Jesse und Maria, München
l’inquiétude religieuse
la sympathie des incroyants. Seuls, les intransigeants de gauche et de droite en parleront avec humeur. Ceux-ci ont déjà prononcé leur anathème, accusé la baronne de Handel-Mazzetti de faire le jeu des protestants ; ceux-là se voileront la face quand ils auront vu avec quelle complaisance fâcheuse l’auteur nous confie ses prédilections pour la Compagnie de Jésus. Renvoyons-les dos à dos et laissons-nous prendre au livre lui-même.
La scène est en Autriche vers le milieu du dix-septième siècle. Jessé de Velderndorff afaitle rêve deconvertir au protestantisme un petit village assoupi au bord du Danube. N’est-ce là qu’un rêve ? En quelques mois de propagande souriante, le jeune gentilhomme a gagné le cœur de Pechlarn. Tout le monde l’aime. Et comment se défendre de l’aimer ! Il est si gai, si beau, si avenant et si bon. C’est merveille de le voir à l’œuvre. Il a sa façon irrésistible de regarder ces bonnes gens en face, de leur tendre la main, de les faire rire et de leur rendre service. Aucune morgue, aucun effort de condescendance. Simplement il les aime et il le leur montre. Vite populaire, quelques rusés courtisent en lui le maître de l’heure, mais les meilleurs du village se donnent à lui parce que « c'est lui ». Ils le couvent des yeux, ils boivent ses paroles avec l’admiration attendrie de vieux serviteurs pour un enfant qu’ils ont vu grandir. De ceux-là même qui bientôt devront le combattre, les plus humains ne résisteront pas à la séduction. Devant cette grâce, jeune et fière, an jésuite, recteur du coliège voisin, a presque l’illusion de retrouver un de ses élèves. Cette fine tête respire l’innocence et le courage, le goût et tout ensemble le dédain de
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la vie. Avec cela, une foi ardente, une dévotion héroïque à la personne du Christ. Pourquoi faut-il qu’une mère fanatique lui ait inspiré, en meme temps que cet amour du Christ, la haine de Rome, et que ces deux sentiments, forts comme la mort, se confondent dans cette âme obstinée? Quoi qu’il en soit, Jessé n’aura de cesse que lorsqu’il aura ramené Pechlarn à la lumière du pur Évangile. Déjà il peut se croire en beau chemin. Entre les homélies foudroyantes du curé et les plaisanteries du jeune seigneur hérétique, le village n’a pas hésité longtemps. Voyez plutôt. Une procession se déroule sur la place. Entouré de ses fidèles qui ricanent, Jessé, à cheval, toise de sa pitié moqueuse le cortège lamentable et peu s'en faut qu’il ne le fasse battre en retraite. Lâche gaminerie, facile prouesse. Hirsute et peureux, le curé Wolf n'a pour lui que sa bonne volonté maladroite. Les paroissiens ne l’aiment guère et, comme toute foule, daubent à cœur joie sur le plus faible. Mais Jessé se sert d’armes plus efficaces et qui l’honorent davantage. Il est chrétien jusqu’aux moelles. Ceux qui l’approchent ne tardent pas à s’en apercevoir. Etrange et troublante découverte pour ces âmes simples ! Jusqu’ici elles ne soupçonnaient pas qu’un luthérien pût aimer Dieu de tout son cœur. Or, aucune apologétique n’égale un contact immédiat et personnel avec un chrétien qui « vit de la foi »- Le garde forestier Schinnagel est monté au château pour les réjouissances du mariage de Jessé. Là-haut, un coup de théâtre attendait les invités. En dépit des lois impériales, la cérémonie sera religieuse. Pris de court, Schinnagel assiste, pour la première fois de sa vie, à la cène protestante, pe-
naud d’abord et mal à l’aise, mais bientôt remué par les suaves cantiques :
0 du Liebe meiher Liebe...
et le spectacle de tout ce monde qui vraiment semble prier.
Devant l’autel se tient un prêtre qui présente la coupe aux fiancés agenouillés, en disant : « Que Jésus-Christ te bénisse! », la coupe qui, pour les évangéliques, renferme ie sang du Sauveur. Dans ce jeune homme aux habits blancs, aux boucles blondes, Schinhagel pense voir un ange ; dans la vierge à genoux, il retrouve une des saintes de son église, sainte Cécile ou sainte Agnès. Tout cela l’émeut, l’embrouille et le charme si fort, qu’oubliant où il se trouve, le bon forestier commence à dire, comme devant le tabernacle de sa paroisse : « Loué, béni soit à jamais le Saint-Sacrement de l’autel ! »
Hélas ! les temps ne sont plus où un romancier, selon la formule, aurait évoqué devant les yeux du téméraire Schinnagel, non plus des saints, ni des anges, mais bien des nuées de petits diables perchés sur les épaules du ministre et polissonnant sur l’autel réformé. Scandalisé par cette page, un critique sagace n’a pas voulu d’autres preuves pour déclarer que notre roman sentait le fagot. Qu’il prenne patience ! Les fagots s’allumeront tout à l’heure, mais, en attendant, que Jessé ne se grise pas de son triomphe ! Voici déjà poindre, au soir de cette fête, un léger point noir qui porte la foudre.
— Quel est l’imbécile qui marmotte je ne sais quoi près de moi
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Au son des cloches dn soir montant de Marbach, le forestier s’était tourné vers la colline, et joignant les mains, il récitait la salutation angélique, seul, à haute voix, sans y prendre garde, puis, après un large signe de croix, il interrogeait de son bon regard fidèle le visage soudain refroidi du jeune seigneur.
— Qu’est-ce que tu fais là, qu’est-ce que tu murmures ?
— L 'Angélus, mon gracieux maître.
— Ab ! niais est-ce une raison pour tourner le dos au spectacle ion achevait à ce moment la représentation d’un drame sacré) ?
— Excusez-moi, répond Schinnàgel, il y a, là-haut, une image de Marie, et, quand je fais ma prière, j’aime à regarder de ce côté-là.
Blême de coière, Jessé jure entre ses dents qu’il exterminera ce fétiche impur. Tout le roman de Mme de Mazzetii est consacré aux péripéties de ce
duel.
Jesse ünd Maria , c’est pourtant une autre Marie que le titre même du livre associe au jeune héros, Marie, la feiïime de notre ami Schinnàgel, exquise et tragique figure, chrétiènne des siècles passés que je voudrais proposer à l’admiration, à la tendresse, à l’imitation des chrétieiines d’aujourd’hui. L’auteur s’arrête à peine à nous la décrire et cependant il me setnble cjiie je l’ai toujours connue. Pauvre Marie ! pauvre villageoise ignorante qui va Souffrir, non seulement pour sa foi, cela serait doux à une femme comme elle, mais dans sa foi. CÜi 1 n’ayez pas peur. Elle ne se mêle pas d’exégèse, elle n’a pas entendu parler de conflits ehtre la religion et la science. Cependant devant ces beaux yeux candides, les questions douloureuses se sont posées, problèmes infor-
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mules et qu’elle ne comprend qu’à demi. Dans sa conscience loyale s’est déroulé le drame éternel dont nous, les derniers venus, nous pensons naïvement avoir le monopole. Elle a senti la différence, l’antagonisme apparent entre la vérité d’au jourd’hui et la vérité de demain. Elle a voulu faire, elle a fait tout son devoir, et voilà que du devoir accompli a surgi la révélation d’une nouvelle lumière qui lui semblait contredire aux certitudes les plus tranquilles d’autrefois.
The old order changeth yielding place to new .
Une âme vivante abandonne tôt ou tard en route quelque chose du passé mort, anticipe quelque chose de l’avenir, et ni la séparation ne se consomme sans peine, ni l’anticipation ne s’accepte sans effroi. Nova et vetera, c’est toute l’histoire du développement quotidien de l’Église. Plus que les faiseurs de réformes, les saints inconnus sont les vrais ouvriers, les martyrs de ces transformations nécessaires, et plus ils auront été fidèles dans leur humble vie à toutes les traditions du passé, plus ils auront avancé l’épanouissement des temps nouveaux.
Tel est un des sens profonds de l’histoire de Maria Schinnagel. Je l’ai déjà dit, ce livre n’est pas une thèse. Comme toute œuvre d’art, comme la vie ellemême, il se prête à des commentaires infinis. Les traités les plus ambitieux de psychologie religieuse renferment moins de richesses. A chacun de choisir celles qui l’intéressent davantage. L’auteur n’a garde de nous suggérer le commentaire qui répond le mieux à l’inspiration de son œuvre, et c’est double joie de voir tant de lumière et si bienfaisante et si pure se dégager doucement de cette épopée de vil-
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lage à laquelle Mme de Handel-Mazzetti semble naïvement s’abandonner, comme un enfant aux aventures de Barbe-Bleue ou de Cendrillon.
Jesse und Maria , Luther et Rome, force nous est bien, en ces courtes pages, de concentrer notre attention sur ces deux protagonistes du drame. Mais quel dommage ! Le château protestant, les bourgades catholiques, le Danube sillonné débarqués, la ville aux nombreux couvents où Maria vac hercher du renfort, l’auteur s’attache aux plus menus des personnages qui peuplent ce décor pittoresque. Ils vivent, ils marchent devant nous. Aucun d’eux ne ressemble à une ombre ou à un symbole. Comme tous ont de près ou de loin une part au drame, ils nous éclairent, tour à tour, sur la vie intime de l’Église à laquelle ilsappartiennent. Quelques vives silhouettes évoquent la communauté protestante aux jours de défaite, les sans-souci, les résignés, les habiles, les traîtres. Sur cette grisaille se détache en plein relief la foi ardente de Jessé, le simple et beau dévouement d’un brave garçon que Jessé a converti. La galerie catholique est incomparable. C’est toute l’Église en miniature. Voici les bonnes petites gens qui ont gardé la foi sereine de l’enfance ; voici les paysans madrés, superstitieux, anticléricaux, qui tiennent à leur madone, manquent la messe et narguent le curé. Voici Schinnagel, avec ce grain de vanité qui par instants lui tourne la tête, mais au fond, trop honnête, trop droit, et — il faut bien le dire — trop amoureux de sa femme pour n’être pas catholique, et bon catholique. Voici un frère capucin, vague cousin durât do La Fontaine et qui se désintéresse un peu trop allègrement des peines d’autrui.
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Voici le curé Wolf, Danubien authentique et trop inélégant pour que les jeunes ou vieilles dévotes du cru daignent raccommoder ses chasubles en lambeaux. L’auteur a ménagé, avec beaucoup d’art et d’ironie, la description de ce personnage. L’ironie est à notre adresse. Sur le portrait qui commençait en caricature, on voit poindre doucement une façon d’auréole. Au dénouement tragique du livre, la véritable grandeur de Wolf éclate enfin. Ce mot de grandeur n’est pas de trop. Quand le pauvre homme court lourdement dire un mot de compassion à la jeune femme de l’hérétique condamné, comment ne pas penser qu’à ce moment-là seul, ou presque seul, ou si vous voulez, mieux que personne, il fait figure de prêtre et représente l’Éghse.
Après le « bas clergé », voici enfin, encadré de hallebardes, les prélats, théologiens et autres dignitaires d’Église qui viennent à Pechlarn instruire le procès de Jessé. Assisté par le recteur des jésuites de Krems, le P. Abbé de Ljlienfeld préside la « Commission », La baronne de Handel-Mazzetti traite le révérendissime avec tout le respect qui lui est dû, mais avec une sympathie un peu paresseuse. Ses préférences vont au frère de Canisius et elle nous le dit, sans défours.
L’abbé Mathieu et le Père Maury prêtaient la plus extrême attention aux réponses de Jessé. Mais quel contraste entre les sentiments de l’un et de l’autre I Impitoyable, l’abbé condamnait déjà dans son cœur cette jeunesse insolente, tandis que, chez le P. Recteur, la compassion était la plus forte. L’abbé était un saint homme. Les blasphèmes de Jessé le peinaient vivement, mais, sans qu’il y prît garde, son propre orgueil de savant s’indignait aussi de
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voir un blanc-bec se faire écouter comme un prédicateur éminent.
Que voulez-vous ! on est homme, on est docteur, et comme une jolie femme, tout docteur est toujours un peu jaloux de la naissante étoile qui menace de l’éclipser.
Touché d’une comparaison si flatteuse, tout docteur, digne de ce nom, pardonnera ce coup de griffe. Quant à moi, je le regrette. Pour une fois, l’auteur se mêle de nous renseigner directement sur la psychologie de ses personnages. C’est trop d’une fois. Que Mme de Handel-Mazzetti laisse pour toujours ce procédé facile et inefficace aux romanciers de second ordre. Sans qu’elle nous le dise, nous aurions assez vu que de petites préoccupations doctorales envenimaient, par instants, les saintes colères du P. Abbé.
Tout autres étaient les sentiments du P. Maury. Saint homme lui aussi, il est entré en séance très prévenu contre le convertisseur hérétique. Saint, austère, oui, mais quoi, il vit au milieu des enfants. Quand il a devant lui ce noble visage, qui rayonne de jeunesse et de candeur, le cœur de ce vieillard a tressailli de pitié. « Bon Dieu ! pense-t-il, il n’y a pas trois ans que cet enfant était encore au collège. Qui sait quels mauvais maîtres ont perverti une nature si généreuse ? »
Bref, le parallèle est mené de façon si insinuante que lorsqu’on nous dira tantôt que Jessé a tué le P. Abbé, nous ne saurons plus sur qui nous pleurons, sur le coupable ou sur la victime. Heureusement celle-ci nous sort d’embarras en revenant de ses blessures. Quant au jésuite, il est parfait. Entre lui et le P. Abbé, il y a quatre siècles d’histoire. U 4 peu sec, un peu distant, froid et tendre tout en-
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semble, faisant allègrement une besogne qui l’ennuie, subissant des méthodes qu’il condamne, plein d’égards pour le P. Abbé, mais avec un je ne sais quoi dans l’attitude qui marque sa complète indépendance, lui seul aurait pu sauver Jessé. Par malheur, la baronne de Handel-Mazzetti a voulu — et pourquoi donc? — se faire pardonner ce beau portrait dessiné avec tant d’affectueuse délicatesse. A ce grand jésuite elle a donné un compagnon, mais le plus irritant qui soit au monde. Niais, peureux, bavard, content de soi. Vite qu’on le renvoie au collège. Ses élèves nous vengeront.
Nous pouvons maintenant aborder le drame luimême. Trois actes : la victoire de Jessé, la revanche de Marie, la transfiguration de Marie. Cette division est étroitement liée au commentaire que j’esquissais tantôt. L’auteur n’en est donc pas responsable, pas plus que du commentaire. Dans le premier acte, Schinnagel, en dépit de sa femme, se laisse envelopper par la séduction du jeune apôtre et consent enfin à lui livrer l’image sainte de Taferlé. Ce triomphe amène le châtiment. Désespérée, Maria, s’en va à Krems chercher l’argent qui lui permettra de racheter la madone et ramène la « commission » qui juge et condamne Jessé. Ace moment, par une reprise de génie, le drame fini recommence et Maria, par de nouvelles épreuves, mérite et prépare une victoire de la vraie foi, plus définitive et plus pure. Je découpe les passages les plus saillants.
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Jessé mène habilement le siège autour de l’inteliigence confuse du bon Schinnagel. Depuis que le jeune seigneur a commencé ses visites, la femme du forestier n’a plus de repos. Elle connaît son mari et déjà le voit perdu. Une nuit, le forestier s’était endormi, la cervelle encore bourdonnante des sophismes de Jessé. Un cauchemar le réveille. Il tend la main. L’oreiller près de lui est tout mouillé de larmes et sa femme gémit doucement.
— Meidl (c’est un gracieux diminutif de Maria), Meidl grondc-t-il encore à moitié endormi, qu’est-ce que tu pleures-là?
Pour toute réponse, un sanglot à fendre le cœur. Cette fois, il s’éveille pour de bon :
— Qu’est-ce qu'il y a, mais qu’est-ce qu’il y a donc ?
— J’ai peur, fit-elle, oppressée.
— Mais de quoi ? Je suis près de toi ; et tendrement son bras l’enlaçait dans les ténèbres.
— J’ai peur de ce mauvais, mauvais homme, de ce Velderndofï.
— Ah 1 bon, gronde-t-il, je croyais que c’étaient les voleurs.
— Alexandre, ô mon Alexandre, que sont tous les voleurs de la terre auprès de celui qui vient t’enlever ta foi... et à moi, mon bonheur, tout mon bonheur !
— Mais qu’est-ce qui te prend? Calme-toi donc. Ce sont de pures imaginations. Tu es encore toute faible de tes couches, c’est ce qui te met dans ces états.
Pures imaginations, répondit- elle d’une voix haletante, et l’ai-je donc rêvé que cet homme s'emportait en injures contre notre sainte Eglise et qu’il blasphémait la Vierge. Non, je ne rêvais pas. Tu l’as entendu aussi bien que moi... et tu n’as rien dit.
Ses larmes, maintenant, l’empêchaient de parler.
— Tu prends tout au tragique, dit le mari. Il a fait ça;
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sans penser a mal. 11 a reçu sa religion de ses parents tout comme toi et sa bouche parle de l’abondance de son cœur, comme fait la jolie petite bouche de madame. Voyons Meidula, n’ai- je pas raison ?
— Dis ce que tu voudras... Ce que je sais bien, c’est que ce mauvais homme est venu pour ton malheur et pour le mien.
A une autre visite, Jessé, ayant raconté très joliment et pieusement l’histoire de sa confirmation, demande au forestier comment on administre ce sacrement chez les catholiques. Mais cette journée de grâce n’a laissé que d’informes et prosaïques souvenirs dans la mémoire de Schinnagel. De la cérémonie elle-même, rien du tout. Il se rappelle une ridicule histoire de sacristie et les cadeaux qu’il a reçus de son parrain, une pièce d’or et un chapelet bénit. Làdessus, heureux de couper court aux explications, il sort son chapelet de sa poche, mais Jessé le repousse du bout des doigts et dit en ricanant:
— Ah ! ah ! soixante-dix Ave Maria et, avec ça, pas d’enfer.
Maria s’était rapprochée des deux hommes et les regardait avec épouvante Bon, voilà qu’il montre son chapelet à ce maudit. Mais Schinnagel rectifiait l’erreur de Jessé.
Cinquante seulement, s’il vous plaît, et cinq Pater Noster, plus le Credo , plus trois Ave.
— Est-ce que le Christ a ordonné de prier ainsi?...
Schinnagel baisse la tête.
Maria intervient, mais uniquement pour provoquer de nouveaux blasphèmes. Jessé parti, le forestier rumine à voix haute ces difficultés nouvelles.
— Tout de même, il a raison. Dix et vingt fois la même chose, comme des perroquets, ça ne vaut pas la peine.
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La pauvre femme défend éloquemment et solidement le rosaire. Mais Schinnagel n’en veut pas démordre, et ce soir-là, pour la première fois depuis son mariage, il ne récita pas son chapelet.
Ainsi chaque parole de Jessé fermente laborieusement dans cette tète appliquée et impuissante. Le calme bonheur d’autrefois s’en est allé. Schinnagel, enivré d’une théologie fumeuse, s’entête à ne pas comprendre pourquoi sa pauvre femme semble chaque jour plus désolée. Puisqu’elle lui tient rigueur, il s’enfermera loin d’elle avec sa Bible, ce livre que Jessé lui a fait connaître et où il a déjà appris tant de merveilles. Ce faisant, il s’interrompt pour pester contre les prêtres qui gardent ce livre sous clef. Auraient-ils par hasard le monopole de l’histoire sainte? Est-ce que le Saint-Esprit n’est pas allemand autant que latin?... et ma femme qui prétend que cette lecture m’a fait perdre la paix! Un livre qui parle de Dieu!... La voilà qui pleure là-bas, mais pourquoi donc est-elle si peu raisonnable?
Il l’aime encore cependant, il l’aime comme au premier jour et c’est touchant de le voir mendier une caresse, essayer gauchement de tranquilliser Maria. Mais non, le temps de leurs naïves amours est passé. Malgré eux, ils se querellent dès que le nom de Jessé vient sur le tapis. Après une scène plus vive, Maria est montée dans sa chambre.
Elle prit son nourrisson pour lui donner le sein. Après deux gorgées, voici que le petit nez fait la grimace, la mignonne tête se secoue. Le repas n’est pas de son goût aujourd’hui. « C’est la colère qui m’empoisonne le lait, pensela femme... Quelle mégère je deviens depuis quelque temps. Moi-môme je ne me- reconnais plus. Arrive ce misérable ou
l’inquiétude religieuse
que seulement on prononce son nom, ma tête tourne, mon sang bouillonne, je ne sais plus ce que je dis. C’est mal, mais mon Sauveur, vous ne m’en voudrez pas trop, si je m’enrage ainsi contre lui. Et comment faire 1 je suis de chair et de sang, un ange même y perdrait patience... Ce n'est pas bon, mon pauvre chéri, continua-t-elle en regardant le petit qui refusait toujours, écoute, nous allons te donner du lait de Brunette, avec un peu d’eau pour qu’il ne soit pas trop gras. » Là-dessus, elle embrasse le petit et voilà que, malgré elle, des larmes brûlantes coulent sur ses joues. « A cause de cet hérétique, il faut que mon pauvre innocent sou fifre la faim », et elle va en pleurant à la cuisine prendre d’autre lait.
Cependant de nouveaux soucis sont venus. L’année est mauvaise, l’argent manque. Une lourde delte pèse sur Shinnagel. Jessé consent à l’aider, mais à condition que le forestier lui donne en retour l’image miraculeuse deTaferlé. L’image appartient au forestier qui fut jadis le premier guéri par l’intercession de cette madone. Pleurant des larmes de sang, le malheureux signe ce pacte abominable. C’est fait. La nuit venue, d’une fenêtre du château, Jessé regarde avec une joie sauvage trembler la torche qui éclaire cet enlèvement. Encore trois jours et le hideux fétiche est entre ses mains, Pechlarn sauvé de l’idolâtrie. Éperdu, il rentre encourant chez sa femme.
— Mâdel, où est-elle? Mâdel?
— Je suis la, Friedel, répond une voix douce.
Dévêtue, les cheveux flottants, la gracieuse créature
s’était assise près du lit en l’attendant. Elle vint à lui, pâle et souriante.
— Ah ! mignonne, dit-il, en la prenant à la taille, grande nouvelle! l’image est à bas... bientôt tout le rivage sera luthérien.
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— Oh! fit-elle, épouvantée, la madone de ce pauvre forestier I
— La triste figure que vous faites. Riez donc, madame, voyez, comme je ris moi-même. J’embrasserai tout l’univers, et prenant la tendre enfant dans ses bras robustes, il la soulève, il la porte autour de la chambre, criant comme un fou et tout d’une haleine : « Elle est à bas, elle est à bas, demain elle est morte. Mort à l’idole de Baal ! »
Au même instant, Maria, flairant le crime de son mari, sautait du lit et découvrait la madone, honteusement cachée dans un coin du hangar. Torturé de remords, Schinnagel la rejoint. La vue de sa femme échevelée qui embrasse à genoux et en sanglotant la chère image, est le pire des châtiments. L’angoisse de cette nuit les réconcilie à jamais. Demain, dès l’aube, Maria partira pour Ivrems, son pays natal. Des parenls que jadis elle assista lui viendront en aide. Coûte que coûte, elle trouvera l’argent nécessaire.
En chemin, sur le bateau, elle entend parler des « commissions impériales » qui poursuivent les hérétiques rebelles. Voilà le salut! Ses parents ont refusé de la secourir, mais qu’est cette déception auprès de la grande espérance qui vient de luire à ses yeux ? Elle va hardiment au collège des jésuites, demande le P. Recteur, lui raconte ce qui se passe à Pechlarn et sollicite l’envoi d’une « Commission » contre Jessé de Velderndorff.
Tu ne sais pas ce que c'est qu'une commission, ré-
l’inquiétude religieuse
pond le P. Recteur, tu te figures un cortège que des vierges vêtues de blanc viennent recevoir et qui passe sous des arcs de triomphe au milieu des bénédictions de la foule. Tu te trompes bien !
— Gomment ils viennent, répond Maria, je n’y ai même pas pensé. Je ne sais qu’une chose. Ils viennent rétablir la foi et chasser l’hérésie. De toute façon, qu’ils soient bénis l
Non, elle ne sait pas ce qu'elle demande, mais sa foi est grande et cela suffit. Elle a confié sa détresse au P. Recteur et grâce à lui l’image est sauvée. Le village aussi, du moins si le salut dépend de la Commission. Déjà la redoutable machine s’ébranle et la grâce l’a devancée. Des courtisans de la veille personne ne connaît plus l’hérétique menacé. L’église est pleine pendant les offices. D’authentiques gredins se transforment en piliers de sacristie. Après le rachat de l’image sainte, une explosion de bassesses marque la seconde étape du calvaire de Jessé.
La Commission entre en séance. Ici encore, Jessé et Maria remplissent la scène. Toute à la vengeance de Dieu, l’humble et douce femme s’exalte. Secoués, dominés presque par la réalité passionnée de cette foi, les juges ecclésiastiques pensent voir une autre Judith. Jessé lui-même quia nargué les théologiens, baisse la tête sous l’orage de cette colère sainte. Quelque chose en lui donne raison à la chrétienne qu’il a fait si cruellement souffrir. Noble scène et d’autant plus achevée qu’elle est moins uniformément tragique. Au lieu de l’ange exterminateur à qui elle s’adressait d’abord avec tant de familiarité confiante, Maria, à un certain moment, ne rencontre plus devant elle que des casuistes.
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L’abbé se tourne vers Maria.
— Femme, dites -moi, cette madone est-elle une imago miraculeuse ?
— Oui, monseigneur, elle est toute sainte.
— Entendez-moi bien. Des miracles ont-ils été opérés devant elle. L’autorité ecclésiastique a-t-elle permis formellement de lui rendre un culte public ?
Maria, interroge son mari. Celui-ci baisse les yeux:
— Ça, je n’en sais rien.
— Mais bien sûr, il y a des miracles, fait Maria.
Tous deux, l’homme et la femme, racontent ce qu’ils savent. Mais l’abbé n’est pas satisfait.
— Et après, pas de miracles plus éclatants?
Le cœur de Maria se serre. Eli quoi ! ceux-là ne sont-ils pas assez éclatants? Qu’est-ce qui leur prend donc? De grands prélats, des prêtres, et si peu de foi l
Alors, harcelée par l’impitoyable curiosité des juges, héroïquement elle expose un secret douloureux de sa vie intime, une grâce de salut que lui octroya, en une heure de désespoir, la Vierge de Taferlé. A quoi bon, une voix nasillarde résume déjà cette partie de l’enquête.
Il conste donc que l’image n’est ni actuellement ni même in spe , miraculeuse... Plaise donc à la Commission conclure que Velderndort! a attenté à une image respectable, sans doute, mais point miraculeuse.
— Sic uero, sic vero, clament, unanimes, les docteurs.
— O monseigneur ! crie Maria d’une voix navrée, alors, parce que cette image n’est pas miraculeuse, vous ne punirez pas ce mauvais homme, ce maudit qui a juré la mort de la Vierge. S'il en est ainsi, malheur, malheur à nous et à tout le rivage du Danube.
Avant d’écrire ces pages, Mme de Handel-Mazzeüi
l’inouiétude religieuse
a-t-elle relu les interrogations de Jeanne d’Arc? En tout cas, je sais bien à quel autre récit de martyre elle a pensé en racontant la passion de Jessé de Velderndorff. Je ne la trahirai pas, du moins pas plus qu’elle ne s’est trahie elle-même. Je n’oserai même pas la louer, car ici, vraiment, il ne s’agit plus de littérature. J’espère d’ailleurs qu’on ne nous obligera pas à la défendre, en vérité, nous aurions beau jeu !
L’amour du Christ, la haine de Rome, nous avons vu que Jessé était toutentier dans ces deux passions. Sectaire et chrétien, la Commission va faire connaissance avec Je sectaire : restons, nous, avec le chrétien.
Au matin de son procès, Jessé se lève sans bruit. Il ne veut pas troubler le léger sommeil de sa femme ; mais celle-ci bientôt se réveille.
— Friedel déjà debout ! Il fait encore noir.
— Eh oui, mignonne, je veux perdre l’habitude de trop dormir.
— Moi aussi, dit-elle, et déjà elle prenait ses bas.
— Non, non, mignonne, il faut dormir.
— Je dors, fit-elle en riant, et elle ferme les yeux. Puis vite elle les rouvre, et comme elle voit que Jessé porte son grand uniforme de velours noir bordé de fourrures :
— Friedel, pourquoi as-tu mis tes beaux habits?
— C’est que je veux aller à la sainte Cône.
— Maintenant? interrogea-t-elle lentement.
— Oui, mon amour.
— Friedel — et sa voix tremblait de peur — puisque tu vas à la Cène, pourquoi prends-tu ton épée? Friedel, Friedel, viens ici... tu as un secret.
Non, il n’aura plus de secrets pour elle. Il lui dit
LA BARONNE DE HANDEL-MAZZETTI
tout. Un instant, le cœur lui manque, mais vite il se retrouve. Près de l’autel, le ministre l’attendait.
— Dieu est avec nous, dit Jessé, il faut nous hâter, comme les Juifs au moment delà Pâque. J’ai déjà perdu trop de temps... Le vieux ministre bénit le pain et le vin. Ses mains tremblantes levèrent la coupe et il chanta d’une voix faible: « Notre-Seigneur Jésus-Christ, dans la nuit où il allait être trahi, prit le pain... Toi qui viens à moi, tu es la force et la puissance. Tiens- toi près de moi en face de l’ennemi et protège ton Évangile. »
Quelques heures après, dans la salle du tribunal, pendant que les villageois récitaient à voix haute le Credo catholique, Jessé remuait aussi les lèvres et priait son Christ évangélique : « A toi la force et la puissance ! ne me laisse pas, ne me laisse pas ! »
Insolent en face de ses juges, lorsqu’il apprend que sa famille aussi va souffrir à cause de lui, la colère le rend fou. Le P. Maury, homme de collège, sait bien par expérience qu’à un certain degré d’exaltation, il ne faut plus discuter avec un enfant. Mais ce n’est pas le P. Maury qui conduit les débats. Jessé voit rouge et, s’armant d’un pistolet qui est sur la table, il fait feu sur le Père Abbé.
Nous savons déjà que le saint homme en relèvera et nous pouvons philosopher à notre aise sur cet acte de folie. Vous devinez bien que notre auteur ne s’amuse pas à nous faire peur. Ce dénouement est une savante trouvaille. Tout le monde gagne à ce coup de feu. Jessé désormais n’est plus simplement un hérétique trop zélé. Sa condamnation nous paraîtra moins sévère. Cette arme, d’ailleurs, ce n’est pas Jessé qui l’a déposée sur la table du tribunal. Ce n’est pas la main d’un protestant qui l’a chargée.
l’inquiétude religieuse
Ainsi donc, une fois encore, les responsabilités se partagent, le pour et le contre se heurtent, les solutions simplistes s’effondrent, la terrible complexité du problème éclate aux yeux les plus prévenus.
Nous ne suivrons pas Jessé dans ce cachot où pour se donner du courage, il chante à pleine voix le mer' veilleux cantique de Luther, cette Marseillaise pro testante dont le seul rvthme entraînerait un lâche au
martyre :
Ein teste burg ist unser Gott...
Dans quelques jours, il sera jugé et nous pré* voyons trop la sentence. Déjà l’heure est venue pour lui de quitter ce pays bien-aimé qu’il aurait tant voulu convertir. Penché à barrière de la galiote qu1 glisse vivement au fil du Danube, il salue une dernière fois le village qui brille au soleil et « son Thabor le regarde une fois encore, avant qu’il soit cloué sur la croix » .
Des tours du château épiscopal, le canon gronde annonçant aux deux rives du fleuve ce nouveau triomphe de la foi.
Cependant, la première exaltation passée, notre Judith, rentrée chez elle, se trouble de voir sur sa robe des éclaboussures de sang. Maria Schinnagel commence à mesurer les conséquences de sa visite au recteur de Krems. Elle entend pleurer la jeune femme de Jessé. Elle voit la malheureuse tête glacée par la mort, elle suit, dans l’avenir, la longue tristesse de l’enfant qui naîtra demain et qui, sans elle,
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aurait connu son père. « Femme, lui avait dit Landersperger, le seul converti de Jessé, femme, croismoi, cette mère et son enfant te feront passer de terribles heures. » La prophétie se réalise. Ni son mari, ni sesenfants, il n’est plus de joie pourelle. L’ombre du condamné est sur sa vie. Le nom de Jessé qui revient fatalement dans tous les commérages de Pechlam, ramène, à chaque instant, l’angoisse dont elle tâche de se distraire. La tête blonde la tourmente pendant le silence des longues nuits. « Je ne pensais pas mal faire », essaie-t-elle vainement de répondre à l’imagination qui l’obsède. Mais lui aussi, le condamné ne pourrait-il pas dire que son intention était bonne, et cependant il va mourir.
Jusqu’ici, dans cette paisible existence, quelques gouttes d’eau bénite suffisaient à chasser les pensées mauvaises, ou, si l’inquiétude s'attardait, une parole du confesseur avait bientôt ramené la paix. La pauvre femme apprendra bientôt qu’à de certaines heures dans la vie d’une âme, l’Église même, cette grande pacificatrice des consciences, reste impuissante, et que nous restons seuls, en tête à tête avec le juge intérieur qui est en nous. La baronne de Iiandel-Mazzetti raconte cette suprême déception de Maria en une scène déchirante à laquelle il me* semble, que tout le livre converge, et qui, toute seule, suffirait peut-être à mettre ce livre hors de pair.
Un peintre contemporain a imaginé de couper un de ses tableaux par une ligne horizontale et d’évoquer ainsi en un diptyque nouveau, les mystérieuses relations qui unissent — hélas ! et surtout qui divisent ceux d’en haut et ceux d’en bas. En haut, le pont
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d’un navire el les passagers de première classe ; en bas, les faces brûlées de ceux qui entretiennent la machine. Avec un art plus insinuant et des intentions moins impérieuses, l’auteur de Jesse und Maria aime à juxtaposer ainsi ses tableaux. Tantôt c’était parallèlement une Cène protestante et un pèlerinage catholique ; c’est, tout le long du volume, le rapprochement entre les émotions des deux groupes d’amoureux, Jessé et sa mignonne femme, Maria Schinnagel et le forestier. Maintenant, après la vaste fresque de la Commission, on nous montre, dans la petite église du village, la rencontre du curé Wolf et de Maria au confessional. L’humble tableau continue, explique, achève la fresque. Les souffrances d’en bas rachètent les imperfections qui se sont mêlées peutêtre à la procédure d’en haut. Et si je n’ose dire que les touchantes incertitudes du confesseur et de la pénitente expient la tranquille assurance des « docteurs », du moins, puis-je répéter, avec une conviction profonde, qu’ici encore, mieux que tous les autres, le simple curé et la pieuse chrétienne représentent la véritable Église du Christ1.
Maria vient d’ouvrir son âme, elle a dit les doutes qui l’assiègent, elle attend, confiante, la parole du prêtre * comme elle ferait de la consolation de Dieu lui-même.
— Eh ! oui, c’est une croix ! Certes, tu ne pouvais guère faire autrement, mais que tout ça est triste !...
Là-dessus, comme si le diable décidément s’en mêlait, Wolf se met à parler de Velderndorfî.
1. Je ne crois pas que l’auteur de Jesse und Maria se souvienne ici de la confession d’Emma Bovary. Ici et là même déception, mais combien plus pathétique dans le cœur d’une vraie chrétienne.
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— Sais-tu, Mariedl, c’est bizarre, je ne puis chasser le souvenir de ce bandit... Dieu sait pourtant s’il m’a tourmenté, le misérable, et s’il m’a crevé de colère... Mais que veux-tu ? quand je me le représente dans sa prison... ses grands yeux entre les grilles de fer, pensant à Pechlarn, à sa Stella (c’est la jument de Jessé), et à ce vieux loup d’église (Wolf) auquel il donnait la chasse...
Quelque chose barre la gorge du vieillard. Il s’arrête, ses lèvres hérissées mâchent et remâchent à vide. D'une voix désolée, Maria demande l’absolution et la pénitence. Bonté divine, si c’est là toute la consolation qu’on lui donne, mieux vaut s’en aller... Lui, marmotte sa formule latine et, sans reprendre haleine, se remet à torturer la malheureuse.
— As-tu entendu dire, Meidl, ce qui est arrivé à Schallaburg, quand Landersperger est venu lui dire adieu... Jessé lui a donné le peu qu’il gardait en poche, ils se sont embrassés — les larmes brillent dans les yeux de Wolf — e*. ils ne pouvaient se séparer. Les soldats ont dû s'en mêler... A ces mots, les larmes coulent pour de bon sur les rudes bajoues du vieux prêtre. Il toussote, il essaie de rire : « Ces deux garnements, ces deux garnements... »
De l’autre côté de la grille, la femme tortillait fiévreusement son chapelet.
— Révérence, dit-elle, vous avez pitié de ce maudit, parce que, maintenant, il lui faut souffrir. Il l’a mérité. C’est bien certain. Et moi aussi, j’ai beaucoup souffert et par sa faute. Beaucoup me reste à souffrir et personne ne me console.
— Pauvre âme, fit Wolf avec pitié, eh ! oui, vois-tu, c’est toujours comme ça quand les femmes se mêlent des affaires des hommes.
Maria sent que tout s’écroule sous elle. Son sang bout. Une folie la prend. Parler ainsi, lui, c’est trop fort! Lui qui l’autre jour, ne pouvait exalter assez le service qu’elle avait rendu au village. Ses idées chavirent et d’un ton qu’elle n’a jamais osé prendre au confessionnal :
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— Révérence, vous n’âvez pas toujours parlé de la sorte... Ah ! j’aurais volontiers laissé l'honneur aux hommes, l’honneur et la sueur elles larmes que coûtent ses besognes-là... Mais tous se sont dérobés comme des lâches. Si je ne m’en étais pas mêlée, la sainte image serait à l’heure qu’il est cendre et poussière, et tout le pays hérétique. Non, jamais, tant que je vivrai, je ne regretterai ce que j’ai fait, même si le diable venait me souffler une mauvaise compassion... Dieu et la Vierge m’ont envoyée, j’en suis sure comme du Credo, et si un ange venait du ciel me soutenir le contraire, je lui dirais : « Tu es un menteur... »
A plusieurs reprises, Wolf avait essayé d’interrompre cette tirade passionnée : « Pas si fort ! pas si fort ! » Maintenant il répond, en la fixant à travers la grille :
— C’est vrai, tu as bonne mémoire, mais je t’ai dit le contraire de ce que j’aurais dû te dire. Si j'avais rêvé que cela allait arriver je ne t’aurais pas parlé de la sorte. Mais mon erreur ne te donne pas le droit d’être insolente. C’est le diable qui te rend orgueilleuse et veut t’enlever ta récompense. Celui qui te souffle au coeur de la pitié pour un pauvre pécheur, non, celui-là n’est pas le diable.
Orgueilleuse I II ne manquait plus que ça. Pas un mot de consolation et une scène par-dessus le marché ! Mais non, elle ne répondra rien. Elle pince les lèvres, se dresse sur ses jambes chancelantes, baisse son voile, sort du confessionnal et de l’église. Sur la place, aussi longtemps qu’on peut la voir, sa démarche est assurée, sa figure paisible. Mais seule, toute seule au bord du Danube, ses épaules tombent, ses traits se décomposent, son pas traînant se ralentit. Son confesseur ne l’a pas comprise. Elle n’a plus confiance en lui, sa vie religieuse est copine un vaisseau qui a perdu ses ancres dans l’orage.
Elle compare hier et aujourd’hui» Elle répète le
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nom d’un confesseur d’autrefois qui la tira suavement d’une crise difficile. Ce n’est pas lui qui l’aurait traitée d’orgueilleuse. Pauvre, pauvre femme ! la rude main qui te blesse nous blesse aussi, mais, avec nous, pardonne à ce maladroit dont les yeux obsédés gardent la vision d’une autre femme rencontrée tantôt sur la route qui mène à la prison de Jessé. Pardonne-lui. Ta souffrance est la sienne. Il t’aurait dit des paroles plus douces, si lui-même il avait pu se consoler.
On me surprendrait fort si on m’assurait qu’en écrivant cette page unique, l’auteur, sans comprendre la magnifique inspiration qui le portait, a cru simplement s’abandonner à une sensibilité de femme agacée par la rudesse d’un paysan. Non, cela n’est pas possible, et si Mme de Handel-Mazzetti me l’affirmait elle-même, je prendrais la voix de Wolf, et je lui répondrais brutalement qu’elle ignore son génie. Au point où nous en sommes, la grossièreté du pauvre curé est engloutie dans l’horreur sacrée de la scène comme un détail insignifiant. Le doigt le plus sûr, la délicatesse la plus veloutée serait un pauvre remède au mal qui tourmente Maria. J’irai plus loin. A ce tournant tragique, notre attention passionnée néglige tout ce qui distingue ces deux personnages, pour ne plus songer qu’à leurcommune et identique détresse. Maria et Wolf, c’est l’Église, c’est l’âme, chrétienne enfantant douloureusement la vérité qu’elle porte en elle et que, dans une angoisse inexprimable, elle n’ose pas encore reconnaître. Tous deux se débattent dans une sorte de nuit. Un voile épais leur couvre certaines choses et cependant une pâle lumière leur arrive, éclairant des rudiments
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de vérit és lointaines qui semblent contredire à d'autres vérités, claires et nettes celles-ci, règle, force et douceur de leur vie. L’instinct de leur cœur les entraîne en avant, leur intelligence ferme et fidèle les retient en arrière. Où est le devoir? Pour comble de peine, il est trop tard maintenant. Pratiquement, ils ont résolu le cas de conscience qui, pour eux, ne se posait pas encore. Une morale scientifique leurdirait bien qu’après tout on n’est responsable que de ce que l’on a voulu faire. Mais ni l’un ni l’autre, ils ne suivent cette morale. Est-ce un bien, est-ce un mal ? la chose est faite et si c’est un mal, ils sentiront peser sur eux la mort d’un homme, d’un innocent peutêtre, et toutes les horreurs d’un foyer dévasté. C’est au prix de semblables tortures que la vérité progresse en ce monde. Je rêve parfois quand on me dit que les festins que nous servent les poètes
ressemblent bien souvent à ceux du pélican
Mais je suis bien sûr que toutes nos conquêtes morales et celles-là même dont les modernes tirent le plus de gloire, furent jadis chèrement achetées par d’humbles martyrs, frères et sœurs de Wolf et de Maria Schinnagel.
On se demande avec inquiétude quel pourra bien être le dernier mot de cette histoire. Il semble que l’auteur nous ait engagés sur une voie sans issue. Un dénouement optimiste, la conversion de Jessé par exemple, profanerait la forte et sévère et pleine beauté de cette œuvre d’art. Comment, d’ailleurs, l’auteur après avoir soulevé tant de questions graves et pressantes, aurait-il le droit de se dérober au dernier moment et de nous laisser dans les ténèbres. Ces
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ténèbres, sans doute, il ne les a pas créées, mais enfin il nous les a fait sentir, dune façon plus aiguë, épaisses, profondes, écrasantes. Que faire? Artiste, la baronne de Handel-Mazzetti pouvait nous laisser sur la scène du confessionnal ; chrétienne, catholique, elle nous devait, elle se devait à elle-même autre chose. Elle a suivi la voix de sa conscience et, par un juste retour, à cet appel de la foi, l’art a répondu par une inspiration magnifique. Les soixante dernières pages de ce livre sont les plus belles. L’œuvre poignante et douloureuse jusqu’au bout s’achève sur une impression de douceur et de paix. Jessé mourra luthérien. La vérité humaine le veut ainsi, mais il mourra avec la conscience du mal qu'il a voulu faire, avec le remords d’avoir attenté à l'image sainte dont Dieu se sert pour attirer à lui le petit village catholique. Sur l’échafaud, il demande pardon de sa criminelle tentative, il exalte la foi et le grand cœur de Maria Schinnagel. Que s’est-il passé? L’héroïque femme a compris enfin la vérité de cette parole du prêtre: « Ce n’est pas le diable qui te met au cœur de la pitié pour ce malheureux. » Affiliée aux Dominicaines, elle a le moyen facile de pénétrer jusqu'à la prison de Jessé. Le récit de ses deux visites résume, explique et parfait le livre. C’est une des plus belles choses que j’aie jamais lues. Je ne croyais pas qu’on pût surpasser le fameux chapitre d'Adam Bede , l’entrevue deHetty et de Dinahdans la prison. Je me trompais. Maria Schinnagel est plus humaine, plus touchante, plus belle que Dinah Morris. D’abord Maria essaie de convertir le jeune homme, mais cette suprême controverse l’irrite et le blesse. Dans son insuccès, la pauvre femme voit un châtiment de
II 2i
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Dieu sur elle. C’est une agonie de regrets et de scrupules : « Si tü étais restée vierge, tu aurais pu sauver cette âme... » Elle prie cependant. Une grâce meilleure lui ouvre les veux. Elle revient. Cette fois, elle ne songe plus qu’à la miséricorde. Plus un mot de controverse. Simplement, suavement, bonne et maternelle, elle attendrit, elle apaise, elle console, elle transforme Jessé. Luthérien, il veut, il croit encore l’être. 11 ne reniera pas la foi de sa mère. Par le repentir, la confession de ses fautes, le pardon des injures, l’acceptation généreuse de son supplice, Jessé entre dans la communion des saints ; aimant, vénérant, glorifiant Maria Schinnagel, il aime, sans le savoir, mais il aime vraiment, il vénère, il glorifie la véritable Église du Christ.