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Jules Sageret, les Grands Converlis, pp

de se perdre, le converti se retrouve. Assurément quelque chose disparaît, comme la gaine morte d'un germe qui s'épanouit, mais ce quelque chose n est rien, ne doit rien être de vibrant et d'original. Lorsque, revenant de Damas, le converti rencontre un de ses amis de la veille, il serait désolant que celuici hésitât avant de le reconnaître ; il faut, au contraire, qu'il puisse lui dire : « C'est encore, c'est toujours vous, et ce que nous aimions de vous survit à cette métamorphose qui d'abord nous avait fait peur. » Je ne parle, on m'entend bien, que d'un ta-^ lent qui n'a pas encore donné tous ses fruits, que d'une âme où la sève monte encore. Si le vieux La Harpe, — oserai-je bien le nommer dans une étude sur Huysmans — si le vieux La Harpe, sincère, quoi qu'on en ait dit, revient à Dieu, le bonhomme aura beau noircir encore du papier, l'absolution in extremis de ce néophyte épuisé n'intéressera pas les lettres chrétiennes. La conversion critique dont nous parlons, — celle d'un Racine, d'un Veuillot, d'un Brunetière est un baptême. Elle renouvelle, elle exalte, elle transfigure les dons magnifiques, les forces vives qui, dès avant le retour d'un saint Paul ou d'un saint Augustin, faisaient l'admiration, l'orgueil et l'espoir de leurs amis. « Se convertir, c'est changer », oui, mais en restant soi-même, en grefTant sur une originalité native le je ne sais quoi d'où dépend le complet épanouissement de ce premier don. Ces vérités élémentaires et que démontrerait au besoin l'histoire des convertis les plus authentiques, par quel étrange sci'upule plusieurs ont-ils hésité à les reconnaître dans la conversation de Durtal ? Le grand Arnauld n'aurait pas refusé son imprimatur

aux dernières tragédies de Racine ; les catholiquesfrançais ont savouré dans les Odeurs de Paris l'âpreté naturelle du petit journaliste de Chignac ; et, sans un injuste retour des choses d'ici-bas, Brunetière serait mort en possession d'une sorte de dictature religieuse. Au seul Huysmans, on aurait voulu prescrire le sacrifice d'une maîtrise péniblement achetée et le mensonge d'une rénovation impossible. Ses procédés, son art, sa langue, ses admirations et ses haines, il aurait dû, semblait-il, se livrer tout entier à d'impitoyables exorcismes, passer à M. Folantin une tunique d'enfant de chœur, conduire Durtal à l'école de Henri Lasserre — ou plutôt, triste souvenir ! — aux leçons du jocrisse ordurier qui, lui, le malheureux, n'eut pas de peine à apprendre en un jour les secrets de la phraséologie pieuse. A la rigueur, on lui permettait d'écrire encore, mais sous la condition de bénir toujours. Car, sous sa plume naturaliste, la plus innocente ci'itique prendrait un air de blasphème. « O Jésuites, étant ce que vous êtes, que u'avez-vous de meilleurs cuisiniers ! » cela était bon pour un Veuillot, mais un Huysmans ne pourrait se désoler sur les fourneaux de Ligugésans trahir l'infirmité de sa propre foi. Bref, on ne verrait en lui un homme nouveau que lorsqu'il se mettrait docilement à glorifier le chemin de croix de Lourdes et à rédiger des prospectus pour « les infernales fantaisies do la maison X. »

Il ne l'a pas voulu, et pour cause. Au lendemain de sa conversion, le sûr instinct d'une conscience dont la délicatesse touchait au scrupule et qui acceptait, sans compromis, tous les sacrifices nécessaires, montra nettement à Joris-Karl Huysmans que Dieu

n'exigeait point de lui une métamorphose aussi complète. Soumis comme un enfant aux dogmes et aux pratiques de l'Église, il crut pouvoir conserver ses habitudes littéraires et son indépendance d'artiste. Pour la besogne «ju'il rêvait dès lors, et qu'il regardait comme une mission artistique in parlibus infidelium, il entendit garder l'outil d'autrefois, cette plume qu'il avait pliée, par un long effort, aux sursauts de sa propre vie, et dont ses anciens amis connaissaient la probité invincible. Fruste et raffinée tout ensemble, souple et brutale, naïve et savante, cette plume volontaire qui décrivit jadis avec cruauté les plus misérables détresses, exprimerait désormais — il avait le droit den être sûr, — exprimerait, tant bien que mal, les angoisses du repentir, les joies de la grâce retrouvée, les splendeurs de la liturgie, les délices du cloître, les tendresses de la vie pieuse, les ardeurs des stigmatisés, toutes les nuances du mysticisme chrétien.

C'est ainsi que, des bords de la Bièvre, on voit venir, un beau matin, vers le parvis Notre-Dame, un honnête homme d'enlumineur, dont la jeunesse s'est passée à croquer, dans leur laideur misérable, les bourgeois de la troisième République. La physionomie est lasse, mais, dans le regard, s'allume parfois comme un éclair, la malice de Mathurin ou de maître François Villon. Il marche, il va sans doute à quelque restaurant de torture où l'attend M. Folantin. Mais non, il s'arrête un long moment devant cette porte merveilleuse où sourit la plus jolie Vierge de Paris. Au-dessus de la Vierge, il regarde, il reconnaît comme un vieil ami ce diacre Théophile, qui donna son âme au diable et qui raconte éternel-

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lomenl à trois fidèles de pierre commenl son âme lui fut rendue. Il entre, il fait lentement le tour de la cathédrale, à la terreur du bedeau qui se souvient avoir entendu dire que ce visiteur inattendu était un habitué du sabbat. Il s'agenouille devant l'autre Vierge, un peu moins belle, celle-là, mais toute miséricordieuse et qui, sous l'oriflamme, semble toujours prête à se pencher vers ceux qui viennent à elle. Alors, comme ce jongleur d'autrefois qui vint, en guise d'actions de grâces, faire ses tours les plus rares devant l'image de Notre-Dame, Durtal, converti, offre au service de Dieu et des saints ce qu'il a de meilleur au monde, son talent rudement acquis après une lutte de vingt années.

L'Eglise maternelle, et qui compte d'autres originaux parmi s(;s enfants, ne fit pas difficulté de l'accueillir. La sincérité du néophyte était évidente, ses intentions pures; on ne jugea pas opportun de lui imposer, au préalable, un examen de rhétorique. Ceux qui reçurent ses premières confidences — quelques saints moines, façonnés par Dom Guéranger aux élégances traditionnelles du style ecclésiastique, un prêtre au grand cœur, M. l'abbé Mugnier, — permirent à Joris-Karl Huysmans de rester luimême, d'étaler dans sa cellule les idoles et les bibelots de sa jeunesse. Qu'ils en soient bénis ! On ne songe pas, sans un frisson, aux œuvres lamentables que nous aurait données Durtal assagi, onctueux, et devenu pareil aux fabricants de la rue Saint-Sulpice. Honni soit qui mal y pense, il ne pouvait pas, il ne devait pas changer !

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Je m'explique à ce sujet d'autant plus librement que certains aspects de son talent m'exaspèrent davantage. En effet, une qualité lui manque, sans laquelle un artiste, si grand soit-il, n'aura jamais plein droit de cité dans les lettres françaises. Joris-Karl Huysmans n'est pas Français, et bien différent, sur ce point, de tels autres étrangers qui sont presque parvenus à effacer la marque originelle, — un Hamilton, un Galiani, un prince de Ligne, — il ne veut pas être Français. L'ordre, la mesure, la peur de trop appuyer, la grâce vive qui luit vers les saules et se dérobe pour se mieux laisser voir, les mots qui disent et ne disent pas, la griffe invisible et mortelle d'une main qui semble jouer, Virgile, Racine, Pascal, La Fontaine, Voltaire, Versailles, nos gloires, nos traditions, nos autels, tout lui fait horreur. Et comme notre langue, dans ses qualités essentielles, est la vivante incarnation, limage rayonnante de notre génie, ce n'est pas assez de dire que Durtal ne respecte pas la prose française, il ne l'aime pas. Ce véritable crime est peut-être unique dans l'histoire de notre littérature.

Il n'existe, en effet, je crois, aucune langue qui ait été plus choyée que la nôtre. Certes d'innombrables écrivains l'ont blessée, mais comme des manants qui brutaliseraient une princesse. Les plus coupables s'en tenaient, du moins, à rinditférence, prenant bonnement à leur service le français du Code civil. Quant aux cacographes de naissance, leurs pires élégances proclamaient encore la gloire du vrai

français, comme l'hypocrisie rend hommage à la vertu. Mais ce flamand de Joris-Karl malmène la noble langue de dessein prémédité, avec une férocité froide et des raffinements de torture. Il la veut laide, crasseuse, sordide. Il lui arrache les lleurs, timides ou orgueilleuses, dont elle aime à se parer. Il souille, il déchire son corsage couleur du soleil et sa robe couleur du temps. Alors, il lui inflige une toilette sauvage, d'acres parfums, des bracelets de plomb et de hideuses pendeloques. Il lui apprend des mots inouïs, des gestes d'esclave; et, comme la souple créature, invinciblement belle, garde malgré lui un port de reine, il la disloque, il la plie en deux, tant qu'enfin, boiteuse, essoufflée, les mains pleines de verrues, les joues sablées de pustules, elle épouvante, elle désole les plus barbares de ses amoureux.

Encore une fois, il n'aime pas notre langue. Il voit en elle une pauvresse prétentieuse qui s'atïuble, aux grands jours, d'un vieux manteau de théâtre. La nudité lumineuse, la transparence, la grâce ondoyante et nerveuse, la sûre précision du vrai et simple français ne l'enchantent point. Il ignore linstinct profond, la beauté singulière de cette prose immatérielle qui voudrait donner aux sensations les plus épaisses la chasteté des pures idées. Sa méprise originale est là. Insensible k ce qu'on pourrait appeler l'impressionisme spirituel de nos maîtres, ce brillant métèque essaie désespérément de transposer dans sa prose les procédés des peintres flamands. A quoi bon ? Les mots restent des mots, et leur gaze impalpable résiste à ce vernissage obstiné. Encore s'il s'en était tenu à cette impossible gageure, mais

ce n'est là qu'un premier pas dans la voie mauvaise qu'il entend suivre jusqu'au bout.

Non que je m'indigne outre mesure contre le cliquetis, l'imprévu bouffon, la variété étourdissante, ni même la bassesse de ses métaphores. Sur ce point rien de plus simple que son esthétique. Elle consiste à matérialiser toutes choses ; mais, à vrai dire, quand Mme Bavoil s'apprête à « manger de la vache enragée d'âme », elle me réjouit plus encore qu'elle ne m'étonne. Ce n'est pas là, à proprement parler, une faute de goût. Du moins, la conscience de l'écrivain n'est-elle pas surprise. Il s'amuse. Notre langue en a vu bien d'autres et ne s'en porte que mieux. Ennuyée de la monotonie solennelle de ses professeurs, elle n'est pas fâchée de s'émanciper quelquefois en douteuse compagnie. Il ne lui déplaît pas d'être un peu chiffonnée, ni même battue au cours de ses escapades. Rien de vital n'est engagé dans des aventures de ce genre ; elle gagne en souplesse et en vivacité pittoresque ce qu'elle perd en dignité. Par malheur, Joris-Karl ne s'en tient pas là. Il cherche délibérément à détruire l'organisme de notre prose. Pétrie par ses rudes mains, cette merveille de flexibilité et d'aisance devient quelque chose d'informe, un monstre sans nom qui saigne, qui hurle et qui s'abat pantelant à la fin de chaque phrase.

Pour parler plus simplement, disons qu'il manque un sens à Durtal, le sens du rythme qui est, peutêtre, le sens français par excellence. Il n'écrit, pour ainsi dire, qu'avec ses yeux, et ne semble pas écouter le bruit de ses phrases. Prenez garde, il écoute bien, mais une étrange perversité lui fait rechercher les cahots les plus douloureux, les chutes les plus

lamentables. Et, pour que rien ne soit épargné à notre souffrance, ces perpétuelles cassures ne sont pas abandonnées à la négligence ou au caprice. Cette arythmie a son rythme qui en décuple et en consacre l'horreur, Huysmans coupe sa prose avec une scie de l'âge de pierre, l'oreille dressée dans l'attente du craquement final, il écrit le plus tranquillement du monde :

Oui, je dois vous avertir, maintenant, que l'on mange, ainsi qu'au cloître, ici.

Et il achève sa Vie de sainte Lydwine par ces paroles :

11 semble que, si l'on écoutait bien dans les Pays-Bas, l'on entendrait les vieux ossements et la poudre de ses très antiques saints, bruire.

Il n'y a pas de doute. Gela est voulu, cherché, caressé avec une joie mauvaise. Ici, du moins, le supplice ne dure pas, l'angoisse est brève, mais si le malheureux nous embarque dans une de ces grandes périodes dont il a fixé la formule, nous défaillerons en chemin :

On abusait, d'ailleurs, plus ou moins poliment, de sa patience ; sous prétexte qu'elle était de caractère bénin et d'opinion utile, l'on venait, pour des vétilles, l'empêcher de souffrir à son aise et combien qui la dérangeaient de ses colloques avec les anges, par simple curiosité, pour savoir, par exemple, quand aurait lieu l'avènement de l'Antéchrist qu'elle disait devoir être certifié, l'année où il naîtrait, par ce signe que, dans son pays d'origine, trois gouttes de sang découleraient de chaque feuille d'arbre ; ou bien encore pour la consulter sur des cas oiseux tels que celui-ci,

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présenté par nne femme qui s'était introduite chez elle, afin de lui demander s'il valait mieux qu'elle travaillât ou quelle se tournât les pouces.

Je le répète, nous sorames en présence d'un véritable système. C'est malgré lui que Huysmans n'écrit pas toujours de la sorte. Quand il est en verve, quand sa palette le grise, les vives émotions qu'il nous procure nous empêchent d'entendre la cruelle musique de ses phrases qui n'obéissent presque jamais aux lois du rythme français. Pour se faire une justeidée delà haine qu'il a vouée à notre langue, il faut arrêter cet écrivain aux passages, hélas ! trop nombreux, où, ramené de force à la difficulté capitale de son métier, il se débat dans les abstractions. Peindre, chanter, cela n'est qu'un jeu pour un artiste ou pour un poète. La vraie maîtrise d'un prosateur ne se révèle que lorsque celui-ci se trouve aux prises avec la raison, avec la pure lumière, ou bien avec ces mille riens que le discours ne peut omettre et qui, pourtant, ne souffrent pas de parure.

« Oui, je dois vous prévenir, maintenant, que l'on mange, ainsi qu'au cloître, ici. » Tous les Téniers, tous les Breughel du monde n'arriveraient pas à rendre pittoresque la banalité de cette phrase, et cependant de Rabelais à Charles Nodier tous nos maîtres auraient, sans même y songer, trouvé le moyen de dire cela, non pas avec élégance, mais de façon à nous charmer. En face d'une telle matière qu'il ne peut cependant esquiver toujours, Huysmans perd tous ses moyens. Mais dès qu'il se met à parler raison, il paraît encore plus misérable. Ses pages d'apologétique, à propos des miracles de Lourdes, infiniment touchantes par la vive foi qui les anime, sont

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par moments à faire crier : «... Or cet être est invisible, ce n'est donc pas un homme ni une femme ; c'est qui alors ? »

Voilà bien, si je ne me trompe, le crime irrémissible dont je parlais tantôt. De telles phrases expliquent l'antipathie profonde et violemment injuste que plusieurs ont éprouvée à l'endroit de ce grand artiste. Paul de Saint Victor, — qui, pourtant, n'était pas athénien, — s'il arrivait qu'on prononçât devant lui le nom de Huysmans, se levait et faisait mine de sortir, et, en lisant le premier manuscrit de ce terrible homme, l'éditeur Hetzel pensa revoir les incendies de la Commune. Pourquoi tant de colères? Disons simplement que Joris-Karl n'est pas Français, et, après avoir délivré notre âme, laissons-nous prendre au prestige de ce Flamand, louons Durtal d'avoir gardé sa manière savoureuse et l'originalité de son talent.

Tel quel, il venait à nous avec l'ambition de servir l'Église et tel quel, l'Église agréa ses services. Il avait besoin d'elle, et elle, à son tour, si je n'ose dire qu'elle avait besoin de lui, saurait du moins utiliser jusqu'aux outrances de ce converti. Habitué à décrire toutes les formes de la vulgarité et de la laideur, Huysmans devait trouver dans le monde religieux, matière ou du moins prétexte à l'exercice de cette faculté d'exaspération qu'il avait laborieusement cultivée en lui depuis tant d'années. Mais les lecteurs avertis n'eurent garde de prendre trop au sérieux ces amusantes colères, à peine moins artifi-

cielles que l'ivresse pindarique de Boileau. Ceux qui parlent tragiquement de ses blasphèmes auraient pu tout aussi bien le traîner en cour d'assises pour avoir un jourdemandéqu'on étranglât les petits enfants qui l'empêchaient de dormir. A la vérité, dévots et dévotes, marchands de la rue Saint-Sulpice, « églisiers et sacerdotes», prédicateurs et bâtisseurs d'église, ce libre prêcheur n'oublie et n'épargne personne. Est-ce un grand mal? Oui, s'il ne fait aucune distinction entre les défaillance^; humaines et l'indéfectible sainteté de l'Église, entre les dévotes et la dévotion, les fautes contre le goût et les péchés véritables ; oui, s'il ne bat pas sa coulpe en même temps que la nôtre ; oui encore, s'il ne nous prévient pas luimême, et de vingt façons, qu'il force la note à plaisir ; oui enfin, si ses plus violentes colères ne sont pas, comme écrivait Joseph de Maistre, « les colères de l'amour ».

D'ailleurs, il ne dit rien qui n'ait été dit avant lui et souvent avec la même rudesse, par des laïcs aussi bien que par des prêtres. Sur le vieux thème toujours de saison, il verse à pleines mains le poivre endiablé dont il a trouvé la recette, courte brûlure qui ne pénètre jamais dans les chairs. Ce qu'il écrit tout haut, des centaines de prêtres et de religieux le pensent, le disent môme. VOblat, — cette sorte d'examen de conscience à l'usage du catholique moderne, — n'est, en vingt endroits, que l'écho, assourdissant, mais Adèle, des colloques authentiques du Val-des-Saints.

Pour ma part, je ne comprends pas que l'idée ait jamais pu venir à personne de voir en de telles pages une révolte contre l'Église. « Si les papes du Irei-

zième siècle, écrit à ce propos M, Sageret, peuvent être contents de lui, Léon XIII et Pie X auraient eu le droit de se plaindre, car il maltraite sa mère l'Église comme ne le ferait pas un libre penseur, je veux même dire un libre penseur sectaire. » La pauvre équivoque et la plaisante sollicitude I^QueM. Sageret quitte ce souci. Huysmans maltraite un certain art pseudo-religieux, et cet art n'est pas l'Eglise. Aucun paratonnerre sacré ne couvre ces officines sur lesquelles Durtal appelle le feudu ciel. En de telles matières, l'autorité religieuse que retiennent des besoins plus pressants, abandonne volontiers la défense de ses vrais intérêts à des tirailleurs indépendants, à Huysmans aujourd'hui, comme autrefois au jeune pair de France qui prêcha la même croisade. Au siècle des humanistes, lorsque un cardinal cicéronien déclara que le latin du bréviaire lui déchirait les oreilles, les gardiens de la foi ne s'alarmèrent pas, et quand, plus tard, le latin ecclésiastique eut regagné la faveur des âmes pieuses, on laissa dom Guéranger maudire, à son aise, les complices de Santeul. A plus forte raison, Huysmans aura-t-il le droit de protester contre la niaiserie de certains cantiques et la laideur du chemin de croix de Lourdes. Tableaux, statues, basiliques, habitudes extérieures de la piété catholique, à qui fera-ton croire que, dans tout cela, il n'y a rien chez nous que le bon sens et le bon goût ne condamnent, et qui prétendra jamais que de telles excroissances fassent partie de la tradition ? Au lieu de paraître confondre ce qu'il y a de plus beau et de plus saint au monde avec des vulgarités et des bassesses parasitaires, ne devons-nous pas plutôt remercier le rude polémiste qui nous force

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bon gré, mal gré, à affirmer ces distinctions nécessaires, à revenir aux pures sources de la vie chrétienne et de l'art chrétien?

C'est là, en elTet, un des plus précieux services que Durtal nous ait rendus. En une série d'ouvrages qui forment comme un génie du catholicisme, il a rafraîchi l'imagination religieuse d'une foule de lecteurs. Maître excellent, très exclusif sans doute, mais que peuvent suivre avec profit ceux-là même qui comptent bien rester fidèles à d'autres maîtres, à saint François de Sales, à saint Ignace, à Pascal, à Fénelon, à Lacordaire, en un mot, au catholicisme moderne dont l'oblat n'a pas soupçonné les incomparables richesses.

Il n'est, en efîet, il ne pouvait être qu'un primitif. Or, on sait bien, et ce n'est pas ici le lieu de l'établir, on sait que le retour aux primitifs est une des plus vives fontaines de jouvence pour les littératures épuisées. Fatigué de l'impeccable froideur des œuvres de convention, on se tourne avec ravissement vers un bas-relief gothique ou vers une miniature de missel. 11 n'est pas jusqu'aux maladresses de l'ouvrier qui n'ajoutent un charme printanier à ces vieilles choses et ne prêtent même à de véritables clichés un air de naïveté et de fraîcheui". Ces sublimes apprentis, on ne les voudrait pas plus parfaits : on les aime d'avoir quelquefois trop appuyé sur la couleur, exagéré les gestes, tout sacrifié au triomphe de l'expression. Uniquement soucieux de peindre ce qu'ils ont vu, et comme ils l'ont vu, et, en même

temps, de faire transparaître dans leur œuvre les idées simples et vives qui les occupent eux-mêmes, ils deviennent, pour des imaginations paresseuses et pour des intelligences irréelles, d'admirables modèles de vérité et de verdeur.

11 nous faut ranger Huysmans parmi ces modèles. Primitif un peu mûr si l'on veut, son vocabulaire est plus riche, sa palette plus variée, sa technique plus sûre et ses défauts plus irritants ; mais, par le fond de son art, il ne diffère pas des maîtres anciens. Chez lui et chez eux, c'est la même crudité dans les impressions, la même simplicité anguleuse des idées, le même dédain des mièvres élégances, la même recherche des effets grotesques. Les passages qui nous déconcertent le plus dans son œuvre auraient semblé tout naturels à ses devanciers. Sans doute, leur vrai mérite, à eux comme à lui, n'est pas précisément dans cette liberté de propos et ces images vulgaires, mais bien dans l'ingénuité du regard et la robuste franchise qu'attestent ces exagérations innocentes. Au contact de ces libres artistes, on prend une haine plus décisive contre les élégances banales que certains de nos ancêtres nous ont léguées. Voir d'un regard tout neuf les vieilles choses, comprendre, aimer d'une sympathie très jeune et presque enfantine les vérités traditionnelles, les mystères de la foi et les textes liturgiques, c'est, en un mot, toute l'esthétique religieuse de notre moderne primitif. Comme tout le monde, Huysmans ne se connaissait qu'à moitié. 11 s'était pris, de bonne foi, pour un érudit, et cette naïve illusion aurait gâté un écrivain moins éloquent et un artiste moins pittoresque. En vérité, il n'a que faire de la documentation tumultueuse qui

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encombre certains de ses ouvrages. Le missel, le bréviaire, le plain-chant et les vieilles images lui sufsent. Il rajeunit tout ce qu'il touche, et, guidé par lui, on croit lire pour la première fois les prières de tous les jours.

Apprécié de ce point de vue, VOblat, ce commentaire illustré de l'année chrétienne, me paraît le plus intéressant et le plus révélateur de tous ses livres. En route est encore haletant, confus, tapageur comme les derniers instants d'une traversée orageuse. La Cathédrale a été bâtie avec trop de hâte dans l'éblouissement d'une fraîche découverte. Ses autres livres laissent peut-être moins de place aux confidences personnelles. A Ligugé, au contraire, le fracas des premières émotions et des premières surprises s'est calmé. Un simple chrétien, semblable à chacun de nous, consigne au jour le jour ses propres expériences. Durtal s'installe. Il rentre dans la vie commune. La bonne petite maison à l'ombre de l'abbaye, le jardin potager côtoyant le jardin mystique, c'est là que notre imagination aime à le prendre. On le voit au naturel, bon enfant qui se permet parfois quelques bouderies inofl'ensives pour mieux se rappeler que le vieil homme n'est jamais tout à fait mort, d'ailleurs pleinement docile aux mains affectueuses et à la grâce invisible qui le conduisent. Plus d'inquiétudes, plus de secousses et encore moins d'amertume. Ces pages, plus vraies encore, s'il est possible, que les autres, ou qui, du moins, sont vraiesd'une vérité plus humaine, laissent une impression délicieuse de simplicité, de paix, j'allais dire de confort. Mieux que Rome et Loretle ou que la Bonne souffrance, les détails minutieux du

livre montrent avec quelle facilité une âme de bonne volonté se prête aux simples exigences, à la saine monotonie de la vie chrétienne. Ceux-là seuls qui ignorent tout de cette vie ont pu voir dans VOblat l'aveu de je ne sais quelle déception tragique. Il n'y a pas trace de déception dans ce livre où le converti étale avec sa probité ordinaire les petites misères des saints, l'image réelle delà sainteté. Croyez-en plutôt l'immense détresse de l'oblat à la vue du cloître vide et de l'église dévastée : « Ah ! bonne mère la Vierge, et vous, pauvre saint Benoît, c'est fini, la lampe s'éteint ! »

C'est que, en réalité, ce primitif se trouve chez lui dans cette maison du passé oîi les contemporains de sainte Lydvvine l'auraient rencontré sans surprise. Loin de ce cadre vénérable, il ressemble à un exilé. Aux heures ténébreuses de sa jeunesse, il a bien pu se prendre lui-même pour un décadent, et répéter, avec un semblant de conviction, la prière de Baudelaire à la mort, au « vieux capitaine », qui seul peut guérir notre ennui en nous montrant du « nouveau » :

Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte I Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau, Plonger au fond du gouffre, enfer ou ciel, qu'importe? Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau * I

De même, dans les contorsions auxquelles nous font assister les premiers ouvrages de Huysmans, on a cru voir un etîort d'adaptation aux subtiles maladies de nos races finissantes. Efîorts à contre-sens,

1. .remprunte ce souvenir à une étude ingénieuse de M. A. Praviel.

illusion totale, aucun artifice n'étouffera jamais chez Durtal l'instinct de sa vraie nature qui le ramène vers le passé. Décadent, lui ! il n'est même pas moderne. C'est un malade qui cherche à se ressaisir au lendemain d'un long cauchemar. Pour se retrouver enfin, il n'a qu'à regarder en arrière, qu'à revenir à ces croyants d'autrefois qui déjà l'appellent et auxquels il ressemble de toute façon. Chez eux et chez lui, même simplicité et tranquillité de foi, mêmes formes de prière. Il continue leurs naïves enluminures, il s'enchante avec eux, des mêmes légendes. Il a visité sainte Hildegarde, il a brossé des décors pour le théâtre de Hroswita, il s'est agenouillé près de la mère de Villon :

Au moûtier vois dont suis paroissienne Paradis peint où sont harpes et luz Et un enfer où damnés sont boullus.

Cette impossible métempsycose, rêvée jadis par quelques romanciers, et poursuivie avec une si belle ardeur par les catholiques romantiques, s'opère chez Durtal d'une manière toute naturelle. A ce propos, il serait curieux d'esquisser un parallèle entre Sainte Lydwineei la Sainte Elisabeth de Montalembert. De ces deux écrivains, celui-ci déploie assurément plus de couleur locale. Loin de se servir du français d'aujourd'hui ou d'après-demain, Montalembert tâche de retrouver les formes ingénues des vieux hagiographes. Mais cet effort, auquel nous devons un si beau livre, trahit, chez le journaliste de l' Avenir, xiirn sorte d'heureuse impuissance. Aussi croyant qu'on l'était au moyen âge, plus peut-être, à mon humble avis, Montalembert reste moderne, au sens le plus

généreux de ce mot. Semblable à ces hommes du Nord que l'Italie a séduits et qui cherchent vainement à se faire une ame latine, il aime d'autant plus sainte Elisabeth qu'il se sent, en réalité, plus loin d'elle. Huysmans, au contraire, se promène dans la légende avec l'aisance d'un reporter et le sans-façon d'un contemporain. Pour lui, le temps n'a pas marché depuis le jour où le poète de Saint- Victor ciselait ses proses divines, et où ses propres amis, maçons, peintres et sculpteurs, achevaient la parure de Notre- Dame de Chartres. La pensée chrétienne, la mystique, l'art, tout ce qui compte pour lui en ce monde s'est arrêté là.

Primitif, et de toute son âme, il faut toujours revenir à ce caractère, si l'on veut connaître, non pas l'indicible secret de cette conversion, mais la candeur et la simplicité absolues de ce converti. Rien de plus confiant que sa foi. A ceux qui lui demandent ses raisons de croire, il répond, avec une conviction plus éloquente que tous les arguments :

Ma foi ne repose ni sur ma raison, ni sur les perceptions plus ou moins certaines de mes sens ; elle relève d'un sentiment intérieur, dune assurance acquise par des preuves internes... la Mystique est une science résolument exacte, j'ai pu vérilier un certain nombre de ses eiïets et je n'en demande pas davantage.

Certes, plus d'un contemporain en dirait autant, mais non sans glorifier ces « preuves internes » en montrant comment elles ont vaincu nos modernes « raisons de douter ». Pour Huysmans, ces difficultés n'existent pas. La crise de la foi n'est qu'une crise morale ; on ne croit pas, parce que l'on ne veut pas

croire, et l'on ne veut pas croire, uniquement, parce que la foi chrétienne nous impose de changer de vie. « Le miracle est, en somme, le coup de glas des passions terrestres ; l'on comprend pourquoi l'on n'en veut pas. »

Comme on le voit, s'il n'est pas un décadent, il est encore moins un dilettante. Dans sa pensée, l'art et la vie, l'imagination et la dévotion, les joies liturgiques et les aspérités du Décalogue sont inséparables. Des Esseintes est bien mort ; on a vendu ses bibelots à l'encan, et si Durtal a retenu quelques chasubles, ne craignez pas que cette conscience très sincère et clairvoyante confonde jamais de simples recherches d'art avec la vraie religion. Le musée s'est bel et bien changé en chapelle. Les reliques du passé qui jadis absorbaient l'artiste, aident maintenant le chrétien à exprimer sa propre prière, à vivre les réalités de la foi en parfaite communion avec ses vieux maîtres. Qui en douterait de ceux qui l'ont lu? Gomme le dit un bon juge : « Il est des choses que l'artiste ne peut rendre s'il ne les a longtemps vécues ' . »

Voici, en etîet, la rare merveille. Une singulière providence a voulu que l'auteur de A rebours contribuât plus qu'aucun laïc ne l'avait fait depuis bien longtemps à ressusciter la littérature pieuse. Jusqu'à Huysmans, les artistes chrétiens de la plume s'arrè-

1. DoM J.-N. Resse : Huysmans, artiste de la douleur chrétienne (Gazelle de France, 19 mai 1907.)

laienl, le plus souvent, au seuil du lemple. Apologistes, historiens, hagiographes, ils faisaient le tour du cercle mystique sans oser pénétrer dans le saint des saints. Les uns donnaient la chasse aux impies, les autres spéculaient sur les harmonies de la foi avec la raison, ou décrivaient la grâce divine telle qu'elle se reflète dans Tâme des saints. Leur étude s'attachait de préférence à ce qu'on pourrait appeler les dogmes extérieurs de l'Église et aux assises de la religion. Seules, quelques rares confidences et une certaine ardeur cordiale laissaient entrevoir le mystère de leur propre vie intérieure, et parfois leurs notes posthumes révélaient aux amis mêmes de ces écrivains que ces existences généreuses ne s'étaient pas uniquement passées près des portes de l'Eglise et sur le rempart. Le cœur se serre à la pensée que Pascal, s'il eût vécu, aurait sans doute jeté au feu la plus belle prière que le grand siècle nous ait léguée, le Mystère de Jésus. D'un accord tacite, on abandonnait aux prêtres le monopole des livres de dévotion, si bien que, le diable aidant, les œuvres mystiques, rédigées loin du monde et par des hommes qui ne parlaient pas la langue commune, étaient comme une bibliothèque fermée, nourriture d'un petit troupeau d'exception, et pratiquement inaccessible à la foule des « honnêtes gens ». Pium est, non legilur, et, quand par aventure, un laïc de bonne volonté se risquait à oublier cette consigne, c'était miracle s'il ne mettait pas la main sur quelqu'une de ces contrefaçons innombrables qui ont fait oublier aux fidèles d'aujourd'hui les chefs-d'œuvre de notre littérature pieuse.

Aussi quelles ne furent pas la surprise, l'émotion.

la joie de ceux qui trouvèrent, dans En Route ^ un manuel du pénitent; dans la Cathédrale et VOblat, un livre d'heures, une Année liturgique, une série ^'élévations sur les mystères ; dans Sainte Lydwine, un chemin de la croix ; dans les Foules de Lourdes, le plus vivant des mois de Marie. Ce fut une révélation, comme aux temps lointains oîi la Vie dévote, gerbe de fleurs présentée par la bouquetière Glycera, étonna, ravit et conquit les « gens du monde ». Par des procédés tout différents, ces deux écrivains opéraient le même insigne miracle : ils humanisaient la dévotion, ils la mettaient à la portée du commun des hommes sans la ravaler et sans l'affadir. Je n'entends rien dire autre chose par ce rapprochement qui étonnera peut-être. Il ne s'agit pas ici de délicatesses littéraires, et, sur ce point, j'ai déjà trop dit que je préférais le lis des Alpes aux tulipes du pays flamand. Qu'importe ! La prose bizarre et tourmentée de Huysmans traduisait d'une façon très opportune les expériences d'une âme sincère et donnait une saveur contemporaine à la mystique de tous les temps. Allégés de quelques pages un peu trop vertes, ses livres, délices des raffinés, offrent un aliment délectable à la méditation des âmes pieuses. S'il est trois fois certain qu'un simple amateur ne saura jamais écrire une vraie prière, — je veux dire une prière que le lecteur puisse faire sienne et réciter devant Dieu, — il n'est pas moins vrai que cette faculté bienfaisante a été refusée à de véritables saints. Traduire mot pour mot, fixer toute chaude sa propre prière, ce n'est pas assez ; il faut encore le je ne sais quoi, le don incommunicable, l'étincelle, enfin, qui, par une vive soudure, soumette la ferveur person-

nelle du chrétien à la maîtrise de l'artiste. Huysmans a reçu ce don. A telles pages de ses livres, on croise involontairement les mains, on voudrait, on devrait même continuer à genoux :

Vous êtes évidemment Celle qui se promena sous des figures, sous des noms divers, dans l'Ancien Testament. Vous êtes, — sans crèche et sans croix, — la Vierge antérieure aux Évangiles.

Vous êtes la fille de l'impérissable Dessein, la Sagesse qui est née avant tous les siècles...

Vous êtes donc, sous un nouvel aspect, la plus ancienne des Vierges...

L'Immaculée Conception nous ramène, à travers la Bible, jusqu'au chaos de la (îenèse... et, forcément, je pense à Eve, devenue sainte maintenant, et qui, désolée par les douleurs de ses descendants, par ces maladies affreuses qu'ils n'auraient pas connues, sans sa faute, se tient là, près de Vous, et vous supplie de payer à ces malheureux sa dette, de les guérir.

Et Vous, qui ne fîtes point ici-bas de miracles, de votre vivant. Vous en faites maintenant, et pour elle et pour nous. Lumière de bonté qui ne connaît pas les soirs, havre des pleure-misère, Marie des compatissances, Mère des pitiés !

Je voudrais pourtant, avant de finir, rappeler en quelques mots le divin travail qui a transformé, tout ensemble, et son âme et son génie.

La conversion de son génie est, pour ainsi dire, palpable. Huysmans qui, jusqu'à ce jour, se tenait <( à raffut des sites disloqués et dartrcux », découvre enfin la beauté parfaite. Alïranchi de l'étroite et

basse formule qui le garroUail, il se révèle poète et, sans renoncer aux anciennes prouesses de son pinceau naturaliste, il laisse un libre essor aux puissances de lyrisme qui dormaient en lui. Désormais, au moment même où il paraîtra se délecter autant que jamais dans sa première manière, et où quelquesuns seraient presque tentés delui fausser compagnie, une soudaine explosion de poésie refoulera les basses images et les descriptions irritantes. Réalisme et poésie, photographie brutale des vulgarités quotidiennes et libres effusions d'une sensibilité éloquente, ces deux manières vont, je ne dis pas se fondre, mais se juxtaposer dans cette œuvre étrange Juxtaposition rugueuse, criarde souvent, mais féconde en surprises pittoresques et très curieuse à suivre pour ceux qui veulent connaître la vie intérieure de Huysmans. Sans transition, sans préparation d'aucune sorte, brusquement, il nous transporte de Montmartre à Fiesole, et du parvis céleste aux platesbandes potagères. Un même chapitre de lui touche plusieurs fois aux pôles extrêmes de l'art, et ce vaet-vient est si fougueux, la griffe de l'artiste si prenante, qu'on n'a ni le temps ni le courage de demander grâce, et d'admirer à loisir les passages qui seuls nous enchantent. Nous l'avons vu, par exemple, dévaliser les plus vulgaires boutiques pour égaler, dans sa prose enragée, la laideur même de certain art religieux contemporain. A la fin, les mots, les couleurs lui manquent. Il s'arrête défaillant:

Ce n'est même pas cocasse, ce n'est même pas fou, c'est puéril et c'est ganache ; ça vacarme et ça radote.

Enfin, cet inutile fracas s'apaise, l'injure brutale

se transforme en un sublime anathème, la colère décuple tout à la fois et purifie ses violences contre les aberrations du g-oût dans l'architecture, la statuaire et la musique religieuse.

C'est sa vengeance (du démon) contre Celle qu'il abhorre et on l'entend très bien lui dire :

Je vous suis à la piste et partout où vous vous arrêterez moi, je m'établirai ; vous ne serez jamais débarrassée de ma présence... L'Art, qui est la seule chose propre sur la terre après la sainteté, non seulement vous ne l'aurez pas, mais encore je m'y prendrai de telle sorte que je vous ferai insulter sans répit par le blasphème continu de la Laideur... Tout ce qui vous représentera, Vous et votre Fils, sera grotesque ; tout ce qui figurera vos anges et vos saints sera bas...

Une autre page nous fait saisir, d'une façon encore plus nette, le contraste que j'indique entre les tâtonnements malheureux d'un écrivain qui persiste à ignorer la première loi de son art, et les magnifiques inspirations qui rachètent ces défaillances. Cette page, mieux qu'aucune autre peut-être, nous livre la formule de cette conversion littéraire; à ce titre, elle restera.

Huysmans, les deux Huysmans, le vieil homme et le nouveau, sont, à Lourdes, devant la grotte embrasée. Le premier, qui n'a pas besoin d'invoquer les muses et d'attendre leurs réponses, parle d'abord.

Et tous ces cierges grésillent, se calcinent, différents selon leurs rangs de taille et suivant leur prix ; les minuscules s'effondrent autour d'un pied de mèche qui champignonne, en passant du rouge cerise au noir ; de plus gros, plus lentement, sépuisent en des ruisseaux d'eau de riz qui se congèlent, peu à peu, en des plaques d'un blanc II 20

gras; d'autres se trient de cannelures et ressemblent, avec leurs sillons vermiculés et leurs exostoses aux branches verruqueuses des ormes...

J'abrège, car le reste — trois pages encore — ne vaut pas mieux. Enfin, cependant, le poète, le converti, se réveillent. Le néant de [cette description semble l'accabler. Il prend un manuel de symbolique et cherche péniblement à interpréter ce tableau. Mais tout ce que lui fournissent les livres est bien vide, et l'écrivain en détresse prend le seul parti qui lui reste, il oublie la page à faire et, simplement, se met à genoux. Or voici que la scène trois fois banale se transfigure. Une immense vague de pitié, de tendresse et de foi submerge les ridicules détails et nous jette en présence des réalités invisibles.

Le spectacle de ces milliers de cierges en ignition est admirable !

Quels navrements désordonnés et quels espoirs troublants ils recèlent ! De combien d'infirmités, de maladies, de chagrins de ménage, d'appels désespérés, de conversions, de combien de terreurs et d'affolements ils sont l'emblème ! Cette grotte, elle est le hangar... où tous les écrasés de la vie viennent s'abriter..., le refuge des existences condamnées, des tortures que rien n'allège ; toute la souffrance de l'univers tient condensée en cet étroit espace.

Ah I les cierges, ils pleurent des larmes désolées de mères... et tous sont fidèles à la mission dont ils furent chargés ; tous, avant d'expirer, se tordent plus violemment, jettent un dernier cri de leurs flammes devant la Vierge.

Mais la transformation de son âme nous paraît encore et plus complète et plus intéressante que le plein épanouissement de son talent. D'année en année, de

livre en livre, onvoitcelte âme monter jusqu'à l'étape suprême qui couronnera son ascension généreuse. Certes, il partait de loin; de moins loin, sans doute, qu'on ne l'a souvent répété ; mais enfin, il avait beaucoup à apprendre : son catéchisme d'abord, les dogmes et les mystères de la religion. Il se mit docilement à l'école des artistes chrétiens, des mystiques et des maîtres inconnus qui, mieux que les docteurs, nous ont enseigné ce qu'il faut croire en nous montrant comme il faut prier. Ici encore, il reste un primitif, et. sur quelques points, sa philosophie religieuse, indifférente aux difficultés et aux besoins d'aujourd'hui, ne me paraît pas suffisante. Lui-même, d'ailleurs, il lui arrivait d'être de son temps comme tout le monde, et il se rapprochait parfois de cette religion plus humaine, plus simple, plus vraie, qui, pour se montrer moins friande de légendes merveilleuses, ne s'incline pas avec moins de soumission devant le mystère. Quant aux principes essentiels et immuables du christianisme, Huysmans se les était assimilés avec une intelligence, une souplesse et une ferveur admirables. Ce revenant des cénacles les plus fermés, ce raffiné qui a passé sa vie à se calfeutrer contre les foules, a pourtant célébré, avec une émotion profonde, le dogme de la communion des saints; ce délicat, ce douillet, a écrit sur la rédemption par la douleur et sur la souffrance chrétienne un livre entier et vingt autres chapitres qu'on ne peut lire sans trembler, et qui, nous l'avons bien vu depuis, trahissaient l'intime secret de son âme.

Elle fut la première née de l'œuvre de l'homme et elle le poursuivit depuis lors sur la terre, par delà le tombeau, jusqu'au seuil même du paradis...

Odieuse à tous et détestée, elle martyrisa les générations qui se succédèrent; de père en fils, l'antiquité se repassa la haine et la peur de cette Préposée aux œuvres divines, de cette Tortionnaire, incompréhensible pour le paganisme qui en fit une déesse mauvaise, que les prières et les présents n'apaisaient pas.

Elle marcha sous le poids de la malédiction de l'humanité pendant des siècles ; lasse de ne suggérer dans sa besogne réparatrice que des colères et des huées, elle attendit, elle aussi, avec impatience la venue du Messie qui devait la rédimer de son abominable renom et détruire ce stigmate exécré qu'elle portait sur elle...

Elle ne fut vraiment l'amante magnifique qu'avec l'Homme-Dieu ; sa capacité desoutlrance dépassait ce qu'elle avait connu. Elle rampa vers Lui en cette nuit eflrayante, où, seul, abandonné dans une grotte, il assumait les péchés du monde, et elle s'exhaussa dès qu'elle l'eut enlacé et devint grandiose. Elle était si terrible qu'il défaillit à son contact.

Son agonie, ce furent ses fiançailles à elle...

Et quand le moment suprême des noces fut venu... elle, comme la pauvreté dont parle saint François, monta délibérément sur le lit du gibet, et, de l'union de ces deux réprouvés de la terre, l'Église naquit; elle sortit en des flots de sang et d'eau du cœur victimal et ce fut fini ; le Christ, devenu impassible, échappait pour jamais à son étreinte ; elle était veuve au moment même où elle avait été enfin aimée, mais elle descendait du Calvaire, réhabilitée par cet amour, rachetée par cette mort.

On a parlé de son « manque naturel de tendresse », de son « mépris de la femme, de toutes les femmes ». C'est toujours qu'on ne l'a pas lu, car vraiment il a exprimé sa dévotion à la Vierge, en des termes dont saint Bernard lui-môme ne dépasse ni la vérité ni la tendresse. Les scrupules, l'intimité frileuse, la naï-

veté enfantine de ceUe dévotion sont ce qu'on peut imaginer de plus exquis. Comme sainte Lydwine, et avec une même familiarité suave, il s'approche du crucifix.

Elle eût voulu être, parmi eux, derrière eux, se rendre utile à quelque chose, en passant aux Saintes Femmes l'eau, les herbes, le bassin, l'éponge pour laver les plaies ; elle eût voulu être leur petite servante, leur prêter ses plus humbles services, sans même être vue ; il lui paraissait maintenant qu'elle appuyait ses pieds sur les pas du Fils, qu'en souflrant, elle s'emparait d'une partie de ses douleurs, et les diminuait d'autant ; et elle convoitait de tout lui ravir...

Non, il ne manquait pas de tendresse, pas plus qu'il ne manquait de charité. Il écrivait comme on parle, entre amis qui se comprennent et qui répondent à une exagération par une exagération contraire. Il traitait les autres comme il se traitait luimême avec une sorte de bonhomie violente. L'idée qu'on le prendrait à la lettre, et que son f ranc-parler pourrait faire des victimes ne lui venait même pas. Ce fut pour lui une stupeur — je m'en souviens — quand un jour des plaintes trop bruyantes lui révélèrent des susceptibilités qu'il ne prêtait pas aux autres, parce que lui-même il en était incapable. Une stupeur, et une peine très vive. Ses derniers ouvrages témoignent du scrupule qui le tint dès lors. 11 évita de citer des noms: il essaya même d'esquisser, non pas tout à fait des compliments, mais des paroles aimables à l'adresse de certaines gens qui ne lui inspiraient aucune sympathie. Pour apprécier des hommes comme lui, il faut pourtant leur tenir

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compte de ce qu'ils pourraient écrire et de ce qu'ils se sont défendu d'écrire. De ses plus belles colères, la littérature fit d'ailleurs presque tous les frais...

Et me voilà, parlant de lui comme d'un saint personnage que je défendrais en cour de Rome contre l'avocat du diable, glorifiant ses vertus et discutant ses miracles, car aussi bien j'aurais pu rappeler que plusieurs lui doivent leur conversion. El hœc est mutatio dexterse Excelsi. Je ne sais pas si, dans quelque cinquante ans, l'Académie française proposera aux jeunes écrivains l'éloge de Joris-Karl Huysmans ; mais je suis bien assuré que la légende pittoresque et touchante de ce converti servira, longtemps encore, à l'édification d'un grand nombre. Pourquoi ne réunirait-on pas, en un petit volume de piété, les plus belles prières de Huysmans? Le nom de l'auteur, inscrit dans le ménologe bénédictin, s'effacerait peu à peu de la mémoire des simples fidèles, et plus tard, les moniales qui épelleraient les bizarres syllabes de ce nom se croiraient peut-être en communion avec quelque vieux moine, contemporain et confident de sainte Lydwine. Mais nous qui l'avons connu, nous retrouverions, dans ce petit livre, l'histoire intime de sa vie et en récitant ses prières, nous penserions qu'il les a récitées avant nous, du plus profond de son cœur.

§ 1. — Meinrad

Dans les premières années du dix-huitième siècle un concours de circonstances assez bizarres amène à l'abbaye bénédictine de Kremsmunster le jeune fils d'un libre penseur anglais et d'une mère luthérienne. Sur les instances d'un des moines de cette abbaye, le P. Meinrad Helmperger, qui a rencontré l'enfant dans les rues de Vienne, le P. Abbé, séduit par l'espoir de conduire bientôt cette âme innocente à l'orthodoxie, ouvre au petit luthérien les classes du monastère. Edwin Mac Endoll entend bien garder toujours la religion de sa mère et se défend de toutes ses forces contre diverses tentatives de conversion. Il lutte, mais déjà, sans le savoir, il est catholique. Repris par son père qui fait avec lui un tour d'Allemagne, de tragiques péripéties achèvent de l'éclairer surses véritables sentiments, et bientôt Edwin rentre à Kremsmunster pour abjurer l'hérésie entre les mains de Meinrad. Telle est, en deux mots, l'aventure que nous conte la baronne de Handel-Mazzetli

dans le roman auquel elle a donné poui- tilrc : r Année mémorable de Meinrad Helmperger ' .

A le voir ainsi résumé, ce livre ne promet rien de bien rare. On prévoit trop aisément la facile victoire des moines et de la grâce, on imagine sans beaucoup de frais comment une plume pieuse saura développer les convenances naturelles et surnaturelles qui préparent une jolie nature d'enfant à comprendre et à aimer le « génie du catholicisme ». Bref, on est tenté de se dire que le roman de la baronne de Ilandel-Mazzetti, œuvre d'édification, comme il y en a tant, ne relève pas de la critique littéraire. Non pas, ce qu'à Dieu ne plaise, qu'à notre sens l'aventure manque d'intérêt. On voit de reste les redoutables problèmes qu'elle pose et que, pratiquement, elle doit résoudre. Puisqu'il s'agit d'un enfant, le vrai drame ici n'est pas celui qui se déroule dans l'âme du converti, mais bien dans celle des convertisseurs. En face de l'enfant abandonné qu'ils adoptent pour quelques semaines et que tôt ou lard ils devront rendre à sa famille, quelle doit être la conduite des moines de Krems ? Quelle doit être notre conduite à tous envers ceux qui, ne pensant pas comme nous, se trouvent, d'une façon ou d'une autre, en notre pouvoir? Une fois sur cette piste, les chemins de la réflexion se croisent à perte de vue. Mais le moyen qu'un jeune auteur devine, dès son livre de début, les richesses d'un pareil sujet ; le moyen qu'une chrétienne assez fervente pour écrire à la dernière ligne de son travail la sainte devise: 0. A. M. D. G., ait

1. Meinrad Helmpergers denkwùrdiges Jahr. Kulturhistocher Roman. Allgemeine Verlags-Gesellschaft, Mûnchcn, 1905.

la hardiesse de laisser les eaux tranquilles du roman pieux et s'engage, toutes voiles dehors, vers les troubles océans de la vérité humaine et de l'histoire ; le moyen enfin que, si elle a voulu courir tant de risques, la barque imprudente revienne au port sans avoir même effleuré un seul écueil ? Et c'est là pourtant l'extraordinaire histoire de ce livre, la joyeuse et piquante surprise qui nous attend dès les premières pages et jusqu'à la fin nous amuse et nous ravit. Le vaste et délicat problème est abordé de front et avec tant de paisible courage que, par moments, on se demande si l'auteur a conscience des difficultés qui le guettent, des regards inquiets qui le suivent. Il ressemble à un enfant qui joue innocemment sur la margelle d'un puits et qu'on n'ose interrompre de peur que la vue subite du danger ne lui fasse perdre l'équilibre. Un enfant ! pourquoi essaierais-je de corriger cette image? Ce livre 'est vraiment si jeune. N'était la maîtrise de l'ordonnance et de l'expression, le choix très sûr des scènes et des traits caractéristiques, on croirait qu'Edwin Mac Endoll tient luimême la plume qui écrit cette douloureuse histoire. L'enfant dit ce qu'il avu et comme ill'avu. Il ne critique pas, il se souvient, il raconte, et ce témoignage est d'autant plus redoutable que celui qui le donne n'en connaît pas la véritable portée. Mais, d'un autre côté, la merveilleuse candeur du petit témoin nous gagne, nous rassérène et nous arrête sur la pente des généralisations trop amères. Tout ce qu'Edwin a souffert, des moines d'abord, puis des luthériens, ne l'empêche pas un instant de voir et d'entendre les anges qui lui parlent par la bouche du moine Meinrad. Les observations les plus cruelles rejoignent

sans elîort dans ce livre des pages délicieuses que Ton croirait tirées du journal d'un premier communiant. Là est vraiment le charme et l'originalité de cette œuvre. Certains romans religieux font figure de pamphlets, d'autres ressemblent à de fades idylles, Voici un romancier qui regarde et décrit d'un même courage les réalités du ciel et les réalités de la terre, un artiste trop scrupuleux pour ne pas s'interdire résolument les mutilations et les mensonges, un croyant trop convaincu pour douter du triomphe définitif de sa propre foi. Hâtons-nous de lui faire fête.

Gravement inquiet sur la santé de sa femme, lord Auguste Mac Endoll a' décidé d'envoyer son fils aîné en Autriche et de le confier pour quelques mois à un vieil ami, le comte de Vodropp. Un précepteur italien accompagne Edwin, et tous deux battent les rues de Vienne où ils auront bientôt maille à partir avec la foule qui a reconnu en eux des hérétiques. Passe le P. Meinrad qui les sauve de cette bagarre. Le soir tombe. Il est trop tard pour chercher la maison de Vodropp. Le précepteur et l'enfant acceptent pour une nuit l'hospitalité du moine. Une nuit ! Meinrad voudrait que ce fût toujours et il ne se résigne pas à la tristesse de rentrer seul demain dans son abbaye de Krems. Agglutinata est anima Jonathse... Habitué aux rudes fils des paysans autrichiens, Meinrad s'est senti tout de suite attiré vers ce bel enfant aux boucles blondes qui confessait si courageu-

sèment sa foi luthérienne et brandissait sa mignonne épée contre les manants. L'auteur romance trop ce coup de foudre. Ces premières pages trop jolies trahissent une certaine inexpérience que leur naïveté si pure ne rachète pas tout à fait. Mais quoi, il faut que l'impossible arrive, il faut que le petit gentilhomme luthérien devienne l'hôte de Kremsmunster. Sans cela, plus de roman. Si par bonheur, maintenant, le comte de Vodropp avait jugé à propos de quitter Vienne sans laisser d'adresse, ou d'être malade, ou, plus simplement, de mourir ! Justement, il est mort. Voilà qui va bien. Meinrad offre au précepteur embarrassé de se charger de l'enfant pour quelques semaines. Il s'engage à respecter la religion d'Edwin. Le précepteur est pressé de rentrer en Angleterre où quelque intrigue l'attend. Il consent à porter à lord Auguste les propositions de Meinrad, et en attendant la réponse paternelle, l'enfant pourra demeurer à l'abbaye '.

Un dernier miracle, le consentement du P. Abbé, et Meinrad tiendra son rêve. Car, vous le pensez bien, ce n'est pas notre doux moine qui gouverne à Kremsmunster. Les Meinrad ne sont abbés que dans la légende. Le P. Abbé de notre histoire est forgé d'un autre métal, et l'impulsif Meinrad, hier si vite résolu, ne laisse pas maintenant de trembler im peu quand, son captif à la main, il entre dans la redoutable cellule où leur sort à tous deux va se décider. Heureusement le petit Saxon ne tremble guère. Il

1. Souhaitons bon voyage au précepteur Valentini. Nous ne parlerons plus de ce traître de mélodrame. Ce noir personnage, dessiné de chic, encombre trop souvent le roman de sa présence inutile.

fixe de ses grands yeux bleus le redoutable personnage aux gestes de roi et refuse de baiser la main qui déjà se tendait à ses lèvres. Cette jeune crânerie ne déplaît pas à dom Alexandre. L'Église, pense-t-il en souriant, prendra bientôt sa revanche, et déjà son imagination conquérante humilie, au pied des autels, cette victime que Dieu s'est choisie. Edwin est admis à partager la vie des enfants que les moines de Krems façonnent à la vertu et aux bonnes lettres. Le drame commence.

Plus que Meinrad — lequel n'écoute que son cœur — plus que le P. Abbé dont l'optimisme autoritaire ne veut pas entrevoir même la possibilité d'une résistance à ses désirs, le P. Prieur a vu juste, de cette courte justesse qui s'arrête aux conséquences immédiates d'une décision. Célibataire desséché qui regarde l'enfant comme l'ennemi, ou fanatique obtus et de ceux qui auraient empêché le Christ de caresser les fils des Sadducéens, ni la grâce ni la fierté d'Edwin n'ont attendri sa dureté méfiante. Dans la candeur de ces yeux, dans la fraîcheur délicate de cette jeune tête, il voit grimacer le masque maudit de Luther. Avec ce dangereux otage qu'on aurait dû renvoyer sans retard au camp ennemi, le diable en personne s'installe dans la maison sainte. D'ici à vingt jours on le saura bien. Ayant ainsi prophétisé de la voix et du geste, le Prieur regagne en grommelant sa cellule. Dispensons-nous de l'y suivre, mais avouons que, dès la première expérience, tout semble lui donner raison.

Dès ce jour, en effet, le démon de l'hérésie siège au cœur de la citadelle. Edwin se cantonne obstinément dans les leçons qu'il a reçues de sa mère. On

dirait que la fervente luthérienne a prévu les assauts que cette jeune âme aurait à subir. Là-bas, peutêtre, dans ses insomnies, elle se demande avec angoisse si Meinrad restera fidèle à la parole donnée. Qu'elle se rassure. Le petit Anglais n'abandonnera pas un pouce de terrain à l'ennemi. L'une après l'autre, chacune des superstitions papistes qu'on lui a dénoncées jadis surgit devant lui. Il les reconnaît, les méprise et les brave. La cloche, qui appelle les autres élèves à la prière, sonne pour lui le signal de la rc'volte quotidienne. Les pupitres se ferment, les rangs se mettent en branle ; Edwin reste à son banc ou va se promener seul dans le cloître. Noble enfant ! Il a déjà tant de raisons de se regarder comme prisonnier, loin des siens, loin de son pays, dans cette froide maison, et il va courageusement de lui-même au-devant d'une solitude plus rigoureuse. Ses camarades, hommes déjà, puisqu'ils savent couvrir des apparences du zèle un mélange de sentiments dont plusieurs ne sont pas sans bassesse, ses camarades ont vite fait de trouver un sobriquet pour désigner cet étranger, ce nouveau venu aux mains blanches et aux allures de gentilhomme. Ils l'appellent « l'hérétique », et plus d'un maître sourit complaisamment à cette fière preuve de dévouement à l'Église. Qu'importe à Edwin ! Il savoure, comme une louange, l'injure qui conviendrait aussi bien à sa pieuse mère, et il riposte dédaigneusement par quelqu'une des aménités qui sont de mode dans l'autre camp.

Le congé du jour des morts ! La plupart des élèves sont allés rejoindre leurs parents pour la visite des cimetières. Les autres, restés au couvent, s'épar-

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pillent autour des tombes bénédictines, sur le gazon, le long du cloître.

— Pourquoi ne vas-tu pas avec eux? demande Meinrad au petit Anglais qui travaille seul dans la salle d'étude, et, ce faisant, le doux moine pense seulement à procurer une distraction à son protégé dont l'isolement le chagrine.

Mais vous savez bien, sire moine, pourquoi je ne peux pas aller avec les autres auprès des tombes. Je ne veux pas me mêler à vos litanies. Ce n'est pas vrai ce que vous dites de ce feu qui n'est ni l'enfer ni le ciel. 11 n'y a que les papistes pour avoir imaginé pareille chose, et je ne peux souffrir les papistes... Ah ! je voudrais... Et les yeux de l'enfant fixent un long regard avide sur le soleil qui se couche pâle et rose, au-dessus des toits et des cheminées du village...

— Ta mère, n'est-ce pas? dit Meinard, en caressant la tète blonde! Ta mère, ah ! moi aussi, j'avais une mère que j'aimais bien. Tu vois, en bas, le village. C'est là que je vivais avec elle. Mon père était régisseur au château...

Plus de controverses, plus d'injures. Il n'y a plus là que deux tendres cœurs qui se rencontrent et se fondent en une même pensée. Meinrad raconte la mort de sa mère qui repose depuis vingt ans dans le cimetière du village. Il voudrait bien, en ce jour des morts, porter quelques fleurs, allumer un cierge, sur la chère tombe. Mais il n'a pas la permission. Il est <le garde et doit rejoindre les autres élèves.

Quelques instants après, Edwin descend en courant vers le village. Il dévalise le premier parterre qu'il aperçoit et demande qu'on lui tresse une couronne de roses.

— C'est pour la Vierge Marie ?

LA BAROiNNE DE IIANDEL-MAZZETTI 319

Edwin secoua la tète .

— Oh ! non, moi, je ne prie pas Marie, comme font les moines.

— Mais vous ne venez pas de là-haut, dit la servante en montrant le cloître.

— Oui, bien sur, mais je suis luthérien. Veux-tu me faire une couronne, très, très jolie.

Edwin, tout en soupirant de ne pas pouvoir porter ces fleurs à sa mère, court au cimetière, se fait indiquer la tombe de la mère de Meinrad et passe la couronne aux bras de la pauvre croix. Ce n'est pas assez, il faut que la morte soit fêlée comme les autres. Bientôt, grâce à l'enfant luthérien, un cierge va se consumer auprès de la fraîche couronne.

Ne dites pas que ce n'est rien, cette gentillesse affectueuse d'un enfant. La naïve anecdote montre le sens profond du livre, et symbolise l'apologétique inconsciente du bon moine. Si le catholicisme est la vérité, tout ce qu'il y a de meilleur dans le cœur humain doitconduireau catholicisme. D'autres moines, plus grands clercs, auraient éprouvé du scrupule à associer la pensée de leur propre mère à celle d'une hérétique obstinée comme lady Mac Endoll, et voilà que, par cette concession instinctive, le moine amène l'enfant à reconnaître, implicitement aus.si, l'intime douceur de ces dogmes dontl'expression abstraite lui faisait horreur. Mais c'est pitié de définir ainsi et de dessécher ces vérités vivantes et charmantes. Revenons à notre roman.

Élevé entre un père idéologue et une mère toujours soulïrante, Edwin s'est développé trop vite. Il est plus vieux que son âge, et le dur régime des mois d'exil à l'abbaye aura bientôt achevé de le mûrir. Ne

ciaiguez pas, néanmoins, que le héros de Mme de Handel-Mazzelti tourne à l'enfant prodige. Non, il n'a rien de ce petit monstre lymphatique et irritant qui, dans une certaine littérature, fait pendant aux ingénieurs de M. Georges Ohnet. Vers la fin du livre, la vivacité d'Edwin tend à s'émousser, mais c'est l'elTet normal de la crise qui ne lui laisse plus d'autre vie que la souffrance, et de la triste convalescence qui suivra la catastrophe. Pour l'instant, aucun des moines qui ont affaire à lui n'est tenté de le trouver trop parfait. Cette libre nature s'accommode mal de la compression et des minuties du règlement, et le conflit entre ses maîtres et lui est d'autant plus aigu qu'on se trouve plus disposé à mettre les actes d'indiscipline de cet étourdi sur le compte de l'hérésie. Le professeur d'Edwin, un cousin du P. Meinrad, est pourtant, lui aussi, un brave cœur, et jusqu'ici le courage lui a manqué, à chaque fois que son élève méritait d'être battu. Mais il se sent à bout de patience et, rencontrant Meinrad au jardin, il lui détaille, avec indignation, tous les méfaits de son protégé. L'autre l'exhorte à plus de douceur quand soudain les deux moines voient courir à eux, tout rouge, tout essoufflé, le moniteur qu'Honorius a chargé pour quelques instants de la surveillance des Grammairie?is.

— Je ne peux plus les tenir ! C'est comme si le diable était au milieu d'eux. Et vraiment le diable est là, incarné... Le luthérien, l'hérétique, le gamin d'Anglais !

— N'as-tu pas honte, Wolf ? repartit Honorius, d'un ton ferme. A ton âge, tu ne peux pas te faire obéir d'une douzaine de mioches? Allons, qu'y a-t-il avec l'Anglais?

— Mais venez, mais venez donc, insiste Wolf, vite ou tout

LA BARONNE DE IIANDEL-MAZZETTI 321

le couvent sera dans leau. Ils ont versé dans la classa tous les pots à eau du dortoir.

Le Père court au lieu du sinistre. C'était vrai. La classe est comme un lac dont les vagues ont déferlé jusque sur les cartes et sur les images suspendues aux murs. Les élèves, dans une agitation folle, juchés sur les pupitres, se font une arme de tout ce qu'ils trouvent sous la main.

— Miséricorde ! crie le P . Honorius ; qui a changé ma grammaire en un repaire de bandits ?

— Gare, c'est le Père.

Le tapage s'arrête net, les héros consternés se regardent, baissent la tète et, lentement, l'un après l'autre, se glissent à leur place. Relevant très haut sa robe, le profeseur arrive jusqu'à la chaire. Silence de mort. On entend battre tous les coeurs.

— Mac EndoUius !

— Sire moine !

Lui n'a pas peur. Debout sur son banc, portant sur la poitrine une décoration découpée dans des cartes à jouer, à la main un bâton de maréchal en papier.

— Ici, Mac EndoUius ! Qui a organisé cette comédie, toi ou Obermayer?

— Il ne pourra pas cacher que c'est lui, lui l'hérétique, soufne Wolf.

— Tu ne dois pas l'appeler ainsi. Mac EndoUius, réponds.

— C'est moi I Jamais nous ne nous sommes tant amusés? Obermayer et quelques autres représentaient la flotte que le méchant roi a envoyée pour nous conquérir, nous autres Anglais, et nous faire papistes. Mais ça ne lui a guère réussi, crie le triomphateur en brandissant son bâton. Je suis l'amiral de Sa Majesté et j'ai coulé la flotte espagnole.

— Mauvais petit impertinent, où as-tu appris l'histoire?

— Tout le monde sait cela chez nous, et comment le souffle II 21

de Dieu a fait sombrer l'orgueil de la flotte espagnole, et puis le vieux roi est allé au diable !

— Qu'est-ce que ces vilains contes? Je te parlerai quelque jour du bon roi Philippe... mais avant, tu mérites une autre leçon.

A la brusque rougeur qui monte au front de l'enfant, et à lui voir serrer les poings, Honorius pressent que la capture sera chaude, et il appelle Wolf au secours de son impuissance.

— Oplime, dit celui-ci, relevant déjà ses manches, et comme Honorius s'écartait en soupirant :

— Veux -tu bien venir ici et sans résistance ?

— Oui, attends-moi. Essaie de me toucher, paysan !

— Paysan ! je vais te faire voir.

— Et moi aussi je te ferai voir...

Frêle, mais souple, avant que le gros garçon maladroit ait pu le saisir, Edwin se jette sur lui et mord profondément au gras du bras nu.

Wolf rugit de douleur et crie au secours. Mais, profitant de la confusion générale, l'amiral anglais court ^ au jardin rejoindre le P. Meinrad. Il lui raconte, en frémissant, la bataille, et défie qui que ce soit, élève ou moine, qui essaierait de le toucher. Et ce faisant,

semblable à un jeune lion, il rejetait en arrière ses boucles blondes, et riait, laissant voir ses dents rouges de sang.

Grâces soient rendues à la baronne de Handel- Mazzetti pour ce coup de dents. Sobre de descriptions comme tous les romanciers de race, deux vives histoires lui ont suffi pour camper devant nous son petit héros. Des fleurs et du sang, une délicate tendresse et une fermeté courageuse, la scène du cime- i, tière et la tragédie de l'Armada, se rejoignent pour i^ évoquer à nos yeux une image vivante et précise, un $

portrait d'enfant qui aurait tenté tour à tour un Gainsborough et un Velasquez,

Décrire des âmes et suggérer des idées, en ayant l'air de raconter bonnement de petites histoires, c'est proprement la marque des maîtres.

Les Levantius en leur légende Disent qu'un certain rat...

Je me délie invinciblement d'un conteur qui tarde trop à me rappeler l'exquise perfidie de cette fable parfaite, et pour l'instant, je me désole de ne pouvoir m'arrêter à suivre, au simple point de vue de l'art, le développement d'un jeune talent que je sens grandir à chaque page. D'autres soucis nous pressent. La flotte espagnole veut une revanche. L'état-major se concerte dans la cellule du P. Abbé.

De graves nouvelles apportées par un seigneur du voisinage auront leur contre-coup immédiat sur notre héros. Il paraîtrait qu'un nouvel assaut, plus terrible que les anciens, se trame contre Dieu lui-même. Jusqu'ici, on ne concevait pas de pires ennemis que les hérétiques. Or, voici venir d'Angleterre des impies qui sèment le doute non plus seulement contre les droits de la véritable Église, mais contre toute révélation. Par bonheur, dom Alexandre ignore encore, à cette heure, que le père d'Edwin est un de ces hommes, mais comme il vient de déclarer à ses moines que, dans ledanger présent de la chrétienté, la moindre faiblesse envers les libertins serait criminelle, et que dorénavant on devrait redoubler de vigilance pour préserver l'abbaye de tout contact avec cet esprit d'erreur, sa pensée se porte naturellement sur le petit luthérien.

— Je ne veux pas d'hérétique dans ma maison, dit-il après un silence, et, quanta l'Angleiis, j'entends qu'il aille à la messe .

Puis se rappelant la promesse de Meinrad,il ajoute :

— Avec le diable, il n'y a pas d'engagement qui tienne. Si, par hasard, on lui a promis quelque chose, loin d'être un péché, c'est un devoir de manquer à cette promesse.

Meinrad a pâli.

— Que Votre Révérence me permette... L'enfant ne montre aucune inclination pour notre Sainte Église. Il tient fermement à ce quon lui a enseigné dans sa famille, aux doctrines qu'il a sucées avec le lait de sa mère. Nous n'avons pas le droit de faire violence à ses sentiments, d'autant moins qu'il se trouve ici notre hôte...

Le P. Meinrad s'embrouille. Honorius vient à la rescousse avec une comparaison biblique, mais le P. Abbé, impatient, coupe court à cette poésie.

L'enfant est ici depuis deux mois. Combien voulez-vous attendre encore? Le royaume du ciel sou fifre violence... Quant au serment de Meinrad, il ne nous lie pas, nous autres ; lui non plus, d'ailleurs, mais, sur ce point, il ne veut pas entendre raison.

Et il conclut en donnant aux professeurs d'Edwin l'ordre formel de préparer à bref délai cette conversion. Il entend bien voir l'enfant à la messe du prochain dimanche et il recevra, le jour de Pâques, son abjuration. Telle est sa volonté. Qu'on agisse en conséquence.

Du reste, il mènera lui-même de loin le siège de cette conscience d'enfant. La douceur d'abord, les flatteries, les caresses, c'est la formule. Ensuite, si besoin est, la force. Justement une occasion favo-

rable se présente. Dans peu de jours, leprince évêque de Passau fera sa visite à Kremsmunster. En son honneur, les élèves joueront une pièce allégorique: Callirhoes et Theophobi Amores. Les rhétoriciens et les humanistes sont trop grands pour le rôle principal. Un élève de grammaire irait à merveille. Pourquoi pas Mac Endollius?

C'est un bel enfant. Il a dans tous ses mouvements une grâce, une élégance à laquelle nos jeunes villageois n'atteindront jamais. Pourquoi pas Endollius ? Le P. Abbé lui-même propose ce nom. Mais soudain, il semble se raviser: « Nous ne pouvons pas laisser paraître vm hérétique sur nos planches. .. » Alors, comme le P. Augustin, mauvais casuiste, ne trouve rien à répondre à celte difficulté, dom Alexandre découvre ses batteries:

— Non, un hérétique ne doit pas paraître sur notre théâtre, mais un catéchumène, c'est autre cliose. J'ai décidé, vous le savez, qu'Edwin irait à l'église le jour de la grande fête. Honorius et Virgile disent tous deux qu'ils ne peuvent rien tirer de cet entêté. Je le veux pourtant à l'église, coûte que coûte. Et c'est ici que vous pouvez nous prêter la main. Écoutez-moi donc. Vous l'appelez et vous lui annoncez qu'il jouera le rôle de Gunther dans un beau costume flambant neuf, devant le prince et toute la noblesse du pays. Son petit cœur se gonfle de joie et d'orgueil. Alors, vous le prenez par le bras et vous dites : « Tout cela est bel et bon, mais à condition que tu ailles à l'église. Pas de messe, pas de rôle. » Je parie qu'il n'hésitera guère. Que si, par malheur, il s'avisait de faire des façons... Mais non, j'en suis sûr.

La baronne de Handel-Mazzetti serait, j'imagine, fort amusée, et à bon droit, si l'on jetait les hauts cris devant ce plan de dragonnades à rebours. Non

qu'elle goûte plus que de raison les ruses de ce pieux renard, mais enfin, Dieu fasse qu'on n'ait jamais traduit d'une façon plus inique le compelle intrare de rÉvangile ! Deux siècles nous séparent de l'époque où fut tenu ce colloque machiavélique, et le plus zélé convertisseur éprouverait aujourd'hui d'autres scrupules, même, j'espère, en face d'une conscience de douze ans. En tout cas, gardons-nous de crier à l'invraisemblance. Blanc ou noir, le Père Abbé reste ici dans la vérité de sa nature, le P. Augustin aussi, lui qui se prête en riant de si bon cœur à cette belle manœuvre.

Il n'a pas son pareil, ce tentateur. Il fait sortir Edwin de classe, et, sans plus de paroles, il le conduit à la grande salle, devant l'estrade où les élèves, à moitié costumés, récitent leur rôle. Ayant fait vingt fois dans mon jeune temps le métier du P. Augustin — le machiavélisme excepté — je n'ai pas de peine à voir les yeux de l'enfant pétiller de joie et d'envie, tous ses traits s'allumer devant la magnificence du spectacle.

— Est-ce que ça te ferait plaisir de jouer la comédie?

— Oui, certes, oh! oui.

Oh ! l'ardeur, l'ardeur ensoleillée de ce sourire.

— Je savais bien. Maintenant, écoute. Le Révérendissime a décidé — l'enfant ouvrait des yeux de convoitise, aspirait une à une toutes les paroles du moine — de te faire jouer dans la grande pièce du il décembre et de te donner le rôle de Gunther.

Edwin, triomphant, bat des mains. Nouveaux transports quand le tentateur lui détaille les splendeurs du costume de Gunther.

— C'est une grande faveur qu'on te fait, Edwin.

Aussi faudra-t-il être bien sage. Eu particulier, le Révérendissime exige que, le jour de la fête, tu assistes à la grand' messe.

— Ça non, je ne le ferai pas, répond Edwin.

— Alors, tu aimes mieux ne pas jouer la comédie?

Ne pasjouerla comédie ILeslèvres du pauvre petittremblent. Il s'était promis tant de bonheur. Certes, il ne cède pas tout de suite. Il se défend aussi longtemps qu'il le peut, le pauvre petit luthérien.

Mais le Père ne lui laisse pas de répit.

— Pense un peu, Mac Endoll, comme tu seras beau ! Un •costume en or et ponceau, une longue épée. Les cheveux frisés et poudrés comme un gros personnage. Et la rampe, et le parterre, et la musique italienne 1 Et comme Son Éminence va t'applaudir. . . Et puis, est-ce que tu t'imagines que, pour entendre une messe, tu renonces à ta religion ? C'est comme si un juif avait peur de recevoir le baptême en mettant le nez dehors, un jour de pluie.

L'enfant se laisse vaincre, lentement et malgré lui. Il sent qu'il fait une vilaine chose, mais comment résister à la vue du deuxième acte qui commence, avec Wolf, le mordu de l'autre jour sur la scène — Wolf que Gunther, dans la pièce, doit percer d'un coup d'épée — avec les nymphes qui tressent des guirlandes pour le vainqueur.

Le jour de la fête, le service pour les bienfaiteurs trépassés ! Dans l'église, les enfants commencent dévotement leurs prière.'^. Ne regardez pas. Hélas ! notre Edwin est avec eux. Il a pleuré, il a supplié. On n'a pas voulu lui faire grâce. Il est là, se mordant les lèvres et serrant les poings. Tout le monde prie, et il ne prie pas. Il proteste contre la violence qui lui est faite. Seul un homme devine ce que l'en-

fant souffre et Meinrad murmure au fond de son cœur : « Trop tôt, trop tôt. Dieu fasse que cette journée ne soit pas funeste ! »

Heureuse, l'enfance ! Elle connaît nos douleurs et nos hontes. Mais, pour elle, Toubli bienfaisant n'attend pas l'heure du sommeil. Dans la coulisse, enfiévrée par le branle-bas des acteurs et le bourdonnement de la salle, Edwin, déjà triomphant, passe son habit chamarré et, d'avance, savoure le grand silence admirateur, puis les applaudissements qui l'attendent. Et, de fait, cardinal et Père Abbé, comtes et comtesses du voisinage, villageois haussés sur la pointe des pieds au fond de la salle, jamais tous ces lourds Germains ne furent séduits par tant de gracieuse et fière aisance. Edwin est le héros de la fête. Les dames se tamponnent les yeux et le prince évêque veut voir Gunther de tout près.

— Comment t'appelles-tu ?

— Edwin Mac EndoU.

Officieux, le Père Abbé se penche vers le cardinal. Edwin est le fils d'un grand seigneur anglais. Toute la salle murmure : « Il est Anglais. »

— Mac Endoll. C'est là sans doute une de ces vieilles familles catholiques exilées par la féroce Elisabeth.

— Non, il est luthérien, répond l'Abbé ; c'est un catéchumène de notre sainte Église. Il fera son abjuration à Pâques.

— Moi, non certes, je n'abjure pas ! Qui a dit cela de moi ? Ce n'est pas A'rai.

Sur le front, dans les yeux du Père Abbé, terreur et colère, l'orage gronde. Mais le vaincu de ce matin

a retrouvé ses forces, comme Samson. On l'a forcé à aller à celle messe, il le dil 1res haut, devant le cardinal stupéfait. Au milieu du silence consterné de la salle, la pure voix qui tantôt remuait les cœurs, plus vibrante maintenant et plus décidée, dit la sainteté des luthériens et les hontes des papistes. La petite main, d'un geste énergique, envoie Pape et évêques aux enfers. Le cardinal se lève et quille la salle. Les moines effarés le suivent de loin. L'Abbé, tout petit, se répand en excuses. Le prélat reste de glace. Séance tenante, un conseil de guerre s'improvise et on se résoud à congédier sans plus tarder le criminel. La mort dans l'âme, Meinrad amène son protégé devant ses juges. Quelques grains de poudre courent encore sur les boucles blondes. En entendant la sentence qui le rend à sa mère, l'enfant saute de joie, mais soudain, il aperçoit Meinrad qui ne sait pas cacher sa douleur. « Il faut que vous veniez avec moi, je vous aime tant ! — Pas de bêtises, gronde le Père Abbé, Meinrad a d'autres enfants ici, et qui valent mieux qu'un hérétique comme toi. Meinrad, prenez congé de l'enfant. » Edwin entoure de ses bras la tête du moine qui se penche, et il embrasse on pleurant son prolecteur. Mais c'est trop d'émotions, en un même jour, pour le prince évêque. Les moines l'ont vu pleurer. Cet arc-en-ciel annonce la fin de la tempête. Le cardinal exige qu'Edwin reste au monastère et qu'on laisse Meinrad l'élever comme il l'entendra. Le Père Abbé, qui n'a pas pleuré, promet d'obéir. Tout ira bien s'il tient sa promesse.

C'est plus fort que lui. La honte de cette journée le hante. Il a payé trop cher sa coupable indulgence

envers Thérétique. La douceur a échoué, essayons la force. Rien de plus aisé. L'Anglais est rais en quarantaine, Meinrad accablé de besognes qui le tiendront loin des élèves. Cependant, le Père Abbé est moins terrible qu'il ne paraît. En dehors de ses lunes de fanatisme et de tyrannie, il suit les impulsions d'une certaine bonté rude. Peu à peu, la cruelle consigne se détend, l'enfant est rendu à son ami. Chez celui-ci, du moins, la bonté ne reste pas à la merci des sautes du vent, et il nous semblerait le plus habile des séducteurs si la simplicité absolue de son âme n'excluait tout soupçon de politique. Cet enfant abandonné que la Providence lui a confié, il l'aime ; il l'aime « parce que c'est lui », d'abord, ensuite parce qu'il est malheureux et persécuté.

Encore une fois, c'est un enfant, la seule créature humaine à laquelle un moine ait le droit de montrer sa meilleure tendresse. Luthérien, sans doute, mais catholique, Meinrad ne l'aimerait pas d'une autre façon. Il n'a jamais songé à faire de son affection un doux piège où trébuche tôt ou tard la fiHale confiance de son élève. Beaucoup plus encore que la parole donnée, la peur de commettre une mauvaise action paralyserait chez lui tout effort de propagande. Sa tendresse même lui paraîtrait sacrilège du jour où elle essaierait de voler l'enfant à sa mère et quand le Père Abbé imaginera de lui montrer les avantages d'une substitution pareille, le moine, timide et obéissant, repoussera le sophisme avec une indignation presque méprisante. Libéral, minimiste, précurseur de Tindifférentisme contemporain, oh I que non pas ! Il a gardé la foi naïve de son enfance. Mais une théologie instinctive le guide à travers ces

difficultés qu'il ne songe pas à formuler et qu'il ne saurait résoudre. Fidélité à l'Église et à ses dogmes, haine de l'hérésie, tendresse pour le petit hérétique, confiance dans la mère luthérienne et le père libre penseur à qui Dieu confia ce trésor de candeur et de piété, Meinrad reste simplement fidèle à toutes les lumières de son cœur. Pour l'avenir, il s'abandonne à la Providence. Il demande chaque jour à la Sainte Vierge la conversion d'Edwin. Il ne sait pas de politique plus adroite que la prière.

Il agit pourtant et plus efficacement que ses frères. Edwin peut lire à toute heure dans celte âme transparente qui s'épanche et s'épanouit devant lui. Les pires idolâtries de Rome s'étalent dans la cellule où l'exilé vient oublier les duretés de ses camarades €tde ses maîtres Si prompt à jaillir en présence du Père Abbé et du prince évêque, ici, en face de ce doux moine qui parle de la Vierge Marie comme Edwin lui-même parle de sa mère, le blasphème hésite, s'atténue, perd de son élan. Imposée tantôt par ruse ou violence, Rome demeurait, aux yeux de l'enfant, le génie menteur qu'on lui dénonçait jadis et qu'il avait maintenant des raisons personnelles de maudire, mais Rome c'est aussi Meinrad ; et Meinrad, c'est la bonté, c'est la foi joyeuse, la vertu, la sainteté.

Oui, la sainteté, avec sa patience et ses délicatesses infinies, la sainteté respectueuse de la liberté des âmes et qui redoute de brouiller les opérations divines par un zèle trop humain, trop habile et trop empressé I

La première communion approche. On a chargé Meinrad du catéchisme des derniers jours. Un matin

il entre dans la classe de grammaire avec un gros livre sous le bras. D'ordinaire, Edwin n'assiste pas au catéchisme, mais, cette fois, comme il n'y a personne pour s'occuper de lui, il doit rester avec les autres élèves. Ne craignez pas que JMeinrad profite de la circonstance pour endoctriner le petit hérétique. A l'enfant qui, déjà, se rebiffe et proteste qu'il n'écoutera pas les contes qu'on va lui faire, le moine répond doucement : « Non, puisque tu n'es pas catholique, tu n'es pas obligé de suivre le catéchisme. Aussi t'ai-je apporté un gros livre d'images que lu regarderas pour ne pas t'ennuyer en attendant. »

Mais Edwin essaie vainement de regarder les images. Ces châteaux tyroliens l'intéressent moins que les paroles de Meinrad sur le grand amour de ce « Roi de gloire » qui descendra bientôt dans le cœur des premiers communiants. La leçon finie, il avoue qu'il n'a fait qu'entr'ouvrir le livre.

— C est si beau, ce que vous avez dit !

Il se reprend aussitôt pour protester qu'il ne sera jamais c&tholique. Mais la tristesse hésitante de son regard semble démentir l'assurance de son dire. Pauvre petit, marqué si tôt pour un long martyre, symbole aimable et douloureux du prix que la Providence met parfois à la conquête de la vérité.

L'auteur insinue avec beaucoup d'art les étapes de cette évolution insensible que hâte doucement l'atmosphère catholique de l'abbaye. Maintenant qu'on ne songe plus à l'y introduire de force, Edwin a moins d'horreur pour la chapelle. Aux jours de fête, il se glisse dans les bas-côtés, il se cache derrière les colonnes, écoute, regarde, le cœur avide et trem-

blant, et les vieilles murailles l'accueillent maternelles, comme une aïeule qui laisse venir à pas menus tout près d'elle Tenfant puni qui sait bien qu'elle pardonne et qui n'ose pas encore lui parler.

Elles aussi, elles veulent cet enfant, les saintes murailles. Comme Meinrad, elles l'enveloppent de leur discrète tendresse. Silencieusement, elles l'attirent par le charme tout-puissant du Dieu qu'elles gardent. Rien en elles qui le meurtrisse ni qui le repousse. Elles ne lui défendent pas de penser à sa mère, elles qui, devant lui, inclinent affectueusement leurs ogives pour abriter la douleur d'une autre mère au cœur transpercé. Dans leur tiède nuit que les cierges et les vitraux illuminent parfois pour une heure, l'enfant s'accoutume au désir et à l'espérance de cette lumière qu'une révélation brutale a failli lui rendre odieuse pour toujours. Le geste suave et pressant des hautes colonnes rapproche insensiblement le petit luthérien de cet autel mystérieux où Meinrad célèbre la messe, de cette hostie qu'adore Meinrad.

La messe de première communion est terminée. Le moine, qui vient prolonger son action de grâces, au pied de l'autel de la Vierge, aperçoit l'enfant qui semble l'attendre.

— Va vite déjeuner, mon petit, tu dois avoir faim.

— Non, je nai pas faim, répond Edwia : je voudrais, je voudrais vous demander quelque chose.

— Qu'est-ce que c'est? interrogea bonnement le Père. Edwin approche ses lèvres de l'oreille du moine et il dit

d'une voix très basse :

— Est-ce que vous l'avez vu ?

— Qui, mon enfant?

— Le Roi de gloire ?

C'est un souvenir du catéchisme de l'autre jour.

— Non, répond lentement le moine, on ne le voit pas avec les yeux, mais seulement avec la foi.

Edwin n'est pas satisfait.

— Vous ne l'avez pas vu, et jamais vous ne l'avez vu , même pour votre première communion ?

Pourquoi faut-il que la police du couvent soit aux écoutes, épie ces allées et venues timides, compte les pas que seuls les anges devraient entendre. Déjà, le Père Abbé ne se tient pas d'aise, il annonce sa prochaine victoire. Mais quoi ? Le Père Prieur se permet de lever les épaules et de rester sceptique ? Attendez. On va le convaincre. Qu'on amène le petit Anglais. Edwin arrive. Entre ces deux êtres que tout sépare, l'auteur a voulu un nouveau duel.

L'interrogatoire commence. Le Père Abbé a appris avec plaisir que, pendant la Semaine Sainte, Edwin avait paru plusieurs fois à la chapelle, tel jour, tel jour et tel jour. L'enfant rectifie froidement l'addition trop ambitieuse, et au Père Abbé qui gauchement le presse il donne cette verte réponse :

— Vous voulez dire que je commence à renier ma foi... Oui, je sais bien, c'est là que vous en voulez venir. Mais moi...

Le Père Abbé, un peu refroidi, ne lui laisse pas le temps d'aller plus loin. Mais, bientôt, le génie de la maladresse reprend ses droits. Dom Alexandre veut savoir — n'est-ce pas son droit ? — il veut savoir les pensées et les sentiments d'Edwin pendant la messe de première communion.

L'enfant rougit. La belle et ctiaste rougeur ! Une honte

douloureuse meurtrit la petite âme que l'indiscrétion de l'inquisiteur voudrait mettre à nu, et devant témoins, encore.

Edwin ne répond pas. L'inquisiteur escompte la tristesse de ces beaux yeux qui le supplient fiévreusement de se taire. C'est partie remise. Somme toute, la matinée a été bonne pour le Père Abbé. Il se frotte les mains et fixe la date prochaine de la conversion.

Cependant, le secrétaire de lord Mac Endoll arrive au couvent, porteur de mauvaises nouvelles. La mère d'Edwin est morte, l'enfant doit revenir dans son pays. Quitter l'abbaye, et avant d'avoir fait son abjuration, non, cela n'est pas possible. L'Abbé congédie le secrétaire sans plus de façons et garde le prisonnier. Voilà qui sort du banal, mais quoi, n'oublions pas que notre abbaye, située au cœur du Saint-Empire, fait figure de forteresse. La route est longue de Vienne à Salisbury, et le coup d'audace du Père Abbé gagnera au moins une trêve de quelques semaines qu'on va se hâter de mettre à profit. Et si, par hasard, il prenait fantaisie à lord Mac Endoll de venir lui-même, il y a des juges à Vienne qui défendront, contre les exigences d'un père sacrilège, les droits de l'Eglise sur cet enfant. La baronne de Handel-Mazzetti esquive habilement la rencontre entre le père d'Edwin et l'Abbé. Celui-ci est en voyage lorsque, beaucoup plus tôt qu'on ne l'avait cru, lord Mac Endoll en personne se présente aux portes de l'abbaye. On hésite, on tremble, on rend les armes. Déjà Edwm, blotti dans les bras de son père qui l'a pris avec lui sur son cheval, envoie un dernier adieu au P. Meinrad.

Pauvre Meinrad I Son abbaye lui semble maintenant dépeuplée. Mais la douleur ne l'égaré pas. Bien loin de disputer Edvvin à son père, c'est lui qui a déjoué d'un mot les savantes machinations du Père Abbé. Sa claire conscience plane au-dessus de tant de sophismes. D'ailleurs, dès le premier mot, le moine ignorant et le grand seigneur philosophe se sont compris. Le Prieur qui, l'autre jour, fermait le ciel à la mère luthérienne, peut bien prédire aujourd'hui que le père libre penseur n'aura rien de plus pressé que de pervertir son enfant. Meinrad est bon, Meinrad est père. Il sait que lord Mac Endoll ne dira jamais une parole qui puisse désoler l'âme chrétienne de son fils. A tous ces prophètes de malheur, il répond simplement : « L'enfant est avec son père, c'est sa vraie place. » Les lettres qu'il reçoit d'Edwin donnent raison à cette confiance généreuse. Sous les yeux amusés et attendris du philosophe, l'enfant pratique librement la petite religion qu'il a fondée pour satisfaire à tous les besoins de son cœur, protestantisme innocent, qui se réclame de Luther et qui s'agenouille avec allégresse devant les images de Marie.

Vous sentez bien que Je roman n'est pas fini. Personne maintenant ne se résignerait à fermer le livre avant que Meinrad ait reçu l'abjuration d'Edwin. Mme Handel-Mazzetti moins que personne. Comment s'y prendra-t-elle pour ramener l'oiseau envolé vers les tourelles de l'abbaye ?

Elle résout le problème par une combinaison ingénieuse où je ne sais ce qu'il faut le plus admirer ou de la foi vraiment héroïque de la chrétienne ou de la virtuosité de l'artiste. Des soufïrances sans nom attendent le petit martyr. Après le court sursis de quelques semaines joyeuses, l'enfant verra son père emprisonné, torturé pour crime d'athéisme, dans les cachots de l'inquisition luthérienne. Luimême, il n'échappera à la torture que par un miracle. Tant qu'enfin, à bout de forces, l'orphelin viendra s'abattre dans les bras du P. Meinrad et de l'Église. Tantœ molis erat... Bouleversée par la lecture de ce livre, une femme luthérienne me demandait si Dieu pourrait jamais mettre à un si terrible prix le retour d'une âme au catholicisme. Humainement parlant, je ne vois à cette question qu'une réponse. L'incroyant et le croyant timide rediront simplement le vers du poète.

Et quand leur joie arrive, ils en ont trop souflert.

Mais la baronne de Handel-Mazzetti n'a pas songé un seul instant à cette réponse douloureuse. Ses œuvres futures éclipseront sans doute la beauté fraîche et ingénue de ses premiers livres, mais je doute qu'elle puisse rendre jamais un plus sublime témoignage à la pureté et à la ferveur de sa foi. Plaignons après cela les critiques pharisiens qui ont eu le triste courage d'insulter à la noble femme. Les imprudents ne se doutent pas qu'au moment où ils dénoncent le protestantisme déguisé de l'auteur de Meinrad, ils nous offrent un moyen facile de contrôler la justesse de ses observations et la vérité de ses portraits.

Mais ni Torthodoxie ni la ferveur ne sont un gage assuré de talent. Ce qui nous importe ici est de savoir si, oui ou non, nous nous trouvons en présence d'un écrivain, d'un romancier qui mérite de s'imposer à ceux-là mêmes qui cherchent uniquement dans les livres un plaisir d'art. La première partie de ce roman nous avait rempli d'espérance, mais une certaine inquiétude nous gagne lorsque, la main sur l'épaule de Meinrad, qui suit d'un triste regard le départ d'Edwin pour l'inconnu, nous songeons au long ruban de route qu'il nous faut encore dérouler avant de toucher le dénouement. De quoi seront faites ces trois cents pages, et quel miracle les empêchera de sombrer dans le feuilleton !

Jusqu'ici, en etïet, les péripéties qui ont retardé la conversion d'Edwin étaient, si l'on peut dire, chargées de pensées. Des moindres oscillations de l'intrigue, une philosophie se dégageait lumineuse. Avec un enfant et une poignée de moines, l'auteur avait réussi à nous intéresser au conflit des idées éternelles, et nous ne marchandions pas notre attention au simple récit qui, tout à la fois, évoquait et dissimulait de si grandes choses. Avec le départ d'Edwin — départ nécessaire, je le sais bien — il semble que tout menace de changer, et que l'intrigue rendue à la stérile liberté de ses caprices doive fatalement s'amuser et se perdre sur le chemin des aventures. Qu'on y songe. L'auteur s'est engagé dans une impasse. La logique du livre exige que la conversion d'Edwin mûrisse loin de l'abbaye, et la logique des choses défend de prêter à un enfant les réflexions et observations personnelles qui dirigent, chez un homme, le progrès de la conversion. Si, par

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malheur, la controverse montrait ici le bout de l'oreille, le roman serait jugé, il ne vaudrait rien. Restent deux solutions également dangereuses. Une vision qui ordonne à Edwin de quitter la religion de sa mère — mais ce Deus ex machina tuerait le roman ' ; ou bien un ensemble de catastrophes qui dénouent violemment les liens qui attachent l'enfant à sa famille — et nous voilà dans le feuilleton.

A moins cependant que ces catastrophes, savamment ordonnées, continuent harmonieusement, précisent, étendent, complètent ces évocations d'idées qui avaient tiré du banal la fable naïve des moines et de l'enfant. A moins que les deux parties du roman s'éclairent l'une l'autre et se recouvrent comme les volets d'un dyptique. Et c'est là précisément le plan que s'est proposé la baronne de Handel-Mazzetti. c'est la gageure qu'elle a tenue.

On a vu de quelle façon, en de menues histoires de couvent, elle racontait, sans le formuler jamais, un des plus vastes problèmes que l'âme religieuse de tous les siècles se soit posés. Or, ce même problème, elle l'incarne maintenant dans un autre milieu et en d'autres personnages. Les idées qui nous parlaient tantôt sous la robe bénédictine siègent maintenant dans un aréopage luthérien. Hier, les moines mettaient en quarantaine un enfant qui refusait de se convertir ; aujourd'hui, les chanoines protestants condamnent à mort un libre penseur qui ne veut pas rétracter son livre. Ce libre penseur n'est autre que le père d'Edwin, et ainsi la douloureuse

1. Il y a bien une vision ou quelque chose d'approchant, mais Fauteur n'en a pas fait le primiim mouens de l'intrigue, et la conversion d'Edwin n'est pas attachée à cet événement.

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petite figure plane sur les deux volets du dyptique : ainsi nous épelons une seule et même leçon dans la tragique histoire de cet enfant, deux fois victime, deux fois martyr.

Certes, le second tableau est poussé au rouge, mais on sait bien qu'en matière de fanatisme, le plus affreux roman n'atteindra jamais les réalités de l'histoire. D'ailleurs, personne, j'espère, ne s'étonnera qu'ayant à choisir — hélas ! — le cadre de ces scènes épouvantables, l'auteur ait fait tirer par des protestants les conséquences extrêmes de principes que les protestants n'ont pas été seuls à défendre. Il faudrait n'avoir rien compris à ce beau livre pour trouver là un indice de partialité coupable. Une loyauté transparente a présidé au rapprochement de ces deux groupes de récits qui se répondent avec tant de précision pittoresque. Le brouillard qui aveugle le chanoine luthérien Detlev et transforme cet honnête homme en bourreau, est frère des nuées moins sanglantes qui montent du Danube jusqu'à la tête du Père Abbé. Le geste ébauché à Kremsmunster s'achève à Berlin. Avant Detlev, dom Alexandre a prononcé contre les incrédules la peine de mort, et nos controversistes seraient bientôt sur les dents si nous n'avions contre Luther d'autres arguments que le supplice de lord Mac Endoll. Rendez le protestantisme responsable de ce crime, et vous devrez, en bonne logique, faire peser sur tout l'ordre bénédictin les maladresses du Père Abbé, sur toute l'Eglise, d'autres erreurs du même genre. Mais ces extrémités injustes et dangereuses répugnent à cette ferme raison dont je louerais peut-être plus que tout le bel équilibre, à cette conscience, deux fois loyale, d"ar-

liste et de chrétionne. D'ailleurs, pour que nul ne prît le chana^e, l'auteur a voulu atténuer autant que possible le nombre des fanatiques luthériens. L'évêque, tolérant et bon, rappelle assez le cardinal de Passau, seconde manière. Pendant les trop courtes minutes où elle traverse la scène, l'honnête figure de Leibnitz rayonne de justice et d'indulgence. Un brave homme de diacre, qui remplit avec beaucoup de sentiment son bout de rôle, n'a presque d'autre défaut que d'être fiancé, et, pour le dire en passant, j'ai regretté de trouver ici ce trait de caricature, au moins inutile. Inspiré et soutenu par Leibnitz, un des juges se dévoue à lord Mac EndoU et tient tète à la folie sanguinaire de ses collègues. D'obscurs dévouements surgissent même du plus bas de cette foule ameutée que l'auteur ressuscite en quelques pages extraordinaires de couleur et de mouvement. Enfin, suprême largesse, les luthériens auront leur Meinrad. Au milieu de cette débauche de fanatisme, Edwin ne reste pas seul. Un bon et noble cœur adopte l'orphelin. Moins aimable, moins attachant que Meinrad, Wolf von Weissenbach n'est pas un simple double du moine. Ce gentilhomme gauche et bourru manque de charme. Nous l'admirons, nous autres, avant de l'aimer, mais les enfants se connaissent mieux que nous en hommes et Edwin s'abandonne sans hésiter à celte héroïque et sûre tendresse. Wolf, lui aussi, semble être auprès de l'enfant le délégué de la mère absente, et, comme tel, l'ingénieuse délicatesse de l'auteur a chargé cet honnête luthérien de rendre Edwin à la seule mère qui lui reste, l'Église romaine.

La place me manque pour résumer l'histoire du

procès de lord Mac Endoll et du retour du catéchumène à l'abbaye. Aussi bien, n'est-ce point là ce qui m'intéresse. Le premier romancier venu peut raconter les péripéties d'un procès sanglant, décrire la triste et sereine douceur d'une conversion. Notre auteur excelle à dramatiser de pareilles scènes, mais son originalité est d'un métal plus solide et plus rare. Faire descendre le problème religieux des nuages de l'abstraction et des généralités de la controverse, l'incarner, le camper, le contempler vivant dans le monde des âmes réelles, animer et passionner les principes en montrant comment ils travaillent et transforment des êtres de chair et de sang, voilà de quoi donner même aux tâtonnements d'un livre de début, une sérieuse valeur. Si quelque fatale illusion ne m'égare, voici venir un jeune écrivain qui nous donnera souvent le magnifique plaisir de célébrer dans une même œuvre d'art et de foi, et le chrétien et l'artiste. Le nouveau roman du même écrivain Jesse iind Maria, réalise et déjà dépasse de beaucoup les promesses du Meinrad.

si 2. — Jesse und Maria

Je n'ose encore m'abandonner à la ferveur d'un premier enthousiasme et dire simplement ce que je pense de ce livre. Une chose, du moins, me semble certaine. Avec Jesse und Maria, le roman catholique brise ses chaînes, sort joyeusement de la prison d'ennui, de banalité et de pieux mensonge où il languit depuis si longtemps et devant laquelle tant de solides préjugés montaient la garde. Pas de sermons dans ce livre courageux, pas de controverses mal déguisées, pas de perfections irréelles, pas même, Dieu soit loué, pas même de thèse, mais seulement une œuvre d'art, comme Adam Bede et le Piccoto mondo antico, un roman d'observation attentive et de vérité profonde, une œuvre vivante, jeune, harmonieuse comme une fresque de Gozzoli. Intimement, exclusivement catholique, ce livre qu'anime la foi la plus candide et la plus sereine, s'impose à l'attention des lettrés et à

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