SCÈNE VI 3„.i
pas combien cela me fait plaisir, ce que vous me dites
là!
ANDRÉ
Vous êtes trop aimable.
MAUD
Je voudrais vous demander quelque chose... mais... cest étrange... c'est une chose un peu étrange. Enfin, dites-moi, André ai-je été très cruelle envers vous?
ANDRÉ
Cruelle comme un Chinois.
MAUD
Je vous jure que je ne m'en rendais pas compte I
ANDRÉ
J'ai connu un dentiste qui était comme vous. Quand il m'arrachait une mollaire et que je poussais un cri, le brave homme me regardait avec stupéfaction et s'écriait : « C'est curieux, je n'ai rien senti! »
MAUD
Et je vous ai arraché beaucoup de moUaires?
ANCRÉ
Une ou deux chaque fois que je vous parlais de mes -entiments. Vous aviez une façon de m'envoyer coucher... out seul! Ahl je n'élais pas fier!... C'est que j'étais épris de vous comme une bétel
MAUD, dans un voluptueux attendrisseinant.
Oh! bien mieux qu'une hèlel Je me rappelle... Vous aviez des attentions délicates et rares... et puis vous exprimiez si joliment de si jolies choses... Honl... Gomme vous étiez gentil, André, comme vous étiez gentil! Vous ne pouvez pas vous figurer comme vous étiez gentil.
ANDRÉ
Si, si, je me le figure.
MALD
Je regrette tant de vous avoir fait de la peine, oh... comme je le regrette!
ANDRÉ
Moi aussi, je le regrette.
MAUD
Eh bien, je puis vous le dire aujourd'hui, mon attitude n'avait rien de désobligeant pour vous.
AiNDRÉ
C'est um^ opinion.
MAUD
Non, je vous assure. Au contraire, vous... votre compagnie m'était d'un grand agrément... Mais que voulezvous, j'étais dans une impasse... Devenir votre maîtresse, il n'y fallait pas songer, n'est-ce pas?
ANDRÉ
C'est encore une opinion.
MAUD
Ce n'est pas par vertu, c'est une affaire d'éducation, de préjugés, si vous voulez... Enfin, je ne me vois pas la maîtresse de quelqu'un, même de vous!
ANDRÉ
Eh! parbleu! Vous êtes encore une de ces sacrées honnêtes femmes!
MAUD
Oui, je suis une de ces sacrées honnêtes femmes!... J'en ai assez souffert, allez!
ANDRÉ
Mais je veux... je voulais... vous épouser, moi! Je voulais faire la grande folie!
SCIÙNK VI 30;i
MAUD
La voilà l'impasse! J'ai horreur du mariage. Je n'ose plus la faire, la grande folie !
ANDRÉ
Vous n'êtes pas raisonnable.
MAUD
Je n'ose plus!
ANDRÉ
Avec moi ! Vous ne savez pas ce que vous perdez !
MAUD
Possible! Mais mon premier mariage m'a laissé de trop détestables souvenirs. Le comte de Riseuille était certes un charmant homme... mais... enfin, c'était un charmant homme.
Embêtant. Trop distingué.
MAUD
Vous croyez ça, vous !
ANDRÉ
Non?
MAUÛ
Si, devant le monde. Mais dans l'intimité!...
ANDRÉ
Bah I Cet homme qui avait l'air d'un manuel de savoirvivre ?
MAUD
C'était un dictionnaire de la langue verte.
ANDRÉ, avec indignatioa.
Oh! quelle fripouille!
MAUD, sincèremeot.
Que Dieu ait son âme I
300 ŒDIPE... VOITI
Alors, i! a dCi vous rendre 1res inaliieureu'^e .'
MAUD
Je VOUS crois. Il faisait toutes mes volontésl
L imbécile.
MAUD
El puis, son écurie, ses entraîneurs... le Mutuel! Ce n'était pas un mari, c'était un jockey!
ANDRÉ
Ils sont épatants ces gens-là, ils sont épatants! 11 no comprenait donc pas qu'avec son écurie, ses entraîneurs le Mutuel, il risquait tout simplement de vous jeter dans les bras d'un ami! Il était donc aveugle I
MAUD
Le dernier des aveugles !
ANDRÉ
Ecoutez, Maud. Je ne veux pas faire mon propre boniment, mais je vous jure que si vous aviez accepté d'être ma femme, vous n'auriez pas connu les mêmes désillusions. Ahl je ne ferais pas toutes vos volontés, moi!
MAUD
Mais vous aussi, vous avez une écurie, des enlraîiic.nrs...
AyDRÉ
.Ne vous occupez pas de ça, c'est mon affaire. Quan' au Mutuel, vous pouvez être tout à fait tranquille. Je n^ parie jamais que chez les books.
MAUD
Ah! pourquoi me fendez-vous le cœur à me dire tout ça!
SCKNE VI 307
Tout ça... tout ça... je vous l'ai dit mille fois!
MAUD, d'une voix qui anuonce les larmes.
Je n'écoutais pas, alors, tandis que mainlenanl, il a suffi que notre union soit absolument impossible pour que je lise clairement en moi... Vous me plaisiez, beaucoup, André, vous me plaisiez beaucoup 1
ANDRÉ
Mais notre union n'a rien d'impossible! En voilà une
idée!
MAUD
Si, si!... Voyons... votre... Je ne peux pas me faire caniche, moi! Vous êtes aveugle, mon amil
ANDBÉ
Aveugle! Aveugle! Ça n'a jamais empêché personne d'avoir des enfants!
MAUD, tondant en larmes.
Ah ! c'est affreux!... Le jour où j'ai reçu votre lettre de Venise... j'ai reçu un coup... là!... Oh! c'est afl'reux!... Quand je pense que vous ne me verrez plus, André, que vous ne verrez plus ma jolie tète, mes beaux cheveux, mes dents éblouissantes, mais mains de princesse florentine!... Oh!...
(Elle semble perdre connaissnnce.) ANDRÉ, l'embrassant et lui frappant dans les patuDM.
Maud!... Maud!... Voyons!... Vous n'allez pas vous faire du mauvais sang comme cela!... C'est enfantin!... Ahl là là... là là! Ne vous pâjm^z pas, voyons, ça ne se fait plus!
(Il se saisit du vaporisateur et se met à inonder le visage de Maud.) MAUD, les 3eux cIo».
Mes sels I
308 ŒDIPE... VOITl
ANDRÉ
Où?
MAUD
Sur la petite console, au fond!
AMtiu':
Une seconde !
(Il court prendre le flacon, et lo tait respirer à Maud.) MAUD, comme en rêve.
Vous les avez trouvé bien facilement.
ANDRK
N'est-ce pas?... C'est le flair, l'ouïe, le toucher, et coptera... et cœtera... et cœtera... Quand on est aveugle, il est prodigieux de constater à quel point tous les autres sens se développent!
MAUD, les yeux clos.
Vous dites ça pour vous vanter.
ANDRÉ
Du tout, parole. Là... là, ça va-t-il mieux?... Quelleenfant'.... Vous devriez prendre quelque chose... un peu de chartreuse?
MAt'D, rouvrant !•>« yeux.
Impossible.
Avec un petit effort.
MAUD
Impossible. Je suis de la Ligue contre l'Alcoolisme.
A.NDRÉ
Alors, une tasse de camomille.
MAUD
Impossible!
ANDRÉ
Vous êtes aussi de la Ligue contre la Camomille';