MYSTICISME ET CONTROVERSE
Par un contraste assez piquant, nous avons vu dans ces dernières années, un homme de lettres, merveilleusement converti, demander au mysticisme catholique l’inspiration de ses livres, et, d’un autre côté, un romancier de grand avenir, agiter dans ses œuvres de début les difficultés les plus troublantes de l’expérience religieuse. Seraient-ils d’une distinction moins rare, les romans de la baronne de Handel-Mazzetti ne mériteraient pas moins de nous retenir. Le monde a bien changé depuis le temps où le plus illustre des romanciers catholiques écrivait ses Fiancés. Les incrédules ne manquaient pas alors, mais la foi de ceux qui croyaient était peut-être plus sereine qu’au jourd’hui et le génie chrétien d’un Manzoni, du moins lorsqu’il vent écrire une œuvre populaire, ne trahit pas plus d’angoisses que le paisible auteur de Rose de T annebourg . Aujourd’hui les journaux et la « diffusion des lumières » ont fait leur œuvre, que je crois pour ma part plutôt mauvaise mais dont je crois aussi que Dieu peut tirer le bien. Plusieurs fidèles, très obstinément décidés à ne jamais accueillir le moindre doute sur les dogmes de l’Église, ont entrevu néanmoins l'âme de vérité qui prête parfois quelque apparence aux objections des sophistes. L’horreur instinctive que causait autrefois la rencontre de l’hérétique ou du révolté a fait place, chez beaucoup, à une pitié patiente et tendre qui,
l’inquiétude religieuse
sans pactiser avec l’erreur, voudrait sauver les errants en dépit d’eux-mêmes. Ce n’est certes pas là du libéralisme. La baronne de Handel-Mazzetti, toute animée des sentiments que je viens de dire, signerait des deux mains toutes les condamnations portées par le Syllabus de Pie IX. Aux soupçonneux à outrance qu’elle inquiéta d’abord par le courage ingénu de ses livres, elle aurait pu répondre par les quelques mots de François de Sales : « J’ai toujours dit que qui prêche avec amour prêche assez contre l’hérétique, quoiqu’il ne dise un seul mot de dispute contre eux. » Aussi bien n’ai-je pas à prendre sa défense. D’autres l’ont fait avec une autorité qui me manque, j’ai voulu seulement indiquer l’originalité de cette œuvre. Ni le milieu dans le quel a grandi l’auteur de Jesse und Maria , ni l’éducation qu’elle a reçue, ni les influences qui l’entourent aujourd’hui encore et auxquelles elle ne veut pas se soustraire, rien ne semblait la préparer à parler, comme elle fait, d’un athée et d’un luthérien. Elle n’a écouté que son cœur.
HUYSMANS
Au moment que je prends la plume — que notre pauvre ami nous pardonne cette suprême taquinerie : en effet, un des mille moyens que nous avions, hier encore, hélas ! d’allumer sa verve était de contrefaire ou de célébrer le grand siècle, — au moment donc que je prends la plume pour dire adieu à Joris- Karl Huysmans, je ne puis m’empêcher d’évoquer le souvenir du gros registre où, semblable au frère Jacques du Petit Chose , il collait, jour par jour, les chiffons que les agences de coupures lui envoyaient. Plusieurs fois, je l’ai surpris, plongé dans celte besogne. Il collait, collait de cet air ennuyé qui ne le quittait guère et sans prendre d’ailleurs aucun intérêt, — éloge ou critique, — à la prose bariolée qui défilait sous ses yeux. Les caricatures seules paraissaient lui donner quelque plaisir. Il allait pourtant avec cette méthode menue, appliquée, patiente, bourgeoise enfin, qui avait fait, jusqu’au jour de sa conversion, le meilleur peut-être de son art. Un de ces chiffons avait commencé notre amitié.
l’inquiétude religieuse
J’écris ce mot sans pins de façons, car ce fier artiste aussi peu gendelettres que possible, était bien le moins dédaigneux, le plus simple et le plus accueillant des hommes. C’était au lendemain de l’Oblat, sous la menace d’attaques nouvelles qui se préparaient contre lui — il le sentait bien — et qui, par exception, devaient le peiner très fort. Grâce au libéralisme intelligent d’une importante revue religieuse dont plus d’un lecteur attendait la sentence avant d’oser savourer en paix cette littérature déconcertante, je publiai, sur le livre à peine paru, une longue étude où j’affirmais, avec une insistance qui n’était pas encore superflue, ma sympathie sans réservés pour l’homme et poür le chrétien, mon admiration plus atténuée pour les mérites divers dé l’artiste. Cette démarche cordiale, simple accomplissement d’un devoir élémentaire, le td délia. If me le montra comme il savait faire et depuis, il iîi’a laissé grimper tout à mon aise jusqu’à son musée de la rue de Babylone ou de la rue Saint-Placide, feuilleter ses souvenirs littéraires, l’interroger sur Villiers oü sur Verlaine, fureter parmi les diableries de sa bibliothèque, et les tonnes de romans neufs qui s’abattaient chez lui pour îe prix Concourt. Il faut, je crois, l’avoir ainsi connu dans l’intimité pour comprendre à quel point s’abusaient les bonnes gens qui souvent crûrent voir frétiller la queue du diable sous la robe de i’oblat. Il parlait comme Durtal, commençant de courtes phrases qui s’achevaient, le plus souvedt sttr un geste découragé. Les : a Non ! ce que ces gens-là... » revenaient comme un refrain à chaque tournant du discours, mais sans la moindre âpreté, la moindre amertume. Les invectives de ses livres ne donnent
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pas une juste idée de son ironie placide et gourmande qui dégustait savamment toutes les formes du ridicule. Vers la fin, d’ailleurs, une expression indéfinissable de lassitude, de pitié résignée et d’indulgence attendrissait la malice de son regard et de ses propos. Frileux, un peu lointain sans être jamais distant, détaché de tout, on sentait bien qu’il n’avait pas trouvé « ici-bas de demeure permanente, » et que sa vraie vie était ailleurs. Bon cependant, affectueux, entrant aisément dans les intérêts d’autrui ; j’ai rencontré, chez lui, des romanciers débutants qu’il traitait en camarades et dont l’affection confiante désarmait la sévérité de sa critique. Pèlerin de Lourdes, il se charge au départ d’un « amas » de commissions pieuses et, devant la grotte, il a ses « malades préférés » pour lesquels il prie avec plus d’insistance.
L’épisode du « petit frère Blanche », dans VOblat , nous le montre bien tel qu’il était, je ne dis pas seulement avec ses amis, mais avec tous ceux qui avaient gagné son estime. L’injustice, la méchanceté lui inspiraient une sorte de dégoût navré. Aucune vanité, aucune pose. Il était plus convaincu de l’universelle bêtise que de sa propre valeur. De luimême et de ses projets, il parlait comme il aurait fait d’une personne étrangère. Je me rappelle ses hésitations, ses difficultés et ses répugnances, au moment où il commençait les Foules de Lourdes. Ce livre lui faisait peur. 11 s’amusait alors à caresser au vol d’autres sujets et, notamment, une odyssée de Durlal à la recherche d’un confesseur. Là-dessus il racontait les anecdotes les plus divertissantes du monde, dramatisant ses propres souvenirs et les
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confidences de ses amis, comparant les petites misères de la yie chrétienne aux déceptions de M. Folantin. C’est fini, maintenant. Il n’écrira plus de livres, il ne collera pas sur son gros registre ces pages où je voudrais le célébrer avec autant de piété que d’amicale franchise. Depuis plus de deux ans, il se préparait paisiblement à mourir. Avec une tristesse qui, peu à peu, se changeait en indifférence, il nous montrait les épreuves des Foules de Lourdes , que ses yeux malades ne lui permettaient pas de corriger. C’est fini. Le dernier chapitre de sa vie achève, venge et consacre son œuvre que de cruelles préventions ont trop longtemps méconnue. Par une coïncidence merveilleuse, sa longue, atroce et sereine agonie a rappelé aux libres penseurs eux-mêmes, ses amis d’autrefois, qui le veillaient avec nous, la propre passion de sainte Lydwine. La légende sanglante et sublime des « corps broyés » qui laissent « rayonner » les âmes, s’est reproduite devant nous, lentement et point par point, commentaire lumineux, sanction décisive de cette œuvre et de cette vie.
Il y aurait donc aujourd’hui une sorte d’inconvenance à le défendre contre ceux qui jadis l’accusèr rent de battre monnaie « à galvauder les choses saintes » . Néanmoins, les émotions sacrées que sa mort nous laisse ne nous permettent pas de parler de lui comme nous ferions d’un artiste ordinaire. Certes, Huysmans ne veut pas d’oraison funèbre, mais on ne peut guère remuer que des pensées religieuses auprès
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de celte tombe qu’en d'autres temps, nous aurions creusée à l’ombre d’un cloître ou sous les dalles de Saint- S é vérin.
Dans un livre récent et qui n’est pas tout à fait négligeable, un critique, M. Sagerct, assez peu familier avec les choses de la foi, s’exprime en ces termes sur la conversion de Durtal :
A ce point de cette étude, on se sent inquiet. Une question surgit : la conversion de Durtal s’est-elle réalisée? Hélas ! bien peu, il faut en convenir. Se convertir, c’est changer ; Durtal, en devenant catholique, ne change pas. L’Oblai nous dépeint un Durtal identique au curieux pécheur de jadis. Scs qualités d’artiste n’ont pas fléchi, son langage, toujours savoureux, a conservé le môme mécanisme, ses méditations sont encore interrompues par la confection et l’allumage d'innombrables cigarettes, il reste préoccupé de nourriture et nous fait part de ses ennuis culinaires, dès son arrivée au Val-des-Saints l.
On ne saurait mieux appauvrir, rapetisser, supprimer une question. Que M. Sageret reste insensible à la transformation évidente qui s’est opérée dans l’âme et dans le talent de Durtal, c’est son affaire, et sur ce point, si besoin est, nous lui répondrons tout à l’heure. Mais quelle idée ne se fait-il pas d’une conversion ! « Se convertir, c’est changer. » Rien de plus vrai que cet aphorisme, et rien de plus faux. La conversion, au sens catholique du mot, ne ressemble pas à un suicide. Elle n’est pas l’effort insensé d’un homme qui, mécontent de ce qu’il a fait jusque-là, travaillerait à effacer tout son passé et à se renier soi-même. Pour parler comme les mystiques, loin