LIANE DE POUGY
Deux heures de raprès-midi sonnaient.
Dans le cabinet de toilette tiède et clos, aux soies légères et où le soleil d'hiver glissait sur le laqué des meubles blancs,Josianede YalneigCy étendue sur une chaise longue, dans le fouillis de son peignoir, promenait lentement ses lèvres sur le bord d'une petite tasse en vieux saxe»
La bonne Gérard entra.
a La bonne Gérard »^ tout le monde appelait
ainsi cette petite femme ronde, célèbre dans la
célébrité de sa très belle maîtresse, et ce
nom-là, instantanément, renseignait sur son rôle dans la maison, renseignait même sur la maison tout entière. Ne disait-il pas que celle qui le portait avec un air si pénétré était, selon les besoins, une servante et une amie sûre, la conseillère et la complice, une providence parfois?
Et quand Mme de Yalneige s'écriait :
— Oh ! ma bonne Gérard, quel spleen aujourd'hui !
Elle avait une façon à elle, affectueuse et d'une distinction charmante qui imposait le respect et donnait à la bonne Gérard l'apparence familiale de quelque chère nourrice comme Shakspeare en met près de ses Juliette.
Doucement, Mme de Yalneige s'était soulevée sur un coude. D'une petite main encore paresseuse, elle arrangeait ses cheveux d'un blond éclatant et dans son regard passait le bleu vague d'un rêve.
— Ma bonne Gérard, oh! non, ni journaux, ni lettres... ne m'apportez rien aujourd'hui...
je ne veux de nouvelles de personne, je ne veux pas lire une ligne... pas môme dire une parole... passez-moi ma glace.
— Madame va changer d'avis. C'est une surprise. Devinez.
— Non, pas si matin.
— M. Leblois.
— Jean !
— Il est là, il attend...
— Ehl qu'il entre !
Puis, après un moment :
— Ma bonne Gérard, ôtez donc ce portrait de M. de Normande qui est là, surlacheminée... bien malgré moi... Il est inutile de mêler le présent à tout ce que Jean me rappelle du passé.
— Yous l'aimez donc toujours?
— Moi? Grand Dieu! non, ce serait trop beau, trop doux. C'est une simple idée de femme... Allez vite, ma bonne Gérard.
EtJosiane s'installa, amortie assise, lesgenoux dressés sous l'étoffe claire et les mains jointes autour des genoux. Tenant fixes ses yeux d'un
bleu profond, elle était ainsi comme en contemplation, le visage sérieux; et rien n'est plus joli, plus rare, que ce spectacle d'une femme qui pense.
Comment! c'était Jean Leblois qni allait paraître, Jean qu'elle n'avait pas revu depuis cinq ans? Certes, elle en avait égaré bien d'autres à travers son existence, elle s'en vantait même et se déclarait fort satisfaite de ne plus les connaître; mais celui-là, pour elle, comptait singulièrement.
Il avait été le premier en date, le premier amant dans un mariage trop monotone, celui qui avait eu sa fleur d'adultère, au temps où elle était la femme d'un petit propriétaire de Touraine, sur les côtes de Chinon.
Elle ne s'attendrissait pourtant point trop — c'était si loin déjà ! — au souvenir de ce roman de province qui était bien un roman d'imagination, mais enfin c'était avec cet homme qu'elle était partie, laissant tout; c'était à lui que remontait la rupture de son existence bourgeoise,
trop pesante à rinipatience de ses vingt ans, son essai d'amour et d'ivresse, sa liberté, puis... tout le reste, et ne fût-ce que pour se trouver une excuse, elle tenait à ne pas oublier celui-là.
D'un pas assuré, le visage ouvert avec un sourire d'ami, Jean Leblois s'approcha.
Elle le regarda curieusement et s'aperçut qu'il était grisonnant.
Une femme n'aime point qu'un homme qu'elle a eu ait pris des cheveux gris en dehors d'elle ; c'est comme un tort qu'il lui aurait causé de se laisser fatiguer et éprouver par une autre.
Et tout de suite, après l'avoir fait asseoir auprès d'elle, après avoir gardé un moment la main qu'il lui tendait, elle dit :
— Mon cher Jean, quel plaisir de se revoir... Contez-moi vos chagrins.
— Des chagrins? Mais je n'en ai pas. Je suis maintenant le plus tranquille et le plus naturellement heureux des êtres... Oh! ma pauvre
Josiane, comme je vous ai aimée !... Ce n'était pas alors Josiane de Valneige, c'était Louise, la petite Mme Aubertin, à qui l'on aurait donné le ciel sans confession... comme elle me l'a donné, à moi... J'ai encore une lettre où vous me dites que j'étais celui dont vous rêviez au couvent... Et puis, notre fuite à Paris, dans votre robe brune, votre petit nez qui palpitait dans cet air nouveau, vos yeux et vos lèvres qui s'en grisaient, l'hôtel Malasson, rue Lafîtte, et notre amour fou... le mien plutôt.
— Oh! ne croyez pas, Jean... je vous ai aimé...
— A votre façon.
Josiane resta un moment silencieuse, puis, lentement, elle dit :
— Est-ce ma faute, si je ne vous ai pas aimé davantage ?. . . Je ne demandais qu'à vous aimer, oui, vraiment, je vous l'assure... et je ne demande toujours qu'à pouvoir vous aimer... Mais parlez encore de vous.
— Moi, ma chère amie?... Depuis les longs
voyages que les miens m'ont fait entreprendre pour nous séparer, c'est fini les passions... Marié et père de famille! Je suis maintenant un ami dévoué pour vous, je viens vous voir très gentiment. Je puis venir sans danger.
— Oh! croyez-vous? fît Josiane avec une coquetterie où protestait toute sagrâce de femme.
Mais presque aussitôt :
— Oui, mon cher Jean, vous avez raison, je vous remercie d'avoir eu cette fantaisie de me rendre visite et surtout d'avoir pensé que je serais toujours heureuse de votre amitié. Pour vous, je veux toujours rester celle que vous avez connue et dans laquelle il y avait beaucoup de bon, quoi qu'on en puisse penser.
Et Josiane trouvait à cette situation imprévue, à cette intimité, un charme délicieux.
Avoir un homme ami, rien qu'ami, franchement ami : c'est une telle rareté !
Gela la changeait et cette perspective lui semblait adorable autant que bienfaisante.
Parler ainsi d'amitié dans le cabinet de toi-
s L INSAISISSABLE.
lette de Josiane de Yalneige, c'était à déconcerter la chronique !
Quand Jean Leblois eut raconté toute sa vie d'hier et d'aujourd'hui, qui n'était à vrai dire pas plus bête qu'une autre (iJ surveillait ses terres, sa femme et ses fils, chassait, lisait dans une belle résidence à quelques lieues de Tours), il arrêta son récit et brusquement s'écria :
— Mais vous, Josiane, je vous trouve toujours belle et plus belle encore, mais tout le reste, que m'en direz- vous?
— Ma vie est bien simple, et très compliquée. Si, pour vous, les passions sont finies, pour moi, il n'en est pas ainsi. Vous êtes au port, je suis en pleine mer !
— Heureuse, au moins ?
— Sait-on jamais I... Mais si, si, je sais : au fbnd, je ne suis pas heureuse.
Elle eut un soupir, tandis qu'une tristesse soudaine envahissait son visage à l'ovale exquis.
— Cela vous étonne? Comment une femme comme moi peut-elle n'être pas heureuse? Et vous pensez à mon existence où le moindre caprice est satisfait. Hélas!... Vous regardez cet hôtel dans la rue de Prony, ce luxe répandu autour de moi avec lequel je jongle sans me demander une minute pourquoi il est, d'où il vient, et cela vous semble inadmissible, impossible, ridicule! Josiane de Yalneige, qui passe pour faire tant de bonheurs, incapable de trouver le sien ! Ah ! ce n'est pas la peine d'en être arrivée là, d'être ce que je suis pour finir à un tel résultat !
» Oui, courtisane, mon cher, grande courtisane si cela peut vous faire plaisir et m'honorcr, et au fond moins joyeuse, moins enviable que la dernière des petites qui viennent m'apporter mes chapeaux à panaches.
Et il y avait je ne sais quoi de douloureux et d'étrangement sincère dans ces accents.
— Eh bien! fit Jean, parlez, ouvrez-vous à moi. Qu'y a-t-il donc, ma pauvre et chère
amie? Si jamais vous devez être franche et confiante, c'est bien avec moi.
— Non, non... les hommes ne comprennent pas cela, et si j'en ai fait pleurer quelquesuns, je ne veux pas vous faire rire de moi.
Il y eut un silence pendant lequel Jean l'observait ; et plus bas, avec un regret dans sa voix, qu'elle savait mener ainsi qu'une musique, elle reprit :
— Pourtant ce serait bonde tout dire à quelqu'un qui saurait comprendre, comme vous.,, de se livrer, de se débarrasser le cœur de ce qui l'étoulTe.
(( Mon cœur ? oh ! que de gens n'y croient point. D'abord est-ce que Josiane peut et doit avoir un cœur. Ce serait une jolie prétention, une incompatibilité avec sa conduite, avec sa vie : cela ne se fait pas !
« Eh bien! mon cher, elle en a un, et un vrai, et un grand, et elle en est bien sûre puisqu'elle souffre de tout ce qui lui manque... de tant de choses !
l/iNSAISISSABLK. il
— Allons, allons! nous y voilà.
— Soil! mais pas ainsi. J'en ai trop à dire, j'en ai vu tant... et on a sa pudeur; c'est même quelque chose de très charmant que ce sentiment-là.
« Tenez, mon cher Jean, une idée, je n'ai jamais rien fait pour vous, je vais vous écrire... régulièrement, longuement sur mon papier à couronne et qui porte la devise de Valneige : « Qui s'y loge voit le ciel ».
Elle était fière et gaie de son idée. Certes, si elle avait mal écrit, cette idée ne lui serait jamais venue; mais elle jouissait d'une réputation d'intelligence, de culture, de style qui dès le début l'avait classée à part et flattait même dans le tourbillon parisien l'ancienne petite élève des sœurs de Sainte- Agathe.
Et puis, écrire ainsi, à son premier amant, tout ce qu'elle avait éprouvé à propos des autres, cela n'était point banal en vérité. Mais il y avait là quelque chose de plus : un besoin d'expansion à l'heure qui sonnait pour elle et
un soulagement à descendre ainsi dans sa propre histoire.
Dès maintenant, il lui semblait qu'elle allait liquider un [)assé.
— C'est donc entendu, mon cher Jean, reprit-elle, vous voulez bien. Est-on jaloux €hez vous, puis-je vous écrire aussi souvent qu'il me plaira?
Et Jean donna l'adresse d'une petite campagne où on lui garderait les lettres promises, des lettres qui arriveraient comme dans un confessionnal et oii Josiane le tiendrait au courant non seulement de tout ce qu'elle avait ressenti, expérimenté dans son passé, mais de ce qui pouvait surgir dans l'avenir.
— Mais vous, répondrez-vous, au moins, ditelle, quelquefois? Je ne veuxpas soliloquer, mon cher, sur l'aile du facteur rural! Grondez-moi, philosophez comme un bon provincial qui n'est pas dans le mouvement, ce sera, ma foi, très amusant, et plaignez-moi aussi à l'occasion.
11 promit, enchanté de l'aubaine.
l'insaisissadlk. |,'i
l^endant un long moment encore dura entre eux la causerie. Ils étaient comme deux amis qui ont la perspective de faire un voyage ensemble.
Et quand Jean Leblois se retira, il aurait voulu être déjà à l'instant de rompre l'enveloppe, tandis que les yeux de Josiane caressaient doucement un petit encrier de saxe qui attendait là-bas, parmi les bibelots...
— Madame, vint annoncer la bonne Gérard quand Josiane se trouva seule, j'ai oublié que M. de Normande a fait dire qu'il vous joindrait cet après-midi au Bois.
— Ah ! par exemple, voilà qui m'est indifférent, ma bonne Gérard. Dites à Brune t qu'il n'attelle pas le coupé ; renvoyez Mlle Alphonsine qui devait m'apporter mon projet de pantalon... Je ne sors pas... Je n'y suis pour personne.
Et sur sa chaise longue, allongée de nouveau, Josiane de Valneige se plongea dans ses souvenirs.
JOSIANE DE VALNEIGE A JEAN LEBLOIS
Vous dirai-je, mon cher ami, que lorsque vous m'avez abandonnée j'étais prête à éprouver un immense chagrin? C'est très doux de se croire inconsolable.
Par malheur je ne l'étais pas. Pendant huit jours, je suis restée dans notre petit cheznous meublé, en proie aux offres de pardon de M. Aubertin — depuis il n'a plus donné signe de vie, — couchant dévotement dans notre lit, revivant notre existence d'amoureux débarqués à Paris,..
Et puis un beau matin, un vilain si vous voulez, je me suis avisée que ce n'était pas ça
i{] l'lnsaisissable.
du tout, et, avec stupéfaction, j'ai reconnu qu'après la faute tant désirée je n'étais pas beaucoup plus satisfaite de mon sort qu'avant.
Gomment et pourquoi vous m'avez eue ? A un imbécile et pour ma propre dignité, je dirais que c'est par amour; vous, mon cher Jean, vous saviez que j'étais simplement une grande curieuse, inquiète de tout dans son cerveau d'oiseau, dans son cœur, dans ses nerfs, dans sa peau.
Monmari, paisiblement, parcouraitses vignes, moi, je battais la campagne, de mon fauteuil de l'eps bleu, les yeux clos, un livre tombé à mes pieds.
Ah ! la petite vie qui vous étouffe, dans laquelle on s'étiole et meurt alors qu'on sent dans soi une force invincible qui vous pousse, une flamme qui vous brûle.
Quel atroce supplice !
C'est d'abord un dédain pour tout ce qui nous entoure, puis une haine et enfin tout craque, tout s'efl'ondre en soi. Les raisonne-
ments n'y peuvent rien, aucune peur môme ne peut vous faire reculer ; on va, on va, empoigné par ce démon qui vous souffle à l'oreille des folies et, sans qu'on sache au juste comment, on se trouve un jour dans des bras amoureux qui vous serrent.
Ne vous étonnez donc pas de ce qui s'est passé après vous. Telle vous m'avez prise, à bien peu de chose près, telle vous m'avez laissée ; nous avons eu de bons moments, mais, sans vous offenser, dans un petit cadre, et ce qui m'avait fait me donner à vous m'a donnée aux autres : l'éternelle recherche d'un au-delà de plaisir, une soif ardente de boire à toutes les coupes, une nostalgie de bruit, d'éclat et de domination.
Dans le petit appartement où je vous pleurais, c'était comme en Touraine chez nous; les murs pesaient sur moi, puis tout à coup la toiture, comme par un miracle, se soulevait et, joyeux, mes rêves s'envolaient dans l'espace, comme de grands oiseaux.
Etre quelque chose, quelqu'un dans cet immense Paris, y être une femme, une vraie, dans toute Tacception du mot : quel désir! Or, je me sentais l'étoffe nécessaire, je me sentais capable de tout connaître, de tout embellir... d'être cette femme !
Votre vieil oncle Leblois a été très gentil pour moi, quand il a vu que j'étais parfaitement décidée à ne pas rentrer chez mon mari, à rompre avec tous les miens, et qu'en réalité je restais sans moyens, sans aucun secours, il m'a obligée spontanément sans sermons ni méchanceté.
J'étais donc dans une certaine sécurité du lendemain (ce qui n'est pas sans me donner des torts envers vous), mais, au fond, peu m'importait. Pour moi, l'argent ne compte pas, n'existe pas, j'en ai toujours trouvé, j'en trouverai toujours... n'en parlons plus.
Quelle drôle de situation que celle d'une femme qui ne demande pas mieux que... et qui cherche !
Si vous voulez mon avis loyal, c'est très amusant, surtout quand on fait les choses proprement ; d'ailleurs, je ne les conçois pas autrement, et c'est bien ce qui me sauve encore et ce qui sauvera toujours une femme au milieu môme de ses déchéances.
Vivre dans cette permanente attente d'un événement, se dire que l'existence est comme un champ libre devant soi, où l'on va cueillir des fleurs, humer l'air, prendre le monde entier pour soi, sans souci du reste ! Quel sera-t-il celui qui viendra? A quel fil va tenir l'amour ou plutôt tout ce qu'on fait passer pour l'amour?
C'est la devinette du bonheur.
D'autres le préfèrent bien arrêté et garanti sur facture ou contrat ; moi, je ne suis point l'ennemie du hasard, je crois à ses belles dispositions et marche les yeux sur ma bonne étoile. Que voulez-vous, mon cher, on naît comme ça.
J'étais persuadée d'ailleurs que cette étoile-
là ne me ferait pas languir et, condition excellente, que toutes les félicités m'étaient dues.
Voyons, la main sur la conscience, ne les méritais-je pas?
Rappelez-vous. J'étais charmante, si actuellement je suis adorablement pire. Un regard, un front, une bouche !
Plutôt impétueuse, j'avais des càlineries veloutées. Presque grande, j'ai toujours eu le talent de me faire petite, et dans le corset de deux mains d'homme ma taille tient, comme celle d'un enfant.
J'ai l'instinct de tout ce qui est la grâce et l'élégance suprême. Arrivée de Touraine, sans transition je me suis réveillée Parisienne jusqu'au bout des ongles, Parisienne dessus, dessous et dedans, et n'est-ce pas là vraiment ce qu'ils appellent l'art d'être femme ! Sans avoir rien appris, j'avais tout deviné.
Allons, il n'y avait plus qu'à se décider, à se mettre en route!
Qu'est devenu toul cela? A cette heure, je suis bien autrement belle, la belle Valneige dont les portraits sont sur tous les boulevards à côté de celui de la reine d'Angleterre ou du Pape. Mais en ce temps-là, c'était en moi qu'était le plus beau de mon être : la foi dans les folies et dans les baisers !
AU MEME
11 y a toujours cela dans mon existence, mon cher ami, que j'ai eu un excellent départ.
D'autres végètent, j'ai fait ma situation d'emblée.
Gaston a été exquis, avec la fortune de son père. Elle lui permettait d'aimer une femme comme moi qui allait être très brillamment dépensière et d'avoir une écurie comme la sienne, toque iris et manche chaudron, qui ne lui rapportait rien.
Pas une minute, Gaston n'a cru que je m'accommoderais d'une existence incomplète, son amour-propre ne l'aurait pas voulu d'ailleurs,
et ma maison fut montée comme dans un conte de fée.
Entre Lardissen le tapissier, Roussette couturier et Massabien la lingère, j'ai coulé des heures vraiment de soie et d'or. Et ce n'était pas seulement pour le plaisir d'ouvrir les fenêtres et d'y jeter à pleines mains de ce métal qui n'est vil que lorsqu'on ne sait pas s'en servir, c'était aussi dans le but de prouver ma supériorité et mon goût.
C'est vraiment une heure délicieuse pour une femme que celle où elle s'occupe de tout ce qui la rendra belle, la fera valoir, envier, aimer. Pendant que tout s'organisait — oh ! avec des détails bien amusants — le vieux grigou qui vient offrir des crocodiles d'ameublement, la bonne Gérard qui venait se proposer pour les ongles et qui s'est installée à domicile en un tour de main, le professeur de piano qui nous garantit une polka en trois leçons, le marchand de King-Charles, toute la bande des truqueurs et des carottiers qui
veulent nous rendre service, — je me faisais reflet d'un directeur de théâtre qui soigne son décor et sa mise en scène avec la préoccupation d'une grande première.
Ma première à moi eut lieu à Auteuil.
— La jolie femme !
— Qui est-elle?
— Personne ne la connaît.
Ah! la joie qu'on éprouve à être un événement parisien! Sentir rôder autour de soi des curiosités et des désirs. Se savoir un point de mire pour tout ce que la vie a de plus élégant, de riche, d'heureux, avoir sur soi aussi le regard des femmes qui s'y connaissent et nous scrutent, de celles qu'on va éclipser et qui laissent voir malgré elles qu'elles en ont peur !
Assise sur ma chaise, seule, longuement je me plongeai dans cette griserie. C'était donc là Paris, je le tenais sous mes yeux, autour de moi, je l'entendais gronder, rouler, frémir dans tout ce qu'il a de beau et de terrifiant, et j'étais une partie de lui-même.
Je n'oublierai pas cette première minute de ma prise de possession et je devais avoir une figure bien radieuse car, lorsque Gaston vint, au bout d'un moment, me rejoindre, dans le bruit de la cloche qui sonnait et dans le tumulte qui s'élevait de partout au départ de la course, il me dit :
— Ma chère, vous faites sensation, vous êtes merveilleuse, vous êtes aimée.
— Alors vous voilà content.
— Et bien fier de montrer que vous êtes à moi... Ah! comme j'ai bien fait de sortir un jour du Jockey juste à point pour nous rencontrer au moment où vous entriez à Old England.
Peu après, nous fîmes un tour devant le bar; un instant il me donna même son bras, il me présenta quelques-uns de ses amis, et votre petite Mme Aubertin eut autour d'elle une cour d'un pschutt très vlan, comme on disait alors.
J'étais dans tout l'armoriai de l'écurie, pas un de ce cercle qui m'entourait qui ne fût titré et sélectement maquignon. C'est d'ailleurs
au cours de cet après-midi-là que j'ai été baptisée.
Peut-être ce nom de Valneige vous a-t-il intrigué. C'est bien simple, j'ai l'honneur de porter un nom de cheval.
Valneige! Valneige!! L'heureux gagnant du jour, le seul des chevaux de Gaston qui ait jamais fait quelque chose ! En souvenir d'un si mémorable événement et afin que nul n'en ignorât, il fut convenu que ce serait là mon nom de guerre, un nom d'ailleurs très décoratif, et, sans se faire prier, la Belle prit le nom de la Bête.
Ce moment-là fut certes le plus gai — extérieurement — de ma vie. J'étais dans la lune de miel du langage, de l'extra-dry et des nuits blanches.
Un estomac de fer, un jarret à toute épreuve. On m'a vue partout, à toute heure. J'étais complètement la femme dont on dit : « Mais comment fait-elle! » Commentje faisais? Je me laissais simplement aller, soutenue par une
fièvre digne de la pauvre Dame aux Camélias.
Entre Gaston et moi, dès la première minute, il n'y avait pas eu d'erreur : il savait ce qui m'attirait, ce que je voulais demander à la vie, et il me Ta donné, je dois le dire, en toute conscience et en parfait gentilhomme.
Petits théâtres, concerts excentriques, restaurants de nuit, cabarets aux Halles, table d'hôte à Montmartre, j'ai tout vu en compagnie d'habits noirs fleuris de gardénias. Et ce qui plaisait surtout à Gaston, c'était cette originalité d'avoir à apprendre tout à sa maîtresse, à une femme posée pourtant comme au-dessus des préjugés et, en riant, il disait qu'il se faisait l'effet d'un de ces nouveaux mariés qui s^amusent au jeu de dépraver leur femme.
J'ai été une excellente élève; fiez-vous-en à moi, mon ami.
Ce qui n'empêche pas que je sois restée vis-à-vis de Gaston assez sans reproche. Je me suis tenue, si impossible et si inutile que cela puisse paraître.
l'insaisissahle. 29
Cène sont certes pas los occasions qui m'ont manqué : ses amis d'abord ; il y en avait là une petite collection, au choix. Le plus gentil de tous était Preilly, l'amant de Mme de G***, laquelle, paraît-il, voulait me connaître à toute force. Preilly, je l'ai eu après... pourquoi pas? et je me rappelle encore sa belle colère, quand, en voulant l'embrasser (embrasser, mon cher, notez bien cela, n'a rien de commun au fond avec un baiser), j'ai osé démolir sa raie.
Le soir, je recevais beaucoup; on a décrit môme l'une de mes fêtes dans le Gaulois et le Figaro.
Quant à Tamour... rien ou presque rien!
Mais c'est contre les femmes que j'ai eu le plus à lutter : vous ne pouvez vous faire une idée de leur rage à me faire tromper Gaston ! J'en fréquentais quelques-unes très en vue, le dessus du panier : Louise Martin, Mme de Darcy, Suzanne de Cologne, Mathilde de Courcelles et quelques petites artistes aussi des théâtres amusants : Rose Lafeuille avec son critique,
Laure Chine avec son petit quart d'agent de change, Jeannette Lévy avec son camarade Mastic. Eh bien! toutes, sans exception, me poussaient, me stimulaient.
Je ne vous dirai même pas le nom de celle qui vint un jour chargée des offres d'un riche général brésilien qui avait des diamants sur son porte-cigare. 11 n'y a pas jusqu'à la bonne Gérard qui, un matin, comme j'étais au bain, n'ait essayé de m'intéresser à un de ses protégés, un Belge qui n'aurait pas été gênant et qui voulait simplement un abonnement.
Se fâcher de tout cela eût été bien ridicule et hors de saison; j'en ai simplement ri et pris bonne note.
J'ai toujours eu une espèce de loyauté qui fait très bien dans le paysage. Autant je comprends tout dans la passion, autant, lorsque l'on se trouve dans quelque chose de peu ordinaire, je crois qu'il faut savoir être correcte, cela ressemble à l'honnêteté commerciale.
l'insaisissable. 'M
D'ailleurs, pourquoi aurais-je trompé Gaston?
C'était un très beau garçon, très entraîné, capable de faire le bonlieur d'une femme et môme de plusieurs... Je lui dois cet hommage avec quelques remerciements pour tout ce qu'en homme du monde il a fait pour moi.
Maintenant, il est marié comme vous, mon ami, mais je suis certaine que lui aussi garde de notre liaison un aimable souvenir.
Elle a duré plusieurs mois, elle aurait pu en durer plus encore.
Mais voilà oi^i apparaît tout ce qui constitue l'infériorité, ou plutôt, si vous voulez bien, l'excuse et le meilleur de ma nature.
J'étais « arrivée », comme on dit, sur toute la ligne, servie à souhait, je montrais la figure d'une femme véritablement en fête, ravie par ce qu'il y a de plus capiteux, et pourtant il me manquait quelque chose. Plus j'avançais et obtenais, plus un vide semblait se creuser en moi.
— Qu'avez-vous donc, ma chère? demandait
Gaston, voilà plusieurs fois que vous me paraissez pensive... Vous vous ennuyez?... Avez-vous envie de quoi que ce soit?
— Mais non, je vous promets que tout est bien.
Une autre fois, il me dit :
— Je parie que je sais... J'ai deviné.
— Quoi?
— La cause de vos rêveries... Quand une femme se met à rêver ainsi... Allons, soyez franche au moins... dites-moi tout: c'est un béguin, on a un petit béguin... pour qui?
Inutile de vous faire remarquer qu'il n'en croyait pas un traître mot. Mais il n'était pas si éloigné dédire vrai qu'il le pensait. J'aimais... oui, j'aimais ! Seulement, ce que j'aimais, c'était l'amour!
Oui, certes, j'avais tout ce qu'une femme comme moi peut désirer, quelques-uns même disaient : plus qu'elle ne mérite, et néanmoins, au fond de moi, je me trouvais très malheureuse. Fallait-il être assez folle? A-t-on idée d'une
créature pareille? Eh bien, il faut que vous en ayez idée, car tout ce que je vous écris là est vrai, sincère.
Etre aimée, ce n'est rien, il n'y a pas de quoi en être très fière, cela arrive aux plus laides et de la manière la plus surprenante; aimer est tout. Et nous serions fort méprisables si nous ne pensions pas ainsi.
Aimer, aimer, aimer!
Toutd'un coup je me suis découvert ce besoin au moment où je me jugeais parfaitement tranquille, et ce qu'il y a de plus dangereux, c'est que ce besoin-là s'agitait dans le vague.
Aimer qui? Ah ! si j'avais su, au moins ! Mais non. C'était dans moi une incessante, une insurmontable fièvre d'inconnu.
J'avais beau regarder Gaston, me chauffer l'imagination en son honneur, le trouver même digne en détail d'être aimé, cela ne venait pas ; sa correction à toute épreuve, le chic qui régnait entre nous, les satisfactions que j'avais de lui,
non, ce n'était pas ça. Et moins j'aimais Gaston, plus je sentais combien aimer serait beau, bon, doux!
Alors, je jetai un coup d'œil autour de moi sur les gens que je connaissais. Je rêvais à bien des choses lointaines, alors que le bonheur était peut-être là tout près? Voyons, lequel de ceux-là me ferait éprouver quelque chose et serait digne de tout ce que je me sentais capable de sortir de tendresse. C'était la tendresse, non à dédaigner, je vous assure, d'une femme qui maintenant s'alanguissait au théâtre, dans sa loge, quand l'orchestre entonnait une petite mélodie bien gentillette et qui lisait les suicides d'amour dans les journaux.
Mais autour de moi, rien, personne; et, ne vous moquez pas, je consultai une somnambule de la rue des Martyrs.
— Pourrai-je aimer? Trouverai-je quelqu'un à aimer?
Je ne sais si elle était extra-lucide, mais elle fut assez polie pour me répondre qu'il
n'y avait aucun doute à avoir... J'aimerai.
Elle vit aussi dans ma main que j'avais la ligne de chance. De la chance! je m'en moquais bien à présent, c'est du bonheur que je voulais. Et à qui le demander? Où chercher l'apaisement decette indéfinissable inquiétude, qui,j el'avoue, était délicieuse?
L'amour, l'amour, je le faisais ; mais comme cela doit être autre chose quand on aime et quand le cœur y est î
Le cœur, oui, mon ami, c'est par là que cela me tenait, et quand j'ai vu que j'en avais un qui ne demandait qu'à battre fort pour un tas de bonnes choses, subitement tout s'est métamorphosé en moi.
C'est ainsi que j'aurais éprouvé une espèce de chagrin, auparavant, si l'on m'avait dit que Gaston viendrait à rompre avec moi. Il rompit, oh! très proprement, et non seulement je ne lui en ai pas voulu une minute, mais j'ai failli lui sauter au cou.
Il a disparu de ma vie, un matin, me laissant
indépendante, maîtresse de moi et, malgré tout ce que j'avais appris, neuve sur un point, mon cœur.
Oh! est-ce que cette virginité allait me durer longtemps? Et quel sort lui était réservé?
Vous attendrez bien un peu pour le savoir, mon ami, et j'ai lu trop de romans pour ne pas écrire naturellement ici : La suite au prochain courrier.
lY
AU 3IEME .
Je n'avais pas encore le successeur de Gaston, quand il m'arriva une aventure qui aurait pu être grave. Elle va, par exemple, bien vous faire voir l'état dans lequel je me trouvais.
Un soir, nous avions dîné à Madrid, autour d'une table, avec des amis.
Ah ! mon cher, quel admirable soir d'été î On a joliment tort de ne pas regarder le ciel de Paris, il est unique.
Au-dessus de nous il y avait une nappe
bleue, avec des étoiles à n'en plus finir, et un
air frais courait sur les marronniers !
Je ne sais si vous connaissez Madrid,
dans le Bois ; c'est un endroit que j'aime beaucoup, parce qu'on y rencontre, tout à la fois, le bruit de la grande vie et quelque chose d'intime et de caché. Dans un coin, les che vaux de nos voitures qui piaffent, et des voix qui appellent le cocher Ernest ou Auguste de la rue Blanche; mais, autour de tout cet éclat, de la verdure mystérieuse et un calme qui fait du bien.
Par malheur, c'est la mode maintenant des orchestres ; il y en a partout; on ne boit et ne mange plus qu'en musique. Si les Expositions universelles ont une portée qui m'échappe, elles ont du moins servi à laisser derrière elles une nuée de violoneux divers qui font un assez joli encombrement.
Mais je n'en dis pas de mal de l'orchestre de Madrid ; je lui dois même un peu de gratitude pour tout ce qu'il a failli me donner. Et tenez, en vous écrivant, je le revois debout, mon grand tzigane, en culotte bleue et veste
rouge à brandebourgs
11 était un peu en avant des autres, le menton couché sur son violon, campé comme un dieu. Comment n'être pas saisie par tant de beauté ? De ma vie je n'ai vu une tête plus profondément expressive, les cheveux sombres étaient rejetés en arrière avec une mâle vigueur ; les traits du visage, accentués et nobles, sous un teint mat que la lumière venait frapper, avaient aussi un caractère de force et de hardiesse.
Mais tout cela s'adoucissait par les yeux et par les lèvres.
Des yeux bruns, d'un velours incroyablement changeant, énormes, tantôt fixes, tantôt noyés dans je ne sais quelle caresse, une bouche d'un rouge ardent qui frémissait, se tordait, s'offrait, montrant par instant, quand elle s'entr'ouvrait comme pour un baiser, des dents à la blancheur éclatante.
Et c'est sous l'empire de sa propre musique que son expression ainsi changeait ; il avait l'air de s'exalter, de s'enivrer aux sons qu'il
tirait de ce violon et de la mélodie qu'il nous envoyait.
Quelle volupté, et quelles plaintes d'amour! D'où pouvait-il sortir cela? Par moments, il semblait s'en aller hors de lui et il regardait le ciel, les étoiles comme pour y chercher une inspiration, un refuge ; c'était surhumain, affolant, et pas une place en moi n'échappait à cette influence.
Ce n'était certes pas la première fois que je constatais le charme étrange, l'espèce de sort que nous jettent ces gens-là; ils ont fait des ravages connus dans la vie parisienne, et vous vous rappelez bien Mlle P***, dont on a tant parlé, la fille d'un archimillionnaire qui chaque soir courait s'asseoir près de leur établi et ne s'en allait mourante que la dernière...
Mais en ce qui me concerne, jamais je n'avais « marché ». D'où vient que ce soir-là je n'ai pu résister ? Ce violon me secouait les nerfs jusqu'à les mettre à vif et cet homme.
l'insaisissablk. Ai
littéralement, me dominait de son estrade.
Ah! par exemple, ils sont malins, et ils la connaissent ! Quand ils s'aperçoivent que quelque part, dans l'assistance, sur l'une ou l'autre, l'effet se produit, ils ne sont pas longs à tirer sur la corde.
Le mien, pour moi, joua une valse, et puis une autre. Une valse, mon cher, c'est bête comme tout, d'ordinaire ; ça nous met un petit chatouillement dans les jambes, un peu d'entrain dans la tête, et puis tout est dit : on tournotte, on montre la pointe de son pied, on donne un peu de sa taille, il n'y a pas grand'chose de changé, il n'y a qu'une valse des Roses de plus.
Mais ces valses-là, c'est tout un monde. Tout y est, c'est l'amour môme, avant, pendant, après.
Et de loin le tsigane me guignait: il jouait ostensiblement pour moi, pour moi seule, ne me quittant pas de ses prunelles, prenant des poses selon le rythme et il m'expédiait, il
m'enfonçait ses notes jusque dans le dos... On aurait dit qu'il s'avançait, s'avançait toujours et qu'il allait me jouer dans l'oreille.
Sapristi, on ne met pas une femme dans un état pareil ! ou plutôt si, on doit l'y mettre, et honneur à ceux qui sauraient l'y garder longtemps !
J'étais encore à palpiter, quand une voix près de nous dit :
— N'oubliez pas... mesdames... messieurs...
Mon tsigane était là, tendant une assiette sur laquelle en carré une serviette avait été pliée, et avec son plus gracieux sourire il faisait sauter des pièces en l'air.
Quand il fut devant moi, soudain ses yeux bruns reprirent leur belle nuance magique, et, l'assiette toujours tendue, il murmurait maintenant quelque chose d'incompréhensible ; c'est le langage des quêtes.
Et je lui donnai un louis.
C'est drôle de donner un louis à un homme !
Il regagna tranquillement sa place et, comme
l'insaisissable. A3
si de rien n'était, se remit à son instrument. Moi aussi j'oubliai ce vilain intermède et, tandis qu'autour de moi, de table en table, on causait et riait très haut, je revins en pensée et de toute mon attention malgré moi vers mon musicien.
C'était une mélancolique musique qu'il me dédiait à présent. Il conduisait les autres et, sous sa direction, s'élevait une harmonie d'une suavité indicible. Ceci après la valse ! Après la fièvre, mon cher, et le tourbillon !
C'était un chant de leur pays, lent, grave, gonflé de soupirs et de larmes, un chant d'amour, d'une espèce dont nous autres n'avons pas idée.
J'en ai reçu un coup au cœur. Oui, cette fois, c'est dans mon cœur que ça se passait. J'aurais voulu soupirer et pleurer, moi aussi.
Ah ! que j'étais loin de mes amis, loin de ma vie, loin de tout ! j'étais dans le pays de mon tsigane, un beau pays puisqu'on y inventait des choses pareilles et les ressentait ;
j'étais dans le ravissement et je me demandais si la destinée ne m'avait pas conduite là tout exprès ce soir.
Quand la musique cessa, il me sembla que quelque chose s'arrêtait en moi.
J'étais rompue. intérieurement et pourtant inondée d'un sentiment d'une douceur infinie.
Ah! quelle langueur, quelle tendresse, quel frisson dans mon âme ; ne riez pas. Voyons, est-ce que pour jouer ainsi cet homme ne devait pas avoir quelque chose au cœur ? Qui sait, une amoureuse, une fiancée laissée au pays! Oui, pour me prendre de la sorte dans les fibres, il fallait que lui aussi vibrât, et certes, ce qu'il venait de me faire éprouver, il saurait me le faire éprouver encore et à jamais.
Un long moment je restai là pensive, absente au milieu de tout ce qui m'entourait; puis, étrangement émotionnée, je le cherchai des yeux...
Il avait disparu '.
Alors, comme poussée par une force invisible, je me levai. Où était-il? A tout prix je voulais le voir, il me le fallait, j'avais une envie folle de parler à cet homme, de lui donner un baiser et de lui offrir tout ce qu'il m'avait mis dans le cœur, en le suppliant de ne pas me laisser ainsi, d'animer et de prendre mon être tout entier.
Je me mis à sa recherche, dans le coté du jardin qui était sombre, je me glissai derrière les bosquets et non loin des écuries.
Pendant ce temps, sans lui, l'orchestre continuait; enfin, enfin, sous une espèce de tonnelle réservée au service, je raperçus...
Devant une table bancale, à la clarté d'une bougie fichée dans le goulot d'une bouteille, sa belle tunique rouge déboutonnée, lourdement, gloutonnement, il mangeait, et ses gros doigts fouillaient un papier graisseux d'où s'échappaient des restes pêle-mêle.
Ah ! mon cher, j'eus beau me dire que môme
sur les bords du Danube bleu on a l'habitude
d'avoir faim et de manger, ce fut une découverte vraiment repoussante.
Que n'aurais-je pas donné pour n'avoir pas surpris mon idéal, mon dieu, presque déjà mon amour, dans cette posture, en train de dévorer si affreusement !...
Non, c'était impossible, ce n'était pas le même homme qu'un instant auparavant...
J'étais le jouet d'une vilaine apparition...
Un jouet, en effet, de mon cœur, de mon besoin de croire et de m'attacher.
Et tandis que, dans toute la joie de son estomac, mon tsigane continuait de mastiquer avec des petits cris d'animal satisfait, je me repliai en bon ordre.
Mon cher Jean, je vois d'ici votre figure à la lecture de cet accident.
Cette pauvre Josiane, pensez-vous, a vraiment du temps de reste, et vous n'êtes pas bien sûr de la qualité de ma cervelle. Il faut être en effet un peu à l'envers pour partir comme ca !
Mais que voulez-vous? Il s'agit de vous résigner à en apprendre quelques-unes encore de cette force-là. D'ailleurs, si j'avais à vous raconter du pur bonheur et des choses qui vont comme sur des roulettes, cela ne vous divertirait pas beaucoup.
Des histoires comme celle de mon tsigane, j'en ai à revendre, car toutes ces alternatives d'espoir et de déception, de montage à réchelle et de rapide descente, c'est précisément mon cas. Il y a de la montagne russe là-dessous!
Vous voyez qu'aujourd'hui je prends les choses gaiement : il n'en sera peut-être pas toujours ainsi!
AU MEME
Je n'ai pas l'intention, mon cher ami, de vous donner ici une nomenclature.
Je n'en aurais pas le courage, elle serait d'ailleurs sans charme.
Que vous importent et que m'importent à moi les hommes que j'ai eus? Ils ont passé, et rien ne reste d'eux que quelques bibelots ; il en est qui ont tenu dans mon histoire si peu de place que leur nom même n'est plus dans ma mémoire.
Ce que je vous ai promis, c'est quelque chose de plus intéressant, c'est le défilé de ceux auxquels j'ai demandé l'amour et ce qui en est advenu.
Laissons donc en paix ceux qui ont été ce qu'on appelle des amis sérieux, le vieux sénateur que j'ai connu comme les autres et qui avait sa calotte de velours chez moi; le magistrat, ne vous en déplaise, qui étudiait sur ma chaise longue les pièces du procès de Madeleine Chamberon; ce bon M. B*** qui me tenait au courant de ses inventaires et me consultait Sur l'établissement de ses filles ; le vieux N***, de la Banque cosmopolite, qui pinça quelques-unes de mes fantaisies, et me disait simplement en me tapotant les joues:
— Mon enfant, vous n'arriverez jamais à rien!
Arriver î arriver à quoi ? Je vous le demande un peu! Est-ce que j'ai une ambition, moi? Je ne rêve pas d'une fortune qu'on citera, je me moque un peu des châteaux en Seine-et-Oise !
Mon château à moi, mon cher, est plutôt en Espagne ; c'est un château oii entrerait l'amour, par un beau soir de clair de lune, ou môme un après-midi, en plein soleil.
Je vais donc vous raconter quelques-unes des étapes que j'ai parcourues à la recherche du bonheur et mes impressions. C'est plein d'accidents, et peut-être vous touchera-t-il, le sort d'une femme qui a tout fait pour saisir l'amour à une époque où Ton prétend que nous ne voulons plus aimer!
... Puisque je dois tout oser, je vais commencer par vous dire ce qui me plaisait dans le petit Duluc. C'est sa mauvaise réputation.
Mauvaise au point de vue de la morale, ce qui me préoccupait en vérité fort peu, mais excellente au point de vue d'un certain amour.
Le petit Duluc, tout Paris le connaît: il joue la comédie dans les clubs, il est de première force au polo, il a compromis à lui seul cent femmes et des meilleures, il est la coqueluche du monde et du demi; c'est un amour, ce petit-là.
Il a une fine moustache élégante comme pas une, des yeux qui clignotent d'une certaine façon, et un sourire... oh! ce sourire du petit
Duluc ! on se Tarrache comme une invitation à une fête.
Et c'est une véritable invitation, en effet, à s'aimer, à se le prouver, à y aller voir.
Hélas, il faut bien reconnaître que nous sommes tentées d'aimer un homme plutôt pour ce qu'il peut avoir de défauts, mettons même, entre nous, de vices.
On prétendait qu'avec le petit Duluc, il n'y avait que l'embarras du choix !
Plusieurs de mes amies ou des amies de mes amies ont eu avec lui des bouts de liaison, car, paraît-il, on n'en a jamais une qui compte, et elles en parlaient d'une manière à donner vraiment envie.
— Le petit Duluc, disait Louise Martin, vous ne savez pas, ma chère, comme il parle aux femmes!... il a une façon à lui... on dirait de petits coups de cravaches... c'est tout à fait bon.
— Ah ! ma chère, murmurait Suzanne de Cologne, une femme ne s'ennuie pas avec lui !...
c'est un véritable artiste... il faut avoir eu ce petit-là!
Pourquoi donc me serais-je privée d'un régal aussi apprécié ? Un soir, le petit Duluc me fut amené à dîner chez moi. 11 y avait Gallex le peintre, un attaché d'ambassade, le docteur Miron et des camarades.
Voyons, est-ce qu'il était vraiment irrésistible à ce point, ce petit-là, et, à défaut d'amour, aurais-je au moins le désir?
Eh bien! il n'y a pas à dire, ce Duluc est elfectivement emballant; sur toute sa figure, dans ses gestes, son maintien, il y a écrit qu'il s'y connaît et il n'y a qu'un seul mot pour rendre ma pensée...
Et ma foi, tant pis, je le risque, je ne vous envoie pas les impressions d'une rosière, après tout! Le petit Duluc, rien qu'à le voir, on peut en être sûre, — il y a comme cela des êtres qui sont privilégiés : — c'est une bonne affaire I
Après le dîner, on servit le café dans la serre.
C'est l'endroit de mon hôtel que je préfère ;
o4 l'insaisissable.
on y a fait des folies de plantes et d'étoffes.
Je me sens d'ailleurs toujours très jolie là dedans.
Le petit Duluc se mit en quatre pour plaire; mais il n'avait pas besoin de ça. On causa, on fit de la musique, Tibert nous amusa fort avec ses imitations et ses scènes parisiennes, et comme à un moment je me trouvai dans ma loggia vénitienne, sur un divan, assise à côté du petit Duluc, il me prit les mains.
Mon Jean, si au fond de votre province, qui est aussi la mienne d'ailleurs, un autre que vous lisait cette lettre, où il est question d'une soirée chez Josiane de Yalneige, combien l'imagination de ce lecteur ferait fausse route !
Une soirée chez une femme comme moi, cela ne saurait être, n'est-ce pas, que rires, excentricités, poses risquées, et branle-bas général, avec une orgie pour finir ! Eh bien, ce n'est pas du tout ainsi que cela se passe, la légende est finie, et c'est le vieux jeu.
Nulle part il n'y a plus de tenue, plus de
l'insaisissable. riS
souci de la distinction, de ce que les Anglais appellent, je crois, le « cant »; c'est-à-dire que cette vie de désordre et de laisser-aller que nous sommes censées mener est du dernier correct dans tous ses détails, et le plus sévère en matière d'éducation, de dignité et de haut style n'y trouverait rien à redire.
La veillée se prolongea donc de façon à satisfaire le plus fidèle amateur du noble faubourg ; il y eut même, si je me souviens bien, un petit moment d'ennui qui était tout à fait dans la note.
Mais moi, je ne m'ennuyais pas.
Et je ne sais comment cela se fit; mais vers les onze heures, quand Gallex parla d'aller (( prendre quelque chose » sur le boulevard, quand l'attaché parla de la partie qui devait être belle au cercle, et quand le docteur se leva pour aller rendre une visite urgente à sa principale malade, j'avais comme du feu dans les veines, j'étais positivement heureuse de les voir se préparer à filer, quelque chose me battait
dans les tempes sans que je puisse ou voulusse me maîtriser...
Et le petit Duluc resta.
11 trouva même cela très naturel.
Le lendemain, j'étais gaie comme un pinson.
Vous devinez ce que cela veut dire.
C'est le moment de lire entre les lignes.
Ah ! Jean, imaginez-vous tout ce qui peut se passer entre les amants les plus fous ! Nous étions littéralement grisés l'un de l'autre et avec lui j'ai connu les frénésies, toute la puissance de la peau, ce qui fait que deux êtres n'en font plus réellement qu'un, et qu'ils semblent bien comme des âmes sans corps lorsqu'il ne sont pas l'un près de l'autre.
Il nous paraissait sincèrement que nous ne pourrions plus jamais nous séparer; lui était très fier de ce succès, moi j'en étais secouée et pourtant ravie.
Nous ne sortions plus, le petit Duluc était comme enlevé au boulevard. Ah ! les déjeuners dans la chambre, puis de nouveau une grande
fatigue, et le l'epos, soi-disant, qui nous jetait aussitôt dans une fatigue plus grande !
Le soir, on restait encore, rien que nous deux; mais tout était allumé, avec un air de fête dans Thôtel, comme si j'avais reçu vingt personnes, et c'était seulement pour nous! pour lui...
— Ce soir, disait le petit Duluc régulièrement, ce soir, par exemple, je t'emmène au théâtre. .
— Oui, volontiers.
— Ou bien aux Folies ou à l'Eldorado, ou simplement faire un tour dehors...
— C'est entendu, où tu voudras.
Et mon cher, savez-vous comment cela finissait?Tout simplement dans notre chambre, près d'une tasse de thé, moi en peignoir.
Je reçus pourtant la visite d'une amie qui me déclara qu'elle me trouvait un peu pâle.
— Cela vous va très bien, d'ailleurs, me ditelle.
Et elle avait raison.
Cela durait ainsi depuis trois semaines, trois
semaines de folies et d'extravagances... J'étais absolument brisée, je demandais grâce, mais dans un bonheur des sens complet.
— On s'aime, n'est-ce pas? lui disais-je, en prenant sa tête dans mes mains ; tu m'aimes... je peux me dire que tu m'aimes... et moi aussi je suis à toi, et j'éprouve ce que je n'ai jamais éprouvé...
Tranquillement il me laissait faire.
— Et maintenant on ne se quittera plus, n'est-ce pas, monpetit Duluc... tu veuxbien?... allons, réponds-moi, tu vas vite me dire quelque chose de gentil et de tendre qui me fasse plaisir.
Et il allumait là-dessus sa cigarette ! pendant que moi, je partais pour le pays des rêves... oui, certes, ce que j'avais eu était délicieux, je savourais comme elle le méritait cette volupté suprême, mais n'y aurait-il pas autre chose ?
Comme ce serait doux de se sentir réciproquement l'un à l'autre, de rester là, la main dans la main , sans rien dire et sans rien faire ! . . .
A côté du bonheur brutal, passionne jusqu'à la rage, il me semblait qu'un autre devait venir, dont j'avais l'instinct et qui serait fait de choses charmantes qui me hantaient.
Être des amoureux, montrer une Josiane de Valneige que nul ne soupçonnait ! et je pensais d'ailleurs ainsi que ce seraitun triomph e si je parvenais, moi, à conserver mon petit Duluc plus que toutes celles qui m'avaient précédée.
— Voyons, lui demandai-je un jour, comment m'aimes-tu?
— Tu oses ne pas le savoir?
— Si, si, je le sais, je te réponds que je sais bien... mais en plus, n'éprouves-tu pas pour moi un peu de vraie tendresse... je voudrais tant que tu m'aimes, comme je sens que je vais t'aimer, moi... avec du sentiment? ce serait si bon.
Et je Tentends encore me répliquer :
— Ma chère Josiâne, tu n'as pas ta pareille... tu es tout à fait toquée!
A partir de ce jour-là, de cet accueil fait par lui à ma proposition, il est inutile de vous dire, mon ami, que je me mis à y tenir encore bien davantage.
Oui il m'aimerait,... oui j'arriverais bien à lui faire entrer dans le cœur tout ce qui entraînait le mien !
Mais une fois il me dit :
— Ne m'attends pas à dîner ce soir... je resterai au cercle...
— Eh bien ! je viendrai t'y prendre !
— Oh ! ne fais pas ça.
— Je te contrarie?
— Non, mais c'est très ridicule.
Une autre fois, il ne me prévint pas du tout, c'était plus simple.
Quand il rentra, d'un air ennuyé, la nuit était fort avancée. Voyez -vous cela, vous, Josiane de Yalneige attendant dans son lit?
Bref, je ne fus pas longue à comprendre...
Un moment, j'avais cru que tout ce plaisir pouvait se changer en bonheur; ressentant en
moi le besoin d'une affection, d'un peu de bleu, comme disentles poètes, je m'étais figurée que je pouvais l'atteindre là... Et mon petit Duluc, lui, en était simplement au bout de son répertoire et en pleine satiété ! *
Alors cela n'a plus traîné longtemps.
A quoi bon prolonger une situation qui ne pouvait plus rien m'apporter et ne pouvait pas changer?
Il m'a quittée une nuit qu'il y avait bal à rOpéra pour recommencer brillamment avec une autre ; il m'a quittée enchanté de moi, prêt à relever vertement, disait-il, celui qui oserait jamais médire devant lui de Josiane de Yalneige, qui était vraiment une bonne fille, et moi, déçue, je l'ai quitté sans fâcherie, mais avec un petit soupir, pour moi seule, auquel il n'aurait d'ailleurs absolument rien compris.
Ce que c'est que les aspirations... cela vous apprendra, ma chère !
AU MÊME
Mon excellent confident, voici un petit billet, et une petite anecdote.
Je vous ai parlé deN***, de la Banque cosmopolite. Ce N*** était un bon homme auquel suffisait l'idée qu'il pouvait venir chez Josiane de Valneige à son gré, de temps en temps, prendre une tasse de thé et causer.
Mais c'est par lui que j'ai connu Martigny, un autre grand financier.
Un grand financier avait sa place marquée dans la vie d'une femme telle que moi; il Ta d'ailleurs dans toutes les existences, n'est-ce pas?
Mais moQ Martigny avait ceci de particulier, qu'il jouissait de la considération générale.
Sa correction en affaires était proverbiale et ses procédés étaient célèbres.
Dieu sait si je suis une bourgeoise, mon ami!... je ne le suis peut-être pas assez; mais on a beau avoir un peu... comment dirai-je? des fantaisies dans la cervelle, un homme bien posé, honorable, cela flatte toujours une femme.
Martigny avait d'autres moyens de me plaire, et le meilleur est qu'il jurait m'aimer.
Là où d'autres n'auraient mis en avant que leur situation, l'éclat de leur fortune, le chic de leur allure, lui il parlait d'une affection vraie..., et il était adorablement jaloux, de tout, de tous...
Même de son petit secrétaire, un blond très frisé qui venait chez moi lui apporter, le matin, des nouvelles plus fraîches que nature, et lui présentait avec respect de petits cartons pleins de chiffres.
De quel air admirable Martigny les regardait I
l'insaisissablk. 65
vrai, cela lui paraissait bien égal ce qu'il y avait écrit là-dessus, il s'occupait bien de ces vétilles, il pensait bien à la Bourse, à l'argent !
— Non, murmurait-il avec nonchalance... je ne veux rien savoir, je ne veux pas qu'on me parle affaires.
Et, pour finir, il aimait à citer un vers entendu par nous au Théâtre-Français :
Et le reste du temps sera tout à Zaïre!
N'était-ce pas charmant?
La Zaïre dugrand financier n'enrevenait pas!
Elle qui croyait naïvement qu'un grand financier ne doit parler que de combinaisons et de comptes, ne lire que la Semaine financière^ ne se mouvoir qu'avec un petit crayon en or à la main !
Non, rien de tout cela chez Martigny; un dédain, un mépris unique en son genre pour toutes ces machines-là bien au-dessous de lui!
Je trouvais cela tout simplement magnifique.
Enfin, j'avais rencontré un monsieur, un
oiseau rare, le phénix des temps modernes.
— Alors, lui dis-je un jour, moi seule existe pour vous?...
C'est drôle, il y a des hommes avec lesquels, même quand ils nous plaisent, le tutoiement ne vient pas naturellement.
— Savez-vous que vous êtes sur le point de me rendre très fière et très heureuse?
— C'est tout mon désir.
— Rien ne vous retient à Paris?
— Vous seule. Est-ce que j'ai d'autres occupations que de vous être agréable et d'autre souci?
— Eh bien, alors, partons, voulez-vous, pour quelques jours à... à la mer...
— Comment!... avec joie, le temps de retenir une villa et de l'installer d'une façon digne de vous...
Ah! mon ami, l'idée de quitter Paris un peu, d'aller dans un petit coin tranquille et ignoré, avec un homme qui m'appréciait, qui dans tout l'univers ne voyait et ne voulait que moi,
c'était un rêve! Est-ce que par hasard, cette fois, rimpossible allait se réaliser. Est-ce qu'enfin il me serait permis de connaître un peu d'émotion vraie et d'intimité.
— Quand partons-nous ?
— Mais tout de suite! Qu'a-t-on besoin d'une villa pour être heureux?
Avec un bon et tendre sourire, Martigny me donna raison, et il fut convenu que dès le lendemain on s'enfuirait.
J'étais impatiente, j'étais bien joyeuse !
Le lendemain, à l'heure fixée, j'attendais à la gare.
Nous devions nous rejoindre sous l'horloge. Cinq minutes, dix minutes de retard. Ah çà! ne viendrait-il pas ? qu'était-il arrivé? Je commençais à être fort inquiète.
Mais tout d'un coup, à côté de moi, autour de moi et partout sur le trottoir un grand cri éclata.
C'était une bande de marchands de journaux du soir qui envahissait les trottoirs et la cour de Rome.
— Demandez la France l... la Cocarde l... la Patrie!... que sais-je encore ! Demandez le nouveau scandale de la Bourse... Tarrestation de M. Martigny !
11 était à Mazas!! Martigny! Martigny luimôme! Et quelqu'un à côté de moi dit à son voisin:
— Il se croyait bien fort celui-là! avec son air de ne pas y toucher, d'être toujours à cent lieues de ce qui se passe pour mieux ruminer ses vols... quelle canaille!
A quelque temps de là, je reçus une lettre de lui, datée de Mazas. Mais j'étais guérie des villégiatures et je l'ai laissé tranquillement dans celle-là. ,
Adieu, ami, quand je repense à toutes ces 1 histoires, je voudrais vous serrer la main. "
vu
AU 31KME.
Ce malin, en ouvrant mon Gaulois, je tombe sur le nom de M. Plantesol, Nof'l Plantesol le député, cela ne vous dit rien? Plantesol a pourtant derrière lui quelques beaux rapports sur les sucres, un autre sur l'industrie cbiffonnière, un troisième, le plus important, pour appuyer un projet de moralisation des rues.
J'en sais quelque chose, c'est moi qui ai corrigé les épreuves!
Voilà qui n'est pas dépourvu d'un certain piquant, et si Gallex le peintre avait été gentil avec moi, je lui aurais indiqué ce sujet digne de son modernisme : Josiane de Valneige collaborant au relèvement des mœurs!
"iO l'insaisissable.
Ce que je vous dis là, mon cher, n'est pas pour diminuer M. Plantesol, il se diminue bien assez par lui-même et je lui en veux précisément de cela, car j'ai cru en lui et j'aurais été bien heureuse d'y croire longtemps.
J'ai fait sa connaissance à une table d'amis, aux Ambassadeurs, le jour du vernissage.
Il m'a expliqué, depuis, qu'il allait toujours au vernissage, parce qu'il avait eu l'intention d'arriver aux Beaux-Arts.
Cette cérémonie de la sauce verte, aux Champs-Elysées, est vraiment bien étrange ; sous prétexte de s'intéresser à l'art, il n'y a plus là que des gens qui ne donneraient pas deux sous pour lui ! De la vraie gaieté, du rire, de la jeunesse, de l'amour, n'en cherchons pas là-bas. Mais ii y a un chic énorme.
Eh bien, j'ai été fort étonnée d'y rencontrer un homme qui n'était pas chic du tout, mais mieux que cela.
Un grand brun avec des yeux qui parlaient plus vite que la bouche. Et, mon cher, quelle
voix ! c'était vibrant comme un son de cloche, et quel geste!
Ce qu'il disait? bien d'autres l'ont dit, luimême il se répétait, mais pour moi c'était neuf et irrésistible. Entre parenthèse, je ne suis pas fâchée d'avoir à vous raconter cette histoire, car ainsi vous jugerez que je ne suis pas d'une pâte ordinaire.
Oh! oui, c'était bien curieux d'entendre M. Plantesol dans un pareil milieu ; il avait la digestion oratoire et patriotique ; des idées sur la société, sur les réformes, sur les pauvres, sur la grandeur de la politique et du pays, il en sortait de lui comme des fusées.
Ah! les superbes idées! j'en étais littéralement étourdie, et les généreuses phrases !
Moi, d'abord, quand on me parle de mon pays, ça me remue, et jamais je n'en avais ouï autant.
C'était donc vrai que cela existait encore, le monsieur désintéressé qui a des enthousiasmes, s'emballe, y coupe? Comme il doit faire bon
suivre un tel homme de près, être aimée de lui et l'aimer!
J'en avais assez des aventures mesquines et, je ne sais pourquoi, je me suis sentie tout de suite avec Plantesol dans une histoire qui commençait.
L'après-midi, je promenais mon Plantesol dans la sculpture.
La robe mauve que je lançais à cette première de la mode, ma robe et lui, eurent un grand succès. Il n'avait pas l'air de s'en émouvoir, d'être embarrassé, au contraire ; il paraissait fier comme Artaban de se montrer avec uae femme très regardée qui échangeait avec d'autres femmes des petits sourires muets autour des salles, des bancs et des pelouses qui ont Fair peigné d'un baby.
— Tiens! Avec qui donc est Josiane de Val-
Quelques jours après, on savait et Ton disait :
— Elle est avec son homme politique.
Faites-moi la grâce, mon cher, de croire que
neige :
si j'avais voulu des ministres, j'en aurais eu. L'espèce n'en est pas rare, si elle manque totalement d'intérêt et, pour une femme, de décoratif.
Rien ne ressemble plus au ministre d'aujourd'hui que celui de demain, et comment pourrait-il en être différemment puisque c'est le même locati qui leur sert à tour de rôle. Ils vivent un jour avec des huissiers à grandes chaînes et ils meurent; il y a, paraît-il, dans l'histoire naturelle, des petits insectes qui ont ce destin-là. Et puis, que voulez-vous ! leur splendeur officielle en redingote, moi, ça ne m'excite pas ; laissons-les à leurs dames !
Avec Plantesol, du moins, j'avais de l'air, de l'espace; rien de fait, tout à faire. Ne serait-ce pas du bonheur que de s'associer à ses vaillantes inspirations, de mettre la main à la pâte, d'avoir mon petit rôle, moi aussi, dans ce que racontent les journaux, autrement que par ma présence aux fêtes oii l'on inaugure un
Champagne nouveau, aux premières ou à
Longchamp, côté des horizontales de grande marque?
Oui, j'étais séduite par cette perspective d'avoir à moi un grand tiomme qui mijote et par ses nobles mérites, ses convictions, son détachement de tout ce qui n'était pas le bien général.
Oh ! comme il disait admirablement :
— La France!... le peuple!... travailler et souffrir pour lui !
Un jour j'en fus émue jusqu'aux larmes, et je déclarai que mon Plantesol était unique.
C'est à ce moment-là que l'on m'a vue si souvent aux séances de la Chambre. Un journal demanda un jour :
— Mais pour qui vient donc Josiane de Valneige avec cette assiduité?
... Et de fait c'était très compromettant pour moi.
J'avais fini par avoir ma place marquée dans les tribunes. Non loin de moi quelques diplomates me faisaient les yeux doux, d'autres,
moins parisiens me faisaient l'honneur de me prendre pour une espionne. Drôle de corps diplomatique !
Moi, de là-haut, j'avais fini par reconnaître nos législateurs à leur derrière de crâne. Je les considérais pourtant avec un certain respect. Cela n'a pas duré et il est impossible d'imaginer quelque chose de moins inspirateur. Et on nous accuse nous autres femmes, de parler pour ne rien dire? Mais la moindre d'entre nous qui discute avec ses fournisseurs a plus de savoir-faire, de talent et même d'esprit !
En écoutant les grands orateurs patentés, je regardais mon Plantesol. Il était dans l'hémicycle, debout, dans une belle pose de lion, un lion savant, par exemple. Il avait une lorgnette qu^il braquait sur moi obstinément avec amour. Et je pensais :
— Ah ! quand il parlera celui-là, on verra ce que c'est que l'éloquence! Du milieu de tous ces parvenus on entendra enfin un apôtre, un pur, un vrai !
Et mon Plantesol prenait des proportions fantastiques.
— Travaillez mon cher, travaillez, lui disaisje ; faites vite quelque chose.
Et je vous assure, mon ami, que dans ce rôle d'Égérie — quelle est la femme qui ne Tapas souhaité? j'étais vraiment bien.
Je dois rendre à Plantesol cette justice, qu'il a fait quelque chose en etfet : il a tout au moins contribué à la nomination, comme facteur, d'un cousin de la bonne Gérard et à l'avancement de mon parrain Desormeau dans les contributions.
Vers les six heures, quand les rappels à l'ordre et les potins s'étaient suffisamment succédé, j'allais l'attendre dans la rue de Bourgogne. J'avais renvoyé ma voiture et, devant la petite sortie, celle des artistes, je faisais les cent pas comme un amoureux, moi, Josiane de Valneige dans le voisinage de M. Sully, très en pierre.
Enfin mon Plantesol arrivait..., et alors
mon ami... Alors nous allions tous deux à pied dans la nuit qui venait, chez lui, chez mon Flantesol, dans un quartier très peu parisien, presque perdu, rue Monsieur-le-Prince.
Ilein! qu'en dites-vous? N'étais-je pas vraiment partie pour une idylle?
C'était au troisième étage d'une vieille maison grise, deux pièces avec des livres sur des rayons de bois blanc, un portrait de M. Thiers et de M. Gambetta; un buste en plâtre de la République avec l'écharpe du député et, sur le socle, sa médaille ; pour quatre sous de tapis à terre ; aux fenêtres des rideaux d'indienne rose à peine fixés à la tringle ; une table avec des journaux, des rapports imprimés, des pipes et, au dos de la chaise, son veston de travail ; à côté, dans un cabinet, son lit, et, sous une planche chargée de confitures et de confits d'oie qu'il recevait du Midi, ses vêtements et la sacoche qu'il se passait en bandoulière quand il allait visiter ses électeurs.
Dans ce réduit, mon Plantesol me paraissait
encore plus grand. Oui c'était bien là qu'un homme comme lui, supérieur à tout ce qui se passe aujourd'hui, devait habiter ; c'était simple, Spartiate et suggestif.
Et je ne saurais vous exprimer combien j'avais plaisir à déserter par intervalles mes aises et mon luxe, mon train et ma renommée pour ce coin où je croyais bien que quelque chose de mon cœur allait battre.
D'abord, pour me procurer ce plaisir, il ne se faisait pas prier.
— Oui rentrons, disait-il, puisque tu te plais dans cette pauvreté, dont je suis fier d'ailleurs.
Pendant quinze jours il y eut ainsi là des heures bien remplies. Je ne me plains pas de Plantesol, mais de ses prouesses je ne lui sais aucun gré : qui ne serait pas brillant avec moi? c'est tout indiqué ; et impossible autrement. Oui, il est probable que ce petit lit de la rue Monsieur-le-Prince ne s'attendait point à voir jamais une fête pareille !
LINSAISSTSABLE. 79
Mais ce n'est pas cela que je venais chercher si loin ; c'est la figure illuminée de mon Plantesol quand il parlait comme d'une tribune et dans son humble chez-lui : c'était l'amour !
— Oui, parle encore..., lui disais-je, dis-moi tout ce que tu as dans l'âme... parle pour moi seule... cela m'émeut, me fait du bien... c'est par là que tu m'as prise, et que je sens que tu me garderas.
Et mon cher, il parlait... il parlait tant que je voulais..., mais vous allez savoir comme cela lui était facile !
Mon Jean, mon pauvre Jean, avez-vous deviné?
... C'était toujours le même discours!
Ce qu'il m'avait dit ce matin-là aux Ambassadeurs, il me le resservait par tranches, avec les mêmes intonations, les mêmes gestes ! pas une idée de plus, pas un mot de changé, pas une virgule...
Il savait ses indignations par cœur et il y avait surtout une certaine phrase sur des progrès démocratiques avec quelque chose de
très tapé sur la sueur du peuple, qui revenait avec une fidélité atroce ?...
Ah ! commis voyageur et fumiste va !
Parfois, à la fin, il s'arrêtait, un peu inquiet pourtant, et coupant sa période :
— Gela ne te plaît pas ?. . . Tu n'es pas de mon avis ?. . . Mais tu sais, c'est le feu de l'inspiration, j'improvise... j'improvise..., il me semble que j'ai là devant moi cent mille personnes dans un cirque...
Il n'avait devant lui qu'une femme navrée. C'était donc là tout ce qui m'avait si fort touchée et mise, je le pensais, sur le chemin de l'amour? Déjà ce que j'ai de meilleur en moi, un certain enthousiasme et le désir de me passionner, étaient montés à une belle hauteur ; je me croyais bien près d'éprouver du nouveau et tout cela dégringolait du Capitole.
A la place du tribun rêvé, dont se régalait déjà mon imagination et mon cœur, un dentiste quelconque et comme les autres î
Peut-être cependant lui eussé-je pardonné
cette première déception. Après tout, quelque chose en lui ne mentait pas. Il essayait de m'en faire accroire avec ses paroles comme à la simple épouse d'un électeur inlluent, mais sa vie restait cette vie médiocre qu'il acceptait, et qui, moi, m'avait séduite comme une véritable rareté.
Mais un jour, il me dit :
— Allons chez toi, veux-tu ?
Le lendemain, son chez-lui était devenu dédaigneusement une boîte ! le surlendemain, il insinuait qu'il m'aimait bien mieux encore dans mon grand lit Louis XIV et que je devais m'en apercevoir...
Ah! le gaillard, c'est que maintenant, il n'en voulait plus de sa rue Monsieur-le-Prince !
Il fallait à Monsieur le chocolat, dans une tasse qui a appartenu à Marie- Antoinette..., il voulait lire le matin son Messager de Brome et Vauchise, sur mon oreiller en point d'Angleterre... et comme à une soubrette, il prenait le
menton de la bonne Gérard... et il n'aurait pas
82 l'lnsaisissable.
mieux demandé que de savoir comment se comportait dans la cave certain vin que le duc de L*** m'avait envoyé de sa propriété.
C'était comique et attristant.
Certes, je ne lui en veux point à mon Plantesol, je comprends tout ça, j'admets qu'on n'est point trop mal chezJosianede Valneige, puisque c'est précisément pour cela qu'on y vient, et j'en ris.
Mais j'aurais préféré mon Plantesol un peu moins nature.
De quel droit, direz-vous? Yoilà qui m'est égal ! D'aucun droit, mon cher, simplement parce que j'étais une sotte, une folle de me monter la tête en son honneur.
Ah! elle n'a pas été longue mon illusion! Ce que j'aimais dans mon Plantesol, c'est justement ce qu'il n'était pas. Quand j'ai vu que je faisais fausse route, que j'en étais stupidement pour mes frais d'idéal et de gobage, que cette fois encore il faudrait renoncer à sentir en moi la petite bête, j'ai été brusquement guérie.
On ne m'y prendra plus à croire aux beaux messieurs selon l'antique, et je vous assure (jiie c'est dommage, parce qu'avec mon Plantesol à moi, c'eût été charmant!
Sans rien lui dire de mes déconvenues, je Tai coupé. Il a été bien étonné. Et, du coup, il m'a envoyé quelques roses.
Puis je me suis appliquée à chercher ailleurs mon bonheur. Qui sait oii je le trouverai, et si je le trouverai jamais.
P. -S. — Je rouvre ma lettre, mon cher ami, pour vous dire que la politique n'a pourtant pas été toujours aussi décevante. Au point de vue pratique ça n'est pas mauvais. Le cousin d'un ministre m'a fait faire un jour une opération sur laquelle j'ai gagné cinq cent mille francs, avec lesquels j'ai l'honneur de vous saluer.
JEAN LEBLOIS A JOSIANE DE VALNEIGE
Je ne veux pas vous llatter, ma chère Josiane, ou vous être désagréable, à votre choix; mais vous me comblez de surprise.
Savez- vous que vos lettres sont du dernier attachant? C'est un régal dont je vous aurais voulu toute ma vie de me priver.
Vos enveloppes m'arrivent régulièrement vers le soir. Cette petite chose, qui de loin sent son Paris et sa Parisienne, me fait ici du plaisir pour plusieurs heures.
Mais mon égoïsme ne va pas jusqu'à me laisser indifférent aux péripéties que traverse votre cœur. C'est adorable et c'est émouvant d'être le confident d'une lutte pareille et de voir une
femme comme vous à la recherche de la Toison d'or... du bonheur.
Vos trouvailles, jusqu'à présent, n'ont pas été fameuses, j'en conviens, et si je n'avais la certitude qu'un jour viendra où il y aura compensation en une seule fois, je vous plaindrais très fort...
Mais j'ai confiance, le miracle se fera au moment ovi vous y penserez le moins.
Peut-être est-ce votre faute, ma chère ; vous y mettez trop d'exigence, vous voulez des choses étonnantes ; hélas ! il n'y en a pas à revendre ; la vie est beaucoup plus simple qu'on ne le suppose, et le vrai moyen d'être heureux, le plus sûr, consiste peut-être à ne pas chercher trop loin.
Mais j'entends d'ici votre réponse :
« Je suis comme je suis, et rien ne me changera! »
En effet, et au fond je vous félicite d'être telle que vous êtes, le moindre changement serait un dommage !
Je pense que vous allez au bal de l'Opéra, ce soir. Va-t-elle se faire belle, Josiane de Valneige ? Qui sait, c'est peut-être là qu'elle découvrira le trésor...
Je n'ose pas vous dire que cette idée de bal à l'Opéra me trotte par la tête!
Ah ! comme cela serait bon de filer sur Paris et de s'amuser un peu !
Des intrigues, des bruits de soie, des épaules nues, de la musique qui nous enlève, des bouchons qui sautent! Rien que d'y penser cela me chatouille. Veinards de Parisiens!
Moi, je vais aller faire ma partie de billard au café du Commerce et tâcher de gagner ma consommation en cent vingt à ce vieux Grenichet, l'adjoint au maire !
C'est ça, ma chère amie, qui embellit l'existence !
Je vous embrasse sur les joues, à côté de la petite place d'autrefois...
JOSIANE DE VALNEIGE A JEAN LEBLOIS
Vous me faites sourire, mon clier ami, avec votre bal à l'Opéra. Vous y croyez donc encore !
Ohé ! les chicards et les costumes Louis XIII, par lesquels ont passé des générations de danseurs loués à tant l'entrechat !
C'est d'un lamentable à perdre l'âme.
Que voulez-vous qu'une femme qui aurait doublement besoin de se distraire, aille faire par là?
Deux tours au bras d'un monsieur dont l'habit noir ne ferait pas un pli pour un empire, dans des couloirs encombrés d'inconnus parfaitement grossiers ; une demi-heure dans la loge à lorgner
çà et là des membres de clubs qui n'ont même pas la bonne idée de cbanger de tcte pour l'occasion, puis, l'éternel souper, huîtres et rôti froid en belle vue, avec l'éternel seau à glace, et, pour comble, l'électricité, qui est bien pour le teint des Parisiennes la plus vilaine invention qu'on puisse imaginer.
C'est maigre, avouez-le, et nous sommes loin du beau temps. Où est-il maintenant? De quel côté chercher un peu d'entrain et de vie?
Les occasions où l'on aurait le désir d'être belle se font rares, et ce sont à proprement parler des croque-morts qui conduisent la fête.
Pourtant..., oui il y a un pourtant; s'il n'y avait pas ces pourtant-là, l'existence sera intolérable pour de bon.
J'avais donc reçu, à titre de jolie femme, une invitation pour une redoute que donnaient un soir les Journalistes.
Je ne sais ce que vous pensez d'eux; moi j'en ai connu et fréquenté de charmants.
Pendant plusieurs semaines, j'ai ainsi accom-
pagne aux premières un des critiques les plus répandus; il m'avait prise en afï'ection, parce que je faisais très bien dans l'un des deux fauteuils de balcon qu'il recevait des théâtres, et ne me demandait rien, d'ailleurs, que de laisser croire qu'il pourrait encore me demander quelque chose !
C'était vraiment très intéressant, ces soirées avec lui. C'était à qui viendrait le saluer, lui faire la cour à sa place, applaudir ou se moquer avec lui; les acteurs avaient, en jouant, l'œil sur nous et, quand mon ami voulait bien s'esclaffer de rire, c'était un succès certain.
J'avais ma part aussi d'hommages, de flatteries, et les gens les plus en vue se penchaient vers moi et voulaient mon opinion comme celle d'une connaisseuse ! les pauvres diables s'imaginaient que j'aurais de l'influence sur le feuilleton !
Quelle puissance ils ont, ces journalistes! Ce serait à faire frémir si Ton n'était pas avec eux.
Moi, j'ai toujours des petits mots gentils à leur adresse, et ils me le rendent bien!
Celui-ci me cite avec une ponctualité rare dans les échos mondains de son grand journal ; celui-là me fait une réputation de sportwomen émérite, ce qui ne nuit pas à la considération, même en amour !
Le petit Dumontel, particulièrement, m'honore de ses bons procédés : avec lui, je suis partout, et partout à la fois : à Monte-Carlo et à une premières des Bouffes, à Trouville et sur la Terrasse de Saint-Germain ! hier je pendais la crémaillère dans un petit hôtel tout frais, aujourd'hui, j'ai disparu et je cache un bonheur jaloux dans la banlieue. C'est tout à fait flatteur, et cela me donne au moins l'illusion que mon existence peut intéresser quelqu'un.
Il y en a un autre qui, lui, ne perd jamais l'occasion de m'être désagréable : parce qu'un jour j'ai refusé — oh ! mais là, carrément, d'aller chez lui présider une table fin de siècle; je m'en console en pensant que si j'y étais
allée ce serait absolument la même chose.
Mais je me suis rendue à la redoute. Elle était donnée, paraît-il, pour une bonne œuvre, car tous les journalistes, maintenant, c'est des petits manteaux bleus.
Il n'y a rien de plus ennuyeux que de s'habiller vers les onze heures du soir et de se dire : dans une heure, je vais m'amuser!
Règle générale, c'est toujours un coup manqué.
Eh bien! ce soir-là, il n'en a point été ainsi.
Le concert finissait, et toutes les étoiles, au sortir de leur théâtre, y avaient paru.
Ce qui était charmant, c'est que cela se passait comme en famille, entre ceux qui font les réputations et celles qui les possèdent.
Josiane de Valneige, dans ce milieu, néanmoins, fit son petit effet. Fiez- vous à moi!
Tandis que s'apprêtait le bal, l'essaim des adorateurs connus, des gens empressés s'abattit sur moi : le gros Taddéma, baron de Taddéma, je vous prie, celui-là même qui m'avait fait
savoir qu'il n'hésiterait pas une minute à me passer sabaronnie vénézuélienne, avec sa main, dans laquelle — les tripots avaient tout pris, — en échange d'un peu de confortable, le baron lui-même m'apporta ses grâces.
Moi, j'en avais assez de toutes ces vieilles connaissances! Puisque j'étais sur un terrain neuf, le hasard ne m'enverrait-il pas un semblant de nouveauté?
Qui sait, parmi tous ces artistes, ces écrivains, ces Parisiens d'une espèce particulière, il y en aurait un peut-être qui saurait m'attirer, m'envelopper dans un charme qui n'aurait pas trop servi et me faire loucher un brin de son côté?
On dit que les journalistes, aujourd'hui, sont devenus volontiers de bons pères de famille, rangés et fidèles à leur pot-au-feu ; mais ce serait vraiment dommage s'ils étaient tous de cet acabit et si^ dans le nombre, il n'en restait pas un, un petit pour être drôle, entreprenant, coquet, avec tout ce qu'il faut pour com-
r/lNSAISlSSABLE. 95
prendre une femme qui s'ennuie et lui plaire.
— Madame de Valneige, permettez-moi de vous conduire au buffet !
^ Valneige, vous ne me refuserez pas cette valse?
— Josiane, celte rose pour votre corsage?
En trois points, et avec trois intonations graduées, voilà mon cher ami par où a passé ma connaissance avec le petit Carbonnel du Moniteur des boulevards^ un brun, monocle dans Tœil, tiré à quatre épingles, avec un petit air impertinent qui lui allait à ravir.
Je ne sais pas comment il s'y est pris au juste, mais ce petit-là m'a accaparée, étourdie par sa blague de journal, sa gaieté, son entrain et aussi... non, je n'ose pas l'avouer, par sa jolie allure victorieuse.
De temps en temps, quand il passait avec moi au milieu du bal, des femmes sous le loup, lui lançaient des petits sourires qui faisaient bien son éloge ; d'autres lui pressaient la main au passage, la gardaient une se-
conde, et non des premières venues. Et lui!...
— Vous voyez, me disait-il, on n'est pas trop mal coté ici!... on peut me sortir ... Vous savez Josiane que c'est vous seule que je veux aimer... Aimer comme je sais, avec du montant, du doigté, du diable au corps... Est-ce que vous croyez que Tamour fait par un écrivain est l'amour fait par un marchand de conserve!... Mais vous, ma chère, vous n'y entendez rien, vous n'avez jamais connu que Tamour des gens riches et de gens soi-disant chic... c'est de l'autre qu'il faut goûter, le seul vrai, le seul qui ne blanchisse pas en vieillissant !
11 me débitait toutes ces folies par petites phrases, en plusieurs fois, pendant d'interminables marches à deux à travers le bal.
Parfois, brusquement, il me soulevait et m'emportait dans un quadrille; ou bien il me tenait dans un coin attentive à ses drôleries, aux charges qu'il faisait de tous les gens qui défilaient devant nous, à ses historiettes, ses mots ou ses gestes qui avaient une crânerie d'amour
et une audace de curiosité tout à fait séduisantes.
— Aimez-moi, je veux que vous m'aimiez, vous m'aimez! et ce qu'il y aura de plus joli c'est que ce sera pour moi-môme, n'est-ce pas Josiane... je n'ai à vous offrir qu'un peu d'encens dans ma feuille... — Et encore, vous vous en moquez bien je pense?
Pour sûr que je m'en moquais! Mais je ne me moquais point de Roger Carbonnel.
Vous savez, mon cher ami, que j'ai beaucoup lu : vous comprendrez donc que ce qui me plaisait dans cette aventure, c'est ce chapitre avec un petit journaliste, qui me faisait penser à ceux dont il est question dans les livres de Balzac.
Le petit Carbonnel n'a pas signé beaucoup d'articles, mais il m'a dit qu'il y a beaucoup de journalistes qui en sont là. Alors que fait-il? Il fait de l'esprit, de l'indiscrétion, de la méchanceté, de la bonne petite rosserie et, rien qu'en parlant, il est adorable. Il m'a divertie, à lui seul, plus que dix gazettes ensemble, et
j'ai ri comme je n'avais ri de longtemps. Tellement, qu'à un moment il m'a dit :
— Ah çà!... vous n'allez pas croire que je suis ici pour amuser Madame?... je vaux mieux que cela...
Il était vraiment piqué dans son amourpropre, et son petit air vexé lui allait à croquer. Allons, allons petit Carbonnel, on ne vous prend pas pour un amuseur, un marchand de bons mots... n'ayez pas l'air si fâché... tenez voilà pour vous...
Et comme, en ce moment, nous étions debout devant le buffet — oh ! nous y étions souvent l — je lui tendis mon verre et je vidai le sien.
C'était stupide, romanesque, vieille romance^ mais cela m'a plu et lui a fait plaisir.
Au souper, il avait retenu une petite table et manœuvra de façon à ce que nous fussions en tête à tête dans la foule.
J'avais dansé beaucoup avec lui, il m'avait lait aimer la danse, pour laquelle je ne me croyais sincèrement pas faite. Quelle joie de
se sentir jeune et entraînée, de s'en payer les yeux clos, d'aller, d'aller tant qu'on peut. JMais, maintenant assise, une lassitude s^emparait de moi, un bien-être qui me gagnait tout entière.
Il vint tout près de moi, puis, avec sa chaise, encore plus près. Autour de nous des rires, des chansons, la fièvre d'une belle nuit de fête.
Et, tout en me touchant la main, en me regardant, en me buvant plutôt des yeux, de l'autre main, sur la nappe, le petit Carbonnel m'écrivait des vers au crayon et me les lisait.
Je neme rappelle plus les vers exacts, mais je vous certifie, mon cher ami, que c'était très bien tourné.
Quand la musique, au loin, dans la salle, reprit, dans ma tête cela chantait, tourbillonnait, brûlait.
Savez-vous que votre Josiane de Valneige avait, non pas le pompon dont vous parlez, vous les vilains hommes, mais au moins une aigrette très gentille, la seule fois de sa vie! ah ! c'est bon, c'est délicieux, d'avoir au cer-
veau quelque chose qui pétille, et vive le vin de Champagne qui vous fait tout voir et tout sentir en rose! Ah! comme il versait bien le petit Carbonnel, et quelle surprise adorable cette griserie qui montait dans moi, dans tout moi!
Je me levai, le rire aux lèvres et dans le& yeux, une joie immense et sans motif dans mon cœur, avec un besoin de voir encore plus de lumière et d'entendre encore plus de gaieté.
Mais, tout d'un coup, à une porte de la salle, j'aperçus le petit Carbonnel. Auprès de lui un huissier à chaîne de l'hôtel Continental, où nous étions, tenait un pardessus sur un bras, mon long manteau de loutre sur l'autre...
Et le petit Carbonnel me faisait signe d'approcher.
Ah ! ces journalistes, on fait tout ce qu'ils veulent et ils s'y entendent ! . . .
Et quand je fus auprès de lui, lentement, avec un air qui, ma foi, n'admettait point de réplique, il dit :
— Et maintenant rentrons !
l'insaisissable. loi
(ju'ai-je fait? Vous le pressentez, mon ami.
J'ai passé ma fourrure, j'ai mis mon chapeau, j'ai froissé mes gants comme j'ai pu... et nous sommes partis.
Ah ! la belle soirée... et puis-je vous dire la belle nuit?
Mais hélas, tout cela n'était beau qu'à la condition d'être sans lendemain : aubaine de la vie, et non point la vie. Mon bonheur avec le petit journaliste de la redoute ne pouvait être et n'a été que comme un article de journal qui dure un jour.
Je l'ai pris ainsi, et c'est peut-être pour cela que j'y pense encore avec un sourire.
AU MEME
J'arrive, mon bien cher, au chapitre Fleurignac. Oui, vous avez bien lu, Fleurignac.
— Comment, celui-là aussi?
— Celui-là, en effet, et plus que tous les autres.
Bien des femmes, depuis la duchesse de B*** jusqu'à cette pauvre Étiennette, la danseuse des Folies Modernes, ont aimé Fleurignac, le beau Fleurignac du Théâtre Parisien, mais aucune ne lui a apporté plus d'amour que je ne lui en aurais voué, moi.
Comment regarder, écouter ce grand acteur sans l'aimer?
lO'i l'i.nsaisissable.
Il est admirablement fait; sa tète brune, d'une pâleur si étrange, aux traits creusés par les passions qu'il exprime et celles qu'il a éprouvées aussi, est certainement la plus remarquable de Paris.
D'ailleurs aux vitrines des marchands elle produit toujours un effet énorme.
Fleurignac, mon bon, est né à Marseille, ce qui me dispense de vous décrire Tenthousiasme dont il est capable, qu'il met dans les moindres choses, et de vous dire qu'il a des gestes auxquels se prendraient les spectateurs les plus endurcis.
Qu'est-ce donc, lorsqu'il s'agit d'une simple femme !
Je lai aimé... et dire que les premières fois, sur la scène, je le trouvais affreux et ridicule même I
Mais le charme opère sans qu'on puisse se rendre compte comment, et, un matin, on se réveille positivement amoureuse, et malade de ne pas avoir cet homme à soi.
l'insaisissabli:. 1()o
Je lui ai dcril, sans penser qu'il devait être blasé sur ce genre de correspondances : il m'a avoué que, lorsqu'en moyenne il n'avait pas reçu ses deux lettres de déclaration par jour, la journée pour lui était perdue !...
Mais mon billet, à moi, attira, paraît- il, son attention et il me répondit par quelques lignes qui m'allcrent droit au cœur.
Pendant une quinzaine, Fleurignac cl moi, qui étions absolument libres, nous nous sommes donné le luxe de nous faire la cour, d'en rester aux petites formalités, de filer le parfait et platonique amour.
Et je vous assure que ce n'est pas là le plus mauvais de notre histoire.
Nous nous montrions ensemble, et il n'y avait encore rien de fait qu'on nous annonçait déjà comme l'un à Tautre.
Enfmj'ai été sa maîtresse, et, pour la première fois, j'ai connu aussitôt cette chose terrible et pourtant délicieuse — parce qu'elle vous faitbien sentir qu'on existe — qui s'appelle la jalousie.
lOC l'.nsaisissable.
Fleurignac était à moi, ce qui n'empêche pas que, tous les soirs, il disait des choses d'amour à d'autres et les serrait dans ses bras — quels bras !
On a beau se dire que c'est absurde, que ce qu'il faisait là c'était son métier et que c'était « pour rire », je n'en ai pas moins éprouvé des tourments qui ont été souvent jusqu'à me laire pleurer.
Et quand je lui avouais stupidement cette faiblesse, il haussait les épaules, il avait un sourire magistral, et il me disait :
— Mais viens au théâtre, viens dans ma loge et tu verras I
J'y allais régulièrement.
J'assistais à sa toilette et à ses changements.
Ah! ce petit coin avec ses murs tendus de nattes orientales, les photographies de Fleurignac dans ses principaux rôles, celles de camarades à lui chargées de belles dédicaces, des rereproductions de décors, des coupures de journaux.
Il régnait là une chaleur de lumière et d'ôtre humain qui était du dernier capiteux.
Et toujours j'aurai devant les yeux ce tableau de Fleurignac debout devant sa glace, les bras nus, superbement campé et se faisant sa tête tout en causant, tandis que j'étais assise là, dans son atmosphère, près de lui, le couvant du regard, le humant tout entier sur un fauteuil très bas.
L'habilleur, l'avertisseur, des amis venaient bien nous déranger ; et, parfois, la porte de la loge s'entr'ouvrait pour laisser passer un profil de femme poudrée, avec du rouge sur les joues et les lèvres et du khôl aux yeux, soubrette ou coquette ; mais, la plupart du temps, nous étions là même, chez nous, de lui à moi.
Oui, vraiment, on nous laissait seuls comme à plaisir, parce qu'on savait qu'il y avait làhaut de la lune de miel.
Rien n'était plus charmant que cette intimité à deux pas d'une salle où grouillait Tout Paris.
Brave Tout Paris auquel nous apparteniors
tous deux, s'il avait pu se douter de ce que^ pendant les entr'actes, on l'oubliait là-haut!
Sitôt sorti de scène, Fleurignac me rejoignait ; je le recevais tout frémissant encore de ses inspirations et tout brûlant sur mon cœur. Et les mots qu il avait dits à l'héroïne du théâtre, il me les répétait pour moi, avec des variantes appropriées à notre amour et des nuances d'une délicatesse infinie.
Et puis... et puis oui... il y a eu là des baisers et des baisers encore !
— Ma chère Josiane, elle est tout ce que j'aime, disait Fleurignac à qui voulait l'entendre.
Et à moi, comme il savait dire qu'entre son art et son amour, désormais s'écoulerait sa vie entière.
Un moment, même, le bruit courut sur le boulevard que j'allais épouser Fleurignac.
L'épouser, pourquoi pas? Vous savez que cet excellent M. Aubertin avait demandé et obtenu le divorce. Mais je ne me suis jamais
arrêtée à cette idée et j'ai démenti avec énergie. Être Mme Fleurignac î et puis après? le bonheur n'a pas besoin de ces formalités, et moi, ce que je recherche, c^estle bonheur pour lui-même.
Mais si, avec mon Fleurignac, je n'ai pas pensé au mariage — quoiqu'il soit à la mode maintenant dans notre moitié de monde — j'ai eu une autre idée.
Figurez-vous, mon bon ami, que votre Josiane de Yalneige, un moment, a bien cru qu'elle allait entrer au théâtre !
Oui, une vraie passion! Il me semblait que rien au monde ne serait plus beau ni meilleur.
Gomme ça doit être bon les applaudissements du public, et pour une femme, quelle victoire, quelle ivresse! et cette vie de fièvres, de bruit avouable de succès que tous peuvent acclamer, quel changement d'avec l'autre.
On n'est plus Josiane de Yalneige, on est une artiste; on fait quelque chose qui vous relève, sans pour cela rien perdre de ses qua~
HO l'insaisissable.
lités et de son prestige de jolie femme, — bien au contraire! — et sur de grandes affiches, en belle couleur qui chatoient comme des étoffes, j'aurais vu mon profil! et j'aurais donné des interviews aux journalistes.
Mais pour me faire croire à ma vocation et, pour en parler sans gêne, j'avais mieux que toutes ces fantaisies-là ; mon cher, riez si vous voulez, je croyais maintenant à l'art, à l'existence d'un tas de choses auxquelles le bourgeois ne comprend rien, et qui sont vraiment au-dessus des mesquineries courantes.
C'est gentil de ma part, hein? Mais c'était bien naturel : Fleurignac avec ses emballements, sa façon de voir et de sentir, déteignait sur moi; j'étais élève de Fleurignac.
— Oh ! apprends-moi, lui disais-je.
— Quoi?
— Ce que tu sais !
— Tu n'es pas difficile, peste !
— Je veux avoir du talent, moi aussi... j'en aurai si tu veux... ça doit être si amusant!
l'insaisissable. lii
Et je lui déclamais des scènes queje prenais dans les pièces qu'il jouait ; je lui disais aussi des chansonnettes sur le ton de Judic ou d'Yvette Guilbert, car je n'étais pas très bien fixée sur la nature du talent que j'aurais; un jour même, je fis devant lui force révérences et danses à la Loïe Fuller, avec mon peignoir de soie rose.
Je n'ai rien fait de tout cela, mais je suis persuadée, mon cher ami, que j'aurais réussi tout comme une autre !
Il eût suffi d'un regard, d'un mot bienveillantou, pour tout dire, del'amourdeFleurignac.
Ah ! que de choses j'avais échafaudées sur cet amour-là ! Nous autres, femmes, nous plaçons tout sur une tête ; quand elle vient à manquer, tout croule. Après tant de secousses diverses, Fleurignac était pour moi l'amant, l'ami, le cœur, la chair, l'orgueil, comme l'abandon de soi et je m'étais dit :
— Enfin!
Un soir, je lui ai raconté toute ma vie, ce
que j'avais essuyé de défaites, de désillusions, et je lui dis l'état dans lequel il me rencontrait. De quel air alors il me répondait :
— Oui, tu as attendu... tu as longtemps cherché... mais c'était pour me trouver, moi; nous étions faits l'un pour l'autre et pour ne plus jamais nous quitter!... Oublie, je te ferai oublier, moi, ces heures de^doute et de découragement et de solitude... je suis là!...
C'était vraiment de la félicité et jamais, tout au moins, je n'en avais approché autant.
Pour vous dire combien je pouvais me croire définitivement heureuse, nous vivions pour nous seuls, rien que pour nous; je ne voyais personne en dehors de lui, j'avais consigné ma porte avec une joie dont j'étais très fière; lui, ne me quittait que pour ses répétitions et les soirs de travail.
On a servi durant ce temps-là du pot-au-feu chez Josiane de Valneige, parce qu'il en raffolait et que je trouvais ça vraiment intime,
simple et charmant. Ça sentait le ménage et les amoureux chez nous.
Il était convenu aussi qu'il déménagerait de sa petite garçonnière de la rue Daunou; qu'avait-il besoin d'un appartement à lui, qui me rappelait à moi, continuellement, son passé, ses histoires, ses amours ! il y avait surtout là un certain petit salon bleu qui en avait vu, paraît-il, d'extraordinaires, et dont l'existence m'horripilait....
On vivrait résolument ensemble et tout serait en commun.
Je me rappelle même que tout a été effectivement en commun, puis qu'un soir qu'il s'était laissé entraîner au cercle, j'ai été assez heureuse, oui, tout à fait heureuse, pour l'aider à se tirer d'un mauvais pas....
Ce que j'en dis là, mon cher ami, ce n'est pas pour déconsidérer peut-être Fleurignac : mon opinion sur ces choses-là est qu'une femme qui dit aimer se doit de toutes les manières et dans toutes les circonstances à l'homme qu'elle
aime. Mais c'est pour que vous sachiez bien oii nous en étions, et comment, entre nous, cela se passait.
J'avais donc pris confiance en Fleurignac. Malgré l'espèce de secousse qu'il me donnait chaque fois que je le voyais, sur la scène, prendre quelque femme dans ses bras ou contre ses lèvres, dans la vie,j'étaissûrede lui. Quand m'aurait-il trahie et surtout pourquoi? J'étais pour lui la maîtresse parfaite, je le déclare, et je n'y ai aucun mérite, j'en avais plaisir.
Moi, c'est comme ça que j'entends le devoir!
Être sûre d'un homme ! Ah î mon cher, voilà une bêtise qu'on ne me fera plus dire! Je rirais bien de ma naïveté, de mon aveuglement, si je n'en avais éprouvé un réel chagrin.
Fleurignac et la plupart des comédiens de son théâtre partaient en représentation. On voit souvent des amants de cœur, et d'autres, accompagner leur objet aimé au cours de ces tournées ; il y a ce qu'on appelle les suiveurs
d'étoiles, qui s'en vont d'hôtels en hôtels et que les naturels de l'endroit se montrent avec une secrète envie....
Pourquoi n'aurais-je pas renversé les rôles et suivi mon Fleurignac? Ce serait adorable tout plein, une petite fugue, la récolte des lauriers en province et l'amour en voyage !
Je ne lui dis rien de mon projet; mais quand il m'embrassa pour me dire adieu, je lui montrai ma malle et mon costume de route.
Je m'attendais à un explosion de joie : ah! la tête de Fleurignac ! Non, il n'était pas content du tout, je le ridiculisais, cela ne se fait pas î Puis un brusque retour d'humeur, et finalement un bon sourire. Nous sommes partis pour Rouen.
Une des manies de Fleurignac, mon cher ami, est de parler des comédiens du temps passé et de la condition oîi ils vivaient. Pendant tout le trajet, alors que nous étions dans un compartiment réservé pour nous seuls, entourés de la considération du personnel, traités en
princes, il ne cessa ainsi de rappeler un livre qui s'appelle le Roman Comique^ et il avait une visible satisfaction à s'écrier :
— Que les temps sont changés!
Pauvres comédiens d'autrefois ! Nous, on nous attendait, en effet, à la gare avec des envoyés de la municipalité et notre appartement était retenu à l'hôtel de Londres sur le quai où des journalistes faisaient la haie à l'entrée.
Il y en a même un qui a voulu décrire mon chapeau, ce que je lui ai laissé faire avec plaisir, car je dois bien cela à ma modiste !
Fieurignac eut un succès fou. Je me souviens de nos émotions à tous deux, de la mienne surtout, qui me faisait comprendre combien je tenais à lui.
Quand nous rentrâmes à l'hôtel, c'est moi qui portais la couronne en feuilles de chêne, avec une belle inscription d'argent, qu'on lui avait remise.
Et c'est curieux, je ne me sentais pas grotesque du tout, en tenant cette chose enfilée à mon
bras; c'était plutôt une sensation de ne faire qu'un avec lui.
Le lendemain matin, il écrivit quelques dépêches pour des amis qu'il avait dans les journaux de Paris,
Il tenait à informer la capitale.
Et je le vois encore en bras de chemise, hésitant entre « admirable » et « sublime ». Et même c'est moi qui lui dis :
— Mets les deux ! tu aurais bien tort de te gêner.
Dix heures venaient de sonner, j'avais des courses à faire à travers la ville, cela m'amusait, de trotter et de flâner seule, pendant qu'il se reposerait, et je pris les dépêches, le laissant prêt à se recoucher, comme il aime à faire, les fenêtres ouvertes sur le quai, qui était plein de soleil, et envoyait un air délicieux de printemps.
D'ordinaire, il pleut toujours à Rouen, il y a la pluie rouennaise, comme le caneton : je me souviens donc de ce soleil-là, comme d'une
exception, et aussi, parce que les heures qu'il a éclairées, ont été bien tristes pour moi par contraste.
Il était un peu plus de midi quand je rentrai, la démarche légère, avec une belle faim et le cœur content.
Il y a des jours comme ça, où on est très heureux, sans savoir au juste pourquoi, et c'est régulièrement ces jours-là, d'ailleurs, qu'il vous arrive malheur.
Je monte l'escalier, je suis devant la porte, j'entends des voix et des rires.
Tiens ! qui peut être avec Fleurignac ? C'est une femme, oui, une voix de femme.
La visite d'une camarade de théâtre, sans doute. Non, les femmes de théâtre ont un ton, et un accent à elles, qui les font reconnaître entre cent.
Et la voix qui arrivait jusqu'à moi avait... Oh! mon cher ami, si vous l'aviez entendue!... elle traînait, chantait, elle était pesante, vulgaire atrocement, c'était une voix de village,
de grosse Normande qui aurait parlé sous des pommiers.
Quelle inoubliable impression m'a faite cettb voix-là !
Que disaient-ils ? J'écoutai, rien que des murmures, tout d'un coup. Puis, de nouveau un rire, plusieurs rires.
Alors, mon cher... j'ai eu tort — mais toutes les femmes auraient eu ce tort-là, — j'ai ouvert- Son espèce de caraco déboutonné, sa jupe relevée sur d'énormes mollets, qui crevaient ses bas bleus, une fille assise sur le lit....
Elle venait, sans aucun doute, de quitter J oreiller, le mien, parce qu'il était encore écrasé, et portait une empreinte neuve. D'ailleurs, je regardai Fleurignac, et à son regard à lui, je compris tout!
Ah! mon cher Jean, quel dégoût! il sortait de me tromper, là, avec la bonne.
Vous me direz, mon cher ami, qu'une femme comme Josiane de Valneige, doit s'attendre à tout; qu'elle n'a pas le droit de juger la
conduite des autres, ni celui d'être difficile?
Tout ce qu'il vous plaira, vous avez peut-être raison. Il n'en est pas moins vrai, qu'à l'instar d'une bourgeoise, ou d'une duchesse qui n'aurait jamais failli, j'ai eu mon haut-le-cœur.
Pauvre fille! grand Dieu! non, ce n'est pas à elle que j'en veux. Mais lui, cette fille de chambre, un torchon! Et à l'instant même, l'homme qui était là, celui qui m'avait fait cela, de toute sa hauteur tomba de mon cœur.
Ça été, mon cher, comme une vraie exécution à laquelle je ne pouvais rien, qui se faisait dans moi, comme malgré moi.
Lui! Fleurignac î l'homme dont les auteurs qu'il m'avait amenés, disaient qu'il était seul à posséder un cœur capable de les interpréter ! Mon Fleurignac, la grande passion, l'amour et Tart ! Oui, c'était ça. Quel écroulement !
Piteusement, il essaya de m'expliquer.
Un moment, il le prit même à la plaisanterie.
Moi, mon cher, c'est stupide à avouer, des sanglots m'étoutTaient.
Mais ce n'est pas seulement mon Fleurignac, que j'avais l'envie de pleurer, c'est tout ce que je perdais, en perdant ainsi l'amour de lui. Si o'est à cela que devait conduire la tendresse de Fleurignac, et si c'est à travers ces choses-là que je devais voir l'art qui m'avait tant séduite, c'était fini, non, non, cent fois non !
Certes, un autre, n'importe quel autre eût été libre de se conduire ainsi : ceux pour lesquels je n'ai rien ressenti, auprès de qui je n'ai cherché que beaucoup d'utile, avec un peu d'agréable, sont et demeurent parfaitement indépendants à mon endroit ; mais il n'en est pas de môme quand j'ai cru, quand j'ai rêvé d'aimer, et quand j'ai donné quelque chose de moi.
Aussi, mon Jean, suis-je restée de glace, muette devant toutes les prières et les scènes admirables qu'il me joua. Il me dit des merveilles, il eut de véritables trouvailles qui ne purent rien sur mon orgueil, ni sur mon cœur blessé.
En dedans de moi, c'était cassé.
Et le soir, mon cher ami, l'express de Paris me revit toute seule.
Je m'installai dans mon coin ; un journal de la région, que j'achetai quand même, parlait de la représentation de Fleurignac. Un long moment, j'ai songé sur ce papier, puis je l'ai lancé par la portière, en boule
Et à chaque mouvement de roue que nous faisions en avant, il me semblait que se creusait davantage le fossé du passé.
En rentrant chez moi, j'ai trouvé ma femme de chambre couchée : ah ! l'honnête fille !
JEAN LEBLOIS A JOSIANE DE VALNEIGE
Eh bien! non, ma très chère amie, je ne vous dirai pas que vous avez tort !
Et si vous voulez mon opinion tout entière, c'est comme cela que je vous préfère.
Si vous souffrez, si vous êtes près de désespérer, consolez-vous en vous disant que vous n'êtes pas beaucoup de par la ville, à souffrir pour ces causes-là et à penser comme vous.
C'est par là que vous vous distinguez des Louise Martin et des Suzanne de Cologne. Je suis sûr que si elles se piquaient de raconter leurs histoires, il n'y aurait pas place pour des détails comme les vôtres — quoique si l'on
cherchait bien, il y ait dans toutes les femmes un petit secret par oii elles valent mieux qu'on ne suppose.
Hein! il est un peu prud'hommesque votre ami de Touraine? et il a joliment l'air de connaître ce vers fameux sur la femme qui tombe !
Ne lui en veuillez pas, ne vous moquez pas de lui, puisque c'est peut-être bien à cause de €ela que vous vous fiez à lui.
Mais enfin, Josiane, cela va-t-il continuer?
Ne m'écrirez-vous jamais que vous êtes heureuse, complètement heureuse? Que vous avez saisi définitivement l'amour et le bonheur dans l'amour ?
Gela vous irait si bien! Et j'ajoute que s'il y a une justice cela vous serait dû.
De tout mon cœur je vous souhaite une brillante revanche. Ne vous laissez pas, en attendant, envahir par le découragement et la tristesse. Enterrons ferme le Fleurignac, et place pour du nouveau. Je ne veux pas songer
que la belle Josiane a pu être mélancolique, et j'espère que cela ne sera rien.
De toutes façons comptez toujours sur ma vieille amitié.
Elle ne prétend pas tout remplacer, elle n'est pas assez sotte pour cela; mais elle a du bon : usez d'elle sur toute la ligne. A bientôt donc, n'est-ce pas ?
Je prends vos petites mains dans les miennes et les serre très fort.
P. S. — Permettez-moi, mon amie, de vous donner une occasion de vous distraire au milieu de tout le broyage de noir que de pareils souvenirs ont dû entraîner chez vous.
Vous seriez tout à fait une amie charmante si vous alliez jusqu'au Louvre et preniez la peine de me faire expédier ici douze paires de gants brique, 7 3/4, pour conduire à cheval.
xu
JOSIANE Dl-: VALNEIGE A JEAN LEHLOIS.
Hélas, mon ami, vous avez été mauvais prophète en espérant que « cela ne serait rien ». Mon aventure avec Fleurigaac m'a laissé une longue impression.
J'en suis sortie absolument dépouillée de toute foi en Favcnir, en moi, en l'amour, en tout. Eh bien! puisque c'était ainsi, pourquoi s'obstiner ? puisqu'il était prouvé que je ne suis pas créée pour le bonheur ou que le bonheur n'existe pas, ce serait pure folie ; faisons donc comme les autres, et en avant, les yeux fermés !
Qu'a-t-on besoin de chercher midi à qua-
torze heures? C'est un métier de dupe, et vive l'existence comme elle vient !
Mais ce sont là des raisonnements.
J'ai eu beau vouloir m'y conformer, me sermonner, m'étourdir : la dernière expérience que j'avais faite me tenait par les fibres et suscitait en moi autant de révolte que de véritable affliction.
Pendant des mois, je suis restée sous ce coup. Qu'avait donc Josiane de Valneige? On s'intéressait à moi, parole d'honneur!
Les uns affirmaient que mon ennui, mon dégoût venaient d'avoir trop joui de la vie — les imbéciles ! D'autres juraient que je me livrais à la morphine, à l'éther, à un tas de poisons qui sont si fort en honneur et si exquis, parait-il.
Entre nous, j'y ai songé. Mais la morphine, dont on m'avait tant vanté les voluptés, ça été encore une jolie plaisanterie!
Des cloques, un mal de chien sous la peau, et voilà tout. Il paraît que je ne suis pas
construite pour ça non plus ! C'est fâcheux !
Un jour, une de mes amies m'a envoyé son médecin, le docteur Tardenot.
Tardenot est très célèbre et spécialiste pour nous autres fin de siècle. Le meilleur moyen qu'il ait trouvé pour me guérir de ce qu'il appelait d'ailleurs d'un très vilain nom, la neurasthénie — oui, avalez cela, j'étais neurasthénique ! — c'était encore de le prendre pour amant.
Ah ! il tombait bien, l'excellent Tardenot.
Non, plus d'amants ! la paix, la paix avec des amis sûrs qui ne me demandaient pas grand'chose, et auxquels je ne demanderais pas plus qu'ils ne pouvaient donner.
Mais quelle singulière destinée ! Etre prête à l'amour, ne vivre que pour lui, s'être déclassée à cause de lui, et ne le trouver jamais! Mon cher, vous m'en êtes témoin, ai-je, oui ou non, tout fait pour le rencontrer, pour le retenir, vous qui en savez déjà long sur mon compte !
Mais c'était un vrai supplice, le supplice de Tantale du cœur !
Sitôt que je croyais y toucher, la félicité s'éloignait.
Tantôt c'était en moi que soudain tout se refroidissait, tantôt « c'est l'autre » qui me rejetait dans le néant, à force de déception et d'infériorité.
Comment font-elles alors, certaines femmes, pour être heureuses? C'est qu'elles n'ont pas de cœur. Tant mieux pour elles... oui, peutêtre vaut-il mieux n'en pas avoir....
Mais non, n'en croyez rien, je mens, je tiens au mien malgré tout ce que je lui dois de souffrance, et je suis fière d'être ainsi.
Quoi qu'il en soit, j'étais, paraît-il, dans le plus lamentable état.
On chercha à me réconcilier avec Fleurignac: il n'aurait été qu'un amant ordinaire, j'aurais pardonné ; mais j'avais mis trop en lui et je n'ai pas pu.
Alors ce fut à qui me soignerait. C'est
curieux pourtant comme on se plaît à compatir au malheur d'une femme, sitôt que ce malheur profite à Tamour-propre d'autrui !
— Venez à la campagne avec nous, ma chère amie ! nous vous consolerons.
— Mais viens donc,... tu sais que tu as ta chambre; on rira, on ne s'ennuiera pas chez moi !... grande bête, va !
J'ai coupé court à tout cela, et je suis un matin partie simplement, sans rien dire à âme qui vive, pour mon compte personnel.
Sans que j 'aie eu à m'occuper de rien, la bonne Gérard a tout installé, et je n'ai eu qu'à venir, apportant ma lassitude de Paris, des êtres et des choses.
Ah ! cette fois, quand j'ai revu une gare, cela a été délicieux, et je suis montée dans le train comme si je fuyais l'enfer.
Ce qui s'est passé à la campagne? Ami, vous le saurez. Mais ceci ne tient pas dans une lettre, même en quelques-unes.
Vous ne trouvezjpas mon sort enviable, rien
qu'aux petits récits que je vous ai servis, au hasard et sans suite: que sera-ce quand vous connaîtrez ce qui me reste à vous dire, l'essentiel, ce qui est en môme temps le plus charmant de ma vie et le plus douloureux !
Le jour où j'ai reçu votre visite et oii je vous ai promis de devenir pour vous une correspondante ponctuelle, vous m'avez trouvée fort peu en train, vous en souvient-il, mon cher Jean? et d'une humeur rare chez une de ces femmes qui passent pour ne rencontrer que roses sur leur chemin : j'étais encore sous le coup d'une émotion terrible, et hantée par le chagrin et les troubles de l'histoire qui venait de finir.
Aujourd'hui, pour tenir ma parole, il faut rentrer là dedans !
Soit, cela me fera peut-être du bien; il y aura peut-être pour moi quelque douceur sous tant d'épreuves à rappeler.
Je vais reprendre dès le commencement, au jour le jour, heure par heure, comme cela
s'est déroulé, et comme si je repassais par là. Les moindres détails sont restés présents à ma mémoire et, d'ailleurs, je n'aurais qu'à m'aider du journal que j'écrivais alors pour me consoler, au fur et à mesure de mes impressions, dans les ivresses comme dans les douleurs du moment.
Je tremble et pourtant je suis déjà un peuplus heureuse rien qu'à revivre avec vous ces pages effacées.
Vous allez voir si votre Josiane a de la chance, si elle a tort quand elle jure que tout n'est que mythe et chimère et si elle ne serait pas excusable d'être cent fois pire qu'elle n'est !
AU MÊME
Me voilà en pleins champs en tête à tête... avec moi, vous m'entendez bien, avec moi seule. Ma bonne Gérard, ma petite chienne et mon singe et c'est tout, oui bien tout.
Rassasiement des autres, besoin de solitude, que voulez-vous, c'est invraisemblable quand on parle de Josiane de Yalneige, mais c'est comme cela. On a son péché mignon. Moi je cherche toujours ce que je n'ai pas encore trouvé, vous savez bien... amoureuse de l'amour, cette pauvre Josiane.
La rue de Prony avec son éternel luxe, ses adorations à fleur de peau, où le cœur n'est
pour rien, et ses déceptions successives m'ont fait rêver comme je vous l'ai écrit à une petite retraite au fond des bois. Je l'ai trouvée à Brunoy.
Connaissez-vous cela, Brunoy? Petite oasis verdoyante à une heure de Paris, bien assez loin, je vous assure, pour que je n'y mette pas le nez souvent.
La maison? Honnête, tranquille entre une pelouse toute verte et un jardin tout blanc comme un gros bouquet de mariée.
L'intérieur ? Confortable, sympathique, sauvé surtout par mes indispensables bibelots qui piquent de leur note d'art et de femme cette bourgeoisie de velours rouge et d'acajou. Par exemple, mon cabinet de toilette, c'est tout moi ! Pourrais-je vivre sans mes cuvettes de Sèvres, mes brosses ivoire et or, mes llacons et mes glaces ?
Ce sanctuaire de la coquetterie a une large fenêtre sur la campagne, et le matin, ma foi, dès l'aube — cela me change, — comme vous voyez,
je m'y suis accoudée dans la fraîcheur matinale, et — voulez-vous que je vous dise? — je me suis fort bien amusée.
Le réveil du voisinage, l'ouverture des grilles, des fenêtres, l'entre-bâillement des jalousies, le va-et-vient des jardiniers, des laitiers, que saisje? tout cela était absolument neuf pour moi. 11 y a entre autres là, tout à côté de moi, entouré de vastes prairies où paissent dans leur bonheur bete des vaches superbes, un magistral château où s'enfle d'orgueil un des princes de l'orfèvrerie parisienne et parrain naturellement de la nouvelle cloche de l'église.
Un peu plus loin, disséminés dans une mer de verdure, de riants jardins, de gentilles villas d'où s'échappent, dès huit heures du matin, pour le train de Paris, comme une légion de corbeaux affolés, les gens de bureau, banquiers, employés de ministères, qui du soir au matin viennent oublier leur rond de cuir dans la fraîcheur des champs, et, parmi tous ces bons Parisiens, qui se croiraient perdus s'ils ne venaient pas un
peu se mettre au vert pendant l'été, il y a des types bien amusants, et je me fais la petite histoire de chacun. Des commissionnaires en marchandises qui, oublieux de leurs débuts — ils avaient sans doute allumé les becs de gaz du patron — ont adopté des airs de clubmen, se dandinent, le chapeau mou gris tendu un peu sur Foreille. Des grandes dames... de l'épicerie au bras de leurs maris ventrus et décorés venant manger ici les rentes de leur sucre et de leur café. C'est à se tordre, mon cher!
Il y a,jedois le dire, quelques beaux équipages aussi qui sillonnent cet endroit paisible ; mais pas aussi pschutt pourtant que le mien, ce qui fait que je ferai encore mon effet, hélas! et que l'on va encore parler de moi.
Tout cela, ce n'est pas folichon, comme vous voyez, et je crois bien que ma seule distraction dans ce pays perdu sera de promener mon ennui. Mais peut-être échapperai-je ainsi au chagrin qui me mine et qui pèse quand même,
et puis j'ai tant besoin d'oublier les Plantesol, les Fleurignac and C°, tous les fantoches, tous les mannequins auprès desquels je n'ai jamais trouvé ce que mon cœur a la folie de chercher toujours!
AU MÊME
Écœurée, lassée, prise à la fois d'une satiété d'elle-même et du besoin de revivre, avide d'émotions et de jouissances violentes, de plaisirs raffinés, de parfums d'amour, voici que Josiane se laisse pénétrer par le charme indéfinissable des champs.
Il me semble que ie souffle de la saison nouvelle rafraîchit mon cœur assoiff'é ; il me semble que dans le sourire de chaque fleur se cache une promesse, que dans le murmure du ruisseau, comme dans le chuchotement des feuilles, des refrains d'amour passent, et que cette nature jeune fait monter une sève rajeunie dans mes veines brûlées.
Moi qui ai tout éprouvé, tout vécu, je me sens des aspirations de vierge, des désirs d'innocence, des soifs d'air pur, des rêveries de jeune fille et, dans cette griserie d'idéal, se noient mes ivresses incomplètes, malsaines, mon passé et ma gloire de clinquant.
Aimer!!! Aimer! Oh! oui, c'est toujours le problème ! Rencontrer un regard pur où mirer mon cœur fatigué. Palpiter dans une étreinte d'un bonheur non joué, laisser tomber sur mes joues une larme, une vraie! Frémir pour de bon de cette volupté du cœur qui double celle des sens et sentir que je n'ai pas prêté ma chair, mais donné mon cœur.
Pardon, mon cher ami... mais ne m'avezvous pas permis de vous écrire sans artifice et de vous tout dire?
Je vais donc vous raconter qu'un jour, en marchant au gré du hasard au milieu de sentiers ombreux, je rencontrai un couple qui m'a paru tout à fait intéressant.
La mère et le fils, sans doute, en grand deuil
tous deux. La veuve — je dis la veuve, car j'ai remarque le bandeau blanc de son chapeau de crêpe, — très distinguée, fort belle encore, malgré ses traits un peu fatigués, levait sur ce fils un regard plein de tendresse et d'orgueil, tandis qu'il lui parlait avec une adorable confiance. Un couple unique !
Il était beau, étrangement beau. Voyons, je voudrais vous le dépeindre, car déjà vous devez être intrigué.
Grand, mince, avec un balancement un peu triste dans la démarche. Une certaine morbidesse aussi sur son visage pâle où l'éclat de grands yeux d'un velouté sombre révèle seul des ardeurs peut-être contenues. Une abondante chevelure, légèrement ondulée, encadre son front de vingt ans, et de tout son être se dégage je ne sais quoi de séduisant. Dirai-je qu'il ressemble à un poète florentin du beau temps de Laurent de Médicis, tel que le représente une statuette que j'ai chez moi? Peut-être, et si vous voulez nous l'appellerons ainsi.
Le croiriez-vous, j'en suis restée tout impressionnée et les ai suivis des yeux jusqu'à perte de vue. Qui étaient-ils? Ah ! j'aurais bien voulu le savoir.
Une autre rencontre qui m'a, par exemple^ moins cliarmée, c'est celle du gros baron de Raincourt !
Heureusement que je ne l'ai vu que par derrière, avec sa longue raie soignée qui lui descend en mourant dans la nuque; sans quoi, s'il m'avait aperçue, adieu, bonjour le repos !
Pour l'éviter, je rentrai donc un peu précipitamment chez moi.
— Tiens ! fit la bonne Gérard, vous avez l'air tout chose, madame. Qu'y a-t-il donc ?
— Il y a, il y a... que cet imbécile de baron Raincourt s'est avisé de venir à Brunoy, que je l'ai rencontré et qu'il m'embête. Ce vieux fou a singulièrement troublé ma promenade, car il faut que je vous dise, puisque je vous dis tout, ma bonne Gérard, que j'étais en plein rêve. Je venais, avant cette vieille tête de bois, de ren-
contrer un jeune homme d'une beauté idéale. Tachez de me savoir qui c'est. Il est grand, il est jeune, il donnait le bras à sa mère en deuil, tous deux se dirigeaient du côté de la forêt. Je n'en sais pas davantage. Enfin voyez....
Deux jours après, car Gérard est une fine mouche, triomphante, elle vint me faire son rapport en m'apportant mon chocolat au saut du lit. Tout en n'ayant pas l'air d'y toucher, elle avait extirpé au jardinier d'à côté tout ce qu'il savait.
— Ce sont des gens effacés qui vivent simplement. Mme Duvert est la veuve d'un chef de bureau au ministère de la guerre, mort de la poitrine il y a un an, et qui l'a laissée dans une situation fort modeste. Son fils, Paul Duvert, pour lequel elle a une véritable adoration, est un jeune homme parfait, apte à tout puisqu'il a fait de brillantes études, mais, à cause de sa santé délicate, un peu trop sous les jupes de sa maman. Ils habitent une petite maison sur la lisière de la forêt de Sénart, où depuis la mort du père, ils se sont retirés.
Et voilà, je n'en sais pas plus. Mais ce que je sais, c'est que je suis encore sous le charme de cette apparition juvénile et poétique. Est-il dit que je ne resterai pas si tranquille que cela dans ma fameuse retraite ?
Le temps était délicieux. J'avais la rage de la promenade à pied, en voiture, j'étais toujours dehors.
Peu de jours après, j'allai du côté de la forêt de Sénart. Elle m'intéressait, cette forêt.
Je marchais bravement — vous ne m'auriez pas reconnue, — oublieuse de ma voiture laissée sur la grande route d'Epinay et de l'orage qui grondait sourdement, quand soudain je me rendis compte que je m'étais trop aventurée et que j'avais perdu mon chemin. Déjà de grosses gouttes tombaient sur ma robe de batiste rose, mouillant, mes bas à jour et mes petits souliers habitués seulement aux coussins de peluche.
Alors, surprise comme un oiseau échappé du nid, je pressai le pas, interrogeant les chemins, le ciel et la terre, quand soudain je vis débou-
cher tout près de moi un jeune gars qui se hâtait aussi.
— Dites, mon ami, lui demandai-je en m'avançant vers lui, pouvez-vous m'indiquer le chemin des Alouettes? — Je me rappelais avoir laissé ma voiture non loin de là.
— J'suis pas du pays. Connais pas, fit-il de son air bête. Mais tenez, là-haut, à la maison du garde, ben sûr ils vous diront ça.
A quelques mètres de là, un toit de tuiles rouges jetait son éclat sur le fond du ciel gris.
C'est là, pensai-je. Allons, courage!
Et, retroussant mes jupes comme une vraie campagnarde, je me dirigeai vers la maisonnette indiquée. Là, j'attendrais la fin del'orage tandis que ces braves gens courraient me chercher ma voiture.
Mais, tout à coup, un formidable coup de tonnerre retentit, et, tout effarée, je tombai presque dans les bras du garde venu pour voir qui entrait chez lui.
— Il n'a pas de mal, le jeune homme, il
n'a pas de mal, calmez-vous, la belle dame ! Absoliimeni ahurie, ne comprenant rien à ce que me disait le brave homme :
— Voyons, m'écriai-je, je ne sais pas ce que vous voulez dire.... Je viens vous demander l'hospitalité, le temps de laisser passer Forage et de retrouver ma voiture sur la route.
Le garde comprit que je ne savais rien et, obséquieux, empressé :
— Entrez donc, madame, iit-il ; mais faut que je vous prévienne tout de même, ce genre de surprise ne fait pas de bien. Nous avons là à côté un pauv' jeune homme encore évanoui. Brigitte lui frotte les tempes à tour de bras et il ne revient pas. Au moment de l'orage, je finissais précisément ma tournée, quand derrière moi, j'entendis le grelot d'une bicyclette lancée à fond de train et qui me dépasse comme un coup de vent. Mais patatra ! voilà qu'à quelques mètres de moi, je vis culbuter contre une borne le jeune homme qui la montait. Je cours tant que mes vieilles jambes pouvaient,
et ma foi, je le trouve dans un fichu état. Je le relove, je le prends sous le bras, et, comme ce n'était pas loin, nous nous traînons jusqu'ici. Pardi, l'effort était trop grand et le voilà pâmé !
— Allons le voir, lui dis-je, et si je puis vous être utile...
Il me fit entrer dans une pièce un peu sombre servant à la fois de cuisine et de chambre.
La tête renversée sur un fauteuil de paille, adossé au grand lit recouvert de serge, un jeune homme, les bras abandonnés, semblait sommeiller. Ses traits convulsés exprimaient encore l'épouvante, et sous ses boucles de soie brune éparses, en désordre, un mince filet de sang courait sur son front pâle.
Je m'approchai. Ciel, c'était lui ! Lui, mon poète florentin ! Mon jeune ami, mon rêve de chaque instant !
Dans l'ombre de la grande chambre, je ne l'avais pas tout d'abord reconnu. Palpitante à la fois d'effroi et de bonheur, tandis que la femme du garde lui faisait respirer mon flacon de sels.
loO l'lnsaisissable.
j'étanchais avec mon mouchoir le sang qui perlait sur son front. Mais comme rien ne semblait le ranimer, saisie de terreur, je me jetai à ses genoux, je pris ses mains inertes dans les miennes, et moi, qui n'avais jamais prié, je me surpris à dire :
— Mon Dieu, sauvez-le !
Tremblais-je déjà de perdre une joie à peine possédée? Ali ! mon doux rêve !!
Je sentais maintenant comme un fluide chaud parcourir tout son être, une transparence rosée se répandait sur ses joues et ses paupières alourdies se soulevaient doucement.
Soudain, il ouvrit grands les yeux. 0 mon ami, quels yeux! Quel foyer de tendresse! Quel chatoiement de confiance et d'amour dans ce regard.
Cela vous étonnera peut-être, mon vieil ami, mais une pudeur me vint, à moi, oui à moi! et faisant un violent efl'ort pour lui cacher mon trouble, je me relevai subitement.
— Vous trouvez-vous mieux, maintenant,
l'insaisissablk. loi
monsieur? lui demandai-je avec une désinvolture très bien jouée.
Et comme un peu honteux de sa défaillance :
— Merci, pardon, balbutia-t-il, et si ces excellentes gens veulent bien m'aider à remonter....
— Ne voulez-vous pas plutôt profiter de ma voiture, hasardai-je encouragée par le garde, qui lui faisait comprendre qu'il allait commettre une imprudence et que d'ailleurs sa fameuse bicyclette était cassée.
Le hasard no us avait donc ménagé un tête-à-tête dont, je l'avoue, j'étais déjà secrètement heureuse. Nous roulions dans un air embaumé de fraîches senteurs développées par la pluie. Les buissons, les haies avaient des perles pendues miroitant sous le soleil couchant et je me sentais dans l'âme une béatitude profonde, quelque chose que je n'avais pas encore éprouvé.
Lui, l'œil brillant, animé, se confondait en protestations chaleureuses : je lui avais sauvé la vie, tandis que moi... jalouse de conserver
ma douce impression, je me taisais, craignant par l'abondance amoindrissante des paroles, de lui faire perdre son intensité.
Comme nous approchions d'une petite maison nichée dans un fouillis de verdure qu'avec sa mère il occupait :
— C'est là, me dit-il.
Au même instant, Mme Duvert parut sur le perron encadré de clématites et de chèvrefeuille. Inquiète, fiévreuse, scrutant l'horizon^ elle promenait ses jumelles en tous sens, quand tout à coup elle jeta un regard étonné sur le brillant équipage qui stationnait devant sa porte.
— Ma mère î s'exclama mon jeune ami, tandis qu'encore un peu chancelant il descendait de voiture.
C'était bien la femme dont l'allure distinguée m'avait déjà frappée.
— Madame de Yalneige, chère maman, à qui je dois de vous revenir sain et sauf.
Et, tout en fixant sur moi un regard investi-
l'insaisissablk. 153
gateur, Mme Duvert, dans une agitation extrême, nous pressait de questions. Elle voulait tout savoir; nous parlions tous les trois à la fois.
— Mais pardon, dit-elle, interrompant brusquement ce flux de paroles, laissez-moi tout d'abord vous exprimer toute ma reconnaissance, et vous prier d'entrer chez moi. Nous ferons plus ample connaissance et causerons plus à Taise.
Instinctivement je reculai d'un pas. On n'oublie jamais tout à fait ses débuts dans la vie. Quelques bouffées de la pureté d'autrefois, des souvenirs de la petite Louise Aubertin de Touraine, me montaient au cœur en un scrupule cinglant. Avais-jele droit de tromper cette mère impeccable, de frôler de mon frou-frou à moi sa robe de veuve sans reproche? Pouvais-je sans étouffer respirer l'air honnête de cette tranquille maison?
Et, déclinant sous plusieurs prétextes cette
offre aimable, je remontais en voiture tandis que
Paul Ouvert me suivait d'un regard long et troublé.
Mais je n'étais pas plutôt rentrée dans ma solitude, dans mes rêves, que je me trouvais d'un bête, mais d'un bête !
Comment, on m'ouvrait grandes les portes de cette hospitalière maison, je rencontrais des amis tout faits, on me frayait un chemin pour atteindre une réalité que je rêvais déjà: revoir Paul Ouvert, le revoir souvent, et, par une délicatesse stupide, idiote, je me fermais cette porte et peut-être ce cœur!
La violence même de mes regrets m'éclairait sur mon sentiment. J'en étais déjà là! Je l'avais reçu, le coup de foudre! J'aimais ! J'ai-
mais
J'aimais Paul Ouvert. Cet enfant au regard à la fois candide et plein de curiosités, au front de poète, au cœur encore sans artifice, était tout neuf pour moi, et m'avail étrangement troublée.
Je sentais en moi comme un malaise. Si cela
l'insaisissable. i55
pouvait se dire je dirais : un malaise délicieux, quelque chose que j'aurais voulu chasser et retenir, quelque chose qui me faisait peur et plaisir, qui m'aiïolait de crainte et d'espérance.
Une fois de plus je tremblais de frôler un bonheur que je n'ai jamais saisi, une fois de plus je tremblais de croire un instant pour douter de nouveau ! !
Pourquoi donc trouverai-je dans cette jeunesse ce que dans ma carrière... déjà longue je n'avais jamais trouvé ? Pourquoi donc cet enfant serait-il Tétincelle qui embrase le bois mort ? Pourquoi donc aimerai-je ce petit Paul Duvert dans son humilité, moi qui suis restée de marbre sous l'étreinte des plus brillants? Oui, je me disais tout cela, me sermonnais, me forçais à l'oubli, mais j'aimais, oui j'aimais et je le sentais bien pour la première fois de ma vie !
Qu'il vînt seulement, mon jeune héros, qu'il vînt à moi ! Mais viendrait-il me rendre visite ? Je lui avais, il est vrai, rendu un petit ser-
J5(> l'insaisissable.
vice que peut-ôtre il n'oublierait pas. Mais d'un autre côté, Gérard ne m'avait pas dit que Mme Duvert était une mère accaparante, toujours inquiète, toujours soucieuse d'éviter à son fils les ornières du chemin. Et si, par hasard, malgré sa vie solitaire, elle connaissait le nom de Josiane de Valneige ne serai-je pas, moi, Fornière la plus profonde, la plus dangereuse, la plus redoutable!
Et j'attendais, interrogeant, moi, comme une pensionnaire au premier réveil de son cœur, la marguerite des champs : il ne viendra pas, il viendra, il ne viendra pas, il viendra! H
AU aiEME.
Il y avait huit jours que je faisais ce petit jeu et il n'était pas venu !
Les promenades me faisaient horreur ; je laissais mes jalousies fermées et restais obstinément à flâner chez moi entre un nuage de poudre de riz et une bouffée de cigarette russe ^ quand une après-midi, vers les cinq heures, j'entendis un timide coup de sonnette. Je crois bien que Ton n'avait pas sonné dix fois chez moi depuis que j'étais à Brunoy et je tendais l'oreille.
Au même moment Gérard presque aussi émotionnée que si cela avait été pour elle, vint me dire :
1S8 l'insaisissable.
— C'est lui, madame, c'est lui!
— Qui, quoi?... Un importun?
— Mais non, mais non... c'est le petit jeune homme... vous savez, M. Paul Duvert et celui-là...
— Ma honne Gérard, ma bonne Gérard !
Vite, tordez-moi les cheveux! vite ma robe de drap bleu ! — je tenais à être correcte.
Et moi, chez qui les plus grands ont fait antichambre et qui m'amusais à les faire languir, je tremblais si fort que je n'arrivais pas à agrafer ma robe.
Pourtant, ô force de l'habitude! avant d'entrer en scène, en passant devant ma grande psyché, je me remis ; j'étais belle, quoiqu'un peu pâle, et j'entrai au salon.
M. Paul Duvert, debout, un peu penché, regardait mon portrait, vous savez bien, le pastel de Gallex. Il s'inclina profondément avec une sorte d'adorable gaucherie cérémonieuse et un peu comme s'il récitait une leçon apprise par cœur :
— Excusez-moi, madame, d'être venu aussi tardivement vous remercier.... Un peu souffrant depuis mon accident....
— Pourquoi me remercier? lui dis-je en lui ten'dant ma main toute glacée, j'ai été heureuse de vous rendre ce léger service. N'en parlons plus, je vous en prie.
La glace était rompue; mais pendant un long moment il ne dit plus rien, moi non plus.
Cependant ce silence devenait un malaise, et, me faisant violence :
— Madame votre mère va bien? hasardai-je.
Une fois lancés sur ce terrain de politesses mondaines et de banalités rabâchées, qui souvent déguisent un sentiment profond, une émotion sincère, nous causâmes pendant près d'une heure.
Ses yeux s'allumaient maintenant, comme ces feux couverts dont la flamme jaillit tout à coup, son teint s'empourprait d'espérance et sur ses lèvres courait une volubilité qui m'en
disait beaucoup plus que ce qu'il cherchait à ne pas me dire....
Moi, je le regardais, radieuse, enivrée, sans l'interrompre, de peur de troubler ma joie, quand soudain il se leva brusquement.
— Il est tard, sans doute.... Auprès de vous madame, on oublie l'heure, et ma mère m'attend, s'inquiète peut-être. Elle est si bonne, ma mère !
— Je ne saurais, dans ce cas, vous retenir, fis-je en me levant à regret ; mais à bientôt, n'est-ce pas?
Et, me baisant la main de ses lèvres tremblantes, il murmura tout bas, comme s'il suffisait de parler bas pour faire un aveu :
— Merci, à bientôt ! Yous me rendez bien heureux.
Je crois bien que Gérard était un peu aux écoutes, car elle se trouvait là à point nommé pour le reconduire.
XYl
AU MÊME
Ah! mon ami je suis la plus heureuse et la plus malheureuse des femmes : j'aime ! j'aime, j'aime ! ! ! Et depuis, il m'a semblé avoir franchi d'un seul coup d'aile, toute la distance qui sépare la terre du ciel, avoir secoué dans cette envolée toute la poussière qui me restait aux pieds !
Ah! comme je comprends cela, maintenant, une chaumière et son cœur ! Mais, chose affreuse à dire, à cette heure tout mon passé me revient, il m'étoufTe, c'est comme s'il allait rendre pour moi la félicité impossible !
Avoir au cœur un amour frais que mon
souffle seul ternirait, cacher sous ma capiteuse beauté, des laideurs à lui ignorées, presque gémir d'avoir enfin trouvé un bonheur si longtemps cherché, c'est horrible, mon ami, et c'est cruel !
Oh ! ne dites pas que cette pauvre Valneige se monte la tête, qu'elle s'emballe, bat la campagne et que tout ceci, comme le reste, durera l'espace d'un matin ! Non, non, croyez-le bien, je ne veux pas et c'est tout autre chose. Je sens vibrer dans moi des cordes toutes nouvelles, dans mon être tout entier se fait une métamorphose; je vis, je sens, je pense, je parle, je respire, je marche, je bois et mange tout autrement.
Oui, cette fois j'aime d'un de ces amours dont on vit ou expire. Et j'en veux vivre, moi, en vivre longtemps, en vivre de tout mon corps et de toute mon âme.
JEAN LEBLOIS A JOSIANE DE VALNEIGE
Je suis enchanté, ma chère amie, de tout ce que je lis. Enfin ! Enfin serait-ce le vrai bonheur! Mais je dois vous dire qu'il y a une ombre dans la satisfaction que j'éprouve : j'ai peur de vous voir aimer ainsi un enfant et peur de ce qui vous reste à m'apprendre. Ah! si vous aviez pu vous dominer ! c'eût été peutêtre la sagesse. Mais je n'ai aucune confiance. Ne m'en veuillez pas trop de ce conseil rétrospectif et inutile et croyez-moi toujours votre dévoué. J. L.
JOSIANE DE VALNEIGE A JEAN LEBLOIS
Vous vieillissez, mon cher, vous vieillissez ! ! !
Vos excellents conseils à dormir debout viennent trop tard.
On ne dit pas à son cœur : Halte-là !
Croyez-vous, mon pauvre ami, que j'ai eu soif toute ma vie, pour ne pas m'abreuver à longs traits au premier ruisseau clair? Croyezvous donc que j'ai grelotté dans ma somptuosité comme une pauvresse dans les rues, sans me pelotonner d'aise et de joie sous les premières caresses d'un rayon de soleil !
Ce ne serait pas humain, mon bon ami, ce serait même stupide.
Ne vous l'ai-je pas dit l'autre jour, ne me reste-t-il pas assez de souffrance, de regrets en regardant en arrière? Permettez donc qu'à présent j'essaie de glaner, si c'est possible, un peu de vrai bonheur, dans cet amour pur de tout alliage.
C'est la vie! c'est la vie!
Quant à cette mère dont je m'étais fait tout d'abord un véritable épouvantait, je dois dire qu'elle ne m'effarouchait pas tant que cela. Elle m'a paru bonne, douce et accueillante même... il est vrai que sans doute... elle ne savait pas. Mais, soyez tranquille, je lui ai laissé aimer son fils, je n'ai pas été jalouse... moi, je comprenais si bien qu'on l'aime, qu'on l'adore que, plutôt que de ne pas l'aimer du tout, je l'aurais aimé comme une mère, comme une sœur.
Vous ne comprenez pas cela, vous, et surtout vous vous dites que ce n'est pas Josiane qui parle !
Mais si, c'est elle, transformée, embellie,
qui se sent dans l'âme tous les dévouements, toutes les grandeurs.
Vous ne comprenez pas cela, vous autres hommes, dont les folies et le tapage n'ont point de conséquences.
Pourvu que vous restiez honnêtes, bons, généreux, peu importe qu'on ait parlé de vous, que vous ayez gaspillé votre cœur autant que votre bourse, que vous ayez changé de maîtresse tous les jours, que vous ayez bu à toutes les coupes! on ne vous demande point de comptes et, le jour où il vous pJait, vous émergez tout luisant neuf de ces fumées de plaisir, de ces griseries de cabinet particulier et de boudoir pour mener à l'autel une fraîche jeune fille. Yous l'aimez, elle vous aime et tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Mais les Suzanne de Cologne, les Mathilde de Courcelles, les Louise Martin et les Valneige, c'est bien autre chose! Et je ne ferai jamais que ce qui a été ne soit pas et, dans mon rêve
d'aujourd'hui, dans cet amour qui me régénère, c'est ce qui me dévore et me tue.
Le croiriez-vous, moucher ami, au milieu de ces souffrances mêmes je n'avais qu'une seule pensée, qu'un seul désir : le revoir!
Aussi hien, dans l'espoir de le rencontrer — pour les amoureux il est souvent d'heureux hasards — ai-je retrouvé ma lièvre de promenades des premiers jours. Je passais de longues heures dans cette jolie forêt de Sénart, et là, dans la paix enveloppante de la nature, j'oubliais, j'espérais, j'attendais I
L'attente du bonheur n'est-elle pas déjà le bonheur? et souvent même le plus sûr I
Il y avait plusieurs jours que je venais ainsi là sans me décourager de n'y trouver jamais que mes rêves, ma solitude, quand une fois....
Je m'étais glissée sur un tapis de mousse qui poussait drue à l'ombre d'un vieux chêne. On n'entendait dans le silence que ces vagues frissons de bêtes imperceptibles, de mouches
qui volent dans leurs quadrilles bourdonnants et, tout près de moi, de l'eau jasant sur de blancs cailloux.
La chaleur se dissipait peu à peu, et dans l'ombre dorée du soleil couchant se répandait un calme pénétrant. Il me pénétrait si profondément que j'étais sur le point de m'endormir, et j'avais complètement oublié la bonne petite bête qui me suit partout, quand soudain j'entendis au loin la voix claire de Musette en même temps qu'un coup de sifflet strident, perçant, une espèce de signal d'alarme.
Le bois retentissait de ce coup de sifflet prolongé, lorsque je vis revenir ma Musette aff'olée avec un griffon café au lait que je me rappelais vaguement avoir aperçu quelque part, je ne savais plus où. Il papillonnait autour de Musette et s'enhardissait, quand il dressa l'oreille.
On l'appelait : Moka, Moka !
Aussitôt, il courut vers son maître, qui débouchait d'un petit sentier de traverse.
Lui ! c'était lui ! Paul !
Il fut, je le remarquai, aussi saisi que moi.
— Yous ici, madame, seule... toute seule... dans ce bois... fit-il en s'approchant avec précipitation.
— Je me suis trouvée si bien dans ce calme et cette fraîcheur du soir, que je me suis attardée. Cette heure pleine de mélancolie a un charme....
— Que je suis sans doute bien maladroitement venu interrompre. Pardon
— Voulez-vous que je vous assure du contraire, ou mieux encore que je vous dise que votre présence l'augmente?
Et, levant sur moi un regard plein de tendresses voilées:
— S'il en était ainsi, s'il en était ainsi, soupira-t-il. . . .
— Allons, si la simplicité de mon installation ne vous fait pas peur, mettez-vous là près de moi, il reste un petit morceau de tapis de mousse fait tout exprès pour vous.
Il ne se le fit pas dire deux fois et se glissa à mes pieds, rayonnant, heureux comme un roi.
Nous causâmes comme devrais... amis. Je voulais tout savoir, je le questionnais sur son enfance, sajeunesse, ses études, ses aptitudes, ses ambitions.
Il devait entrer à Saint-Gyr ; le rêve de son père ; mais, d'une santé un peu délicate, sa mère avait combattu cette idée-là et il avait dû l'abandonner. Alors il avait fait son droit, et c'est dans la magistrature qu'il ambitionnait d'entrer maintenant pour faire plaisir à sa mère.
Lui, il avait toujours aimé les lettres et la poésie ; pendant les classes, il griffonnait des vers ; sa mère en avait trouvé partout, dans ses poches, sous ses oreillers, dans ses livres, et quoi qu'elle eût fait pour le détourner de cette voie pleine d'énervements, de surexcitations maladives et surtout de déceptions, il lui avait fallu consentir à lui laisser, disait-il, pour maîtresse... sa muse, et il venait enfin, après
i72 l'insaisissable.
une foule de déboires, de publier un petit volume qu'il sei'ait heureux de m'offrir.
Je l'écoutais sans Tinterrompre, dans une mollesse heureuse, comme une mère écoute son iils, comme une femme son amant. J'aurais voulu l'écouter encore, laisser venir la nuit, le mystère des bois sous la voûte criblée d'étoiles, l'écouter toujours.
Mais, soudain, les deux petites bêtes qui s'étaient éloignées, revinrent dans une intimité triomphante se jeter sur nos genoux.
Et ce fut pour elles une aubaine de caresses. Paul Ouvert faisait mille grâces à Musette, tandis que je me laissais lécher les mains par Moka.
u Love me, love my dog. »
C'était charmant ! Mais, tout d'un coup :
— Allons, dis-je, il faut rentrer, voici la nuit. Mme Duvert, sans doute, vous attend, et moi....
— De grâce, de grâce, encore un moment, sQpplia-t-il, je suis si heureux. Tenir votre
main dans la mienne, m'enivrer de votre doux regard, voulez-vous déjà me ravir toutes ces joies depuis si longtemps espérées ?
Et, me montrant le petit mouchoir de batiste encore taché de sang avec lequel je lui avais essuyé le front dans la maison du garde :
— Tenez, reconnaissez-vous cela?... Ah! je l'ai gardé comme une chère relique, j'avais la prescience de vous aimer ; aujourd'hui, je vous aime, je vous adore !...
Oh ! mon ami, j'étais émue jusqu'au fond des entrailles.
Nos mains se cherchèrent, s'enlacèrent, et il posa sa tête sur mes genoux, abîmé de bonheur, tandis que, respirant le doux parfum de ses cheveux, déjà je luttais contre une ivresse montante.
Brusquement je me relevai ; il se releva
aussi et, sans nous dire un mot de plus, nous
reprimes ensemble le chemin du retour jusqu'à
la lisière du bois.
Là, en nous serrant longuement la main,
174 l'insaisissabli:.
au moment de nous séparer, deux mots coururent presque simultanément sur nos lèvres :
— Nous reviendrons !
Et la nuit qui descendait garda jusqu'au lendemain ce doux mystère.
Vous pensez sans doute, mon ami, que la Josiane que vous avez connue s'affuble d'une poésie qui ne lui sied pas le moins du monde.
Mon Dieu ! oui, je ne me reconnaissais pas moi-même. Je voyais tout sous un autre jour. Les gens, les choses, la nature revêtaient des aspects nouveaux, et moi, qui n'avais vécu que dans une atmosphère capiteuse, j'avais des extases devant un brin d'herbe et un gazouillis d'oiseau.
Ce que je craiîis, par exemple, c'est de vous fatiguer, d'abuser de votre bonne grâce à me lire. Aussi bien vais-je rester quelques jours sans vous écrire ; cela vous reposera un peu de
Votre vieille amie, que tous ces ressouvenirs secouent affreusement.
AU MEME
Un jour que nous avions poussé plus loin notre promenade, nous marchions côte à côte sur la belle route d'Épinay, bercés par de tendres paroles, respirant la joie éparse dans l'air, quand nous aperçûmes venant vers nous un poney-chaise occupé par deux messieurs, l'un ventru, l'autre maigre.
— Bonjour, Josiane ! fit celui-ci d'un geste de la main intimement protecteur, en clignant de l'œil, sous son monocle doré.
C'était cet exécrable de Raincourt. C'était donc un sort ! et pour une fois que je lui avais ouvert ma porte jadis, ou plutôt qu'il l'avait
forcée, il devait m'embêter toute la vie !
Enfin, qu'est-ce qu'il était venu faire à Brunoy, ceboulevardier-là, je vous le demande !
J'étais agacée, crispée, cherchant dans mon esprit comment je pourrais bien expliquer ces manières sans façon, quand Paul Duvert me dit brusquement :
— Quel est donc cet impertinent qui ose vous saluer d'un geste aussi cavalier? Si je le
connaissais Mais vous, mon amie, fit-il en
me regardant fixement, vous devez... le connaître.
Je me troublai, oui, mon cher, et toute rougissante :
— Mais non... je ne sais pas... balbutiai-je, c'est une méprise sans doute. Il y a tant de femmes blondes comme moi....
Je m'en aperçus, ma réponse ne le satisfaisait qu'à demi; il demeura absorbé, rêveur, inquiet, et n'insista point. Mais au moment de nous quitter:
— Voulez-vous me faire un grand plaisir?
dit-il, c'est de m'attendre chez vous demain ; la banalité des chemins, qui sont à tout le monde, la surprise des rencontres me crispent, me portent sur les nerfs, el il me semble qu'un petit coin où nous serions tout à nous, à nous seuls....
— Oui, oui, c'est cela, demain, lui dis-je, me — rappelant soudain que nous pourrions être seuls, — demain à huit heures.
On faisait depuis deux jours des préparatifs de fête à Brunoy. C'était la foire!
La grande place de l'église prenait un pittoresque aspect: des carrousels, des montagnes russes s'établissaient; une loterie déballait sa verroterie aux ardentes couleurs ; une somnanbule extra-lucide, spécialiste pour amoureux, vols et héritages, accrochait à sa roulotte sa friperie de velours rouge ; un arracheur de dents posait sur sa voiture son cadre-réclame oii étincelaient ses dentiers à trois francs; les marchands de gaufres et de tartes à un sou soufflaient leur feu comme des forgerons et
déjà une odeur nauséabonde de pommes frites et de pétrole viciait notre air pur. Le lendemain ce devait être l'ouverture de la fête.
On parlait pour le soir de brillantes illuminations — sans doute quelques méchantes lanternes de couleur semées dans les arbres; mais Gérard, qui ne connaissait que son bitume parisien et n'avait jamais vu de fête de village^ avait fait, avec Brunet le cocher, une grande combinaison: Ils demanderaient à Madame la permission d'aller s'amuser un brin et de passer la soirée au théâtre de la foire.
Et comme « Madame » ne demandait pas mieux que d'avoir les coudées franches, ces braves gens eurent tout le congé qu'ils désiraient et même un peu plus, puisque avec une générosité qui ne laissa pas que de les surprendre, je leur accordai jusqu'à minuit passé.
Oh ! mon ami, qu'elles sont exquises les heures d'attente! Qui ne les a pas connues n'a pas vécu. Je trouvais une joie dans tout. Une joie
dans la robe que j'allais mettre pour qu'il me trouvât belle, une joie dans les fleurs que moimême j'avais disposées dans les vases, une joie dans le tic-tac de la pendule qui faisait avancer rbeure, faisait à coups redoublés battre mon cœur.
Je Taimais donc vraiment bien, et comme c'était autre chose cette fois!
Et me rappelant alors la mise en scène de mes jours de triomphe, cette comédie que je jouais pour le bonheur des autres et ma sotte vanité à moi, ce fard que je mettais à mes joues , à mes lèvres, à mon cœur, j'eus comme un frisson de dégoût, d'horreur. Et ce frisson même me rendait mon amour plus grand et plus cher!
Il était près de huit heures du soir, quand ma vieille Gérard, toute pomponnée, vint me trouver :
— Nous partons, Madame, et je venais voir si Madame n'avait plus besoin de rien, Madame n'a pas dîné.
— Si, préparez dans ma chambre du thé, du poulet froid et partez vite, c'est l'heure.
Je n'avais en effet pas dîné. D'abord je n'avais pas faim et puis c'était aussi pour qu'ils ne fussent pas en retard!
J'étais donc seule, toute seule dans la maison, ce qui ne m'était jamais arrivé.
Il allait venir! Le bonheur rêvé devenait tangible, saisissable ; dans mes bras, j'allais pouvoir l'étreindre : j'aimais, j'aimais tant!
Derrière les jalousies à demi closes, je m'accoudai à la fenêtre. Des corbeilles de roses et de résédas, d'exquises senteurs montaient.
La soirée était belle et, dans le silence qui m'entourait, seuls le tam-tam des chevaux de bois, quelques échos du Petit-Duc et la voix brailleuse des pitres arrivait jusqu'à moi!
Braves gens, comme ils faisaient bien de s'amuser!
Tout à coup un petit grincement se fit du côté de la grille. Je poussai un peu les jalousies. C'était lui!
l'insaisissable. ISl
Je tremblais si fort que je faillis ne pas atteindre la porte pour lui ouvrir.
La joie fait peur!
— Enfin, enfin! soupira-t-il en me serrant contre lui.
Et, nous tenant par la main, nous atteignîmes le grand canapé d'utrecht rouge placé entre les fenêtres.
Les yeux plongés dans les yeux, nous lisions jusqu'au fond de nos âmes. Il se glissa à mes genoux. Tout son être frémissait d'espoir et de volupté, il me dévorait les mains de baisers et son regard avait des provocations et des flammes d'oi!i coulait comme un philtre.
— Que je vous aime, Josiane! que je vous aime!
Moi, j'écoutais charmée, ravie, transportée,
buvant ces paroles d'amour comme si je les
entendais pour la première fois. C'était une
musique divine qui me pénétrait jusqu'à la
moelle des os, c'était la vibration d'une vie
nouvelle, c'était l'amour.
Et le secret de mon extase, vous le connais-
sez, ami. On m'a dit souvent : « Je vous aime, je vous adore » ; mais quelque magiques que soient ces deux mots qui font tourner le monde, ils avaient laissé froid mon cœur, puisque je n'aimais pas moi-même. Mais lui, que je l'aimais !
Et pourtant, le croiriez-vous? j'avais comme une réticence à le lui dire. Des mots me montaient du cœur, me brûlaient les lèvres, mais mon amour était si vrai, si pur, si grand, qu'il me semblait que ce serait comme une profanation si je les laissais échapper, moi qui les ai jetés aux vents !
Et tout en lui abandonnant ma main fiévreuse, tout en sentant rayonner de lui des ardeurs qui me surchauffaient encore, je lui laissais deviner ce que je ne voulais pas lui dire.
Mais, soudain, un nuage noir comme le doute passa sur son front, et, brusquement :
— Dites, mon amie, alors vous ne le connaissez pas du tout le monsieur du poneychaise? Il m'intrigue, moi, et je me suis renseigné. C'est, paraît-il un baron de... de... de...
Cela commence par un R... Voyons, aidez-moi.
— Je vous l'ai dit, fis-je, sourdement irritée, je ne le connais pas, et que vient faire ce singulier personnage entre nous à cette heure ? Je vous en prie, laissons-le tranquille, n'en parlons plus.
Et, pour faire diversion, brusquement je me levai.
— Voulez-vous me faire du thé? lui dis-je. Si je vous disais que je n'ai pas dîné pour mieux vous attendre ?
Un éclair de joie rayonna sur sa figure.
— Vous m'aimez donc un peu, ma Josiane adorée î
Et, m'étreignant dans une fougue passionnée :
— Que je suis heureux ! soupira-t-il.
Gérard avait à merveille tout disposé.
Sur un guéridon, le samovar n'attendait qu'une allumette, deux ailes de poulet entourées d'une gelée tremblotante invitaient à l'appétit.
Décidément l'amour et l'eau claire ne suffi-
sent pas toujours et je me sentais dans l'estomac un creux !...
— Si nous faisions une omelette? dis-je, ce serait bien amusant ! Nous avons encore deux bonnes heures devant nous, le temps de faire de la cuisine...
— Et de Famour, ajouta- t-il dans un rire délicieux.
Il me suivit à la cuisine, s'embarrassant, pour être plus près de moi, dans ma longue traîne de soie, ardent à faire tout ce qui me plaisait, à remplir le moindre de mes désirs.
La cuisine resplendissait. Sous l'éclat du gaz — que Gérard avait laissé très haut, — les cuivres brillaient comme des auréoles d'or, et la mosaïque blanche et bleue du fourneau montrait ses facettes étincelantes.
— Voyons, cherchons les œufs, fis-je en m'accroupissant devant la vieille armoire des provisions. Mais tandis que, très sérieusement, je fouillais dans toutes espèces de paniers et d'écuelles qui m'écorchaient les ongles, je
l'insaisissable. i85
sentis sur la nuque le frisson... chaud... d'un baiser ! C'était exquis.
J'avais juré de faire une omelette. J'avais bien trouvé les œufs, mais le beurre, où était-il? C'est lui qui le trouva.
Ce petit fricotage nous amusait comme des enfants qui font la dînette.
Moi, depuis le temps de la petite Louise Aubertin, je n'avais pas fait de ménage ; cela me semblait tout drôle, et Paul Duvert me trouvait d'une gaucherie qu'il voulait bien dire adorable.
Triomphe ! elle était faite !
Baveuse, dorée et, ma foi, diaprée de fines herbes que nous avions trouvées toutes faites sur la planche à hacher.
Comme le Saint Sacrement, Paul la porta dans ma chambre.
Mais nous avions chanté victoire trop tôt. Au moment de la poser sur le guéridon où il ne restait que peu de place, le plat glissa, et l'omelette... passa la soirée par terre.
Et nous, de nous consoler par des rires et des baisers.
Je vous raconte toutes ces bagatelles d'un temps évanoui, hélas ! pour vous montrer que Tamour est bien grand pour qu'on le retrouve encore jusque dans des choses aussi simples.
Quelle bonne soirée ! Mon rêve était une réalité et je me sentais dans l'âme un épanouissement, un débordement qui me faisaient mille fois plus heureuse, certes! que les parures de diamants et les colliers de perles.
Nous causions dans une intimité croissante, serrés l'un contre l'autre. Nous combinions nos heures de rendez-vous, nous ne pouvions plus vivre sans nous voir.
Cela n'était pas chose tout à fait facile; déjà Mme Duvert semblait soupçonneuse, le questionnait, le trouvait absorbé, et il avait béni cette foire charmante oii elle croyait qu'il s'amusait et qui nous avait faits si libres.
— Mais rassurez-vous, chère adorée, rien ne
me séparera de vous, rien, et si ma mère n'est pas contente...
Ces paroles me firent mesurer toute l'étendue de son amour. Je savais qu'il adorait cette mère, que ses désirs étaient sa loi, et que pour les sacrifiera son amour, il devait bien m'ai mer.
Je pris sa tête adorée sur ma poitrine gonflée, je baisais ses cheveux, j'étais folle, j'étais folle! J'allais lui dire : « Je t'aime, je t'adore, je suis à toi », et une fois de plus les mots expirèrent sur mes lèvres.
La clef grinça dans la serrure.
Ciel! c'était Gérard. Il était donc minuit! Nous ne nous en étions pas doutés.
Je courus au-devant d'elle pour lui dire... quoi? Je ne savais pas, uniquement pour qu'elle ne fût pas trop suffoquée de voir « le petit jeune homme », comme elle l'appelait, chez moi à cette heure.
— Attendez-moi là, fis-je, comme elle entrait à la cuisine.
Expliquez, si vous pouvez, cette anomalie.
Gérard était ma confidente, presque mon amie, elle savait tout de la rue de Prony, elle les pouvait compter tous ceux qui avaient jalonné ma vie brillante. Elle avait fermé la porte à l'un pour Touvrir à Tautre, et je faisais avec elle maintenant des finesses et des cachotteries 1 Tout en me rendant compte que la fine mouche avait sans doute déjà deviné mon cher secret ou que dans tous les cas elle le connaîtrait dès le lendemain, j'étais jalouse de le garder encore un peu,
— Mon ami, dis-je en rentrant dans ma chambre, il faut nous quitter, il est tard, hélas ! Les heures nous ont paru légères, le temps a trop vitepassé. Partez, partez... pour pouvoir revenir.
— Demain, fît-il dans un long baiser, demain. Je vous aime Josiane, je vous adore. Adieu!
Vous vous dites sans doute, mon vieil ami, qu'après toutes ces émotions et toutes ces joies, j'avais hâte de me coucher, de me reposer. £h bien, non î Une à une je les repassais, une aune je les savourais, car s'il est doux d'attendre, il
est plus doux encore de se souvenir et de sentir longtemps la trace brûlante des baisers.
Jusqu'à Taube je rêvai à la fenêtre dans la tiédeur embaumée de cette belle nuit d'août, les yeux perdus dans l'immensité constellée.
Tout à coup, comme des fusées, deux étoiles s'en échappèrent — des étoiles filantes.
Vous vous en souvenez peut-être, les amoureux ont leur faiblesse, leur superstition. Vite je fis un vœu : si je pouvais être à lui, s'il pouvait être à moi et pour toujours !
AU MEME
0 mon ami ! Quelle semaine de délire ! Il me faudrait tout un volume pour vous la raconter.
Dieu ! que c'est bon de s'aimer! Je n'avais pas trop espéré du rêve que j'ai poursuivi toute ma vie, jamais je n'ai été aussi heureuse, et si j'ai laissé à cet amour encore quelque chose à désirer, c'est qu'il ne faut pas dépenser toutes ses richesses à la fois, et j'étais si riche en ce moment-là !
Lui n'était pas toujours de mon avis, il voulait la griserie complète, il voulait tout à lui sans réserve, sans réticence.
— Quand donc me diras-tu que tu m'aimes I
s'écriait-il en me serrant à m'ctoufTer. Tu ne m'aimes donc pas?
Absolument fou, Tœil égaré, fulgurant, la poitrine haletante, ilse jelaitsurmoi ens'exclamant :
— Il faut que tu m'aimes, il faut que tu sois à moi !
Ma résistance me brisait, me torturait, mais j'avais, moi, Josiane de Yalneige, si peur de voir s'écrouler mon bonheur en y touchant, il me répugnait si fort de faire de cet amour un amour comme les autres, de le voir s'évanouir comme eux, après une nuit de plaisir, un instant d'ivresse, que je me raidissais sous Tétreinte comme pour défendre ma vie elle-même.
Et tandis que, la tête dans ses deux mains, il se mettait à pleurer comme un enfant, je lui disais tout bas :
— Plus tard... aime-moi... je t'...
Eh bien ! non, mon cher Jean, je ne l'ai pas dit si vite ce mot-là, j'ai attendu ! . . . attendu . . .
AU MEME
Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Après vous avoir dit tout mon enchantement, voici un affreux après-midi dont j'ai été longtemps malade.
Gomme les autres soirs, je devais Fattendre après neuf heures. A cette heure, il lui était plus facile d'échapper à la vigilance de sa mère, qui se retirait chez elle de bonne heure. Mais, ce jour-là, Mme Duvert avait quelques amis à dîner et Paul avait compris que sa présence était indispensable. Il était donc venu dans l'après-midi pour me prévenir de ce contretemps qui nous ravissait quelques heures de bonheur.
Mais, comme il entrait chez moi, devinez qui il trouve sur le perron? Cet horrible baron de Raincourt.
C'est un sort, vraiment!
J'étais au salon, plongée dans un livre, quand Gérard les introduisit tous les deux. Je faillis me trouver mal, mais fis quand môme bonne contenance.
— Charmé de vous retrouver ici, madame, fit le baron en courbant sa vieille échine. 11 y avait si longtemps
— M. Paul Ouvert, fis-je en le lui présentant. Et, me tournant vers Paul avec une crânerie
apparente :
— Le baron de Raincourt.
J'espérais par ces formalités mondaines empêcher celui-ci d'aller plus loin. Mais déjà il était lancé :
— C'est vraiment drôle de vous voir ici, ma chère Josiane ! Vous plaisez-vous dans ce lieu solitaire ? Est-il bien possible que vous ayez quitté la rue de Prony, qui est un bijou,
car, continiia-l-il en s'adressant à Paul Duvert, madame a un intérieur d'artiste, d'une somptuosité!... une maison de dieux quoi! et je m'étonnais que les chemins tranquilles... les buissons verts...
— Mais je vous assure, baron, que Brunoy est très gentil, fis-je, toujours avec cette crânerie qui devait déguiser mon émotion.
Furtivement, je regardais Paul. 11 était d'une pâleur mortelle ; ses lèvres frémissaient et, je le voyais, il lui était impossible de proférer une seule parole.
Un visible malaise régnait et le baron, trop homme du monde pour ne pas s'en apercevoir et le laisser durer, eut le bon goût de se lever.
— Je vous laisse, madame... en bonne compagnie, dit-il d'un air malin. Il y a au château oii je reçois l'hospitalité une garden-party, je me sauve.
Et se précipitant sur la main que je lui tendais, il la baisa avec une déférence pleine d'affectation.
— Ainsi vous m'avez trompé, s'exclama Paul Duvert en se levant d'un bond. Nem'avezvous pas dit que vous ne le connaissiez pas, ce vieux beau fripé et ridicule? Aujourd'hui il vient chez vous comme un vieil ami. Expliquez-vous, expliquez-vous, j'ai le droit de savoir ! Je vous aimais... hiei% Josiane. Aujourd'hui... j'ai perdu confiance, tout s'écroule.
— Non, non ! m'écriai-je exaltée, en le prenant dans mes bras. Non, non, pas tout!
— Et que me fait ton amour, si tu l'as donné à d'autres ! que me font les baisers de tes lèvres si ton cœur est ailleurs ! J'ai le droit de savoir, moi, de regarder dans le passé, pour espérer dans l'avenir !...
— Ne m'accable pas, je vais te dire.
— Oui, parlez, parlez. Qui êtes-vous donc pour m'avoir menti ainsi et que me cachezvous ?
Il était fou de douleur et de colère. Il me faisait peur.
— Mon pauvre enfant, calmez-vous, lui dis-
je, en appuyant sa tète contre moi... Quelle est la femme qui n'a pas sa petite histoire? Vous allez savoir la mienne.
J'eus un trait de génie :
— J'ai été mariée. Mon mari, un vilain homme qui ne m'a d'ailleurs jamais rendue heureuse, a enlevé, il y a quelques années, la femme du baron. Ils sont on ne sait où et le mari ridicule n'a rien trouvé de mieux, pour se venger, que de me poursuivre de ses assiduités grotesques, de faire croire à tout Paris que nous sommes au mieux ensemble, et si je vous ai dit que je ne le connaissais pas, c^est, je vous le jure, quil a tenu bien peu de place dans mon existence. Quant à la rue de Prony, j'y ai été si malheureuse, que j'y pense et en parle le moins possible... Eh bien! voyons, est-ce la peine de vous alarmer ainsi î
On est si heureux de se laisser consoler quand on souffre, et de croire quand on doute!
Un sourire adorable éclaira son cher visage, son front se détendit, et, dans la rencontre
spontanée de nos regards, il retrouva la loi et l'espoir.
— Josiane, ma Josiane, comme je vous aime. Oui, je le sens bien, jamais je n'ai aimé une femme comme vous. Il y en a qui pour un instant ont fait battre mon cœur, grisé mes sens ; mais ce n'était que de la fumée... sans feu. Vous, Josiane, je vous aime d'un amour durable, profond.
Et il fut si exquisement tendre que je me demandais si je n'étais pas encore plus heureuse qu'avant.
J'avais, d'ailleurs, comme un soulagement de penser que, mon explication l'ayant satisfait, il ne reviendrait plus sur d'aussi noirs soupçons, et que notre ciel resterait désormais sans nuage.
Comme un rayon de soleil après l'orage, notre bonheur retrouvé nous semblait plus cher, et nous passâmes une heure délicieuse entrecoupée de baisers, toujours en attendant davantas:e, de rires et de nouveaux serments d'amour.
Mais, comme il me quittail, je remarquai sur ses traits une altération profonde ; ses yeux s'étaient creusés dans l'orbite et des rougeurs sur ses pommettes tachetaient son visage très pâle.
L'émotion de tout à l'heure, pensai-je, et je laissai s'endormir une inquiétude qui me montait au cœur.
AU >JEME.
Une semaine s'écoula.
Mon Dieu, mon Dieu! qu'ya-t-il?medisais-je.
Depuis huit longs jours je ne l'avais point revu. J'étais dans des transes affreuses, je me perdais en conjectures, je ne dormais plus, ne mangeais plus, ne vivais plus.
Depuis cette fatale rencontre, son esprit avait-il travaillé, fermenté ? De nouveaux soupçons lui avaient-ils assailli le cœur? Youlait-il avoir l'air de me tenir rancune de ma petite supercherie pour que je l'aime encore davantage? Je ne savais, mon Dieu.
Etait-il malade? peut-être. Une angoisse me saisit. L'autre jour, en me quittant, ses traits
étaient fatigués, ses yeux fiévreux, et moites ses mains. Et quand je pensais que moi, qui l'adorais, qui aurais donné ma vie pour lui, je ne pourrais pas courir à son chevet s'il était souffrant, que j 'en serais exclue !
Ah ! ma pauvre Josiane, me disais-je, comme tu as été naïve de ne pas te faire l'amie de cette mère terrible! Aujourd'hui tu n'en serais pas réduite à ces incertitudes horribles qui te font perdre la tête, tu pourrais le voir et le soigner peut-être.
Dans mon affolement, j'imaginai de charger Gérard — elle savait tout maintenant — de jaser un peu dans le voisinage, de tenter d'apprendre quelque chose. Dans un petit endroit comme Brunoy, ce serait facile sans doute. Je comptais sur son astuce ordinaire, elle saurait peut-être faire parler la fruitière d'à côté, le boucher d'en face et dans tous les cas arriver jusqu'à la patronne du « Berceau d'Anacréon », Tunique auberge de l'endroit oii se débitent... tous les potins.
J'étais pleine d'espoir; mais sa tournée resta sans succès. Je n'appris rien, rien !
Alors, comme une âme en peine, je m'en allai errer dans la campagne. Je repassai les chemins que nous avions parcourus ensemble et où il me semblait respirer son souffle, marcher sur ses traces. Je passai devant ses fenêtres, espérant vaguement que quelque chose de fortuit me serait un indice, m'éclairerait peut-être ; mais là, encore, rien ! Les jalousies de la maisonnette étaient à demi closes.
Et je rentrais tristement chez moi, brisée de corps et d'esprit, je marchais dans un rêve comme si j'étais ivre, quand soudain je rencontrai une vieille dont l'accoutrement sordide, à la fois voyant et sale, attira mon attention.
Des yeux gris perçants, qui semblaient scruter jusqu'au fond de l'âme, trouaient son visage ratatiné, et son nez fortement aquilin, son menton proéminent, aux lèvres serrées, indiquaient un caractère violent, une volonté ferme.
— L'été de la vie. . . l'âge des orages, ô beauté, murmura-t-elle avec un accent prophétique en passant près de moi.
Saisie, je m'arrêtai et la regardai.
— Le Passé, le Présent et l'Avenir, voulezvous belle dame, pas cher... profitez-en.
Elle tombait sur un terrain propice, j'étais dans un état d'âme tel que cette vulgaire diseuse de bonne aventure m'apparut comme un oracle.
Oui, oui, elle s'était trouvée là tout exprès pour m'éclairer, par elle j'allais tout savoir. Je n'hésitai pas un instant.
— Voulez-vous venir chez moi dans une heure? lui dis-je ; vous voyez la maison, là, à droite, avec la grande grille, c'est là.
Et la vieille, clignant de ses yeux gris, fit un signe cabalistique et chuchota :
— Dans une heure! •
Je prévins Gérard, qui aurait bien certainement congédié cette vieille guenillée — dernière épave de la foire — et j'attendis.
Elle ne tarda pas.
Pour la consultation, la vieille avait peigné ses cheveux gris en broussailles, sa figure était moins sale et un fichu rouge tout neuf cachait sa poitrine tombante.
— Entrez, fis-je, entrez. Que vous faut-il?
— Un peu moins de jour, dit-elle en regardant du côté des jalousies, une table, une chaise et c'est tout !
Je préparai cela pour le mieux, et quand nous fûmes dans le demi-jour plein de mystère qu'elle réclamait :
— C'est cela, dit-elle, j'opère par les cartes. Voulez- vous le petit ou le grand jeu?
— Le grand, le grand ! m'écriai-je, et ditesmoi tout, tout!
Elle tira de dessous son fichu rouge un énorme paquet de cartes historiées, bizarres, crasseuses, où les doigts avaient marqué et qui répandaient une odeur... que je renonce à vous décrire.
Vous l'avouerais-je, mon cher Jean, j'étais émue, tremblante, je respirais à peine pour
ne rien perdre de ce qu'elle pensait et surtout de ce qu'elle allait dire.
Elle aligna ses cartes dans une exubérance de joie, comme si cela lui faisait plaisir d'y voir de belles choses, ses petits yeux clignotaient d'aise et, après un moment de pose solennelle :
— Ah ! la belle vie ! s'écria-t-elle, amour, richesse, gloire, tout y est. Vous a-t-on assez adorée. Aussi, une beauté pareille! Pourtant, voilà un neuf de pique qui me chipote, hum! Voyons... Eh bien ! oui, dans tout cela il nous manque quelque chose? Un méchant tour du Gupidon, hein ! Voilà pour le passé !
Et après avoir rebattu ses cartes et m'avoir fait couper de la main gauche — celle du cœur :
— Voyons maintenant, dit-^lle. Eh bien!
oui, cela s'arrange, cela s'arrange, je vous vois au comble du bonheur, vous avez trouvé, vous êtes folle d'amour, et il vous aime, à la bonne heure !
Je t'écoutais bouche bée, cette vieille com-
plimenteuse. Jusqu'ici, elle était d'ailleurs tombée si juste que j'étais prête à croire tout ce qu'elle pronostiquerait pour l'avenir.
Mais soudain, elle fronça le sourcil, son visage se rembrunit et, marmottant je ne sais quelle sentence d'enfer, elle lit le signe de la croix et se tut.
— Ciel ! qu'y a-t-ir?fis-je sincèrement impressionnée. Un malheur, un accident, dites, parlez...
Son hésitation même me torturait.
— Allons, qu'est-ce? fis-je impatientée; je vous ai dit que je voulais tout savoir.
— Eh bien! il y a que je vois du noir... du noir... du noir.
— Il va mourir ! m'écriai-je, il est malade... Allons, tenez, voilà vingt francs, vous n'êtes qu'une imbécile.
Et dardant ses petits yeux gris sur le flamboiement du louis d'or :
— Patience, bonne dame, vous triompherez... vos ennemies...
208 L'iNSAISISSABLli:.
Ah! mon ami, ne vous moquez pas de moi. J'étais si malheureuse !
Et voyez la bizarrerie du cœur humain!
Tant que cette .vieille sorcière m'avait dit des choses qui m'étaient agréables, je lui avais trouvé une lucidité, une clairvoyance! et aussitôt qu'elle m'eut prédit des malheurs que je ne voulais pas admettre parce qu'ils me fendaient l'âme, je la traitais d'imbécile.
Et pourtant, malgré moi, j'étais obsédée, poursuivie... Du noir!... du noir!...
AL MÊME
Mon ami, j'en étais là, quand j'eus une journée pleine d'émotions qui m'ont porté un coup mortel, et si je trouve la force de vous les dire, c'est que, malgré tout, parler de ses maux soulage le cœur.
Vous me direz sans doute que j'étais une exaltée du désespoir comme une exaltée de l'amour. (Jue voulez-vous, Fun ne va pas sans Tautre.
La journée était torride, accablante. Indifférente à tout, préoccupée de lui seul, la pensée perdue dans l'immensité de mon amour, de mon inquiétude, j'étais sur ma chaise longue, les cheveux déroulés et dans un désordre de
toilette bien en rapport avec le désarroi de
mon cœur, quand, tout d'un coup, devant moi, j'aperçus qui? Mme Duvert.
Extrêmement pâle, le visage bouleversé, la démarche chancelante, j'eus d'autant plus de peine à la reconnaître que sa visite me surprenait.
— Excusez-moi, je vous prie, madame, fis-je tout honteuse que j'étais d'avoir été, par elle surtout, surprise dans mes froufrous presque transparents, excusez-moi de vous recevoir ainsi.
— Peu importe, fit-elle avec un air de dédain mal déguisé. Ce qui m'a décidée à venir auprès de vous, madame, est grave, fort grave ; mais quand on est mère, on a tous les courages, on se résigne à toutes les humiliations.
— Que voulez-vous dire, madame?
— J'ai passé des nuits sans sommeil, des jours sans repos, tenaillée entre le désir et la crainte de venir ici. Trois fois j'ai fait la moitié du chemin et m'en suis retournée, jusqu'à ce qu'enfin, affolée par l'inquiétude aulant qu'élec-
l'insaisissable. "^ll
trisée par l'espoir de sauver mon fils, j'ai franchi la distance qui nous séparait.
— Je sais de moins en moins ce que vous voulez dire? repris-je alors avec une hauteur qui me seyait fort mal sans doute, et le ton dont vous me parlez, madame...
— Mon Dieu, tenez, jouons cartes sur table, il est superflu de feindre. Vous aimez mon fils, il vous aime, et cet amour le tue !
— Le reproche est bizarre au moins. Est-ce ma faute, si un hasard nous a rapprochés. M'en voulez-vous de lui avoir porté secours?
— Loin de là, fit-elle un peu radoucie maintenant, mais vous avez troublé sa vie, troublé sa santé, troublé son bonheur... et le mien. Il est des amours
— Qu'en savez-vous?
— Il est des femmes...
— Vous m'insultez, madame...
— Ne le prenez pas de si haut, nous ne nous entendrons pas. Ecoutez plutôt ceci : il y a huit jours, j'eus une mortelle épouvante, mon pauvre
fils crachait le sang. Du mal, hélas, je connaissais la marche fatale. Son père...
Ah ! mon cher Jean, un coup de poignard me traversa le cœur, une déchirure se fit en moi, je pâlis affreusement, mais, sans l'interrompre, je la laissai poursuivre.
— Absolument affolée, je courus à Paris, chez mon frère, chez mon médecin pour provoquer une auscultation immédiate. Le soir, nous étions en famille, tous préoccupés de l'aggravation survenue dans l'état de mon fils; je racontai son accident, avec cette remarque que depuis surtout sa santé avait chancelé et je citai, pour dire de vous le plus de bien possible, votre nom.
(i — Mme de Valneige ! Josiane de Yalneige ! interrompit mon neveu — un beau jeune un peu trop dans le mouvement ; — ce n'est pas possible, ma tante, une des lionnes du jour, la femme la plus courue, une des plus riches de toutParis aller s'enterrer à Brunoy. Qui connaît ça, Brunoy, ça n'existe pas et vous devez faire erreur. Je ne souhaite du reste pas à ce pauvre
Paul, quelque flatté qu'il puisse en être, d'être tombé dans ses griffes. Une femme comme elle, cela vous achève vite... »
Ah ! mon pauvre Jean,- je ne vous dirai jamais ce que je souffrais ! Je m'écroulais la tète dans les deux mains, la poitrine soulevée par des sanglots que je ne pouvais plus retenir. Je n'entendais rien de ces paroles amères, je ne sentais qu'une chose : on allait me le prendre, il était malade, je pouvais le perdre.
Et de chaudes larmes, comme je n'en avais jamais pleurées, tombaient entre mes doigts sur mon peignoir froissé.
Ce fut alors elle qui me consola.
— Vous l'aimez donc bien, fit-elle en me prenant la main. Pauvre femme !... Mais moi î Songez qu'il est mon unique joie, mon seul espoir, songez que je suis seule au monde et que j'en mourrais s'il devait mourir !
— Et croyez-vous donc que je n'en mourrais pas, moi aussi !
214 l'[NSAISISSABLE.
Et dans un gémissement qui me fendait le cœur, elle répétait:
— Vous l'aimez donc bien, vous l'aimez donc bien !...
Pendant un long moment, nous restâmes là, anéanties, sans dire un mot. Un silence de mort régnait entre nous !
Ce fut elle qui le rompit, et, joignant les mains en une ardente prière :
— N'est-ce pas que vous mêle laisserez, mon fils, mon Paul adoré!... Il sera si facile à une femme comme vous de l'oublier.
Alors, mon ami, comme une tigresse, je me dressai sous Tinsulte, une colère aux joues.
— Croyez-vous donc que les femmes comme moi n'ont pas un cœur comme vous, qu'il n'y a rien de bon ici et que nos amours n'ont pas leurs grandeurs aussi !
— Alors, de grâce, prouvez-le-moi, et faites le sacrifice du vôtre. Dieu vous le comptera.
— Mais il m'aime, lui ! Il m'aime! Le savezvous?
l'insaisissable. 21 s
— Oui, je sais, murmura Mme Ouvert avec un effort non dissimulé, des vers à votre nom, une lettre pour vous commencée, interrompue par la maladie. Je le confesse... je n'ai pu m'empêcher d'y jeter les yeux. Mais je ne savais pas encore...
— Enfin, m'écriai-je, à bout de forces, au paroxysme d'une atroce souffrance, pour le sauver que faut-il faire ? Que voulez- vous que je fasse ?
— Ne plus Taimer... du moins ne plus le lui dire... ne plus chercher à le voir.
— Cela, c'est impossible, madame, impossible ! Pensez-vous que du cœur on arrache l'amour comme l'ivraie des champs ! Pensezvous que quand on a trouvé un trésor, il soit facile de le rendre !. .. Et si je vous disais, moi, madame, que j'aime pour la première fois, qu'on a tant aimée. Si je vous disais que cet amour pur et jeune a régénéré ma vie, m'a faite meilleure, peut-être me plaindriez-vous aussi, moi, de le perdre ! A mon tour, je vous crie grâce ! Laissez-le-moi! Puisqu'il le faut, je serai sa
sœur, son amie, je veillerai sur lui, comme vous la meilleure des mères, et nous serons deux à le chérir, à l'aimer. Mais si je fais ce sacrifice, jurez-moi que si vous étiez plus inquiète... que s'il allait plus mal, vous me laisseriez l'approcher. Mme Duverl resta songeuse.
Je la regardais. Une détente se faisait sur son visage crispé, une pitié peu à peu mouillait ses yeux.
— Si ce que vous me promettez là n'est pas au-dessus de vos forces, si vous voulez vous souvenir que mon pauvre enfant est malade, qu'une émotion peut le tuer, alors, ditelle d'un air résigné, à la grâce de Dieu. Vous le reverrez.., j'ai foi en vous, vous ne tromperez pas ma confiance.
Et, comme elle me quittait en se traînant vers la porte, je lui dis dans un élan sincère :
— Je vous le promets... Mais que lui, du moins, il ne sache jamais
Ce n'était donc qu'un piège de la destinée et,
dans sa cruauté, quel raffinement ! Ne me faire tenir un bonheur que pour me le reprendre, ne me faire toucher un instant à la réalité de mon rêve que pour m'en faire sentir la perte plus àprement ! C'était à en mourir de douleur !
Puis je me refusais à croire, je me disais que ce n'était pas possible, que cette mère, pour me l'arracher — pour les mères, nous autres femmes, sommes toujours funestes, — ne craignait pas de le faire plus malade qu'il n'était et que j'étais bien naïve !
Mais non, son désespoir était sincère : n'avais-je pas vu ses yeux mouillés, ses mains crispées quand elle m'avait dit :
— Mon fils a craché le sang !
Et la tireuse de cartes n'avait-elle pas vu du noir... du noir... du noir !
Je le sentais, j'allais le perdre, il allait mourir !
JEAN LEBLOIS A JOSIANE DE VALNEIGE
Ma pauvre Josiane ! ma pauvre amie, je sens que votre douleur est grande et qu'elle commence seulement.
Et j'en ai moi-même reçu un choc au cœur.
Triste vie, triste destinée, hélas ! combien cet amour était charmant et comme il devait vous remplir de joie !
Maintenant, en pensant à vous, Josiane, j'évoque en renversant les rôles le souvenir poignant de la Dame aux Camélias, et peutêtre bien plus que le sien, encore, votre cœur était-il déchiré! Ceux qui restent ne sont-ils pas le plus à plaindre ?
JOSIANE DE VALNEIGE A JEAN LEBLOIS
Hélas ! hélas ! le mal était bien terrible !
Après un mois d'absence, le pauvre enfant est encore venu chez moi. Je n'osais plus l'attendre.
Quel changement, mon ami ! quel contraste poignant dans l'allure de cet homme au front de vingt ans qui, un châle sur les épaules, se traînait vers moi comme un vieillard ! Son dos s'était voûté, sa poitrine s'était creusée, et, dans l'amaigrissement de ses joues pâlies, le regard seul avait gardé son intensité de vie, sa chaude flamme d'amour !
— 0 ma bien-aimée ! fit-il en se jetant dans
mes bras, ce n'est pas de mon mal que j'ai cru mourir, mais bien de ne pas vous voir. Quels longs jours de martyre! Souffrir, être dévoré de fièvre, passer des nuits d'insomnie, ce n'est rien, Josiane ! Mais attendre la femme aimée, se dire qu'à jamais on pourrait fermer les yeux sans revoir son cher sourire, sans lui donner un dernier baiser, cela, voyez-vous, c'est mille fois mourir. Maintes fois, j'ai été sur le point de tout confier à ma mère — elle est si bonne ! — maintes fois j'allais lui crier : « Si tu veux que je guérisse, laisse venir celle qui est toute ma vie ! », et chaque fois, je ne sais quel trouble me faisait hésiter, les mots expiraient sur mes lèvres. Aujourd'hui, tu es à moi, je suis sur ton cœur et rien plus^ rien ne...
A ce moment un accès de toux sèche et creuse lui secouait la poitrine et une sueur glacée perlait sur son front.
— Ce n'est rien, dit-il, presque aphone en se renversant dans un fauteuil ; encore un peu de faiblesse.
Pauvre ami, dans sa joie de me revoir, il n'avait pas remarqué mon attitude froide, la sorte de réserve que par promesse je m'étais imposée ; mais comme peu à peu il revenait à lui:
— Eh bien ! Josiane, fit-il tristement, vous n'êtes donc pas heureuse de me voir? A-t-il suffi de quelques jours d'absence, a-t-il suffi d'être loin de vos yeux pour être déjà loin de votre cœur ?
Ah ! qu'elles me faisaient mal, ces paroles amères! En une sourde révolte ce reproche se répercutait dans mon cœur.
Gomment! j'aurais donné ma vie pour lui, j'étais là, avec des envies folles de l'étreindre, de me donner toute à lui, et je ne devais pas le lui dire. Je devais cette fois jouer la comédie de l'indifférence, moi qui bien des fois avais dû jouer l'autre !
Mais qu'est-ce qu'elle m'avait donc demandé là, cette mère ? De quel amour me parlait-elle? Est-ce que cela se peut ces choses-là
quand on est jeune, qu'on s'aime, que tout vibre en vous ?
Et déjà à la première épreuve fléchissait la promesse que, dans un élan de sacrifice, elle m'avait arrachée ! Serais-je capable de la tenir ?
Mais il était resté très pâle, dans un alanguissement morne qui me jetait dans l'âme une mortelle inquiétude. Je le sentais, une tendresse, une étreinte le réchaufferait, le ranimerait et j'allais lui dire :
— Mais je t'aime, je t'adore ! quand je me souvins : j'avais promis!
Il était donc écrit que ces mots qui me brûlaient, je ne pourrais jamais les lui dire! Jusqu'ici, par une réticence qui venait de l'excès même de mon amour, je les avais retenus ; aujourd'hui, c'est un serment affreusement cruel qui les arrêtait sur mes lèvres.
Alors, je fis de mon amour d'amante un amour de sœur et de mère, et, laissant se noyer ma passion, mon ivresse des sens, dans les
flots d'un dévouement presque sublime, doucement je m'approchai de lui et le baisai au front.
— N'avez-vous pas trop d'air à cette fenêtre? lui dis-je, en ramenant sur ses épaules le châle que sa mère sans doute lui avait mis. Je veux vous soigner, moi, et vous guérir.
Et, appelant Gérard, je lui fis porter une tasse de lait bien chaud que, pour me faire plaisir, il fut forcé de prendre, tandis que je tenais dans les miennes, sa longue main amaigrie.
Pour quelques instants, du moins, je lui donnais ainsi le change. Mais par quel effort surhumain j'essayais de me pénétrer de mon nouveau rôle!
Vous figurez-vous bien, mon cher Jean, la brillante Josiane devenue sœur de charité ? Et pourtant il y avait dans ma souffrance comme une joie inattendue, comme une secrète jouissance ; j'éprouvais une fierté toute neuve, je me sentais quelque chose que je n'avais jamais été.
Lui, paraissait heureux d'un bonheur calme ; maintenant, il me racontait comment le mal subitement l'avait pris, la terreur de sa pauvre mère, la lettre qu'il avait commencée pour moi et qu'il n'avait pas pu achever, les longs jours d'ennui et de souci, les visites des médecins, les batailles qu'il avait soutenues pour pouvoir sortir et venir auprès de moi dont il devinait l'angoisse, tout ce long martyre d'une séparation qui doublait sa souffrance de la mienne.
Et puis, il voulait savoir comment, moi aussi, j'avais supporté l'épreuve, si j'avais pensé à lui, le jour, la nuit, le matin, le soir, ce que j'avais auguré de son absence, si je l'aimais moins, si je l'aimais plus, si j'avais pleuré, souffert.
Et dans ce doux entretien s'enfuyaient les heures.
Déjà le soleil se couchait et la fraîcheur du soir était d'autant plus sensible que la journée avait été fort chaude.
— Je vais vous chasser, mon ami chéri, fisje avec autorité, évitons les imprudences. C'est votre première sortie, rentrez vite. Nous avons du bonheur devant nous.
« Si nous nous retrouvions demain dans notre foret, dis-je, à la place qui nous est restée chère? Le grand air vous fera du Lien et ce sera charmant.
Je voyais qu'il goûtait peu ma proposition.
Venir chez moi, où notre intimité pouvait se déployer plus à l'aise, lui avait toujours paru préférable ; nous étions plus à nous, disait-il !
Pauvre enfant, il ne comprenait pas que c'était précisément pour être moins à nous, hélas! que j'avais eu le courage de proposer d'aller là où chacun pouvait passer et où l'imprévu d'une rencontre, une surprise quelconque nous mettait forcément toujours sur nos gardes.
Pauvre ami, comme il m'eût plainte s'il avait
connu mon sacrifice, lui, au lieu de m'accuser sans doute de le moins aimer, quand je l'aimais trop!
Le lendemain, nous devions nous voir à trois heures, dans le bois.
XXYl
AU MEME
La nuit fut atroce, pleine de rêves lourds, de cauchemars, avec devant moi comme le fantôme de mon bonheur, la figure dévastée, le front pâle de ce pauvre enfant. Non, non, je ne pouvais y croire, et, écrasée sous les décombres de mes espérances, je restais sans force et sans courage.
Et pourtant, il était là qui attendait de moi des joies, des sourires, il était là qui m'ouvrait les bras et voulait vivre de ma vie. Comment donc lui paraître heureuse quand j'avais la mort dans l'âme? Comment surtout paraître de glace, quand sous le seul feu de son regard
s'allumaient des ardeurs jusqu'ici inconnues.
Quelle lutte, quelle lutte affreuse ! et qu'avais-je fait de promettre une chose que je ne pouvais pas tenir I
Que fallait-il donc que je fasse, puisque cet amour le tuait !
Et ces paroles de Mme Ouvert résonnaient à mon oreille comme une amère ironie : Ne plus l'aimer!
Cela était impossible et si, par la puissance de mon amour, j'avais enfin été assez forte pour le lui dérober; si, en apparence, j'en avais fait le sacrifice, ma froideur même n'aurait-elle pas été pour son amour à lui l'aiguillon le plus sûr, le plus dangereux ?
Eh bien... si pour l'en guérir, il avait fallu lui avouer que j'étais indigne de lui, que son cœur faisait fausse route, qu^il n'avait aimé que la Valneige!... Eh bien oui, si pour le sauver, il l'avait fallu, j'aurais fait ce sacrifice, et, recueillant comme des épaves précieuses les restes de mon amour brisé, je m'en serais
laissée mourir, comme il mourait, lui, de l'horrible phtisie qui le creusait, le minait.
Le cœur est étrange. Dans ma souiïrance, j'éprouvais comme un âpre désir de retourner là oii j'avais été heureuse près du chêne et du tapis de mousse, où dans la tiède haleine du printemps il m'avait dit pour la première fois qu'il m'aimait. Oh ! comme tout avait été joie alors !
Je fus la première arrivée. C'était une belle journée d'octobre ; pourtant déjà une mélancolie régnait et de petites rafales d'automne balayaient les feuilles jaunies. L'arbre était à demi dépouillé et, sur la mousse grillée par l'été, tombaient des brindilles de bois mort.
J'eus là, si je puis dire ainsi, comme la volupté de ma douleur.
Soudain, je surpris un pas lent dans le bruissement des feuilles mortes qui jonchaient la terre ; je me levai, mis un sourire sur mes lèvres et me dirigeai du côté où j'avais entendu marcher. C'était lui sans doute.
Oui, c'était mon pauvre petit Paul Duvert se traînant tristement, toujours avec son plaid sur les épaules. Il avait l'air d'un convalescent ; son visage était pâle, fatigué, mais son regard toujours lumineux.
— Ah! ma belle aimée, me dit-il, en m'abordant, que de choses j'ai à vous dire aujourd'hui ! ma tête fourmille de projets, il me tardait tant de vous voir.
Quand nous fûmes installés côte à côte, il me serra tout contre lui.
Je le laissai parler :
Ces premiers jours d'automne l'avaient tout d'abord beaucoup attristé, il s'était demandé si une séparation ne le menaçait pas, si je n'allais pas vouloir rentrer à Paris. Alors, il s'était rappelé que je lui avais vanté le charme d'un hiver passé à Nice et il avait tout combiné tout arrangé.
A quelque chose malheur était bon ! il s'y ferait envoyer pour achever sa guérison : il le savait, sa mère était prête à tout; puis
je viendrais l'y rejoindre et nous aurions là la douce vie d'égoïsme à deux depuis si longtemps rôvée. Et là ne s'arrêtaient pas ses chers projets — des projets de malades qui se font illusion! Au printemps, quand il serait tout à fait rétabli, nous irions, sous la chaude caresse de la saison nouvelle, dans la petite église de Brunoy faire bénir des amours qui feraient plaisir à sa mère !
— Car tu es à moi, Josiane, car tu seras ma femme.
Ah! mon cher ami, j'eus comme un anéantissement. C'en était trop!
Pauvre femme que je suis ! et pauvre enfant!
Mais vouliez-vous que d'un mot je fisse sombrer toutes ses espérances, qui le faisaient peut-être vivre ? Vouliez-vous que je lui crie: Non, non, je suis indigne de toi, ne m'aime plus, oublie-moi ? — Je n'en eus pas le courage.
Et, regardant dans l'ombre du soleil couchant sa figure à la fois souffreteuse et rayonnante.
je me dis : Laissons faire, pourquoi lui ravirais-je ses plus chères et peut-être ses dernières illusions ?
A ce moment une rafale plus violente mit en émoi les chemins tranquilles.
— Rentrons vite, luidis-je, vous allez prendre mal.
— Te quitter, ma Josiane adorée ! pas encore, pas encore ; laisse-moi dans tes bras goûter encore quelques instants d'ivresse. Laisse-moi, laisse-moi...
Il devenait si pressant que le courage allait me manquer, cela me faisait si mal de toujours entraver ses élans, de toujours mettre un frein à son expansion! Mais, faisant un grand effort, je me levai, pris les devants et, tout en badinant :
— Qui m'aime me suive, dis-je.
— Alors chez vous, Josiane, chez toi?
— Demain, oui... oui, demain.
Et il reprit d'un air mal résigné le chemin de la maison.
AU MEME
J'avais eu comme le pressentiment qu'il ne viendrait pas. Il avait l'air si fatigué en me quittant! qui sait s'il n'avait pas pris froid, si la rafale du soir n'avait pas été le coup de vent fatal !
Une longue semaine s'écoula. C'était le martyre de l'absence et de l'inquiétude qui recommençait. Il n'y avait pas de doute, cette fois : il était malade, mourant peut-être et je n'y courrais pas et Ton ne m'appelait pas !
Je tombai dans un accablement tel que ma bonne Gérard s'en alarma.
— Avez-vous appris quelque chose ?lui dis-je.
Et elle me raconta que, le matin même, on avait retenu au « Berceau d'Anacréon » une voiture pour aller attendre à la gare un grand médecin de Paris. Ce pauvre petit Ouvert était au plus mal et s'en allait de la poitrine... la chute des feuilles... Mme Ouvert avait bien du malheur, elle ne survivrait pas, elle adorait ce fils...
— Laissez-moi, m^écriai-je affolée ; j'ai besoin d'être seule, laissez-moi.
Mais moi aussi je l'adorais et je restais là loin de lui dans une mortelle angoisse? Je l'entendais qui m'appelait dans son agonie ! Je voyais s'éteindre ces beaux yeux qui avaient troublé ma vie. Cent fois je le voyais mourir, croyant mourir aussi.
Et je restais là dans cette détresse extrême, jalousant cette mère qui ne l'aimait pas comme moi et qui l'entourait, le tenait dans ses bras.
L'incertitude et le tourment sont de perfides conseillers. Insensiblement, sans qu'on s'en aperçoive, ils nous poussent aux démarches les
plus inconsidérées, les plus bizarres, vous font perdre la notion de ce que l'on peut faire ou pas faire ; on ne voit plus d'obstacle à rien, tout devient possible, on trouve une excuse à tout.
C'est ainsi que, dans mon affreuse angoisse, uneidée, comme un éclair, me traversa l'esprit. Si j'allais attendre à la gare le savant docteur appelé auprès de mon bien-aimé et dont Gérard venait de me parler. Par lui, j'aurais des nouvelles précises, je saurais quelque chose.
Et pourquoi donc pas ? Je lui dirais que je suis sa parente, son amie, voire même la vérité, et que tout en lui demandant le secret, je le suppliais de ne me rien cacher. Quoi de plus naturel?
Et, sans plus hésiter, je mis mon chapeau et m'acheminai résolument vers la gare.
Il était onze heures comme j'arrivai.
Devant la petite palissade, une voiture attendait, toute reluisante.
— Quand est-ce le prochain train venant de
Paris? demandai-je au premier employé que je rencontrai.
— Dans douze minutes, me fit-il.
Je n'avais pas longtemps à attendre, Dieu merci, car ce n'était que grâce à une affreuse surexcitation nerveuse que j'étais là.
Oh! mon cher Jean, ces douze minutes me parurent un siècle. J'arpentais le quai de long en large, me heurtant aux hommes de peine, aux malles qu'on transportait, les yeux attirés par le papillotage multicolore des affiches, des cartes de chemins de fer, sans me rendre compte de ce que je voyais; les oreilles pleines de sifflements comme si une locomotive était toujours derrière moi.
Dans la petite gare de Brunoy, on s'est bien sûr demandé si cette pauvre dame ne ferait pas mieux d'être enfermée!
Enfin, c'était le train de Paris!
Les portières s'ouvrirent. Des gens se précipitaient, qui pour gagner une minute risquaient de se casser le cou; on descendait en hâte des
paniers, des paquets, le menu fretin du bagage; on se retrouvait, se saluait, s'embrassait. Moi, je cherchais du regard un monsieur qui pût bien ressembler à un docteur. Je m'étais fait une image de l'apparence que devait forcément avoir un prince de la science. . . Une allure digne, avec un air affable, des cheveux grisonnant et tout au moins un bout de ruban à la boutonnière.
Personne qui ressemblât de près ou de loin à mon type.
Je regardai du côté de la voiture et pourtant elle attendait toujours. Alors, courageusement, je m'avançai vers le cocher :
— Cette voiture est -elle libre, dis-je, comme gi j'avais été désireuse de la prendre.
— Non, madame, me répondit-il, j'attends un grand docteur qui doit arriver par l'express dans cinq minutes, s'il n'est pas, comme toujours, en retard.
— Alors le train qui vient de passer? demanda i-je.
— Est un omnibus, madame.
Sûre, cette fois, de ne pas manquer mon docteur, j'allai pour un instant me reposer dans la salle d'attente afin de me ressaisir.
Mais bientôt un fracas encore plus formidable que le premier mit en émoi la petite gare tranquille. Cette fois, c'était l'express.
Un seul voyageur pour Brunoyl
Mon docteur, sans doute : ce ne pouvait être que lui.
Quelle ne fût pas ma stupéfaction de reconnaître dans le docteur une vieille connaissance à moi ?
On se reprend si facilement à l'espoir que cette coïncidence heureuse me mit du baume dans le cœur, et je me dis que, parce que c'était lui, il allait faire un miracle et sauver mon pauvre Paul.
Après les premiers étonnements de nous être retrouvés.
— Ah ! cher docteur, lui dis-je, accordez-moi quelques instants, j'ai quelque chose
à vous demander, qui me tient bien au cœur. Il eut, je dois le dire, l'air quelque peu ennuyé : un malade l'attendait, le temps pressait. Mais comme j'insistais et prononçais le nom de Paul Ouvert, il s'arrêta court et dit :
— Je suis à vous.
Et nous entrâmes dans la salle d'attente.
— Cher, cher docteur, lui dis-je, sans autre préambule, je vais tout vous avour. Le pauvre enfant que vous venez arracher à la mort, je l'aime ; je vous en conjure, guérissez-le-moi !
— Allons bon! me fit-il de son bon rire, encore une fantaisie de madame de Valneige 1 C'est comme ça que vous vous reposez à la campagne, c'est drôle. Eh bien quoi!... Ce n'est pas sérieux, voyons...
Je lui démontrai si bien le contraire, il trouva dans mes supplications un tel accent de douleur sincère qu'il en fut ému.
— N'est-ce pas, lui dis-je alors, enjoignant les mains, que vous ne me cacherez rien, n'estce pas que vous direz à sa mère qu'il ne faut en
rien le contrarier, que s'il demande à me voir, on m'appelle... 11 m'aime aussi, lui!
Ce bon docteur se disait sans doute qu'il avait fait là une bien fâcheuse rencontre, que j'étais devenue tout à fait folle, et pourtant il me promit de ne pas repartir sans me donner des nouvelles.
— Je reprends le train de midi quarante, dit-il, et si vous voulez m'attendre encore ici...
Et la voiture l'emporta à fond de train.
Je ne me sentais pas la force de rentrer chez moi, et je m'en allai errer dans le petit square qui avoisine la gare, me laissant à chaque pas tomber sur les bancs tant le cœur me battait fort.
Dieu ! que c'était cruel et long d'attendre ainsi ! Qu'est-ce qu'il allait me dire ce bon docteur? Quel serait son diagnostic? Serait-ce une condamnation? me rendrait-il un peu d'espoir?
Hélas, hélas ! je n'eus pas besoin de le questionner. Son visage était soucieux et sombre, sans doute devant l'impuissance de sa science.
l'insaisissable. J4'A
— Vous voulez que je ne vous cache rien, ma chère enfant, eh bien...
— Il est perdu? soupirai-je, haletante.
— Oui, dit-il, simplement. Il est trop tard pour rien tenter.
Et, lui serrant la main à la briser, je m'enfuis pleurer chez moi.
Son arrêt de mort était donc prononcé î Mon Dieu, mon Dieu ! il était perdu, perdu à jamais pour moi, et je n'allais pas le revoir !
Mais... cette mère, ne m'a-t-elle pas, en retour de la mienne, fait une promesse aussi, et si je l'ai tenue, c'est le moment, madame Ouvert de tenir la vôtre : vous m'avez dit que je le reverrais...
Une douleur commune nous rapproche, il n'y a plus la Valneige, il y a la femme qui a aimé votre fils !
Et tandis que je me sentais cette crânerie, vite je saisis de quoi écrire et adressai à la mère de mon pauvre ami quelques lignes pour la prier de me recevoir.
Plaignez-moi, mon cher Jean, je restai trois longs jours sans nouvelles dans cette cruelle attente.
J'étais prête à tout, aussi bien à affronter le courroux de cette mère impitoyable, de braver sa vigilance qu'à me jeter à ses pieds pour la supplier de me laisser l'approcher.
Ainsi torturée, je me demandais si mon supplice pouvait durer encore, quand Gérard me remit d'un air étonné la carte de « l'abbé Bonavent ».
Un saisissement me prit, une robe de prêtre n'avait jamais passé mon seuil.
Mais je compris... il venait me dire sans <loute que c'était la fin... que mon pauvre Paul... Grisée de douleur, oubliant à quel saint homme j'allais parler, je me traînai jusqu'à lui:
— Il est mort, n'est-ce pas, il est mort! m'écriai-je dans un sanglot que je ne pouvais retenir.
— Calmez-vous, madame, je vous en prie, calmez-vous, fit le digne homme, d'un air à la
fois affable et autoritaire, c'est le moment des grands courages. Vous l'avez deviné, je viens auprès de vous comme mandataire de la très malheureuse Mme Duvert, une vieille amie à laquelle je n'ai rien à refuser... c'est ce qui vous expliquera...
— ... comment il se fait que vous, monsieur l'abbé, vous vous trouviez chez iosiane de Valneige... Je comprends.
— Précisément, se hâta-t-il d'ajouter avec un visible soulagement. Aussi bien, ma pauvre enfant, vous parlerai-je sans détour. Je sais tout. Ne craignez donc pas de mettre votre cœur à nu devant un vieillard, un ministre de Dieu qui en connaît toutes les erreurs et toutes les faiblesses ; mais qui sait aussi pardonner et prier.
Et je le laissai parler, comme si j'allais trouver dans ses paroles de charité le courage de supporter ce qu'il allait me dire.
Enfin, n'y tenant plus :
— Monsieur l'abbé, dis-je, de grâce, ne me
cachez rien. Vit-il encore? N'y a-t-il plus d'espoir? N'a-t-il pas prononcé mon nom, demandé à me voir? Il m'aimait tant!... Vous ne répondez pas, monsieur l'abbé? Il est mort n'est-ce pas? oui, il est mort !
— Hélas ! ! ! Oui le pauvre enfant a fini de souffrir, dit le prêtre, les yeux mouillés. Plaignez cette mère, madame. Plaignez cette mère qui n'avait que lui.
— Et moi ? m'écriai-je, dans une exaltation atroce, croyez-vous que je ne sois pas à plaindre, que je ne souffre pas ? La mort efface tout, monsieur l'abbé, et pourtant Mme Duvert n'a pas tenu sa promesse.
Je devais le revoir. Elle m'avait promis, elle m'avait juré de m'appeler au moment suprême.
— Quelquefois la mort a des surprises, madame...
(( Soyez résignée et pleine d'espérance, etque votre souffrance soit la première étape d'une vie nouvelle. Vous le savez, il sera beaucoup
pardonné à qui a beaucoup aimé. Adieu madame, adieu.
Et il me quitta en me serrant paternellement la main.
Il n'était donc plus, mon pauvre Paul ; je ne le reverrais donc plus!
Ainsi, elle n'avait pas tenu sa promesse! Mme Duvert, une promesse pourtant sacrée ! J'avais bien tenu la mienne, moi, à qui il en coûtait sans doute encore plus qu'à elle de la tenir. Que lui avais-je demandé, mon Dieu? De me laisser voir une dernière fois cet enfant qui emportait le souffle de ma vie, de me laisser lui dire avant qu'il ne fût trop tard: Je t'aime! Et durement, inexorablement, sans pitié pour une autre douleur que la sienne, elle m'avait tenu à l'écart !
Ce n'est pas moi, mon Paul adoré, qui aurai vu le dernier éclair de tes yeux, ce n'est pas moi qui aurai senti le dernier battement de ton cœur. Et pourtant, n'est-ce pas moi qui t'ai aimé le plus? 0 affreux, affreux regrets!
Il y avait plus d'une heure que Fabbé Bonavent m'avait quittée; j'étais restée à la même place, anéantie, affolée dans l'immensité de ma détresse, quand je vis descendre les ombres du crépuscule.
Alors un besoin irrésistible me prit de me rapprocher de lui où que cela soit, comme que cela soit, et, chancelante, comme ivre de souffrance, mais croyant dans ma folie encore sauver quelque épave de ce naufrage, je profitai de la pénombre (vous me comprenez, n'est-ce pas?) pour m'acheminer vers la petite maison d'oii l'on m'avait exclue.
Six heures sonnaient à la petite église de Brunoy. Enveloppée d'un long manteau, d'un voile épais qui cachait mon visage flétri, je me dirigeai en me soutenant à peine vers la petite maison de la forêt de Sénart, oii s'écroulaient une à une, dans la paix et le silence, mes seules vraies joies, mes seules chères espérances !
Il me semblait que tout pleurait avec moi,
l'insaisissable. !2'i9
qu'un long voile de deuil s'étendait sur toute la nature et que le mouvement, la vie de tous devaient s'arrêter là parce qu'en la pauvre Josiane tout était brisé.
Mais non, chacun passait son chemin, frô.lant de son indifférence mon horrible tourment, et rien aux alentours de cette demeure en ruines ne trahissait le drame qui s'y était consommé.
Puis, revenant à moi : Mais qu'allais-je faire là, mon Dieu? Je ne pouvais pas le voir. J'étais insensée...
Pourtant si, je saurais quelque chose. Une lueur m'indiquerait où il repose, je serais plus près de lui, je.... Ah! mon Dieu, je ne savais pas quoi; mais je marchais, je marchais toujours, jusqu'à ce qu'enfin, prête à tomber, j'arrivai devant la grille.
Un long moment, je restai là. Tout était sombre, sombre comme la mort. Seules deux fenêtres laissaient passer à travers les jalousies baissées une lumière vacillante. C'était là sans doute que sous la clarté funèbre des cierges,
dormait mon bien-aimé. Mes tempes, mon cœur battaient à se rompre ; ma douleur était si aiguë qu'elle devenait une douleur physique. Je perdais la tête et je me demandais si je n'allais pas braver la vigilance ou le courroux de cette mère cruelle, entrer quand même, étreindre dans une première et dernière étreinte cet être adoré auquel j'avais dû taire mon amour!
Pourtant non! Devais-je troubler cette heure suprême. Au pied de ce lit mortuaire, pouvais-je prier silencieuse tandis qu'une révolte grondait en moi?
Mais soudain une autre pensée traversa mon cœur en délire.
Mme Ouvert, m'avait dit l'abbé Bonavent, était désireuse d'inhumer son malheureux fils dans le caveau de famille qu'ils avaient au Père-Lachaise et, avant ce dernier voyage, il passerait la nuit dans la petite église de Brunoy, 011 l'auraient conduit les quelques amis qui leur étaient restés fidèles.
S'il m'était du moins permis de prier près de lui ! Si moi, qu'on avait sans pitic, sans égard pour mon amour immense, laissée éloignée de son lit d'agonie, je pouvais seule avec lui passer cette dernière nuit! Oui, je sentirais comme une accalmie descendre sur ma douleur extrême en laissant devant cet autel funéraire les lambeaux de mon cœur à jamais brisé.
Obtenir cette faveur, cette grâce de l'abbé Bonavent devint une idée fixe, une obsession. Je n'avais pas été sans deviner, sous sa gravité sacerdotale, une sympathique bienveillance. J'irais le trouver, il aurait pitié de moi.
Ah ! mon pauvre Jean que le cœur me tremblait quand le lendemain, après une nuit d'insomnie, je m'acheminai vers le modeste presbystère. Je trouvai le digne prêtre qui lisait son bréviaire en se promenant dans son jardinet. Je ne pus me le dissimuler, un douloureux étonnement se peignit sur son visage et je sentis défaillir cette assurance que j'avais puisée dans l'excès de ma souffrance même.
Cependant, quand il m'eut introduite dans Fhumble petit cabinet où bien des fois sans doute, il avait accueilli avec charité des âmes tourmentées et malheureuses, je me ressaisis quelque peu.
— Monsieur Tabbé, lui dis-je, les mains suppliantes, vous qui devez être miséricordieux comme Dieu lui-môme, accordez-moi une grâce, une seule, je souffre tant!
— Que puis-je faire pour vous, ma fille? Parlez.
Et encouragée alors par son accent de douce compassion, son expression de bonté sincère.
— 0 mon père! Tous les bruits de cette vie expirent à vos pieds; ce que je vais oser vous demander vous paraîtra peut-être sacrilège; maisvousêtesle représentant delà bonté et de la miséricorde. Permettez à une femme qui souffre de se rapprocher du sanctuaire de la Paix et du Pardon ; et ce n'est pas seulement mon être tout entier qui vous sera reconnaissant, mais mon âme aussi qui aura pu s'élever grâce à
vous, grâce à la charité chrétienne que vous aurez faite à mes douleurs.... Permettez-moi d'approcher une dernière fois mon pauvre ami, laissez-moi lui dire Téternel adieu, laissez-moi veiller près de lui dans la crypte où il sera déposé. Vous le savez, monsieur l'abbé, on m'avait promis de me le laisser revoir et je ne l'ai point revu! De grâce, de grâce, donnez-moi cette compensation suprême....
Un long moment, il resta là, le front pensif, comme un peu interdit; mais, je le voyais, prêt à s'émouvoir.
— Pauvre femme, me fit-il enfin, puisque cela doit vous consoler, je ne vous refuserai pas et que Dieu veuille que vous trouviez dans ce sanctuaire, où peut-être vous n'avez jamais pénétré, la paix de l'âme, le pardon de vos fautes. Venez à neuf heures, madame, je vous attendrai à la sacristie.
Oh! mon cher Jean, quel homme que ce
prêtre ! et comme le cœur humain aime à se
tromper lui-même. Croiriez-vous qu'il me sem-
blait moins souffrir, croiriez-vous que je me disais que peut-être tout n'était pas perdu, qu'un miracle pouvait s'accomplir!!!
Comme neuf heures sonnaient au clocher de la petite église, tremblante, mais pénétrée d'un saint recueillement, j'arrivai à l'endroit indiqué devant la sacristie. Dans l'entre-bâillement de la porte, la soutane du digne prêtre se profilait, faiblement éclairée par une petite lampe. Il la saisit et je le suivis, deux cierges à la main, jusqu'au caveau souterrain où reposait le corps de mon pauvre Paul.
Nous étions arrivés là, sans avoir échangé une parole, dans un silence oppressé. Et après avoir reçu des mains du prêtre, l'eau bénite, je me jetai à genoux, tandis que, bénissant la chère dépouille, il dit une courte prière. Puis, vaguement, comme dans un songe, je l'entendis murmurer : « Courage )>. Et le bruit de ses pas résonna sous la voûte
J'étais seule, seule avec lui.
Queleffondrement! Quelle mortelledéchirure!
D'abord, j'eus peur, une peur de pauvre femme qui se sent prise jusque dans le plus profond de ses nerfs.
Ce silence, cet endroit sacré, ces murs qui parlaient de tout ce que démentait ma vie, et puis ce mort, ce petit mort qui était là, les mains jointes dans son linceul! C'était plus fort que moi, ce frisson.
Mais presque en même temps, la grandeur de ce qui m'avait été permis de faire me pénétra et me réconforta.
Des larmes, oh! quelles larmes! comme on n'en a jamais répandu dans aucun sanctuaire, auprès d'aucun être perdu, me coulèrent des yeux, et tandis que ma main tremblait, et que j'étais à genoux, je compris ce qu'est l'immense douleur.
C'est atroce et c'est délicieux. Comme on se sent petite, peu de chose, comme une tempête qui souffle sur vous vous abîme toute entière !
Prier ! oui, j'aurais voulu prier, ainsi que l'on fait dans les naufrages. Mais toujours ma pen-
sée retombait de là-haut sur celui qui dormait là et que je veillais.
Ainsi, c'est au bord d'un cercueil que venait échouer le rêve de toute ma vie ; ces mots que si longtemps j'avais gardés au fond du cœur, c'est une voûte funèbre qui allait les répéter dans son écho, c'est à un cadavre que je faisais les confidences qui me brûlaient. Oui, tout haut je parlais, je l'appelais, je le suppliais.
— Mon Paul!... Mon bien-aiméî... Mon seul aimé!... Mon mort adoré!... Mon enfant! Oui, mon enfant ! car je t'ai aimé de toutes les amours, comme une mère, comme une sœur, comme une amante. C'est donc fini, fini, est-ce possible? Avec ta vie, tu emportes ma vie et c'est à toi, mort, que va ce cri de mon cœur : Je t'aime.
(( Je t'aime », dire cela dans une église, auprès de Dieu ! N'est-ce pas, mon cher ami, que ce n'est au moins pas banal?
Maintenant que j'écris ces choses, elles me rappellent ce qui ce passe dans Musset. Mais
alors, je n'avais aucune pensée qui ne fût lui ou moi, qui ne fût nous deux et notre pauvre amour.
Et autour de ce catafalque, noyés dans une ombre indécise, mes souvenirs comme des fantômes semblaient danser la ronde !
Je le revoyais, alors que sous un coin de ciel bleu, dans la tiède haleine d'avril, il me fit ses brûlants aveux. Je me rappelais mes premiers transports d'un amour longtemps cherché et enfin trouvé, et je fermai les yeux pour ne pas voir les décombres de toutes ces joies.
Mais soudain un bruit imperceptible auprès de moi.
J'écoutais, avec du sang dans les oreilles et des battements horribles au cœur. Qu'était-ce cela? Grand Dieu! — Rien, mon cher, non ce n'était rien, un cierge qui crépitait.
Oui, les cierges lentement se consumaient, et leur odeur maintenant était acre, prenante, affolante. Et je compris que les heures avaient dû s'écouler.
Il faisait jour peut-être, le moment du suprême adieu était venu.
Déjà! Déjà partir! le laisser, laisser là ce qui avaitété le meilleur dema vie ! Je me levai pourtant, brisée, comme morte, morte à mon tour.
Mais, hélas ! nos forces sont parfois meilleures que ce qu'elles devraient être, et je me tins debout, encore, longtemps, très longtemps, les yeux sur la croix blanche qui se détachait du drap funèbre, où s'accrochaient les dernières lueurs des cierges.
Enfin, marchant à reculons, les mains étendues vers celui qui reposait, je me trouvai près de la porte du caveau. Je lui envoyai de loin le dernier baiser, celui qu'il emporterait dans la terre, baiser passionné et désespéré où il y avait du feu et des sanglots, puis en glissant comme une ombre je me séparai de lui.
0 bonheur, insaisissable chimère! d'autres, qui le méritaient moins ont été heureuses.
Moi, je n'ai jamais pu et c'est dans un sépulcre que j'ai vécu ma première nuit d'amour.
AU MÊME
Et maintenant, mon bien cher Jean, c'est fini ; notre correspondance s'arrête sur ce pointlà. Merci de me l'avoir permise.
J'ai rouvert pour vous ces blessures, longuement, vous voyez que toutes les pages de la fin semblent être d'une autre femme que celle qui vous contait d'abord ses anecdotes, je vous ai donc dit mon histoire entière, ma vie complète jusqu'à ce jour, et je n'ai plus rien à vous dire.
A présent que vous connaissez ce passé de vœux stériles et d'espoirs trompeurs, comprenez-vous, pourquoi je ne suis pas la Josiane
joyeuse que vous vous attendiez à retrouver? et quel sera l'avenir?
Oh! cher Jean, tout cela n'est point encourageant, et quelle leçon à l'adresse de celles qui croient qu'il n'y a qu'à tendre la main pour atteindre la félicité !
Aussi, c'est pour moi une chose jugée, je ne souhaite plus rien, je ne chercherai plus rien, je ne crois plus ! Les jours passeront comme ils pourront, et les heures comme il leur semblera bon !
A moins que...
Oui je m'arrête, et voilà qu'une pensée involontaire me traverse l'esprit ; à moins que désabusée et meurtrie, tout à coup, un jour, en moi cela ne refleurisse, et qu'au moment oii j'y songerai le moins et malgré moi, je ne recommence et ne me relance à la poursuite du bonheur impossible...
Et au fond, voulez-vous que je vous le dise? Voulez-vous connaître le vrai secret de ma pensée?
l'insaisissable. SJ61
Ce jour-là, je Tattends, je l'espère encore. J'ai beau me dire que j'ai échoué, que j'ai trop souffert, oui, je recommencerai, une force irrésistible me pousse à espérer quand môme et à jamais. A vrai dire qu'y a-t-il dans la vie de meilleur que cette recherche du bonheur et de l'amour? Rien ici-bys ne vaut un baiser.
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Saint-Pétershourfj et Golonhino I89Â-IS05
2134-1'8. — GoitBEiL. Imprimerie Éd. CnÉru.
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