‹ L'inquiétude religieuse. Deuxième sérieChapitre 62 sur 112 · Janet's repentance , ch. VIII · texte numérisé non relu

Janet's repentance , ch. VIII

LA RELIGION DE GEORGE ELIOT

Ici non plus les exemples ne manquent pas, mais je dois me contenter de citer une fin de chapitre de Middlemarch puisque, aussi bien, cette œuvre importante est presque inconnue en France. Mme Bulstrocle vient d’apprendre, après toute la ville, que son mari s’est conduit jadis comme un misérable.

Elle s’enferma dans sa chambre. Elle avait besoin de temps pour se faire à cette mutilation de son âme, à sa pauvre vie manquée... Les vingt années pendant lesquelles, grâce au silence de cet homme, elle avait eu foi en lui et l’avait môme vénéré, lui revenaient avec des détails qui donnaient à toute cette conduite l’air d’une constante et odieuse fourberie. Mais cette femme sans culture avait une âme de fidélité. L’homme dont elle avait partagé la prospérité pendant une moitié de vie et qui l’avait chérie sans défaillance, maintenant que le châtiment était sur lui, elle ne pouvait, en aucun sens, l’abandonner. Il y a un abandon qui vit sous le même toit que l’abandonné et qui partage sa couche, plus cruel encore par cette proximité sans ombre d’amour.

Elle savait quand elle avait fermé la porte de sa chambre que, après l’avoir rouverte, elle redescendrait vers son infortune, pour épouser son chagrin à lui et lui dire : « Je souffrirai sans me plaindre. » Mais il lui fallait un peu de temps pour recueillir ses forces, pour donner librement un sanglot d’adieu à la joie et à l’orgueil de sa vie.

Bulstrode avait passé ce temps-là dans une égale agitation. Il avait envisagé le cas où sa femme apprendrait la vérité du dehors et il aimait mieux cela que de se confesser lui-même. Mais à cette heure où il devinait qu’elle savait tout, il attendait le résultat de cette révélation avec angoisse... Il se sentait sombrer dans une détresse sans pitié. Peut-être ne verrait-il plus jamais d’affection sur le visage de sa femme...

Il était huit heures du soir quand la porte s’ouvrit. Sa

l’inquiétude religieuse

femme était là. Il n’osa pas la regarder. Il était assis la tête basse et comme elle s’approchait de lui, elle crut voir qu’il paraissait plus petit, ainsi flétri et accablé. En une seule et immense vague, cette fraîche pitié et l’ancienne tendresse passèrent sur elle, et mettant une main sur la main qui s’appuyait au fauteuil, l’autre sur l’épaule de son mari, elle lui dit avec une douceur solennelle :

— Regarde-moi...

Il leva les yeux, avec un léger frisson et la regarda une seconde, comme interdit. La pâle figure, les habits de deuil, les lèvres tremblantes, tout disait : «Je sais», et cependant les mains et les yeux se fixaient doucement sur lui. Ses larmes à lui éclatèrent et ils pleurèrent ensemble, assis l'un à côté de l’autre. Le moment n’était pas venu de parler... La confession du coupable fut muette; muette aussi, de l’autre côté, la promesse de fidélité... Elle ne put pas lui dire : « Qu’y a-t-il exactement de vrai là-dedans et où commence la calomnie ? » Lui n’eut pas à dire : « Je suis innocent L »

Dans ce prompt oubli de l’offense, dans cette pitié qui entraîne le pardon, vous ne voyez, et à bon droit que l’instinct éternel d’un simple cœur de femme. Mais G. Eliot demande autre chose au lecteur. Dans sa pensée, cette première pitié irraisonnée doit nous amener à examiner de plus près la vie de Bulstrode, et après cette révision se transformer en une indulgence plus haute, plus juste et où frémira la conscience de notre propre bassesse. Cet homme a joué pendant vingt ans une comédie de vertu sans tache et vous criez à l’hypocrisie. Allez moins vite, nous dit-elle, et, merveilleusement elle dissèque les hésitations, les faiblesses, les défaillances, les retours

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