CHAPITRE V
La politique mercantile.
Athènes.
La politique mercantile s'incarne dans Athènes. D'autres villes, Corinthe par exemple, seraient en droit de prétendre au même honneur : leur histoire nous est trop mal connue, pour que nous puissions les prendre comme exemples.
La politique mercantile favorise le commerce et l'industrie : elle cherche à les introduire là où ils n'existent pas encore, ailleurs à leur donner une impulsion décisive. Elle est clémente à tous ceux qui contribuent par leur travail à la prospérité publique, étrangers et citoyens, chefs d'industrie, marchands et ouvriers. Pour tous ceux-là, la politique aristociatique a les dédains et les allures rogues du grand propriétaire terrien pour les petites gens : la politique mercantile leur sourit, les prend par la main et abaissant pour eux tous les obstacles, elle les établit dans un régime de pleine égalité politique où il n'y a plus ni riches ni pauvres, mais seulement des hommes, tous de même valeur et de droits identiques; mais en même temps, d'après nos philosophes et plus encore d'après leurs interprètes ('), elle fait descendre le niveau de la moralité et, par une bizarre contradiction, tandis qu'elle augmente
(M Car, sur ce dernier point, la pensée de Platon et d*Aristote est loin d^ètre d'une netteté absolue. Cf. supra Livre IV, Ch. I.
les moyens de gagner la richesse, elle diminae le bienêtre général.
Ce c'est pas tout d'un coup qu'Athènes en vint là ; à travers plusieurs siècles, la marche et les progrès de la politique mercantile avancent lentement. Nous connaissons les principales étapes qu'elle franchit.
Tout à l'origine, il est à peine besoin de le dire, les habitants de l'Attique, disséminés sur leur territoire, vivaient de la vie pastorale et agricole. Athènes n'était encore qu'un village : son heureuse situation, son acro^ pôle et ses fontaines, la prédestinaient à devenir la première parmi les bourgades de l'Attique. L'unification du pays qui devait faire de tous ses habitants des citoyens d'Athènes, s'accomplit lentement; au prix de longues guerres, à jamais oubliées, entre les roitelets voisins. Quand elle fut terminée, la ville devint le siège du gouvernement commun, mais les Athéniens ne perdirent pas leurs habitudes anciennes : la campagae et les travaux agricoles en retinrent le plus grand nombre ; il en fut ainsi pendant bien des siècles.
On pourrait contester la vérité de ce tableau, en invoquant le témoignage d'Aristote. Tout au début de son ouvrage sur la constitution d'Athènes, Aristote décrivait les institutions que la tradition attribuait à Thésée et à Ion. Le peuple, la foule ttXtjQoç se divisait en deux classes, celle des laboureurs et celle des artisans
xal 37i(JLtoupyotiç (•).
Plutarque exprime une pensée semblable : Thésée ne veut pas d*une démocratie désordonnée; il sépare les nobles, les artisans et les laboureurs et à chacune de ces
(*) Millier FHG II 106. Le même texte sous une forme un peu différente dans Lez. Dem. Patm. p. 152, éd. Sakkelion (Kenyon Ath. Pol. p. 173).
trois classes il assigne un rôle différent : « les nobles ont les honneurs, les laboureurs Futilité, les artisans le nombre ».
Les artisans forment donc, d'après Aristote, une classe et même d'après Plutarque, la classe la plus nombreuse. Athènes, dès le commencement, est une ville manufacturière et l'agriculture parvient tout au plus à contrebalancer l'industrie.
Si telle a été la pensée d'Aristote, on peut, sans crainte, l'accuser d'avoir commis un anachronisme en plaçant an début de l'histoire des distinctions sociales et politiques qui apparaissent seulement plus tard.
A l'époque de Dracon, Athènes sort pour nous du brouillard des légendes et des reconstitutions hypothétiques. Toutes les ombres ne sont pas dissipées; mais nous voyons assez loin pour apercevoir une population agricole, pour laquelle la terre est tout, dont la vie et la liberté dépendent du régime de la propriété foncière. Les couches inférieures de cette population sont en proie à de grandes souffrances. La terre est concentrée en quelques mains; les paysans vivent péniblement sur les champs qui ne leur appartiennent pas. Le fardeau écrasant des dettes pèse sur leurs épaules. Ils mènent une existence misérable et inquiète. Chaque jour ils côtoyent la ruine et chaque jour il en est parmi eux, qu'elle saisit et qu'elle jette dans la servitude, « eux, leurs femmes et leurs enfants (*) ».
Ce sinistre tableau ne laisse pas de doute : la question agraire est alors la question vitale. Les bras ne trouvent à s'occuper que dans les travaux des champs. L'agriculture, le seul espoir des petits, les traite en marâtre. La crise qui les étreint est une crise agraire : c'est la terre seule qui peut les faire vivre et c'est elle qui les
(«) Arist. Pol. A th. L
tue. Cependant, et ce trait manque au tableau, entre la grande propriété et la masse des tenancier^, il existe une propriété moyenne. Aristote, pour expliquer les troubles qui désolent la cité, n'a dépeint en cet endroit que les, situations extrêmes. Cette propriété moyenne existe, car c'est en elle que Dracon cherche un point d'appui pour sa nouvelle constitution, un contrepoids aux intérêts en conflit. Il remet le gouvernement à ceux qui sont en état de s'équiper eux mêmes pour le service d'hoplites; il crée cette forme de gouvernement rare en Grèce, précisément à cause de ses mérites, qu'Aristote appelle la politeia. La réforme de Solon le prouve : la seule fortune qui est prise en considération est la fortune immobilière. La terre fait le citoyen et lui assure des droits et des privilèges politiques.
On s'imagine parfois qu'il existait alors une bourgeoisie de commerçants et d'industriels et que c'est elle que Dracon choisit comme arbitre entre les grands propriétaires et la foule misérable des tenanciers. Sans doute les métiers indispensables occupaient un certain nombre d hommes libres : la constitution était trop peu démocratique pour leur ouvrir toutes larges les portes de la cité. Les idées l'étaient moins encore. II y avait aussi des marchands, même des commerçants (') : ils ne formaient encore qu'un groupe peu nombreux. Ce n'étaient pas eux qui constituaient cette classe moyenne dont la présence est un élément indispensable à l'établissement de la politeia : sinon, les bases de son régime censitaire eussent été toutes différentes. Telles qu'il les a fixées, elles prouvent que la classe moyenne à laquelle il voulait remettre le pouvoir se composait de propriétaires (*).
{*) On sait à qaellcs graves controverses a donné lieu le texte d'Aristote au sujet des réformes politiques de Dracon; il y a ici
Quelques années séparent Dracon (621) de Sol on (592). En aussi peu de temps, aucun changement notable n'a pu s'introduire dans la situation économique. Cependant tin fait qu'Aristote nous révèle donnerait à penser le contraire. Immédiatement après les réformes de Solon, les dissensions auxquelles il avait voulu mettre un terme reprennent plus violentes. Trois partis sont aux prises : les eupatrides, les agroikoi (laboureurs) et les démiurges (artisans). A un moment, lassés eux-mêmes, semble-t-il, de leurs querelles, ils s'avisent d'un expédient singulier : les places d'archontes sont partagées entre eux, proportionnellement à la force des différents groupes.
deux questions : Dracon a-t-il fait une réforme ? Laquelle ? 'Admettre que Dracon s'est borné à codifier les lois, c'est réduire singulièrement s ^n rôle. Tous le points du récit d'Aristote se tiennent : crise agraire, infériorité politique, réforme politique. Il me semble difficile d'en détacher un point, sans ruiner le tout. Ce récit forme un ensemble logique où trutes les circonstances principales dépendent Tune de l'autre, de la façon la plus naturelle et la plus vraisemblable.
Mais quelle fut cette réforme politique? on ne peut méconnaître les obscurités et les difficultés que présente le détail des institutions que Dracon avait établies. (Voir Meyer Forschungen I 397).
J'en admets la tendance générale : substituer le cens à la naissance, créer le gouvernement des hoplites, cette vieille forme de gouvernement qui, au dire d'Aristote dans la Politique, a existé anciennement en divers états.
On objecte les constitutions des 400, qui offrent avec celle de Dracon de curieuses ressemblances : on aurait voulu justifier les combinaisons des 400 en les antidatant. Il est vrai que les 400 étaient des archéologues ou du moins prétendaient l'être; mais, chose bien remarquable, d'après Aristote, ils invoquaient l'autorité de Solon et de Clisthènes, non celle de Dracon. Le législateur avait une réputation de telle sévérité qu'il n'était pas bon de s'abriter derrière lui. Le précédent ne valait donc pas la peine d'être inventé, car on n'aurait osé l'invoquer.
Puis le silence se fait dàss l'histoire,' jusqu'à ce que peu d'années après, lors des premières tentatives de Pisistrate, surgissent trois nouveaux partis : Pédiéens, Paraliens, Diacriensi
. La proximité des dates conduit à identifier tous ces partis. Perâonne ne croira qu'en si peu d'années, des partis tout différents avaient pu se former : sous les noms de Pédiéens, Paraliens, Diacriens, on retrouve les Eupatrides, Âgroikoi, Démiurges. Ni les uns ni les autres ne représentent des classes possédant des droits différents et luttant pour le maintien ou le renversement de privilèges politiques. Ce sont trois partis, groupés autour de chefs qui appartiennent à l'aristocratie. Leur principale raison d'être tient à des oppositions locales : l'unification de l'Attique n'est pas achevée; le souvenir de l'ancienne indépendance des bourgs de TAttique subsiste et se réchauffant dans l'ardeur de la lutte, suffit à créer et à maintenir, des partis distincts. Il vient s'y ajouter le prestige de la grande propriété, des services rendus, de l'ancienneté de la race : les nobles groupent autour d'eux comme une clientèle, leurs voisins, petits et moyens propriétaires, tenanciers, locataires.
Le centre, de la vie politique n'est pas dans Athènes. Les citoyens vivent disséminés sur tout le territoire. Dans de semblables conditions, il n'y a ni commerce, ni industrie de certaine importance. Mais deux de ces partis portent un nom tiré de la profession qu'exerce la majorité de leurs membres. Les Paraliens s'appellent démiurges : la Paralia est donc le siège d'une industrie qui a pris déjà un développement notable. Cette conclusion est exagérée : la Paralia, est un district où habitent les pêcheurs, les marins, que l'on peut ranger sous le titre de démiurges ; à côté d'eux sexercent certains métiers, tels que construction des navires et des barques, fabrication des filets de pêche, préparation et conservation du poisson; ils suffisent pour donner à cette
région une physionomie qui la distingue de celle des grands domaines (Pédion) et de celle des pentes montagneuses et stériles (Diacria).
Selon prenait son temps tel qu'il était : il préparait un autre avenir. Les Athéniens se plaisaient à faire remonter jusqu'à lui toutes les grandeurs de leur cité; il était l'auteur de toutes leurs lois. Il fut aussi et en réalité le premier champion de la politique mercantile.
Lui-même s'était adonné au commerce ; il ne l'oublia pas. De toutes les mesures qu'il prit en faveur de l'extension du commerce athénien, il n'en est pas de plus considérable que sa réforme monétaire. Athènes jusque-là suivait le système d'Égine et rien ne montre mieux son infériorité, vis-à-vis des états voisins, tels que Corinthe, Échine. Ceux-ci étaient les maîtres du marché, où régnait leur monnaie : Athènes n'y venait qu'après eux et, pour ainsi dire, comme une vassale. Selon l'affranchit et lui procura un autre marché où elle ne devait pas tarder à dominer. Il adopta le système monétaire d'Ëubée. Le commerce devient alors un élément, mais très accessoire encore, de l'organisation sociale.
Un esprit nouveau se manifeste : ses premières apparitions scandalisent grandement les âmes élevées. Entendez Selon : il y a deux richesses, celle que donnent les dieuX; et celle que l'avidité des hommes poursuit sans souci du droit ni de la loi ('). Alors retentissent les plaintes contre l'avarice, l'amour du gain, qui vont devenir, pour ainsi dire classiques dans la littérature grecque et commence à s'établir l'opposition entre la vertu et la richesse, qui, pour Platon, est une vérité évidente. Chose remarquable, à cet égard, les poètes comme Selon et Théognis n'ont rien laissé à dire de neuf aux philosophes. Ceux-ci, deux ou trois siècles plus
{«) Fr. 13, 9-13.
tard, n'ajoutent aux lamentations de lears devanciers aucun trait qui n'ait pas déjà été employé; et de fait, dans ce long espace de temps, rien n'a changé) ni la nature humaine, cela va de soi, ni les occasions de faillir : peut-être sont-elles un peu plus fréquentes, mais c'est tout.
Et de Solon à Platon, c'est la même plainte sur la mobilité de la fortune : aujourd'hui la richesse, demain la pauvreté. Homère lui aussi est convaincu de la fugacité des choses; mais du moins les princes de son temps ne sont pas troublés par la vision de la pauvreté. Ils peuvent se croire à Tabri de ses coups ; il faudrait quelque revers inouï pour les priver de leurs terres et de leurs troupeaux.
Du jour où les hommes se sont tournés vers la mer et ont livré à ses caprices leur vie et leurs biens, les ruines subites comme les enrichissements soudains se sont multipliées. L'homme a appris à connaître et à redouter les catastrophes qui en un instant culbutent l'édifice de toute une vie. Il y a, pour lui, une inquiétude de plus et les philosophes d'accord avec les poètes ont raison de lui rappeler que sa prospérité présente est à la merci d'un coup de vent. Leurs avertissements nous montrent que depuis Homère les temps ont changé.
La tyrannie de Pisistrate marque jusqu'à un certain point une réaction contre le régime précédent : la politique de Solon devait avoir pour résultat d'attirer vers la ville la population jusque là retenue aux champs. Cela ne faisait pas le compte de Pisistrate : les gouvernements personnels ont à redouter les mouvements d'opinion. Ceux-ci se produisent bien plus aisément dans les villes qu'au milieu des populations vivant disséminées à la campagne. Les citadins prétendent dire leur mot en politique : les paysans, levés tôt et couchés tôt, peinant dur, sont portés à se désintéresser des affaires de l'Etat pour ne s'occuper que des leurs. Pisistrate essaya donc
de garder à la cité athénienne son ancien caractère. Il s'efforça de retenir les paysans à la campagne, loin des agitations de la politique. Il comprenait aussi le danger que présente le prolétariat agraire et, si on ose le dire, prit le moyen le plus pratique de le relever de sa déchéance, en organisant un meilleur crédit ('). Son système d'impôt était la dîme : cette organisation toute primitive nous montre une cité essentiellement agricole et où, en dehors de la richesse terrienne, il n'existe guère d'autres sortes de revenu.
Les guerres médiques, en ce domaine comme en d'autres, commencent une ère nouvelle. Âristote en a noté les signes révélateurs : c'est l'afflux de la population vers la ville; (f quittant la campagne, les Athéniens habitèrent la ville », xarapàvraç èx twv dypoSv o^xetv Iv tw aTiet ('). Il ne faut pas, comme nous le verrons, prendre ces mots trop à la lettre. A partir de cette époque, Athènes grandit en importance: la majorité des citoyens n'en reste pas moins aux champs. L'auteur de ce progrès est Aristide : il a, en fondant la ligue de Délos, donné à Athènes un empire qui deviendra immense; il lui a ouvert des sources de revenus qui paraissent inépuisables; il a procuré au commerce, un marché d*une vaste étendue. Athènes, devenue une capitale, exerce sur les habitants des bourgades les séductions de la grande ville sur le village et fournit aux paysans des agréments et des facilités de vie qui les attirent dans ses murs.
La politique de Thémistocle agit dans le même sens. Il est le créateur de la marine de guerre. La marine marchande grandit aussitôt. La marine de guerre est l'école des matelots et des capitaines ; elle développe le
{}) Pol. Ath. 16 : xai 8t) xal toIç àTiopoi; TipoeoavstÇs ^ptijiaTa (^«) Pol. Ath. 24.
goût des aventures, la hardiesse dans les entreprises, l'amour de la mer et de ses dangers ('). Si le rôle de Thémistocle se réduisit à cela, il fut déjà grand et utile. Aristote ne lui en prête pas d'autre. D'après Diodore, il aurait de plus, et d'une façon directe et réfléchie, poussé aux progrès de l'industrie et du commerce : il aurait fait accorder des exemptions d'impôt aux métèques et aux artisans, de sorte que de partout une foule nombreuse accourut dans la ville et que les métiers fleurirent en abondance. Ici, Diodore ne s'est pas défendu de toute exagération. Quoi qu'il en soit, Athènes a changé d'aspect depuis les temps de Dracon et de Solon : de fortes murailles l'entourent; le Pirée est défendu par des travaux d'art et a été transformé en un port militaire ; des installations utiles au commerce y ont été édifiées; les Longs-Murs le relient à la ville. Athènes et le Pirée forment alors une citadelle qui défie l'ennemi, une place commerciale, une ville qui est parmi les plus populeuses de l'antiquité.
Aristot<e a noté ce grand changement : c'est alors qu'apparaît b va'jrixoç o/Xoç la tourbe des marins.
Les mœurb se modifient aussitôt; elles perdent leur simplicité et leur rigidité antiques. La vie des champs est frugale, sobre, parcimonieuse : dans un grand port où de tous les coins du monde se pressent les matelots^ les capitaines de navires, les commerçants, au milieu du bruit et du tapage, tout en faisant ses affaires, on s'adonne à la bonne chère, on court aux plaisirs faciles, on gagne de l'argent et on le dépense. Qu'on ne songe pas à l'animation qui règne dans de grands ports comme Marseille ou Anvers : à côté de ces derniers, Athènes ferait sans doute l'effet d'une ville morte. Qu'on songe à ce qu'elle était hier, à ce que sont encore autour d'elle
(*) Thac. I 93, 7 : xèv Ileipata uxpeXijjLtJTEpov èvdfxiÇe ttjç dtveo
TcoAEdt)^. Cf. Aristoph. Eqa. [812].
Argos ou Thèbes. Hier une bourgade presque r aujourd'hui une capitale où tout se concentre, vie politique, argent, plaisirs.
Jusqu'où va cette décadence morale ? Question difficile entre toutes. Il est déjà si malaisé de sonder le fond du cœur d'un seul homme! Que sera-ce. s'il s'agit d'un peuple tout entier (*) ?
Les mœurs ont changé certes : la richesse a, sinon amené un cortège nouveau de vices, du moins donné une impulsion à des vices bien humains : la fièvre du gain, l'envie, la jalousie. Elle a développé Tégoïsme qui sommeille dans tout cœur; souvent elle l'a surexcité. En s'enrichissant, les sociétés s'appauvrissent au point de vue moral, surtout quand cet enrichissement est subit et imprévu. Pour qu'il en soit autrement, il faut des caractères fortement trempés, il faut des règles morales ancrées profondément dans la conscience populaire. Mais entre l'époque des guerres médiques et l'époque où écrivaient Platon et Aristote, s'écoule environ un siècle et demi. La décadence morale ne s'est pas fait sentir tout à coup ; elle a progressé lentement d'abord, puis d'un pas plus rapide. Nous ne sommes pas en état de suivre son mouvement, pas plus que nous ne sommes à même de la mesurer exactement à une époque donnée. Les modernes ne s'en mettent guère en peine et ils répètent consciencieusement les plaintes monotones des anciens sur la corruption des mœurs. Holm a noté avec esprit, dans l'Histoire Grecque de Curtius, des doléances identiques pour le V* siècle et pour le IV" siècle : « on abandonne
(^) L*un des auteurs qui a le plus accrédité l'illusion d'un âge d'or à Athènes est Isocrate : autrefois la misère et la paresse étaient ignorées. VIISSixo-s oùo£Ï<; v Ttov'TroXiTôiv evoetî^ tiôv àvaYxaîojv oùoà upo^raixtov toùç èvxuYy^àvoVTas xfjv ttoXiv xaTT,ay^uv£v. Vlll 75 : 6 ôfjjjLO<; o tots 7:oXit£'jo[jl£vo(; oùx ipyloL^ oùo' à-opiaç f,v
(lEOTO^.
les exercices virils de la palestre, on s'adonne à la paresse ». Tout est perdu ! Il en est ainsi au V" siècle : cent ans plus tard, Athènes vit toujours et il faut recommencer les mêmes lamentations. Pour moi, la décadence fut certainement beaucoup plus lente à Athènes que les plaintes répétées des anciens ne pourraient nous le faire croire. Elle fut aussi moins profonde. Les Athéniens n'eurent pas le bonheur de garder leur santé morale : Platon et Aristote ont exagéré les ravages de la maladie; il ne faut pas voir dans leurs ouvrages des tableaux pris exactement dans la réalité. Ainsi au VIII* Livre de la République, Platon a sans doute Athènes sous les yeux, mais il grossit les traits, renforce les couleurs. Une société comme celle qu'il dépeint, n'est pas réelle, parce qu'elle n'est pas viable. Ces peintures pèchent encore contre l'exactitude, parce qu'elles négligent les parties dont la santé est demeurée bonne : à Athènes, les populations rurales ('). Enfin tous les maux dont souffre la société au lY*" siècle ne se ramènent pas à une cause unique : pour Aristote et Platon, il n'y a en dernière analyse qu'un seul coupable, la monnaie. Les faits sociaux sont trop complexes pour se laisser expliquer par des formules aussi simples. La situation d'Athènes au lY* siècle a ses racines dans l'histoire des siècles
(^) Zeller Hist. de la Philos, trad. franc. II 456 a donc tort de prendre à la lettre les descriptions de Platon. Je lis dans le texte : « Puis quand la démocratie eut renversé toutes les barrières légales dans la plupart des républiques, on conçut les idées les plus extravagantes sur la souveraineté du peuple et l'égalité civile. Il se développa une licence qui ne connaissait plus aucun frein, » et en note : « Athènes peut, ici encore, être citée comme type. Il est inutile de donner des preuves particulières de la chose elle-même, nous nous bornerons à renvoyer au tableau saisissant qui se trouve dans la République de Platon. »
antérieurs et j'entends Thistoire politique, intellectuelle, religieuse, aussi bien que Thistoire économique.
Au premier rang des causes de décadence, je placerai les institutions mêmei? d'Athènes. C'est un vieil adage que les peuples ont les institutions qu'ils méritent : il est vrai en général. Cependant ils peuvent en avoir de pires. Il y eut un temps où les rois s'appelaient volontiers les pères de leur peuple : il y a des pères qui gâtent leurs enfants. 11 y a des constitutions qui jettent la bride sur le cou aux plus mauvais instincts des citoyens, flattent leurs faiblesses, usent en eux les ressorts de la volonté virile et gaspillent les trésors de bon sens et de vertu amassés par les générations antérieures
A partir des guerres médiques, l'égalité politique marche à pas de géant : preuve certaine que l'ancienne situation purement agricole s'est modifiée. Les classes privilégiées doivent compter avec les autres. Les dernières ont gagné en force numérique : l'équipage des navires, les commerçants, les marchands, les ouvriers libres qu'ils emploient sont venus grossir leurs rangs et sous la poussée qu'ils donnent tous ensemble, tombent les dernières bannières.
Depuis Solon, le suffrage universel existe; l'éligibilité est encore entourée de certaines restrictions; la troisième classe devient éligible à l'archontat; fait remarquable et caractéristique, le droit de la quatrième classe, celle des non-censitaires, à occuper ces hautes fonctions, ne fut jamais reconnu. A cet égard, la constitution d'Athènes était, même à Tépoque d'Aristote, imprégnée d'idées conservatrices.
Il restait encore à déplacer l'axe du pouvoir. Solon avait préparé le règne du nombre : les circonstances et les mœurs, toujours plus difficiles à modifier que les lois, avaient retardé son avènement.
Le dernier pas fut accompli par Ephialte et par Périclès : ils réduisirent les attributions de l'aréopage
et firent passer la souveraineté à l'assemblée et aux tribunaux populaires. Cette souveraineté, Périclès et les démagogues qui suivirent la rendirent doublement chère à la foule. Elle y trouvait la satisfaction que donnent Tautorité, le plaisir de commander, l'occasion d'exercer contre toutes les supériorités les représailles de la force brutale du nombre : elle y trouvait encore, par suite de l'institution des soldes, un profit pécuniaire. Le peuple souverain vivait de sa souveraineté et lui aussi, il avait des appointements et un casuel.
Jamais il n'y eut, dans un grand état, de démocratie investie de pouvoirs aussi nombreux et aussi étendus, armée d'une façon aussi redoutable, et aussi dépourvue, dans les institutions elles-mêmes, des contrepoids les plus nécessaires. En toute matière, elle tranche en souverain absolu. Le pouvoir législatif est dans ses mains. Dès lors, il y a un danger : sans fixité, pas de loi ; or, cette fixité est en péril. Le peuple gouverne par des décrets ('), c'est-à-dire par des résolutions prises au jour le jour, que son caprice fait et défait.
Ce qui est beaucoup plus grave encore, il exerce luimême, directement, le pouvoir judiciaire. Aristote a raison de souligner, dans sa Politique, ce dernier point. L'institution des jurys populaires, la justice rendue par le peuple avaient été imaginées par Solon pour mettre un terme à l'arbitraire des nobles : la compétence de ces tribunaux alla s'accroissant et l'on eut une nouvelle forme d'arbitraire plus dangereuse que l'ancienne, le caprice de la multitude.
Je touche ici l'un des vices les plus saillants de la démocratie athénienne : elle avait le pouvoir de tout faire. Cela n'est bon, ni pour les individus, ni pour les peuples. Heureux les hommes qui trouvent, dans les
(•) Arist. Polit. VI 1292 a 5.
conditions de leur vie, une obligation de se conformer à certaines grandes lois morales ! Heureux, par exemple, ceux que la médiocrité de leur fortune contraint au travail! De même, heureux les peuples dont la coutume ou bien la loi limitent ou réglementent la puissance. Heureux les peuples qui, dans leurs institutions, ont une place pour des autorités qu'ils ne peuvent pas défaire à leur gré! Heureux les peuples qui ont à compter avec quelqu'un ou avec quelque chose !
La démocratie athénienne eut un autre vice. Elle fut atteinte et rongée « par la maladie démocratique » : je veux dire, le sentiment égalitaire. La formule la plus simple en est : tous les hommes se valent. Donc il sont tous capables de tout ; tous les emplois doivent leur être ouverts ; toutes les délibérations, même sur les objets les plus compliqués, sont à leur portée. Il n'y a plus d'autorités sociales.
11 est de mode de faire le procès à la démocratie athénienne et je ne veux pas essayer de la réhabiliter. La leçon qu'elle nous donne est trop frappante et trop utile pour qu'on la gâte par des paradoxes.
Je me le demande cependant : quelle est la démocratie moderne qui, munie d'autant d'instruments de tyrannie, ne dépasserait pas et bientôt les pires excès ou les plus ridicules folies de la démocratie athénienne? Quel est l'état moderne qui résisterait à une expérience, ne fût-ce que d'une année, du peuple faisant la loi et rendant la justice ? La démocratie athénienne supporta l'épreuve : elle eut du moins pendant longtemps la force de résister à tant de causes de désorganisation et de ruine. U en faut faire honneur au bon sens des Athéniens, à leur esprit qui pouvait bien leur laisser commettre quelque sottise, mais ne leur permettait pas de s'égarer à fond, peut-être même à leur scepticisme qui les guérissait chaque jour de la folie ou de l'enthousiasme de la veille.
La démocratie, aux yeux des contemporains, vivant de
la vie active, n'était pas aussi terrible qu'elle Tétait aux yeux des philosophes. Je ne veux pas nier les crimes et les fautes qu'elle a commises ; je constate qu'il n'y en avait pas assez pour dégoûter une bonne fois les populations rurales alarmées pour leurs intérêts. Je n'affaiblis pas, par là, la leçon qu'elle nous donne.
Nous avons vu pis, d'ailleurs. Jamais, à Athènes, aux heures les plus folles, des mains profanatrices ne se portèrent sur les chefs-d'œuvre du passé. La statue de Pallas Athéna, resplendissante de l'éclat de l'ivoire et de l'or, dominait toujours la cité, au milieu des grands monuments de l'acropole, et les générations qui se succédaient lui gardaient tout au moins l'admiration que méritent les belles choses et le respect qui va à celles qui sont vieilles.
La cité puisait dans ses populations rurales une sève qui la rajeunissait et il fallut longtemps pour que cette sève s'épuisât tout-à-fait. Le peuple athénien eut la vie longue : il n'eût pu en être ainsi, si dans la folie démagogique, il n'y avait eu de larges intervalles de lucidité. Le poison agit lentement. Le peuple valait mieux que ses institutions, elles finirent par le tuer.
Il ne restait plus -qu'un dernier pas à franchir et c'est celui qui sépare la démagogie de la démocratie. Maîtresse de tout, la foule n'a plus qu'à se convaincre qu'elle peut tout et agir en conséquence. J'ai étudié ailleurs les plans de réformes sociales que Platon et Aristote avaient tracés. Au fond de toutes leurs théories, était l'idée socialiste, pour autant qu'on puisse l'exprimer sous cette forme : tout à la collectivité, rien à l'individu. Cette maxime, ils l'avaient, dans leurs différents ouvrages, appliquée avec plus ou moins de rigueur; partout ils en avaient fait la condition du bonheur et de la vertu des hommes. C'est le moment de se demander jusqu'à quel point ces théories ont agi sur les masses.
Il y a plusieurs espèces de socialisme : celui des livres
et celui de la rue; le premier est surtout fait d'idées, le second de sentiments ; mais, de nos jours au moins, ils procèdent l'un de l'autre. Les foules retiennent surtout des théories, l'hostilité à ce qui est au-dessus d'elles, la passion égalitaire, la rage niveleuse. Les livres cherchent à reconstruire : les foules aspirent surtout à démolir. Des livres, elles prennent la partie critique et négligent le reste. Leurs rêves ne dépassent guère une révolution qui détruise tout.
Jusqu'à quel point, les philosophes ont-ils fait pénétrer leurs idées dans les masses? Nous l'ignorons et à coup sûr les moyens de pénétration des théories de quelquesuns dans l'esprit de tous étaient beaucoup plus rares qu'aujourd'hui. La première fois, à notre connaissance, que les doctrines socialistes prirent contact avec les foules, ce fut au théâtre et par l'Assemblée des Femmes d'Aristophane. Le poète ne les attaque que dans leur partie positive, celle qui en tout temps a été la moins dangereuse : « Il faut que tous aient leur part de tous les biens devenus communs et en vivent. On ne verra plus ici des riches, là des misérables, celui-ci cultiver de vastes domaines, pendant que celui-là n'aura même pas de quoi se faire enterrer, les uns commander à une foule d'esclaves, les autres n'avoir même pas un serviteur. Je ne fais plus qu'une existence commune à tous et uniforme à tous (*) ». Voilà le plan de Praxagora et elle en montre de plus près encore les beautés : les pauvres n'auront plus besoin de travailler; ils auront tout en abondance; « chacun aura droit à toutes les femmes et pourra se croire le père de tous les enfants ».
Ce qu'il y a de plus intéressant et de plus instructif dans ce naïf essai de collectivisme, c'est qu'il n'est possible que grâce à l'esclavage. Plus que jamais la
société sera partagée en deux classes, les exploiteurs et les exploités : aux esclaves, le travail ; aux citoyens, les jouissances.
Praxagora a compté sans les difficultés pratiques : son socialisme suppose chez les individus une vertu surhumaine et quand la réformatrice veut mettre en pratique le « tout à l'Etat », elle se heurte à la mauvaise foi et à la mauvaise volonté. Chacun est prêt à recevoir, personne ne Test à donner. L'égoïsme a beau prendre le masque de la philantropie et déclamer sur la solidarité humaine ; quand, descendu de ses tréteaux, il veut se mettre à Pœuvre, son costuoce d'emprunt tombe et les rhéteurs sont les premiers à se précipiter à la curée.
Dans, le Plutus, Aristophane aborde la partie critique des doctrines socialistes. Elle porte sur un fait qui, depuis que les sociétés humaines existent, en a été et en restera inséparable, puisqu'il tient à notre nature : l'inégalité des conditions. A certaines époques, elle paraît ou elle devient plus insupportable ; alors naît le socialisme dont la dernière prétention est de la faire disparaître et qui, en attendant, l'utilise pour sa propagande. Aristophane reste dans la réalité des faits et, acceptant les choses telles qu'elles sont, il montre qu'il est bon qu'il y ait des pauvres et des riches. Certes cette parole est dure, quand on n'y ajoute rien qui donne un peu d'espoir; elle est amère, si on n'y mêle la promesse des compensations ailleurs. Aristophane ne craint pas de la mettre dans la bouche de la Pauvreté elle-même et de la confirmer par les simples arguments du bon sens : si tout le monde est riche, qui travaillera ? « Je suis pour l'artisan comme une sévère maîtresse, qui le contraint par le besoin et l'indigence à chercher les moyens de gagner sa vie ». La pauvreté cependant n'est pas la mendicité : « le mendiant ne possède jamais rien, le pauvre vit avec économie; appliqué au travail, il n'a pas du superflu, mais ne manque pas du nécessaire ». Quant aux mœurs, dit la
Pauvreté, je vous prouverai que la modestie habite avec moi et rinsolence avec Plntus.
Les comédies d'Aristophane montrent que les doctrines des philosophes n'étaient pas ignorées de la foule (•) : comment d'ailleurs en eût-il été autrement ? Sans avoir lu jamais les livres de Phaléas, d'Hippodamos ou de Platon, sans connaître peut-être même les noms de ces philosophes, l'homme du peuple interprétait comme eux les faits sociaux et se construisait à lui-même sa doctrine, fort simple et fort logique : il répondait à la Pauvreté : « Non! Il n'est pas bon qu'il y ait des pauvres et des riches, ou du moins il y a trop de pauvres et trop peu de riches ». C'était toute sa critique de l'ordre social; il n'allait pas plus loin et passant tout de suite aux conclusions, il menait la guerre aux riches.
Les classes inférieures étaient admirablement armées pour cette guerre; elles avaient la loi et la justice, la loi pour décréter les impôts, la justice pour prononcer les confiscations. Il suffit de parcourir les plaidoiries des orateurs athéniens pour se convaincre de cette parole : « qu'alors il était plus dangereux d'être riche que d'avoir commis un crime. De celui-ci ou peut obtenir grâce. Si on est riche, on est condamné à périr » (*). A bas les riches ! Quand cette parole est prononcée, donnée comme un mot d'ordre aux instincts bas, les temps de la démagogie sont venus. Entendez ces riches étaler leurs générosités : ils font à leur maître qui les juge, le compte de tout ce qu'ils lui ont donné ; autant pour l'organisation
(') Dietzel Beitrâge ziir Gesch. des Sozialismus and Koraniunismus Zeitschr. tur Litteratur u. Gesch. der Staatswissenschaft 1893 373, a montré que l'Assemblée des Femmes suppose un fond d'idées beaucoup plus sérieuses et beaucoup plus répandues que les utopies des philosophes. Cité d'après PôhlmaDn Aus Altertum
(*) Isocr. de antidosi 160.
des chœurs^ autant pour Téquipement des navires, autant, quelle ironie! sous forme de dons volontaires! Ils lui ont fait largement sa part, à ce maître glouton et insatiable : ils ont bien droit en échange à quelque bienveillance. Comme ils sentent que sur eux pèse son regard méfiant ! Voyez comme ils s'y prennent pour endormir ses soupçons : « tout ce qui reluit n'est pas or ; tel passait pour millionnaire qui n'a laissé qu'une fortune modeste ». Et, dans tous les plaidoyers, ce sont les mêmes comptes de fortunes privées rendu', en public. Chacun fait son bilan et sur les pertes et profits prélève la part du lion. On dit que les Athéniens avaient moins que les modernes l'esprit individualiste; le fisc n'était pas l'ennemi, on le traitait en camarade en lui donnant les bons morceaux. J'en doute. Les riches ne se plaignaient pas ; cela s'appelle faire belle mine à mauvais jeu.
Quand l'impôt ne suffisait pas, la confiscation exerçait son action niveleuse. C'est le côté le plus odieux des institutions athéniennes : ce peuple qui, installé sur le siège des juges, ordonne à son profit la confiscation des biens de l'accusé et pour stimuler le zèle des dénonciateurs, en bien des cas, leur attribue une prime. J'ai cité l'exemple de Diphile, dont Lycurgue fit attribuer la fortune au trésor; elle se montait à 150 talents et chaque citoyen en reçut sa part.
Dès lors, et je me reporte ici à la fin du V* siècle, il y eut en présence, à Athènes, deux classes, les pauvres et les riches, comme l'a dit Aristote, ou, ce qui revient au même, deux partis, les démocrates et les oligarques. Nous ne suivrons pas jusqu'au bout les épisodes de la lutte qu'ils se livrèrent; ils ont souvent été racontés. Il vaut mieux essayer de considérer, au point de vue économique et social, chacun de ces partis ou classes et de se rendre compte des conflits qui éclatent entre eux. C'est la lutte des pauvres et des riches : de quels pauvres et de quels riches ? Des prolétaires affamés et des gros
capitalistes ou des petits et des grands? De ceux qui ont moins et de ceux qui ont plus ou de ceux qui n'ont rien et de ceux qui ont tout ?
La démocratie dont j'ai retracé l'histoire était, je Tai indiqué tantôt, fort différente par ses éléments, de la démocratie moderne. Celle-ci, du moins en quelques régions, trouve sa puissance, dans un prolétariat industriel; les instincts, non les plus nobles de l'homme, lui communiquent des mouvements redoutables, semblables aux mouvements de la mer. Comme ceux-ci, obéissant à une loi qu'ils n'ont pas faite, viennent se heurter au rivage, ainsi les autres poussent les flots tumulteux de la multitude contre la société. Dans les uns et les autres, il y a une force brutale de destruction que les obstacles semés sur leur route ne font, semble-t-il, qu'augmenter.
Tous les pays de l'Europe, ni même toutes les régions d'un pays n'ont à se protéger contre ces assauts. Les démocraties modernes ne sont pas toutes guidées par la passion irréfléchie ou l'instinct aveugle (* ). En Grèce, ces différences existaient aussi. Aristote les attribuait avec raison aux éléments qui prédominaient dans chaque état. Mais on se souvient de la peinture qu'il trace de la démocratie extrême; il l'a vue de ses yeux, car elle existait de son temps : c'est celle des prolétaires et des mercenaires to twv ^Savx'jTwv xal fjLio-ôapvo'JVTcov (*) ; elle est bien la pire de toutes, car la foule des prolétaires, des marchands, des mercenaires to 7tAf,9oç to te twv ^ava-ja-wv xal TO Twv ayopaiwv ivÔpwTiwv xai to OviTixov (^) ne participe en rien à la vertu. Cette foule tô yeïpov ttXtjÔo; (*) doit être tenue éloignée du gouvernement. Seule ou à peu près,
(') Un seul exemple : l'ADgleterre.
(*) Polit. 1296 b 35.
(5) Ibid. VII1319a26.
(*) Ibid. Vn 1319 b. .
la démocratie des laboureurs et des pasteurs trouve grâce à ses yeux : leurs occupations les tiennent éloignés de la capitale; ils ne sont pas comme la tourbe urbaine toujours disposés à se réunir à Pagora {*).
Platon, dans la République, fait une observation qui se rencontre avec cette pensée d'Aristote. L'état populaire comprend plusieurs classes ; la troisième (*), c'est le menu peuple, tous ceux qui travaillent de leurs bras, sont étrangers aux affaires et ne possèdent presque rien. Dans la démocratie, cette classe est la plus nombreuse et la plus puissante lorsqu'elle se rassemble; mais elle ne se rassemble guère.
Et enfin l'on se rappelle les encouragements que Socrate donnait à Charmide. Comment ? il redoute de monter à la tribune ! et pourquoi ? N'est-ce pas en effet devant des foulons, des cordonniers, des maçons, des chaudronniers, des laboureurs, des marchands, des brocanteurs de place publique, des gens qui cherchent à vendre cher ce qu'ils ont acheté à vil prix, qu'il se sent timide (^).
Qu'on ne se hâte pas de conclure et d'établir comme certains des rapprochements exagérés entre l'antiquité et les temps modernes.
Aristote montre (*) qu'il y a quatre espèces de démocratie. La quatrième est celle qui est apparue la dernière. (( Par suite de l'accroissement que les Etats ont pris et au moyen des revenus considérables dont ils jouissent, tous les citoyens prennent part à la direction des affaires, A cause de la prépondérance qu'a acquise la multitude,
(1) Ibid. VII 1319 a 30.
(*) Rep. VIII 565 A : ô'œoi auioupyoi 'zt xal àTTpàY(jL0VÊ<; ou iràvu
TToXXà XSXTTljlévoi.
(3) Xen. Memor. III 7.
{*} Polit. VI J 293 a.
ils exercent leur droit de citoyens et ils administrent parce qu'ils peuvent avoir le loisir nécessaire; même il arrive qu'ils reçoivent une rétribution : c'est même cette classe qui a le plus de loisir, car les riches sont absorbés par le soin de leurs affaires, à tel point qu'ils ne prennent aucune part aux délibérations qui se font dans les assemblées générales, ni même aux fonctions judiciaires. Il arrive de là que la multitude des pauvres devient maîtresse du gouvernement et que la loi n'a plus la souveraineté. »
Cette foule, quelle est-elle? C'est la foule urbaine. Une ville peuplée est la condition première du régime démocratique, sous ses formes les mieux marquées, et une ville peuplée n'existe guère sans commerce ni même sans industrie. Ils sont, en général, au premier rang des causes qui rassemblent les citoyens dans la capitale. La population bigarrée de la ville, toujours sur place, toujours prête à répondre aux convocations, avide de politique et de difccussion, goi\verne. Mais c'est ici que commence la confusion : elle peut parfaitement gouverner, tout en étant la minorité, grâce à l'avantage qu'elle possède en habitant la ville et grâce au goût qu'elle nourrit pour la politique active.
C'était le cas pour Athènes : il s'y était produit une certaine centralisation de la vie politique, une certaine absorption de la province par la capitale.
Quels sont les éléments de cette population urbaine ? Elle compte dans son sein des marchands, des ouvriers, des mercenaires, de petites gens. Mais la démocratie athénienne n'a pas comme base le prolétariat industriel.
Ecoutez, à cet égard, Aristote (*) : après la bataille de Salamine, qui s'empare du pouvoir ? C'est la foule des marins. Et ailleurs, par quoi caractérise-t-il la
(1) Polit. VIII 1304 a 20.
démocratie athénienne ? Par l'influence prépondérante qu'exercent non pas les ouvriers, non pas même les matelots de la marine marchande, mais les matelots de la flotte de guerre. Si bien que la force de la démocratie est au Pirée bien plus qu'à Athènes (*).
Le pamphlet à tendances oligaichiques qui figure parmi les œuvres de Xénophon rend, en un langage ironique, le même témoignage (') : « A Athènes, les pauvres et le peuple ont plus d'influence que les nobles et les riches et cela est juste, parce que c'est le peuple qui rame sur les navires et assure la puissance de la république. En effet, ce sont les timoniers, les kéleustes, les pentekontarques, les proratai, les charpentiers qui ont fait la grandeur de la cité bien plus que les hoplites, les nobles et les honnêtes gens. Dans ces circonstances, il est équitable, semble-t-il, que tous participent aux charges électives ou tirées au sort et que tous les citoyens puissent à leur gré prendre la parole » (').
Cette foule de marins ne devait pas avoir, on le comprend, des instincts bien conservateurs : elle devait apporter en politique quelque chose de son esprit aventureux, de son amour de l'imprévu. Associée aux prolétaires qui vivaient à demeure à Athènes, elle n'était toujours ni sage, ni prudente, ni juste.
Elle n'était pas tout à fait sans contrepoids, ni frein. Elle en trouvait en elle-même, car elle comptait bon nombre de fils de paysans, de fils de propriétaires ruraux, et, sur mer, ils ne perdaient pas tout d'un coup toutes les habitudes, toute la sagesse pratique, tous les sentiments d'ordre et de prévoyance que la campagne inspire à ses enfants.
[*) Ibid. VI 1291b 15.
(*; Ibid. VIII 1303 b 20.
(5) De Rep. Ath. 1-2.
En dehors d'eux, il y avait la majorité des citoyens vivant aax champs. Quand Périclès, au début des guerres du Péloponèse, renferma les habitants de PAttique derrière les murs de la ville, « ce déplacement leur parut pénible, accoutumés qu'ils étaient pour la plupart à la vie champêtre (*) ». Les Athéniens plus qu'aucun autre peuple avaient adopté ce genre de vie depuis un temps immémorial (').
Les ruraux laissaient faire les citadins : en tout temps, ils ont péché par trop de patience et aussi par i^op d'indifférence pour les travaux improductifs de la politique. Quand il le fallait, ils intervenaient. Ils accouraient pour dénouer les crises quand les fins politiciens de la ville ne s'en tiraient plus, pour relever les ruines que d'autres avaient faites, pour payer les folles dépenses et puis rentraient chez eux. Ils y restaient comme une réserve suprême : il fallait des circonstances bien extraordinaires pour les faire sortir de leur torpeur. Les citadins se livraient à leur jeu favori : ils tiraient sur la corde tant qu'elle se brisât. Quand c'était fait, les ruraux la raccommodaient.
Ce caractère agricole de l'organisation économique d'Athènes est à première vue inconciliable avec le caractère démocratique des institutions. L'un et l'autre sont certains et ils s'accordent de la façon qui vient d'être indiquée.
Veut-on d'autres preuves ? L'argument du 34* discours de Lysias raconte que, en 403, Phormisios proposa de réserver les droits politiques à ceux qui possédaient un fond rural en Attique : il y aurait eu, dans ce cas, 15.000 citoyens sur 20.000 ('). Je n'insiste pas sur ces chiffres;
(») Thuc.1114.
(») Ibid. 15.
(') Ourtius Hist. Grecque, trad. franc. lY 51.
je préfère remarquer, avec M. Guiraud (*), que l'étude des inscriptions nous montre la propriété répartie entre un grand nombre de citoyens : les parcelles sont peu étendues ; d'autres indices encore dénotent le morcellement du sol.
Passons maintenant dans l'autre camp, dans le camp des riches ou oligarques. Ils sont peu nombreux ; mais dans les premiers temps, ils suppléent à leur faiblesse numérique par leur intelligence, leur savoir-faire et leur audace. Ils ont aussi la force et l'influence que donne la fortune. Ce n'est pas que les capitaux soient concentrés en quelques mains de façon à élever au-dessus de la masse des misérables, une oligarchie d'argent. L'écart entre les riches et les pauvres n'est pas aussi grand qu'on pourrait se l'imaginer d'après les ouvrages de nos philosophes. Nous ne possédons, ici encore, que quelques faits positifs, mais ils sont probants.
Lysias {-) signale déjà les erreurs d'appréciation, fréquentes alors comme toujours, sur la situation des gens qui avaient la réputation d'être riches. Ischomachos passait pour avoir 70 talents : il en laissa 10. Stephanos à qui on atttibuait 70 talents n'en avait à son décès que 11. Nicias, au lieu de 100 talents, en laissa 14. La succession de Conon montait à 40 talents. Même illusion pour Callias au grand-père duquel la renommée avait accordé 200 talents.
Le père de Démosthène avec 14 talents était parmi les plus riches d'Athènes. Une fortune de 30 talents était tout à fait extraordinaire.
Les revenus du père de Démosthène s'élevaient approximativement à 80 mines ou 8.000 drachmes, soit 22 drachmes environ par jour, c'est-à-dire dix fois le salaire d'un bon ouvrier.
(1) La propriété en Grèce 392. Cf. au surplus Livre I Cli. IIT.
(«) XIX 46 s.
Ou peut conclure, ce me semble, que Tinégalité des fortunes n'était pas bien grande. Je rappelle encore les recherches sur la population de l'Âttique, les calculs auxquels je me suis livré pour déterminer la valeur réelle des salaires et notamment je rappelle cette citation de Lysias qui montre les dépenses des gens riches, pour leur nourriture, se rapprochant étonnamment de celles des ouvriers.
Un des signes les plus certains de la présence de grandes fortunes est le luxe. Je me borne sur ce point à reproduire ce*^ quelques lignes de Blass : « A Tépoque de Démosthène, les riches commencèrent à se bâtir des palais, qui pouvaient rivaliser avec la beauté des monuments publics. En général et surtout à Pépoque antérieure, régnait, dans la construction des maisons privées, une simplicité strictement républicaine. Les gens aisés employaient leur argent dans leur maison de campagne ou dans le^ installations intérieures et se gardaient de blesser par des bâtisses grandioses, Tesprit égalitaire de la démocratie. Dans une description de voyage du III* siècle, nous lisons que Tétranger débarquant pour la première fois à Athènes ne pouvait croire qu'il eût sous les yeux cette ville si célèbre. Dans la vie quotidienne, régnait la même simplicité, la même absence de besoins » (').
Comment s'expliquent alors cette violence des luttes politiques, cette fièvre de combat, cette fureur dans la victoire ?
La richesse agricole créait déjà les distinctions de classes et, en réalité, plus fortes que partout ailleurs : les riches étaient les maîtres de vastes territoires, entretenaient de nombreux esclaves^ élevaient de grands troupeaux; les pauvres étaient de petits tenanciers, culti-
(*) Soc. Zu8t&nde 9.
vant un lopin de terre et en tirant à peine de quoi vivre. Mais les conditions de l'existence rapprochent les riches et les pauvres. Le régime social et politique participe de la stabilité et de la régularité des choses agricoles; pour qu'on songe à Tébrauler, il faut la souffrance aiguë, qui affole et exaspère.
La richesse industrielle et commerciale suppose, elle aussi, des distinctions de classes : il faut bien qu'il y ait des patrons pour distribuer le travail, des ouvriers pour Texécuter. Dans le fond, le bien-être général s'est développé : si les riches deviennent toujours plus riches, les pauvres deviennent toujours moins pauvres; mais les manifestations de la richesse ont changé : récente dans son origine, le respect, basé sur l'habitude et la tradition, ne l'entoure plus. Elle est plus large dans ses allures, plus tapaoeuse, plus dépensière que la richesae terrienne. Eue se fait mieux voir; elle ne se fait pas aussi bien pardonner ou suppoiter.
Quand de bas en haut, on considère les distances, elles paraissent démesurées. Il y a là une illusion d'optique qui se traduit en idées par ce que j'appellerai le « mirage capitalistique ». Il fait apparaître sous les yeux de la multitude les délices imaginaires dans lesquelles vivent les favorisés de la vie et il les provoque par la perspective d'un partage immédiat de ces jouissances. « Et nous aussi couronnons-nous de roses, avant qu'elles ne se flétrissent », c'est la formule du matérialisme pratique dans les sociétés où l'amour de l'argent a rabaissé la conception de l'existence et ramené l'idée de bonheur à celle de plaisir.