CHAPITRE XIV
LES rilÊNOMÈNES CONSÉCUTIFS DE l'INSTINCT. — HABITUDES, MÉMOIRE, ÉDUCABILITË, ETC.
Comment l'instinct peut, certaines circonstances étant données, engendrer des habitudes pins ou moins durables, — Rapports do l'habitude etde la mémoire. — Mémoire des organes, «.ssociations de mouvements et de mouvements, de sansations et de mouvements, cto., <)ui agrandissent le domaine de l'instinct, sans y rien ajouter d'intellectuel. — Do l'éducation et de la |>errectibilité des animaux. — Exemples. — Des prétendus r.aisonncmeiits, du prétendu langage, des prétendues abstractions des animaux. — Malentendus qui ont obscurci ces questions. — Résumé : comment s« ménage la transition de l'instinct à rintcliigcnco, de l'animal h l'homme.
II est inutile de récapituler une fois de plus l’idée que nous sommes arrivés à nous former des actes instinctifs , pour bien mettre en lumière cette vérité, à savoir que l’instinct n’est pas un phénomène simple, irréductible et sans causes, effet mystérieux d’une force toute spéciale ne se déterminant absolument que par elle-même et inaccessible à toute influence extérieure. Cette théorie , dont la réfutation est contenue dans tous les chapitres qui pré-
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cèdent, a régné pendant longtemps. Elle est encore très-répandue , et elle n'a pas peu contribué , par révidente insuffisance de cette étroite définition, à susciter bien des erreurs. Les faits la déclarant fausse presque partout , un grand nombre de savants en sont venus non-seulement à rejeter la définition du fait, mais à nier le fait lui-même. Là est peut-être la véritable origine de la confusion à tous les points de vue si fâcheuse qu’on établit aujourd’hui entre l’instinct et l’intelligence , entre l’homme et l’animal.
A coup sûr, rien de plus conséquent, si on accepte les prémisses, que ce raisonnement d’Auguste Comte (1). Il commence par définir l’instinct « une impulsion spontanée vers une direction déterminée, indépendante de toute influence étrangère, » et il ajoute que « cette notion peut s’appliquer à l’activité propre et directe d’une faculté quelconque, aussi bien d’une faculté intellectuelle que d’une autre. » Il professe d’autre part « que l'intelligence peut être caractérisée par l’aptitude à modifier sa conduite conformément aux circonstances. » Et comme il croit que les animaux modifient souvent leurs actions , il conclut qu’il n’y a pas de différence essentielle entre ces deux classes de phénomènes, et il dit : « On a introduit une vaine dislinc-
(1) Cours de phil. positive, tome III, p. 546-548.
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tion en métaphysique quand on a désigné ainsi (instinct) la prétendue tendance fatale des animaux à l’exécution machinale d’actes uniformément déterminés, sans aucune modification possible d'après les circonstances correspondantes et n’exigeant ni môme ne comportant aucune éducation proprement dite. »
Il y a là un malentendu que nous avons déjà, sauf erreur, en grande partie dissipé. Nous avons montré que les actions de l’animal ne sont ni purement machinales, ni raisonnées : la sensibilité , dont elles dépendent subit constamment l’influence du mécanisme organique et du milieu cosmique; si l’instinct est généralement fixe et uniforme, c’est que ce mécanisme et ce milieu le sont eux-mêmes, et cependant nous n’avons pas été sans reconnaître la possibilité , la réalité d’une foule de variations accidentelles; car l’instinct s'accommode, je me trompe, est accommodé aux circonstances extérieures, et cela par l’action des circonstances mêmes.
Très-souvent l’ensemble des organes d’action et des organes sensoriels propres à un animal sont moins les causes immédiates des instincts de cet animal que le premier point de départ d’habitudes qui, transmises héréditairement, après avoir été modifiées plus ou moins par des circonstances difficiles à retrouver, se sont consolidées et sont devenues de véritables instincts.
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Nous avons aussi montré comment l’instinct peut varier d’une race à une autre, et d’un individu d’une môme espèce à un autre. Pour compléter cette manière de voir, cherchons si, dans un même individu, l’instinct ne peut engendrer, sans cesser d’être lui-même , un nombre indéterminé d’actions accidentelles. Voyons si l’animal n’est pas susceptible d’une certaine éducation où il n'entre aucun élément étranger à ceux qui constituent l’essence même de l’instinct.
Toutes les fois qu’un être subit par hasard une modification contraire à ses tendances naturelles, cette modification provoque de sa part une réaction plus ou moins vive. Dès qu'il a brisé ou surmonté l’obstacle, il s’en détourne, il l’évite ; et si cette modification a d’abord laissé quelque trace d’ellemême, cette trace est vile effacée par le flot contraire des actions qui , plus conformes à la nature de l’être, lui sont par conséquent plus nécessaires et reviennent dans son existence avec plus de constance et de continuité. Au contraire , tout ce à quoi la nature de l’être est préparée , tout ce qui s’adapte à ses penchants, à ses besoins , à ses manières d’être accoutumées, lui devient difficilement étranger. Toutes ses opérations, ou du moins la plupart d’entre elles, acceptent celle modification nouvelle qui , grâce à l’espèce d’harmonie dont nous parlons, leur apporte en quelque sorte une
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perfection de plus. Quand les manières d’être primitives renaîtront sous l’empire des causes ordinaires, elles ne se sentiront complètes que si celle-là revient aussi, et il y aura tendance à la reproduire. Si ce phénomène nouveau, sans être également bien adapté à toutes les tendances de l'être, est cependant conforme à l’une d’elles , il suffira que cette dernière entre en jeu pour qu’elle provoque et fasse naître une fois de plus le phénomène. Plus cette liaison se sera répétée, plus elle deviendra nécessaire; par conséquent, plus énergique sera la tendance de l'être à y persévérer , pour éviter le vide et la lacune que son interruption risquerait de produire.
Souvent même, une modification qui d’abord contrariait l’individu , finit par vaincre , à force de se répéter, la résistance que lui opposait la nature. Grâce à celte résistance même , elle développe des énergies inconnues et elle crée comme un étal nouveau dont elle forme le principal élément; ou bien enfin elle lient tellement en éveil les puissances qu’elle heurte et contredit, que celles-ci ne peuvent s’exercer sans répéter l’effort par lequel elles ont essayé une première fois de la rejeter. Ainsi l’estomac conserve le souvenir des mets qui ont excité ses plus violents dégoûts, comme de ceux qui l’ont le plus réjoui. Ainsi les absurdités les plus révoltantes resteront quelquefois gravées
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dans la mémoire aussi solidement que les vérités les mieux goûtées. Mais , en général , jamais l’intelligence n’a une disposition plus promptement et plus énergiquement accusée à reproduire ou à rappeler à elle une idée , que lorsque celle dernière est, comme on dit si justement, comprise, c’està-dire comprise dans une série déjà commencée d’idées qui s’enchaînent les unes les autres et quelle complète.
C’est là , on le voit , un phénomène complexe et qui enveloppe à la fois l’habitude , l’association des idées ou des images , et tout au moins une grande partie de la mémoire. Un homme de talent (1) résume ainsi une thèse ingénieuse et savante sur cette faculté : « Un souvenir, » dit-il, « n’est qu’une opération devenue familière en se répétant, et qui s’achève d’elle-mème dès que le hasard la recommence. » C’clait là déjà l’opinion de Maine de Biran; c’est celle de M. Ravaisson, et ce fut aussi celle du physiologiste Dugès. « La mémoire, » dit Dugès, c( n’est autre chose que cette faculté que nous avons reconnue à toutes les parties du corps de reproduire des actes déjà exécutés, et cela d’autant plus facilement qu’ils l’ont été plus fréquemment et d’une manière plus énergique. ») La mémoire est ainsi ramenée à n’èlre qu’un
(t) M. (Tnitac.ii>, Th’urie de la mémuire.
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acte d’habitude. Est-ce là, on effet, toute la mémoire? ou faut-il se borner à dire que la mémoire, comme toutes tes autres facultés, et, si l’on veut, plus que toutes les autres , peut tomber sous la loi de l’habitude? Ce qui est certain et ce qu’il importe ici de remarquer, c'est que la mémoire suppose une liaison établie entre plusieurs idées , et que l’habitude, c’est-à-dire toute disposition à répéter certains actes , suppose aussi une liaison entre ces actes et quelques autres. .Vussi tous les psychologues nous diront-ils qu'une première condition de la mémoire, telle qu’elle existe dans l’homme, est l’association des idées, et qu'une seconde est l’attention; car l’attention, en nous faisant décomposer les objets, rend possible la comparaison, et par là elle multiplie les rapports qui permettent d’enchaîner les idées et de retrouver l’une à la suite de l’autre.
Si c’est chez l’homme que cette loi produit les effets les plus variés, c’est que précisément le phénomène de l'attention nous montre en lui la force la plus libre que nous trouvions dans le monde. Cette force, en se déterminant par elle-même, peut commencer, continuer, achever d’incalculables séries de phénomènes; car elle se meut au milieu de l’universel et de l’infini , où elle rayonne avec une agilité prodigieuse, se portant par la pensée d'une extrémité à l’autre de l’échelle continue des êtres.
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Le champ qui s’ouvre à sa mémoire est donc sans bornes et sans fonds. Mais d’ailleurs tout être qui se meut , tout être qui produit une action , tout être qui vit, quelque infime que soit son genre de vie, tombe sous la loi que nous avons exposée. Que ses habitudes soient indéfiniment variables ou qu’elles soient renfermées dans un cercle étroit, qu’il les contracte en pleine liberté ou qu’il les subisse aveuglément, peu importe, nous pouvons être sûrs de retrouver chez lui de ces opérations qui, devenues familières en se répétant, s’achèvent d’elles-mêmes dès que le hasard les recommence.
loi de l’habitude, sous la forme de la mémoire proprement dite ou sous une autre, gouverne tout organisme , c'est-à-dire tout être où une force développe une série plus ou moins compliquée d’actions qui se coordonnent et qui s’enchaînent.
Voilà pourquoi chacun comprend aisément ce que les psychologues ou les physiologistes nous disent, quand ils parlent de la mémoire du corps ou de l’automate, et quand ils avancent que chaque organe a la sienne propre : ainsi l’oreille et la voix du chanteur, les doigts du pianiste, l'œil du peintre, les jambes du danseur, le bras et le poignet du maître d’escrime. Lorsque l’un de ces organes a répété plusieurs fois une série de mouvements qui ne répugnent pas l’un à l’autre , qui ne sait avec quelle facilité désormais il répète la série tout en-
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tière (1)? Si, en vertu de ces sympathies, de ces réactions mutuelles qui proclament l’unité de l’organisme, plusieurs de ces organes ont exécuté des groupes de mouvements qui coïncidaient et s’accordaient l’un avec l’autre , il va sans dire que les deux groupes se confondront en une seule et même habitude. Ainsi , la seule vue de la musique notée provoque le mouvement des doigts sur l’instrument. Ainsi, bien des personnes ont besoin, pour exercer leur industrie ou leur art, de se trouver dans le milieu où ils l’exercent d’habitude.
On a rencontré, dit Leuret (2), bien des hommes dont les idées étaient si indissolublement liées aux sensations habituellement perçues par eux, que ces sensations éloignées , les idées se perdaient, et cela en très-peu de temps (3).
(t) Gratiolot, Anatomie comparée du Ki/sthne nerceux, p. 4C4-465.
(2) Fragments psychologifjues sur la folie, p. 33.
(3) “ Un charpentier, n dit Arétte. « était un habile ouvrier tant (pi’il était chez lui ; il mesurait trôs-hien son bois, le taillait, l’aplanissait, l’assemblait i»arfaiteinent, traitait fort raisonnablement de ses ouvrages et de leur prix avec les architectes, enlin avait toute son intelligence tant iju’il restait sur le lieu et dans le cercle de ses occupations. Mais s’il allait sur la place publi(|ue ou nu bain, ou en queb)ue nulit* lieu, il soupirait d’abord profondément, en déposant les instruments de son état, puis en sortant, rapprochait les éi>aules avec une sorte de frissonnement etenfin commeiq'ait à déraisonner et même A éprouver les transports d’une agitation plus ou moins vive, lorsqu’il