CONCLUSION
Nous avons étudié les relations du travail et des travailleurs avec l'Etat, dans les livres et dans les faits.
Aux livres, nous avons demandé la description de la situation sociale et politique, en Grèce, au IV*" siècle et nous avons relu le formidable acte d'accusation que les grands penseurs ont formulé contre le travail commercial et industriel.
Les anciens ne so sont pas bornés à signaler le mal : ils ont indiqué les remèdes. Ces remèdes sont violents : ils devraient avoir pour effet de débarrasser l'homme des vices qu'il a contractés. Les philosophes lui refont une
(») Arist. Polit. II 1265 b 3.
vie simple et vertueuse par la suppression de tontes les occasions de mal faire. Ils retranchent du monde la richesse et sa compagne inévitable, la pauvreté, en réduisant à ce qui est strictement nécessaire, le commerce et l'industrie.
Après avoir étudié la doctrine des anciens dans sa partie critique et dans sa partie positive, nous avons entrepris delà vérifier dans les faits. Essayons de grouper nos conclusions en les rapprochant de celles des anciens.
Nous avons reconnu, avec Platon et Aristote, l'évolution économique qui s'était produite dans certains étais grecs et pour la prendre à son point de départ et à son point d'aboutissement, nous n'avons eu qu'à considérer Sparte et Athènes. Nous les avons choisies comme les représentants des deux politiques différentes qui ont été pratiquées en Grèce : la politique agricole et la politique mercantile. La première demande au sol la nourriture des habitants de la cité; l'autre, sans remplacer l'agriculture dans son rôle de « nourricière des peuples », lui associe le commerce et l'industrie.
Cependant, je l'ai remarqué, les anciens sont bien plus indulgents pour l'industrie que pour le commerce et cela, pour une raison bien simple : c'est que l'industrie n'est pas, même comparée au commerce, un facteur social assez puissant pour jouer un rôle principal. Le travail industriel n'a qu'une faible part de responsabilité dans les bouleversements politiques et sociaux : c'est un complice qui ne prête au commerce qu'un concours accessoire. Mais le commerce lui-même n'est encore qu'un complice ; le vrai coupable est la monnaie.
Que nos philosophes considèrent la société réelle ou qu'ils construisent la société idéale, où est, dans leurs tableaux et dans leurs rêves, où est l'industrie? Coupable des maux qu'ils déplorent, elle ne l'est pas. Qu'est-ce à dire? Si non que réduite, en général, à ce que réclament les besoins locaux des petites cités grecques, elle ne
pèse guère sur leurs destinées. Il en est autrement du commerce : exercé en gros ou en détail, il a pris suffisamment de corps, du moins dans certains étatiH, pour devenir redoutable aux mœurs anciennes. L'industrie n'inquiète pas nos penseurs : ils la laissent passer; elle est trop faible pour leur inspirer des craintes.
La transformation économique que nous venons de décrire ne peut pas s'accomplir sans déchaîner des crises et nous avons reconnu le caractère moral que les anciens leur ont attribué. Ici encore, nos maîtres no sont pas exempts de quelque exagération. Platon et Aristote sont portés à imputer à tous leurs contemporains les vices d'une partie d'entre eux. Et ils poussent la « spartomanie » jusqu'à faire des états agricoles et oligarchiques, l'asile où se sont réfugiées toutes les vertus.
Dégagée de ces exagérations, leur doctrine est l'expression de la vérité : les démocraties anciennes ont manqué de vertus. Que l'on appelle cela comme on veut, altruisme, solidarité ou, de son nom le plus beau et le plus vrai, charité : une société où chacun ne songe pas aux autres ne saurait subsister; et plus elle est riche, plus elle a besoin de mettre en pratique la parole divine : Aimez-vous les uns les autres. De l'ignorance du devoir primordial que rappelle cette maxime, sont nées les crises dont a souffert la démocratie antique et, si je ne me trompe, son histoire prouve que, de ce temps-là tout au moins, la question sociale est une question morale.
Ensuite l'évolution économique agit dans la sphère politique : cette action n'est point fatale. Certains états y échappent. Elle s'est produite toute entière à Athènes : l'industrie et surtout le commerce ont fait apparaître la « foule urbaine » ; les masses populaires se sont emparées du gouvernement; la politique mercantile a abouti à la démocratie. La démocratie n'est pas seulement écrite dans les lois, elle est dans les faits. Le peuple a exercé
lui-même et directement sa souveraiueté : il a tout décidé, tout tranché. Le malheur des Athéniens a été de n'avoir pris aucune garantie contre eux-mêmes. Ils n'ont toléré aucune autorité politique au-dessus de celle de la foule. Ce qui n'est pas moins grave, ils ont contesté leurs titres à toutes les supériorités. Us ont rabaissé toutes les autorités sociales à un niveau stupidement égalitaire. Tout le monde a eu son mot à dire, c'était admissible ; mais tout le monde a eu le même mot à di: e et a prétendu le dire. Les Athéniens ont eu le malheur de sacrifier trop dans leurs institutions au principe séducteur de la liberté; trop peu au principe nécessaire de Tautorité. Par là, il est vrai que la question sociale, à Athènes, a été une question politique.
Enfin, et ceci est le plus important, l'évolution économique a-t-elle produit des crises économiques? La question sociale fut-elle aussi une question économique?
Les anciens tiennent pour l'affirmative, dans le sens qui a été indiqué plus haut.
Pour eux, qu'on me permette de le rappeler encore une fois, la grande date de l'histoire est celle de l'introduction de la monnaie. Avant, le bonheur; après, la guerre des pauvres et des riches. L'histoire réelle est plus compliquée. A aucune heure de son existence, l'humanité n'a pu se débarrasser de sa compagne habituelle, la douleur. Elle en a déjà senti les atteintes aux époques primitives, époques de simplicité dans les mœurs, de médiocrité dans les fortunes. La société ne devait pas en rester là. Les moyens d'acquérir la richesse se multiplièrent; la monnaie apparut. De nouvelles crises accompagnèrent ce progrès; mais le remède était, si on peut le dire, dans le mal lui-même. Il devait disparaître par une extension plus sérieusé> du commerce et de l'industrie, comme à Mégare et à Athènes. Les sociétés toutes primitives, comme la société Spartiate, acquérant la richesse sans les moyens de la rendre utile, la monnaie sans le
commerce et Tindustrie^ne devait goûter que Tamertume de récorce, sans arriver jamais au fruit lui-même.
Par là, se marque la différence entre les « premières crises » et celles dont nos j)hilosophos ont été les témoins. En apparence, la lutte est la même qu'autrefois : les pauvres sont aux prises avec les riches. En réalité, elles sont bien différentes : au début, c'est le combat de la misère du grand nombre oi)priiré par la richesse de quelques-uns, lo combat pour la vie; plus tard, dans des conditions meilleures et de beaucoup, quand on les compare à ce qu'elles étaient, les pauvres reprennent les armes; cette fois ce n'est plus tant pour se défendre que pour attaquer. La faim ne les étreint plus comme autrefois; leur appétit s'est développé. Au terme des premières luttes, le Tiers-État a pris conscience de sa force : il cherche à s'en servir pour écraser ses anciens maîtres.
Et c'est là le résumé de toute l'histoire de l'industrie et du commerce dans leurs relations avec l'Etat. Elle se laisse renfermer en trois périodes : période purement agricole de misère économique, d'oligarchie terrienne et d'oligarchie politique; période de relèvement des classes inférieures par l'introduction du commerce et de l'industrie; période de démocratie par une plus large expansion de la richesse, par la souveraineté aux mains des petits, par la guerre égalitaire menée contre les riches.
Dans la première période, la jacquerie; dans la troisième, des convulsions qui ne sont pas sans rappeler celles que nous connaissons.
Les dernières crises ressemblent à nos crises contemporaines par les côtés moraux et peut-être politiques ; mais elles s'en éloignent sous d'autres ra])ports. L'industrie antique n'a jamais été assez puissante pour faire surgir la (]UPstion ouvrière avec ses revendications spéciales. Elles se rap])rochent des premières crises, en ce qu'elles se produisent eu un milieu économique dont la
base est toujours l'agriculture : elles s'en éloignent en ce que, dans ce milieu, le commerce et Tindiistrie agissent comme facteurs, quoique à titre secondaire encore.
Quand on nous dit qu'en réalité, le capitalisme avait fait d'immenses progrès en Grèce au IV* siècle (*); il faut protester hardiment : c'est juste le contraire qui est vrai. La situation économique était beaucoup meilleure qu'aux siècles précédents. Il y avait encore des exploiteurs et des exploités : il y en avait beaucoup moins qu'auparavant. Il y avait encore des crises, mais de tout autre nature que les crises anciennes. Celles-ci étaient comme la vie quotidienne d'une société dans l'enfance; c'était la lutte très dure d'un corps frêle et délicat contre la faiblesse et les maladies accoutumées du premier âge. Celles-ci étaient de subites explosions, de brusques arrêts souvent provoqués par des causes extérieures, dans le développement normal d'une société arrivée à l'âge adulte.
En Grèce, c'est le régime agricole qui a vraiment été le régime « capitalistique »>, où il y avait trop de pauvres et trop peu de riches, où les pauvres devenaient toujours plus pauvres, les riches toujours plus riches.
(*) Pôhlmann Altettum u. Gegenwart 195 : Seit den Zeiten des grossen Braderkrieges zeigt uns das antike Hellen — bei hoher materieller und geistiger KuUur — ein Bild hoffnungsloser sozialer Zersetzang und Auâôsung. Nicht nur in den wirtschaflich fortgeschrittensten Staaten, in den Zentren des Handels und der Industrie, sondern auch in Âckerbaustaaten, wie Sparta, macht sich eine etedig zunehmende Tendung zur Verschàrfung der wirtschaft lichen und gesellschaftlichen Gegensàtzen bemerkbar. Wàhrend die Konzentrierung des Kapitals immer grôssere Fortschritte macht, ist der Mittelstand vielfach im Rûchgang begriffen.
En tout temps, les causes économiques (') agissent sur la marche des événements aussi bien que les causes morales et politiques : toute la question est de saisir quel a été leur rôle. Dans ce que nous avons appelé les premières crises, il était prédominant : ces crises étaient le résultat d'une situation foncièrement mauvaise. Plus tard, il est devenu secondaire, car il n'y avait plus que des abus et des imperfections dans un régime largement amélioré.
L'erreur des anciens pèse encore sur nous et quiconque lit rhistoire grecque, même écrite par des modernes, doit être frappé de la monotonie des luttes qui la remplissent et de la constance des phénomènes qui s'y reproduisent : on pourrait les résumer en ces mots, une décadence qui recommence toujours. Aristote et Platon sont à la tpte de ceux qui nous ont comme imprégnés de ce préjugé.
Tout, de leur temps, n'était pas au mieux : un progrès accompli apj)elle d'autres progrès. Si l'homme était sage, il essaierait de se consoler du présent efc de l'aimer en se rappelant son passé. Aristote et Platon, tout philosophes qu'ils étaient, n'ont pu se renfermer dans cette bonne sagesse pratique.Utile pour la conduite delà vie présente, elle ne l'est pas moins pour la compréhension de la vie d'autrefois.
Il y a quelque chose d'essentiellement faux dans le pessimisme : il gâte l'existence et il trouble le jugement. L'histoire, telle qu'il l'a conçue, a renversé les dates : en réalité, la minière est en haut, le bonheur relatif est en bas.
(') Aristote a déjà reconnu l'inaportance dans Thistoire du facteur économique Polit. II 126G a : âoxeT y^P '^^^' *^ ^^P^ '^t^
ta; rcatçî'.; Trâvxa;.
L'événement sur lequel porte tout ce débat est le passage de l'organisation purement *< oikonomiqne » à une organisation plus avancée dont Tindustrie et le commerce sont devenus des éléments.
C'est cet événement, l'un des plus grands à coup sûr qui se soient accomplis, qui fait le fond et assure l'unité de tout cet ouvrage.
J'ai essayé d'abord de délimiter l'époque oii il s'est manifesté, le terrain sur lequel il s'est produit, de le mesurer en lui-même et par rapport au passé.
Ensuite, j'ai cherché à l'analyser, à marquer les conditions dans lesquelles il s'était accompli, à décrire les situations économiques qu'il avait créées pour les individus, hommes libres et esclaves.
Puis encore, je l'ai envisagé au point de vue juridique et j'ai recueilli les quelques fragments du droit qu'il avait fait naître.'
Enfin, je l'ai suivi jusque dans la vie politique des cités et j'ai tenté de montrer les actions et les réactions sociales qu'il y avait déterminées Je l'ai considéré dans les livres, puis dans les faits, et pour finir, j'ai essayé de le juger.
Ce jugement s'éloigne de celui des grands penseurs de l'antiquité.
Dieu a donné la terre à l'homme pour qu'elle soit son domaine et son royaume. Il lui a livré les forces qu'elle contient, pour qu'il s'en empare et les dompte. Il lui en a abandonné toutes les richesses. Chaque fois que l'homme en conquiert un^^ et qu'il affirme une fois de plus son droit de maître sur la nature, il travaille à l'accomplissement du plan providentiel. Ces progrès ne vont pas sans heurts ni sans réactions ; mais ils sont ce qui doit être : malgré nos fautes et nos faiblesses, ils sont des progrès.
Et ainsi, en dépit de l'abus que l'homme peut faire de ses conquêtes, il nous est permis d'envisager l'avenir
avec foi et confiance et quand nous le comparons au passé, avec reconnaissance.
Que (le chemin parcouru depuis que le premier homme, faible et nu, entamait la lutte contre la souffrance ! Combien, quelques siècles après, ses descendants étaient mieux armés contre elle ! Combien, pour retourner en Grèce, les contemporains de Platon et d'Aristote, grâce au commerce et à l'industrie, avaient plus de moyens d'être heureux que les contemporains d'Homère ! Étaient-ils plus heureux ? Les causes de souffrances avaient diminué ; la faculté de souffrir ne s'était pas émoussée.
C'est que si Dieu a donné la terre à l'homme pour qu'il la conquière, il lui a enjoint de faire d'abord une conquête plus noble et plus difficile, sans laquelle les autres ne sont rien, celle de son âme. Sans les conquêtes morales, les conquêtes matérielles sont de peu de prix. La richesse sans le devoir, la puissance extérieure sans l'empire sur soi-même, sont des forces inutiles.
L'antiquité n'a pu supporter l'épreuve de la richesse ; Platon et Aristote ont vu leur temps y succomber, ils ont vu se fondre la réserve morale du passé et ils se sont désespérés au point de nier le jn'ogrès.
Il y a là, pour nous, si nous y voulons réfléchir, une grande leçon : l'avenir dira si notre temps ne s'est pas condamné, lui aussi, à la ruine, en dissipant le patrimoine moral que le passé nous avait laissé, s'il n'a pas fait, comme le patriarche imprévoyant de la Bible, un mauvais marché, eu vendant pour un plat de lentilles, le meilleur de son héritage.