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CHAPITRE II

ou COMMEXCE l’iNSTINCT.

1,’instinct est un mouvement spontané. — Ce qu'il faut entcmlro par Ik. — L'instinct n'existe ni clans la matière inorganique , ni dans la plante, ni dans la vie physiologique, ni dans les mouvements réSexes des animaux.

Lorsqu’on parle des actes instinctifs et qu’on veut les caractériser, on no les distingue généralement que des actes qui les dépassent, c’est-à-dire fies actes intelligents et volontaires de l'homme. L’instinct, dit-on , est aveugle ; il ne provient ni de l’imitation, ni de l’expérience, ni du calcul; il n’est pas accompagné de la prévision du résultat ou de Futilité des actes accomplis ; il est uniforme et invariable, et de plus il est infaillible Cette détinition pourrait suffire à la rigueur, s’il s’agissait uniquement de distinguer l’instinct de l'intelligence. Elle ne suffit pas pour le distinguer des phénomènes qui sont au-dessous de lui, qui le simulent ou

ou COMMENCE u’iNSTINCT.

qui le préparent dans la nature. Parmi tous ces mouvements qui s’accomplissent dans l'univers, et qui tous invariables et uniformes concourent avec tant de perfection à la réalisation aveugle de ce qu'exigent l'harmonie et l’ordre du monde, quels sont ceux qu’on peut qualifier d’instinctifs? en un mot, où commence l’instinct?

L’instinct est un mouvement spontané. Mais ce mot lui-méme est très-vague et pris dans un grand nombre de sens. Pour nous , nous comprenons que l’étre qui agit spontanément se meut par luiméme, non qu’il se soit résolu par lui-méme, sachant et voulant ce qu'il allait faire; mais son mouvement n'est point la transformation ou la continuation pure et simple d’un mouvement antérieur. L’étre qui agit par instinct subit une impulsion et il y cède, mais cette impulsion n’est pas mécanique, comme celles (jiie vous communiquez à un corps que vous poussez; car dans ce dernier cas, le corps n’est mù que par un mouvement qui se continue en lui, pour ainsi dire, après avoir commencé ailleurs.

La nature physi(juc, comme la science contemporaine nous le démontre , n’est que l'ensemble des mouvements qui, sous des formes variées, dues à la diversité des sens qu’ils affectent, se retrouvent toujours sans déperdition jusque dans leurs moindres éléments. Voici d'abord une certaine quantité

ou COMMENCE u’tNSTINCT.

de chaleur, puis voici une certaine quantité de mouvement. Mais ce mouvement c’est, dans toute la rigueur du mot , cette chaleur elle-même. Telle quantité de mouvement absorbe telle quantité de chaleur, et quand la chaleur a disparu, elle a donné son équivalent dans le mouvement qu’elle a produit. Réciproquement, telle quantité déterminée de mouvement produira tel degré fixe de chaleur; et si la chaleur et le mouvement se transforment ainsi l’un dans l’autre , c’est que la chaleur n’est elle-même qu’un mouvement des particules qui composent les corps.

Cette circulation indéfinie dans laquelle le mouvement, la chaleur, 1 électricité s’engendrent mutuellement et«e remplacent sans qu’il y ait jamais perte ou excédant d’aucune part, n’admet dans la nature physique aucune initiative; tout se continue et se transforme dans son sein : à proprement parler, rien ne commence. On ne saurait donc y chercher l’apparition première de l'instinct. L’amour et la haine qui, suivant les premières cosmogonies de la Grèce, régnaient en souverains dans l’univers, n’étaient, sans doute, que l’expression poétique des attractions et des répulsions naturelles. Les philosophies antiques néanmoins et les savants même de la Renaissance n’étaient pas éloignés d’at- Irihuer aux choses de la nature des sympathies et des antipathies; essayer de prévenir et de conju-

ou COMMENCB U’iNSTITiCT.

rer ces dernières, telle était, dans ce qu’elle prétendait avoir de scientifique , la magie des philosophes alexandrins et aussi l’astrologie de quelques grands hommes du seizième siècle. Mais ces prétendus instincts de la matière ont depuis longtemps rejoint l’horreur du vide et la vertu dormitive. Tous les mouvements de l’univers , décomposés en éléments qu’on retrouve sous toutes les formes, sous tous les aspects des phénomènes , marquant avec précision la parfaite équivalence des forces qu’ils mettent successivement en jeu , ces mouvements ne permettent point que rien de spontané vienne altérer l’unité ou rompre la continuité du monde physique.

Il est bien entendu qu’ici nous ns cherchons pas si l’univers, considéré dans son ensemble, a une origine et quelle est cette origine. En pa.s.sant à un autre ordre d’idées , nous ne cherchons pas davantage quel est le principe de l’étre organisé; nous nous demandons seulement quelle est la nature des phénomènes qui constituent la vie de l’être organisé. Or, quelle que soit la puissance qui donne le premier branle à ces phénomènes et qui , par une première impulsion, les dirige vers un but marqué , leur imposant d’avance un point d’arrêt déterminé, si nous les considérons en eux-mêmes, nous trouvons encore qu’ils s’engendrent les uns les autres. 11 n’est même plus permis de douter

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qu’en dernière analyse, ils ne puissent être réduits à ces phénomènes physiques et chimiques dont nous venons de parler. Cela ne tranche évidemment pas la question de savoir s’il y a ou s’il n’y a pas une force spéciale, invisible foyer des attractions organiques, qui communique le mouvement à la machine; mais les effets de cette cause hypothétique sont seuls visibles pour nous. Or, à peine apercevons-nous quelque chose de matériel, que ce premier composé détermine immédiatement sous nos yeux un composé nouveau, lequel en produit un autre, et ainsi de suite. Ici, encore, il n’y a point place pour l’instinct.

Bien des esprits poétiques , et il en est parmi les savants eux-mêmes , se résignent difficilement à croire qu’il n’existe pas dans les plantes. L’art et la poésie n'étant en définitive, suivant l’expression de Bacon, que l’homme ajouté à la nature, on ne pouvait manquer d'ajouter nos sentiments ou, tout au moins, quelques-unes de nos sensations à ces êtres qui , sous une forme gracieuse , bizarre ou majestueuse, épurent et concentrent pour nous les couleurs et les parfums épars dans la nature inorganique. D’ailleurs, les phénomènes inhérents à la vie, et qui, sentis par l’animal, sont connus et souvent dirigés ou contrariés par l’homme, s’accomplissent déjà dans la plante. La plante se nourrit, elle respire et se reproduit. Nous avons donc

ou COMMENCE l’instinct.

eu, par une suite d'expressions métaphoriques, nonseulement la sensibilité des plantes, mais les amitiés, les amours des plantes, et jusqu’à la pudeur de quelques-unes. Les savants eiix-mémes crurent jadis à des sensations, à des mouvements instinctifs qui auraient constitué dans les végétaux, outre les fonctions de la vie nutritive, une sorte de vie de relation analogue à la vie de relation des animaux (1).

Mais il est inutile de dire que depuis les découvertes fameuses qui ont expliqué par l’endosmose un grand nombre des phénomènes de la vie végétative, la botanique tend de plus en plus à ramener à des causes du même ordre tous les mouvements que la plante exécute. Aucun botaniste ne reconnaîtrait donc aujourd'hui d’instinct, pourvu que le mot fftt expliqué, dans les mouvements d’une plante qui se dirige vers la lumière ou se contracte on divers sens, sous l'action des agents atmosphériques. Il est des fleurs, par exemple, qui s’ouvrent, et se ferment alternativement. Les expé-

(1) a L’influonoc de la pliysiolofçie nnimalo suc la physiologie V(’'géUile, i> dit Diichartrc, a a Oté imissanle. surtout dans les preiiiiecs teinjis de la science. Elle a donné cours aux idées d’analosic entre les deux règnes d’êtres vivants, idées qui n’ont ]teut-être pas heaucoup servi aux progrès de la botanique, mais qui . dans tous les cas , ont entravé sa marche en plus d’une circonstance. » (Dictionnaire de d’Orbigny.)

ou COMMENCE L’iNSTtNCT.

riences de Dutrochet ont prouvé que « l’innervation de la corolle en dehors s’effectue sous l’influence de l’absorption de l'oxygène de l’air par les fibres internes de ses nervures, tandis que l'incurvation au dehors, celle qui ouvre la fleur, est due à la déplétion du tissu cellulaire de la corolle qui se gonfle de l'humidité atmosphérique. » Voilà ce que l'histoire naturelle enseigne aujourd'hui ; la planle n'est en résumé qu’un petit laboratoire où s’opèrent avec une délicatesse infinie des réactions physiques ou chimiques : aucun de ses mouvements n’est spontané.

Parmi les animaux inférieurs, il en est dont la plupart des fonctions s’exécutent comme celles de la plante ; plongés au milieu de la matière qui les nourrit, ils l’absorbent comme les racines de la plante absorbent les sucs de la terre, et l’air que nous respirons par des organes spéciaux les pénètre par toute la surface de leur corps. Enfin une partie de leur organisme se détache d’eux , et voilà un autre individu tout formé ; tel est leur seul mode de reproduction. Ce sont là, d'ailleurs, des phénomènes qui persistent encore, dans une certaine mesure, chez les animaux supérieurs, comme tous les mouvements de la vie végétative y persistent; car si nous décomposons les fonctions de plus en plus compliquées qui s’accomplissent en eux, nous trouverons toujours, soit au point de départ

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soit à la 6n des mouvements dus à la volonté ou à l’instinct, des phénomènes identiques à ceux auxquels se réduit l’existence des animaux inférieurs. Non-seulement te fœtus des espèces plus élevées débute par un mode d'existence purement végétative et j)asse par des états analogues à l’état permanent de toutes les espèces moins élevées; mais, dans la suite de la vie, notre existence ne se maintient que par le concours de forces physiques et chimiques que les mouvements instinctifs et volontaires supposent nécessairement. Aussi ni les phénomènes de la digestion, ni ceux de la circulation, ni ceux de la respiration, ni ceux de la reproduction môme, si l’on écarte, bien entendu, les actes par lesquels nous les préparons , n’appartiennent à l’instinct. Depuis le moment où l’aliment a été introduit dans l’œsophage , jusqu’à celui où ses éléments décomposés auront été s’ajouter à notre sang, puis à nos os et à nos muscles, les mouvements qui s'accomplissent dans notre corps se produisent les uns les autres et ne dépendent pas de nous.

La moderne théorie des mouvements réflexes est venue mettre cette vérité dans tout son jour, en donnant la véritable cause d’un très-grand nombre de phénomènes qu’on attribuait à l'instinct, ou à ce qu’on appelait la sympathie, en un mot à une force agissant spontanément. Un nerf sensitif

ou COMMENCE l’iSSTLNCT.

reçoit une excitation , il la transmet à un centre nerveux quelconque; dans ce centre nerveux servant de transition , un nerf moteur reçoit cette excitation et la transmet au muscle, voilà ce qu'on appelle un mouvement réflexe. Or ces mouvements sont parfaitement indépendants des mouvements directs produits par la volonté ou par Tinstinct, ils sont même en opposition avec ces derniers : ils se combinent avec eux, il est vrai , mais ils sont affaiblis par cette combinaison, et si l’on veut les exagérer, on n’a qu'à décapiter l'animal. « Or, ce genre de mouvement, » dit M. Claude Bernard , « est le plus commun dans l’organisme vivant : tous les phénomènes de la vie de nutrition s’accomplissent sous son influence... Les actions réflexes président à toute la vie organique, et on peut dire que bien des fonctions ne sont qu’une suite de mouvements réflexes régulièrement enchaînés. » En effet, les impressions produites par la seule présence de l’aliment déterminent toute une série de mouvements qui « échelonnés le long du tube digestif, se succèdent les uns aux autres, se provoquent mutuellement et président ainsi aux différentes phases de la digestion, laquelle s’accomplit sous leur empire exclusif. » Comme les actions chimiques qui se passent dans le corps humain sont produites par le système vasculaire, et que ce dernier lui-même est soumis à l’action du système

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nerveux, ce sont encore des mouvements du môme genre qui tantôt resserrant, tantôt dilatant les vaisseaux , gouvernent toutes ces actions. Quoique la respiration puisse augmenter ou diminuer à notre gré d’intensité, suivant la manière dont nous contractons les muscles respiratoires, il est bien connu que, la plupart du temps, ces mouvements sont mécaniques. Succédant à une impression qui n’est sentie que lorsqu’elle se prolonge et que le besoin de respirer tarde à être satisfait, ils sont dus à une véritable action réflexe, .\insi , grAce à ce réseau du système nerveux (jui enveloppe et pénètre les parties les plus intimes et les |)lus délicates de l’organisme, toutes ces parties, solidaires les unes des autres, correspondent entre elles, et tel mouvement qui paraît produit spontanément par un organe, ne fait que réfléchir une impression subie par un autre ; que ces impressions aient été apportées du dehors par rintermédiaire de nos sens, ou qu’elles soient nées dans le corps luimème, d’une perturbation momentanée des fonctions de la vie.

Ce ne sont donc pas seulement des phénomènes permanents de la vie physiologique qui se ramènent à des mouvements réflexes , ce sont encore des phénomènes accidentels nombreux qu’on se plaisait autrefois à rapporter à l’instinct. Il n'est plus permis de voir aujourd’hui dans la force mé-

ou COSOCENCB l'i.NSTINCT.

dicatricc autre chose qu’uu rapport nécessaire entre deux espèces de phénomènes dont les premiers, dans de certaines conditions , que la science détermine, engendrent les seconds; ils produisent euxmêmes, quand iis parviennent à un certain degré, la réaction qui doit les détruire. Il en est de même des convulsions tendant à rejeter un corps étranger qui blesse l'organisme, ou des mouvements automatiques que nous exécutons à la suite d’une impression soudaine et violente : quand, par exemple, un éclair brille tout à coup devant nos yeux , on que la chute rapide d’un corps nous contraint de fermer les paupières. Sans doute ces actions paraissent tendre à la préservation de telle ou telle partie du corps; mais évidemment cela ne suffit pas pour faire croire à un mouvement spontané soit de l’organisme, soit d'une cause supérieure quelconque résidant dans l’organisme; car tous les mouvements de l’univers en général et surtout ceux des corps organisés aboutissent en définitive à l'ordre et l’harmonie, c’est-à-dire à la conservation et au développement des êtres, et cependant il est bien prouvé que la plus grande partie, sinon tous, ne sont que des mouvements mécaniques.

L’instinct n’apparatt donc que lorsque apparaît un mouvement qui n’est plus, comme nous l’avons dit, la continuation d’un mouvement antérieur.

ou COMMENCE I.’lNSTINCT.

L’être qui agit par instinct produit lui-même, il introduit , pour ainsi dire , dans l’univers un mouvement nouveau dont la cause immédiate est en lui-même. Ce n’est pas à dire que ces mouvements physiques et physiologiques soient étrangers à l’instinct. Tout au contraire : l’animal possède un organisme, et cet organisme est en communication perpétuelle avec la nature extérieure. D’où pourraient donc venir ces impulsions que subit l’animal quand il n’agit que par instinct (car ces expressions sont synonymes), sinon de la nature extérieure et de l’organisme? En passant ainsi du monde des forces matérielles et du mécanisme au monde de l’instinct, la transition est facile. C’est celui-là qui prépare celui-ci. C’est dans le premier que naissent les impulsions qui , subies et senties , déterminent les mouvements du second, mouvements nouveaux sans doute et spontanés, mais nécessaires, irrésistibles et aveugles, non moins parfaits, non moins immuables, non moins bien prcordonnés que les causes mêmes qui les contraignent à se produire.

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