INTRODUCTION
Aucun peuple, si peu civilisé qu'il soit, ne saurait vivre sans industrie ou tout au moins sans certains métiers.
Au fur et à mesure que la civilisation progresse et que les besoins se multiplient, l'industrie grandit, pour finir, comme aujourd'hui, par tenir une place énorme dans la vie économique, sociale et politique. Toutes les questions qui la concernent sont au premier rang de nos préoccupations. Elle fournit le pain de chaque jour à des milliers d'individus. Les crises qui l'atteignent se répercutent sur tous les points d'un pays. Elle est l'une des conditions de la prospérité matérielle des nations ; bien plus encore pèse-t-elle sur les idées et sur les sentiments et elle suscite partout de graves problèmes et de troublantes appréhensions.
Il y a, je pense, quelque intérêt à rechercher si les anciens nous ont devancés, ici comme ailleurs, ou bien si différente de la nôtre, leur situation économique leur a épargné nos inquiétudes et nos difficultés.
L^histoire d'ailleurs, comme tout le reste, subit de plus en plus l'action des tendances démocratiques de notre époque : elle se détourne des grands dont les hauts faits, les crimes et les idées Font tant préoccupée. Elle va, elle aussi, aux petits, et elle cherclie à voir comment ils ont vécu, ce qu'ils ont pensé, ce qu'ils ont souffert.
En ce qui regarde l'antiquité, cette transformation de l'histoire est loin encore d'être^ accomplie. Depuis l'œuvre classique de Boeckh sur l'Économie politique des Athéniens (*), aucun ouvrage de cette valeur n'a vu le jour (-). Même les monographies sont rares. Sans doute, dans les livres qui s'occupent de l'antiquité, les questions économiques ont conquis quelque terrain. Les faits relatifs au commerce et à l'industrie n'y sont plus systématiquement passés sous silence. On pourrait plutôt se plaindre du contraire. En lisant certaines descriptions d'Athènes ou de Corinthe, on s'aperçoit aisément qu'elles ont été écrites, au siècle de la grande industrie, et l'on croirait voir Manchester ou Birmingham.
(*) Boeckh Die Staatshaushaltung der Athener, 3e éd. par Frànkel Berlin 1886 2 vol.
(*) On peut citer cependant le travail de Biichsonschutz Besitz und Erwerb im griechischen Altertum Halle 1869. Si l'on voulait absolument trouver un pendant au livre de Boeckh, on pourrait accorder cette place à la récente Histoire Grecque de J. Beloch (Griechische Geschichte Strasbourg 1893 et 1897), à raison de l'attention que l'auteur accorde aux faits économiques. Je mentionnerai aussi : Pôhlmann Geschichte des antiken Kommunismus und Sozialismus Munich 1895 I et Aus Altertum und Gegenwart Munich 1895, ouvrages très importants pour l'étude des doctrines sociales des Grecs et pour celle du milieu, notamment au IV® siècle. Dans un ordre d'idées spécial, nommons l'ouvrage de P. Guiraud La Propriété foncière en Grèce Paris
Le problème consiste précisément à rechercher jusqu'à quel point ces analogies sont fondées et à placer l'industrie à son rang, suivant les pays et les époques, parmi les facteurs sociaux. C'est la première tâche qui s'impose à l'historien du travail et des travailleurs à une époque et dans un pays déterminé.
Il y a bien longtemps déjà que ce problème a été signalé par un économiste, qui avait quelque droit de parler aux historiens : Rodbertus (') avait avancé cette affirmation, téméraire à première vue, que, dans l'antiquité, toute l'organisation était vraiment économique, c'est-à-dire reposait sur la maison olxo^^ sur la famille. La maison se suffisait à elle-même ; la famille, par ses membres ou par ses esclaves, fabriquait les vêtements, les meubles, les instruments, tout ce dont elle avait besoin et ne dépendait de l'extérieur que pour quelques objets (■-).
Cette thèse passa d'abord inaperçue, ou, si les historiens la mentionnèrent, ils ne la soumirent pas à un examen approfondi.
Elle avait cependant pour elle la grande autorité d'Aristote (''), dont elle ne faisait, au fond, comme on le
(') Dans son travail : Zur Geschichte der rômischen Tributsteuern seit Augustus Jahrb. i. Nationalôk u. Statistik IV 1865
(^) P. 347 :Ein\vohlbestellterOikos beschafte aile Bediirfnisse dièses umfassenden Haushaltungkreises so ziemlich selbst und gewàhrte ihm deshalb eine Autarkie, ein Selbstgenûge
P. 345 : So gab es also, wie es nur einerlei Art von Einkommsn. das Oikenvermôgen, gab, auch nur eine Art von Einkommen, das Einkommen aus diesem einen Verraôgen, dass nun noch gar, weil die Sklaverei " von Natur „ bestand, und also solches Vermogen von Natur selbstproduktivwar,nicl:t durcli die Arbeit, sondern " durch die Natur „ den Besitzern abgeworfen war.
(5) Cf. infra, Livre IV, Ch. I.
verra, que reproduire la doctrine, mais eu l'exagérant quelque peu.
Il a fallu, pour mériter cet examen, qu'elle fût reprise tout récemment par un écrivain tout à la fois économiste et historien, comme l'avait été Rodbertus. A deux reprises, Bûcher l'a affirmée avec une nouvelle vigueur et une plus forte précision (*).
Dans l'entretemps, maints économistes avaient émis des vues semblables. Roscher(-), par exemple, avait distingué, dans l'histoire économique, plusieurs périodes (^).
Hildebrand et List (') de leur côté avaient essayé de
(^) Handw. der Staatsw. III. — Die Entstehung der Volkswirtschaft Tubingue 1893, 2" éd. 1898 et Die Wirtschaft der Naturvôlker Dresde 1898. On trouvera une bibliographie complète de la question et un exposé des vues de Hildebrand, List, Bûcher, SchmoUer, dans E. von Philippovich Grundriss der politischen Oekonomie I 17 s. Voir aussi Rev. d'Economie politique VIII 1898 et M. Ansiaux Les principales phases de l'histoire économique Rev. de l'Univ. de Bruxelles IV Mars 1899.
Richard Mayr Lehrbuch der Handelsgeschichte Vienne 1894 28, adopte la même opinion : DieHauptursache v^arum Gewerbe und Handel ein bescheidenes Mass nicht ûberschritten lag in dem Grundwesen der griechischen Stadt-und Hauswirtschaft. Jedes Haus brachte nach Moglichkheit ailes hervor, was es bedurfte und ebenso suchte jede Stadt ihren Bedarf in jeder Richtung selbst zu genugen. Voir aussi le passage de Sittl Kunstarch. cité plus loin.
(^) Roscher Principes d'économie politique, Trad. Wolowski Paris 1855 I 105. Roscher a reconnu cette vérité importante : au point de vue économique, l'antiquité est en règle très générale restée bien en deçà de l'époque moderne.
(3) Cf. Rau Volkswirtschaftlehre, 6« éd. 114. Schâffle Das gesellschaftliche System der menschlichen Wirtschaft, 2e éd. 450.
(*) List Das nationale System der politischen Oekonomie 1843 Introd. Hildebrand Nationalôkonomie der Gegenw^art und Zukunft 1848 276 et Jahrb. f. Nat. u Stat. II 1864 1.
fixer les grandes dates du développement économique. List s'était attaché à établir la succession des modes de production : chasse et pêche, élève du bétail, agriculture, agriculture associée à l'industrie, agriculture associée à l'industrie et au commerce.
Hildebrand avait reconnu trois formes d'organisation : l'économie naturelle, Naturwirtschaft, l'économie reposant sur l'argent, Greldwirtschaft, et celle qui repose sur le crédit, Creditwirtschaft.
K. Marx appliqua à l'industrie la même idée d'un développement dans le temps (').
L'opinion des économistes a enfin rencontré chez les historiens, un adversaire qui l'a envisagée en face : Edouard Meyer {^) lui a consacré tout récemment une étude où il la considère dans ses termes les plus étendus, aussi bien pour l'Orient que pour la Grèce et pour Rome.
Je me propose de la reprendre à mon tour pour ce qui regarde l'antiquité grecque, mais il importe tout d'abord de poser exactement la question.
En effet, chercher à établir contre Rodbertus et Bûcher qu'il y a eu une industrie, un commerce en Grèce ou à Rome, c'est se faire la partie trop facile. Qui donc, si ce ne sont des maçons, des charpentiers, des sculpteurs, des hommes de métier, a bâti le Parthénon; qui a sculpté les statues, orné les vases qui remplissent nos musées, si C3 ne sont des artistes de profession ? Il y a eu une industrie : ni Rodbertus, ni Bûcher, malgré la raideur avec laquelle ils exposent leur thèse, n'ont pu songer à le contester. Il y a eu, à côté de cette industrie, un commerce qui en écoulait les
(^) Manifeste communiste.
(*) Die wirtschaftliche Entwickelung des Alterthums Jahrb. f. Nationalok. u. Statistik 3" F. IX 1895 696 et Die Sklaverei im Altertum Dresde 1898.
produits : qui donc aurait transporté en Italie et ailleurs ces vases fabriqués à Athènes ou à Corinthe, que les fouilles ont remis au jour? (')
Quelle était l'importance de cette industrie? Tel est le premier point à examiner. Nous rencontrons un fait : il faut essayer d'abord de le mesurer exactement.
Quelle est l'organisation de cette industrie? Ce point tient au premier; cependant il en est distinct et doit être étudié à part. Après avoir mesuré le fait, nous chercherons à l'apprécier. La première de ces deux tâches relève de la statistique, l'autre de l'économie politique.
Nos recherches statistiques nous révéleront des types différents : le type ancien, conforme, dans les traits essentiels, à la définition de E-odbertus et de Bûcher, le type moderne, que le commerce et, dans une moindre mesure, l'industrie ont constitué. Entre deux, des modalités mixtes. Nous serons donc amené à constater, dans certains états grecs, le passage de la phase purement " oikonomique„, à une phase plus avancée. Nous aurons, dans notre livre II, à étudier les caractères de ce changement, dans notre livre III, l'expression dans la législation politique et civile, dans notre livre IV, l'action sur la vie même des cités.
Les moyens d'établir directement une statistique précise font défaut; je suis obligé de suppléer à leur absence par des procédés indirects : l'histoire, la démographie, les témoignages littéraires et épigraphiques, l'étude des idées morales, les fournissent. Par des voies nombreuses et diverses, souvent fort éloignées les unes des autres, nous arriverons à constater la faible importance de l'industrie en tant que facteur social, dans l'ensemble de la Grèce et dans les cités mêmes, où il a acquis le plus de puissance.
(1) Cf. iiitVa. Livre I, Cli. II.