IL DES MOYENS DE RECONNAITRE QUE L’ENFANT EST NÉ VIVANT
Dans l’expertise médico-légale, dans le cas d’infanticide, la condition capitale, indispensable, c’est de prouver que l’enfant est né vivant et qu’il a vécu hors du sein de la mère.
Le magistrat peut poser les questions suivantes : l’enfant est-il né vivant? et s’il est né vivant, combien de temps il a vécu ?
1 L enfant est-il né VIVANT? — M. le professeur Tardieu divise en deux séries les signes qui peuvent donner la solution de cette question : les uns négatifs, qui établissent que le fœtus était déjà mort dans le sein de sa mère plus ou moins longtemps avant sa naissance et qu’il est mort-né ; les autres positifs, qui prouvent qu il a vécu après la naissance.
A. Signes négatifs de rie ou caractères que présente l'enfant mort dans le sein de sa mère. - Il ne faut pas tenir compte, comme le voudra,ent quelques auteurs, des signes que pourrait fournir 1 examen de a mère, touchant la mort du fruit qu’elle portait; car
l’eaneT 6 ’ fem i me , e , st souvent ^connue, elle n’est examinée par - x pert qu apres la délivrance, et celui-ci n’a alors pour toute infor-
mation que ies déclarations intéressées de la mère, déclarations auxquelles il ne faut pas donner d’importance.
Pour que l’enfant mort-né présente les signes qui le caractérisent, il faut que la mort ait précédé de quelques jours, au moins, la naissance. Quand les membranes qui enveloppent le fœtus n’ont pas été ouvertes, les altérations qu’offre le cadavre macéré dans les eaux amniotiques sont tout à fait caractéristiques : les tissus sont infiltrés, la peau prend une coloration d’un rouge brun, d’abord sur l’abdomen et les parties sexuelles, et qui ensuite devient générale ; des phlyctènes remplies d’une sérosité sanguinolentes se montrent sur le ventre, les membres et au cou, la sérosité transsude dans les cavités spachniques, puis l’imbibition devient générale, le cadavre est gonflé, perd la consistance et la forme, il s’affaisse sur lui-même; le ventre est flasque, les os du crâne mobiles les uns sur les autres, la tête est aplatie, l’épiderme s’enlève ; le cordon est infiltré et présente un volume double; les viscères sont ramollis et les tissus présentent sous le microscope les granulations caractéristiques de la dégénérescence graisseuse. — Plus tard, les epiphyses se détachent des diaphyses osseuses. Dans quelques cas rares, quand le fœtus est retenu pendant longtemps dans la matrice, les tissus subissent une transformation et une dessiccation analogue à celle que produit le gras des cadavres, ou se momifie, ou enfin se desseche, s amincit et prend l’aspect d’un squelette. Quand les membranes ont été ouvertes, le cadavre subit la putréfaction ordinaire, par la présence de l’air, exbale une odeur putride, offre une coloration d’un brun verdâtre, les tissus sont pénétrés et distendus par le gaz.
Habituellement, à l’expertise, on trouve les signes de macération et de putréfaction unis, car l’examen du cadavre n’a lieu, dans la majorité des cas, que quelque temps après la naissance.
B Signes positifs de vie ou preuves que l'enfant a vécu hors du sein delà mère. - Ces signes s’établissent : par la: modifiât»» du poumon qui a respiré, par celle de la circnla.ton, dans les orga-
nés digestifs, parcelle du cordon ombilical et par le progrès de l’ossification.
a. Des signes de vie tirés de l'établissement de la respiration. — Le thorax est bombé et sonore à la percussion, l’abdomen est saillant. Les poumons d’un enfant nouveau-né qui n’a pas respiré, se trouvent enfoncés dans la partie supérieure de la gouttière costovertébrale presque complètement masqués par le thymus et le cœur, leur surface est lisse, de couleur uniforme, le plus souvent rouge lie de vin, mais quelquefois pâle et d’un blanc blafard à peine teinté de rose ; leur tissu est compacte, spongieux, à peine réticulé, non crépitant. Au contraire, les poumons qui ont respiré remplissent la poitrine, recouvrant en partie le thymus et le cœur ; leur surface est lobulée et partagée en petites cellules polyédriques dilatées par l’air et visibles à l’œil nu ; ils présentent généralement une couleurdun rouge vif, quelquefois d’un rouge plus ou moins foncé, mais toujours nuance et comme marbré; le tissu estvésiculé: si on en comprime un petit morceau entre les doigts, on entend une sorte de froissement et il s’écoule une espèce d’écume sanguinolente.
Dans Galien, on trouve que la couleur des poumons d’un nouveau-né peut faire décider la question de savoir si l’enfant a vécu.
L ensemble des épreuves auxquelles on soumet le poumon d’un fœtus, afin de constater s il a respiré, et par conséquent s’il a vécu, ou bien s il est mort-né, s’appellent Docimasie pulmonaire.
La docimasie pulmonaire date de Thomas Bartholinus, 1663.
,, 1# Docimasie par balance, - Méthode de Ploucguet. - Après rétablissement de la respiration, le poumon augmente considérablement de poids sous la double influence de l’accès de l’air et de î afflux du sang. Ploucquet s imagina que le poids des poumons devient double après que le nouveau-né a respiré, que le poids des poumons d un enfant mort-né est à celui du corps entier dans la proportion de 1 à 70; que par conséquent il doit être, quand la res-
piration a commencé, comme 1 à 35. Les observations de Schmid, de Devergie et de Casper infirment ces assertions, car cette proportion est très-variable, et les différences qui existent entre le maximum et le minimum de ces poids peuvent dépendre de causes très-diverses, telles que la constitution du sujet, le degré de putréfaction, le genre de mort, etc. L’épreuve proposée par Ploucquet n’a pas l’utilité que lui supposaient Mahon, Marc et Fodéré, car, comme ledit Casper, quelle différence n’y a-t-il pas entre le poids du poumon hypérémique par suite d’apoplexie et celui d’un poumon anémique par suite d’hémorrhagie.
b. Docimasie pneumo-hêpatique (1). — La proportion entre le poids du foie et celui des poumons est comme 1 à 3 avant la respiration, et comme làt après le rétablissement de la respiration.
2° Docimasie hydrostatique, — a. Procédé de Daniel. — Ce procédé est basé sur le principe d’Archimède, que « tout corps plongé dans un liquide perd une partie de son poids égale au poids du liquide déplacé. »
L’épreuve hydrostatique, selon la méthode de Daniel, donnerait pour résultat :
Poumons n’ayant pas respiré, poids à l’air 100, sur l’eau 70, perte ^ ayant respiré, — ^00, — 140, —.
— insufflés, j F* ;r ~
Ce procédé exige de grands soins et il ne donne pas toujours des résultats satisfaisants.
b. Procédé ordinaire. - On a conseillé de se servir de l’eau distillée à urie température connue et d’ün vase ayant 35 centimètres de profondeur et 25 de largeur ; mais M. le professeur Tardieu me .a
(4) Littré et Robin, Docimasie, Dictionnaire de médecine.
nécessité de ces précautions recommandées par les anciens, et d’après lui il faut se servir de l’eau ordinaire à la température du milieu ambiant ; la seule précaution à prendre est de se procurer un vase assez large et assez profond pour que les organes que l’on v doit y plonger puissent s’y mouvoir sans en toucher les parois. Après qu’on a ouvert la poitrine, il faut saisir avec les pinces les extrémités supérieures du larynx et de l’œsophage, les trancher d’un seul coup, et pendant que la main qui tient la pince soulève et tire en avant, raser la colonne vertébrale avec le scalpel en détruisant toutes les attaches jusqu’à ce que, arrivé au diaphragme, on amène l’instrument horizontalement d’arrière en avant, et l’on détache ainsi d’un seul coup toute la masse des viscères contenus dans la cavité thoracique ; sans lâcher les pinces qui les tient, on les porte tous ensemble dans le vase plein d’eau et on les y abandonne à eux-mêmes. — M. Tardieu s’abstient de lier préalablement la trachée et les vaisseaux, car cela n’a pas d’importance réelle.
Surnatation du poumon . — La surnatation indique qu’il y a eu pénétration de gaz dans les organes intra-thoraciques. Ici, trois circonstances peuvent se présenter : la respiration naturelle, qui fait que l’air pénètre et dilate les poumons; la putréfaction, qui donne lieu au développement des gaz putrides répandus dans la trame des divers organes, cœur, thymus aussi bien que les poumons; enfin l’insufflation, procédé par lequel l’air est introduit artificiellement dans les poumons.
Quand 1 air a été introduit par la respiration naturelle, les poumons coupés en morceaux et pressés sous l’eau gagnent la surface du liquide, car i âir ayant pénétré jusque dans les vésicules pulmonaires, ne peut pas etre entièrement chassé par la pression.
Les poumons insuffles artificiellement sont ordinairement d’une couleur rosée uniforme sans marbrures, leur poids est 1/70 du poids total du corps; en effet, par ce mécanisme artificiel, l’afflux du sang n a pas lieu, et, dans ce cas, si on coupe et si on comprime
les poumons sous l’eau on en fera sortir de l’air, mais pas de sang* de plus, quand l’insufflation a été violente, les poumons présentent un certain degré d’emphysème.
Quand la surnatation dépend de la putréfaction, si l’on presse sous l’eau, tout en prenant des précautions pour ne pas les écraser, des morceaux de poumon, on en fait sortir les gaz putrides et ils tombent au fond du vase.
Quelques circonstances peuvent encore troubler la docimasie hydrostatique; ainsi, quand les poumons ont été congelés ou quand ils ont séjourné longtemps dans l’alcool, dans ces cas, les poumons surnagent malgré leur état fœtal.— Pour le poumon congelé, il faut opérer avec de l’eau chaude ; les glaçons fondus, l’organe tombe au fond de l’eau.
Nous pouvons conclure que la surnatation des poumons, ^oit en masse avec le thymus et le cœur, soit isolés, entiers ou divisés, et qui ne sont ni pourris, ni insufflés artificiellement, ni congelés, ni macérés dans l’alcool, permet d’affirmer que l’enfant a respiré et par conséquent qu’il a vécu.
Non-surnatation du poumon. — Le poumon ne surnage pas quand il n’a pas respiré ou quand la densité du tissu pulmonaire est augmentée par suite d’une altération pathologique: hépatisation, congestion, gammes siphyîitiques congénitales; mais la partie non affectée surnage. — Dans l’état de putréfaction avancée, quoique l’enfant ait respiré, l’air peut s’échapper par la pression et le poumon réduit en une bouillie tombe au fond de l’eau ; de même par la coction, le poumon qui a respiré perd la propriété de surnager. — Donc, en cas de non surnatation, si le poumon n’est ni putréfié, ni bouill, ni affecté de maladies qui augmentent la densité de sa texture, on peut avec certitude conclure que l’enfant nouveau-né n’a pas respiré.
TJn enfant peut-il respirer avant de naître? — I! est impossible
que l’enfant respire avant que les membranes ne soient rompues. Mais il résulte d’observations en petit nombre, qu’après la rupture des membranes on a pu entendre des vagissements pendant que l’enfant se trouvait encore dans l’utérus, soit spontanément, comme dans le cas rapporté par le D r Zitterland, soit par suite des manœuvres obstétricales réclamées par un travail prolongé et qui ont dilaté toutes les parties, de telle sorte que l’air a pu entrer dans la cavité utérine.— Dans des cas où l’accouchement est près de se terminer, lorsque la bouche et les narines de l’enfant sont à l’orifice de la vulve, et à plus forte raison quand la tête est sortie, ou même lorsque le corps est déjà sorti, mais que la tête est encore retenue au passage, l’enfant peut respirer et crier.
3° D0C1MASIE PULMONAIRE OPTIQUE. — M. le D r Bouchut a décrit, sous ce nom, un nouveau procédé pour l’examen du poumon dans le cas de présomption d’infanticide, dans un mémoire lu à l’Académie de médecine (2 mars 1862). Si on examine avec un microscope du plus faible grossissement, ou avec une loupe dite à botanique, un poumon qui n’a pas encore respiré, on voit un tissu compacte, rose pâle, si le fœtus est très-jeune, rouge livide, couleur chocolat ou lie de vin, si le fœtus approchait du terme de la gestation; on ne voit aucune vésicule pulmonaire, mais on distingue très-bien les lignes celluleuses qui séparent les lobules. — Si le poumon a respiré, il est rosé, brillant, comme spongieux et d’un aspect particulier : è’est un amas de vésicules arrondies, très-distinctes, ayant chacune leur point lumineux, très-serrées les unes contre les autres. — Si le poumon n a qu incomplètement respiré, on voit très-distinctement les lobules dont toutes les vésicules sont distendues par l’air, et des lobules compactes et sans vésicules. —Si l’air a été insufflé artificiellement dans le poumon, on voit nettement, outre les vésicules normalement dilatées par l’air inspiré, si la respiration a eu lieu, des bulles beaucoup plus fortes et plus ou moins allongées, formées entre les lobules par l’air insufflé.
b. Des signes de vie tirés de la persistance de la circulation et de l'état du sang. — Si un enfant né en état de mort apparente vient d’être victime de l’infanticide, toute blessure, toute violence capable d’amener une extravasation sanguine, laissera dans les organes des signes caractéristiques par la coagulation du sang extravasé; car, en absence de la respiration, la circulation s’accomplit d’une manière régulière et constante. — La coagulation du sang extravasé est donc un signe de vie. Les observations et les expertises ont démontré que les solutions de continuité sur un cadavre ne déterminent que des infiltrations de sang liquide qui ne se coagulent^ jamais.
combien de TEMPS l’enfant A-t-ilJyÉCU ?—- Le crime d'infanticide, comme nous l’avons vu, est constitué par ie meurtre d’un enfant nouveau-né, et l’état de nouveau-né étant essentiellement transitoire, il faut que le médecin légiste, pour éclairer la justice, détermine à quel moment de la vie extra-utérine l’enfant a été tué. Cette constatation se fait à l’aide de la connaissance des changements qui s’opèrent dans l’organisme de l’enfant après la naissance.
Signes tirés de l’état de l'estomac. — Si l’enfant est mort-né, ou s’il a été tué immédiatement après la naissance, l’estomac ne contient que des mucosités glaireuses non aérées, blanchâtres ou diversement colorées. — Quand l’enfant a vécu un peu plus longtemps et que la respiration s’est déjà établie, on trouve dans l’estomac un liquide aéré ; c’est la salive qui s’est mêlée à l air dans la bouche et qui a été ensuite avalée. Plus tard il peut arriver que l’on trouve dans l’estomac du lait plus ou moins digéré.
Dans des cas qui se rapportent à certains procédés particuliers d’infanticide, tels que l’immersion et l’enfouissement, la présence dans l’estomac de matières dans lesquelles l’enfant a été plongé, et leur quantité permettent, jusqu’à un certain point, de mesurer la durée de la vie, ou du moins servent à montrer le degre de résistance de la victime.
1888. - Nicoîesçu.
Signes fournis par l'état des poumons. — Un enfant vigoureux dilate ses poumons par la respiration dans quelques minutes; mais un enfant débile, né avant terme ou mal conformé, peut vivre plusieurs heures sans respirer, ou bien la respiration s’établit chez lui d’une manière incomplète.
Signes fournis par les modifications du tégument externe. — Quelquefois, dès le premier jour, plus souvent du deuxième au troisième, l’enduit sébacé et l’épiderme commencent à s’exfolier; cette exfoliation, qui se fait par petites écailles très-minces, est en pleine activité vers le cinquième jour et se prolonge parfois pendant vingt ou trente jours.
Signes tirés des modifications de l'appareil ombilical. — Aussitôt que le cordon a été divisé, soit qu’on le coupe, et il présente alors une section nette sur laquelle on distingue facilement l’orifice béant des vaisseaux, soit qu’on le rompe, et alors le point de division est variablement situé sur la longueur totale, l’extrémité est tordue, frangée, et l’orifice des vaisseaux ne se voit pas; les artères ombilicales cessent de battre, et il n’est pas besoin de plusieurs heures pour trouver dans ces vaisseaux des cafllots longs de 5 à 6 millimètres, très-bien formés. La partie restante du cordon, dès les premières heures après la naissance au plus tard, devient molle, flexible, bleuâtre, puis brunit, se rétrécit, diminue de longueur, se contourne en forme de vrille et se dessèche. — La dessiccation n est pas un acte vital, comme l’a dit Billard (1), mais c’est un phénomène purement physique. — En même temps une inflammation eliminatrice du cordon se déclaré au niveau de l’anneau cutané, 1 g cordon tombe entre le deuxième et le dixième jour, le plus souvent du quatrième au sixième jour de la naissance, et la petite plaie qui
(1) Billard. Traité des maladies des enfants nouveaux-nés, 3° édit. Paris, 1837, p. 16.
en résulte suppure pendant quelques jours et se cicatrise complètement vers la fin de la seconde semaine. Cinq à dix jours après la chute du cordon, plus rarement vingt jours après, les artères et la veine ombilicale commencent à se rétracter dans leur gaine, l’extrémité de ces vaisseaux s’oblitère, leur canal se contracte, devient filiforme, finit par se transformer en ligament imperméable, et les caillots qu’il contient s’atrophient. — La cicatrisation oblitérante du bout de la veine est achevée avant la fin du premier mois, celle des artères lui est postérieure de huit à dix jours.
Signes tirés de l'oblitération des ouvertures fœtales.-- Le canal veineux, le canal artériel et le trou de Botal s’oblitèrent successivement du dixième au quinzième jour de la naissance ; parfois cette oblitération ne se fait que plus tard, même vers lage adulte.
Signes tirés de l'évacuation du méconium Ces signes n’ont pas grande importance : en effet, le plus souvent l’évacuation ne s’opère qu’après la naissance et se termine vers le quatrième jour, mais il arrive des cas où le méconium est rendu en grande partie avant la naissance. M. le D r Bineau (de Saumur) a trouvé le gros intestin absolument vide chez un nouveau-ne à terme.
Signes tirés des progrès de lé ossification. *— Ollivier (d Angers) a donné les dimensions suivantes pour le point osseux épiphysaire des fémurs de 50 enfants, depuis le premier jour jusqu’à un an.
 terme de 1 à 2 jours 4 millim. sur 5 millimètres.
De 13 à 20 jours
sur 5
Au delà de 20 jours
sur 5
— 8 mois
sur 5
— 9 mois
sur 12
— 11 mois
sur 13
la
Ces dimensions peuvent varier avec forme des os, mais le médecin légiste
la constitution de l’enfant et est en droit de déclarer que
’enfant né à terme a vécu plusieurs jours, si le grand diamètre du point osseux dépasse 5 à 6 millimètres.