‹ L'Inquiétude religieuseChapitre 66 sur 108 · LE SCRUPULE DE S* JÉRÔME · texte numérisé non relu

LE SCRUPULE DE S* JÉRÔME

Saint Jérôme entendit en songe une voix qui lui reprochait de trop aimer Cicéron. Voici plus de vingt ans que cette même voix me tourmente. Elle ne parle plus du seul Cicéron. D'auti'es enchanteurs aujourd'hui nous tiennent, trop nombreux pour que je les nomme. . . Ah ! fuge Sirenum liliis, comme récrivait un grand pape dont le goût pour les vers latins est assez connu, (irecs, Latins, Anglais, Français, Italiens, comment leur refuser notre cœur, ou comment ne le leur donner qu'à demi ? Ne semble-t-il pas que le tout ou rien s'impose dans un conflit de ce genre, qu'il faille choisir entre Mrgile et saint Paul ? Littérature, éloquence, quand nous limons une phrase même pieuse, quand nous surveillons, en chaire, l'élégance de nos gestes et la cadence de notre voix, est-ce bien toujours l'esprit de Dieu qui nous guide, le pur amour qui nous soutient. « Il ira, cet ignorant dans l'art de bien dire, avec cette locution rude, avec cette phrase qui sent l'étranger, il ira en cette Grèce polie, la mère des philosophes et des orateurs. . . il prêchera Jésus dans Athènes, et le plus savant de ses sénateurs passera de l'Aréopage eu l'école de ce barbare. » Je veux bien, mais cette phrase ne sent pas l'étranger. Cet orateur n'est pas

un barbare La Grèce profane en aurait fait un dieu. Pas plus que nous, Bossuet ne redescend du septième ciel et les moyens par lesquels il nous force à l'écouter et à le lire n'ont rien de miraculeux. L'art d'écrire et l'art de parler, l'Évangile ne l'apprend qu'aux véritables saints; coûte que coûte, il nous faut bien passer à une autre école où nous ne ferons que des progrès médiocres, si nous croyons de tout notre cœur, sans distraction et sans défaillance, au néant des lettres humaines.

Ce n'est là que le premier aspect du problème que je voudrais toucher dans ce chapitre. Si je laborde sous ce premier aspect, avec plus d'émotion et plus de tendresse, c'est que, longtemps professeur a" « humanités », obligé comme tel de faire croire à mes élèves qu'un beau vers était chose di^^ne, le croyant moi-même parfois, je n'ai eu que trop de facilité à pénétrer les angoisses du P Porée. Dans tel collège moins auguste que Louis-leGrand, j'ai vu maintes fois pétiller la malice de petits Voltaires qui m'étaient très chers, s'agiter la curiosité inquiète de petits Diderots; jai deviné dans ces cœurs d'enfants une paisible indifférence aux choses religieuses qui depuis n'a cessé de croître. Comme je faisais les cent pas avant l'heure de la classe, entendant de jeunes voix épeler Salluste et le tonnerre d'un professeur qui foudroyait un barbarisme, j'ai souvent et tristement médité sur le résultat probable de tant d'efforts. Que sert à l'homme de connaître la grammaire grecque et de savourer les Tusculanes, s'il vient à perdre son âme? Certes, qu'une telle question se pose plus spontanément, plus invinciblement à un prêtre qu'à tout autre éducateur, cela suffit à justifier la sagesse de nos pères qui voulurent confier au sacerdoce catholique la formation littéraire de la jeunesse. Mais enfin le problème reste. Je me suis permis, non de le discuter à fond, mais au moins de le poser à propos du P. Porée.

La même voix qui reprochait à saint Jérôme de trop aimer Cicéron, nous invite encore, me semble-t-il, à une inquiétude plus subtile et plus grave. Un orateur, un poète nous

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séduisent, non pas seulement parce qu'ils nous enchantent et par là nous font négliger de plus austères plaisirs, mais encore parce qu'ils risquent de nous égarer et de s'égarer eux-mêmes avec nous sur l'intensité de leurs propres sentiments. C'est là le point critique de la littérature religieuse. Que voulons-nous, en effet, quand nous étudions les écrivains religieux, sinon dégager, étreindre le témoignage vivant que chacun d'eux a essayé de rendre à la réalité de sa foi. Pour peu que nous ayions nous-mêmes joué avec les mots, nous savons bien que dans les sermons les plus éloquents, tout n'est pas profondément ni pleinement sincère. Passé l'amertume des premières déceptions de ce genre, nous savons aussi que beaucoup se croient, veulent être sincères qui ne le sont pas, ou du moins qui ne le sont pas autant qu'ils pensent l'être. Il n'y a pas de rhétorique chez Pascal, il y en a peut-être un soupçon chez un écrivain aussi magnifique, aussi vraiment pieux que Bossuet. Si cela est vrai d'un tel homme, dans quels scrupules infinis ne nous débattrons-nous pas quand nous voudrons passer au môme crible notre propre éloquence, trouver la présence de Dieu dans notre propre vie intérieure ? Dans cette gamme de nuances infinies qui va de Tartufe à Numa Roumeslan et de celui-ci à Pascal, où devons-nous placer tel ou tel écrivain religieux : écrivains ou non — puisque enfin le moindre de nos gestes est un discours, où devons-nous nous placer nous-mêmes ?

J'en ai dit assez pour définir la curiosité avec laquelle j'ai médité les lettres spirituelles du P. Didon. A la vérité, j'ai trop de raisons, dont plusieurs ne me flattent guère, de croire avec Pascal que l'éloquence ne vaut pas une heure de peine. Et puis, ni l'idée que je me fais de la prédication chrétienne, ni les seuls maîtres littéraires que j'aime, ne ne permettent de goûter beaucoup l'éloquence du P. Didon. L'écrivain m'intéresse moins encore. Pour l'homme, si généreux, si fort, si bon, et, à certains jours, si malheureux, je n'éprouve que du respect. Quand parut l'étude qu'on valire,

une savante revue — \a. Revue Thomiste, je crois — me fit riionneur impré\ni de lui consacrer une discussion, plus longue, si je me souviens bien, que cette étude elle-même. De guerre lasse, on concluait qu'il était impossible de décider si j'avais entendu défendre le grand dominicain ou l'attaquer. Éloge perfide ou prudente manifestation de libéralisme, on ne savait trop. Ni l'un ni l'autre, en vérité J'avais voulu simplement étudier, sur un, illustre exemple, le scrupule de saint Jérôme, distinguer dans ces lettres retentissantes ce qu'elles contenaient de proprement « spirituel », ce qu'elles devaient à cette éloquence qui ne se moque pas de l'éloquence. Je voulais aussi, par dévotion envers un Ordre magniflque et une noble mémoire, réfuter, à mots couverts, les calomnies que certains journaux d'alors avaient insinuées avec une infâme complaisance. On ne parle tout à fait bien que des livres que l'on aime tout à fait. Mais, si l'on ne goûte pas pleinement un livre, il est toujours permis et il est souvent utile de dire pourquoi.

Doudan, IheureuxDoadan qui n'écrivit jamais que le titre des nombreux ouvrages qu'il imagina, s'était proposé — ou du moins il Tavail cru — de « faire une suite de biog'/aphies des grands jésuites, sages à l'e^prii ouvert et bienveillant ». « .l'ai quelquefois, — disaii-il — la pensée que les jésuites ont été calomniés, que ce terrible christianisme d'Arnaud n'a ni la grandeur ni la lumiète du vrai christianisme, que plusieurs de ces pauvres diables de jésuites ont voulu sini:èrement donnei un peu d'air et de jour à ces tristes cellules où l'on tentait à Pori-Royal d'enfermerla pensée. » Il exagère. Arnaud, grâce à Dieu, n'est pas tout Port-Royal et le mémoire de Jacqueline Pascal sur l'éducation des filles ne paraîî, pas plus inhumain que la Balio Sîuo'-'o/um. Poui- le reste, cet homme d esprit enfonce une porte ouverte. Il fut sage, au demeurant, de ne pas s'aventurer dans

1. R. P. DE i,A SF.r.viKRE. Un professeur d'ancien régime. Le P. Charles Poiôe (167G-1741), Paris, Oudin, 1899.

ce travail qui demanderait vingt volumes et des recherches infinies. On nous donnera bien quelques jours cette belle œuvre qui manque à no!re histoire littéraire et religieuse et qui prendra naturellement sa place à côté de l'imposante série bénédictine du prince Emmanuel de Broglie. En voici, pour l'instant, un chapitre des plus savoureux, l'histoire du P. Porée.

Le P. Porée est l'un des derniers et des plus brillants de ces générations de professeurs qui pendant deux siècles présidèrent, pour leur part, à la formation de l'esprit et du goût français. Si le livre que le R. P. de la Servière a consacré à cet aimable homme n'avait pas les dimensions et le poids d'une thèse, on devrait, pour le lire et le méditer, s'asseoir près du Voltaire de Houdon et regarder tour à tour le maître et lélève.

Porée n'a pas laissé d'œuvre durable. Il ne nous intéresse guère aujourd'hui que parce qu'il résume une époque du glorieux collège où il enseigna les belles-lettres pendant plus de quarante ans. Tout jeune, il a reçu là les derniers conseils de Bouhours et écrit une pièce de vers français qui a prolongé de quelques jours la vie du P. Commire. Comme Ovide qui se consolait dans son exil à la pensée qu'il avait une fois entrevu ^'irgile — Virgilium vidi lanfum, — Porée put se vanter d'avoir vu de tout près le poète des Jardins. Titon du Tillet nous a gardé le souvenir de cette joie.

« Le P. Vanière ayant été obligé de venir à Paris, en 1780, pour des affaires qui l'y retinrent plus de deux années, étant allé de la maison professe au collège Louis-le-Grand pour y passer quelques jours, le P. Porée se trouva à la porte de sa classe des rhétoriciens, qui avaient déjà pris place, et fut au-

devant de lui, le complimenta, etTayant conduit jusqu'à la porte de sa classe, éleva la voix en disant : « Rhétoriciens, sortez, et venez voir le plus grand poète de nos jours! » Cequi fut exécuté bien promptement par celte belle jeunesse, qui n'est pas fâchée de prendre l'air, et qui entoura en même temps une personne dont leur régent faisait tant de cas. »

Je ne dis rien des amis et collègues du professeur de rhétorique dont le P. de la Servière esquisse la silhouette depuis l'aimable Sanadon jusqu'à l'auteur de Vert- Vert. Cette galerie est intéressante et pourtant, quand il les a tous passés en revue, l'auteur s'arrête un peu désappointé.

« En parcourant les noms brillants qu'on vient de lire, n'est-on pas tenté de se reporter avec regrets à soixante ans en arrière, vers une autre génération de maîtres qui valurent au collège de Clermont une célébrité bien différente. Denis Petau écrivait sa Théologie dogmalique, Labbe réunissait les matériaux de sa grande Collection des conciles. A l'époque de Porée, la direction des esprits a changé à Louis-le- Grand. Sans doute, il y reste quelques vrais savants... mais ce sont d'illustres exceptions ; presque tous les collègues de Porée ont suivi leur temps, et se montrent, avant tout, hommes d'esprit, et de bel esprit, à la mode du jour. Polir agréablement une harangue d'apparat, une ode latine, une tragédie calquée sur Sénèque, tourner à l'occasion quelques vers français, commenter avec goût et savoir les grands maîtres de l'antiquité, voilà ce qui donne alors le renom, la célébrité dans ce collège. »

De fait, il se dégage de cette longue et consciencieuse élude, une impression de pauvreté et de vide.

Nous passerions condamnation sans trop de peine sur les fautes de goût dont le P. Porée émaillait ses ouvrag-cs — nous en avons vu d'autres depuis et tant d'autres — mais dans les discours, dans les tragédies, dans les préceptes littéraires, dans toute la vie, quelle étrange et douloureuse pénurie de réflexions ! L'auteur nous dit bien, par mégarde, que le P. Porée a été un « semeur d'idées » et il dépense un travail inutile à grouperles doctrines « religieuses, politiques, sociales, littéraires», de ces longues années d'enseignement. Il n'y a là en vérité que des lieux communs. Aucune page ne porte l'empreinte personnelle d'un esprit curieux et vivant.

Celte constatation est d'une extrême importance et je regrette que l'auteur ne se soit pas demandé s'il n'y aurait pas là, pour le problème douloureux qui remplit son livre, sinon une réponse satisfaisante, du moins de sérieux éléments de solution. En effet, cette paisible vie de régent qui compte peu d'événements plus graves que la rencontre de Vanière ou la confection dune tragédie latine est, me semble-t-il, un véritable drame d'une angoisse poignante et, après plus de cent ans, d'une brûlante actualité. L'intrigue du drame est d'une simplicité cruelle. Que doit, que peut faire un professeur pour garder la foi au cœur de ses élèves dans un siècle d'incrédulité ? C'est la question qui se pose à chaque page du volume et qui se poserait encore alors même qu'on ne se serait pas mis pour le lire, au pied de la statue de Voltaire.

Vers la fin de son travail le P. de la Servière se demande quelle a été la marque de Porée sur les pensionnaires de Louis-le-Grand. La réponse est facile, trop facile même:

« En tous, hommes d'Église et hommes d'État, savants et pailemenlaires, nous trouvons un esprit cultivé, ami des bonnes lettres, et leur demandant repos et plaisirs élevés après les plus austères travaux. Beaucoup d'entre eux sont de l'Académie française et les autres ne le leur cèdent pas en zèle littéraire. »

On n'aura pas de peine à convenir que cet éloge est mérité si l'on se rappelle que les élèves s'appelaient Voltaire, d'Argenson, Helvétius, Diderot, Turgot, Malesherbes et Bernis. Mais enfin la gloire de leur avoir inspiré à tous la passion des lettres devait être peu de chose aux yeux de Porée. Manifestement il a voulu de tout son cœur leur rendre un autre service et essayer de garder à Dieu ces âmes qui déjà, peut-être, lui échappaient. Mais, nous dit son biographe « que pouvait tout le zèle, toute l'habileté du digne maître contre la contagion de cette société sceptique et dépravée qui saisissait l'enfant de grande race dès la sortie du collège. Quelle influence prendre sur les d'Argenson, entrant à Louis-le-Grand « comme des hommes à bonne fortune qu'on aurait privés de leur divinité », sur le filleul de Châteauneuf et le protégé de Ninon ? »

On ne saurait mieux dire. Entre le professeur et les influences mauvaises, la partie était terrible et nous serions injustes de reprochera Porée de l'avoir si souvent perdue. Il s'agit bien de faire le procès de cet excellent homme ! Nosira res agilur. C'est notre propre inquiétude que nous lui prêtons, nos doutes que nous voudrions qu'il eût éclaircis. Il n'a voulu que le bien. Comment aurait-il dû s'y prendre pour mieux réussir.

Trahir son devoir, attacher moins de prix à ces belles-lettres qu'il avait charge d'enseigner? Mais quoi, n'aurait-il pas menti en les traitant debagatelles et l'aurait-on cru ? Imaginez le jeune Arouet en face d'un maître qui n'aurait eu pour les alexandrins de Racine qu'un enthousiasme résigné. Étrange difficulté de cet apostolat, l'aclion du prêtre dépendant du prestige de l'humaniste, et ce prestige du culte plus ou moins fervent que nous vouons aux « humanités ». Porée ne tournera du côté du ciel l'esprit et le cœur de ses élèves qu'après leur avoir fait aimer ce que la terre a de plus beau. Les séductions de la première étape ne combleront-elles pas l'avidité de ces jeunes gens? Combien s'en trouvera-t-il pour suivre le maître jusqu'au terme de son ascension?

Ce disant, je n'entends certes pas m'associer à la sotte querelle que les jansénistes cherchaient au P. Bouhours, coupable, à leurs yeux,d'avoir compromis la sainteté de son ministère en écrivant les Remarques sur la langue française. « Ce qui les scandalise et les offense le plus — dit à ce propos le P. Bouhours — c'est qu'un prêtre, un religieux, un jésuite s'amuse à écrire sur notre langue. Le crime est capital et ne se peut pardonner. Que ce prêtre, ce religieux, ce jésuite ne se borne-t-il au latin et au grec ? Que n'étudie-t-il à fonds le syriaque et l'hébreu ? Je dirai pour sa défense qu'en tout pays on a vu des personnes ecclésiastiques qui ont écrit sans scandale sur leur langue naturelle. Il n'y a point une si grande disproportion entre des remarques sur la langue et l'élat d'un jésuite. » Bref, si ces messieurs c trouvent mauvais que nous ne fassions pas toujours des livres de piété, après qu'ils ont fait dans leur solitude un re-

cueil des Épigrammes de Martial et traduit des Comédies de Térence, il faut, je crois, prendre patience elles laisser dire ' >'.

Rien de plus sensé. Un prêtre ne peut ni toujours prier, ni, s'il écrit, toujours écrire des livres de dévotion . S'il lui est permis, comme à tout honnête homme, de « s'amuser», il setrouverait difficilement, je crois, un amusementquisoit toutensemble plus agréable et plus innocent que des Recherches sur la langue. Mais le professeur, en chaire du moins, ne s'amuse pas.

La classe est chose sérieuse. Maître médiocre, s'il n'admire pas les chefs-d'œuvre littéraires avec un enthousiasme assez contagieux, apôtre manqué s'il les admire à plein cœur, encore une fois, comment doit-il s'y prendre pour retirer d'une main ce que de l'autre il abandonne à la vanité des lettres humaines ? Ces enfants qui devisent avec lui sous les portiques du temple du goût, comment s'y prendra-t-il pour les forcer à suivre leur maître jusqu'aux autels du Dieu crucifié? La question est assez troublante, écoulons la réponse du P. Porée et de son biographe.

« A ces écoliers qui demain seront des émancipés, il faut donner dès le collège des habitudes chrétiennes si fortes qu'elles puissent tenir contre tout assaut ou du moins se ranimer toujours après les oublis, les défaillances passagères. Aussi, commentaires sur les auteurs païens, matière de devoirs, plaidoyers, tragédies, comédies, toute occasion était bonne à Porée pour faire œuvre de maître religieux. « Avec quelle adresse, nous dit le P. Bougeant, ne

1. Suite dcH Reinur(jiies nouvelles sur la langue français e Tout ce que je cite est tiré de VAuerlisseinent.

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sut-il pas tourner en instiuciions chiV-iiennes les sujets les plus indiiïëienis ! Son zèle sur ce point j'uL si vigilant et si attentif qiiii ne compo; ail presque pas d'ouvrage où il ne mémigeùt quelque trait marqué en faveur des mœurs et de la religion. Celait comme le caractère et le sceau du P. Porée; etces traits, lors même qu'ils pouvaien! paraiiie moins heureusement placés, ne déplurent jamais. »

Dirai -je simplement ce que je pense? Ce zèle grefTé sur la rliélorique ne m'inspire pas grande confiance. J'admire les tiésors d'esprit etd'à-propos que de tels piocédés supposeni chez le proiesseur; j'admire plus encore la préoccupalion aposiolique dont il est obsédé, mais je crains que toute cette dépense n'aboutisse en somme qu'à « ne pas déplaire » aux jeunes gens et, i'ranchement, ce n'est pas assez.

L'espi'il de ces élèves était, pour le moins aus>i malade ou aussi menacé que leur cœur et c'était peut-être de ce côté qu'il fallait porter le premier et le plus sétieux etTort. Un ma îre peut beaucoup sur ce point. L'enfant a <"ucilement une confiance illimitée dans riniel]jgen«-e de son nroiobseur. Il n'a pas encore rencontré daiuie supéiio'iîé de ce genre et il est même plutôt poilé à cxagéier la valeur de cet homme qui lai a découvert un monde nouveau. Nul livre, nulle influence ne iiodveront jamais l'àmeplus souple, mieux préparée à tout recevoir, à tout admettre, si bien qne le pioie.-seur consciencieux a toujours peur d'abuser d'une docilité trop gr";inde et de fao.-ser par une empieiiiLe trop personnelle la personnalité encore ia.-,ei laine de l'enfant. Le P. Porée était piéci.sémenL un de ces hommes qui peuvent beaucoup attendre de laferveurenlhousiaste de leurs

élèves. Une anecdote du temps nous montre comment un enfant, assez peu commode cependant, venait à lui.

« Avec les PP. Porée et Tournemine, dit le biographe de Voltaire, Arouet donnait licence à cet irrésistible besoin de questionner qu'ils encourageaient. Et lui reprochait-on de ne pas danser, courir, chanter, rire avec les autres, il répondait que chacun sautait et s'amusait à sa manière. C'est vers l'histoire et surtout l'histoire contemporaine et les choses du gouvernement et de la politique qu'inclinait la curiosité de son esprit: ce qui faisait dire à Porée « qu'il « aimait à peser dans ses petites balances les grands « intérêts de l'Europe ».Le Père aurait peut-être mieux fait de renvoyer le précoce politique aux jeux de son âge. »

Je ne partage pas ce dernier avis. Non, on n'aurait pas gagné grand'chose à renvoyer le jeune Arouet aux jeux de son âge. Il eût mieux valu, semble-t-il, essayer de mettre dans « ses petites balances » de quoi faire contrepoids aux prochaines influences qui allaient façonner ce souple et mobile esprit. Et, dans tous les cas, si Voltaire était irrévocablement condamné au libertinage, un enseignement plus vigoureux et plus doctrinal aurait pu atteindre un plus grand nombre de ses camarades et les sauver de la contagion.

Malheureusement le P. Porée ne semble pas avoir été, à proprement parler, homme de doctrine. « La pénétration n'était pas le fait du P. Porée, en théologie point de précision dans l'esprit. » Cette note donnée par le terrible P . André ne manque sans doute pas tout à fait de justesse. Ce n'est pas que l'huma- II 12,

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niste, pendant ses années de formation, en ait néglig-é saint Thomas pour lire Sénèque. Il nous apprend lui même, dans une lettre assez malheureuse, qu'il a étudié « sa « théologie. Mais cette phrase nous fait réfléchir. Les vrais théologiens sont moins sûrs de leur science et n'imaginent pas qu'un cours, fût-il de quatre ans, puisse suffire à les armer une fois pour toutes et sur tous les points.

Je ne dis pas que le dix-huitième siècle ait rien opposé d'irréfutable ni même de très imprévu à la théologie traditionnelle. Mais la vieille erreur avait pris un nouveau visage, forgé de nouvelles objections, créé une nouvelle atmosphère. « L'incrédulité jusqu'alors timide et latente, prenait, vers 1690, conscience de sa force et partout se déclarait avec un vigoureux concert. Théologique et d'apparence chrétienne avec les « Tolérants », nombreux surtout en Hollande, et avec les « Sociniens » nombreux partout depuis la Pologne jusqu'à la France ; — métaphysique avec les philosophes successeurs de Descartes, qui plus ou moins innocemment, bouleversèrent l'ancienne ontologie; — érudite et ironique à la fois avec Bayle, Fontenelle et leurs imitateurs ; — épicurienne et légère avec les poètes libertins de France, avantcourriers de Voltaire; — l'incrédulité, alors, est partout ' ». A la vérité, il serait souverainement injuste d'exiger que de sa chaire de Louis-le-Grand un simple professeur de rhétorique tienne tête à une pareille coalition. D'ailleurs, le danger venait de loin, de beaucoup plus loin qu'on ne le croit d'ordinaire. N'était-il pas trop tard pour le conjurer?

1. Rebelliau, Bossuel historien du Prolestanlisnie,'è' édit. XI.

Le P. Porée a-t-il du moins réalisé ce danger, a-t-il suivi de généraliou scolaire en génération le progrès du mal, nous n'avons pas le droit d'en douter, mais nous ne voyons pas qu'il ait modifié ses mélhodespour les adaptera desigravescirconstances. Son apostolat, s'il fut tel que le P. de la Servière nous le décrit, ne convenait certainement plus à l'époque de Voltaire. Nous voudrions du moins que le vieux maître ait partagé nos inquiétudes et qu'il ait soufl'ert avant nous de notre impuissance.

En appuyant lourdement sur ces réserves nécessaires, je ne pense pas m'écarter de la pensée du jeune écrivain à qui nous devons une thèse si intéressante. Tout ce qui vient d'être dit est en efîet le développement d'un mot du P. de la Servière, mot charmant de justesse et d'insinuation courtoise. Porée, nous dit-il, est vraiment supérieur « là où l'esprit suffit ». Hélas, qu'il suffit à peu de chose !

Le tort ou plutôt le malheur et l'excuse de Porée est qu'il fut tout à fait l'homme de son temps. Les humanistes d'alors n'entendaient être que des lettrés, de simples gourmets d'art sans songer que ce culte exclusif est également funeste à la solide formation de l'esprit et au plein épanouissement de l'art lui-même. A leur façon très innocente, auteurs de fables latines ou professeurs de rhétorique partageaientl'universelle et incroyable insouciance de leur époque. Certes, Porée et ses confrères, dès qu'ils quittaient leurs livres, redevenaient des hommes de piété solide et d'abnégation, et l'orage qui devait éclater bientôt ne prit à l'improviste presque aucun des survivants des fêtes splendides qui se donnaient à Louis-le-Grand. Pour Porée en particulier, d'abon-

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dants témoignag-es nous montrent que chez lui le religieux ne le cédait en rien au bel esprit.

N'est-ce pas d'ailleurs une ample preuve de vertu peu commune que d'être resté pendant toute une longue vie simplement et absolument fidèle à ses devoirs de professeur. Le P. de la Servière nous ouvre à deux battants les portes de cette classe oîi résonna l'éclat de tant d'éloquence. La classe finie, il suit le P. Porée dans ses entretiens particuliers avec ses élèves. Là est le charme du livre et ce qui ferait tout pardonner au Père. Plus de solennité, plus de phrases, plus d'apothéoses de Vanière ou de Fléchier. On ne voit plus qu'un homme, très accueillant et très doux, avec qui ces mauvaises têtes d'Helvétius et d'Arouet s'entendent toujours. Il les connaît depuislonglemps. Dès leurs premières années de collège, son regard a su discerner, parmi les petits pensionnaires, les futurs académiciens de rhétorique. Il y a trois ou quatre ans qu'il les voit grandir près de lui, qu'il reçoit leurs intimes confidences et les guide dans leurs travaux. Du reste, ne craignez pas que dans ses relations avec eux, il soit guidé par des préoccupations personnelles. C'est pour eux avant tout et uniquement qu'il les aime et qu'il les dirige. « Le bon père de la Santé, raconte le cardinal de Bernis, me proposa d'entrer dans la Société des jésuites ; j'en fis confidence au P. Porée qui m'en dissuada en me disant : « Mon enfant cela ne vous convient pas ; vous serez un jour une colonne et une lumière de l'Église. » En vérité, peu de professeurs ont été aimés comme celuilà et mieux mérité de l'être. Ne voilà-t-il pas ce malin Voltaire qui, pour parler de lui, quitte son sourire et dit d'une voix presque sincère : « Rien

n'effacera dans mon cœur la mémoire du P. Porée. » Veut-on, pour finir, voir Porée lui-même, bien en face. Le voici dans une anecdote qui résume merveilleusement tout ce que nous savons de lui:

« Le fameux Tribou, raconte Desessarts, autrefois son élève (du P. Porée), en entrant à l'Opéra, vint le voir, et lui avoua le parti qu'il avait pris. Le Père gémit sur cette destinée de son élève, et l'exhorta du moins à la vertu, qui peut être de tous les états. Puis, entraîné par son goût pour les arts, il veut juger par lui-même de ce que ce jeune homme pouvait attendre du parti qu'il avait embrassé. Tribou chanta un air fort tendre. Le charme du talent produisit tout son effet sur le bon et sensible vieillard ; deux ruisseaux de larmes coulaient de ses yeux ; il embrassa Tribou en s'écriant : « Ah ! malheureux, vous ne sortirez jamais de là. »

Assurément le prêtre et le professeur ne faisaient qu'un au moment où coulaient ces douces et nobles larmes d'admiration, d'impuissance et de tendresse.

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