BACTÉRIOLOGIE DE LA GRIPPE
La question de la bactériologie de la grippe est encore à l'étude et manque d’une solution précise et définitive.
M. le professeur Grasset, exposant dans ses cliniques l’état de la question, cite le résultat des recherches entreprises à l'hôpital Suburbain par son chef de clinique, M. le docteur Rauzier, qui a examiné les crachats d’un certain nombre de malades :
« Dans des cas de pneumonie vraie, à l’allure classique, M. le docteur Rauzier signale, uniformément répartis dans toutes les préparations, de très nombreux diplocoques, présentant un calibre variable; un seul champ microscopique en renferme des centaines. On constate également l'existence de quelques amas de microcoques très volumineux.
» Au contraire, dans divers cas de grippe à localisation thoracique directe (bronchite, broncho-pneumonie, fluxion de poitrine), les recherches bactériologiques de M. Rauzier aboutissent à la constatation suivante : [l existe certainement quelques diplocoques disséminés mais ils sont incomparablement moins nombreux que dans là vraie pneumonie; bien souvent, on n'en retrouve pas un seul dans tout un champ de microscope. Mais onnote, dans toutes les préparations, certains foyers très limités, certains nids à barrières très nettes, dans
esquels on observe de fort nombreux groupements diplococciques. On constate également des streptocoques sous forme de colonies ou de chaïnettes. »
« De ces recherches, forcément limitées, dit M. Grasset, On peut tirer la double conclusion suivante : 1° la grippe et l’affection pneumococcique sont deux maladies distinctes; 2 il n'existe pas un microbe spécifique de la grippe, ou du moins on ne peut, à l'heure actuelle, décrire un agent figuré qui, par sa forme, son groupement, son mode de coloration, soit spécial à la maladie. »
Les travaux de l'École française sur cette question sembleraient confirmer cette double conclusion.
À l'étranger, on a tenté, sans grand succès, la description d'un microorganisme spécial. Quant à l’École française, elle est restée très réservée.
Le 24 janvier 1890, une série de communications ont été faites à la Société médicale des hôpitaux, sur la bactériologie de la grippe. Laveran a constaté la présence de nombreux streptocoques dans les crachats. Vidal et Chantemesse ont pratiqué l'examen du sang et n’ont trouvé aucun microorganisme spécial. Vaillard et Vincent donnent le résultat d'une série d'expériences : ils insistent sur la présence d’un streptocoque, toujours identique à lui-même, qu'ils ont retrouvé dans le sang, la rate, les poumons, les divers exsudats, et qui leur paraît identique à celui de l’érysipèle.
G. Sée et Bordas ont affirmé avoir retrouvé le pneumocoque dans des cas de pneumonie vraie survenue au cours de la grippe.
M. le professeur Carrieu a aussi trouvé quelques pneumocoques dans des cas de pneumonie d’origine grippale.
Bouchard, dans une très remarquable communication à l'Académie de médecine, dit qu’il n’a pu découvrir un microbe pathogène particulier à la grippe. Tout ce qu'il à trouvé
LAS dans les crachats, ce sont trois micro organismes déjà connus : le staphylococcus pyogenes aureus, le pneumocoque et un streptocoque identique à celui qui produit l'érysipèle, la fièvre puerpérale et l'infection purulente.
Après avoir examiné toutes les recherches que nous venons de citer brièvement, on ne pouvait reconnaître qu’une chose : c’est que le microbe pathogène de la grippe n'était pas encore découvert.
La question en était là, lorsque, le 10 janvier 1892, les journaux politiques ont annoncé que deux Allemands, Pfeiffer, chef de la section scientifique de l'Institut pour l'étude des malaladies infectieuses, et Canon, assistant de \. P. Guttmann à l'hôpital Moabit, avaient trouvé, chacun de leur côté, le bacille de la grippe. Quelques jours après, on apprenait que la communication de la découverte avait été faite à la Société des médecins de la Charité de Berlin.
Pfeiffer, gendre du docteur Koch, raconte que, lorsque les premiers cas de grippe se sont montrés à Berlin, alors que l'épidémie n'était pas encore déclarée, il avait été chargé par son beau-père de faire des recherches sur le bacille de cette maladie. Il a commencé par examiner les crachats des personnes atteintes et a trouvé qu'ils étaient souvent purulents. Pfeiffer les a purifiés au moyen de la méthode du docteur Koch et a pu ainsi découvrir le bacille.
C’est, paraît-il, un bacille immobile. On le trouve dans différentes positions, isolé ou formant une chaïnette; les groupes formés par la réunion de ces bacilles n’ont pas cette tendance à graviter les uns vers les autres qu’on a observée chez d'autres bacilles.
D'après Pfeiffer, c’est un très petit microbe, le plus petit que l’on connaisse : sa longueur ne serait pas la moitié de celle du bacille de la septicémie des souris. A ses extrémités, il se colore (par le bleu de méthylène à chaud) souvent plus qu’au
LPS centre, de sorte qu’il simule alors l'aspect d’un diplocoque. Ce bacille se laisse très bien cultiver sur l’agar-glycérine; ses cultures ont la forme de gouttelettes claires très petites.
Comme Pfeiffer a constaté la présence de ce bacille dans les trente-quatre cas d’influenza qu'il a examinés, et comme, d'autre part, il n’a pu le retrouver chez les malades atteints d’autres affections que la grippe, il en conclut qu'il s’agit là véritablement du microbe spécifique de l'influenza.
Les expériences d’inoculation entreprises par Pfeiffer avec le microbe qu'il a découvert ne sont pas encore terminées. Il paraîtrait cependant que, si beaucoup d'animaux se montrent réfractaires à ces inoculations, on obtient des résultats positifs chez quelques-uns d’entre eux, comme par exemple chez le singe et le lapin.
D’après Pfeiffer, l'influenza se contracterait surtout par linhalation de son virus. Pour cette raison, il croit qu’il faut attacher un grand soin à la désinfection des crachats des malades atteints de la grippe.
Quant à M. Canon, il à pu constater chez dix-sept malades sur vingt, atteints d’influenza, la présence dans le sang d'un bacille extrêmement court et qui, lorsqu'il est faiblement coloré, peut être pris pour un diplocoque. Ce microbe ne se retrouverait que pendant la période fébrile de la maladie. I] disparaît du sang lorsque la fièvre cesse.
Jusqu'à présent, M. Canon n'a pas réussi à obtenir des cultures pures de ce bacille qu’il considère, lui aussi, comme le microbe spécifique de l'influenza.
Il serait à désirer, dans l'intérêt de la science, que ces découvertes de savants d’outre-Rhin aient une autre destinée que la découverte de la fameuse lymphe du docteur Koch, dont M. le docteur Pfeiffer est le gendre. Des recherches faites rapidement et publiées trop tôt ne mènent souvent qu'à une pénible désillusion.