Memorials, pp
l'assimilation des phincipes catholiques 211
non pas seulement la superstition, mais l'idée même de sacerdoce était pour l'anglicanisme un principe de ruine et de mort, il se lança à corps perdu contre cette idée et avec d'autant plus de violence qu'à ce moment même, Nevvman et ses amis d'Oxford prélendaient s'appuyer avant tout sur la « succession apostolique » pour leur œuvre de réforme.
En dépit de mille différences entre la théologie assez rudimentaire d'Arnold et celle de Newman, nous n'avons aucune peine aujourd'hui à reconnaître chez ces deux leaders l'unité vivante d'une commune inspiration et d'un même esprit. Mais il allait arriver, C'tte fois encore, que les soldats d'une même cause laisseraient l'ennemi commun, pour s'attaquer réciproquement.
Comme Newman, Arnold combattait pour rendre à l'idée d'Église son importance trop oubliée, et comme lui encore, et avant lui, il proposait courageusement aux anglicans les exemples de Rome.
Aucun homme sensé, avait-il écrit à cette époque où personne ne pouvait prévoir les futures conversions, aucun homme sensé ne met en cloute les imperfections de la Réforme. Rome possède des institutions, des pratiques qu'il y aurait grand avantage à restaurer parmi nous. Le service quotidien, la communion fréquente, les souvenirs delà vocation du chrétien, constamment rappelés par les crucifix ou les oratoires au bord des routes, la commémoration des saints de tous les temps et de tous les pays... les ordres religieux, surtout ceux de femmes ^
1. Memorials, p. 15. Cf. aussi une longue lettre au Guardian pp. 278-280. — Remarquons, toutefois, qu'Arnold aurait voulu délivrer les ordres religieux frorn the snare and sin of perpétuai uoivs.
212 L INQUIETUDE lîELIGIEUSE
Ne dirait-on pas vraiment, comme le remarque Lake, que celte page a été écrite en 1895, par un ritualiste fervent.
Enfin et surtout — et c'est par là qu'il diflerc radicalement du latitudinaire — Arnold était le plus déterminé, le plus passionné des croyants. Il se peut qu'en bonne logique sa théologie manquât souvent de cohésion, mais il adhérait ardemment « aux grandes vérités surnaturelles du christianisme ». Ne pas croire — dans le sens le plus étroit, le plus complet, le plus exclusif de ce mol — ne pas croire au Christ lui paraissait inconciliable avec Tintégrilé absolue du caractère et il ne serait jamais arrivé à comprendre comment les libéraux avancés de V Eglise large peuvent se dire chrétiens.
Ce qui vient d'ôlre dit surl'enseignem.ent d'Arnold nous donne une idée du petit bagage doctrinal que le jeune Ch. Lake apportait à Oxford, quand, en 18.35, il fut admis au collège de Balliol. Son ame, naturellement grave et religieuse, était devenue solidement chrétienne au contact d'Arnold, et sa pensée plus froide, plus calme et plus souple que celle de son maître, s'ouvrait toute grande aux doctrines et aux influences nouvelles qui pourraient corriger ou acheverl'enseignementde Rugby. i835, Oxford: celle date et ce nom disent assez quelle doctrine allai l s'offrir au jeune homme, quelle influence allait le saisir.
A Balliol, Lake retrouvait l'aimable petit collégien
l'assimilation des principes catholiques 213
à qui il avait jadis sacrifié tant de parties de cricket. Stanley, le little Stan, comme on l'appelait alors, sans avoir beaucoup grandi, commençait à être une façon de personnage. C'est lui qui le conduisit aux sermons de Newman, sans se douter de TefTet que cette parole pourrait avoir sur son ami.
New^man est pour ainsi dire le fondateur de l'Église anglicane telle que nous la voyons aujourd'hui — écrira Lake plus de cinquante ans après, au lendemain de la mort du grand cardinal — c'est lui qui pendant douze ans a eu sur Oxford et sur l'Église d'Angleterre une influence que personne n'a égalée dans le passé et n'égalera dans l'avenir. C'est à ces douze années que nous sommes redevables des principes qui ont transformé notre Église et qui ne sont pas encore arrivés à leur plein développement '.
Trop jeune et surtout trop timide pour prendre directement part à la campagne tractarienne, Lake s'abandonna, d'esprit et de cœur, à la direction des sermons de Saint-Mary's et il s'enrôla tacitement dans cette armée d'étudiants fervents et fidèles, dont souvent leur chef, timide lui aussi, ne savait pas même les noms. Essayant de réaliser dans le secret de la vie intérieure les théories que d'autres adeptes
1. Guardian, 27 août 1890. — Plus tard, à propos d'une nouvelle biographie de Keble où l'on tendait à effacer un peu le rôle de Newman, f.ake protesta dans le Church Times : « ... Je ne puis, en vérité, être surpris à la vue des efforts que l'on fait pour montrer que Newman n'a pas été, après tout, la leading force du mouvement. Mais enfin, l'histoire est l'histoire : et on ne saurait nier que l'esprit nouveau qui ébranla dès 1833 l'anglicanisme, dont nous constatons aujourd'hui les effets et qui doit amener chez nous des modifications plus nombreuses encore et plus importantes peutêtre — ne soit venu principalement de Newman. (Cf. Memorials, p. 312.)
plus en vue défendent par la plume et par la parole, de pareilles recrues sont la meilleure force d'un mouvement religieux. Elles le justifient, le modèrent, le contrôlent, et au moment où les clairvoyants prédisent la faillite de l'aventure, elles en préparent dans l'ombre le succès définitif.
Cette heure, l'heure des mauvais augures, venait de sonner pour le mouvement d'Oxford. Le leader, découragé, s'était retiré à Littlemore, où seuls les intimes et les fidèles étaient admis. Ce fut le moment que l'ancien élève d'Arnold choisit pour se présenter à Newman. 11 ne lui avait pas encore parlé^ depuis cinq ou six ans qu'il était à Balliol. Elève d'Arnold, Littlemore, première visite, je relève toutes ces circonstances, parce qu'aucune d'elles n'était indiiïérente à l'extrême sensibilité de Newman. Quarante ans plus tard, il se rappelait encore celte démarche et il redisait sa gratitude avec une émotion toute fraîche :
Mon cher doyen de Durham, merci de votre sermon, si intéressant en lui-même et où vous parlez trop aimablement de moi. Il me remet en mémoire votre première démarche d'expresse bienveillance envers moi, quand, à ma grande surprise, je vous aperçus devant ma porte, à Littlemore. Et cet autre mot de vous qui circulait alors au sujet des attaques de Golightly... C'était si difïérent de votre ami, le pauvre Stanley, qui, jusqu'à son dernier jour, n'a jamais eu, que je sache, un mot aimable pour moi ^..
1. Memorials, pp. 251), 260. — La lettre est très importante et j'en donnerai plus bas l'autre moitié.
Après la conversion de Newman, il y eut comme un temps d'arrêt dans la vie religieuse d'Oxford. Les tractariens restés anglicans cachaient leur déception et leur tristesse, et de part et d'autre, lassé par de si longues et violentes controverses, on se tournait vers d'autres travaux. Agitée déjà au cours des années précédentes, la question des réformes universitaires commençait à absorber toutes les activités. Il était temps de secouer enfin le long sommeil de la plupart des collèges, de rajeunir les méthodes, de créer de nouvelles chaires, en un mot de renouveler par les Universités la vie scientifique et littéraire du pays.
Dans cette orientation nouvelle, les hommes de Balliol jouent un rôle prépondérant et acquièrent à leur collège une sorte d'hégémonie intellectuelle qu'il devait conserver jusqu'à nos jours. W. Ch. Lake était de cette élite. Habile et brillant dehaler, scholar élégant, esprit sûr et sensé, il se spécialisait dès lors dans les choses de l'éducation, recevait du gouvernement différentes missions pédagogiques ^ et entrait dans les commissions qui préparaient alors la réorganisation de l'enseignement secondaire. Peu s'en fallut même qu'il ne fût mis à la tête de Rugby, lorsque le successeur d'Arnold, Tait, fut nommé évêque de Londres. Ayant échoué dans cette candi-
1. C'est ainsi qu'il fui envoyé en France pour y étudier l'organisation des écoles militaires.
dature, Lake obtint une petite cure de village et comme tant d'autres grands dignitaires anglicans, il passa plusieurs années dans ces modestes fonctions. C'est là qu'en 1869 son ami Gladstone vint le chercher pour le nommer doyen du Chapitre et recteur de l'Université de Durham.
Cependant d'étranges événements se préparaient. Le mouvement de renaissance religieuse et de réforme ecclésiastique, lancé par Newman et proscrit de l'Université par les évêques, se formait peu à peu dans quelques paroisses isolées et allait bientôt, sous le nom de rilualisme, commencer une révolution dont le dix-neuvième siècle ne devait pas voir la fin '. Déjà l'on pouvait presque prévoir les conséquences désastreuses de l'insigne maladresse des évêques : d'une part, il n'y aurait plus à Oxford de forces suffisantes pour arrêter ou retarder la laïcisation imminente ; d'autre part, on donnait au mouvement qu'on voulait arrêter une puissance nouvelle, en le contraignant à multiplier les centres de son action et à se mettre en contact avec les masses populaires et la petite bourgeoisie. L'Église anglicane est encore malade des suites de cette double imprudence, elle ne s'en remettra peut-être jamais.
Je n'ai pas à raconter ici les premières aventures du ritualisme, la soudaine réapparition des cérémonies romaines dans des églises anglicanes, l'enthousiasme et la colère des foules, l'affolement des évêques, la résistance inutile des faiseurs de lois,
1. Sur les Origines neivmaniennes du ritualisme. Cf. ces mots de Y Apologie de Newman : « I considered... that the anglican Church must hâve a cérémonial, a ritual and a fulness of doctrine and dévotion vv^hich it had not at présent. »
l'emprisonnement de plusieurs membres du jeune clergé, la victoire définitive du culte et des ministres persécutés. Après le beau livre de M. Thureau-Dangin, cette histoire n'est plus à faire. Ce qui est de mon sujet est de noter les impressions de la fraction la plus vivante de la Haute Église en face de ces innovations et de suivre, dans leur ralliement insensible au ritualisme, les tractariensde lapremière heure restés fidèles à Newman.
Il y eut d'abord chez eux un peu de surprise et presque de gène. Je le vois moins aux protestations embrouillées dePusey qu'à une petitelignedeR. Church, le futur doyen de Saint-Paul. Celui-ci rencontre pour la première fois le jeune groupe ritualiste, Mackonochie, Lowder et les autres aux funérailles de Keble (1860). Ces hommes, d'une culture assez ordinaire et qui, la veille encore, étaient mêlés pour des questions de rituel, à des bagarres populaires, n'excitent manifestement chez cet Oxfordman raffiné qu'une sympathie de raison. « Il y avait là, dit-il, un bizarre mélange d'anciens convertis et de nouveaux : Mackonochie, Lowder et autres de cette espèce, excellents garçons, mais qui tout de même avaient l'air un peu bien noir. »
Remarquez ce demi-embarras des mains qui se rapprochent, l'inquiétude de ces hommes qui se savent amis et qui ont de la peine à se reconnaître; c'est un indice de la lente évolution du « clergyman » vers un type moins insulaire et une preuve que les idées de Newman sur le sacerdoce ont fait du chemin depuis vingt ans.
Grave, un peu solennel et très vieille école, Lake partageait sur ce point — comme sur les autres d'ail-
leurs — les impressions de son ami ' . Pas plus que Church, il n'était alors et ne serait jamais à proprement parler un ritualiste. Encore moins devait-il donner dans certaines exagérations et puérilités du parti. Il gardait des usages du passé tout ce qui pouvait se plier sans contresens aux exigences des idées nouvelles et, d'un autre côté, il ouvrait discrètement la porte aux innovations rituelles qui lui semblaient répondre, non corles à une fantaisie de collectionneur ou d'esthète, mais aux besoins nouveaux de la vie intérieure et à l'enrichissement progressif de la foi. Les circonstances allaient le mettre en état d'apporter à la cause persécutée un concours généreux et efticace. C'est le plus beau moment de sa vie.
Il était en effet l'ami de l'homme qui, en qualité d'évèque de Londres, puis bientôt comme primat de Ganterbury, jouerait un des principaux rôles dans la campagne de défense et de résistance anglicane qui s'ouvrait contre lesnovateurs. Au temps déjà lointain de leur jeunesse universitaire, Tait et lui s'étaient liés d'une de ces bonnes amitiés anglaises qui nous paraissent froides parce qu'elles mettent des années à percer l'écorce du gentleman raide et timide, mais qui n'en sont pas moins pleines de robuste et affectueuse confiance, et qu'aucune divergence dans les idées n'entame jamais. Pour qui a été parfois témoin des petites manœuvres des arrivistes, il y a un vif plaisir à voir avec quelle liberté et simplicité d'allures, Lake, encore simple curé de campagne, traite avec l'évêque nommé de Londres, que l'on sait très
1. « We were always entirely agreed in opinion ». Memorials, p. 73.
accrédité auprès du pouvoir et qui probablement ne s'arrêtera pas en si bon chemin.
Laissez-moi vous dire, lui écrit-il, que vos récentes et tristes épreuves, en ouvrant devant vous plus vastes les perspectives de la souffrance humaine, vous ont rendu plus apte à votre charge... L'esprit de tendresse et de sympathie a si grandement manqué à nos évoques anglais ! Je suis très sûr que vous gouvernerez paternellement votre diocèse, que vous serez juste et bon pour tous les partis ^
Quelques années plus tard, quand Tait seranommé archevêque de Canterbury(i868), Lake ne lui tiendra pas un autre langage et lui rappellera les sentiments du fameux évêque Butler, qui disait autrefois, en refusant ce même poste : « Je suis trop faible pour porter le poidsd'une Église qui s'écroule -. »
Ce ton de liberté s'accuse dans les lettres, parfois très amusantes, où Lake attirait l'attention de son ami sur des personnages très méritants et que leur modestie même laissait en dehors de la faveur des deux pouvoirs. Tait, qui était aussi peu high church que posible, tenait cependant beaucoup à avoir, sur les conflits de candidatures ecclésiastiques, l'impression de son ami.
J'attendais une lettre de vous — lui écrivait encore celui-ci au sujet d'une chaire d'Oxford vacante et d'un candidat qui, sur certains points, pouvait sembler insuffisant — je savais bien que vous mouriez du désir d'avoir mon avis sur la Regius professorship. Donc, tout bien pesé, moi, je choisi-