette enfance; la population s'accroît; les relations des hommes entre eux se multiplient et se compliquent; la culture se développe; l'élève du bétail prend plus d'extension; la guerre procure de plus grandes quantités de butin. Il se crée des capitaux disponibles en meubles et en bestiaux : à quoi vont-ils s'employer?

On les sollicite d'en bas; le paysan, petit propriétaire ou petit locataire, les réclame.

Le mal du paysan est le manque de capitaux : s'il a la terre, il n'a pas, en quantité suffisante, les instruments de travail. Cela est vrai surtout, si la propriété foncière est mal répartie, si le paysan, comme du temps de Dracon, ne possède pas de terre ou n'en possède qu'un lopin suffisant pour le faire vivre, insuffisant pour accroître son capital. Ce qu'il en détient, s'immobilise dans le sol pour un long terme et il en a trop peu pour n'être pas à la merci de la moindre crise. Pour le paysan, cantonné dans sa petite métairie, la perte d'une tête de bétail est un véritable désastre.

Traduisons ces vérités en disant d'une façon générale que le paysan a besoin de crédit; il en a besoin parce que son capital est immobilisé; il en a besoin pour faire face à ses pertes; il en a besoin s'il veut accroître sa culture et ses moyens de production; il en a besoin surtout, si le sol est pauvre et si les fruits se vendent difficilement.

Mais il y a deux espèces de crédit : celui qui sauve et celui qui tue. Le premier se distribue sagement et selon les besoins du paysan ; le second s'accorde d'une façon immodérée, selon l'avidité du prêteur.

Voulez-vous avoir l'idée du crédit bienfaisant ? Songez à ces banques coopératives d'Italie et d'Allemagne, qui viennent au secours de l'agriculteur en établissant une sage circulation des capitaux. Voulez-vous au contraire vous figurer ce que c'est que le crédit malfaisant et mortel ? E-appelez-vous cette histoire si souvent contée de l'usurier qui arrive dans quelque pauvre village. Il trafique, il brocante ; mais tout cela n'est rien encore : il facilite l'emprunt, il y pousse et bientôt il a répandu la misère tout autour de lui. Le crédit, en tombant à profusion sur ce sol maigre, y a étouffé toute végétation. Et remarquez-le, la façon dont les eupatrides athéniens et les patriciens romains distribuent le crédit est tout à fait semblable à celle de l'usurier; eux aussi ne connaissent pas d'autre moyen de s'enrichir que l'usure et même, comme l'industrie et le commerce n'existent pas encore, ils n'ont pas d'autre emploi possible de leurs capitaux. Ils sollicitent donc le paysan, ils se jouent de son inexpérience, ils profitent de ses habitudes imprévoyantes, ils l'enlacent dans les fils de leurs opérations financières, ils le tentent par toutes les facilités qu'ils lui offrent, ils l'amènent peu à peu tout près des pièges qu'ils ont dressés et enfin ils l'y font tomber comme une victime, comme une proie.

Quelques riches, beaucoup de pauvres; en haut trop de capitaux disponibles, en bas, trop peu, dans l'ensemble, un manque de capitaux : voilà quelle est en deux mots la situation. La richesse est rare et mal répartie; elle s'est condensée sur quelques points ; mais elle ne peut rester immobile, elle se met en mouvement, elle s'ouvre des canaux, elle arrive dans les régions inférieures d'une façon trop brusque et trop précipitée et y sème la mort.

Jusqu'à présent, ce déplacement de richesses ne s'est fait que sous la forme de meubles, de bestiaux, d'instruments de travail. Voici que la monnaie s'introduit : elle facilite les échanges et la circulation de la richesse; mais au début, le paysan n'en ressent que les effets néfastes. La monnaie facilite et encourage l'accumulation de l'épargne, la constitution de réserves; de plus elle augmente la puissance d'expansion du capital.

Il en fut ainsi à Athènes : dès que la monnaie fut devenue la mesure de la valeur des choses, tout au moins un instrument des échanges, le paysan dut nécessairement en posséder. Le simple troc ne pouvait plus suffire à lai procurer ce dont il avait besoin. Pour acheter ses armes, pour augmenter son bétail, pour toutes les nécessités de sa vie domestique, il lui fallut de la monnaie et il se la procura par l'emprunt auprès des nobles qui étaient seuls à posséder une réserve monétaire.

Tout ce qui facilitait le crédit, étant donnée la situation économique, contribuait fatalement à Tendettement et à la ruine des paysans.

Le commerce et l'industrie ne sont pas complètement étrangers à ces crises. Ils ont, bien faiblement encore, ouvert de nouvelles sources de richesses et facilité l'accumulation du capital sous la forme de la monnaie : il leur suffira de faire couler ces sources d'une façon plus abondante pour faire disparaître les maux qu'ils ont semés (').

Semblable à certains égards est le caractère des crises qui, à diverses époques, ont éclaté à Sparte; mais elles ne

(^) Il y a une littérature très fournie sur la situation économique à l'époque de Solon. On peut en trouver l'indication dans Busolt Beitrâge zur attischen Geschichte, Festschr. f. Friedlànder Leipzig 1895 621. Je ne puis ici entrer dans le détail de la question ; je me suis borné à caractériser, ce qui est l'essentiel,

s'y dénouèrent jamais et par là, elles diffèrent des crises par lesquelles passait Athènes à la fin du VU' siècle. A Sparte, point de commerce, ni d'industrie qui, après avoir aggravé peut-être pendant quelque temps la situation économique, finissent par rendre la richesse productive pour tous; le mal sans le remède; les crises sans le moyen de les dénouer.

Dès les premiers temps, nous les rencontrons. Les poésies de Tyrtée en gardent le souvenir. Puis un long silence. A dater des guerres du Péloponèse, elles reprennent et, semble-t-il, ne cessent plus d'agir. Ce qui les détermine, c'est, en un état purement agricole, la concentration de la richesse en quelques mains.

Il y a une surabondance relative de capitaux, mais ils sont détenus par une minorité et, n'est-ce pas le cas de le répéter, bien mal acquis ne profite pas. Ces immenses richesses que Sparte est allée chercher dans le reste de la Grèce et en Asie ne trouvent pas leur emploi. On nous parle bien de placements chez les banquiers arcadiens : ils n'absorbent qu'une faible partie des capitaux disponibles. Que faire du reste ? Il se porte vers la seule richesse qui existe, vers la terre, et ils cherchent à l'accaparer. Il s'offre aux propriétaires sous forme de prêts et il consomme leur ruine. Les conséquences ne

les circonstances générales. Pour y parvenir, les témoignages des anciens étaient insuffisants. Les auteurs. ne pouvaient se faire qu'une idée fort impMrfyite de conditions économiques aussi différentes de celles au milieu desquelles ils vivaient. Il est légitime de suppléer aux lacunes inévitables de leurs témoignages, par l'emploi des analogies que nous offre l'histoire de différentes époques. Je me suis particulièrement inspiré, dans cet exposé, de Sumner-Maine L'ancien droit considéré dans ses rapports avec l'histoire de la société primitive, traduit par J.-G. Oourcelle- Seneuil Paris 1874, et Etudes sur l'histoire des institutions primitives, traduit par Durieu de Leyritz Paris 1888.

tardent pas à se faire sentir : la terre à quelques-uns, la grande masse accablée de dettes.

Rappelons les faits. Le premier épisode est celui de Cinadon. Xénophon (') nous en a tracé le récit : Agésilas venait d'obtenir la royauté, lorsque la conspiration dont Cinadon était le chef, fut dénoncée aux éphores. Ceux-ci recueillirent les propos qui avaient été tenus aux conjurés : Cinadon avaii: conduit le dénonciateur à l'agora et lui avait dit de compter les Spartiates qui étaient présents. Il en avait compté une quarantaine, le roi, les éphores, les sénateurs et quelques autres. Cela fait, le conspirateur avait ajouté : Regarde ces gens-là comme des ennemis; tous les autres, au contraire, qui se trouvent sur l'agora au nombre de plus de 4.000 sont des alliés. Les conjurés se recrutent parmi les Hilotes, les Néodamodes, les H^q^omeiones, les Périèques et « chaque fois que, parmi ces hommes, la conversation tombe sur les Spartiates, il n'y en a pas un seul qui dissimule qu'il ne lui serait point désagréable de les manger tout crus. »

Un siècle et demi se passe et en 212, sous Agis IV, la crise a repris toute son acuité. Plutarque Ta décrite dans la vie d'Agis, Il en recherche la cause daus les événements de la fin du V" siècle. Après la chute d'Athènes i' les Spartiates s'étaient rassasiés d'or et d'argent. » Cependant on avait conservé le régime fixé par Lycurgue. La loi d'Épitadée vint le détruire. « Les riches acquirent désormais sans bornes. Bientôt la richesse se concentra dans les mains d'un petit nombre et la pauvreté régna dans la ville. Les Spartiates finirent par n'être plus que 700 dont 100 à peine avaient leur terre et un héritage >■.

Les projets d'Agis échouent : ils sont repris par

(1) Hellen. III 3.

Cléomène (225) : « il faut secouer le joug des éphores, remettre en commun tous les héritages, pour relever Sparte par l'égalité (') ». De plus, il faut rétablir l'ancienne discipline et il est le premier à mettre en commun tout son avoir. Tous les autres citoyens font de même. Le pays est partagé : chacun obtient un lot (").

Chose remarquable : la situation était la même en Achaïe : « le peuple espérait le partage des terres et l'abolition des dettes ('') ».

Elle apparaît plus tard encore sous Nabis, dans FArgolide. Nabis, pour se créer à Ai'gos des partisans, abolit les dettes (en 197) et partage les terres (*).

Lors des guerres de Persée, chez les Etoliens et chez les Thessaliens, des dissensions civiles étaient provoquées par l'excès des dettes, propter ingentem vim aeris alieni (^), et la contagion avait gagné les Perrhébiens; les débiteurs attendaient du roi de Macédoine la fin de leurs maux p^).

Polybe signalait déjà cette situation des Etoliens et il l'attribuait aux guerres continuelles et au luxe de leur vie privée (').

Et enfin ce fut par des mesures favorables aux endettés que Diseos et Critolaos s'efforcèrent de provoquer dans

(1) Plut. Cleom. 7.

(2) Ibid. 11.

(5) Ibid. 17.

{*) T.L. 32, 38 : rogationes promulgavit unam de tabulis novis, alteram de agro viritim dividende, duas faces novantibus res ad plebem in optimates accendendam.

(") Polyb. XIII 1. Cf. Fustel de Goulanges Polybe ou la Grèce conquise par les Komains. Questions historiques Paris 1873 129.

le Péloponèse une dernière insurrection contre les Eomains.

Ces maux étaient inconnus à Athènes depuis les époques reculées de Dracon et de Solon. Ils sévissaient au III^ et au IF siècle dans les pays purement agricoles. A Athènes, l'industrie et le commerce avaient procuré aux riches des emplois productifs de leur argent et permis aux pauvres de s'affranchir par le travail de leur mains.

Les crises qui ont éclaté à Mégare, à l'époque du poète ThéogniS; offrent beaucoup de traits de ressemblance avec les crises du temps de Dracon. Elles étaient avant tout agricoles : comme à Sparte et à Athènes, leur principale cause était la rareté et la mauvaise répartition du capital; peu d'argent et peu de personnes qui le possédaient. Comme à Athènes, elles étaient le signe d'un progrès qui s'accomplissait lentement dans le passage de la phase économique primitive à un état de chose plus avancé.

M. Cauer (') a essayé de mettre de l'ordre et de la lumière dans le peu que nous savons de l'histoire de Mégare : quelques allusions ou quelques anecdotes recueillies par les historiens, les poésies fragmentaires de Théognis (^) sont nos seules sources. On voit apparaître dans ces témoignages des luttes politiques ardentes, derrière lesquelles il y a des conflits sociaux plus graves encore. Des formes de gouvernement multiples apparaissent, suivant que l'une ou l'autre fraction du peuple, l'un ou l'autre parti domine. Je ne veux pas en refaire l'énumération : elle reste incertaine, même après les recherches

(1) Friedrich Cauer Parteien und Politiker in Megara und Athen Stuttgart 1890.

{^) On ne peut se servir qu'avec prudence des vers de Théognis, puisque l'authenticité de beaucoup d'entre eux est contestée. Voir Bericht iiber die gr. Lyriker dans Bursian's Jahresber. 1897 15.

de Cauer; les dates précises font défaut et les combinaisons les plus habiles ou les plus ingénieuses n'arriveront jamais à remplacer l'exactitude brutale d'un chiffre. D'ailleurs, je n'écris pas l'histoire politique de Mégare : je voudrais seulement arriver à comprendre son histoire sociale. Pour cela, il importe de ranger les unes à côté des autres, les diverses classes qui se disputèrent le pouvoir, sans qu'il soit nécessaire de s'inquiéter de leur triomphes ni de leurs revers politiques.

Les voici d'après Cauer. D'abord le bas peuple, IoloI o£ aXÂoi ('), qui autrefois ne connaissait ni droit, ni lois. Ils portaient autour des reins des peaux de chèvres et, semblables à des cerfs, ils paissaient en dehors et maintenant ils ont envahi la ville et y dominent; les gens distingués sont descendus de leur rang et qui pourrait supporter cette vue ? Cette ville n'est plus une ville.

Ces pauvres, les vers de Théognis le prouvent, sont des paysans. Cette anecdote de Plutarque {^) ne laisse aucun doute : après la chute de Théagène, les Mégariens se corrompirent et se soulevèrent contre les riches; les pauvres pénétraient dans les maisons de ces derniers, s'y faisaient servir à dîner et exigeaient le remboursement des intérêts qu'ils avaient payés; cette mesure s'appelait palintokia.

D'un autre côté, les nobles, les gens comme il faut. Théognis n'avait pas toujours été de leur parti; ce serait sur la fin de sa carrière qu'il serait devenu un aristocrate farouche et le poète de la vanité de caste. Les nobles ce sont les bons droLhoi, le:, vertueux, les gens distingués éo-^Aoi (^).

Enfin, à côté de cette élite, les parvenus; avec quel

(') Théognis 53.

(^«) Plut. Qusest. Grœc. 18.

(■^) Cauer 4.

dédain le poète les traite ! Certains nobles, séduits par l'argent, s'abaissent jusqu'à prendre leur épouse dans cette classe ('). Hier ces parvenus étaient pauvres : aujourd'hui ils sont riches et les honnêtes gens se débattent contre la misère. Ils n'aident même pas ceux qui autrefois leur ont été utiles.

Qui sont ces parvenus ?

Il est certain qu'à l'époque de Théognis, il y avait eu de grands changements dans les fortunes : en cent endroits, le poète revient sur les caprices de Zeus qui tantôt fait pencher sa balance d'un côté, tantôt d'un autre (-), sur l'inconstance de la fortune O, sur le malheur du pauvre ; la pauvreté dompte l'honnête homme {^) ; il vaudrait mieux mourrir que de vivre pauvre (^).

Pour Cauer, les gens du commun que Théognis attaque si vivement, forment une classe moyenne que le commerce, mais surtout l'industrie ont enrichie aux dépens des nobles (^). Cette classe moyenne doit sa naissance, non à des révolutions politiques, mais à une évolution économique. Cauer a eu le mérite de signaler l'existence de cette dernière; mais je crois qu'il l'a compliquée et exagérée à l'excès.

D'après lui, à l'époqr.e où se produisaient les changements de fortune que signale Théognis, le commerce s'était fortement développé. Les nobles s'y étaient d'abord enrichis. Ce commeice se faisait surtout entre

(3) Cauer 10.

C) Basolt Die Lakedaimonier und ihre Bundegenossen 226 admet l'existence d'une classe moyenne composée de commerçants.

Mégare et ses colonies. Celles-ci possédaient un marché étendu. Elles eurent ensuite à souffrir de la concurrence des Milésiens. Les nobles Mégariens furent très éprouvés et beaucoup se ruinèrent. Leur fortune, autrefois représentée, en grande partie, par la terre, les esclaves, les bestiaux, se transforma en monnaie. Ils se ruinèrent par des spéculations ou de folles dépenses. La monnaie rendit plus facilement l'enrichissement des travailleurs et les artisans y gagnèrent ce que perdaient les nobles. Le régime nouveau basé sur l'argent fut moins favorable aux paysans. La monnaie consomma leur ruine, par les dettes dont ils furent surchargés.

On le remarque, cet exposé est rempli d'hypothèses : il suppose un commerce florissant et une industrie prospère. Il suppose que ce commerce était dans les mains des nobles. Il suppose que les colonies de Milet ont ruiné celles de Mégare, que les nobles on£ perdu leur fortune, que ce sont les artisans qui l'ont recueillie.

Voici quelques faits d'ordre économique que l'on peut accepter comme vrais. D'abord, l'existence d'un régime économique reposant sur la propriété foncière. Théognis rappelle les biens qu'il a perdus, les domaines où les nobles élevaient des moutons, des ânes, des chevaux ('). Aristote nous parle des confiscations que les démagogues prononçaient contre les riches (^). La fortune de ceux-ci consistait en troupeaux de moutons : Théagène, raconte Aristote (''), se rendit populaire en égorgeant les troupeaux des riches. Ensuite l'apparition de la monnaie. Celle-ci rend plus mobile la fortune. Elle facilite la spéculation, elle attise la fièvre du gain. Théognis (^), en

(*) Polit. VIII 1304 b 35. Voir cependant sur ce passage Cauer 36.

(3) Polit. VIII 1305 a 24.

(*) 23-26, 2S, 30, etc.

de nombreux endroits, déplore la passion de s'enrichir, l'absence de scrupules dans le choix des moyens.

La terre continue à être la principale richesse ; ce qui le prouve, ce sont les crises agraires, aggravées par la transformation économique. Tout repose sur cette forme de la richesse et tous les phénomènes économiques nouveaux se répercutent aussitôt de ce côté. La monnaie n'est qu'un instrument de plus pour ruiner les paysans, car elle facilite l'endettement. Théognis, après les pertes qu'il a essuyées sur mer, augmente ce qui lui reste par des prêts à intérêts ('). Même après la chute de Théagène, les paysans étaient encore accablés de dettes ; cela résulte de l'anecdote de Plutarque sur la palintokia.

Enfin il existe un certain commerce maritime. Théognis s'y est ruiné (-). Il conseille de chercher à la fois sur terre et sur le large dos de la mer, la délivrance du joug de la pauvreté (''). Pour les voyages sur mer en vue du commerce, dit-il ailleurs, il ne faut se choisir comme compagnon qu'un honnête homme (').

Ne nous exagérons pas l'importance de ce commerce. Quels en eussent été les débouchés et les objets? Le commerce du Pont était alors, dit-on, en mains des Mégariens; mais c'est encore là une supposition.

Cauer (^) cite comme produits que Mégare exportait, le sel, les pierres de construction, la poterie, les figues et les oignons. Il faut mettre à part la laine, seul produit dont, d'une façon certaine, les Mégariens faisaient le commerce, avant les guerres médiques. Ces denrées supposent pour la plupart un régime agricole. Le com-

(ï) Cauer 34.

meroe n'est que l'auxiliaire modeste de l'agriculture. A aucune époque, ce commerce n'a été assez important pour que des classes entières pussent s'y ruiner ou s'y enrichir. Il n'y a pas là de quoi créer, en nombre considérable, de grandes fortunes.

Où est cette industrie qui aurait fait monter les artisans si haut? Nous n'en connaissons rien pour cette époque; même plus tard elle ne déployait quelque activité que dans le travail de la laine. Cauer ajoute, il est vrai, que les guerres mêmes favorisaient les artisans en leur procurant des armes à fabriquer ou à réparer.

Quels sont donc ces parvenus contre lesquels se déchaîne la verve de Théognis? Ce sont surtout les individus qui, par suite des confiscations de terre et des suppressions de dettes, se sont enrichis des dépouilles des nobles; ceux-ci ont été les victimes des révolutions politiques. A côté d'eux, les gens qui, par la guerre, la piraterie, le commerce ou autrement ont réussi à accumuler de la monnaie.

La situation d'Athènes, à l'époque de Dracon, nous fait comprendre la situation de M égare : un régime agricole ; la terre à quelques-uns ; une mauvaise répartition de la richesse mobilière, aggravée par l'apparition delà monnaie et comme conséquence, l'endettement (').

La crise, semble-t-il, se dénoua plus difficilement qu'à Athènes; elle se présenta avant et après Théagèn3. Sans doute que les mesures que l'on employa furent, comme à Athènes, d'abord inefficaces; dans cette ville, Dracon accorda aux non-nobles des droits politiques ; à Mégare,

(') Remarquons l'emploi de l'expression à^zol par Théognis, pour désigner les citoyens. C'est l'opposition du plat pays et de la ville, comme elle existait primitivement à Athènes. Les nobles sont les habitants de la ville; le reste est retenu aux champs par son travail.

peut-être que Théagène fit moins encore; après avoir chassé les riches et confisqué leurs biens, il s'installa au pouvoir et ne songea plus qu'à s'y maintenir. Il en fallut venir aux moyens radicaux, à la suppression, tout au moins partielle, des dettes qu'implique la palintokia. Dans les deux villes, les crises ne cessèrent tout à fait qu'au jour où le commerce et l'industrie eurent pris une réelle exteusion. En un mot, le malheur des Mégariens, à ce moment, fut d'être tout au début d'une évolution économique qui, seule, pouvait les sauver de la misère.

La voilà dans sa réalité l'antique idylle des peuples agricoles et pasteurs. Quel singulier effet de mirage! On croit voir brillants et poétiques comme une aurore les commencements des peuples. A leur berceau, ils sont semblables à l'enfant, que la tendresse des siens pare de tous les charmes, en réalité un pauvre petit être dont les premiers jours se passent dans les larmes et la souffrance. Laissons là les berquinades : les vrais pasteurs du prétendu âge d'or étaient des misérables, accablés sous le poids de la faim et de la servitude. Ils ne passaient pas leur temps à jouer de la flûte, aux pieds d'une bergère : ils le passaient à lutter contre une destinée cruelle. Cet âge d'or, Sparte l'a connu, Athènes l'a connu avant Dracon, et l'historien moderne, qui constate, dans cette dernière ville, le premier éveil de l'activité industrielle et commerciale, doit saluer avec joie l'amélioration du sort de ses semblables.

Les peuples adultes ont aussi leurs douleurs. Hélas ! il en est d'eux comme de l'homme : plus ils avancent et mieux ils sentent le poids de la vie. La faculté de souffrir se développe et s'affine en eux ; mais aussi la faculté de comprendre et celle de vouloir. En possession de leur force, ils marchent d'un pas robuste, un sang généreux circule dans leurs veines, ils connaissent les grands chagrins de l'homme fait : ils en ont aussi la vigueur et ils en accomplissent les œuvres.

Combien je préfère, parce qu'elle est plus vraie, au noir pessimisme de nos philosophes, cette belle page de Thucydide, où éclate un optimisme si noble et si confiant ('). C'est l'éloge de la démocratie par Périclès : il dit plutôt ce qui devrait être que ce qui était. C'est ainsi qu'il faut comprendre cet éloge et qu'on peut s'y associer. " La constitution qui nous régit n'a rien à envier aux autres peuples; elle leur sert de modèle et ne les imite point. Elle a reçu le nom de démocratie, parce que son but est l'utilité du plus grand nombre et non celle d'une minorité. Pour les affaires privées, tous sont égaux devant la loi, mais la considération ne s'accorde qu'à ceux qui se distinguent par quelque talent. C'est le mérite personnel bien plus que les distinctions sociales, qui fraye la voie des honneurs. Aucun citoyen capable de servir la patrie n'en est empêché par l'indigence ou par l'obscurité de sa condition „.

Périclès fait ensuite ressortir la liberté de la vie privée, où chacun se conduit comme il veut. « Malgré cette tolérance dans le commerce de la vie, nous savons respecter ce qui touche à l'ordre public; nous sommes pleins de soumission envers les autorités établies, ainsi qu'envers les lois surtout envers celles qui ont pour objet la protection des faibles, et celles qui, pour n'être pas écrites, ne laissent pas d'attirer à ceux qui les transgressent un blâme universel ».

« Nous avons ménagé à l'esprit des délassements sans nombre, soit par des jeux et des sacrifices périodiques, soit, dans l'intérieur de nos maisons, par une élégance dont le charme dissipe les tristesses de la vie. La grandeur de notre ville fait affluer dans son sein les trésors de toute la terre, et nous jouissons aussi complètement des produits étrangers que de ceux de notre sol ».

(1) Thucyd. II 37,

Le tableau est complet. Je relève surtout ce trait : la démocratie qui travaille ne laisse pas mourir de faim ses enfants et je trouve la confirmation de cette pensée dans deux lignes de la Politique d'Aristote. Si jamais le philosophe a médit de son temps, en l'accusant du crime de capitalisme, il a vu plus juste quand il a écrit ces mots : « Aujourd'hui, personne n'est dans le besoin, à cause de la grande division des fortunes ». C'est le signe auquel se reconnaissent les sociétés qui n'ont rien de « capitalistique » (').

Au point de vue matériel, les sociétés où fleurissent l'industrie et le commerce sont bien supérieures aux autres. Les progrès de ces derniers sont des progrès dont tous profitent. Je ne nie ni la possibilité, ni l'existence d'abus, ni même celle, dans certains cas, d'une action économique de la richesse dans le sens d'une concentration en quelques mains; bien plus à redouter, bien plus générale, bien plus fréquente est cette action dans les sociétés primitives ou agricoles.

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