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L'instinct

Publiée quelques mois avant la guerre de 1870, la première édition de cet ouvrage était à peu près épuisée au mois de novembre 1871, quand l’Académie française daigna l’honorer publiquement d'une de ses couronnes. J’ai cru qu’il était de mon devoir de répondre à ce double encouragement en offrant au public une édition nouvelle de mon travail. Ai-je besoin d’ajouter que j’avais à cœur de corriger de mon mieu.x ce premier essai , et que j’ai saisi avec empressement l’occasion qui m’était offerte de le rendre moins indigne du lecteur intelligent T J’ai cherché surtout à rendre ma pensée plus claire et plus précise , non-seulement en faisant disparaître de nombreuses fautes d’impression , mais en ajoutant çà et là quelques courts développements ; je me suis ainsi efforcé de répondre indirectement , sans engager une inutile polémique , à certaines objections qui m’avaient porté à croire que je ne m’étais pas toujours fait parfaitement comprendre (1). Quant à l’esprit général et aux

(1) Je 00 puis me dispenser ici de remercier les écrivains qui ont bien voulu parler de ce volume dans la Becue det Deux-Mondes, dans le Correspondant, dans la Berue de l'instruction publique, dans la Berus des -Cours, dans les Etudes philosophiqties et religieuses, dans l'Ar^nir national , le Français, etc.

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conclusions, je n’y ai rien changé ; et si pour les confirmer je n'ai pas ajouté une plus grande quantité de faits, ce n'est pas que je juge impossible ou superflu d’aller plus avant dans le sentier où je me suis engagé : c’est, au contraire , que je me réserve de tenter de nouveaux efforts dans le même sens, et qu’une question aussi importante me paraît mériter, de celui qui l’a une fois abordée , beaucoup plus que la révision et l’amendement d’un unique travail.

Considérer l’instinct comme une propriété simple , irréductible , comme un pouvoir mystérieux , en un mot comme mie cause occulte , telle était , il y a peu de temps encore, dans la plus grande partie tout au moins des ouvrages de science et de philosophie, la doctrine courante. Si ce livre a eu quelque succès, c'est sans doute que , rompant avec celte tradition , j’ai essayé de décomposer, pour ainsi dire , l’action instinctive et d’en montrer les origines. Ai-je réussi à trouver effectivement l’explication de ce mode d’activité ? C’est ce dont le public continue à rester le seul juge. Qu’il me soit permis seulement de dire ici quelques mots d’une explication un peu différente de la mienne et qui parait séduire des esprits pouvant ou voulant passer pour des esprits avancés. Il s’agit de la théorie qui définit simplement l’instinct une habitude héréditaire. J’en parlerai uniquement pour mettre le lecteur mieux à même de la comparer avec celle qu’il trouvera développée dans le présent livre.

Admettons qu’il n’y ait rien do fixe dans la nature, que l'ensemble des êtres vivants soit soumis à une évolution permanente , et que l’activité de ces êtres se modifie incessamment comme tout le reste ; admettons, en conséquence , qu’il n’y ait point de penchants primitifs im-

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muables , point d'instincts spécifiques , déterminés à tout jamais ; et , enfin , que tout instinct ne soit qu’une habitude contractée, un jour ou l’autre, par des individus qui la transmettent héréditairement pour un temps quelconque. Cette dernière formule se suffit-elle à elle-même? N’a-t-elle pas besoin d’être expliquée ?

Au siècle dernier, Condillac et Lamarck pensent, chacun de leur côté, que les instincts ne sont que des habitudes. Mais , pour Condillac (!}, la réflexion est le principe d’où , par une suite d’efforts de moins en moins pénibles et de moins en moins conscients , dérive toute habitude et tout instinct Pour Lamarck , la réflexion n’est au contraire que le dernier résultat des transformations qu’ont subies les organismes animaux , par suite d'habitudes absolument dénuées , dans le principe , de toute espèce de raisonnement, d’intelligence et même du plus obscur sentiment. Une pareille divergence dans deux auteurs qui semblent partir d’une commune définition, s’explique sans doute par ce fait, que l’un des deux a plutôt observé la nature humaine, tandis que l’autre a surtout en vue le règne animal. Mais elle est bien faite pour nous montrer à quel point la définition mise en avant est, en elle-même, obscure et incomplète. Il faut, en effet, écarter systématiquement toute observation psychologique pour ne pas s’apercevoir que toutes les habitudes sont loin d'être identiques, et qu’il y en a plusieurs espèces fort différentes. L’habitude que prend notre épiderme de supporter de plus en plus aisément une température froide ou chaude est-elle d’une nature ana-

(1) Daas son Traité des animaux. Les opinions de Condillac . on le sait, ne sont pas toujours bien semblables à elles-mêmes dans ses dilTérents ouvrages.

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logue à l’habitude que nous prenons de trouver, pour chacune de nos pensées , un terme convenable , et d'enchalner toutes nos propositions selon les lois de la grammaire? Aucune faculté de notre intelligence n’a présidé à la formation de la première : toutes les facultés de notre intelligence ont dû nécessairement travailler à la formation de la seconde. Cette seule comparaison nous permet de comprendre aisément qu’il y ait d’abord des habitudes propres aux êtres vivant d’une vie purement organique, aux plantes, par exemple (car, incontestablement, pour la plante, s’acclimater c’est s’habituer), puis qu’il y ait des habitudes particulières aux êtres qui, comme nous , ont conscience d’eux-mêmes , réfléchissent et raisonnent. Pourquoi donc n’y aurait-il pas des habitudes d’un ordre intermédiaire, propres à l’animal? Voilà déjà une question considérable , et il suffit de l’examiner un instant pour voir de combien de questions elle est grosse.

Les habitudes qui gouvernent toutes les actions , toutes les industries, même les plus compliquées, des animaux, ont-elles été contractées librement? Ne dépendent-elles que du caprice de l’individu ou du concours fortuit de certaines circonstances , en un mot du hasard ? Ou bien sont-elles placées sous la dépendance d’un système d’organisation qui, imposant à tout animal des besoins particuliers, des tendances précises, le contraignent d’engager avec le monde extérieur une sorte de conflit , d’où l’oii conçoit facilement que résultent des actions accidentelles , puis des besoins nouveaux , et par suite ce qu’on appelle proprement des habitudes î Quelle est alors la nature de ces tendances? Sont-elles accompagnées de conscieuce , et de quelle espèce de conscience ? D’imagination , et de quelle espèce d’imagination? etc. Enfin ,

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s’il est des habitudes contractées machinalement et des habitudes contractées librement, n'y a-t-il pas des habitudes contractées instinctivement? L'habiinde u’e-xclut pas l’intelligence : dans un grand nombre de cas , elle la suppose. Rien ne nous autorise à nier à priori que l’habitude exclue toujours ce qu'on nomme l'instinct; et, par conséquent, définir l’instinct par l’habitude jiourrait bien être une pétition de principe.

Allons plus avant. Pour qu’un individu s’habitue à telles actions plutôt qu’à telles autres, ne faut-il pas qu’il répète celles-là de préférence à celles-ci? Mais pourquoi les répète-t-il plus souvent, sinon parce qu’elles lui conviennent davantage, parce qu’elles sont mieux d’accord soit avec ses idées, soit avec ses besoins? Or, l’animal agit-il d’après des idées, d’après des connaissances réfléchies et raisonnées? Eu tout cas, il ne le fait pas toujours, de l’aveu du sens commun et des savants les plus systématiques. « Sans avoir appris, l’animal sait, et sait si bien, qu’il ne se trompe Jamais » (G. Pouchel). Qu’est-ce donc que cette façon d’agir infailliblement sans rien apprendre, sinon ce mode d’activité que la langue s’obstine à distinguer sous le nom d’instinct, et dont < l’essence, » dit si bien M. Darwin , « est d’être suivie indépendamment de la raison. » Mais si ce à quoi une action quelconque doit convenir pour qu’un animal s’y habitue u’est pas , au moins la plupart du temps , une idée raisonnable et réfléchie, il faut bien que ce soit un besoin purement senti ; et maintenant, par quoi ce besoin serat-il déterminé, si ce n’est par l’organisation même? C’est là la question qui va être traitée dans cet ouvrage, et je n'ai rien à en dire à cette place, sinon qu’elle existe et qu’elle ne peut pas être éludée.

Dira-t-ou que faire dériver les instincts des animaux

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d’un ensemble d’organes et de fonctions physiologiques déterminées, c’est se mettre en opposition avec les théories nouvelles , qui voient partout , dans le monde organisé , transformation , mouvement et progrès? Mais d’abord ces théories sont encore fort hypothétiques ; il n’est pas démontré jusqu'à présent qu’il n’y ait point des types d’organisation , par conséquent des espèces üxes qui, bien que variant dans de certaines limites, gardent au fond leurs caractères essentiels. Et puis, le transformisme fût-il vrai, comprendrait-on cette évolution permanente des êtres vivants autrement que comme une série d’efforts et de tendances à un certain nombre de systèmes d'organisation harmonieux , adaptés aux circonstances extérieures, et durables, sinon éternels? Le fait, d’ailleurs, est là et ne nous permet pas d’hésiter. N’avons-nous pas sous les yeux un règne animal immense qui subsiste identique à lui-même depuis un nombre considérable de siècles , et cela précisément grâce à un ensemble d’adaptations et d’appropriations merveilleuses? Le principe des conditions d'existence de Cuvier, principe qui pose comme une nécessité la corrélation de tous les organes entre eux, n’a pas cessé d’être le fondement de la zoologie. Le principe des corrélations de croissance et de variation de M. Darxvûn ne fait, en somme, que le reproduire. En d’autres termes, toute évolution suppose des centres d'orientation , des points de repère où il faut nécessairement parvenir sous peine de dispersion, de stérilité, finalement de mort, et où les cliangements opérés se consolident dans un temps d’arrêt plus ou moins long. S'il en est ainsi , les habitudes que l’animal contracte et transmet à ses descendants ne peuvent pas ne pas être en rapport avec des besoins particuliers déterminés par l’organisation tout entière. C’est

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cette relation fatale qui est la loi de l'instinct et des habitudes instinctives , et, à ce point de vue, on doit dire que chez les animaux ce n’est pas de l’habitude que dérive l’instinct, mais bien de l’instinct que dérivent les habitudes.

Ces réserves faites , il est parfaitement évident, et j’ai pris soin de le constater, qu'un très-grand nombre d'instiucts, loin d’être contemporains des premiers temps de l’espèce, sont d’une origine relativement récente, quoique souvent fort difficile à retrouver. Et, en effet, ce sur quoi j’ai appuyé ce n’est pas tant la corrélation entre l’instinct et l’organe, si l’on entend par là étroitement l’organe dont l’animal actuel se sert ostensiblement pour son industrie ; c’est la corrélation entre l'instinct d’une part et d’autre part l’organisme entier , mu nonseulement par le jeu spontané de ses propres fonctions, mais encore par toutes les circonstances qui lui impriment soit une impulsion passagère soit une modification plus ou moins durable.

Cette hypothèse, si ce n’est encore qu’une hypothèse, n’exclut pas systématiquement ce qu’on appelle le progrès dans la nature. Je me permettrai de dire que bien plutôt elle l’expliquerait, en lui donnant des points d’appui, un plan , une direction, un ordre, en définitive une raison. Au contraire, définir purement et simplement l'instinct une habitude héréditaire , sans rien dire de plus, c’est constater un fait partiel, incomplet et surtout le laisser inexpliqué.

A la constatation de ce fait, j’ai cherché à ajouter, en les établissant du mieux que j’ai pu , les deux vérités suivantes :

fo Les instincts, et, par suite, les habitudes des animaux , viennent d’impulsions que les animaux sentent

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mais ne connaissent pas , sur lesquelles ils ne réfléchissent pas , dont ils n'ont ni l'initiative ni la direction , et auxquelles ils ne sont pas libres de résister.

2® Quelles que soient l'origine terrestre , les destinées plus ou moins durables , la fixité plus ou moins solide des espèces vivantes , ces espèces forment autant de systèmes rationnels, si parfaitement agencés en vue d'un but, que l'idée du tout et do son rôle dans la nature a dû préexister à la formation des moindres parties. Et ce que nous disons de chaque forme organi(]ue prise à part doit être dit de l'ensemble entier des formes organiques, de telle sorte qui si chaque partie d'un animal concourt avec toutes les autres parties à un but prédéterminé, chaque type animal concourt aussi , par la place qu'il tient dans la hiérarchie des espèces , à réaliser un ordre universel.

Cette philosophie ne reconnaît dans l'animal aucune intelligence, en ce sens qu'elle ne croit pas que l'animal agisse intelligemment par lui-même. Mais c'est que dans l'intelligence do l'homme elle voit autre chose que la sensation et le mécanisme; c’est aussi qu’elle croit que la nature et les espèces vivantes qui en font partie sont organisées , mues et dirigées par une intelligence supérieure.

La philosophie qui se dit positiviste supprime l’intelgeuce divine; elle mutile, nous le croyons du moins, l’intelligence humaine. Est-il bien étonnant quelle gratifie l’animal d’une pensée où elle ne voit plus ni liberté, ni raison , ni immortalité ?

Henri JOLY.

Septembre 1872.

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