CHAP1TRE V
Sur ce point coinme sur le precedent , nous Tavons indique deja, la foi catholique n'a jamais varie. Vivante et entiere dans toutes les Eglises , telle que les Apolres la leur ont laissee , jamais elle ira doute d'elle-meme. Mais quand elle s'est vue contestee par le schisme ou Theresie , elle les a confondus par les Ecritures et la tradition.
La societe catholique repose done en paix sur Tautorite que le Christ a mise a sa base , et FEglise enseignee, ou Fensemble des fideles, ecoute FEglise enseignante dans les pasteurs.
Mais tous ceux qui exercent, a quelque degre, les fonctions du ministere ecclesiastique, appartiennent-ils par la meme a TEglise enseignante que tous doivent ecouter , a Fautorite doctrinale en matiere de foi ?
Dans la cite de Dieu , comme dans les cites de ce monde , les causes majeures, celles qui interessent la societe tout entiere , sont reservees aux autorites superieures. L'auteur de la grace est le meme que Tauteur de la nature , et il ne faut done pas s'etonner que les premiers pasterns seuls , c'est-a-dire les Eveques , aient etc conslitues les maitres et les juges de la foi dans son Eglise , les causes de la foi se trouvant etre les causes supremes.
Telle est la croyance de tous les temps. Dans les premiers siecles comme dans les suivants , Thistoire nous montre les Eveques de chaque Eglise a la tete des pretres, des diacres et des simples fideles, veillant a la conservation de la foi , et condamnant toutes les erreurs , sans recourir au suffrage de ceux qui ne sont revetus que du caractere sacerdotal. Jamais les docteurs de TEglise n'ont oppose a Theresie d'autre tribunal que celui de TEpiscopat uni a son chef, et c'est un dogme catholique que nonseulement le Pape et les Eveques sont juges inf aillibles des controverses, en matiere de religion , mais qu'ils sont seuls juges de la foi (1).
LTEglise a defini cette verite des qu'elle Ta
(1) Voyez le Card. Gousset. De 1'Eglise, p. II. ch. 2. a 1.
vue conlestee, et elle Ta definie, comme nous le disiotis lout a Theure , en la montrant ecrite dans le nouveau Testament , et attestee par tons les monuments cle la tradition.
(Test a ses Apotres reunis, c'est au College apostolique, c'est aux premiers pasteurs de son Eglise naissante que le Christ a dit : Toute puissance m'a ete donnee dans le ciel et sur la terre , allez done et instruisez tous les peuples , les baptisant au nom du Pere et du Fils et du Saint-Esprit , et leur apprenant a observer toutes les choses que je vous ai prescrites : et voila que je suis avec vous tous les jours jusqu'a la consommation des siecles (!). II y a dans ces paroles la communication (Tune triple puissance : de la puissance doctrinale : Docete ; de la puissance sacramentelle : Baptizantes ; et de la puissance du commandement : Docentes servare omnia qucecumque mandavi vobis. Et cette puissance du commandement , Jesus-Christ la inontre tout entiere ailleurs , en Tappelant puissance de lie?* et de delier. Tout le pouvoir spirituel est done la : Magisterium , minis terium , imperium , toute la puissance sacree, mais surtout la puissance doctrinale ou enseignante, qui affirme et soutient les deux autres. (I) S, Matth. XXVIII, 18-20.
Et quelle puissance enseignante ?
La puissance enseignante universelle en maiere de foi : Enseignez tons les peuples. La puissance enseignante perpetuelle : Jusqua la consommation des siecles. La puissance enseignante infaillible , c'est-a-dire appuyee sur le secours infaillible de Dieu : Et voila que je suis avecvous tons les jours jusqua la fin des temps.
L'infaillibilite est ainsi manifestement promise, non-seulement aux Apotres, mais a leurs successeurs, non-seulement au college apostolique , mais au corps episcopal.
Et pourquoi les Eveques seuls sont-ils les premiers pasteurs et les successeurs des Apotres ?
Parce qu'ils recoivent seuls la plenitude du sacerdoce : Plenitudinem sacerdotii, c'est-a-dire le sacerdoce avec la puissance qui le perpetue par Tordination , la paternite spirituelle avec la fecondite divine.
La puissance d'ordre a done des degres , et elle n'est attachee tout entiere par Jesus-Christ qu'au caractere episcopal. Les actes et les epitres des Apotres sont pleins de cette verite que nous rencontrons toute vivante dans Thistoire de TEglise.
Mais nous nousferions une idee completement fausse de FEglise enseignante, si nous perdions
de vue que la puissance des Apotres fut etablie dans Funite par la constitution divine du centre meme de cette unite , ou de la primaute de Pierre ; et que la puissance des successeurs des Apotres est maintenue a son tour dans F unite par le maintien du centre de Funite Catholique, ou de la primaute du successeur de Pierre. II n'y a pas de college apostolique sans Pierre , et il n'y a pas de corps episcopal ou d'Eglise enseignante sans Pape. La puissance d'ordre ou du sacre ministere : Sacri ministerii , fut la meme , sans doute , dans les Apotres el dans le Prince des Apotres , comme elle reste la meme dans les Eveques et dans FEveque des Eveques , mais la primaute de Pierre et de ses successeurs est la supreme puissance de juiidiction ou de gouvernernent : .Jurisdictionis sive regirninis.
Nous ne connaissons rien qui condamne plus hautement le schisme et Fheresie, et en meme temps rien de plus humiliant pour Tun et Fautre, en presence de la double clarte de I'Ecriture et de Fhistoire, que la negation de Tunite de TApostolat et de TEpiscopat par la primaute de Pierre et des Pontifes remains ses successeurs. LTorient et Toccident n'ont qu^ne voix pour acclamer cette primaute ; les Conciles de
Nicee, d'Ephese, de Chalcedoine, de Constanti-
50 DU SUJET OU DE l/ORGANE
nople, parlent du successeur de Pierre et de sa souveraine autorite sur toute FEglise, comme les Conciles de Lyon, de Latran, de Florence et de Trenle. S. Athanase, S. Basile, S. Gregoire de Nazianze, S. Jean-Chrysostomeconfessentrautorite supreme du successeur de Pierre, comme la confessent S. Cyprien, S. Jerome, S. Ambroise, S. Augustin (1). - - Un autre Eveque que le Pontife Rornain se donna-t-il jamais pour le Pasteur supreme de TOrient et de TOccident? Les Eglises orien tales et occiden tales reconnurent-elles jarnais une autre puissance universelle que celle du successeur de S. Pierre ? Quand les Patriarches de Constantinople prirent le litre de Patriarches OEcumeniques, et ils )e prirent bien tard, pre'tendirent-ilsjamais etendre leur autorite sur Rome? Non, quand la puissance devient schismatique, elle prend le caractere de la fausse
(1) II fauclrait cles volumes pour recueillir les paroles des Conciles et des Peres sur ce grand snjet. Si nous ecrivions pour des theologieiis, nous les renverrions aux grandes oeuvres canoniques et theologiques qui reproduisent ces paroles, mais comme nous ecrivons pour les gens du monde , nous nous bornons a leur indiquer deux ouvrages ecrits en franqais sur cette matiere : la theologie dogmatique du Cardinal Gousset, Archeveque de Reims , et Le Pape du Comte de Maistre. Ces deux livrescontiennent des citations suffisamment etendues des Conciles et des Peres sur la primaute de juridiction ou la souveraine puissance He Pierre et de ses successeurs.
mere jugee par Salomon : elle se contente d'une Eglise dechiree. On le voil de nos jours en Russie, en Angleterre et ailleurs, comme on Fa vu chez ceux des Grecs qui devinrent infideles a Tunite. L'hisloire de FEglise proclame done avec clarte ou est Tunique Pasteur de Tunique bercail de Jesus-Christ. LTglise nous le montre avec la meme clarte dans I'Evangile.
Ouvrons done le livre divin, et jouissons de sa lumiere. Jesus-Christ parle a celui qu'il a choisi pour le Prince des Apotres : Tu es Simon, fils de Jean, ton nom desormais sera Pierre. Plus tard il lui donna la raison de ce changement: ce fut le jour ou Pierre, fidele a la revelation divine, confessa le premier la divinite de Jesus-Christ : Tu es Pierre, lui dit alors le Sauveur , et sur cette pierre , je bat iraimon Eglise , et les forces de I'enfer ne prevaudront jamais contre elle (1 ).
L^Eglise, ce divin edifice que rien ne renversera, cette ferme colonne de la verile (2), est done appuyee sur Pierre comme sur sa base. Elle n'a cependant pas d'autre fondement divin que Jesus-Christ : Fundamentum enim aliud nemopotest ponere prceter id, quodpositum est, quod est Christus Jesus (3), mais c'est aussi Jesus-Christ seul qui, de sa main divine, pose la pierre angu- (1 ) Matth. XVI, 18. (2) I. Tim. Ill, 15. (3) I. Cor. Ill, 1 1 .
laire de Tapostolat perpetuel : Sur celle pierre je batirai.
Les paroles qui suivent imme'diatement declarent de nouveau Tautorite supreme de Pierre par un symbole admirablement clair :
C'est a toi que je donnerai les clefs du Royaume des Cieux (1). A qui presente-t-on les clefs d'une cite, sinon au Souverain ? Eh bien ! dans cette Eglise qu'il appelle le royaume des Cieux, dans ce royaume spirituel qu'il predit imperissable, c'est a Pierre eta Pierre seul , Tibi , qu'il donne les clefs, c : est-a-dire la souveraine puissance.
Mais la puissance de Pierre n'est pas d'une autre nature que celle de Tapostolat qui est une puissance spirituelle , et voila pourquoi Jesus- Christ, en predisant a tous ses Apotres Tepreuve des persecutions, dit encore a Pierre : Simon, Simon, Satan a demande a vous cribler comme oncrible lejroment, mais faiprie pour toi a fin que ta foi ne defaille point. Souviens-toi done, lorsque tu seras releve de ta chute , que ce sera a toi d'affermir la foi de tes Jreres (2). C'est done au chef de la puissance enseignante que Jesus-Christ promet, d'une facon speciale, Tin-
(1) Mattli. XVI, 19.
(8) Luc. XXlt, 81. 32.
faillible fid elite : Ego autem oravi pro te, ut non deficiat fides tua; et c'est la fermete de la pierre angulaire qui affermira tout Tedifice : Et tu aliquando converses con fir ma fratres tuos.
Une ravissante parole du Christ apres sa resurrection accornplit la promesse faite a Pierre, et lui confere la supreme puissance. Pierre et les autres disciples etaient assembles. Jesus vint a eux, et dit a Simon Pierre : Simon, ft Is de Jean, rn'aimes-tu plus que ceux-ci ne maiment?
II lui repondit : Out, Seigneur, vous savez que. je vous aime. Jesus lui dit : Pais mes agneaux.
II lui demanda de nouveau : Simon, fils de Jean, m'aimes-tu? -- Pierre lui repondit : Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime. Jesus lui dit : Pais mes agneaux.
II lui demanda pour la troisieme fois : Simon, fils de Jean, m'aimes-tu? Pierre fut touche de ce qu'il demandait pour la troisieme fois : m'aimes-tu ? et il lui dit : Seigneur, vous connaissez toutes choses, vous savez que je vous aime. Jesus lui dit : Pais mes. brebis.
En verite , en verite , je te le dis , lor s que tu etais jeune , tu te ceignais toi-meme et tu allais oil tu voulais ; niais lorsque tu seras vieux , tu etendras tes mains , et un autre
te ceindra et te menera oil tu ne voudras pas.
Or, il dit cela pour marquer par quelle mort il devait glori/ier Dieu, et apres avoir ainsiparle, il lui dit : Suis-rnoi (1).
Jesus montre ainsi a Pierre ou mene la charge supreme : a la Croix de son divin mailre ; mais cette charge supreme; il la lui impose manifestemenl en le conslituant Pasteur, non-seulernent des agneaux, mais de leurs meres ; non-seulement de ceux qui sont nourris, mais de ceux qui nourrissent; non-seulement des fideles, mais des pasteurs eux-memes : Pasce agjios et oves.
Pierre est done le Pasteur des Pasteurs, et TEglise est fondee sur Tunite de Fautorite par la hie'rarchie des pouvoirs dont Pierre est divinement et^bli le fondement et le faite : Petrum itaque fundamentum Ecclesice Dominus nominavit (2).
Dignus certe qui in cedificandis in Domo Dei populis lapis esset ad fundamentum, columna ad sustentaculum, clavis ad regnum (3).
Aussi Pierre nous apparait-il dans TEcriture comme le premier en toutes manieres, dit
(1) Joan. XXI, 15-19. (2) S. Aug. s. 190, E. B. app. (Migne Patr. lat. t. 39. col. 2100.) (3)S. Aug. s. 203, E. B. app. \Migne, ibid. col. 2123.)
Bossuet : le premier a confesser la foi ; le premier dans Fobligation cTexercer 1'amour, le premier de lous les Apotres qui vit Jesus-Christ ressuscite des morts , comme il en devait etre le premier temoin devant toutle peuple; le premier quand il fallut remplir le nombre des Apotres ; le premier qui confirma la foi par un miracle ; le premier a convertir les Juifs ; le premier a recevoir les Gen tils ; le premier partout.... La puissance donnee a plusieurs porle sa restriction dans son partage ; au lieu que la puissance donnee a un seul, et sur tons, et sans exception, emporte la plenitude (\}.
Mais Pierre ne sera-t-il le chef et le fondement de I'Eglise que pendant sa vie ?
Sur cetle Pierre je batirai mon Eglise , dit Jesus-Christ , et les forces ennemies ne prevaudront pas contre elle.
Comment TEglise serait-elle a jamais immuable, si son fondement ne retail pas ?
De meme done que Jesus-Christ a manifestement fonde la perpetuite de TApostolat en disanl : Je suis avec vous tous les jours jusqu'ala fin des temps ; ainsi a-t-il manifestement etabli cet apostolat perpetuel de FEglise enseignante sur Tinebranlable fondement de Tautorite de
(1) Sermon sur l'Unite,part l re .
Pierre, qui ne meurt pas plus que Tautorite apostolique : Super hanc petram cedificabo Ecclesiam meam,et portce inferi non prevalebunt adversus earn. L'autorite de Pierre est done toujours vivante dans ses successeurs, et le Siege de Pierre est a jamais le centre de Tunite et de 1'autorile de TEglise. Mais comment douter du sens des textes ? Ne sont-ils pas, encore une fois, divinement interpretes par leur accomplissement ?
L'eclat des fails dans TEglise ne repond-il pas a Teclat des paroles de TEvangile, et n^est-il pas deux fois evident que TEglise, comme Tenseigne le catechisme, est Tassemblee des fideles qui pro- Jessent la doctrine de Jesus-Christ , sous Vobeissance des pasteurs legitimes, et PRINCIPALEMEJNT DE NOTRE SAIIST-PERE LE PAPE, CHEF VISIBLE DE L'EGLISE UNIVERSELLE ?
L/Eglise enseignante a laquelle rinfaillibilite' fut promise, c'est done le college apostolique ou les Apotres unis a Pierre; c'est Taposlolat universel et perpetuel des successeurs des Apotres unis aux successeurs de Pierre ; Oui , Le corps de TEpi scopat uni a son Chef, c'est ou il faut trouver le depot de la doclrine ecclesiastique , dit Bossuet (1). Tous recoivent la meme puissance , dit-il encore , mais non pas tous en
(1) Sermon sur TUnite, part. 2 me .
DE L'INFAILUBILITK DE L'EGLISK. 57
memedegre, ni avecla meme etendue Jesus- Christ commence par le premier, et dans ce premier il forme le tout , afin que nous apprenions que Taulorite ecclesiastique , premierement etablie en la personne d'un seul , ne s'est repandue qu'a condition d'etre toujours ramenee au principe de son unite, et que tous ceux qui auront a Texercer , se doivent tenir inseparablement unis a la meme chair e (1).
Separes de Pierre, les Eveques ne sont plus dans TEglise, mais dans le schisme; ce sont des membres separes du corps de TEglise enseignante. En se retranchant du corps de TEglise, ils ne lui enlevent cependant ni Tunite ni la vie : Tune et Tautre restent a jamais aux membres unis a leur Chef, au corps uni a la tete.
L'Eglise enseignante a laquelle rinfaillibilite flit divinement promise, c'est done Tepiscopat catholique, ou disperse, ou rassemble dans un concile general , et toujours uni a son Chef.
Mais si TEglise enseignante n'est infaillible que par son union avec Pierre; si les Eveques separes du successeur de Pierre n'ont aucune promesse d'infaillibilite , ni disperses, ni reunis en Concile ; si TEglise ne peut etre ebranlee dans la foi, parce que la pierre sur laquelle elle est fon-
(1) Sermon sur 1'Unite, part. l re .