CHAPITRE IV
DES CAUSES DÉTERMINANTES DES INSTINCTS. I.ES ORGA- NES d’action.
Les organes de préhension et de locomotion , les armes et les outils de l'animal sont toujours appropriés au genre do vie spécial i son espèce.
Si nous prenons dans leur ensemble et dans leur complexité les actions d’un animal , nous verrons qu’il y a tout d’abord trois ordres de faits qui concourent à les produire. Quand un animal agit soit pour chercher sa nourriture, soit pour attaquer, soit pour se défendre , soit pour se construire une habitation, soit pour exécuter un travail quelconque, il se sert, bien entendu, des organes qui sont à sa disposition , les dents et les griffes , les pattes , le bec et les ongles , la queue mémo , les ailes ou les nageoires , enfin les armes et les outils si variés que lui a donnés la nature. En second lieu, il est aidé dans l’emploi de ces organes par
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l’uISTISCT BT LES ORGANES d’aCTION. 47
les sens et les impressions ^’il en reçoit. En6n son organisation générale le dispose à s’en servir, puisqu’elle lui en fait un besoin, et que tout en elle concourt à lui en faciliter l'usage par la corrélation et l’harmonie de toutes les parties qui la composent. Ce sont là les trois conditions premières sans lesquelles leurs actes seraient évidemment impossibles. Nous devons donc les analyser, et nous demander quelle est la nature du rapport qui existe entre ces conditions et ces actes.
Recueillons, parmi les observations les moins contestées des naturalistes , un nombre de faits suffisant pour appuyer des inductions légitimes , et attachons-nous à prendre nos exemples dans tous les groupes principaux de la classification naturelle.
Il est d’abord un premier fait que le sens com- HQun, la plus vulgaire observation peuvent établir : c’est que les animaux , ne se fabriquant pas comme nous des engins et des outils artificiels , se servent uniquement des engins et des outils naturels qu’ils trouvent dans leurs organes. L’oiseau vole parce qu’il a des ailes, le poisson se meut dans l’eau parce qu’il a des nageoires, le taureau se défend avec ses cornes. Tel animal déchire une proie parce qu’il a des griffes et des dents, sinon il se passera de manger de la chair crue; et s’il n’est pas assez vigoureux pour se défendre contre ceux qui voudraient faire de lui leur nourriture, il ne s’en pré-
48 b’wSTINCT ET LES OROANES d'aCTION.
servera qu’à uae condition , c'ost qu'il ait des organes de locomotion assez rapides pour échapper à la poursuite de scs ennemis. Réduit ainsi à des organes d’une nature déterminée, l’animal est bien contraint de s’en servir, et il s’en sert.
Sentit enim vim quisque smm quam possit abuti.
Entrons maintenant dans le détail. Le singe est, dit-on, si semblable à nous, qu'il doit être l’un de nos ancêtres ou tout au moins de nos cousins germains. Avouons que de tous les animaux c’est celui qui semble le moins astreint à un genre de vie spécial ; c’est celui qui possède l'organisation la plus libre. Et cependant on ne saurait nier qu’il est voué tout d’abord à une vie toute matérielle, et de plus qu’il est destiné à vivre sur les arbres et à se nourrir de fruits. Tout est fait pour lui assurer des mouvements plus étendus et plus rapides : l’allongement démesuré de ses membres , surtout de ses membres antérieurs, la longueur de ses clavicules, la vigueur de son poignet , l enforcé souvent par un neuvième os , la forme de sa main , véritable crochet préhenseur, comme disait Gratiolet, aussi mal organisé que possible pour le toucher, mais admirablement adapté aux besoins d'une vie arboricole, enfin une queue capable d’entourer les corps et de les saisir comme une main.
Quand on passe aux carnassiers, la vie matérielle prend une direction de plus en plus précise.
l’instinct et les orqanes d'action. 49
Ainsi les membres se ramassent, le pouce libre et opposable disparaît; les ongles et les dents prennent des caractères particuliers, suivant que l’animal se nourrit de chairs crues , d'insecles , d'herbes ou de fruits.
L’animal a-t-il une industrie plus spéciale, comme la taupe? voyons ce que ses organes lui permettent de faire. Le corps est trapu, les yeux excessivement petits, les pattes de derrière très-faibles; point d’oreilles externes; la bête marche péniblement à terre et n’est point faite évidemment pour vivre à ciel découvert. En revanche, destinée à une plus rude besogne que tout mammifère de la catégorie des mineurs, elle a été douée de qualités en conséquence.
« Un corps cylindrique, une fourrure douce et soyeu.«e, dont les poils perpendiculaires à la peau se replient facilement en avant et en arrière, une force prodigieuse et une disposition particulière des bras et des mains , celles-ci conformées pour servir à la fois de pelle et de pic, un crêne allongé, un os spécial pour renforcer le boutoir, qui est une tarière vivante , le développement extraordinaire des muscles du cou, fortifié par un autre os spécial dans le ligament cervical, la paume des mains large et tournée en dehors, tous ces détails d'or, ganisation rendent la taupe admirablement constituée pour l’ouvrage qu’elle doit accomplir. »
l’instinct et les oboanbs d’action.
La forme des ongles et des dents détermine, avons-nous dit, d’une manière générale, une bonne partie des instincts des animaux carnassiers. Que de différences pourtant dans les mœurs et les habitudes particulières des animaux d’un même ordre ou d’une même famille ! D’où viennent ces habitudes singulières de l’hyène , et cette façon bizarre de chercher une nourriture ignoble mais facile, quand le lion et le tigre vont droit à leur proie et la déchirent à belles dents? La réponse est toute faite : « L’hyène a ses doigts armés d'ongles épais , courts , forts et tronqués , qui ne sont propres qu’à fouir et ne peuvent servir comme de griffes capables de retenir une proie et de la dépecer. Ses dents sont solides et fortes, mais peu tranchantes et peu propres à déchirer une proie vivante. En&n l’allure traînante de ces animaux, qui provient de la disposition de leur train de derrière plus bas que celui de devant, achève de les distinguer et d’expliquer leur manière de vivre (1). » Au contraire, une mâchoire moins allongée, munie d’articulations plus vigoureuses, des ongles crochus et rétractiles, d’énormes canines, voilà ce qui, entre autres caractères, doit donner au tigre et au lion leur force terrible et leurs instincts sanguinaires (2).
(1) Dictionnaire do d’Orbigny.
(i) Quand les instincts deviennent bizarres, comme chez les
l’instinct et les organes d’action.
Point de dents canines, mais des molaires à large couronne plate et traversée par des lignes saillantes, qui rendent leur surface semblable à une meule, des incisives opposées deux à deux , fortes et tranchantes , longues et arquées , profondément enracinées dans l’os de la mâchoire, couvertes d’une épaisse bande d’émail , mais en avant seulement, de sorte que leur bord postérieur s’usant plus que l’antérieur, elles sont toujours naturellement taillées en biseau, repoussant continuellement de la racine à mesure qu’elles s’usent du tranchant, et rendant ainsi le frottement nécessaire pour que la bouche ne soit pas close par l’extension démesurée de l’une d’entre elles; enfin une mâchoire inférieure s’articulant de telle sorte avec le crâne qu’elle ne peut se mouvoir que d’avant et arrière et que par conséquent elle ne peut que limer on ronger, voilà les caractères principaux de l’ani-
marsupiaux , soyez sûra que les organes le sont aussi : « Dos pieds disposés en forme de main, » dit M. Iloulin, « une queue écailleuse et qui s’enroule autour des arbres comme un serpent, sont des traits d'organisation étranges, mais dont on com]>rend Tutilité, quand on les rencontre chez les animaux a.ssujétis à chercher leur nourriture sur les arbres et doués cependant de peu d’agilité. » Le genre de locomotion d’un animal, ajoute le môme auteur, influe tellement sur son genre de vio, que les organes qui servent à cette formation fournissent souvent de ti-èsbons caractères pour rétablissement des groupes secondaires (Roulin, Mélanges d’hist. nai., p. 170-204).
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mal si bien désigné par le nom de rongeur (1). On voit aisément les instincts que suppose un tel organisme, et comment des bétes ainsi bâties doivent se nourrir de substances végétales souvent trèsdures , comme le bois et l’écorce. Ajoutez qu’elles ont généralement les pieds de derrière plus hauts que ceux de devant, elles sautent donc plus qu’elles ne marchent. Mais ces dispositions organiques, sans compter les autres, peuvent varier à l’inQni. Comme un simple ressort ajouté ou modifié par un constructeur de génie double les effets d’une machine et en métamorphose le travail, ainsi un simple changement dans les formes des pattes ou de la queue annoncera une existence arboricole ou aquatique. Le nombre et la nature des dents, leur mode d'apparition, de groupement, d’insertion, l’épaisseur de l’émail qui les recouvre , l’absence ou la présence des racines , la forme d’un os , tout cela déterminera dans la vie des rongeurs des besoins distincts et des industries différentes. Les uns n’auront que des clavicules rudimentaires, les autres en auront d’assez fortes pour se servir de leurs pieds de devant comme d’un outil. Tels sont les castors, dont les pieds sont de plus munis d’ongle.s robustes et dont la queue , élargie en palette ovalaire, aplatie et écailleuse sur ses deux faces ,
(1) Dolafosso. — C, Gpi-vam, Les tnammift-res, p. 267.
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sert avec une égale perfection de nageoire et de truelle.
Si la forme des dents joue un si grand rôle dans les instincts d’un animal, il va sans dire que l’absence de dents n’est pas un caractère de moindre importance , et que si vous trouvez chez un édenté une langue gluante, facile à allonger et à lancer au dehors, vous pouvez deviner par avance l'instinct du fourmilier, qui , grâce à ce dernier organe collé dans un nid de fourmis, dévaste sans peine la tribu tout entière : c’est son unique ressource, et c’est aussi son unique industrie.
Prenons des animaux plus rapprochés de nous , qui ne paraissent destinés par la nature à aucun art bien particulier, mais qui sont doués soit d’une vigueur soit d’une agilité peu commune, et que, pour cette double raison, l’homme dresse et assouplit à son usage. La nature de leurs dents annonce des herbivores, mais la distribution de leurs membres et leurs proportions suffiraient pour faire apercevoir du premier coup le genre de service que nous pouvons attendre ou provoquer de la part des uns et des autres. Chez les uns, la défense est confiée aux membres de derrière; la tête est libre et dégagée de toute végétation osseuse; tout est fait pour enhardir l’animal et pour favoriser la légèreté de sa course. Chez les autres, le corps est trapu, les jambes massives et la tête esclave, for-
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cée d’accomplir elle-même une double fonction, d’aller chercher la nourriture et de pourvoir à la défense. Voilà du moins ce que le premier venu peut constater aisément. Mais mettez un connaisseur, un Arabe , je suppose , en face d’un cheval ; il l’examine aussi minutieusement qu'un ingénieur fait une machine, et il y trouve autant de pièces, autant de ressorts à critiquer : ceci doit être long, ceci doit être court, ceci doit être large. Une ondulation , une saillie , une échancrure , un allongement, un rétrécissement, que sais-je, la moindre modification d’un muscle ou d’un os est la cause et le signe extérieur d’une qualité ou d’un défaut. Le cheval , dit l’un des hommes de France les plus compétents dans cette matière (f), c'est une locomotive animée; et il poursuit sa comparaison trait pour trait, dans tout un volume. Prenons un détail entre vingt autres : « L’encolure ne sert pas seulement à supporter le cou du cheval. C’est un puissant balancier qui concourt à l’exécution de tous les mouvements. Suivant qu'elle se déplace, l’encolure allège telle partie du corps pour charger telle autre, d’où résulte plus de facilité pour l’action, de quelque nature qu’elle soit... Que l’on observe un cheval monté par un écuyer habile , ou peut voir.
(1) Richard (du Cantal), Étudet du cheva’ de service cl de guerre, p. 137.
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aux mouvements de la tête et de l’encolure, de quelle importance est ce long balancier. Son déplacement précède toujours le mouvement commandé ; c’est à le provoquer d’abord que l’écuyer s’attache , quand, au moyen de la bride, il communique sa volonté à l’animal. » 11 est difficile de rien ajouter à cette savante démonstration , mais il est assurément permis de dire combien il est aisé de vériüer le fait en renversant l’expérience. Un excellent cheval entre les mains d’un cavalier maladroit , n’est-ce pas comme une machine dont on remuerait les ressorts au hasard ou à contre-sens, et qui ne produirait plus nul effet? Mais livrons le cheval à lui-même : voyons, mise en action par le feu même de la vie, cette locomotive où chaque muscle est un moteur et représente un véritable piston , où tout organe facilite un mouvement, où la nature de l’organe produit la nature du mouvement; est-ce qu'une connaissance parfaite de toutes les parties du corps ne nous apprendrait pas par avance les services que l’animal peut nous rendre? Elle nous dirait même, à point nommé, ce qu’il aura de force et d’agilité, par conséquent de confiance et de hardiesse , de ressources enfin contre un obstacle et un danger déterminé. Un seul exemple encore : examinez celte chaussure artificielle qu’on met au pied des danseurs; supposez-la susceptible de recevoir des modifications variées, composez-la
l’in8tinct et les ob(!.\nes u’action.
de pièces multiples. Toutes choses égales d’ailleurs, la nature des différentes pièces, leur disposition, leur qualité, nous annonceraient les mouvements et les |)as spéciaux du danseur. Eh bien ! le sabot du cheval est plus compliqué et plus parfait que celte chaussure élastique (1). La description du sabot et de ses modifications possibles n’est cependant que l’une des plus minces parties de la description du cheval, et à toutes ces modifications correspondent autant de ressources, de qualités et d'aptitudes particulières.
Ces vérités paraissent encore plus évidentes quand on s’éloigne davantage des animaux qui se rapprochent de riiomme, et qu'on descend des mammifères aux oiseaux. Ce n’est pas seulement la longueur et la brièveté des ailes qui modifient les allures de ces derniers en leur permettant ou non les lointains voyages : la forme de leurs pattes indique leur séjour; la forme de leur bec indique leur nourriture. Becs et pattes nous révèlent à peu près toutes leurs habitudes et nous fournissent l’explication de leurs industries (2).
(1) ^Ouvr.iKe cit6, ]>. 2U1, 2()2.
(2) » Si la longiKMii- ou la l)rii'’vetù des ailes annonce déjA des différences notables dans les instincts de deux oiseaux, on doit faire la même observation pour les pattes, qui indiquent le séjour et le lieu d’habitation : lantiH elles sont fçréles et longues comme chez les échassiers qui vivent sur le bord des eaux, mar-
l'instinct et les OnOANES d’action.
En effet, le bec et les pattes, et le corps tout entier de l’oiseau , tels sont les outils qui lui ser-
chont à gui^ dans les niisseau.x et les marais jiour y clicrcher leur nourriture; tantôt elles sont palmc'es, c’est-à-dire transformées en nageoires , comme chez les oiseaii.x aquatiques. Chez les grimiK'urs , elles se comjKiscnt de quatre doigts , deu.x portés en avant, deux en arriére, ce qui ne leur permet guère do marcher sur un terrain uni, mais leur donne la plus grande facilité pour s’accrocher aux hranchosd’arhres. Enfln, nous trouvons ces organes robustes et courts , armés de grands ongles crochus etaigus, devenus, en un mot, des armes terribles chez les rapaces.
» Plus que tous les auti-es organes encore , le bec offra des dilTéri'nces considérables qui toutes s’accordent avec la conformation des autres membres et qui déterminent aussi les habitudes de l’oiseau. S’il a le bec long, grêle et faible, il ne pourra cpie fouiller la vase pour y chercher des vers et des insectes ; s’il l’a plus long que la tête et des jambes situées très en arrière du corps , ce sera le jilongeur ; mais souvent ce bec aura la forme d’une cuiller ; il lui permettra do pixmdre une certaine <iuantitê de va.se , puis de la tamiser en retenant la proie qui s’y trouvait ; s’il l’a court , épais , droit , courbé en dessus et conique, il sera granivore; s’il l’a vigoureux et crochu et terminé par une pointe aiguë , il déchirera la chair des autres animaux ; ou si enfin ce bec s’allonge et devient par conséquent moins puissant et ressemble à une pince à longues branches, il se contentera do poissons ou de reptiles assez jK-lits pour être saisis avec facilité. S’il doit creuser les arbres comme les jiics, tout encore s’accordera dans ses organes extérieiii-s pour le contraindre h ce gimrc d’exercice : un bec fort et pointu pour percer le bois, des pieds et une queue admirablement disposés pour retenir l’oiseau fortement attaché au tronc qu’il attaque , un sternum concave qui lui permet d’ap-
l’instinct et les orüanks d’action.
vent à construire son nid. Prenons le plus poli et le plus régulier de tous : le nid du chardonneret. « En général, » dit M. Moquin-Tandon (1), « les nids des passereaux présentent à l’intérieur un cercle parfait, même ceux qui sont composés le plus négligemment; car ce sont les parties extérieures qui, dans ces derniers, sont disposées souvent sans aucun art. Le nid du chardonneret est admirablement tissé soit au dehors, soit au dedans. Comment ce petit oiseau arrive-t-il à la régularité constante, j’allais dire mathématique, de sa couchette? Des auteurs ont avancé que le cercle dont il s’agit a pour rayon la distance qui se trouve entre les pattes rapprochées l’une de l’autre et le bec de l’oiseau, celui-ci étant accroupi , la tête fort inclinée. L’animal, dans cette position, tourne sur lui-même et décrit une circonférence ; il dépose et arrange en même temps les matériaux suspendus à son bec. J’ai surpris une fauvette des jardins pendant la construction de son nid , et j’ai remarqué, en effet, ses mouvements rotatoires complets et ses rapides évolutions sans tâtonnements et sans erreur. Au fur et à mesure que tes parois s’élèvent,
puyer le corps contre l’écorce et diminue d’autant la difficulté de grimper , tels sont les traits caractéristiques du jiic » ( Milne-Edwards).
(1) Revue de zoologie.
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les pieds restant au fond de la couchette, le bec s’en écarte de plus en plus , le rayon s’allonge et le cercle s’agrandit. Voilà d’où vient la forme évasée du nid. »
Un autre naturaliste (1) nous dit de môme de l’hirondelle de rivage, qu’elle se sert toujours de son corps pour déterminer les proportions des trous circulaires qu’elle construit dans les sables. La partie qui s’étend des cuisses à la tète forme le rayon du cercle. L’oiseau creuse de son bec et de ses ongles en travaillant du centre aux extrémités. Un poétique écrivain a donc pu, en généralisant, dire avec une élégante exactitude que la maison , c’est la personne même de l’oiseau (2).
Quoique la môme concordance puisse être aisément établie pout’ les autres vertébrés, c’est-à-dire les reptiles et les poissons , nous en dirons peu de chose, parce qu’on ne cite guère d’habitude les instincts de ces animaux. Disons pourtant que chez le poisson, par exemple, le nombre des dents, leur forme, leur substance, leur structure, leur situation , leur système d’attache contraignent l’animal à employer tel moyen d’existence et non tel autre.
(1) D' J. Franklin , La vie des animaux. — Oiseaux.
(2) Ce n’est pas qu’on puisse c.xpliquer par ccttc seule cause tous les nids des oiseau.x. Nous avons seulement voulu montrer par un exemple l’une des causes qui concourent à la construction de ces nids si parfaits.
GÜ l'instinct ut lks oroanes d’action.
et qu’un seul changement dans l’un de ces caractères entraîne fatalement à sa suite une foule de besoins, et, par conséquent, de mouvements qui se produisent , pour ainsi dire , les uns les autres (1).
Rien de plus admirable assurément que les industries des insectes; rien de plus embarrassant, au premier abord, que cette incroyable variété et cette infinie complication de mouvements dans des êtres aussi frêles. Mais ce qui n’est pas moins admirable, c’est la variété et la complication des instruments et des outils qu’ont reçus ces étonnantes créatures. Encore ces mécanismes prodigieux nous dérobent-ils bon nombre de secrets, et l’anatomiste peut-il souvent se comparer à un homme qui enlèverait au hasard quelques pièces d’une montre, pour en comprendre les mouvements. Mais pour être incomplètes, les descriptions que nous trou-
(1) O Parmi les laissons il y a dos esiiôcos f|ui saisissoiil tour jiroic aii-dov.ant d’oiles ou im'mo hors de l’cau, d’aulrcs espèces qui cherchent leur noiirriliire dans les fonds vaseux. Chez les premières, comme lu perche, la mAehoiia; inférieure dépasse la niAchoire supérieure ; chez les dernières , c’est le contraire : la houche est refoulée en dessous , et souvent elle est accompapnée d’apiicndices charnus proiires à remuer la vase; le barbeau en est un exemple. Ainsi partout des caractères dénotant des habitudes et des instincts auxquels l’animal ne [leut se | soustraire. » (E. Blanchard, Heime des Deux-Mondes, 1" mars 1870.) ün trouvera dans cet article un grand nombre d’exemples analogues.
l’instinct et les OROANES D’aCTION.
VOD3 chez les naturalistes n’en sont peut-Être que plus éloquentes.
Les mouvements des pattes et des ailes varient avec le nombre, les formes, la composition et les proportions de ces organes ; mais quel est le but de toutes ces variations , sinon le genre de vie de l'animal? Si l’insecte doit vivre à la surface de l’eau, généralement ses pattes sont longues, ciliées et aplaties; s’il doit creuser la terre, plusieurs de leurs parties sont élargies, crénelées, dentelées ou tranchantes. Et maintenant cette patte, que volontiers nous regarderions au microscope, elle se compose de six parties distinctes, dont chacune se décompose elle-même en imperceptibles fragments : ce sont des couteaux, des brosses, des houppes, des tire-bourres, des pelottes élastiques, des ventouses, des serres, des pinces ou des corbeilles (d).
(1) Voici, d’après M. Dumèril (Mémoires (k l'Aceuk'mic iks sciences, t. XXXI) . la descrijitinn de la patte des insectes :
O 1“ La hanche : elle est très-variée , et les formes (lu’elic jirésente sont lif’es h la nature des mouvements et aux habitudes de certains genres. C’est surtout chez les coléoptères qu’elles sont triîS-liaruioniquement cnchûssées dans leurs cavités ; elle présente une forme spéciale dans les insectes nageurs.
n 2“ Le trochanter : c’est su tout chez les coléoptères carnassiers et qui courent très-vite que cette portion du membre se manifeste |Mir son plus grand développement.
» 3" l^a cuisse ou le fémur très-variable aussi. On observe surtout quelques [jarticularités, comme des séries d’épines, des
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le tout approprié aux plus minutieuses occupations qui remplissent la vie de l’animal.
Mêmes appropriations dans la bouche. Chez les suceurs , c’est un bec articulé , sorte de tube composé de plusieurs pièces creuses qui se meuvent
rainures , des plaques polies , des entailles , des arêtes, qui ne sont pas sans une certaine utilité et sans un certain but suivant les mœurs et les habitudes des espèces.
» 4“ IjH jambe ou le Ubia varie selon certaines facultés accordées à quelques genres. Ainsi le bord extérieur est dentelé ou crénelé, et sa surface aplatie dans les insectes fouisseurs. l<c tibia , très-large ou comprimé , est garni de poils raides dans les insectes qui nagent, muni de brosses ou de cordes formées par des poils longs et raides dans quelques abeilles , armé d’épines mobiles dans beaucoup de lépidoptères. Les jambes de la courtillière sont comme palmées , et donnent à ces insectes la faculté de couper les racines qui obstruent quelquefois Icura galeries souterraines.
i> 5“ Le tarse ou doigt , composé lui-méme d’articles dont le nombre varie de un k dix ou douze selon les ordres ; les deux dcrniei-s varient beaucoup pour la conformation et pour les usages. Tantét ils se dilatent pour faire adhérer fortement le mile à la femelle. Tantét ils sont arrangés en brosse pour recueillir le pollen. Quelquefois tous ces articles sont velus et veloutés pour s’appliquer exactement sur les coqis 'les ]ilus polis; ils sont garnis de pclottes élastiques, de houppes, de ventouses , etc.
» 6» Enfin les crochets ou ongles reçoivent diverses configurations pour faire l’office de pinces , de tenailles , de grifics , de serres , de tire-bourre, suivant les mœurs et les habitudes de l’insecte, n
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les unes sur les autres et qui contiennent des soies fines et aiguës. Ce bec, qui varie par la forme et la courbure, réunit en même temps les propriétés du siphon et du tube capillaire.
Que l’abeille , poussée par un mobile dont nous rendrons compte un peu plus lard , entre dans une fleur épanouie et toute remplie de son pollen : la féconde poussière s’attachera d’elle-même aux poils branchus dont le corps de l’insecte est recouvert. Mais déjà tous les instruments de récolte et de transport sont préparés. L’un des articles de l’une des pattes est lisse au dehors et garni sur sa face interne de poils raides et parallèles ; c’est une brosse qui va frotter le corps tour entier, recueillir le pollen et le rassembler en petites pelottes. Puis, la jambe elle-même qui , dans son ensemble , est une palette triangulaire, présentant à sa surface un léger creux en forme de corbeille , recevra les pelottes empilées pour les porter à la ruche.
La bouche de l'hyménoptère ne sert point à la mastication; car l’animal ne se nourrit que de substances molles ou liquides qu’aspire une trompe mobile et flexible. La bouche est un instrument de travail : suivant que les mandibules se rapprochent ou non , elles forment une pince tranchante ou une gouttière qui serviront l’une et l’autre à la construction des cellules. Mais ce même article qui, lorsque l’insecte est posé sur sa fleur , fait l’office
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de brosse , révèle , quand l’insecte est dans la ruche, d’autres traits d’organisation merveilleux : par son angle extérieur, il s’articule avec la jambe, de manière à exécuter 1e mouvement d’une lame de couteau qu’on peut fermer et ouvrir alternativement. L’angle opposé ou extérieur est libre et prolongé en une petite pointe légèrement recourbée, et ces deux parties forment une pince qui sert à la construction des gâteaux de cire (1).
N’oublions pas qu’une semblable analyse peut être faite et a été faite à propos de la forme et de la structure des ailes de l’abdomen et de ses nombreux appendices , des armes offensives comme le dard. Mais les descriptions que nous avons résumées suffiront à titre d’exemples, et elles nous dispenseront aussi d’insister sur les autres espèces,
(l) Que dire maintenant de la pe-fc'ction de ce.s orpanes? « Comparez les instruments que rinscctc em|)loie pour son travail A ceux dont nous faisons usafre ; voyez ses scies , scs râteaux , ses l)ros.ses , scs ciseaux ; comparcz-les aux nôtres , et vous ix'connaitrez immédiatement que tout ce ipie vous savez faire n’est que bien inférieur A ce qu’il possède, l^" scalpel d’un anatomiste nous semble avoir un tranchant d’un précieux travail . son poli nous séduit : examinez-lc au microscope et vous serez surpris de le voir se transformer en une grossière lame de scie. 11 en est de mémo de la pointe d’une aiguille , elle devient une im|)arfaite alêne. Mettez en regard la scie , les dents et les râteaux d’un insecte , vos yeux s’étonneront de son prodigieux fini. » (F. -A. Pouchet , iHniifrs.)
l’instixct et les orüa.nes d’action. 63
auxquelles ces vérités, d'ailleurs, doivent nécessairement s’appliquer. Que parmi les fourmis nous en trouvions qui aient tes mandibules longues , étroites, arquées, sans dentelures, c’est-à-dire façonnées en croc, nous pouvons dire ; Voilà les guerrières. Que nous en rencontrions dont les mandibules soient arrangées en instrument de travail ou en machine de transport , nous pouvons dire également sans crainte de nous tromper ; Voilà les travailleuses. Deux mécanismes, l’un interne, l’autre externe , constituent l’appareil à l’aide duquel l’araignée fait sa toile. Le premier se compose de glandes qui sécrètent la gomme îles réservoirs qui la contiennent, et de tubes qui la conduisent aux organes externes. Le second comprend quatre fuseaux ou dévidoirs , semblables à des mamelles garnies d’un millier de petites pointes qui sont percées, et de chacun de ces trous sort un fil d’iine inconcevable finesse, qui, dardé avec rapidité sur le point choisi pour appui , sèche immédiatement au contact de l’air. Or , avec chaque espèce varie la forme des trous et par conséquent la forme du fil, et par conséquent celle de la toile. C’est donc ici encore la variété des organes qui produira la variété des instincts. Comment ne pas croire, en effet, que ces innombrables organes et ces parties d'organes trouvent leur emploi comme d’eux-mêmes, au fur et à mesure que l’exigent les nécessités du
L’iNSTnSCT ET I.ES OHOANES d’aCTION.
travail, et que des besoins nouveaux les mettent successivement en jeu ?
C’est assurément chez les insectes que l’instinct passe pour étaler ses plus grandes merveilles , et cependant des naturalistes nous disent que les mollusques ne sont point inférieurs en adresse architecturale aux plus habiles insectes, l’abeille et la fourmi. Car c’est précisément, ajoutent-ils, dans les plus humbles créatures qu’on trouve une série de mécanismes plus diversement appropriés aux différentes conditions de la vie. En un mot, si la vie des animaux se simplifie et tend à se rapprocher d’une existence végétative, l’organisme, au contraire, je ne dirai point se complique (car il se compose de pièces qui , ajustées les unes aux autres , ont de moins en moins besoin d'étre réunies et harmonisées par un système nerveux) , mais se charge de plus en plus de réaliser la fin de l’animal par des mouvements purement mécaniques. Chez la sèche, sur les bras, les épaules, les pieds, les tentacules, s’adaptent des rangées de suçoirs qui ont la faculté d’empoigner tout objet auquel s’attache l’animal , et ce suçoir est le type vivant de la pompe à air (1).
Le pied du pétauclc est tour à tour une alêne, un crochet, une perche, un ressort.
(t) D' J. Franklin ,
Vif. des animaux.
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L’argonaute, quand il est effrayé, rentre dans sa coquille, qui perd alors l’équilibre, se renverse et coule au fond de l’eau.
De môme, le tétrodon peut se donner la forme globulaire en avalant de l’air qui passe à travers son jabot et l’enfle comme un ballon. La partie abdominale étant plus légère, le corps se retourne, l’estomac devient le dos, et l'animal flotte hérissé d'épines qui le défendent.
Au-dessous de ces animaux, nous trouverons ceux qui , se nourrissant de molécules déjà désunies, n'ont pas besoin d’organes de préhension; il leur suffit de produire dans l’eau un mouvement presque circulatoire du fluide qui doit apporter avec lui la substance nutritive : la substance et le véhicule sont avalés en raéine temps.
Aussi l'instinct se réduit de plus en plus à un seul et unique mouvement initial qui met en branle les pièces de l’organisme, et celles-ci se meuvent mécaniquement les unes les autres. Ce premier mouvement seul appartient à l’instinct; ceux qui viennent extérieurement frapper nos yeux ne relèvent pas de lui.
Enfin nous ne voyons bientôt plus que des fonctions qui s’accomplissent, en vertu des lois physiologiques, par l’action immédiate du milieu ambiant sur l’organisme. Ce mouvement initial lui-même ne
68 l’insti.nct et les ohoanes d’action,
se produit pas; et avec lui rinstinct a définitivement disparu.
Résumons-nous maintenant en peu de mots. Les observations qui précèdent ne suffisent pas encore à expliquer tout ce qu’il y a de mystérieux dans l’instinct, mais nous pouvons en tirer provisoirement les conclusions suivantes ;
1® Tout animal, par ses organes de locomotion et de préhension , par les armes et les outils que ces organes constituent, est astreint à un genre de vie spécial ; tout autre lui est impossible.
2® Ces organes, par la disposition particulière de chacun d’eux et par leur concours mutuel, rendent faciles tous les mouvements, toutes les actions que ce genre de vie réclame de l’animal. Pour lui, vivre et se mouvoir c’est nécessairement se servir de ses organes, et par conséquent c’est exercer son industrie; et par cela seul qu’il fait usage de ses membres, il met en jeu les instruments les plus parfaits et les mieux accommodés qu’on puisse concevoir à un art déterminé.
3® Etant donnés plusieurs animaux d’un même groupe et doués d’une organisation commune, il suffit à la nature d’une addition ou d’une modification quelquefois imperceptible, pour approprier l’ensemble des organes à des industries toutes nouvelles et pour le disposer à des travaux tout différents.
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l’iXSTINCT KT les OaQANES d’action. C9
4“ Cette accommodation des organes extérieurs à un genre de vie spécial se manifeste d'un bout du règne animal jusqu’à l’autre. Elle devient néanmoins de plus en plus précise à mestre que l'on descend dans l’échelle dos êtres, c’est-à-dire à mesure que les instincts nous paraissent plus extraordinaires et plus merveilleux.