‹ L'industrie et le commerce de l'EspagneChapitre 4 sur 70 · SOMMAIRE · texte numérisé non relu

SOMMAIRE

VI. — Les échanges entre la France et l'Espagne. — Prépondédérance commerciale de la France en Espagne. — Chiffres du commerce en 1788 — et de 1787 à 1832. — Principaux articles du commerce de 1831. — La France fait le tiers de la totalité du commerce extérieur de l'Espagne en 1863. — Notre situation perdue et l'Angleterre nous prenant la première place aux importations en 1898. — Balance défavorable de nos échanges avec l'Espagne dont nous restons cependant les meilleurs clients. —

— Détails de nos achats et de nos ventes.

VIL — Les principaux produits de l'Espagne. — Les vins. — Les blés et les céréales. — Substances alimentaires diverses. — Les olives et les huiles. — L'élevage et l'exportation du bétail. — Les produits d'exportation à Cuba.

VIII. — Les grandes routes. -— Les chemins de fer espagnols. — Historique — » Importance du réseau en 1899. — Mouvement des voyageurs. — Nombre des kilomètres en exploitation des lignes à voie normale et des lignes à voie étroite, ainsi que les produits kilométriques de leur exploitation. — Renseignements généraux.

IX. — La marine marchande de l'Espagne. — Nombre des Compagnies maritimes et des navires à vapeur. — Nombre des navires à voiles. — Acquisitions de navires dans les trois dernières années. — Mouvements de la navigation dans les ports espagnols de 1855 à 1897. — Part des pavillons étrangers et du pavillon espagnol. — Part du pavillon français. — Erreur profonde de nos armateurs. — Navires entrés et sortis des ports espagnols dans les trois dernières années. — Commerce de cabotage.

X. — Considérations générales. — Conseils au Commerce français.

— Nécessité des voyages, de l'action individuelle et personnelle des chefs d'industrie ou des négociants. — Faire comme les Allemands. — Créer des représentants et agents espagnols ou français connaissant la langue et le pays. — L'œuvre de nos consuls et des chambres de commerce françaises. — Services rendus par V Office du Commerce extérieur. — Collections d'échantillons et musées commerciaux. — L'importation des meubles par exemple. — Complétez les renseignements par l'étude de visu et allez en Espagne. — Grand avenir de ce pays et avantages d'étroites relations économiques de la France et de l'Espagne.

Une définition du Commerce. — Après dix ans de voyages et de séjours en Espagne. — Une opinion impartiale, franche et sincère. — Les prémisses d'une étude consciencieuse*

Je ne considère pas seulement le commerce comme une opération d'échange, de troc, de ventes et d'achats, comme un besoin des peuples qui cherchent par des séries de transactions à se pourvoir des marchandises qui leur font défaut et à se défaire de celles qu'ils ne peuvent consommer eux-mêmes : ce n'est là que le but apparent et mesquin du commerce. En réalité, ce grand mouvement des affaires, ces trafics des matières premières et des produits fabriqués ont, à mes yeux, une signification beaucoup plus haute, un rôle beaucoup plus grand et beaucoup plus admirable.

Comme un réseau de plus en plus puissant et aux mailles de. plus en plus étroites, les relations commerciales enserrent aujourd'hui le monde entier; parles chemins de fer et les steamers, les distances diminuent; par le télégraphe, elles disparaissent; par les échanges, une véritable fusion s'opère entre les peuples ; et le commerce considéré sous ce rapport est le plus actif élément du progrès et de la civilisation.

Les intérêts commerciaux et industriels des peuples en finissant par se mêler, par se joindre intimement, par devenir entièrement solidaires les uns des autres, seront un jour la plus sûre garantie de la paix entre les races, et ce sera, certes, une grande gloire pour l'humanité de mettre toutes ses forces et tout son orgueil à développer parallèlement la production agricole et industrielle des richesses de la terre et à favoriser leur consommation par tous les habitants du globe, en augmentant à la fois *eur bien-être et leur niveau intellectuel et moral.

On trouverait sans doute étrange de me voir pousser plus Routier • 2

loin cette définition du commerce ; je tenais seulement à constater les raisons majeures qui font que les questions commerciales et industrielles sont considérées aujourd'hui par tous les bons esprits comme des questions de vie ou de mort pour les peuples. Si jadis on méprisait, à tort, tout ce qui concernait le commerce et l'industrie, ce dédain ridicule a fait place à une attention sérieuse et approfondie.

Les questions industrielles et commerciales n'intéressent plus seulement les négociants, les industriels ou les banquiers ; elles ont une très grande attraction et une très grande importance aux yeux des penseurs, des historiens et des hommes politiques.

Après huit mois d'une enquête sérieuse sur là situation commerciale et industrielle de l'Espagne, c'est avec le seul regret d'être obligé de me borner, que je vais essayer de donner dans ce rapport quelques aperçus, basés sur des chiffres officiels, de l'état actuel dé la péninsule.

Si j'avais à résumer mes opinions en quelques pages pour contenter la curiosité des Espagnols, je leur dirais :

Il y aura bientôt dix ans que je connais l'Espagne, et vous savez mes sentiments pour votre noble pays; pour moi, l'Espagne est une seconde patrie, et je suis heureux de pouvoir vous affirmer que mes sentiments ne sont pas une exception parmi les Français. Toute la France n'a, pour l'Espagne, que de vives et profondes sympathies, une réelle amitié.

C'est, d'ailleurs, parce que nous vous aimons, que nous nous intéressons à tout ce que vous faites et que nous désirons de tout cœur vous voir abandonner les anciens errements politiques et consacrer vos forces vives au développement de vos . richesses de tous genres.

J'ai dit et écrit cent fois que l'Espagne pourrait être le pays le plus riche du monde. C'est ma conviction intime, et, plus je pénètre dans les détails de vos ressources naturelles et industrielles, plus cette conviction s'affermit chez moi.

Que vous manque-t-il pour réaliser ce beau rêve de fortune et de grandeur, car aujourd'hui ne sont puissants que les peu-

L'INDUSTRIE ET LE COMMERCE DE L'ESPAGNE ' 9 pies riches? Il ne vous manque que de la volonté et de l'esprit d'entreprise. C'est un phénomène très curieux que j'ai constaté cent fois en Espagne : c'est vous, les Espagnols, qui doutez le plus de votre pays et de ses ressources. Quand M. Navarro Réverter eut le courage de tenter un grand emprunt en Espagne, il rencontra, une grande timidité parmi ses collègues du gouvernements Or, M. Revertçr demanda 200 millions sur un emprunt de 400 millions^ ei le public espagnol, en vingt-quatre heures, lui donna 60fr millions. Don Antonio Canovas, un grand homme d'Etat cependant* en fut le premier surpris. Eh bien, j'estime, moi, que si cet emprunt intérieur, au lieu d'être résolu et fait en quinze jours, avait êtç p^paré dçux mois à l'avance, l'Espagne aurait donné deux fois plus qu'elle ne l'a fait.

Ainsi donc, le seul ministre qui a eu confiance dans les ressources du pays (parce qu'il les connaît à merveille), a obtenu un très grand et très beau succès. 11 a eu aussi un autre titre de gloire, il a ouvert les yeux aux Espagnols sur leur propre richesse.

Oui, vous êtes un peuple riche, avec un gouvernement pauvre. Vous êtes un peuple riche, mais qui ne vous rendez pas compte de votre propre fortune. Vous avez le grand défaut de manquer d'initiative et de hardiesse en affaires. La vie est trop facile chez vous, le ciel trop clément ; vous êtes restés un peuple de poètes* de musiciens, d'artistes, et vous vous êtes laissés vivre pendant deux siècles en devisant de philosophie ou de littérature, avec de l'amour, des danses et un peu plus que de l'eau fraîche, mais pas beaucoup plus.

Vous êtes un peuple sobre, sans grands besoins, et où le luxe n'est connu que d'une minorité. Le résultat de cette vie facile et gaie a été de vous laisser distancer par les autres peuples. Aujourd'hui, économiquement parlant, vous êtes d'un siècle en retard sur, l'Europe ; même dans les plus grandes villes d'Espagne, il reste encore énormément à faire ; et, à Barcelone et à Saint- Sébastien, Bilbao et Santander, même dans ces grandes

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villes de progrès, môme à Madrid, combien d'entreprises industrielles pour les eaux, les moyens de communication r l'éclairage, etc., qui s'imposent.

En somme, l'Espagjie entière a besoin de se moderniser et, à ce point de vue, il reste encore beaucoup à faire. Pour réaliser tous les progrès désirables, l'initiative privée doit former des Compagnies : les capitaux espagnols doivent prendre confiance en eux-mêmes et s'élancer dans la voie des affaires. Ils seront aidés, suivis, probablement même précédés, par les capitaux étrangers*

Exploitez l'Espagne, exploitez vos richesses et vous arriverez vite à une merveilleuse prospérité. Pour cela, imitez l'Allemagne, faites comme elle un emploi très large,, très libéral du Crédit : que vos banques, comme celles d'Allemagne, facilitent l'escompte aux commerçants et industriels, aident les Compagnies d'urbanisation, de construction, de canalisation et de chemins de fer.

Ne craignez pas d'étendre et de prodiguer le crédit ; c'est en le resserrant comme vous l'avez fait jusqu'à ce jour, que vous paralysez le développement du pays.

Pour vous donner l'essor indispensable, pour initier le mouvement, il faut que le gouvernement espagnol donne l'exemple au pays. En Espagne, comme en France, on aime à emboîter le pas au pouvoir; d'ailleurs, tout dépend de la confiance, et un gouvernement ne peut pas inspirer confiance, s'il n'a pas luimême foi dans son avenir et dans celui du pays.

Une politique économique de grands travaux utiles, de chemins de fer, de canaux d'arrosage qui feront des déserts de TAragon, de l'Estrémadure et d'une foule d'autres provinces ' d'Espagne, autant de jardins exceptionnellement riches, qui vous donneront, grâce à votre beau soleil et à votre sol fécond, une végétation luxuriante et des récoltes abondantes... Presque toute l'Espagne pourrait devenir un immense verger comme Murcie et Valence.

Le jour où vous verrez votre gouvernement se lancer résolu-

L'INDUSTRIE, ET LE COMMERCE DÉ L'ESPAGNE l\

ment dans une voie de grands travaux utiles, la confiance rénal* tra dans tous les cœurs. A Paris, à Berlin, à Bruxelles, on étudie des quantités d'affaires de mines, d'industries espa-/ gnôles : on n'attend pour venir apporter des capitaux que la confiance, que de voir l'Espagne ne pas se consumer en luttes politiques intestines, en querelles de provinces à provinces, mais se mettre résolument au travail.

Etes- vous incapables de travail? Je ne le crois pas ; si les « Andalous sont un peu timides sous ce rapport », pour rappeler une jolie expression de M. de Canovas , par contre^ les autres provinces d'Espagne sont pleines de travailleurs. Ce ne sont nulle part, chez vous, les bras qui manquent, ce sont les industries ; la main-d'œuvre est à votre disposition, mais les usines manquent. Créez donc des industries, perfectionnez l'agriculture : que votre gouvernement vous montre le chemin. En faisant des canaux, il vous donnera d'immenses terres à cultiver, . il vous permettra de devenir \& grenier de l'Europe; eh subventionnant de nouvelles lignes ferrées, il donnera des moyens de transports et fera éclore de nouvelles industries.

Ah ! il y a une ^elle et grande œuvre à faire en Espagne pour un gouvernement soucieux des intérêts du pays ! Je ne me per- ' mets aucune critique de vos gouvernements passés ou présents; les uns ont eu de graves préoccupations qui les ont absorbés, le gouvernement présent est à peine au pouvoir, il a d'excellentes intentions; M, Silvela est un homme de grand talent et un homme jeune ; on peut donc fonder des espérances sur le gouvernement actuel. Mais surtout, comme disait Danton à la Convention Nationale aux heures critiques où la France semblait succomber sous Tînvasion de toute l'Europe : « De l'audace, encore de l'audace, et toujours de l'audace ! » Il faut aux peuples des chefs qui n'hésitent jamais, qui lui inspirent de la confiance : s'arrêter, piétiner sur place, c'est, pour une nation, se condamner à mort. Dans notre siècle, il faut user du Crédit, marcher avec le progrès et rivaliser sans cesse sur le terrain économique avec les autres, nations, La France, elle-même, qui après un déve*

loppement inouï, a eu un moment de pléthore et a cru pouvoir s'endormir dans sa prospérité, comprend aujourd'hui qu'il faut s'outiller encore et toujours pour la lutte économique et que, dans cette marche en avant, il ne faut jamais s'arrêter. .. Nous entrons dans une ère pacifique, j'en suis convaincu, car les grandes puissances de l'Europe, France, Allemagne, Russie, veulent la paix et l'imposeront, au besoin, à ceux qui ne révent que de s'approprier le bien d'autrui. Je voudrais voir l'Espagne, isolée de l'Europe, à l'abri de tout conflit armé, rattraper par le travail son immense retard économique, et vous me permettrez d'espérer qu'il se trouvera chez vous un gouvernement ferme pour donner ce signal dé l'activité industrielle, minière et agricole. •

Vous ne serez plus alors le pays des héros du passé, la terre des chefs-d'œuvre de l'art gothique et de l'art arabe, vous n'aurez pas seulement le sol le plus fécond, le soleil le plus radieux, les femmes les plus belles, vous serez le pays le plus riche, le plus prospère et le plus enchanteur. Je crois fermement à l'avenir de l'Espagne.

Voilà, ce que je dirais aux Espagnols en toute sincérité. Et ces réflexions, ces appréciations, fruit de longues années de connaissance de leur pays, d'observations et d'enquêtes, peuvent servir de prémisses à l'étude de leur situation industrielle et commerciale, où nous trouverons à la fois les éléments les plus sérieux de mes jugements, ainsi que leur complète justification.

La population de l'Espagne. — Description, rapide de la péninsule. — Densité et répartition de la population. — Mouvements de la population des origines à nos jours. — Division des habitants par professions. — La fraude dans les recensements.

Je ne crois pas utile de faire ici la description géographique de l'Espagne ; mes lecteurs ont, depuis longtemps, appris les noms de ses fleuves et de ses montagnes ; ils savent tous que les Pyrénées la séparent de la France et que, malgré l'affirmation de Louis XIV, cette barrière n'a pas encore disparu. Ce qu'ils savent aussi et ce qui les étonne comme moi, c'est que, depuis si longtemps qu'on en parle, les Compagnies de chemins de fer espagnols n'aient pas encore pu parvenir à s'entendre avec la Compagnie du Midi de la France pour établir un tunnel sous les Pyrénées, pour relier Lérida à Saint-Girons, et réduire de huit ou dix heures le trajet entre Paris et Madrid. Nous reparlerons de cela quand nous traiterons la question des chemins de fer de l'Espagne.

Tout le monde connaît également la configuration de l'Espagne ; et il n'est pas besoin de faire remarquer combien privilégiée, au point de vue commercial, est la situation de la péninsule ibérique, placée à une extrémité de l'Europe, avec une étendue immense de côtes, séparant la mer Méditerranée de l'Océan Atlantique et capable d'être à la fois le grenier et l'entrepôt de l'ancien et du nouveau monde.

Par ses frontières maritimes, l'Espagne est en communication avec tous les peuples de l'univers ; par contre, au point de vue terrestre, elle est complètement isolée de l'Europe ; elle sert de trait d'union entre l'Europe et l'Afrique, jouissant au Nord du climat européen, au Sud du climat africain, et mêlant, dans ses vergers et jardins de Valence et d'Andalousie, la flore des deux continents.

C'est sans doute cet isolement, autant que ses luttes intestines, ses révolutions et sa mauvaise administration, qui a contribué pour une grande part à retarder les progrès de ce pays qui, sous presque tous les rapports et surtout pour l'instruction et l'application des inventions modernes et scientifiques, est de cinquante ans moins avancé que la France et l'Allemagne.

L'étendue de l'Espagne ou, pour parler plus techniquement, sa superficie n'est pas encore bien définitivement fixée, car l'opération du cadastre n'a été faite que dans quelques provinces et elle a fourni de telles surprises, que l'on peut élever . des doutes très sérieux sur tous les calculs plus ou moins approximatifs publiés jusqu'à ce jour.

Néanmoins, et comme il p'y a pas moyen de faire autrement, nous devons nous en tenir au recensement de 1887, qui déclare une superficie de 504.552 kilomètres carrés (y compris les Baléares, les Canaries et les présidios d'Afrique), ce qui donne à l'Espagne une superficie presque égale à celle de la France, qui est de 536.408 kilomètres carrés (y compris la Corse).

Mais, si l'Espagne a presque Pétendue territoriale de la France, il suffit de regarder les statistiques de la population pour rester surpris de l'énorme différence qui existe entre les deux pays sous ce rapport.- Avec 32.000 kilomètres de plus de superficie territoriale, la France a 20 millions de plus d'habitants que l'Espagne. Et je m'empresse d'ajouter que la France n'occupe, au point de vue de la population, que le sixième rang parmi les puissances de l'Europe,

On verra, par le tableau statistique suivant, que l'Espagne a des provinces moins peuplées relativement que la Russie d'Europe; nous donnerons plus loin les raisons de ce dépeuplement d'un pays qui pourrait nourrir une population égale à celle de la Grande-Bretagne. Actuellement, l'Espagne a une moyenne de irente-six habitants par kilomètre carré, ce qui la place à l'avant-dernier rang des puissances européennes, d'après la Statistique suivante ; ,

Poissaiices

Dernier

Nombre

Moyenne par

rtceosemeot

des habitants

kilom. carré

Belgique

Grande-Bretagne . .

Italie

Allemagne

Autriche

France

Hongrie

Espagne

Russie (d'Europe).

Au point de vue de la population, comme à tous les autres, l'Espagne se trouve par conséquent une des nations les plus en retard et, avant de songer à peupler par l'émigration des colonies étrangères, elle devrait s'efforcer de peupler et de cultiver les immenses terres abandonnées qui abondent dans la péninsule.

SarfeRFiciE et population de l'Espagne d'après

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